La sensorialité sur le chemin des émotions
- Par Brigitte Bernion
Pages 1115 à 1127
Citer cet article
- BERNION, Brigitte,
- Bernion, Brigitte.
- Bernion, B.
https://doi.org/10.3917/rfp.804.1115
Citer cet article
- Bernion, B.
- Bernion, Brigitte.
- BERNION, Brigitte,
https://doi.org/10.3917/rfp.804.1115
1 À travers la rencontre avec Léo, quatre ans, – pour des vomissements précoces –, je me propose d’explorer comment la prise en compte de la sensorialité, grâce aux mouvements transféro contre-transférentiels, a participé à des remaniements. Elle a contribué à l’élaboration psychique de l’excitation sensorielle et favorisé la construction d’un moi plus solide.
2 On sait l’importance de la qualité des premiers échanges émotionnels pour la transformation des sensations en perceptions et pensées, à travers les lieux pulsionnels d’échanges et de satisfaction des besoins, de communication grâce à l’étayage de l’objet primaire. Si celui-ci est défaillant, pour des raisons concernant une problématique en lien avec ses propres objets internes, la psyché de l’enfant soumis à un débordement d’excitations non gérables par défaillance du pare-excitations maternel, entraîne une absence de liaison – pcs défaillant – et d’intrication pulsionnelle, bien décrite par les psychosomaticiens. L’activité représentative entravée entraîne un fonctionnement sur un mode perceptivo sensoriel. Il s’en suit un échec du refoulement originaire par échec de la capacité refoulante de la mère. L’excès d’excitations sensorielles ne peut se décharger que par la voie de la somatisation ou de la motricité. L’établissement des phénomènes transitionnels et de la capacité hallucinatoire est compromis. La qualité des identifications hystériques primaires est altérée.
3 L’actualité du transfert, qui implique une régression formelle et topique de la pensée jusqu’aux confins du sensoriel et du perceptif, permet de psychiser le quantum d’excitations, de transformer au sens de Bion, des expériences sensorielles traumatiques, les éléments beta, en émotions et affects – représentants psychiques de la pulsion – et en représentations partageables, les éléments alpha. Cette transformation conduit vers une possible introjection, une relance du processus de symbolisation au service de la croissance psychique et d’organisation de la pensée, voie de passage d’un processus primaire de décharge sensorielle à un processus secondaire représentatif.
Léo, le petit vomisseur cannibale
On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir.
5 Léo vomit depuis l’âge de huit jours, jour du départ de la maternité. Jusqu’à trois ans, il a vomi jour et nuit. Les examens pratiqués n’ont rien diagnostiqué. La mère a allaité Léo deux mois.
6 Il n’a pas sucé son pouce, n’a pas de doudou et lorsqu’il emporte une peluche, il la perd. Léo a des phobies dont les plus envahissantes sont la peur du noir et de certains bruits, comme l’orage, la pluie, les spectacles. Il a beaucoup pleuré à l’entrée à la maternelle. « Il m’a déjà vomi dans un magasin », dit Mme F qui, anticipe les vomissements se précipite dès que Léo pleure. Il se réveille une heure après l’endormissement, pleure, hurle et vomit. À table, quand Léo vomit, il remange. Il dévore, est toujours pressé, sollicite continuellement sa mère. Distant, il fuit le contact, n’exprime pas ses affects, n’est pas câlin.
7 Épuisée, anxieuse, avec des préoccupations hypochondriaques, Mme F surprotège Léo. Le risque d’une fausse couche à un mois de grossesse entraîne une forte angoisse et la crainte fantasmatique que le traitement prescrit pour garder l’enfant puisse entraîner un risque de malformation. Pendant la grossesse elle a eu des brûlures d’estomac et des régurgitations.
