Article de revue

Hériter Lacan

Pages 876 à 880

Citer cet article


  • Hofstein, F.
(2018). Hériter Lacan. Revue française de psychanalyse, . 82(4), 876-880. https://doi.org/10.3917/rfp.824.0876.

  • Hofstein, Francis.
« Hériter Lacan ». Revue française de psychanalyse, 2018/4 Vol. 82, 2018. p.876-880. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2018-4-page-876?lang=fr.

  • HOFSTEIN, Francis,
2018. Hériter Lacan. Revue française de psychanalyse, 2018/4 Vol. 82, p.876-880. DOI : 10.3917/rfp.824.0876. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2018-4-page-876?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.824.0876


1Écrits, séminaires, adresses, allocutions… il est facile de prendre connaissance de l’œuvre de Jacques Lacan, et, à l’image de ce qu’il fit avec l’œuvre de Sigmund Freud, de la mettre au travail. Sans rien en refuser si on se réclame de la psychanalyse et sachant que des multiples usages que l’on peut faire de Lacan, philosophique, linguistique, anthropologique, politique, polémique… ‒ comme c’est possible de tout auteur tant soit peu conséquent ‒ le plus risqué en est certainement l’usage psychanalytique.

2Cet usage est une praxis qui, parce qu’elle engage le corps, ne peut se payer de mots. Elle ne se résume ni à l’obligation d’une psychanalyse personnelle ni à l’acquisition de connaissances théoriques, en ceci qu’elle engage l’entière et totale responsabilité de celui ou celle qui accepte la demande qui l’institue psychanalyste. Et l’oblige non à y répondre, mais à en répondre. Sur deux versants : celui, contingent, de l’analyste et celui, central, de l’analyse.

3La psychanalyse a un corpus, des auteurs, de nombreuses sociétés et associations, une histoire, mais pas de lieu. Pas d’autre lieu que celui, toujours singulier, où se tient chaque analyse, elle-même singulière, impossible à reproduire à l’identique, et dont l’accès, selon Lacan, doit être entièrement libre, c’est-à-dire laissé au choix du demandeur quel que soit son niveau d’information ou d’entregent. Que ce soit une liberté relative n’empêche pas que l’accent soit ainsi mis d’emblée sur l’analysant, participe présent à valeur verbale, énonciation primant l’énoncé.

4Bien que sujet supposé savoir par l’analysant et chargé autant de tenir solidement le cadre de l’analyse que de participer à son avancement, ce n’est pas, fort de ses connaissances et de son expertise, et à partir d’une position, voire d’une posture de surplomb et de pouvoir, l’analyste qui analyse, mais l’analysant. Lacan déplace le lieu de l’analyse de la personne de l’analyste, qu’occupait légitimement Freud, vers qui tout convergeait, non pas tant vers l’analysant, mais vers cet espace entre divan et fauteuil où l’analyste est partie prenante et indispensable de l’analyse en cours. Effet de discours, qui ne lui enlève en rien le poids de sa responsabilité, comme le dit très clairement cette formule tant discutée qui, annoncée dans l’Acte de fondation de l’École freudienne de Paris, ouvre la Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École : « Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même » (Lacan, 2001, p. 243).

5Qu’est-ce à dire ? Certainement pas que ce serait du haut de son moi couronné d’un surmoi solidement construit par sa propre analyse qu’il aurait à tenir sa place et à délivrer ses interprétations. Ni qu’affranchi de toutes contraintes extérieures à lui, il pourrait dire ou faire n’importe quoi. Bien au contraire. Pris d’une part dans sa double relation à l’analyse et à l’analysant dont il assure la parole, le dire et le bavardage, et d’autre part dans un transfert qui ne saurait être contre qu’à refuser l’investissement amoureux dont il est l’objet, l’analyste se doit à une attention flottante que Lacan redéfinit en déplaçant le référent de l’analyse de l’énoncé vers l’énonciation, des connaissances vers le savoir, et du concept vers le signifiant.

