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Récidive criminelle. Figures de l'emprise et criminalité

Pages 1083 à 1102

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  • Bessoles, P.
(2012). Récidive criminelle. Figures de l'emprise et criminalité. Revue française de psychanalyse, . 76(4), 1083-1102. https://doi.org/10.3917/rfp.764.1083.

  • Bessoles, Philippe.
« Récidive criminelle. Figures de l'emprise et criminalité ». Revue française de psychanalyse, 2012/4 Vol. 76, 2012. p.1083-1102. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2012-4-page-1083?lang=fr.

  • BESSOLES, Philippe,
2012. Récidive criminelle. Figures de l'emprise et criminalité. Revue française de psychanalyse, 2012/4 Vol. 76, p.1083-1102. DOI : 10.3917/rfp.764.1083. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2012-4-page-1083?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.764.1083


La criminologie : le crime. Les crimes

1Historiquement, la notion de récidive apparaît en 1560 dans le vocabulaire médical. Elle est intégrée en 1593 au registre juridique. L’étymologie recidivus signifie qui revient, qui retombe. Sur le plan juridique, la notion est claire. Il y a récidive lorsqu’à la suite d’un acte judiciarisé, on enregistre une réitération d’une judiciarisation pour un nouveau délit (C. Balier, A. Ciavaldini, 1999). Sur le plan clinique, la notion est plus complexe. Elle se situe au carrefour épistémologique et disciplinaire de l’expertise médicopsychologique (responsabilité pénale), du suivi sociojudiciaire (injonction thérapeutique, bracelet électronique), de problématiques éthiques (fausse allégation, peine plancher), culturelles, cultuelles, sociopolitiques comme dans le crime génocidaire ou le crime contre l’humanité. De ces interfaces juridiques et cliniques, médicales et sociopolitiques, la récidive dévoile les nouages et ses avatars au lien psychique (crime paranoïaque), au lien social (crime fanatique) et au lien sociétal (crime de l’éradication ethnique). Relayant la notion de compulsion de répétition, la récidive invite la scène criminelle à une scénarisation insistante. Le criminel bégaie son crime faute d’en élaborer les variables anamnestiques, économiques ou dynamiques. La duplication criminelle, du fait même de sa répétition ou de sa sérialité, atteste d’un non-lieu psychique. Sa monstruosité, souvent barbare, émarge aux figures de l’horreur. Son mode opératoire dévastateur et extrémiste connote la cruauté, la fécalisation et le sadisme (P. Bessoles, 2008) selon les logiques de la pulsion d’emprise.

La pulsion d’emprise : une logique des passions destructrices

2Trois références majeures freudiennes, essentiellement, problématisent la notion d’emprise. J. Laplanche et J.-B. Pontalis (1967, 1976) en indiquent les imprécisions tout en soulignant la domination de l’objet par la force et son union secondaire à la pulsion sexuelle. La caractéristique essentielle de la pulsion d’emprise est la domination par la force, la maîtrise, la destructivité. Ces trois aspects circonscrivent la pulsion d’emprise selon S. Freud.

3Dans les textes antérieurs à la seconde topique (1920), la pulsion d’emprise émarge à la cruauté. Dès 1905, dans Trois essais sur la théorie de la sexualité, S. Freud souligne la cruauté infantile à l’origine de la pulsion d’emprise. Cette pulsion n’a pas pour but la souffrance d’autrui mais sa négation. L’enfant ignore cette souffrance du fait même de l’ignorance de l’altérité. Cette cruauté se symptômatise dans la dépersonnalisation vécue par certaines victimes d’actes barbares, de prises d’otages ou de tortures. Les dissociations péritraumatiques apparaissent des dépôts d’emprise sur la victime. Les expériences de dépersonnalisation posttraumatiques (P. Bessoles, 2011), les menaces sur les processus d’identisation, la négation de toute subjectivité génèrent un tableau clinique sévère. La cruauté du viol, par exemple, montre combien l’enjeu identitaire prévaut sur la qualification sexuelle du crime subi. La circonscription clinique de psychose posttraumatique (P. Bessoles, 2005, 2008, 2012) argumente la sémiologie de l’emprise du criminel sur la victime. Les effets psychopathologiques démantèlent les enveloppements psychiques primaires, annexent d’adhésivité les espaces criminel/victime, exécutent l’unité psychosomatique.

4En 1913, dans Prédisposition à la névrose obsessionnelle, la pulsion d’emprise est reliée au couple activité/passivité de l’érotisme anal. La différence essentielle avec les écrits freudiens antérieurs est que la pulsion d’emprise est ici liée secondairement à la pulsion sexuelle. Son but reste la domination et la maîtrise. Cette fécalisation qualifie les traumas extrêmes indépendamment du crime perpétré. Le spectre de représentabilité (P. Aulagnier, 1975) est irradié d’impensable par la destruction même de l’appareil à penser. L’impact du scopique défigure la victime par effet de sidération, de commotion psychique confuso-stuporeuse, d’angoisse agonitique. Cette fécalisation répond au besoin du salir criminel. L’emprise mute en érotisme anal fait de souillures et de déchets (les déportés traités de poux, la femme violée accablée de débauchée, les Tutsis qualifiés de cafards par Radio Collines à Kigali pendant le génocide rwandais) dont il faut se débarrasser (la politique de la terre brûlée, l’épuration ethnique).

