Article de revue

La dépersonnalisation, une singulière hypocondrie psychique ?

Pages 1114 à 1127

Citer cet article


  • Brokmann, P.
(2013). La dépersonnalisation, une singulière hypocondrie psychique ? Revue française de psychanalyse, . 77(4), 1114-1127. https://doi.org/10.3917/rfp.774.1114.

  • Brokmann, Pierre.
« La dépersonnalisation, une singulière hypocondrie psychique ? ». Revue française de psychanalyse, 2013/4 Vol. 77, 2013. p.1114-1127. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2013-4-page-1114?lang=fr.

  • BROKMANN, Pierre,
2013. La dépersonnalisation, une singulière hypocondrie psychique ? Revue française de psychanalyse, 2013/4 Vol. 77, p.1114-1127. DOI : 10.3917/rfp.774.1114. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2013-4-page-1114?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.774.1114


1L’hypocondrie et la dépersonnalisation agitent depuis longtemps la littérature médicale, psychiatrique et même psychanalytique. Cette émulation trouve des motifs relativement hétérogènes dont on repère néanmoins une communauté entre ces deux pathologies. Dans cet article, nous tenterons donc de mettre en évidence les points de convergence qui existent dans leur présentation générale. Puis, à la lumière d’une double séquence clinique (un patient souffrant successivement de dépersonnalisation et d’hypocondrie), nous proposerons une hypothèse psychopathologique centrée sur les autoérotismes afin d’éclaircir le lien pouvant les unir.

De quelques analogies

2Dépersonnalisation et hypocondrie ont en commun de se présenter par essence sous un jour paradoxal, ne manquant pas d’engendrer ainsi une certaine fascination. Le sujet hypocondriaque affirme avec certitude que son organe est malade quand bien même la totalité des examens médicaux et paramédicaux affirme le contraire ; le patient dépersonnalisé avance une invraisemblable souffrance : « je suis comme n’étant pas » (Amiel, 1949, p. 32). Véritables Narcisses fascinés par leur disgrâce, ils sont tous deux engagés dans une rupture – somatopsychique ou intrapsychique – avec eux-mêmes qui leur échappe. Ce déchirement intérieur les invite à soliloquer avant de rencontrer un interlocuteur.

3Partant, le patient dépersonnalisé a rapidement été élevé par la psychopathologie traditionnelle au rang de complice, d’observateur « du dedans », dont on espère qu’il nous donne les clefs de la folie avant qu’il n’y sombre complètement. Son attitude introspective a pour objet la dénomination de processus psychologiques qu’il vit de manière étrange, voire irréelle mais « approfondit encore l’intériorisation et par là l’éloignement du réel personnel et objectif » (Follin, Azoulay, 1961, p. 3). Le caractère vertigineux de cette introspection n’échappe pas au patient, lequel « n’abandonne pas la réalité mais s’y cramponne tout au contraire » (Bouvet, 1960, pp. 449-613). La rencontre avec un thérapeute – parfois avec l’écriture – apparaît comme un échange salutaire lui confirmant son ancrage dans la réalité. En effet, l’interlocuteur devient le dépositaire d’un récit à deux voix, le patient décrivant l’inquiétante étrangeté qui s’empare de lui, tout en reconnaissant son caractère pathologique, ce qui le transforme en allié du praticien, aux avant-postes d’un monde interne qui chavire. De son côté, l’hypocondriaque stimule, accompagne et flatte la quête diagnostique du médecin avant de le destituer.

4La médecine semble ainsi ambitionner un rapport de connivence avec ces deux personnages avant de vivre une certaine désillusion. En un mot, les sujets souffrant d’hypocondrie ou de dépersonnalisation possèdent un potentiel de fascination de l’interlocuteur, potentiel d’autant plus opérant qu’ils sont eux-mêmes pris à ce jeu-là. L’autoscopie hypocondriaque témoigne bien d’un semblant de conversation avec l’organe, que rien ne vient interrompre ; de manière analogue, le sujet en état de dépersonnalisation est rivé dans la contemplation de son psychisme, absorbé par son angoissante introspection.

5Sur un plan davantage épistémologique, dépersonnalisation et hypocondrie exhument les querelles issues des diverses conceptions de l’articulation somatopsychique. Depuis l’avènement de la psychanalyse, ce débat semble s’être déplacé à la notion de pulsion, qui figure à la fois un pont entre ces deux sphères mais soulève aussi la question de l’irreprésentable, source de nombreux écrits.

