Transformations et transmissions du fonctionnement psychique : approche intégrative et implications cliniques
- Par Rudi Vermote
Pages 389 à 404
Citer cet article
- VERMOTE, Rudi,
- Vermote, Rudi.
- Vermote, R.
https://doi.org/10.3917/rfp.782.0389
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Introduction
1Une discussion sur ce que nous pourrions appeler la partie indifférenciée de notre fonctionnement psychique n’est pas sans paradoxe.
2Un premier paradoxe tient en ce que nous supposons que les états mentaux primitifs et les pathologies graves sont dus à la difficulté de transformation des expériences émotionnelles informes et indifférenciées en contenus psychiques plus différenciés et symbolisés. C’est le cas pour les maladies psychosomatiques, le trauma, la psychose, et les troubles graves de la personnalité. De ce point de vue, l’indifférencié est effrayant. Cependant, nous croyons également que l’origine de notre vie psychique est indifférenciée. À cet égard, le fonctionnement psychique indifférencié est considéré comme vital ; il est à la base de la créativité et de la vie psychique. Comment peut-on alors concilier ces croyances ?
3Un second paradoxe est soulevé par le fait que parler et penser de manière différenciée à propos du mode indifférencié du fonctionnement psychique est par définition impossible, car réfléchir appartient au mode différencié. Nous devons garder à l’esprit qu’évoquer le mode indifférencié au moyen de modèles, de métaphores, ou par la poésie, est une situation autre que d’être en dedans – que de l’éprouver.
Hypothèses concernant le lien et la transmission entre les fonctionnements psychiques indifférenciés et différenciés
- La principale hypothèse psychanalytique est que les expériences indifférenciées deviennent de plus en plus différenciées ; une sorte de processus progressif de symbolisation-mentalisation partant du non-représenté.
- Une autre hypothèse est que les modes différenciés et indifférenciés sont radicalement séparés, qu’il existe une barrière entre les deux et qu’elles sont parfaitement disjointes.
- Une troisième hypothèse est qu’il est impossible de faire une distinction entre le différencié et l’indifférencié ; ils sont imbriqués ou emboîtés l’un dans l’autre.
5Cet article essaiera de d’apporter une réponse à ces hypothèses.
Le mythe Œdipien
6Ces hypothèses peuvent être placées dans une plus large perspective, celle du mythe fondateur de la psychanalyse, celui d’Œdipe. Dans le mythe d’Œdipe, nous repérons plusieurs façons de traiter ce qui est indifférencié. Cela correspond en fait à la position de l’analyste : tout d’abord, l’Œdipe conquérant qui fut le modèle de Freud concernant l’analyste et qui correspond à la raison, puis le Sphinx, comme métaphore des mythes et des rêveries, et enfin Tirésias le devin aveugle – femme et homme à la fois – en tant que métaphore de l’intuition (Vermote, 1994).
Un bref examen
7Gardant ces trois modes à l’esprit, il est possible de brièvement examiner quelques idées psychanalytiques fondamentales concernant le différencié et l’indifférencié. Le modèle de Freud demeure essentiel à cet égard (Freud, 1915). Il fit l’hypothèse d’une représentation primaire au moyen de Dingvorstellungen ; des traces mémorielles. Le génie de Freud fut de tracer les relations qu’elles entretenaient entre elles ; une sorte de monde d’Alice au pays des merveilles, sans contradictions ni temporalité ni relations de cause à effet.
8Comme l’a suggéré Matte-Blanco, ceci correspond aux caractéristiques de l’infini mathématique où une partie de l’infini est aussi l’infini (Matte-Blanco, 1988).
9Freud suggéra alors qu’une représentation secondaire et différenciée est obtenue au travers du langage (Wortvorstellungen) et qui s’inscrit de façon secondaire et séparée à un niveau distinct de celui des Dingvorstellungen. Par contraste avec les liens entre les Dingvorstellungen, la relation entre les Wortvorstellungen est finie et rend possible la pensée rationnelle ou la raison. Lacan a insisté sur l’importance du système langagier existant avec ses propres lois avant toute expérience psychique individuelle ; il inverse alors le modèle freudien en en faisant dépendre l’origine de l’inconscient.