« Ne fatigue »
8 Deux éléments jalonneront notre travail. L’envahissement sonore du bruit du train qui passe à l’extérieur de mon bureau. Il « casse les oreilles » de Léo qui décrète : « On dirait l’orage. » La fatigue ensuite dont il se plaint de manière chronique, comme sa mère. Il me donne des explications qui montrent certaines de ses préoccupations inconscientes, comme ses peluches qui font beaucoup de bruit la nuit. La peur du mouvement et du bruit en collusion avec le train et l’orage rejoignent sensoriellement les bruits des parents la nuit. L’hypersensibilité aux bruits, associée au mouvement traduit un fantasme de scène primitive effractant, vecteur d’une angoisse déclenchée sensoriellement. C’est aussi parce que la séance dure trop longtemps qu’il me répète qu’il est « crevé ». Il peut sortir rejoindre sa mère, me prévenant qu’il part parce qu’il est fatigué. Un jour, je les retrouve tous les deux qui baillent, prêts à partir. Je rappelle le cadre et la nécessité de poursuivre la séance. Il a été important de soutenir et contenir avec fermeté, à la fois la mère et l’enfant dans le cadre de la thérapie en référence à un tiers paternel et d’assurer une fonction de holding. Léo déclare aussi qu’il est fatigué car il a faim et soif en début et fin de séance. Sensations de faim et de soif qui surgissent derrière la plainte de la fatigue où je ressens une lourde composante « dépressive. » Grave, douloureux, je le sens dévitalisé, sans tonicité. Il me dit qu’il fait tout son possible pour jouer sans y parvenir. Apathie, sensation de fatigue contagieuse qu’il me communique. Alors qu’il me voit bailler, il s’exclame que je suis fatiguée comme lui. Quant au père, il me dit mi-plaisantant, mi-exaspéré que Léo est né fatigué !
Le feu de l’excitation pulsionnelle
9 Le début de nos rencontres a été associée à une recrudescence des vomissements où apparut une peur panique du feu que Léo qualifie de « violent ». En séance, il me parle « d’un coq qui crache le feu parce qu’il a avalé des carottes en feu ! » et inaugure des dessins de volcans en éruption, de lave qui met le feu aux jardins, aux maisons qui brûlent. Jusqu’au pompier qui allume lui-même des feux ! Je marque mon étonnement devant ce pompier impuissant à éteindre le feu de l’excitation pulsionnelle. Un pompier pyromane que je représente, sur lequel on ne peut compter !
10 Le rapprochement relationnel dans le transfert suscite la sensation de brûlure, expression d’un débordement de la psyché. Le fantasme d’une scène primitive ressentie comme une explosion au niveau pulsionnel est perçu sensoriellement par les sensations de feu, de brûlure qui amènent à la destruction. Débordement qu’il ne peut contenir et qui se manifeste par les vomissements et les phobies du noir, des bruits.
11 Avec tout ce feu, Léo exprime-t-il le fantasme – qui est aussi celui des mères qui allaitent (Winnicott, 1957) – d’avoir sucé et avalé un sein trop excitant ? Le volcan en activité témoigne d’une érotisation orale du tube digestif. Le volcan qui crache le feu, comme le coq, peut être entendu comme la représentation métaphorique de son tube digestif, certainement condensée avec la représentation d’un pénis éjaculateur de lave/sperme ? Face à cette excitation sensorielle, j’interviens avec prudence de crainte que mes paroles ne soient ressenties comme des projections de lave trop brûlantes et ne puissent être assimilées, digérées. Bion a construit son concept de la pensée sur le modèle du tractus digestif et parle de « digestion psychique ». L’équilibre est délicat entre le trop-plein d’excitations et le vide de la dépression qui m’amène à penser le transfert en terme économique. Lors de l’émergence d’un matériel angoissant, il me répète : « J’ai soif, j’ai soif. » Sensation de soif qui est l’émergence d’un besoin vital primaire. Ne pouvoir apaiser ce besoin primaire me fait vivre des affects centrés sur un sentiment d’impuissance. Mais, nous dit Maria Torok : « Les tout débuts de l’introjection ont lieu grâce à des expériences du vide de la bouche, doublées d’une présence maternelle. » (Torok, 1968, p. 262). Si la situation analytique est amenée à réduire les modalités sensorielles en privilégiant la parole, je me contente dans un premier temps d’accueillir ses projections « brûlantes », que je tente au mieux de qualifier.