6Toujours est-il que le patient en état de dépersonnalisation et l’hypocondriaque vivent tous deux une altération des perceptions de leur monde intérieur. Leur plainte se heurte à la difficulté de trouver un langage approprié pour s’exprimer et leurs propos fourmillent de métaphores, toujours insuffisantes, pour tenter de décrire une souffrance ineffable. Il est alors frappant de relever la prolifération de l’expression « comme si », expression ne prenant pas la même signification dans leurs discours respectifs. Ainsi, le sujet en état de dépersonnalisation, désespérément attaché à la réalité, emploie ce « comme si » à la manière de l’enfant en train de jouer, qui maintiendrait sa capacité à distinguer son jeu imaginaire de la réalité. À la différence près que l’enfant conserve la maîtrise de son jeu et peut l’arrêter, tandis que le patient ne fait que subir, impuissant, son propre dédoublement psychique. Dans l’hypocondrie, le « comme si » prend souvent une tonalité plus factuelle, moins affective et sera rapidement absorbé par sa rencontre avec le champ lexical médical. Il renvoie davantage au clivage entre appareil psychique et sphère somatique, le sujet déniant toute histoire libidinale de son corps qui devient une relégation purement physiologique et mécanique. Dans les deux cas, l’abondance de l’adverbe « comme » semble déjà nous indiquer une tentative de pallier des dysfonctionnements des processus de symbolisation. La disparition du « comme si » signera soit la guérison, soit le passage à une reconstruction délirante du monde plus ou moins apaisante. La métaphore nous indique la tentative désespérée de maintenir un investissement des représentations de chose afin d’éviter que les représentations de mot ne prennent le pas au travers d’un langage d’organe (Freud, 1915 e, pp. 80-84).

7Par ailleurs, ces deux processus se retrouvent aussi bien à l’occasion de certaines maturations physiologiques de l’appareil psychique que dans des entités morbides caractérisées. La clinique les a souvent limitées à un prodrome des psychonévroses narcissiques ou à une entité davantage organisée permettant de lutter contre l’aggravation d’une désorganisation psychotique (par exemple, l’hypocondrie comme pathologie de fixation préservant de l’explosion psychotique).

8Anticipons à présent la question des possibles liens psychopathologiques entre ces deux entités, question qui sera illustrée dans la séquence clinique qui va suivre : quelle place attribuer à la dépersonnalisation au regard du modèle d’opposition hypocondrie névrose actuelle-hypocondrie psychonévrose de défense ?

Guillaume, à la recherche d’une indépendance conflictuelle

9À l’occasion d’une consultation en Centre d’accueil et de crise (cac), je rencontre Guillaume, âgé de vingt-quatre ans, consultant de lui-même en raison d’une anxiété « sans nom » survenant par vagues depuis trois semaines. Il tente de me décrire, à grand-peine, le surgissement d’épisodes durant lesquels l’environnement paraît brumeux, le séparant des passants « réels mais lointains ». Il ressent alors un isolement du monde extérieur allant crescendo, jusqu’à être totalement obnubilé par son corps, dont il ne sent plus les limites, et sa conscience « qu’il ne reconnaît pas ». Guillaume développe des trésors comparatifs – lui paraissant toujours tomber à plat – pour tenter de nous faire partager son for intérieur : « C’est comme si je me regardais à l’intérieur et que je sentais que ça tangue, mais ça n’a rien à voir avec le mal de mer. C’est bizarre, on a l’impression de se perdre ou d’être prisonnier de…, mais je ne suis pas fou ! Je sais où je suis, d’où je viens, mais je n’en ai pas l’impression en même temps. Rien n’est clair. Après, je sors de cet état, je me sens comme un gamin qui se plaint pour rien. Mais c’est vraiment difficile de me concentrer en cours, parce que j’y repense et ça me reprend de plus en plus fréquemment. »