6À cela, l’ajout du 9 avril 1974 à la formule initiale de « quelques autres » (Lacan, 1973-1974) n’apporte rien, car c’est d’abord de sa propre analyse que l’analyste tire son autorisation, qui débute avec la liberté de choisir avec qui il ou elle l’entreprend, que le motif en soit de guérir d’un symptôme ou de devenir analyste. Toute psychanalyse est en effet didactique, puisque l’analysant, sujet qui se prend pour objet de sa cure, s’enseigne nécessairement quand il interroge son histoire et sa vie, explore ses sentiments, ses affects et ses douleurs, et se découvre, en partie du moins, autre à lui-même. Un autre auquel viendront s’ajouter tous ceux avec qui il est amené à travailler la psychanalyse, sur son divan, en contrôle, en groupe, en cartel, en associations…

7À charge pour l’analyste, quand son analysant décide de son propre chef à vouloir son analyse formatrice, et en négocie sur le divan le passage d’un usage interne, que l’on peut rapporter au « connais-toi toi-même » socratique, à un usage externe, de devoir contester « ce vouloir à mesure de l’approche du désir qu’il recèle » (Lacan, 2001, p. 234).

8Là s’annonce le souhait, bientôt devenu demande insistante de Lacan ‒ demeuré jusqu’au bout insatisfait ‒ de comprendre pourquoi quelqu’un voulait devenir analyste et de quoi était fait ce passage de l’analysant à l’analyste, une demande qu’il formalisera dans la Proposition, mise en œuvre sous le vocable passe (Hofstein, 2017). Et là se confirme que l’analyste est seul dans son acte, et qu’il y est dans cet être où se prépare ce que sous le terme de désêtre Lacan formalise ce qui lui advient lorsque se termine une analyse.

9Ce terme arrive lorsque l’analysant en vient à considérer qu’il y a suffisamment d’analysé en lui pour qu’il en finisse avec sa cure et s’en aille poursuivre seul son travail et sa réflexion analytique, quêtant ou non l’accord de l’analyste. Qui est tout à fait à une autre place quand, Autre du désir qu’il présentifie, il a à amener l’analysant passant à l’analyste à s’interroger sur ce passage. Dans un creusement de leur non-identité, leur non-adéquation à eux-mêmes. Soit une altérité fondatrice d’où peut se parler psychanalyse, altérité à entendre en même temps comme une représentation de castration et comme l’ouverture d’un espace radicalement autre, seul lieu possible de l’analyse.

10La psychanalyse n’en est pas moins aucunement une entreprise solitaire, tant elle convoque une multitude d’auteurs, d’histoires et de connaissances, de même qu’est peuplée, polyglotte et polyphonique la solitude de l’analyste, forgée au feu de l’analyse et de toutes acquisitions propres à lui permettre l’invention impromptue et improvisée du savoir nécessaire à ses interventions à visée interprétative.

11Il faut de l’Autre pour s’autoriser de soi-même, tant analyste et analysant sont étrangers l’un à l’autre et, comme chacun a sa langue, sa grammaire et son vocabulaire, ils ne s’entendent que si se crée une sorte d’entre-deux langues, d’où se dégage une langue de l’autre (Hofstein, 2016, p. 99-106) qui s’invente et s’improvise au hasard du frayage en cours sur le divan, et où s’invite l’analyste pour dire.

12Cette langue fonctionne comme un espace-temps fragile, fugitif et éphémère, où peuvent vaciller sens et certitudes, concepts et représentations des deux protagonistes de l’analyse en chantier. Et bien qu’elle ne soit pas conceptuelle, elle pourrait servir de modèle à l’instauration d’échanges entre psychanalystes de diverses obédiences. Car s’il est possible, voire recommandé, de faire une analyse dans l’ignorance de ses enjeux théoriques, il n’est guère possible de faire l’analyste dans la même ignorance, notamment de l’œuvre de Lacan. Il faut donc s’autoriser à aller à Lacan comme il est allé à Freud, et intégrer son frayage à notre bagage théorique.

13Hériter Lacan n’exige pas allégeance, mais lecture, commentaire, réflexion, partage, comme il en a été, comme il en est de chaque auteur dont on peut tirer enseignement. N’exige pas non plus l’acceptation aveugle, et sourde, de ses théorisations et de sa pratique. Ainsi, caricaturale, la question des séances courtes dont l’institutionnalisation a eu pour effet de supprimer les bénéfices que l’on pouvait tirer de l’usage de la scansion qui est à leur origine.

