Le « père » de la horde était-il un père ?
- Par Thomas Lepoutre
Pages 1631 à 1637
Citer cet article
- LEPOUTRE, Thomas,
- Lepoutre, Thomas.
- Lepoutre, T.
https://doi.org/10.3917/rfp.775.1631
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- Lepoutre, Thomas.
- LEPOUTRE, Thomas,
https://doi.org/10.3917/rfp.775.1631
« Quand l’enfant parvient en outre à la connaissance de ce qui distingue le père et la mère dans les relations sexuelles, quand il saisit que pater semper incertus est, tandis que la mère est certissima, alors le roman familial subit une restriction bien particulière : il se contente alors, en effet, d’élever le père, sans plus mettre en doute que – fait immuable – il descend de la mère. »
1Pater semper incertus est : pour y avoir fait brièvement allusion lors du dernier cplf, on n’a peut-être pas assez insisté sur l’importance décisive de cet énoncé qui travaille pourtant, selon Freud, le cœur du paternel (Freud, 1909 c). En lui consacrant un texte spécifique, Freud tient en effet à le reconnaître comme central dans toute enquête sur les origines : on entend donc le réintroduire dans un débat dont il a été en quelque sorte refoulé, afin de marquer son incidence dans le jeu qui régit tout rapport au père.
2Ce faisant, on entend contribuer à l’élaboration de la problématique qui va « du père de la horde au principe paternel », en faisant droit à une fantaisie théorique – hypothèse en son genre aussi fantastique que celles que Freud invite à suivre « avec la curiosité de voir où cela nous mènera » –, et qui se laisse deviner dans notre titre : et si le père de la horde n’était pas le père des fils meurtriers ? Entendons que si, comme l’énoncent et Freud et le névrosé, pater semper incertus est, il faut poser cette question dans sa clarté brutale : quid du « père de la horde », alors ?
Père certain, père incertain
3L’essentiel de notre propos peut repartir d’une question élémentaire : comment se fait-il que le père de la horde, cette figure si déterminée dans l’imaginaire analytique, ait été si peu mis en doute comme le sont habituellement les pères, dans la clinique ? Certes, on lui a adressé un certain nombre de questions ; on a longuement questionné sa réalité ; on s’est interrogé sur son humanité ; mieux, on l’a interrogé à juste titre comme le premier père, avec l’espoir que se tourner vers cette origine pourrait nous livrer sa vérité ; mais, ce faisant, on a en quelque sorte omis de le questionner conformément au fantasme névrotique, celui qui porte le petit Œdipe à l’interroger d’abord et avant tout en lui adressant un soupçon d’illégitimité.
4Or, s’il y a quelque chose qui n’est à aucun moment mis en question, dans notre réception du « mythe scientifique » de Freud, c’est bien la certitude de paternité que l’on crédite à l’Urvater. Ce père-là serait au-dessus de tout soupçon : un père certissimus pourrions-nous dire pour tourner en dérision la dérision de la névrose. Tout se passe en effet comme si on était capable à aucun moment de mettre en doute le fait que le « père de la horde » (locution spontanément trompeuse) soit le père tout court – et ce, alors que s’il y a bien une catégorie de l’origine qui demeure toujours mise en question, même dans le développement le plus avancé du « roman familial des névrosés », c’est bien celle du père, sur lequel le petit Œdipe fait toujours planer une clause d’illégitimité potentielle.
5Cela nous engage donc, a contrario, à souligner que cette paternité absolument incritiquée est d’autant plus mystérieuse que, d’une part, un père n’est jamais certain, qu’il n’y a pas de père si sûr qu’il interdise toute suspicion à son adresse, et que, d’autre part, dans ce registre, celui-là est même particulièrement fragile.