10Je laisse à Guillaume le temps d’essayer de préciser ses sensations, mais rien n’y fait. À mesure de ses auto-observations à la fois persistantes et avortées, une certaine tristesse, qu’il dénie vigoureusement dans un premier temps, vient poindre sur son visage. Guillaume « subit » une rupture amoureuse depuis deux mois mais assure que cela n’a rien à voir. Chemin faisant, j’apprends que sa famille a déménagé de Paris à Saigon lorsqu’il était âgé de dix-huit ans et qu’il avait décidé de la suivre. Il s’engage dans des études sans convictions durant ses deux premières années en Asie puis rencontre « la femme de sa vie », française vivant à Saigon, avec qui il décide de revenir à Paris à vingt-et-un ans. L’amour lui réussit, il manifeste un engouement certain pour des études cinématographiques et parvient même à débusquer des stages aux côtés de « directeurs-réalisateurs » qui rendent envieux ses pairs, ou à jouer « des petits rôles où il passe bien à la caméra ». Mais bientôt, son amie est nostalgique du Vietnam et prépare son retour en même temps que sa rupture, sans négociations. Guillaume vit alors une sidération de plusieurs semaines l’empêchant de trouver les ressources de l’amoureux éperdu qui repart à la conquête. Il la décrit comme triste elle-même, ce qui le rend encore davantage éberlué de cette « mauvaise farce, comme dans les vaudevilles », farce prenant néanmoins une tournure de réalité lorsqu’elle quitte l’appartement sans quitter le continent. Dans cet entre-deux, ponctué d’appels téléphoniques quotidiens, il s’enfonce progressivement dans un syndrome anxio-dépressif marqué, perdant plusieurs kilos et passant insidieusement des larmes quotidiennes à une anesthésie affective inquiétant ses camarades.

11Après deux mois, son amie prend l’avion et bientôt les crises de dépersonnalisation font leur apparition. Mais Guillaume ne veut rien savoir d’une éventuelle causalité, car il a depuis décidé « de faire face » et s’active pour son mémoire de fin d’études (écriture d’un scénario autobiographique). Parallèlement, il multiplie les castings auxquels il n’est pas retenu en raison de sa fébrilité, tout en essayant vainement de renouer avec des sorties festives. Il semble à la fois profondément tourmenté par ses crises de dépersonnalisation, dont il parle à sa mère qu’il a davantage au téléphone, et curieux de cette expérience qu’il tente de banaliser.

12Comme notre rencontre a lieu dans un cac où les patients sont vus de manière rapprochée, je propose à Guillaume un traitement anxiolytique, dans l’attente de mieux le connaître et de trouver, éventuellement, un moment plus propice à la proposition d’un traitement antidépresseur. Il indique d’emblée « détester l’idée de dépendre de tout ça » et ne reviendra que deux fois, chargé d’un discours strictement factuel et relativement froid.

13Je revois Guillaume au cac deux mois après, toujours dans le même contexte de relative urgence : « Je viens vous voir parce que j’ai une tumeur abdominale. J’ai consulté plusieurs spécialistes mais ils m’ont tous dit de revenir vous voir. » L’apparence famélique de Guillaume contraste avec ses propos vifs et convaincus, presque dénués d’angoisse. Il exige d’être opéré sur le champ, sans quoi il risque une péritonite. D’ailleurs, il croit, avec une once de doute, avoir déjà bénéficié de tous les examens complémentaires pré-opératoires : en réalité, il a bien pris des rendez-vous chez différents spécialistes, sans jamais les honorer. J’apprends que sa mère vient d’ici quelques jours, inquiète de son état de santé. La négociation en vue d’une hospitalisation s’engage afin de débuter un traitement médicamenteux. Ce dernier redoublera d’efficacité dès l’arrivée de sa mère et le patient sortira, avec une étonnante rapidité, amélioré après l’émergence d’un affect net et débordant de tristesse. Sa mère s’engage à rester le temps nécessaire à la convalescence. J’apprends au décours d’un entretien que si Guillaume n’a jamais eu d’antécédents psychiatriques, il a dû être opéré d’une invagination intestinale aiguë dans son jeune âge. Cet épisode a profondément marqué sa mère, qui s’était reprochée de ne pas avoir su s’en occuper, alors qu’il était le benjamin d’une fratrie de trois, venu sur le tard (40 ans) – mais « désiré » – et qu’elle ne trouvait pas le soutien espéré d’un mari en déplacements constants. Cet épisode l’avait d’ailleurs amenée à consulter un thérapeute pendant quelques temps. Elle évoque alors spontanément, et sans liens apparents dans l’entretien, une histoire familiale marquée par la guerre d’Indochine ayant entraîné un départ précipité de sa propre famille au moment des conflits pour l’indépendance.

14Comme nous le voyons dans cette double séquence clinique, dépersonnalisation et hypocondrie détiennent en leur sein quelques liens qu’on soupçonne d’ores et déjà. Examinons les modèles permettant d’appréhender ces deux processus psychiques avant de formaliser leur jonction dans l’histoire de Guillaume.

Hypocondrie et reconquête des autoérotismes

15Dans son texte Pour introduire le narcissisme, Freud (1914 c, pp. 81-105) offre enfin un statut nosographique à l’hypocondrie : elle devient, aux côtés de la neurasthénie et de la névrose d’angoisse déjà circonscrites, la troisième névrose actuelle, tributaire de la libido du moi et prologue possible des psychonévroses narcissiques (psychoses). Rappelons que dans ce texte, Freud pose les bases du couple d’opposés naissant : libido du moi-libido d’objet.