12 Une imago maternelle émerge, figurée par une mère crocodile qui avale une boule en feu. C’est dangereux car elle met le feu dans les personnages, ce que j’entends comme une contamination de l’excitation. Léo est envahi par la représentation d’une mère sexuelle, excitante, non pare-excitante qui évoque une exploitation sexuelle précoce des expériences du moi corporel, du tractus digestif et de ses orifices (Guignard, 1995). Le risque est la projection du besoin infantile oral dans la relation génitale et une confusion sensorielle. Une sensorialité indifférenciée, diffuse toujours prête à ressurgir avec les caractéristiques d’un « état traumatique » (Fain, 1971).
13 L’impact du pulsionnel et des fantasmes maternels envahit un excès de représentations dans lesquelles il projette des imagos très condensées. Cette « condensation imagoïque à boulets rouges », selon Michel Fain, témoigne d’une tentative de liaison des excitations traumatiques, qui peut s’ériger en système défensif. La tentative pour contenir une menace d’effraction quantitative a un effet sédatif et élaboratif limité.
14 Léo est dans une impasse relationnelle et narcissique lorsqu’il déclare qu’il vomit parce qu’il a trop mangé, et en même temps qu’il est fatigué parce qu’il n’a pas assez bu ou mangé en début de séance quand il quitte sa mère, et en fin de séance quand il me quitte. Difficulté de séparation associée à une angoisse d’abandon, que seule la nourriture pourrait calmer, difficulté qui est peut-être à mettre en lien à cet état d’effondrement du tonus et la sensation de vidage que Léo me communique quand il se plaint de sa fatigue. Manger n’apaise pas l’exci-tation liée à la sensation de faim, de vide par absence de soutien efficace du côté de l’intériorisation d’une mère satisfaisante. Au contraire, elle provoque un excès d’excitations traumatiques. La seule manière paradoxale de calmer l’excitation serait alors d’expulser, de vomir. Calmer sans rien satisfaire signe l’échec de la satisfaction hallucinatoire de désir. Léo ne peut qu’incorporer au détriment d’un véritable processus introjectif. L’investissement de la fatigue, par un retour au calme pulsionnel, serait un moyen d’abaisser l’excitation traumatique en excès, sensation utilisée pour lutter contre l’angoisse, et neutraliser l’objet.
15 Pour Michel Fain et Gérard Swzec, « se passer de l’objet » est décrit chez les enfants non câlins, les enfants mérycistes, comme une manière de se protéger en mettant à distance une mère trop excitante et de s’autonomiser précocement. Léo est confronté à un paradoxe, à la fois à un désir de rapprochement avec l’objet et à son mouvement opposé de mise à distance qui peut s’apparenter à une conduite alternée anorexie/boulimie. Les fluctuations de son humeur, apathique/fatigué et explosif/animé, traduiraient aussi ce double mouvement. La fatigue aurait à la fois une valeur dépressive et une valeur sensorimotrice et serait au carrefour de la dépression essentielle et de l’hystérie de comportement en identification à la fatigue maternelle ? Les hypothèses sont ouvertes.
16 Peut-on penser les vomissements entre mérycisme et procédés auto-calmants ? (Szwec, 1996). La faim/excitation brûlante et dévorante, l’attaque cannibalique vient combler le vide laissé par l’absence de l’objet, et viserait à rétablir un lien érotique à l’objet par absence de compensation autoérotique. Le sexuel pas suffisamment refoulé, la sexualisation des liens, empêche l’orga-nisation des autoérotismes. L’installation d’un masochisme primaire pour tolérer l’attente de la frustration est aussi compromise. À sa place, la faim est sollicitée par sa capacité à créer l’excitation de la zone érogène. Le bol alimentaire remplace le pouce et l’objet transitionnel. Il est aussi le support d’un sadisme non intégré et témoigne d’une agressivité expulsée sur l’objet primaire, la nourriture, expression de la pulsion de mort non liée.
