Article de revue

L'expression latérale du transfert

Pages 649 à 666

Citer cet article


  • Denis, P.
(2009). L'expression latérale du transfert. Revue française de psychanalyse, . 73(3), 649-666. https://doi.org/10.3917/rfp.733.0649.

  • Denis, Paul.
« L'expression latérale du transfert ». Revue française de psychanalyse, 2009/3 Vol. 73, 2009. p.649-666. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2009-3-page-649?lang=fr.

  • DENIS, Paul,
2009. L'expression latérale du transfert. Revue française de psychanalyse, 2009/3 Vol. 73, p.649-666. DOI : 10.3917/rfp.733.0649. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2009-3-page-649?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.733.0649


Notes

  • [1]
    L’essentiel de cet article a été présenté comme introduction au colloque « René Diatkine », en octobre 2008.
  • [2]
    S. Freud (1909), L’Homme aux rats. Journal d’une analyse, trad. E. R. Hawelka, Paris, PUF, 1974.
  • [3]
    C’est la version donnée par E. R. Hawelka. Selon Michèle Cornillot, Schikse est bien une jeune fille non juive : d’une part, c’est ce qui est indiqué en note dans le Nachtragsband des Gesammelte Werke, vol. XIX complémentaire, paru en 1987 : « expression yiddish pour jeune fille non juive » ; d’autre part, un petit lexique à la fin du roman My first Sony, de Benny Barnash, donne le terme comme « péjoratif » pour une femme non juive. Une Schikse pourrait être une goya.
    Ce qui est lié chez l’Homme aux rats, c’est Chicanen - Schikse. Or Schikse est très proche en allemand de Schicksal, « le destin » ou de «Schik sie...» (« Envoie-la... » au sens d’une domestique qu’on envoie faire quelque chose). Schugsenen est vraiment un néologisme, on peut imaginer aller vers Schulszenen (scènes d’école) ou Schuldszenen (scènes coupables)...
  • [4]
    La séance est sans doute de nature à avoir conforté Freud dans l’idée que l’agieren était une manière de se souvenir.
  • [5]
    P. 189.
  • [6]
    Freud poursuit : « Il est temps alors de faire admettre au malade que son traitement est une affaire entre son médecin et lui-même et qu’il ne doit pas y faire participer d’autres gens, même intimes ou très curieux. »
  • [7]
    Michel Neyraut (1988), Les destins du transfert : problèmes méthodologiques, RFP, t. LII, 815-828.
  • [8]
    A. Gibeault, C. Guédeney, É. Kestemberg, B. Rosenberg (1981), Transfert latéral et névrose, Cahiers du centre de psychanalyse et psychothérapie, no 3, « Le personnage tiers ». Republié dans ce présent numéro de la RFP.
  • [9]
    Phyllis Greenacre (1966), Problems of training analysis, Psychoan. Quarterly, 35, 540-567. Publié en français dans ce présent numéro de la RFP.
  • [10]
    Ralph R. Greenson (1977), Technique et pratique de la psychanalyse, trad. F. Robert, Paris, PUF.
  • [11]
    Michel Neyraut (1974), Le transfert, Paris, PUF.
  • [12]
    Article cité.
  • [13]
    RFP, vol. LII, no 4, 1988, 887-898.
  • [14]
    Conférence prononcée devant la Société psychanalytique de Paris. Transfert latéral et traumatisme : un élan passionnel qui voile/dévoile le conflit ambivalentiel avec l’objet maternel primaire, Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, no 81, 2006, 135-153.
  • [15]
    W. R. Layland (1984), The use of a mistress and the internalized sexual mother, Int. J. Psycho-Anal., 65, 323-330. « De l’utilité d’une maîtresse et la mère sexuelle internalisée ».
  • [16]
    Henri Danon-Boileau a rédigé pour ce présent numéro de la RFP un texte fondé sur cet ancien travail et où l’on trouvera évoqué l’ensemble du cas clinique. Son article, « Transfert latéral, analyse sauvage et contre-transfert. Ou pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? », reprend en particulier la question du contre-transfert face au transfert latéral.
  • [17]
    À la séance d’après, elle apparaît transformée, pense à son analyste toute la journée, mais à la quatrième séance elle prend peur et veut arrêter son analyse. L’analyste l’interroge sur ce qu’elle pense de ces sentiments, mais surtout lui fait remarquer qu’elle fait comme dans son rêve, puisque cet attachement qui l’oblige à le quitter est une bonne raison qu’elle se donne pour arrêter l’analyse. La patiente poursuit, constate qu’elle a toujours fui les hommes qui lui plaisaient et associe sur son père qui la chérissait.
  • [18]
    Henri Danon-Boileau écrit : « Éluder l’angoisse de la vraie rencontre néantisante avec l’objet analytique oral », op. cit.
  • [19]
    Ibid.,op. cit.
  • [20]
    On se reportera ici à l’étude exemplaire qu’en donne Henri Danon-Boileau, dans ce même numéro de la RFP : « Transfert latéral, analyse sauvage et contre-transfert ».