16Dans les psychonévroses narcissiques, « la libido, devenue libre par frustration, ne demeure pas attachée à des objets dans le fantasme, mais se retire sur le moi ». L’objet à investir est ici le moi, contrairement aux névroses de transfert. Si cette expansion est élaborée par le moi lui-même, nous retrouvons alors le délire des grandeurs caractéristique des paraphrénies. Mais l’hypocondrie – névrose actuelle –, prodrome d’une solution délirante, signe une impossible élaboration par le moi de cette inflation libidinale (y compris au sens d’une élaboration délirante), et témoigne donc d’une « stase de la libido, dont le moi ne peut se défendre sans dommage » (Freud, 1912 c, p. 181). Quels processus entrent alors en jeu ?

17« L’hypocondriaque retire intérêt et libido des objets du monde extérieur et concentre les deux sur l’organe qui l’occupe » (Freud, 1914 c, p. 89). Tentons de mieux saisir le mécanisme mis en jeu entre ces deux propositions : comment passe-t-on de ce retrait libidinal à l’érogénéité d’un organe ? À défaut d’une objectalité, y compris celle où l’objet est le moi (l’investissement narcissique), l’accumulation de tension pulsionnelle menace aussi bien l’organisation narcissique que la subsistance de la vie psychique elle-même. Le travail psychique se trouve confronté au paradoxe d’une somme d’excitations qui ne peut ni être investie en direction de l’objet, ni être utilisée au sens d’une alimentation de son propre travail de liaison et d’associativité – le travail du moi –, car le moi lui-même est désinvesti en tant qu’objet. Et c’est la solution hypocondriaque qui permet de sortir de cette impasse.

18Ainsi, on peut supposer que cette excitation, laissée pour ainsi dire sans représentation possible, va envahir passivement l’appareil psychique et s’engager sur d’anciennes voies laissées à l’abandon, de faible résistance, non utilisées depuis des années : « c’est donc tout naturellement qu’au nombre de ces voies investies à nouveau par le surplus excitatoire on trouvera ce qui, des autoérotismes initiaux, n’a pu se fondre complètement dans l’évolution psychosexuelle ultérieure ni se muer en sublimation » (Kapsambelis, Legrand, 1995, p. 545). Celles-ci seraient propices à une telle utilisation car, bien qu’abandonnées, elles sont toujours impliquées, en arrière-plan, dans le travail de (re)présentation du corps dans l’appareil psychique et contribuent secondairement au maintien de l’investissement narcissique par la synthèse à laquelle elles participent silencieusement. Il s’agit bien pour l’appareil psychique de retrouver la voie initiale faisant du moi un objet d’investissement libidinal, à travers son prédécesseur, le corps : son image, son unicité, son érogénéité.

19Ces hypothèses nous ramènent naturellement aux processus mis en jeu lors des premiers autoérotismes. On sait que, au cours de l’évolution de l’individu, la perte de l’objet extérieur dont dépend la satisfaction a pour conséquence une montée de tension ressentie comme déplaisante. Le nourrisson aura alors à sa disposition l’investissement de la trace mnésique de l’expérience de satisfaction antérieure. Cette satisfaction « est désormais reliée à l’image de l’objet qui a procuré la satisfaction ainsi qu’à l’image motrice du mouvement réflexe qui a permis la décharge » (Laplanche & Pontalis, 2007, p. 151). Ainsi, la satisfaction hallucinatoire du désir est d’entrée de jeu conditionnée par une représentation du monde externe (objet primaire) mais aussi par une représentation du corps encore morcelé à cette époque. Bientôt, « tandis que ce développement [passage du principe de plaisir au principe de réalité] se poursuit pour les pulsions du moi, […] les pulsions sexuelles se comportent tout d’abord d’une manière autoérotique, elles trouvent leur satisfaction dans le corps propre et, de ce fait, ne parviennent pas à la situation de frustration qui a imposé l’instauration du principe de réalité » (Freud, 1911 b, p. 139). C’est ainsi que les pulsions sexuelles, jusqu’alors étayées sur les pulsions d’autoconservation, vont s’affranchir de la contingence de l’objet extérieur, pour devenir autoérotiques.