17 Léo érotiserait-il l’absence, car si la mère n’est pas là, elle est avec le père avec qui elle a des relations sexuelles ? Si les vomissements donnent à penser la présence et l’absence de la mère, ils évoquent un équivalent du jeu de la bobine, mais un For Da raté, par défaut de symbolisation. Ils évoquent aussi, le mouvement masturbatoire dans ce jeu de va-et-vient expulsion/dévoration. Le rejet par le vomissement témoignerait du refus de la séparation, de l’échec des introjections précoces par absence d’un étayage maternel suffisamment contenant. Certaines mères ne disposent pas suffisamment de cet espace interne que Bion définit comme la capacité de rêverie, ou de cet objet interne nommé sein-toilettes par Meltzer, qui doit aussi pouvoir prendre en compte l’agressivité de l’enfant et la capacité de l’objet à y survivre.
La séparation et les bébés
18 La veille des vacances, Léo dessine, dans le volcan qui « gonfle et avale la lave », un lézard qui se réfugie dans une pièce où il est à l’abri et « tranquille ». Car si les lézards mordent, on les chasse. Je lui signifie son ressenti d’être traité par moi comme un lézard en le chassant pour les vacances, peut-être de crainte de n’avoir pas été assez « gentil ». Au retour des vacances, Léo refuse de me suivre et finit par venir vomir dans le bureau. Je lui interprète cet acting in, comme une façon de me dire qu’il s’est senti « vomi » par moi, rejeté et aussi une manière d’exprimer sa colère, son fantasme sadique à mon égard, de « me vomir ». Je réagis en ne nettoyant pas pendant la séance, dans un souci de remplir une fonction psychique de sein-toilettes, réceptacle des projections destructrices de Léo. Lui pleure beaucoup, mais petit à petit s’apaise et part calme après un long échange de regards entre nous. Attitude de ma part qui vient peut-être aussi comme une formation réactionnelle en lien avec le dégoût de la mère lorsqu’elle doit nettoyer les vomissements et ses préoccupations anxieuses autour de la propreté et du manque d’autonomie de Léo à ce sujet qui ne supportait pas de s’essuyer tout seul, ni de se reculotter, qui me seront avouées seulement à l’entrée au CP. À un moment où l’emprise mutuelle de la mère et du fils est menacée par la séparation.
19 La séparation réactive l’agressivité exprimée dans un fantasme régressif de dévoration. Par rétorsion le risque est d’être chassé, réactivation d’un fantasme d’abandon et de destruction. Il y a là, la représentation d’un enracinement de la représentation psychique dans l’éprouvé corporel : quelque chose à mettre dehors comme les vomissements. Léo projette son sadisme oral sur le lézard, représentation polysémique, condensation d’un pénis paternel omnipotent et des bébés sur lesquels il projette sa rivalité. Le « ça gonfle » et l’avalement de la lave évoquent un fantasme de grossesse, de vie fœtale. On pense là encore à une imagerie digestive avec l’investissement de la zone érogène orale, lieu du conflit, celle de la mère en lien avec la grossesse et celle de Léo en lien avec les vomissements, confondues dans une indistinction qui témoigne d’une confusion des espaces psychiques, d’une illusion fusionnelle persécutrice. Quelque chose ne passe pas pour Léo sur le plan prégénital. Au lieu de l’équation Freudienne, pénis/bébé/fèces, il y a l’équation pénis/bébé/bol alimentaire, conséquence des clivages inadéquats, pathologiques.
20 Sans cesse préoccupé par les bébés que je pourrais faire pendant nos séparations, Léo semble en identification « hystérique » (McDougall, 1982) avec une mère/thérapeute fatiguée d’avoir fait des bébés.