10Freud déduisit les caractéristiques du fonctionnement inconscient d’une zone intermédiaire entre deux mondes : le rêve, qui n’est pas l’inconscient mais en est une réflexion, et dans laquelle on entrevoit un mélange de Wort et Dingvorstellungen, liés selon les lois du processus primaire.
11Freud suggère un contact du rêve et de l’inconscient dans ce qu’il nomme le « nombril du rêve », un lieu où le rêve plonge vers l’inconnu et où le désir du rêve prend forme, comme un champignon à partir de son mycélium (Freud, 1900). Dans son modèle structural plus tardif, il ne modifia pas son regard sur les caractéristiques de l’inconscient. Il discerna plusieurs types d’inconscient : l’inconscient refoulé, le surmoi inconscient, le fonctionnement du moi inconscient, et l’inconscient profond Ur.
12Klein a conçu un monde interne vivant d’objets partiels et d’objets entiers continuellement projetés et introjectés – en train de s’adapter et de s’intégrer (Klein, 1935, 1946). Ces transformations continues inconscientes sont à l’œuvre dans un processus de rêve en place jour et nuit et qui sous-tend la totalité du fonctionnement mental : le phantasme inconscient kleinien. Pour Freud, le rêve était une réflexion de l’inconscient ; pour Klein, rêver devint la base de la vie psychique. Segal (1957) et Bion (1962) donnèrent suite à ces développements.
13À partir de cette brève analyse, il est possible de distinguer trois régions du fonctionnement psychique. Tout d’abord, la raison comme processus secondaire, puis un processus de rêve vivant au cours duquel les expériences acquièrent une forme psychique et dans lesquelles on observe un mélange de processus primaire et secondaire, et finalement l’inconscient freudien inconnaissable avec sa fonction de processus primaire et un inconscient Ur profond dans lequel il n’y a pas encore de représentation.
14On peut visualiser ces modes par un dessin fondé sur les idées de Matte-Blanco.
Modèle intégré : trois modes de functionnement psychique
Modèle intégré : trois modes de functionnement psychique
L’informe, l’indifférencié, et le non-pensé dans ces trois zones ou modes du fonctionnement psychique
Le non-pensé dans le mode de la raison : perdre le contrôle
15La raison en tant que catégorisation et prédiction consciente a été développée par l’humanité afin de survivre et de contrôler notre environnement en perpétuel changement. Elle est par essence bornée par le langage et nous payons donc le prix d’une aliénation. Ce qui n’est pas pensé par la raison est quelque chose que nous n’avons pas sous contrôle. Raisonner a un effet sur le contrôle des émotions et, vice-versa, les émotions exercent un effet sur notre capacité à penser. On peut repérer cela, par exemple, dans le fait de tomber amoureux et dans les troubles de la personnalité limite (Allen et al., 2006). S’agissant de cette catégorie, Fonagy, Bateman et Target ont développé leur modèle de fonctionnement réflexif pour conceptualiser les difficultés que l’on peut rencontrer lorsque la capacité de penser nos expériences émotionnelles est compromise. Ils ont d’ailleurs par la suite développé une théorie plus générale de la mentalisation (Fonagy et al., 2000).
Le non-pensé dans le mode de la rêverie : le traumatique
16À partir de son travail avec des psychotiques, Bion développa une théorie de la pensée. Dans la partie non psychotique de la personnalité, quelque chose peut devenir psychique et être transformé par transmission. Il s’agit d’un processus de pensée automatique inconnu que Bion nomme la fonction alpha, une fonction psychique inconnue qui effectue la modification de l’indifférencié/non-mental vers le différencié/mental. Cette opération est assez similaire au phantasme inconscient kleinien. La principale contribution théorique de Bion fut de pousser l’élaboration de ce modèle en une théorie de la transformation en connaissance qui est résumée dans sa grille (Bion, 1962, 1963, 1965, 1970). Elle délimite les éléments de pensée, leurs relations, et leurs transmissions. Cette relation fut ramassée dans une formule presque magique à propos de la pensée et de la créativité : « PS-D, contenant-contenu et le fait choisi » (Bion, 1970). Un élément de la théorie de Bion relève de la plus haute importance pour notre sujet : lorsque quelque chose n’est pas transformé en connaissance, n’est pas représenté, n’est pas pensé, mais demeure indifférencié, ce quelque chose est éprouvé comme une terreur sans nom condamnée à la répétition jusqu’à ce qu’elle puisse être représentée (Bion, 1962).