20Que peut-on déduire de ce bref rappel pour le propos qui nous préoccupe ici ? Il ne fait pas de doute que le plaisir d’organe ainsi obtenu a comme préalable un investissement des traces mnésiques de l’image de l’objet primaire… Mais le résultat final du mouvement est bien celui de l’investissement d’une image sensori-motrice, et c’est bien ce résultat qui constitue, pour Freud, l’essence même de la notion de zone érogène. Ainsi, le passage ultérieur de l’autoérotisme au narcissisme correspondra à un mouvement d’unification du schéma corporel, pendant de la constitution d’un moi : « Une nouvelle action psychique doit donc venir s’ajouter à l’autoérotisme pour donner forme au narcissisme » (Freud, 1914 c, p. 84). En ce sens, l’hypocondrie – névrose actuelle – réactualise la satisfaction hallucinatoire du désir en faisant l’économie de l’objet extérieur tout en trouvant une issue à l’excitation par l’investissement de l’organe ou de la fonction, à défaut de pouvoir investir le moi en tant qu’unité. Ce faisant, elle aboutit à des retrouvailles avec des sensations corporelles dont l’origine se perd aux origines du moi, à travers un plaisir d’organe qui pourrait contribuer, dans un second temps du processus engagé, au rétablissement de l’investissement narcissique perdu.

21Une question surgit néanmoins : pourquoi faut-il que l’organe hypocondriaque soit douloureux ? Précédemment, nous avons indiqué que les autoérotismes mis en jeu dans la configuration de l’hypocondrie en tant que névrose actuelle correspondent à ceux qui ne s’étaient pas intégrés au développement psychique à venir. Nous pourrions faire l’hypothèse qu’il s’agit précisément des autoérotismes n’ayant pas donné la bonne mesure à la satisfaction hallucinatoire du désir, au gré de dysfonctionnements dans la relation avec l’objet primaire dispensateur des premiers soins. Ainsi, le processus de névrose actuelle – dans le cas de l’hypocondrie, peut-être de façon plus générale ? – vise à réinvestir ce qui avait été déjà défaillant et cet échec se répète, expliquant probablement le caractère éprouvant de cette érogénéité exacerbée, trop ou trop peu satisfaisante sur le plan hallucinatoire.

22En conséquence, si l’hypocondrie, dans les cas les plus favorables, pourrait contribuer au rétablissement des investissements narcissiques, notre dernière hypothèse expliquerait aussi le risque de faillite narcissique malgré l’effort fourni par le travail hypocondriaque. Un entre-deux existe bien : la solution délirante, déjà évoquée précédemment. Mais l’hypocondrie est protéiforme, tant dans ses expressions cliniques que ses voies évolutives, et une autre alternative se dessine à travers une hypocondrie plus stabilisée, davantage psychonévrotique : la « remontée » des voies autoérotiques permet de retrouver la dernière configuration rassurante, c’est-à-dire le dernier investissement corporel garant d’une continuité narcissique. Il s’agirait à ce moment-là d’une hypocondrie davantage organisée, caractérisée par une liaison de l’excitation de meilleure qualité, avec des représentations qui s’intègrent dans l’histoire du sujet. Au prix d’une érogénéité toujours douloureuse, le sujet sort de l’actualité pour renouer avec son histoire.

La dépersonnalisation : un étrange tête-à-tête

23Examinons à présent les processus en jeu dans la dépersonnalisation.

24Nous avons vu que, d’un point de vue phénoménologique, la dépersonnalisation se traduit par l’exacerbation d’un phénomène : l’introspection angoissante. En réalité, elle témoigne d’une perte de cohésion psychique (ou somatopsychique) face à laquelle le moi adopte une attitude d’auto-observation : l’appareil psychique assiste, impuissant, à sa propre déliquescence. Il s’agit donc d’un dédoublement du moi entre une partie détenant sa puissante « inquiétante étrangeté » en regard d’une autre partie du moi, douée d’une faculté d’observation et relatant ce sentiment d’une faillite imminente du moi. Laissons de côté, pour un instant, l’angoisse envahissante qui accompagne toute expérience de dépersonnalisation et essayons de situer cette dernière dans le cadre plus vaste de l’appareil psychique face à lui-même. Intéressons-nous aux protagonistes de ce dédoublement.