Les mouvements transféro-contre-transférentiels
21 Contrainte d’accepter de vivre un état de passivation, Léo suscite en moi, lassitude et/ou irritation. Agacée par son inertie, je peux éprouver la tentation de le réanimer. Immobilisme de Léo qui vise probablement à produire une relation de type sadomasochiste. Une fois, partie ailleurs dans mes rêveries devant la répétition d’un matériel où je sens Léo sans énergie, il s’exclame, tout à coup animé : « Mais dis donc toi aujourd’hui, t’es coiffée comme un pétard ! » L’effet de surprise passé où je me surprends à rire, subitement animée et attentive à son effort pour accaparer mon attention en s’accrochant au perceptif, mais qui témoigne dans le même temps d’une présence potentiellement excitante. Car il déclare que mes chaises sont en bois à brûler, comme la niche de son chat. Son chat n’aime pas car ça lui donne chaud. Je lui dis que peut-être il n’aime pas quand il me sent loin de lui et pense que je suis peut-être fatiguée ? En même temps, si je suis trop près c’est trop chaud comme pour son chat et il me ressent comme un « pétard volcan » prêt à exploser.
22 Si Léo projette en moi une représentation phallique menaçante, il y a aussi, avec la recherche d’une co-excitation, une double séduction. Car c’est aussi lui qui allume le feu de l’excitation pulsionnelle en excitant la mère pour la ranimer et la séduire. Sensible à la dimension sensorielle, je propose et commente, quand je le peux, le trop froid en lien avec l’éloignement de l’objet dans le transfert et le trop chaud proche de notre relation, en lien avec ses fantasmes œdipiens, et souligne ainsi le vécu sensoriel que je qualifie par l’affect de plaisir/déplaisir.
23 Un an après le début de la thérapie, les vomissements s’estompent et Léo dit : « Je me retiens. » L’établissement de limites entre un intérieur et un extérieur s’organise. Il dort mieux, accepte d’aller se coucher. Il réclame de dormir avec une peluche, ce qui est nouveau et que j’ai vu comme la possibilité d’un objet transitionnel tardif avec la mise en place d’une capacité auto-érotique secondaire ouvrant l’accès à l’hallucination négative, à la possible « censure de l’amante » (Fain, Braunschweig, 1975), et l’espace à une relation d’objet interne. L’auto-érotisme, nous dit Green, « signe l’indépendance à l’égard de l’objet, l’hallucination négative signe avec la perception totale de l’objet la mise hors-je de celui-ci, à quoi succède le je-non-je sur quoi se fondera l’identification » (Green, 1993, p. 125).
24 Le père trouve Léo plus distant avec lui et qu’il a des réflexions d’adul-tes. Distanciation qui m’est apparue aller dans le sens d’une conflictualisation œdipienne. Je partage le sentiment paternel d’une pseudo maturité chez Léo qui fait penser à une prématurité du moi. Et je me demande comment Léo utilise la psychothérapie. Je crains le risque d’une adaptation de surface, la construction d’un faux self analytique. La prématurité du développement entraîne l’établissement d’un faux « self » qui peut être dû à une défaillance de la capacité maternelle à répondre à l’omnipotence infantile (Winnicott, 1970). Il peut aussi entraîner un intense travail de représentations qui favorise les représentations de mots et camoufle des défenses. Si les excitations traumatiques arrivent à trouver des figurations, elles sont parfois peu exploitables car dans l’excès.
25 La deuxième année de notre travail, Léo, plus autonome, est parmi les premiers de sa classe. Sublimation ou formation réactionnelle ? Il exprime ses affects et recherche les câlins. Ce qui laisse penser à l’allègement de la répression des affects par la rencontre avec l’objet de transfert. J’ai le sentiment d’une progressive intégration du moi corporel et des espaces psychiques avec plus de limites.