1L’expression de « transfert latéral » n’est pas utilisée par Freud, et n’apparaîtra qu’après la Seconde Guerre mondiale, et en français ; il n’y a pas d’équivalent anglais bien net. Il est curieux de constater, dans la littérature anglo-américaine, que sont décrits différents mouvements d’investissement parallèles au transfert, ou concurrents de celui-ci, mais qu’ils ne donnent pas lieu à une théorisation qui les individualise. Ce même constat est très évident chez Freud qui, dans le cas de l’Homme aux rats par exemple, constate de tels phénomènes de latéralisation du transfert mais ne leur donne pas de statut particulier.

LE TRANSFERT LATéRAL DE L’HOMME AUX RATS [2]

2Suivons donc le parcours du « Dr Lehrs » dont le transfert immédiat est, dès la première séance, chargé d’une érotisation laquelle s’accentue encore lors de la seconde séance : l’évocation du capitaine, qui « manifestement aimait la cruauté », est à l’évidence éveillée par la présence de l’analyste et le surgissement d’un fantasme de sodomie sadique qui s’exprime dans l’histoire du supplice des rats ; il s’ensuit l’acting out du patient qui se lève et marche dans la pièce. Freud perçoit bien qu’il s’agit d’une peur transférentielle, puisqu’il éprouve le besoin de dire à son patient qu’il n’a, quant à lui, « aucun penchant pour la cruauté », et il note d’emblée la dimension homosexuelle du patient. L’excitation homosexuelle de celui-ci apparaîtra de manière très vive à différents moments de la cure ; par exemple, au cours de cette séance où Freud intervient ainsi : « Je lui fais part de mon soupçon que sa curiosité sexuelle se serait enflammée au contact de ses sœurs... » Lhers se souvient docilement : « ... c’est chez sa sœur maintenant décédée, Helga, de cinq ans son aînée assise sur le pot ou quelque chose comme ça, qu’il a pour la première fois remarqué la différence des sexes ». Mais, après avoir satisfait à la sollicitation de Freud, le patient associe immédiatement sur un rêve : un examinateur de droit réputé pose une question sur les « traites domiciliées » – traduction transférentielle : un professeur réputé pose des questions..., – il faut répondre que cette loi est faite « pour se protéger contre les chicanes de la partie adverse » mais, dans son rêve, le mot « chicane » est déformé pour donner grosso modo le sens suivant : « pour se protéger des Schügsenen de la partie adverse ». Schügsenen pourait être la déformation de Schickse, « jeune fille » [3] ; on pourrait alors traduire par : « pour se protéger des “filleries” de la partie adverse » ; ou, s’il s’agit d’une déformation de Schuldszenen, par « pour se protéger des “scènes coupables de la partie adverse” ». Il s’agirait alors, pour Lehrs, de se protéger des histoires coupables de petites filles sur lesquelles le professeur l’interroge. Mais aussi des sœurs et jeunes filles sur lesquelles Freud – dont il sait qu’il a une fille – attire son attention. La semaine d’après, Ernst Lehrs embrasse sa couturière qui, en se penchant en avant, lui avait « laissé voir d’une façon particulièrement nette le contour de ses fesses ». On peut considérer aujourd’hui le baiser à la couturière comme un premier acting de transfert latéral.