D’un point aveugle dans le mythe de la horde
6Car en prenant un instant au sérieux l’hypothèse de la horde originaire, en l’envisageant concrètement, dans son fonctionnement et dans la succession des mâles qui la dominent, il faut faire remarquer un impensé. Il faut pointer une évidence pourtant particulièrement aveuglante (mais l’on sait, par la psychanalyse justement, que l’évidence est précisément la chose du monde la moins vue). C’est que le père de la horde, venu à cette place à un moment donné, et occupant un temps une position qu’il n’a lui-même pas toujours occupée, n’est vraisemblablement pas réellement le père de chacun des membres qui la compose. Remarque trivialement concrète, qu’on s’autorise à porter dans le débat uniquement parce qu’elle touche à une évidence qui crève les yeux (thème au reste déjà œdipien), et qu’on a pourtant laissée dans l’ombre, au point d’en faire un point aveugle de notre réflexion sur le mythe freudien.
7Qu’on prenne la horde à n’importe quel moment donné de son histoire, pour y faire cette coupe par laquelle Freud nous la décrit, on n’y trouvera de fait jamais un père, père de tous les fils. On n’y trouvera qu’un mâle ayant été amené à animer momentanément une fonction, dont on ne saurait dire s’il n’est père de quiconque, ni frère d’autres mâles qui lui sont soumis, ni lui-même fils d’une des femelles qu’il possède. Pour le trouver à cette place, il suffit qu’il ait été pour un temps le plus fort. Mais rien ne certifie que la distribution des fonctions rejoigne l’ordre des générations – tout dans le monde animal invite d’ailleurs plutôt à supposer que la logique de la force suit sa propre cohérence. Entendons que ce n’est qu’aux yeux du névrosé (que nous sommes) que la force est nécessairement l’attribut du père : mais dans l’état originaire, en revanche, la force ne respecte pas nécessairement la différence des générations.
8Mais, du coup on le voit, la description par Freud de la horde originaire, en arrêtant pour ainsi dire « mythologiquement » le mouvement de la vie, y inscrit une paternité (et ce faisant, une lisibilité) qui ne s’y trouve pas. Par suite, suivant Freud, en acceptant son histoire sans en interroger le ressort, on accepte un peu trop naïvement un père spontanément admis comme tel ; et ce faisant, on se donne un père qui ne va pas de soi. Est-ce un tort ? Certainement pas, mais il reste à interpréter cette propension spontanée à inscrire dans la horde une filiation que rien ne permet d’attester.
Ce que Freud fait à Darwin et ce que le père fait à la horde
9On peut repartir du texte freudien, pour y voir se dessiner ce décalage décisif, ce clinamen, rendant lisible une histoire de la horde. Tout part d’une référence à « l’hypothèse darwinienne sur l’état originaire de la société humaine » :
« Dans la horde originaire darwinienne il n’y a naturellement aucune place pour les débuts du totémisme. Un père violent, jaloux, qui garde toutes les femelles pour soi et évince les fils qui arrivent à l’âge adulte, rien de plus ».
11Citation remarquable en ce que, dans sa concision, elle parvient à transformer radicalement l’hypothèse darwinienne. Le texte original, en effet, ne faisait nulle part mention d’un père, mais seulement d’un mâle :
« À en juger par les habitudes sociales de l’homme actuel, et la polygamie de presque tous les sauvages, l’opinion la plus probable est celle que l’homme primitif a originellement vécu en petites communautés, chaque mâle ayant autant de femmes qu’il en pouvait entretenir ou se procurer, et qu’il a dû par jalousie défendre contre tout autre homme. Ou bien il peut avoir vécu seul avec plusieurs femmes comme le Gorille, au sujet duquel les indigènes s’accordent à dire “qu’on ne voit jamais qu’un mâle adulte dans la bande, et que lorsqu’un jeune mâle s’est développé, il y a lutte pour le pouvoir, et le plus fort, après avoir tué ou chassé les autres, se met à la tête de la communauté” ».
13En relisant l’hypothèse de la horde darwinienne, tout en soulignant qu’il y manque quelque chose (le maillon manquant vers le totémisme), Freud y ajoute donc un père qui ne s’y trouve pas, « rien de plus » ; il y projette un père dont la horde darwinienne n’a pourtant pas besoin, et que la nature ne réclame pas. Or ce n’est précisément pas « rien », puisque dès lors la « horde » s’ordonne aux places symboliques d’une génération, et non à la logique muette de la force.