La plainte hypochondriaque
26 Léo se plaint encore qu’il est fatigué. C’est maintenant parce qu’il a mal à l’œil. L’ophtalmologue diagnostique des migraines ophtalmiques – symptôme maternel – dues à la fatigue. Plainte qui m’est apparue davantage du registre de la conversion hystérique et venir comme une résistance. Léo n’exprime-t-il pas plutôt ses pulsions épisthémophiliques où il commence à « voir », montrant le lien entre hypochondrie et pulsion scopique ? Plus tard, il dira qu’il a mal à l’œil parce qu’il n’a pas envie de partir de la maison.
27 Une cystite prend le relais et lui fait dire : « J’ai ma cystite, ça brûle parce que je bois pas assez. » Symptôme de caractère hystérique, plus typiquement féminin, accompagné d’impérieuses envies d’uriner en séance qui témoignent d’angoisses de castration. La sensation de brûlure liée à des fantasmes de caractère urétral exprimerait des fantasmes masturbatoires et la crainte que son pénis soit châtré en brûlant. L’œil et le pénis, organes sensoriels surinvestis permettraient néanmoins une réorganisation narcissique. La quête de sens chez Léo sur ses symptômes qui m’est apparue comme l’expression d’une identification maternelle féminine primaire en étroite relation avec l’hypochondrie maternelle revêt un aspect défensif.
La dimension triangulaire dans le transfert
28 Des transformations psychiques de l’excitation sensorielle dans un processus de liaison et d’intégration pulsionnelles de la destructivité, de la libido s’accompagnent d’une dimension triangulaire dans le transfert sur laquelle Léo peut s’appuyer.
29 Il me parle d’un gars qui tient une potion pas buvable car acide, sauf si on ajoute du lait et de l’eau. Le gars met des gouttes de potion sur des allumettes et ça explose. Il est tout noir et sale. Le pompier sort « sa zigounette et pisse sur le feu pour l’éteindre ». Le bonhomme ressort « propre et neuf ». L’explosion laisse des trous noirs. Je pense à l’angoisse de castration, au sein noir détruit par son sadisme oral et à l’absence de clôture des orifices avec un risque de vidage.
30 Toutefois, le feu de l’excitation, la sensation de brûlure associée à une angoisse de castration peuvent maintenant être calmés par un pompier efficace, un père phallique sur lequel il peut s’appuyer. Le bonhomme qui allume le feu peut se restaurer. Si l’oralité est encore toxique, l’acidité est adoucie. Le lien maternel devient moins excitant. Le père protecteur le protège de son sadisme oral, et facilite la sphinctérisation. Le bébé ours porte maintenant une cape pour se protéger de la lave et sort du volcan avec le papa ours. La référence paternelle étayante, grâce à la cape dans sa fonction de « pare-feu » des excitations, contribue à l’intégration d’une enveloppe contenante. Je pense au cadre analytique qui, en écho à la capacité de rêverie maternelle, fonctionne comme une enveloppe et ici, comme une enveloppe utérine premier contenant maternel. Le père protège le bébé contre le feu intérieur que la mère volcan allume en lui et l’aide à se séparer, à sortir de ce volcan dans lequel il se sentait enfermé.
31 Léo est moins distant, comme s’il pouvait expérimenter dans le transfert une relation orale apaisante, porteuse d’une chaleur émotionnelle liante et intégratrice grâce au tiers paternel. Il accepte davantage mes interventions, exprime des fantasmes de réparation liés à des fantasmes œdipiens dans lesquels il y a la présence d’un personnage qui protège de l’explosion. Si les maisons sont détruites, elles peuvent être réparées et signent l’abord de la position dépressive.