5En 1915, dans Pulsions et destins des pulsions, S. Freud précise la définition de la pulsion d’emprise comme domination par la violence sans pour cela souscrire à une volonté délibérée de faire souffrir. Seule la liaison à la sexualité permet d’envisager le couple sadisme/masochisme (appartenance au premier cercle ou disgrâce du goulag ou de l’exil dans les régimes dictatoriaux). Infliger ou s’infliger par retournement de la douleur n’est qu’un destin de la pulsion d’emprise. Cette forme d’emprise est une constante des criminalités génocidaires. L’altérité est signifiante d’une quantification désubjectivée (la masse, la race, l’ethnie) qu’il faut exterminer avec les moyens les plus efficaces et définitifs (la solution finale). Son traitement quantitatif (le matricule à l’avant-bras, l’animalisation des opposants, le comptage et le tri des camps de la mort) dénote ce processus d’emprise par effet de groupalisation et de massification.

6La relation d’emprise concerne les enjeux intersubjectifs. L’emprise hypothèque cette même intersubjectivité pour la réduire à l’instrumentalisation (comme dans la projection du crime érotomane), la manipulation (comme dans la propagande et le crime de dénonciation criminelle), la destruction (comme dans la torture). L’emprise (Bemächtigungstrieb) conjugue ses variables de destructivité au lien psychique dans la cruauté infantile (Freud, 1905), dans la maîtrise du couple activité/passivité de la névrose obsessionnelle (Freud, 1913), dans le sadisme et ses formes de fécalisation des altérités (Freud, 1920), dans la paranoïa et son emprise projectionnelle, dans la perversité et ses variables d’harcèlement ; au lien social et sociétal comme dans toutes les formes d’anéantissement individuel ou groupal. L’emprise définit une pulsion d’esclavage, mue par une toute-puissance de type supratutélaire ; à l’image du führer (Hitler), du duché (Mussolini), du guide suprême (Kim Jong-il), du conducator (Ceausescu), du grand frère (Pol Pot) comme du petit père du peuple (Staline). Sur les victimes, l’effet de massification dédifférencie la cohorte anonymée des adeptes uniformisés en pyjama noir et krama à carreaux rouges et blancs des khmers rouges entre 1975 et 1979 au Cambodge.

La solution psychique du crime

7L’emprise criminelle a un double sens paradoxal. Elle concerne les sémiologies posttraumatiques dont le pathos fonctionne comme dépôt d’emprise. Ce dépôt n’est pas seulement le précipité d’une projection paranoïaque criminelle. Son incarnation (faciès de terreur, troubles psychosomatiques, vécus subdélirants de persécution) rend compte de la primitivité des marques corporelles, organiques, du Moi-Peau, de l’impact traumatique irreprésentable. Le second sens intéresse le criminel dans ses composantes d’allégeance psychique ou doctrinaire au nom de laquelle se perpétue le crime. C’était plus fort que moi. Il fallait que je tue. J’étais débordé par mes pulsions. J’ai obéi aux ordres témoignent d’un tiers-lieu (inconscient ou supratutélaire) d’omnipotence, d’obéissance, d’assujettissement. Ce second point interroge la responsabilité psychique – et non pénale – du meurtrier faisant du crime nécessaire un garde-fou à une menace encore plus criminelle (autolytique ou psychotique ?) de l’ordre de l’effondrement psychique. J’ai tout dit ponctue une des deux sœurs Papin après son double meurtre. Entre crime et délire, le moindre mal du crime devient-il une solution psychique à ne pas devenir fou ? L’identité criminelle se construit-elle comme prête-nom à un enjeu de type psychotique ? En regard d’une approche kleinienne, quid alors du prononcé de peine telle la peine psychique de la position dépressive (purger sa peine) en regard de la position paranoïde/schizoïde ? Quid de l’instruction (psychique) de la mise en examen (représentative) conduisant au procès (processuel) ? Quid de la récidive comme expression de la compulsion de répétition ? Le crime, dans ses actes criminels, est-il alors la mise en forme ratée d’un contenant psychique défaillant ou poreux ayant peur de ses contenus d’emprise ? Le crime est-il le prête-nom sur le scénique social de la projection paranoïaque du désir d’emprise criminel ?

8Le but de l’emprise n’est pas la souffrance mais la négation d’autrui. La pulsion d’emprise n’est pas sexuelle. Elle ne s’unit que secondairement à la sexualité. La criminalité sexuelle n’est-elle qu’un trompe-l’œil d’un crime déguisé en sexuel (Bessoles, 2011) ? L’emprise surfe-t-elle sur la dimension utilitaire ou ustensilitaire de la victime (P.-C. Racamier, 1995) faisant de la femme violée un prétexte (ou pré-texte d’une impossible écriture psychique ?) de l’instrumentalisation criminelle ? Si le but de la pulsion d’emprise est la domination par la force du geste (le meurtre), du discours (le fanatisme), de l’image (la sidération des images chocs), le crime incarne une destinée d’une pathologie paranoïaque. L’érotomane l’exemplifie dans sa phase de destructivité criminelle. La toute-puissance conjugue cet assujettissement dont le sexuel est au service du pouvoir d’emprise comme l’illustrent les Lebenborn du régime nazi avec la duplication du type aryen ou les rites d’allégeance sectaire au gourou.