17L’ensemble des théories psychanalytiques contemporaines – chacune depuis son propre champ – s’accordent plus ou moins sur cette question en insistant sur la transformation spontanée et inconsciente des émotions et expériences qui n’ont pas encore acquis de forme psychique.
18Ogden voit la psychanalyse comme aidant le patient à faire les rêves qu’il n’a pas encore faits, à rêver ses terreurs nocturnes, et ainsi se rêver à l’existence. Ferro parle de la transformation du champ bipersonnel par l’alphabétisation créative et narrative en se fiant à la rêverie inconsciente et inventive (Ferro, 1992, 1996, 2008). Bollas considère l’objet transformationnel non comme une représentation, mais comme une fonction, un processus modifiant l’expérience de soi (Bollas, 1987). De M’Uzan et Marty considèrent la mentalisation comme créatrice de sens psychique ; elle fonctionne par processus associatifs inconscients par opposition à la pensée opératoire (de M’Uzan, 1989 ; Marty et al., 1963). Les Botella étudient comment la figurabilité psychique est créée. Ils partent pour cela de l’irreprésentable et du traumatique pour aller vers les représentations et la valeur des rêves dans ce processus.
19Ce que tous ces auteurs ont en commun, et c’est la raison pour laquelle ils sont regroupés ici, c’est qu’ils considèrent une transformation par représentation de ce qui n’était pas représenté. Ils voient cette transformation comme étant favorisée par une régression formelle de la réflexion de l’analyste ; un fonctionnement associatif similaire au rêve.
Le non-pensé dans le mode indifférencié du fonctionnement psychique : donneur de vie
20Marion Milner eut bientôt l’idée qu’existait un autre type d’indifférenciation qui ne correspond pas à l’indifférenciation sans forme dans le phantasme kleinien et dans la transformation en connaissance de Bion (Milner, 1955, 1957). Elle conçut une zone indifférenciée qui n’était pas interne comme c’était le cas chez Klein, mais qui existe entre moi et l’autre, qu’elle appela une illusion. Elle relia cette région de l’illusion à la créativité (les mains du Dieu vivant), et à l’intuition (qu’Ehrenzweig nomme la région cachée). Elle découvrit une position de non-savoir décisive pour pénétrer au sein de cette région.
21Winnicott (1971) développa ces idées avec ses notions de zone transitionnelle, de créativité primaire, et de « self not communicating » qui sont donneuses de vie (versus le faux self qui est adapté à la réalité).
22Bion commença à réfléchir plus ou moins selon la même perspective lorsqu’après sa longue odyssée épistémologique, il arriva à la conclusion que la transformation en connaissance que nous venons d’examiner demeure au niveau des représentations alors que les véritables changements psychiques se produisent à un niveau de pure expérience, non-représentée et inconnue qu’il appela O (pour Origine) (Bion, 1970). O est indifférencié et il le compare donc à Dieu, et à l’infini. La différence entre une transformation en connaissance et une transformation en O est que T(C) est une pensée concernant quelque chose qui n’a pas encore été pensé et que T(O) est une nouvelle expérience qui survient.
23En fait, Lacan effectua une telle « Kehre », une volte-face comme Bion. Alors que le premier Lacan perçut la psychose comme résultant de l’exclusion de l’ordre symbolique et de son mouvement continu de chaîne des signifiants, le dernier Lacan suggéra un Réel composé de ce qui, par définition, ne peut être inséré dans la chaîne des signifiants. Le Réel comprend des éléments qui ne pourront jamais être pensés, mais seulement appréhendés indirectement. Ils contiennent la vie qui est informe et pour laquelle Lacan fait usage de la métaphore de la lamelle (Lacan, 1964).
Quelques découvertes neuroscientifiques concernant le fonctionnement indifférencié/différencié de l’esprit
Un fonctionnement différencié-indifférencié nivelé
24Quelques découvertes neuroscientifiques sont intéressantes concernant notre sujet de l’indifférencié-différencié et de sa transmission. Ledoux a exploré un fonctionnement nivelé du cerveau comprenant différents degrés de différenciation (Ledoux, 1998). Seulement cinq pour cent de notre fonctionnement psychique se déroulent à un niveau conscient, verbal et différencié.