25Dans l’œuvre freudienne, les occurrences traitant de cette capacité d’auto-observation sont souvent en rapport avec l’idéal du moi, au sens de 1914 : « Il ne serait pas étonnant que nous trouvions une instance psychique particulière qui accomplisse la tâche de veiller à ce que soit assurée la satisfaction narcissique provenant de l’idéal du moi, et qui, dans cette intention, observe sans cesse le moi actuel et le mesure à l’idéal […] et nous pouvons dire que ce que nous nommons notre conscience morale possède cette caractéristique » (Freud, 1914 c, p. 99). Freud en précise les contours quelques années plus tard : « il existe une telle instance (la conscience morale), capable de traiter le reste du moi à l’instar d’un objet, donc que l’homme a la faculté de s’observer lui-même » (Freud, 1919 h, p. 237). Cette capacité d’auto-observation psychique trouve son pendant dans la faculté d’autocontemplation du corps : « Il nous faut donc dire du stade préliminaire de la pulsion de regarder, pendant lequel le plaisir-désir de regarder a pour objet le corps propre, qu’il appartient au narcissisme, qu’il est une formation narcissique » (Freud, 1915 c, p. 20). L’obnubilation de Narcisse face à sa propre image figure bien cette réflexivité émergeant lors de l’unification des pulsions sexuelles partielles.

26Dès lors, la question n’est pas seulement de savoir à quelle problématique pathologique répond la clinique de la dépersonnalisation, mais quel est le mécanisme de défense qui se trouve en échec dans le vécu de dépersonnalisation, transformant ainsi l’expérience universelle d’auto-observation en clinique angoissante. Freud y répond encore : le moi veut exclure un contenu idéique qui peut faire suite au retour du refoulé (« complexes infantiles refoulés ») ou à une levée d’un déni (« convictions primitives dépassées à nouveau confirmées ») (Freud, 1919 h, p. 258). Double possibilité que Freud confirmera d’ailleurs dans Un trouble de mémoire sur l’Acropole : il s’agit d’« éloigner quelque chose du moi, le nier […] Pour s’acquitter de ses tâches de défense, notre Moi dispose d’un nombre extraordinaire de méthodes, ou de mécanismes […]. Entre le refoulement et la défense contre les choses pénibles ou insupportables, défense qu’on peut appeler normale et qui se traduit par l’acceptation, la réflexion, le jugement et l’action appropriée à ses fins, il y a une longue série de comportements du Moi dont le caractère pathologique est plus ou moins marqué » (Freud, 1936 a, p. 228). Et Freud de décrire le comportement du roi Boabdil, évocateur du déni (« il ne veut pas le savoir »).

27La dépersonnalisation n’est donc pas l’apanage d’un mécanisme spécifique de défense mis en faillite. Du reste, toute expérience d’un retour du refoulé ou du dénié n’aboutit pas à une telle expérience. Revenons donc à la clinique qui met en évidence une autre caractéristique : la dépersonnalisation est fondamentalement d’origine traumatique. Un afflux d’excitation excessif, drainé par le retour de contenus idéiques faisant irruption dans le moi (à l’image d’un corps étranger), devient l’une des conditions sine qua non de cette expérience. Le moi va donc subir une forme d’autodissolution, dont le but est d’échapper à une prise de conscience, tout en luttant pour restaurer ses capacités d’auto-observation. Ce modèle traumatique a pour intérêt d’expliquer ce dédoublement du moi (instance d’auto-observation versus « corps étranger ») et correspond donc à une opportunité de remaniement après-coup d’un événement du passé.

28La nature de ce qui fait retour apparaît alors comme la condition première de cette configuration traumatique, c’est-à-dire de la genèse du sentiment d’inquiétante étrangeté, au cœur de l’expérience dépersonnalisante : « serait unheimlich tout ce qui devait rester secret, dans l’ombre, et qui en est sorti […] [L’existence de la conscience morale] rend possible de doter l’ancienne représentation du double d’un nouveau contenu et de lui attribuer bien des choses, principalement tout ce qui apparaît à l’autocritique comme faisant partie de l’ancien narcissisme surmonté des origines » (Freud, 1919 h, pp. 237-238). Ainsi, la dépersonnalisation témoigne d’une insurrection du narcissisme perdu de l’enfance.

29Mais pour quelle raison cet exercice, lié à l’investissement narcissique des origines, serait désormais vécu comme inquiétant corps étranger ? Dans la dépersonnalisation, l’irruption des contenus idéiques issus de cette « préhistoire » du moi va conduire l’appareil psychique à remettre en cause la validité de sa propre évolution. De plus, ces mêmes contenus inquiétants sont ceux n’ayant pu être transformés en idéal du moi. Or l’idéal du moi est un produit dérivé du narcissisme primaire : « de grandes quantités d’une libido essentiellement homosexuelle furent ainsi attirées pour former l’idéal du moi narcissique, et elles trouvent, en le maintenant, à se dériver et se satisfaire » (Freud, 1914 c, p. 100). On saisit alors que la réapparition inopinée de ces contenus puisse plus ou moins assécher libidinalement l’idéal du moi, au profit du narcissisme faisant irruption.