Statut de l’objet dans l’emprise criminelle

9Souvent, au-delà des stratégies contrapénitentiaires, le criminel évoque la provocation de sa victime pour perpétrer et renouveler son crime. La répétition criminelle prend l’allure d’un rite expiatoire aux conjugaisons délibérément délirantes systématisées. Elle n’avait pas à croiser si haut ses jambes ! Ils n’avaient qu’à se soumettre. Ces expressions exemplifient la qualité paralogique du parangon paranoïaque du crime. Cette provocation (copier/coller du modèle de G. de Clérembault) au service du déni témoigne du statut inconsistant de l’objet externalisé. Il n’est pas extérieur. Il est inexistant. Il est projectif. L’extériorité supposée de la victime à son agresseur ne produit pas les effets de séparation entre soi et l’autre. La dominante n’est pas perverse. L’objet répond à une construction diffluente des espaces physiques et psychiques. La victime incarne la matérialité confusionnelle des espaces agglutinés du criminel à sa victime. Le modèle criminel se fait addictif comme celui du toxicomane à son produit (Bessoles, 2010, in E. Toubiana). La récidive criminelle court ainsi de matérialité en matérialité. Le but est de dominer l’objet par la force ou l’autorité. Un quadriptyque définit le statut de l’objet en matière de répétition criminelle. L’objet ne peut pas être objectalisé. Cela lui conférerait un statut d’extériorité ou de différenciation auquel le criminel n’a pas accès. Le statut de l’objet en sciences criminelles cliniques est au carrefour suivant :

  • la maîtrise et l’instinct de possession (l’altérité est corvéable, anobjectale, indifférenciée comme le comptage d’efficacité des chambres à gaz ou faire le maximum de victimes dans un attentat). L’anobjectalisation permet une gestion purement comptable de l’altérité en supprimant son identité. C’est l’objet sans objet ;
  • la possession, la mise à disposition et la domination par la force ou l’autorité (l’autre a une pure fonction utilitaire, d’exploitation, d’assouvissement sexuel, d’intérêt). C’est la fécalisation comme dans les incestes répétitifs passant de l’aînée à la puînée ;
  • la destruction du sujet s’il tente de se soustraire à l’autorité (le tatouage à l’avant-bras des déportés, la sélection pour les travaux forcés). C’est l’allégeance des serments de fidélité et d’obéissance ou des règlements appliqués à la lettre ;
  • la maîtrise de l’excitation (par projection, le criminel ne veut rien savoir de son désir et accable l’autre de la source d’excitabilité : elle m’a provoqué. Le danger de l’ennemi infiltré). C’est le substratum paranoïaque de toutes formes de criminalité avec ses variables persécutoires et ses interprétations subdélirantes.
De cette première circonscription, le crime procède d’une double perspective que séparent le passage à l’acte et le recours à l’acte :
  • l’acte criminel relève du passage à l’acte comme agissement du champ fantasmatique dans le réel. La trajectoire de l’agir va de l’imaginaire au réel ;
  • il émarge aussi au recours à l’acte comme évitement de ce même champ fantasmatique ou comme confusion entre imaginaire et réel (Balier, 2001). La trajectoire évite ou bute sur l’imaginaire et n’inscrit que du réel criminel.
Paradoxe des thérapeutiques des criminels récidivistes (Bessoles, 2009), l’agir destructeur devient nécessaire. Il inscrit des logiques psychiques de scénario-acte (Ciavaldini, 1999), de comportement apaisant (Bessoles, 2008), d’espace agglutiné, de temporalité adhésive (Bléger, 1989). Ce crime nécessaire n’apparaît pas comme retour de refoulé. Il surgit au carrefour d’impasse de représentativité non pas en termes de contenus mais de contenant ou de lieu psychique d’élaboration. Cela revient à dire que la scène criminelle fait acte, y compris dans son horreur récidivante, d’une absence de scène psychique suffisamment contenante – voire pacifiante – pour métaboliser les contenus criminels. Cette scène psychique, comme la mise en scène du registre primaire du modèle aulagnien, fait défaut pour une scénarisation de l’inscription pictographique. Le scénique se fait pur réel comme si le scénique psychique soit fait défaut, soit n’est pas suffisamment contenant, soit totalement absent. Ces défaillances de défaut ou de vulnérabilité du scénique ne sont pas sans dévoiler les ratés de la réalisation hallucinatoire.