14C’est bien sur ce point décisif que se signale le mieux l’originalité de la théorie freudienne, par rapport à sa source darwinienne qui ne postulait qu’un « mâle » à la place du « père ». Entendons donc que le « père » de la horde originaire n’est « père » que dans et par le discours de Freud. Rien ne nous suggère, ni chez Darwin ni dans la nature, qu’il s’agisse bel et bien du père. Mais l’« ajout » du père n’est pas un contresens : il ne fait que révéler que le « père » n’est fait père que par le fantasme œdipien, et qu’il n’est « père » que dans le regard du névrosé. L’ajout freudien, loin d’être une décision arbitraire, nous montre en ce sens au contraire cette contrainte subjective qui nous oblige à faire coïncider le mâle dominant avec le père, pour les identifier – moyennant quoi, le « père » n’est décrété père que sur une nécessité du fantasme.
15Dans le temps originaire, la horde est tout, et le droit du plus fort qui la régit se suffit à lui-même ; le père n’a été qu’ajouté dans un temps second. Le paradoxe, c’est que cet ajout après-coup, l’air de rien, inscrit pleinement ce moment d’avant l’Œdipe dans les coordonnées de l’ordre œdipien lui-même. Et que c’est dès lors à une lecture œdipienne qu’on est contraint, dès lors que l’on se reporte, depuis l’Œdipe, à ce moment originaire supposé antécédent à l’Œdipe même. C’est d’ailleurs ce en quoi l’hypothèse freudienne, pour être « scientifique », touche au mythe : c’est que l’ayant lu, l’ayant reçu, qu’on l’accepte ou qu’on le récuse, on ne peut plus penser en dehors de ses coordonnées, en dehors des places que le mythe a justement distribuées.
Après-coup du mythe, après-coup du meurtre
16Du reste, cet état d’efficacité du mythe expose rigoureusement la logique de l’après-coup qui travaille le meurtre fondateur, dont il reste à souligner cette particularité, renforcée par l’hypothèse que les « frères » mettent un mort un mâle, et pas encore un père : c’est que le meurtre en tant que tel est un acte muet, et littéralement insignifiant. Le meurtre du père n’est d’aucune utilité pour la culture – à preuve qu’il y en a eu plus d’un, qui n’ont pas fait bouger les choses, avant ce meurtre-là. Ce qui distingue celui-ci, on le sait, c’est qu’il ne reconduit pas le même ordre social, mais débouche sur une « nouvelle organisation de la société » (Freud, 1912-1913 a, p. 361) – en cause le fait d’être « collectivisé » par le « pacte » conclu entre les frères, s’imposant un renoncement collectif. Ceci rappelle que le moment fondateur de la culture n’est pas tant le moment de la mise à mort – car tuer un père ne sert à rien, encore faut-il tuer avec lui la prétention à l’exception – mais le moment décisif de sa résurrection et de « l’obéissance après-coup » – par laquelle le père introjecté règne de nouveau sur tous.
17C’est à ce point seulement que se dessine le nœud qui associe l’interdit à la figure du Père, en nouant l’Urvater et l’Urverdrängung. Or cela met en lumière le « principe paternel » réellement opérant par-delà « le père de la horde » – soit la règle qui vaut au nom du père, par laquelle les fils érigent eux-mêmes une loi et un père qui n’ont, tous deux, jamais existé comme tels. L’étonnant est qu’en effet, l’accomplissement du meurtre n’ouvre pas la voie à la réalisation du désir que le père, par sa force, empêchait, mais au contraire en renforce l’interdiction – en promulguant une loi plus féroce encore que celle que seule sa présence faisait appliquer.
18« Ce que [le père] avait autrefois empêché par son existence, [les fils] se l’interdisaient maintenant eux-mêmes dans la situation psychique de l’“obéissance après coup” » (Freud, 1912-1913 a, p. 362, mes italiques). La forme doublement pronominale est ici éloquente, en ce qu’elle manifeste le geste surmoïque du sujet lui-même, soit sa propre orchestration du désir et de la loi, via la référence au père. Et dans ce jeu, on constate que le père est d’autant plus présent qu’il est absent, et que le « principe paternel » est d’autant plus efficace que le « père de la horde » est hors-jeu.