14Pour maintenir un cadre à notre pratique, nous ritualisons. Or, quel que soit notre mode de défense contre l’imprévu et quelle que soit la durée des séances que nous proposons, que cette durée soit fixée par obéissance théorique, par commodité professionnelle, ou par rythme personnel, nous n’avons pu empêcher que des analysants se servent de leur perception du temps pour éviter que quelque chose se dise à contretemps, et qu’ils s’emploient le plus vite possible à couvrir de mots ce qui vient d’échapper à leurs résistances et à leur discours. Il semble alors de bon ton d’interrompre là la séance, laissant l’analysant à sa découverte. À condition que cette rupture ne soit pas attendue, qu’elle garde sa valeur de surprise et d’interprétation, mais aussi qu’elle n’entraîne pas angoisse ou détresse immaîtrisable. Et à condition qu’à l’instar de Winnicott (mais aussi de Lacan), la scansion puisse aller dans le sens d’un allongement de la durée de l’une ou l’autre séance.

15Si hériter consiste à accepter tout l’héritage, en l’occurrence de Lacan, rien n’oblige à calquer ses pratiques sur les siennes, d’autant qu’aller vers une imitation, voire une identification, ce qui semble répondre à la demande de Lacan, va en fait à l’encontre du fondement de son enseignement. Il est certes plus facile de s’autoriser à reproduire sa praxis qu’à s’en distinguer et qu’à suivre, s’appuyant sur ce qu’il théorise, notamment de l’Autre et du semblant, et sans rien renier, son propre chemin.

16Lacan n’est pas plus une racine que Freud, et leur œuvre ne devrait pas être abordée comme un texte sacré constitué d’un ensemble de dogmes à appliquer sans faute ni faiblesse. D’autant que l’un comme l’autre ont toujours laissé entendre l’inachèvement de leur avancée, quitte à s’opposer sans cesse à ce qui ne leur semblait pas conforme, et donc à remettre sur le métier leurs formulations, topiques pour l’un, mathèmes pour l’autre, dans l’espoir que cette mathématisation permette la transmission exacte d’un aboutissement théorique, pourtant gravement remis en cause par la dissolution de l’École freudienne de Paris. Une décision qui obéissait au même moteur, à la même crainte qui avaient poussé Freud à fonder l’Association internationale de psychanalyse.

17Freud et Lacan savaient par expérience le fugace, l’improbable, voire l’incompréhensible de la psychanalyse en acte, mais peut-être moins la nécessité, l’obligation éthiques de laisser chaque analysant à son analyse. Et ni l’un ni l’autre ne purent s’empêcher de tenter de garder le pouvoir, aussi bien institutionnel que théorique. Ainsi Freud préféra-t-il consolider sa théorie plutôt que d’écouter ce que lui disait la jeune fille dont il fit l’objet d’une étude, publiée en 1920 et titrée « Sur la psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine », tandis que Lacan trouvait rarement mieux à dire à ses élèves que ce « peut mieux faire » des bulletins scolaires de toutes les écoles françaises.

18Il n’y a cependant rien de fructueux à attendre des plaintes et des reproches que l’on adresse aux maîtres que l’on s’est choisis. Et au lieu de se réduire à n’être que les porte-parole de leur discours, et visiter leur œuvre comme un monument, plutôt s’abreuver à leur source et tenter, dans la mesure du possible, de ne pas répéter leurs erreurs. Or, de même que l’analyste se trouve confronté au réel du corps dans l’analyse, la prise en charge de la théorie comme de la pratique analytique se trouve confrontée au réel du groupe. Soit à ces quelques autres qui le forment, et semblent toujours portés à préférer les énoncés rassurants aux énonciations hasardeuses et soumises aux déformations et à l’oubli comme à la remémoration, mais qui sont la vie même de la psychanalyse et sa possible résistance au psittacisme, au dogmatisme et peut-être aux exclusives et aux exclusions.

Références bibliographiques

  • Freud S. (1920a), Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, Névrose, Psychose et Perversion, Paris, Puf, 1973, p. 245-270.
  • Hofstein F., La Passe de Lacan, Paris, Éditions du Félin, 2017.
  • Hofstein F., La langue de l’autre, Cliniques méditerranéennes, n° 93, Toulouse, Érès, 2016, p. 99-106.
  • Lacan J., Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École, Autres écrits, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 243.
  • Lacan, J., Acte de fondation, Autres écrits, Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 234.
  • Lacan J., Séminaire XXI, Les Non-dupes errent, 1973-1974, inédit.

Mots-clés éditeurs : Autorisation, Autre, Scansion, Signifiant, Sujet supposé savoir

Date de mise en ligne : 14/11/2018

https://doi.org/10.3917/rfp.824.0876