Répétition et dangerosité

10Le caractère de dangerosité est intrinsèquement lié au crime en série. Le nombre, la répétition, l’opportunité aléatoire ou calculée développent une contexture nécessairement exacerbée médiatiquement. La répétition ajoute à la gravité par effet de systématisation. L’identique du scénario criminalistique (la scène du crime) majore l’impact faisant du criminel un prédateur, un monstre qu’il faut éliminer. L’analyse de la scène criminelle (criminalistique) suggère le caractère unique de la sérialité à ce paradoxe que cette unicité se répète à l’infini. Afin d’anticiper la récidive, le degré de dangerosité constitue un critère majeur pour les magistrats. Les études cliniques internationales comparatives montrent qu’aucun critère de prédiction de dangerosité n’est fiable sur le plan scientifique (Mormont et al., 2003). La dangerosité d’une personne consiste à sa propension à commettre des actes dangereux (sur autrui ou lui-même). Certains auteurs ajoutent à cette définition la notion d’imprévisibilité et d’incontrôlabilité (J. Monahan et Steadman, 1994). D’autres incluent les menaces sans passages à l’acte (M. E. Walker, 1996) ou l’assimilent à une infraction contre les personnes et les biens. Deux aspects importants ajoutent à la complexité de la question. Les prédictions de dangerosité de passage à l’acte sont totalement aléatoires. Les travaux de J. A. Monahan (rapportés par C. Mormont en 2003) indiquent que les fausses prédictions de dangerosité varient entre 54 et 99 % indépendamment des méthodes quantitatives et qualitatives de prédiction employées. D’autres recherches (Towl et al. 1997) démontrent que les malades mentaux ne commettent pas plus de faits de violence que la population ordinaire. La notion de dangerosité est aussi dépendante des normes sociales et culturelles, du caractère surdéterminé des actes médico-légaux ou du caractère composite de la criminogenèse. Comme le souligne C. Mormont (2003), la dangerosité peut présenter un caractère immédiat et critique ou être une disposition dont l’actualisation peut survenir même après un long délai. Dans un tel contexte, il serait hasardeux de prédire les risques de récidive d’une criminalité indépendamment de sa qualification. Les disparités nosographiques ajoutent à la complexité de la question de la récidive criminelle. Les notions de psychopathies, paraphilies, états-limite, perversions, sujets antisociaux, paranoïa de caractère complexifient l’analyse. Le pronostic s’avère dépendre d’une probabilité aléatoire. La recherche internationale menée par l’équipe de C. Mormont à l’Université de Liège (1997) démontre que des individus estimés dangereux n’adoptent jamais de conduites criminelles (faux positifs) une fois leur incarcération accomplie, alors que d’autres (faux négatifs), ne présentant pas de facteurs de risque particuliers, commettent des délits dès leur libération.

Compulsion criminelle

11La criminalité récidivante est toujours plurielle et divergente. La criminalité en série est plurielle au sens d’une répétition de mêmeté et convergente. La différence est essentielle pour en saisir la criminogenèse. Des précisions s’imposent.

12La communauté de recherche en sciences criminelles cliniques ne s’accorde pas sur les facteurs de risque de récidive. La récidive est, en revanche, utilisée comme évaluation de l’efficacité des traitements. La méta-analyse de K. Hanson (1989) aboutit au constat que les délinquants sexuels ayant participé à un programme de traitement cognitivo-comportemental ont un taux de récidive deux fois plus bas que ceux ayant suivi un programme de groupe non structuré. C’est exactement l’inverse des résultats plus récents (1998) de V. L. Quinsey sur une population de 438 délinquants sexuels. Cette étude démontre que les sujets suivis par des techniques cognitivo-comportementales ont été plus fréquemment arrêtés que les sujets non traités. L’analyse approfondie des deux études précitées révèle que les sujets de la cohorte de K. Hanson présentaient de faibles risques de récidive (du fait de la qualification des délits) alors que celle de V. L. Quinsey concernait des délinquants sexuels réputés dangereux.

13L’approche psychodynamique rend compte de défaillance des processus représentationnels. L’emprise fait de la récidive une clinique du passage à l’acte par un agir fantasmatique. La proposition de C. Balier (2001) de recours à l’acte rend mieux compte des enjeux de la scène criminelle en série. Elle tient lieu de scène fantasmatique. La récidive émarge au passage à l’acte alors que la sérialité émarge au recours à l’acte. Tel l’aspect sédatif de la prise de drogue, P. Bessoles (2005) souligne l’aspect apaisant de l’acte criminel accompli sur le modèle de la dépendance toxicomaniaque ou boulimique. Les outils d’investigation n’aident pas à la clarification des recherches. La quasi-totalité de ces échelles n’est pas discriminante ou fidèle. Elles ne répondent, de l’avis même de leur concepteur (V. L. Quincey à propos du VRAG, Violence Risk Appraisal Guide), à une prédiction temporelle ou un profil récidivant indépendant d’une structure de personnalité. Ainsi, quand S. D. Hart (1995) évalue des tueurs en série (cité par C. Mormont et al. 2003) avec le VRAG, ces derniers présentaient moins de risque de récidive que la plupart des délinquants incarcérés testés avec le même outil.

La rhétorique criminelle

14La prédiction de récidive repose sur une conception causale simpliste. Le comportement passé d’une personne ne peut prédire son comportement à venir. Rien ne permet de soupçonner une dangerosité en dehors de sa manifestation. Selon Y. Bogopolsky (1984), la notion de dangerosité a trois grandes fonctions :

  • une fonction mythique. Elle permet de se protéger d’une destructivité fantasmatique menaçante ;
  • une fonction instrumentale. Elle permet de légitimer le mal social afin de le circonscrire et l’enclaver ;
  • une fonction paradigmatique. Elle permet de recréer du lien social à partir d’une personne émissaire.
La notion de dangerosité référée à la récidive tient à séparer, dans les suites de l’article 64 du Code pénal de 1810, une dangerosité absolue et irrécupérable ou passagère et guérissable. Une dangerosité n’est pas une notion statique et définitive. Elle est intrinsèquement dynamique et imprévisible. Les prodromes de dangerosité n’existent pas. Les outils scientifiques de détection des futurs criminels non plus. Une appréhension dynamique de la dangerosité permet de sortir des impasses qui sont aujourd’hui les nôtres.

15Il n’y a pas de lien causal entre un passé criminel et une récidive actuelle. Outre la dimension éthique, les fichiers des délinquants sexuels ou la détection des enfants dès trois ans se révèlent inadéquats. La causalité criminelle est une causalité psychique.