Père présent et père absent, père d’avant et père d’après
19Il faut en effet insister sur ce point décisif de l’articulation freudienne, que le père ne prend ainsi effet qu’après-coup ; que le père de la horde n’est rien sans le meurtre qui l’élève ; que c’est, par conséquent, en étant mort qu’il entre pleinement dans le jeu du rapport des fils à la loi ; que c’est depuis une absence, ou plutôt un lieu hors-champ, sur la scène du fantasme, qu’il exerce le plus intégralement son pouvoir, véhiculé par le surmoi.
20Pour le mesurer pleinement, il faut évaluer la dissymétrie absolue qui joue entre le père d’avant le meurtre et le père d’après, qui voit son pouvoir renforcé ; corrélativement, entre l’interdiction d’avant le meurtre, et celle d’après, qui voit son message considérablement alourdi. C’est ainsi qu’au temps d’après, au temps de la culpabilité, chaque fils n’a non seulement pas plus accès à la jouissance, mais de surcroît, il n’a même plus la liberté d’y songer : « n’y pense même pas », commande le surmoi sous les traits du père devenu omniscient – ce qui est bien plus que la simple interdiction de fait, que la présence du père venait garantir tout en laissant un droit au fantasme, un droit d’y rêver.
21Dans Freud, c’est donc dans l’après-coup du meurtre que le père prend ses fonctions, pourrait-on dire. C’est ce que Freud épingle rigoureusement en soulignant que « le mort devenait maintenant plus fort que ne l’avait été le vivant » (Freud, 1912-1913 a, p. 362, mes italiques) : cela désigne précisément la place et l’efficacité d’un « principe paternel », œuvrant au cœur de notre rapport au père, contingent. Cela pointe rigoureusement l’autre scène qui lui confère son pouvoir, et sur laquelle il exerce sa fonction – ce que le discours religieux exprimera remarquablement en logeant le Père dans les Cieux.
Un père Seul, ça n’existe pas
22Mettre en soupçon, à la manière du névrosé écrivant son roman familial, le père vivant, faire l’hypothèse qu’« il n’est rien » pour ses fils (selon une expression que l’on peut parfois entendre dans la clinique), c’est mettre en lumière cette efficacité seconde du père mort, qui n’est pas diminué de ne pas l’avoir été réellement. Faire l’hypothèse que le père tué et mangé, n’est le père que dans le fantasme des fils, mais non pas réellement, cela donne à voir cette articulation essentielle, qui fait que le père ait été le père, au fond, importe peu. Il suffit qu’il soit reconnu comme père par tous dans l’après-coup – exactement comme dans le roman familial, il ne fait pas de doute qu’il y a un père, quand bien même ce n’est pas celui-là ; « de sorte que l’enfant n’élimine pas à proprement parler son père, mais au contraire l’élève » (Freud, 1909 c, p. 256) ; de sorte que, l’enfant peut sacrifier le « père de la réalité », pour sauver le paternel.
23Ceci étant rappelé, on comprend que l’illégitimité probable du père de la horde n’annule pas l’efficacité de son interdiction, et n’invalide en rien le mythe freudien. Au contraire ; elle met en lumière l’invention et l’élévation du père par les fils – soit le fait que c’est rétroactivement que le père est mis en fonction, dans le fantasme du névrosé ; que le père n’existe que dans la mythologie des fils.
Références bibliographiques
- Freud S. (1909 c), Le roman familial des névrosés, ocf.p, VIII, Paris, Puf, 2007, pp. 251-256.
- Freud S. (1912-1913 a), Totem et tabou, ocf.p, XI, Paris, Puf, 2005, pp. 189-385.
- Darwin C. (1871), The Descent of Man, Londres, J. Murray ; La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, trad. franç. J.-J. Moulinié, Paris, Reinwald & Cie, 1872, 494 p.
Mots-clés éditeurs : après-coup, Darwin, filiation, meurtre, père de la horde, roman familial
Date de mise en ligne : 31/01/2014
https://doi.org/10.3917/rfp.775.1631