25Le cerveau antérieur basal qui est constitué de noyaux profonds – fruits de l’évolution – de matière grise telle que l’amygdale comporte des motifs indifférenciés. Ces motifs sont généraux, profondément inconscients, non verbaux, et informes ; néanmoins ils réagissent au quart de tour et peuvent être salvateurs. Les émotions et les jugements primaires concernant la confiance, la colère et l’attirance sexuelle y sont générés. On y trouve également la mémoire implicite et les patterns d’attachement. Les caractéristiques de ces motifs et de toutes les émotions ont en commun celles de l’inconscient freudien : à ce niveau de fonctionnement, il n’y a pas de temporalité, pas de négation, et pas de causalité.
26En revanche, le néocortex est impliqué dans le fonctionnement conscient différencié qui peut être considéré comme un système complexe claudiquant doucement en arrière-plan. C’est lui qui donne du sens aux décisions et aux actions qui se sont déjà produites à un niveau inconscient.
27Ce contenu conscient différencié de la réalité psychique peut être comparé au GPS d’une voiture (Bargh et al., 2009). Il n’est pas en contact avec ce qui se passe sur la route ni avec les rouages du moteur, mais il peut guider le conducteur en se fiant à des cartes et un système satellite afin de déterminer la position de la voiture. Notre système langagier procède de même.
Un fonctionnement mental différencié-indifférencié entrelacé : rêverie, vagabondage de l’esprit
28L’étude de Damasio sur la fonction du cortex préfrontal est une autre découverte importante (Damasio, 2002). Le cortex préfrontal est caractérisé par un réseau de connexions dense. Penser et sentir sont indissociablement enchevêtrés du fait de la fonction du cortex préfrontal ventro-médian.
29Plus récemment, on a découvert qu’une certaine activité était présente dans le cortex alors qu’aucune tâche n’était sollicitée ou en cours d’exécution. Les neuroscientifiques ont d’abord pensé qu’il s’agissait d’un réglage par défaut du cerveau. Dorénavant, on estime que cette activité découle d’une formation continue de connexions associatives que les neuroscientifiques nomment le vagabondage de l’esprit et qui nous rappelle l’activité phantasmatique inconsciente de Klein, et la rêverie de Bion (Mason, 2007). Le réseau par défaut est constitué principalement du cortex préfrontal médian, et du cortex postérieur cingulaire. Ce mode réseau par défaut s’interrompt lorsqu’une tâche cognitive doit être résolue. En d’autres termes, le processus d’association libre est mis en veilleuse lorsque l’on commence à réfléchir.
L’existence d’unités compétitives hiérarchiques de fonctionnement psychique différencié et indifférencié
30L’IRM fonctionnelle montre que les fonctions mentales sont aussi organisées en unités hiérarchiques fonctionnelles liant entre eux les niveaux du cerveau que j’ai examinés.
31Les systèmes X et C décrits par Lieberman et les systèmes 1 et 2 de Kahneman sont deux exemples de tels systèmes hiérarchisés (Lieberman, 2004, 2007 ; Kahneman, 2012). Ils coïncident largement, et nous allons nous restreindre à l’étude du premier.
32Le système X connecte entre eux plusieurs sites des couches élémentaires de l’esprit : le cortex préfrontal ventromédian, les ganglions de la base, l’amygdale, et le cortex latéro-terminal. Il est procédural et opère très rapidement, sans effort, sans mot dire, et identifié au mémoire implicite. Il est plutôt autocentré et entraîné par les émotions. Il effectue un travail intuitif et repère des structures et des liens affectifs sans prise de conscience. Le système X est actif dans la créativité, et aussi dans l’opérationnalisation résultant des pratiques courantes. Ces dernières donnent lieu à des schèmes garantissant que l’on sache intuitivement quoi faire dans des situations complexes où l’organisation rationnelle échouerait.
33Le système C est composé de structures néocorticales comme le cortex préfrontal latéral, le cortex pariétal postérieur, l’hippocampe ainsi que plusieurs structures médianes du lobe temporal.