30Par voie de conséquence, en fonction de la préservation ou non des trois fonctions de l’idéal du moi de 1914 (idéal narcissique, conscience morale et auto-observation), on retrouvera la clinique variée de la dépersonnalisation, située aux confluents, sans jamais les recouvrir néanmoins, d’une paranoïa interne, d’une perte mélancolique du moi et d’une victoire maniaque (souvent recherchée sous toxiques). En effet, le « corps étranger » peut être perçu comme persécuteur ; l’ombre du narcissisme primitif peut tomber sur le moi et aboutir à une mélancolie qui mettra en évidence l’ambivalence du moi évolué à l’égard de ses fonctionnements précédents ; les contre-investissements du moi peuvent se montrer insuffisants et c’est l’effusion triomphante du narcissisme des origines dans le moi.

31Mais à vrai dire, la dépersonnalisation « pure » ne se situe dans aucun de ces trois registres puisque ceux-ci témoignent d’un investissement – certes pathologique – de certaines fonctions de l’idéal du moi ne remettant pas en jeu les formations antérieures. Son point d’équilibre – ou plutôt de fuite – se situerait ailleurs, lorsque les fonctions d’idéal et de conscience morale seraient temporairement désinvesties, c’est-à-dire que la fonction d’auto-observation résisterait comme dernier rempart face au corps étranger inquiétant.

Un « plaisir d’organe » de l’appareil psychique ?

32Reprenons le modèle de l’autoérotisme des pulsions partielles. La perte de l’objet extérieur se chargeant de subvenir aux besoins physiologiques a pour conséquences l’apparition des pulsions partielles régies de manière autoérotique et la constitution d’un objet mental. Or penser relève également d’une nécessité physiologique, soutenue par un objet extérieur : l’objet primaire aide à penser la pensée du petit d’homme (notamment au travers de sa parole) et lui permettra secondairement d’accéder au plaisir de la fantasmatisation. Quelle est l’image sensori-motrice investie lors de la perte de cet objet extérieur étayant la pensée ? Nous pourrions faire l’hypothèse d’un investissement de l’activité motrice du langage, ce dernier remplissant bien le rôle de décharge par une activité réflexe. Ainsi, il existerait physiologiquement un plaisir d’organe autoérotique relevant du langage et donc de la parole : une forme de soliloque luttant contre le silence de l’absence et procurant une satisfaction hallucinatoire. Ce plaisir d’organe s’exprime par un langage singulier puisqu’il est en circuit fermé, à l’image de tout autoérotisme.

33En quoi cette hypothèse concerne-t-elle notre propos ? Dans la dépersonnalisation, nous avons vu que l’irruption du narcissisme perdu de l’enfance se comporte de manière traumatique en désorganisant le moi par une montée de l’excitation pulsionnelle. Cette excitation ne peut être traitée de manière satisfaisante par l’appareil psychique et, suivant ce que nous évoquions pour le modèle de l’hypocondrie – névrose actuelle –, va donc investir passivement les voies des autoérotismes initiaux. Ainsi, cette excitation pourrait trouver une voie de décharge dans l’investissement de ce nouvel autoérotisme : ce qui surgit et désorganise l’appareil psychique se réorganiserait en organe au prix d’une activité non mentalisable (notons qu’il ne s’agit pas d’un clivage du moi qui sous-entendrait un traitement de l’excitation pulsionnelle par l’appareil psychique et signerait l’entrée dans la psychose).

34L’appareil psychique percevrait bien cette activité autoérotique du nouvel organe, sans pouvoir néanmoins mettre à disposition une représentation psychique. Nous sommes alors dans le registre d’une sensation perçue, sans représentation disponible, ce que la clinique du sujet dépersonnalisé vient confirmer : son angoissante introspection témoigne d’une inquiétante perception ineffable, en quête de représentation, et aboutit à un langage renfermé sur lui-même, qui aurait pour but de lutter contre l’absence de l’objet par une satisfaction hallucinatoire et assurerait néanmoins une érogénéité, donc une certaine assise narcissique.

35Ainsi, la perte d’un objet étayant expose l’individu à ce processus d’ « organicisation » (de « mécanisation ») du langage qu’est la dépersonnalisation. Cette fragilité peut être réactivée par une perception externe ou interne, mettant à jour le narcissisme infantile qui n’avait pu être transformé en idéal du moi. L’appareil psychique serait alors entraîné dans une répétition traumatique, car déjà vécue.