L’investissement moteur
32 Parallèlement à l’intégration sensorielle, l’inhibition motrice cède la place à un investissement moteur exagéré et maladroit. Léo grimpe sur les meubles et me fait le récit de ses exploits de cascadeur où il est « le plus fort, le plus gentil, le plus intelligent ». Il m’est vite apparu que cette attitude exagérée d’affirmation de soi était une tentative de renarcissisation phallique mégalomaniaque idéalisée de lui-même. Ce contre investissement de son impuissance à contrôler et posséder la mère, face au danger de la castration va dans le sens d’une pseudo maturité et témoigne de la recherche d’une identification paternelle solide.
33 Néanmoins, la maîtrise musculaire témoigne dans sa référence -phallique anale, d’une élaboration narcissique du moi. La fonction organisatrice de l’ana-lité est défaillante chez Léo. Elle entraîne des confusions précoces sur le plan narcissique, des perturbations d’organisation des rapports intérieur/extérieur. Le vomissement anal vient à la place du contrôle sphinctérien par échec d’un clivage fonctionnel qui conduit à tout expulser, le bon et le mauvais sans distinction. Cet échec a pour conséquence une « confusion zonale » (Meltzer) entre la bouche et l’anus où l’oralité revient avec un sens anal. À partir du moment où la motricité est investie, la trace motrice reprise dans une représentation signe le début de l’espace phobogène avec la possibilité de la projection et se réfère à un contenant plus fiable et non plus à des limites poreuses. L’analité permet d’organiser un contenant psychique interne, grâce à la possible ouverture et fermeture sphinctérienne. C’est aussi lorsque le lien perception/représentation se fait qu’on voit apparaître le pare excitation et l’intégration de la sensorialité.
L’accès à la passivité réceptrice
34 L’absence de repos par la plainte itérative de la fatigue semble témoigner de la difficulté à accéder à toute satisfaction passive. Léo va communiquer de façon plus authentique quand le bébé en lui, « fragile et pas gentil », dont il réprime les affects sous-jacents, s’exprime. Côté vulnérable et pas gentil amalgamés qui sous-tend son agressivité et sa culpabilité à l’égard de l’objet et la crainte de la rétorsion.
35 Il promène le bébé dans la poussette. Puis, c’est lui qui voudra s’y glisser. Le double retournement de la pulsion s’organise. La relation transférentielle est massivement investie par le bébé Léo à la recherche d’un objet contenant sur lequel il peut s’appuyer. Un espace d’expérience régressive structurante s’instaure, où je peux parler le langage de la tendresse en m’adressant au bébé qui a bu un biberon à une bonne température, qui dort tranquille avec son doudou… Il est ravi. Il dessine moins, et utilise la pâte à modeler pour réaliser un « bonhomme miniature », là encore une représentation de ses aspects infantiles. Il lui construit une maison car il est fragile et je dois le protéger des autres enfants entre les séances. Nous allons nous occuper du bonhomme où il me fait maintenant participer. Il peut enfin m’utiliser au sens Winnicottien de « l’utilisation de l’objet » et à l’instar de la pâte à modeler comme un « médium malléable ». Une aire de jeu, de créativité s’instaure avec un espace potentiel qui permet un processus transitionnel. Il a « lâché » ses dessins répétitifs des volcans, toujours posés entre nous, moins envahi par une sensorialité désorganisante. Un espace psychique personnel se consolide, contenant de ses expériences émotionnelles. Il fera un compagnon au bonhomme pour qu’il ne soit plus tout seul. Il me fait davantage confiance et la confrontation avec la rivalité est possible. Il m’explique que le bonhomme a pris l’habitude d’être en miniature, comme s’il acceptait ses aspects infantiles qu’il ne clive plus autant et intègre ses identifications féminines et maternelles.