34Dans une certaine mesure, ces structures ont été identifiées à des processus de la mémoire explicite. Elles ont également été associées aux composants de traitement de la cognition sociale incluant la catégorisation explicite dispositionnelle du raisonnement déductif (Kroger et al., 2002). Ce système est lent, influencé par le langage, le raisonnement et l’intention.
35Il est intéressant, et quelque peu contre-intuitif, de remarquer que les croyances obtenues par sagacité et devenues conscientes (système C, comparable à la transformation en connaissance) ont moins d’impact et peuvent être facilement modifiées. Il s’agit pourtant d’un de nos mécanismes essentiels de changement présupposé par la psychanalyse. Par contre, l’auto-connaissance sans langage et basée sur l’intuition (système X, comparable à la transformation en O) n’est pas si flexible ; elle perdure et est indépendante de nos propres pensées et des réactions d’autrui.
36De plus, lors d’une expérience dans laquelle on avait demandé à des joueurs de golf de s’auto-évaluer, on observait, chez les joueurs inexpérimentés, une activation de la région du système C dans le cortex préfrontal latéral, alors que chez les joueurs expérimentés, le système X s’activait, et on pouvait remarquer que leur jugement se fondait sur une auto-connaissance basée sur l’intuition (Lieberman et al., 2004).
37Comme on pouvait s’y attendre, Spunt et d’autres ont avancé l’argument suivant : la régulation des affects et la mentalisation font partie du système de contrôle alors que le système des neurones miroirs fait partie du système X (Spunt et al., 2013). On peut en conclure que l’on peut aussi parler, d’un point de vue neuroscientifique, de mode différencié (réflexion et système C), de mode composite indifférencié/différencié (réseau par défaut et vagabondage de l’esprit) lié au fonctionnement associatif autocentré, et de mode indifférencié (intuition et système X) caractéristique de la connaissance directe non verbale pouvant engendrer de grands changements psychiques.
Modifier le réseau par défaut par le fonctionnement psychique indifférencié
38En tant qu’analystes, nous avons une tendance à idéaliser le mode de rêverie ou de vagabondage de l’esprit et, effectivement, on peut mettre en évidence dans les troubles de la mentalisation comme l’autisme, la schizophrénie, et même la sociopathie, un déclin du fonctionnement du réseau par défaut. Cependant, on peut montrer pour d’autres pathologies un fonctionnement accru du réseau par défaut. Par exemple, dans la dépression, les gens tendent à se bloquer dans des associations de pensées récurrentes automatiques (Killingsworth, 2010).
39Le fait que le réseau par défaut et le vagabondage de l’esprit puissent être influencés et même supprimés, est donc une découverte importante. On y arrive en attribuant une certaine charge cognitive comme une simple pratique méditative nécessitant, par exemple, de se focaliser sur la respiration. Cette technique est connue depuis des millénaires et s’avère efficace dans les dépressions récurrentes. Ce qui semble plus important pour nous en tant qu’analyste, c’est que non seulement ce fonctionnement en mode par défaut peut être supprimé temporairement, mais qu’il puisse aussi être modifié de façon permanente en se hissant à ce que nous avons décrit comme le troisième mode de fonctionnement. Des méditateurs expérimentés y parviennent (10 000 heures sont quand même nécessaires pour y arriver).
40Les scans d’IRM fonctionnelle indiquent que les méditateurs ont développé un nouveau mode par défaut dans lequel on retrouve plus de conscientisation centrée sur le présent que sur soi (Brewer et al., 2011).
41Ces personnes semblent même en avoir perdu le réflexe de sursaut, ne sont plus en mesure de prédire en qui elles peuvent, ou non, avoir confiance (fonction typique du réseau en mode par défaut), et, pourtant, elles sont en mesure de reconnaître les expressions faciales des émotions mieux que les agents surentraînés du FBI (Kirk et al., 2011). Elles sont dans le présent, sans mots et sans pensées. On peut se demander s’il serait possible d’obtenir cet effet qui est lié au fonctionnement de la zone indifférenciée du psychisme au moyen d’une technique psychanalytique, question qui sera reprise, ci-après.