16Les composantes d’un crime ne relèvent pas exclusivement du lien psychique internalisé. Les bascules de torture en temps de guerre montrent qu’il n’y a pas de profil de bourreau ou d’antécédent type.

17La défaillance porte non pas sur la contention des raptus criminels mais sur l’absence de fantasme. L’évitement fantasmatique traduit des menaces encore plus criminelles que le crime commis. La conscientisation de cette cruauté, connue des services pénitentiaires, démontre un taux de suicide des criminels plus important les jours précédant les procès d’assises.

18Le scénique de l’acte ne tient pas d’une mise en scène du fantasme avec une représentation incarnée mais d’un processus de scénarisation qui actualise le pictogramme. Le scénique psychique se rabat sur la scène criminelle telle la notion de scénario-acte de C. Balier.

19L’analyse différentielle des déclencheurs de l’agir (la microcriminogenèse) est déterminante à condition de les appréhender en dehors de leur actualité et de leur factualité. L’analyse de la scène criminelle (la criminalistique) révèle dans le contexte paracriminel ce qui choit de la rencontre (vérification de la virginité, type de victime, utilisation de l’arme).

20Le mode opératoire signe une logique psychique dont on ne peut saisir que dans l’après-coup les enjeux. La répétition criminelle illustre la pensée opératoire. Des violeurs en série peuvent poursuivre leur viol alors que leur victime est d’évidence décédée. L’acharnement destructeur que l’on retrouve dans l’extrémisme criminel (dépeçage de la victime, acharnement sur le corps) illustre la cruauté de l’emprise criminelle. Cette même cruauté, d’évidence insupportable, qualifiée souvent de folie par les médias, argumente les hypothèses soutenues ici d’effondrement des contenants psychiques. La contention carcérale, le repérage GPS, le fichier, l’assignation à résidence, le contrôle judiciaire résultent de procédures substitutives à une défaillance originaire des enveloppements psychiques primaires. Dès lors où les enveloppes contiennent, en forme de cellule ou d’enceinte carcérale, le criminel retrouve une forme d’équilibre. Le danger est contenu dans l’espace de rétention tant pour le criminel que le sociétal. Les pédophiles en prison ne posent pas de problème particulier, y compris dans la prison ouverte de Casabianda où ils se gèrent eux-mêmes. En revanche, traités de pointeurs par les codétenus, ils sont fréquemment stigmatisés.

Le non-lieu psychique

21La répétition criminelle marque l’échec du travail de mémoire. Ce non-lieu psychique réalise au lieu géographique la scène du crime. Le topographique tient lieu de topologie aux espaces de mentalisation. L’agir est acté. La série fait scansion de son impossible élaboration psychique sur le paradigme paranoïaque de l’acharnement telle une quérulence processive. La défaillance criminelle porte majoritairement sur la confusion des espaces du réel, de l’imaginaire et du symbolique. D’autres recherches en milieu carcéral (Bessoles, 2008 ; non publié) valident la pauvreté des fantasmes sexuels chez le violeur en série. L’image du corps est sommaire, le dessin de la famille est indifférencié, les menaces identitaires sont prévalentes. La prégnance du perceptuel est omniprésente. Le non-lieu psychique tient d’un défaut de lieu où penser les pensées criminelles. Ce défaut corrobore l’idée d’absence de contenant psychique. Ce même contenant de pensée défaille par peur des contenus à penser. La surcharge destructrice ne peut que s’exprimer dans une hémorragie de criminalité. La récidive criminelle apparaît un lieu de vidage de cet excès préalablement destructeur pour soi.

Le paradigme de la guerre

22La défiguration criminelle en série trouve dans les éradications de masse, dans le viol comme arme de guerre, dans les tortures systématisées, les opportunités de leurs destructivités. Cette défiguration émarge au délit de faciès individuel (portrait-robot) et social (mise en garde de la population). La prégnance de la pulsion scopique est une caractéristique majeure. Ce pouvoir de défiguration stigmatise la suspicion en hypothéquant la confiance basale. En temps de guerre, l’ennemi est partout, infiltré, de l’intérieur. Il défigure le lien social. Les dénonciations anonymes exemplifient ces délations accordant à nos petites criminalités de jalousie, d’encryptage, de règlements de compte, l’occasion d’accorder à la guerre la vertu de ne plus contenir le pacte social. Elle présente l’avantage de compromis efficace avec le remords et la culpabilité. C’était la guerre, vous comprenez surfe sur le même modèle de J’ai obéi aux ordres.

23Le besoin irrépressible de tuer n’est pas médiatisé par un objet pacifiant fantasmatique. La dimension autoconservatoire que procure le crime apaise momentanément comme la nourriture apaise la faim. L’objet devient saturant tout en restant provisoire du fait de sa rupture avec l’homéostasie. Seul le plan autoconservatoire est concerné. La pulsion sexuelle de vie et de mort ne peut décoller de son plan autoconservatoire. Cette image de décollage empruntée à J. Laplanche (1985) restitue à la criminalité répétitive ses aspects de pensée opératoire, d’enjeux psychosomatiques, de radicalisation par clivage. L’émergence de la valeur objectale de l’objet se réduit à sa seule fonction de remplissage, de colmatage et de saturation. Le complexe criminogène (Bessoles, 2002) s’étaye de cette embardée primitive où la pulsion d’emprise n’est pas reprise dans les rets du symbolique et de la dépressivité. L’objet fonctionne sur le seul registre de l’incorporation cannibalique ou de la fécalisation.