De l’autoérotisme dépersonnalisant à l’autoérotisme hypocondriaque

36À ce stade, l’appareil psychique n’aura que deux options à sa portée : celle de retrouver un objet étayant la fonction physiologique de penser afin de mettre un terme au stérile plaisir d’organe – celui de la dépersonnalisation – ou bien s’engager sur les voies des autres anciens autoérotismes partiels, c’est-à-dire ceux envisagés dans la névrose actuelle – hypocondrie. Ainsi, la dépersonnalisation apparaît comme une forme d’hypocondrie d’une partie de l’appareil psychique « dénaturée » (car devenue non mentalisable), le moi utilisant ce nouvel organe pour rétablir le commerce objectal et retrouver les chemins de l’élaboration. En cela, elle diffère de l’hypocondrie qui aboutit plus facilement à un travail de liaison, au prix d’un éloignement encore plus marqué de la sphère psychique.

37La dépersonnalisation se présente donc comme un entre-deux, écartelé entre processus psychique et plaisir d’organe. En effet, elle est d’une part exigence de travail demandé à l’appareil psychique en maintenant coûte que coûte une capacité d’auto-observation face à l’irruption du corps étranger issu du narcissisme infantile ; mais elle est aussi plaisir d’organe autoérotique s’exprimant par un langage inopérant, témoignant en ce sens d’un processus non psychique. Ce positionnement flottant expliquerait peut-être sa clinique instable, fugace ainsi que l’expérience vécue par le patient de se situer dans un no man’s land, c’est-à-dire dans une configuration mettant tour à tour en jeu le travail psychique et le plaisir d’organe. Malgré cette dialectique, nous retrouvons un critère présent dans ces deux alternatives : celui d’un vécu indescriptible, tantôt par manque de représentation psychique, tantôt par un plaisir d’organe ne produisant qu’un langage infertile.

38De ce point de vue, l’histoire de Guillaume montre le passage d’une expérience de dépersonnalisation à une réorganisation hypocondriaque de tonalité mélancolique. Le patient a décompensé au moment de la rupture avec son amie, dont l’histoire paraît avoir quelques analogies avec la mère du patient. Cette perte n’a pu être élaborée à travers un travail de deuil et vient mettre à nu, pour le répéter de manière traumatique, le souvenir douloureux et refoulé de l’invagination intestinale aiguë, épisode au cours duquel une identification narcissique aux objets parentaux aurait été défaillante (père absent, mère déprimée). Face à l’urgence, l’appareil psychique se réengage donc sur les voies pouvant lui garantir à nouveau une assise narcissique. Guillaume, passée une brève période de dépression qui ne « tient » pas, régresse jusqu’à pouvoir rejouer la partie des identifications narcissiques : il renoue un contact téléphonique soutenu avec sa mère, multiplie les tentatives de séduction auprès des « directeurs-réalisateurs » et tente de retrouver une image « qui passe bien » dans les castings. Néanmoins, l’état de dépersonnalisation reste temporairement la seule issue possible, expérience à la fois angoissante et fascinante, dont il semble tirer un bénéfice pour l’écriture de son script, équivalent d’un journal intime traduisant la mise en jeu de l’autoérotisme du langage que nous évoquions. Mais l’appareil psychique n’arrive pas davantage à lier l’excitation libérée par le traumatisme et doit chercher, dans une histoire plus antérieure, des points d’ancrage plus sécurisants. C’est ainsi qu’apparaît l’hypocondrie délirante de Guillaume : l’organe hypocondriaque apparaît comme une seconde solution, un nouvel objet à investir pour rétablir un commerce narcissique plus satisfaisant. Mais Guillaume n’est pas psychotique et les conséquences secondaires (et bénéfiques) de cette dernière opération défensive ne tardent pas à se faire jour : en effet, son état engage la mère à se précipiter à son chevet et par ailleurs, il accepte, de mauvaise grâce, pour faire bonne figure, ma ferme proposition d’hospitalisation.

39Et c’est ainsi que ce double épisode se terminera pour Guillaume. Il y aurait certainement d’autres choses à évoquer sur son histoire. Mais laissons-lui le temps de patiemment fabriquer son double avec lequel il pourra jouer devant la caméra, sublimer ainsi l’inquiétante étrangeté qui sommeille en lui, et peut-être envisager une thérapie.

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Mots-clés éditeurs : auto-érotisme, dépersonnalisation, hypocondrie, narcissisme

Date de mise en ligne : 14/10/2013

https://doi.org/10.3917/rfp.774.1114