Un modèle intégré de transmission : trois modes ou zones de fonctionnement psychique
42Jusqu’à maintenant, il nous est possible de discerner trois modes – ou zones – de fonctionnement psychique.
- Un premier mode de raisonnement et de logique. Il s’agit d’un mode différencié qui est borné par le langage et que nous pourrions comparer à l’Œdipe du mythe discuté précédemment.
- Une deuxième zone, celle du mode en réseau par défaut ou de mind wandering (vagabondage de l’esprit), correspond à la rêverie de Bion. Au sein de cette zone, les représentations d’expériences émotionnelles acquièrent une forme. Les pensées sont connectées de manière associative et des prédictions sociales basées sur des expériences passées sont effectuées. Le déroulement est automatique et centré sur soi. Ce mode est en compétition avec le premier. Il s’agit du mode du phantasme kleinien. Bion a particulièrement étudié ce mode qu’il nomme « transformation en connaissance ». Il correspond au rêveur qui fait le rêve (Grotstein, 2007). Cette zone est excessivement mouvementée, ça ne s’arrête jamais. Il s’agit d’un mélange d’indifférenciation et de différenciation, et en ce sens, cette zone est partiellement bornée par le langage comme les rêves (Matte-Blanco, 1988). On pourrait relier cette zone pleine de création et de mystère au sphinx du mythe œdipien.
- Un troisième mode de fonctionnement automatique, rapide, fluide, et intuitif est à l’œuvre pour repérer instantanément des ensembles, sans langage et sans réflexion. Ce mode peut évoluer avec la pratique et l’expérience sans regard intérieur. Ce mode est comparable au O de Bion, et tout changement sous ce mode est comparable à une transformation en O. Il n’est pas sans rappeler la perception amodale de Stern (Stern, 2003).
43Ce mode est indifférencié et a-sensuel ; être en contact – faire une expérience, est possible par intuition. On peut par conséquent lier cette zone à Tirésias, du mythe œdipien. Ce mode n’entre pas en compétition, mais il doit être suscité. Dans cette zone, il n’y a pas de différenciation, donc pas de contradictions, pas d’intérieur ni d’extérieur. Elle n’est pas bornée par le langage, juste une pure expérience (Nishida, 1997).
44Cette zone est atemporelle, au repos ; le moteur immobile (Eckhart, 1988). En termes lacaniens, il s’agit de ce qui ne peut jamais rentrer dans la chaîne des signifiants et qui est « une cause béante », das Ding, la chose, la chose qui entraîne la chaîne des signifiants (Verhaeghe, 2011).
45Des psychanalystes ont élaboré par la suite l’idée de zone indifférenciée : Kristeva l’envisageait comme la chora, contre laquelle selon la sémiotique, le contenu prend place dans les tragédies grecques (Kristeva, 1985). Lichtenberg-Ettinger le voyait comme une matrice non linéaire (Lichtenberg-Ettinger, 1997).
46Contre cette vaste, et infinie zone indifférenciée, le premier et le second mode de narration et de rêve ne nous détermine plus, mais devient un art délicat à saisir (Kristeva, 1985). Tout comme Bion qui suggéra que l’humanité inventa la géométrie, non parce qu’elle reflétait la perception du monde mais parce que l’on devait créer un espace à trois dimensions afin de ne pas nous perdre dans l’espace infini et avoir la possibilité de réfléchir. Pour Bion et Matte-Blanco, il s’agit de l’infini, du néant. Tout contact ou expérience dans cette zone équivaut à une transformation en O (Bion, 1970).
Les transmissions entre les trois modes de fonctionnement psychique : vers le changement psychique
47Les trois modes sont nécessaires, mais comment entrent-ils en relation les uns avec les autres, de quel ordre est leur transmission ? Cela nous ramène aux trois hypothèses dont ce texte est parti, concernant le lien entre le différencié et l’indifférencié. Le détour par la métapsychologie et les neurosciences donne matière à soutenir que les trois modes de fonctionnement psychique sont séparés, mais qu’ils s’influencent l’un l’autre.