Complexe criminogène

Description de l'image par IA : Diagram montrant des flèches reliant "Plan de l'autoconservation," "Pulsion sexuelle," "De vie," et "De mort."

Complexe criminogène

(d’après J. Laplanche, in P. Bessoles, 2002)

24Cette embardée psychique accorde à la fonction thérapeutique une fonction d’érotisation au sens de promotion hallucinatoire. L’enjeu thérapeutique est à cette fenêtre du décollage de la pulsion sexuelle de son plancher autoconservatoire.

La réalisation hallucinatoire

25Deux aspects, autoérotiques et homoérotiques, gouvernent la réitération des agirs criminels. Le premier autoérotique illustre la notion de passage à l’acte, c’est-à-dire l’accomplissement d’un fantasme dans le réel. C’est la récidive. Le second homoérotique définit la notion de recours à l’acte et l’impossibilité de scénarisation fantasmatique. C’est la série. La composante partagée entre l’un et l’autre aspect réside dans la fonction imaginaire. Elle ne peut contenir la dimension imaginante du fantasme qui s’accomplit ou fait le constat de son absence ou ses défaillances. L’un et l’autre aspect entraînent une confusion entre réel et imaginaire. Les deux schémas ci-dessous synthétisent ces enjeux en matière de criminalité sexuelle.

Description de l'image par IA : Diagram montrant l'autoérotisme avec des flèches reliant imagination érotique, symbolisation, et réalité.
Description de l'image par IA : Diagram montrant l'homérootisme avec des symboles et des flèches.

Scopique interne

26La récidive criminelle procède du registre des appositions, des contiguïtés, des confusions. Elle détruit les frontières intercorps, amalgame les odeurs, les effluves, la peau, les sexes. Elle développe un corps-à-corps d’excitabilité primitive, de tension et d’apaisement sur un modèle de vidage pulsionnel archaïque, sommaire et déshumanisant. Apaiser le malaise interne semble le seul but de la répétition criminelle. L’excitation est ingérable. Deux aspects œuvrent dans cette destructivité : le court-circuit de la scène primitive et l’acharnement barbare conduisant au démantèlement du corps de l’autre. Ainsi, dans la répétition criminelle sexuelle, il n’y a pas de mise en scène de la scène primitive. Cette dernière est de l’ordre du sacré (qu’elle profane). Curieusement, elle problématise l’énigme de nos origines dans cet équivalent matriciel et incestueux (cave aménagée) de la séquestration de sa fille par J. Fritzl en Autriche. C’est parce que l’énigme échoue dans sa psychisation que le crime sexuel en série se réalise. Le violeur est en échec face à la séduction. Elle le terrorise à commencer par la double séduction maternelle qui se voit réactivée dans le sexuel. L’ordre concerné est celui de l’originaire c’est-à-dire l’extraction du Réel et sa démarque. L’accouchement en est l’archétype. L’échec du crime sexuel porte sur la dimension avènementielle du sexuel alors qu’il se rabat sur une dimension événementielle comme le relaient, symptomatiquement, les faits divers des journaux. J. Kristeva (1985) souligne l’analogie de la répétition criminelle avec l’acharnement de destruction et de défiguration dans le dépeçage et le démembrement. Ce dépeçage actualise une autopsie sur le corps vivant. Cette autre caractéristique émarge aux extrémismes comme ce serial killer accablant sa victime non pas d’un seul coup de couteau mais de 57. « C’est fou ! » plaidera l’avocat général pour demander la perpétuité. Effectivement, c’est fou ; cliniquement fou à lier !

Le crime : un paradigme contrapsychotique

27Les deux fonctions d’utilitaire et d’ustensilitaire (Racamier, 1975) excluent toute altérité de la scène criminelle. L’autre n’existe pas sinon comme faire-valoir à l’implacable logique sérielle. Cette exclusion revient à affirmer si le criminel, en réussissant son crime, évite la psychose. Cela revient à dire qu’en échouant son crime, il devient fou. Double lien du parangon paranoïaque ! La récidive criminelle fonctionne tel un garde-fou au sens littéral du terme. Plusieurs réflexions engagent à examiner cette hypothèse contra-psychotique. L’écriture répétitive du crime a forclos le signe linguistique. Il délie le rapport signifiant/signifié pour amalgamer le mot et la chose, le signifiant au signifié. Il procède d’une écriture de signes, de traces, d’empreintes, d’engrammes. Il est une écriture du négatif. Il présentifie les choses mais ne les représente pas. La production sémiologique postcriminelle réside dans ces inscriptions sensibles infralinguistiques. Soit la récidive criminelle démétaphorise l’objet victimaire soit elle signe son impossible accès à la métaphore.