Fin de la thérapie : le robot
36 La tonalité dépressive domine émaillée de légers mouvements maniaques avec l’expression d’une pointe de mégalomanie. Il déclare qu’il n’a plus peur des trains et qu’il va parcourir le monde. Il me donne le sentiment de se préparer pour le sevrage analytique. Il me pose des questions sur l’après son départ, si un autre enfant va le remplacer. Son bonhomme miniature « est dur maintenant ». Dureté qui lui permet de ne plus perdre sa tête et qui le conduit à transformer le bonhomme en robot en lui accrochant un fil électrique au dos. Une inquiétude m’envahit face à un danger de robotisation, d’un enfant mécanisé, asexué, imperméable aux émotions. Puis, je me dis qu’il veut peut-être me signifier que le robot lui est nécessaire pour contenir la chaleur des émotions ? En outre, l’électricité, source d’énergie pour se sentir connecté, alimente la pulsion de vie et signe une possible intrication pulsionnelle. Le robot serait une carapace narcissique qui protège le Moi, un pare-excitation, moyen de se protéger d’une sensorialité, d’une chaleur émotionnelle trop intense. L’aspect de rigidité, aux limites dures et contenantes serait le garant contre le risque d’expulsion qui lui permet de sortir de la confusion. Serait-il aussi la préfiguration d’une bisexualité : le bonhomme pâte à modeler miniature de consistance molle, j’entends vulnérable et pénétrable, devenant « dur » et solide ?
37 L’investissement libidinal de l’objet face à la triangulation est encore fragile et vient toucher des fixations orales encore vécues comme destructrices face à l’angoisse de castration. Léo m’affirme qu’il n’y a plus de feu à éteindre puisque l’arbre, c’est-à-dire son pénis, n’est plus en feu ! La négation de l’excitation signe-t-elle la possibilité d’une mise en latence ? Où une pseudo latence (Bergeret, 1974) dont viendrait témoigner l’hypermaturité.
38 La séparation mobilise la remémoration, tentative d’intégration des affects dans des reconstructions du passé qui signe, à travers un cheminement intérieur, l’appropriation subjective d’une histoire par le réinvestissement des éprouvés corporels primaires.
39 Leo raconte que le robot peut maintenant entendre le mot « boum ». Avant l’explosion, le robot pensait que c’était violent. C’était tout noir, tout brûlé dans sa tête. Il veut retourner dans son univers. C’était infini, il était dans un couloir noir, il montait, il descendait et au bout il voyait le soleil. Le robot n’avait pas assez d’énergie, il s’est désagrégé quand il a rencontré le soleil. Il tombe sur Jupiter et finit par atterrir sur terre dont la date d’atterrissage est la date de naissance de Léo.
40 Ce récit évoque un voyage prénatal, expression d’un fantasme de retour intra-utérin et l’image du coït, confondu avec l’oralité du bol alimentaire et aussi d’une naissance psychique. Peut-on voir le passage de Jupiter à la terre comme le passage d’une identification primaire, prégénitale à la mère à une identification secondaire paternelle qui reste fragile ? Et, a-t-il pu négocier ce passage par le biais d’une identification hystérique à la mère ?
41 La dernière séance, Léo me demande de ne pas laisser le robot qui est triste, seul, trop longtemps. Je ressens un mouvement de dépression, une pensée de la solitude et de l’absence de l’objet que je partage.
Pour conclure
42 Léo ne se plaint plus d’avoir faim ou soif. Il déclare qu’il est constructeur car il a grandi. Il me dit que « c’était avant, au bon vieux temps qu’il vomissait ! ». Paradis perdu, nostalgie du passé lié au temps de l’omnipotence infantile qu’il a pu expérimenter, au sens de Winnicott, dans la relation transférentielle où il a pu vivre l’expérience sensorielle de sa faim et créer un espace transitionnel qui à la fois sépare et rassemble. Le transfert a mobilisé la relance pulsionnelle. Il a soutenu l’intrication des composantes pulsionnelles libidinale et agressive et leur différenciation, et a favorisé l’émergence de la maturité émotionnelle.
Références bibliographiques
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Mots-clés éditeurs : Auto-érotismes, Intrication pulsionnelle, Pare-excitations, Sensorialité
Date de mise en ligne : 12/09/2016
https://doi.org/10.3917/rfp.804.1115