48Concernant la relation entre le raisonnement et la rêverie, la psychanalyse (lorsque l’on demande à un patient de réfléchir sur un point, l’association libre s’interrompt) et les neurosciences nous indiquent clairement qu’au moins à un niveau conscient, le mode de la raison est en compétition avec celui de la rêverie. Le dernier Bion concevait la zone du rêve comme un sentier à part : il l’appelait l’hallucinatoire, les emmatures, la matrice non aboutie. Un écoulement souterrain qui, comme le mythique Alpheus, ne se montre à la surface que de temps en temps.
49Le mode de la rêverie, contribue largement à créer nos vies. Il est passionné et fragile, source du plaisir et de la douleur. Un balancement de désirs et de phantasmes toujours en mouvement – c’est la vie à laquelle on s’accroche. Dans le cadre d’une douce prévenance, un analyste au contact du second mode, celui de la rêverie, peut le révéler et l’encourager chez son patient dans le champ transféro-contretransférentiel.
50Ce contact avec le mode de la rêverie est à son maximum lorsque l’analyste éprouve également le troisième mode. Cette dernière n’est pas en compétition avec les autres zones, elle est partout, mais doit être stimulée. Il s’agit bien d’une expérience. De la même manière que l’on ne peut pas faire chanter des pommes de terre, on ne peut pas écrire à son propos ou en parler (Bion, 1970).
51Rêveries et histoires demeurent les entités à partir desquelles peut se définir une personne. Elles englobent tout ce qui nous constitue. Sur un ton métaphorique, elles ne sont plus qu’un mince cordon contre l’expérience de l’infini. Elles pourraient être éprouvées comme une éponge transparente dans l’infini plutôt que de procurer la sensation de combler l’espace mental comme on le retrouve en se focalisant sur l’association libre liée aux émotions et aux sens (Saint Augustin, 398).
52Ce contact avec l’indifférencié-infini offre la possibilité d’altérer la rêverie (réseau par défaut) momentanément. Le contact avec le troisième mode peut se dérouler de plusieurs façons. Comme l’expérience de quelque chose qui transcende ce qui est compréhensible (comme le sublime chez Kant) (Kant, 1781) ou encore lors de moments de rencontre, de méditation, d’expériences sexuelles, etc.
53Il semble également possible d’extirper quelqu’un de son mode de rêverie par une intervention verbale. Cela fait d’ailleurs le cadre d’une dispute millénaire entre plusieurs écoles de bouddhisme (par exemple, Rinzai and Soto zen). Pour Bion, on ne peut pas désirer qu’une T(O) survienne, mais il est nécessaire que l’analyste connaisse l’expérience d’une T(O) afin qu’il puisse la reconnaître. Un état d’esprit guidé par la foi, l’émerveillement, la modestie, et la pauvreté d’esprit, pourrait nous aider.
54La rêverie est toujours ce qui nous construit. Toutefois, elle pourrait devenir moins entremêlée, et moins dirigée sur soi ; elle serait plus ouverte, et vécue avec un intérêt désintéressé.
55Voilà ce à quoi se rapporte l’« homme qui réussit » (Man of Achievement) décrit par Keats et Bion. Keats avait été influencé par Hazlitt qui voyait l’esprit non comme autocentré de manière automatique (ce qui caractérise le second mode), mais spontanément dirigé vers ce qui nous entoure de manière naturellement désintéressée (comme dans le troisième mode). Keats estima que l’on retrouvait cette faculté essentiellement chez Jésus et Socrate. On trouve cette illustration dans une lettre de Keats à Benjamin Bailey : « si un moineau vient à ma fenêtre, je prends part à son existence et picore les gravillons » (Keats, 1817).
Conclusion
56Les implications pour la clinique représentent surtout une autre approche de l’association libre. Les boucles de rêverie au sein desquelles beaucoup de patients se retrouvent coincés (second mode) peuvent être rompues de manière inattendue par une expérience émotionnelle nouvelle versatile. De façon temporaire, un accès est possible au troisième mode indifférencié ; une transformation en O. Cette dernière peut résulter en un changement durable dans les associations des patients (second mode), et la façon dont ils s’en accommodent.
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Mots-clés éditeurs : Bion, indifférencié, intégratif, intuition, Lieberman, transformations, transmissions
Date de mise en ligne : 17/06/2014
https://doi.org/10.3917/rfp.782.0389