Jouissance et cruauté

Urgence à tuer

Ils tuent parce qu’ils ont peur
K. Follet

28La motion pulsionnelle éclaire le débordement de type instinctuel dont atteste le crime en série. Telle une hémorragie, le criminel rend compte de l’urgence à commettre son crime. Cet émoi pulsionnel déborde toute gestion internalisée faute de lieu psychique où déposer cette invasion. La phobie d’impulsion est une variante de la motion pulsionnelle. Le spectre de représentabilité est non efficient pour protoreprésenter ces surcharges d’affect de douleur tant elles sont saturées d’émois. Il ne s’agit pas de traces mnésiques mais, tels les sémions freudiens, d’engrammes, d’empreintes, de signes, de pures sensorialités inscrites au corps propre. Elles ne sont pas métabolisables du fait de leur saturation d’affects. L’urgence à tuer vient de cette hémorragie, abusivement appelée débordement pulsionnel, faute de liaisons affect-représentation, du fait même que les contenus représentatifs font éclater les contenants par leur surcharge menaçante. Paradoxalement, cette urgence sauve le criminel de son urgence à se tuer. Cela ne réduit pas le criminel en une victime inversée ou par procuration. Cela ne fait pas, par un mouvement de légitimité compassionnelle, du criminel une ancienne victime. Cela met le criminel dans Le Choix de Sophie ou La Liste de Schindler entre folie et meurtre. Cela excuse-t-il le crime ? Cela accable-t-il le criminel ? Responsable ? Coupable ? Cela engage au moins la compréhension de la criminogenèse des urgences criminelles et leurs surenchères récidivantes. Paranoïa de caractère avec malveillance criminelle calculée ou paranoïa délirante irresponsable ?

Paradigme thérapeutique du crime en série

Échanger violence du réel contre violence du symbolique

29L’échange de la violence du réel contre la violence du symbolique est l’enjeu de la sortie de la récidive. Les moments-clés de la thérapeutique schématisent trois dominantes interactives. Ces moments organisateurs de la méthodologie participent au processus d’identisation comme l’individuation, la reconstruction des enveloppements psychiques primaires, l’étayage des sécurités basales, la gestion binaire des signifiants formels. Le paradigme général est le suivant en ces trois phases T1, T2 et T3.

30T 1. Reconstruction de la sécurité basale, des contenants psychiques et promotion des affects. Temps 1 du paradigme thérapeutique. Séparer les agglutinations spatiales et les adhésivités temporelles criminel/victime ; victime/trauma ; crime/criminel.

31T 2. Traversée du crime et liaison affects-protoreprésentations. Temps 2 : Réparer les contenants psychiques et colmater les fissurations du Moi-Peau.

32T 3. Articulation des pré­représentations à l’historisation. Temps 3 : Représenter et historiser la scène criminelle.

33Ce paradigme perfectible, que nous nommons boucle thérapeutique, procède d’une appropriation criminelle dans ce passage d’être l’acteur du crime à l’auteur du crime. Le schéma ci-dessous précise cette proposition modélisante (Bessoles, 2007) accordant à la quête avortée d’inscription pictographique une origine possible de la criminalité. Fondamentalement, ce paradigme théorique tend à séparer le criminel de son crime pour en historiser la criminalité. Il ne réduit pas le criminel à son crime. Il répète le diptyque historique du Punir/Soigner sachant cependant que les études épidémiologiques montrent qu’environ 60 % des personnes incarcérées en France (ministère de la Justice, 2010) relèvent de troubles psychologiques et psychiatriques. Le soigner n’est pas antithétique à la peine, mais chacun sait aussi que le milieu carcéral est hautement criminogène (Mucchielli, 2012).

34L’adhésivité constitue un premier enjeu déterminant du fait même des agglutinations sensorielles et sensitives du criminel au crime. L’espace de transitionnalité qui sépare progressivement les adhésivités criminelles s’initie par la promotion d’expression des affects toujours menaçants. La froideur criminelle, notamment dans le crime paranoïaque, ne résiste pas à l’investigation clinique. Le cadre thérapeutique contenant permet de créer un espace basal de confiance qui accueille la violence agie sans crainte de représailles. Initialement, cette promotion d’affect s’exprime sous forme viscérale de cénesthésies, de kinésies, de tonicité corporelle. Cette phase régressive sur le plan thérapeutique vise à vider le surplus de sensorialité criminelle et leurs expressions les plus sommaires.

35Le deuxième moment, toujours en référence aux travaux de P. Aulagnier (1975), promeut l’inscription du pictogramme de rejet ou de déplaisir. Faute d’inscription pictographique, la répétition criminelle s’origine dans une mise en scène incessante (registre du primaire) d’un pictogramme qui ne peut s’autoengendrer. La victime incarne ce rôle d’apposition pour créer l’auto-engendrement pictographique. Le scénique répétitif symptomatise cet échec d’inscription originaire sur lequel bute, inlassablement, le criminel en série. Cet échec de scénique en scénique, tel un système fermé sur lui-même, illustre la définition que donnait J. Lacan de la compulsion de répétition à savoir une rencontre ratée. Le crime n’est pas une rencontre, mais un face-à-face. Cette seconde phase s’accompagne souvent de vécus confusionnels, de reviviscences indifférenciées avec une majoration des troubles, d’états seconds, de manifestations psychosomatiques paroxystiques, de défaillances de contention. Souvent, la tentation destructrice oscille entre crime et autolyse. Ces instants sont à lire comme l’effet d’une ébauche de conscientisation. Ces mêmes reviviscences criminelles entraînent parfois des vécus subdélirants de type illusions ou hallucinations. Cet amalgame nécessaire témoigne de la contamination envers toutes figures potentiellement criminogènes. Il substitue à la scène criminelle un espace possible de mise en représentation. Le passage de la violence du réel à la violence du symbolique se situe à ce moment précis. Il suppose la construction progressive et hermétique, contenante, d’espaces et de fonctions différenciés entre réel et imaginaire.

Description de l'image par IA : Diagram montrant le processus de la perception criminelle en trois temps : présence, présentation et dégagement criminel.

Médiatisation thérapeutique

36Elle précise la construction différenciée des espaces moi/non-moi. La visée médiatrice consiste à s’approprier le crime en position distanciée pour ne plus le dupliquer à l’infini dans la série. L’acteur devient auteur d’une nouvelle temporalité où l’anamnèse criminelle (la criminogenèse) promeut du sens possible. La projection temporelle est marquée par une plus grande verbalisation des affects. Le crime est nommé, y compris dans son innommable. Le criminel est nommé, y compris dans l’acte commis : Je réalise le mal que j’ai pu faire. Inoculez-moi des cellules cancéreuses pour que je souffre comme j’ai pu la faire souffrir. Ces énoncés visent à ne pas réduire le criminel à l’acte criminel mais en promouvoir des logiques psychiques et anamnestiques. Donner du sens possible, y compris dans l’insensé criminel comme dans sa responsabilité de sujet, revient à proposer des médiations sur le modèle des greffes signifiantes de G. Pankow ou des espaces transactionnels de D.W. Winnicott. Donner du sens possible n’émarge pas à l’interprétation, mais bien à la greffe signifiante c’est-à-dire un prête-sens thérapeutique sur le modèle du holding du porte-parole.

Dégagement criminel

37Le troisième temps de la boucle thérapeutique permet une reconstruction interactionnelle autant externe qu’interne. Le crime n’est plus appréhendé dans sa seule dimension dynamique pulsionnelle mais par les secondarisations dues aux (re)liaisons affect/représentation. L’affect n’est plus synonyme de désintégration psychique. La représentation est suffisamment détoxifiée de sa surcharge sensorielle. Le crime peut s’historiser comme un moment d’une histoire, certes criminelle. Réinscrire du temps non criminogène qualifie ce troisième temps de la boucle thérapeutique. Elle promeut cet autre diptyque du Séparer/Réparer et peut, même, donner du sens à une peine carcérale car devenue métabolisable.

Colmatage des fissurations du moi criminel

38Reconstruire les enveloppements psychiques primaires du criminel initialise le dégagement perceptuel de la conduite criminelle. Ce préalable est la condition sine qua non à la gestion endopsychique. Cela suppose le colmatage des fissurations du moi criminel en restaurant un contenant suffisamment efficace pour traiter les pensées criminelles. Cette porosité du moi-peau privilégie le débordement hâtivement qualifié de pulsionnel par le judiciaire. Il instruit des objets internalisés de façon à, dans une efficacité contenante, élaborer psychiquement l’agir destructeur. Cela suppose aussi un travail de colmatage/réparateur anamnestique amenant le criminel à un travail d’historisation de sa criminalité.

Conclusion

Modèle de la récidive criminelle

Description de l'image par IA : Dessin montrant trois formes géométriques: une étoile à pointes pointues, un carré avec des bords arrondis et une étoile à cinq branches.

Modèle de la récidive criminelle

39Le modèle de la récidive est la transgression. Il est indépendant du caractère et de l’objet transgressif. La récidive est plurielle. Le crime no 1 peut se répéter indépendamment du paradigme à l’œuvre.

Modèle de la répétition criminelle

Description de l'image par IA : Trois étoiles à cinq branches, chacune légèrement modifiée, représentant des stades de récidive criminelle.

Modèle de la répétition criminelle

40Le modèle est celui de la duplication du même paradigme, de son modus operandi comme de son objet. Le bis, ter, etc. repetita définit la sérialité en logique de reproduction du même. La sérialité est unitaire.

41Le crime occasionnel ou circonstanciel ou le crime intentionnel ou passionnel ne révèle en aucun cas une typologie criminelle suffisamment circonscrite sinon pour des lectures psychopathologiques. Toutes les formes criminelles (tuer pour défendre son identité, pour survivre ou par ivresse de la toute-puissance, in S. de Mijolla-Mellor, 2011) ont en commun ce crime d’amour-propre (donc identitaire) de s’élever au-dessus des contingences de la finitude humaine déjà annoncée. Ce déjà-là de l’emprise temporelle, préalable à la pulsion de mort et la pulsion sexuelle, témoigne de cette aliénation au temps de l’humain en regard du temps éternel des forces supratutélaires confessionnelles ou politiques. Face à cette imposture, le meurtrier réalise dans tous ces actes sa volonté de maîtrise sur l’autre individuel ou collectif. Indépendamment des lectures cliniques, le meurtre rassemble le crime individuel ou collectif dans cette violence fondamentale dont nous sommes tous porteurs à l’origine de l’humanité. Cette banalité du mal (Arendt, 1990) stigmatise cette hégémonie de l’emprise en réponse à l’inaccessibilité originaire dont nous sommes barrés. En voulant instaurer un ordre nouveau, en assujettissant l’altérité dans le viol, l’inceste, le génocide ou le meurtre, le criminel mime la Genèse (Bessoles, 2012, à paraître) en se faisant le créateur d’une temporalité dont il serait la figure supratutélaire et, nécessairement, paranoïaque et endogamique.

Références bibliographiques

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Mots-clés éditeurs : criminalité, emprise, passage à l'acte, récidive, réitération

Date de mise en ligne : 22/10/2012

https://doi.org/10.3917/rfp.764.1083