3Les séances qui suivent sont occupées par le récit de ses « assauts répétés sur Rita » (sa sœur cadette) et ses autres sœurs. Puis le patient évoque « la chose la plus épouvantable qui lui est passée par la tête » et qu’il ne peut pas dire car il s’agit de transfert et qu’il serait mis à la porte. « C’est seulement après quarante minutes de lutte [...] qu’il laisse entendre qu’il s’agit de ma fille. » La première représentation qui suit est celle « d’un derrière féminin avec des lentes entre les poils », puis « corps nu de ma mère », enfin « un type dégoûtant [...] et une femme en train de lui faire minette. De nouveau ma fille ! Le type dégoûtant, c’est lui-même... ». Transfert latéral sur la fille de Freud ? Non, car Lehrs n’en connaît que l’existence. La « fille » de Freud ne représente vraisemblablement, à ce moment-là, qu’une partie de l’anatomie de Freud lui-même, et le fantasme est le résultat d’une première ligne de refoulement, bien mince, visant à recouvrir, chez l’Homme aux rats, l’image d’une soumission homosexuelle à son analyste.

4Le lendemain, Freud rapporte que le patient est gai « mais devient déprimé quand [il] le ramène au sujet ». « Nouveau transfert : ma mère vient de mourir. » Il s’agit d’un rêve où le patient préfère envoyer une carte avec « p. f » (pour félicitations) au lieu de « p. c » (pour condoléances). Le patient se lève et fait des allées et venues dans le bureau de Freud, justifiant ces mouvements par la crainte d’être rossé comme par son père... Il est aujourd’hui curieux de constater que l’interprétation de Freud qui évoque la disparition de la mère : « N’avez-vous jamais pensé que par la mort de votre mère vous échapperiez à tous les conflits, puisque vous pourriez vous marier ? », attise en fait l’excitation homosexuelle du patient : la mort de la mère le laisse seul face à son père. « Vous êtes en train de vous venger de moi », lui dit le patient qui, sans doute, se sent poursuivi par l’activisme de Freud. Une image apparaît alors dans l’esprit du patient : Freud et sa femme couchés ensemble, un enfant mort entre eux deux... Nous pouvons penser aujourd’hui, rétrospectivement, que Ernst tente de rétablir le couple des parents et de tuer « le petit » entre eux, d’éteindre la sexualité. Mais Freud poursuit son idée, non en fonction de ce qui se passe dans la tête de son patient dans le hic et nunc de la séance, mais en fonction de l’histoire qu’il cherche à reconstituer : « L’enfant mort ne peut être que sa sœur Helga, et cette mort a dû lui valoir des avantages. » Excès de pénétration interprétative ? L’état d’émotion et d’excitation de l’Homme aux rats, à ce moment-là, est extrême. Freud le décrit même comme en proie à une sorte d’agitation : « Sa mimique est celle d’un désespéré, il se cache la tête dans les mains, s’éloigne en courant, se couvre la figure avec un bras... Il se protège comme il se serait protégé d’un père irascible qui parfois ne savait plus ce qu’il faisait. » Puis apparaît ce que Freud appelle « l’irruption d’une idée des plus horribles » : il se fait envoyer ma fille dans la chambre en m’ordonnant de l’amener pour qu’il la lèche en disant : « Amène le laideron... » Freudenhaus-Mädchen : fille de la maison de joie (fille de la maison de Freud) [4].

5L’utilisation, dans le transfert, de la fille de Freud dans un rôle de maritorne est à nouveau une façon de figurer, disons, les parties sensibles de Freud, et de s’y attaquer carrément ; on peut noter également que l’évocation de l’enfant mort entre l’analyste et sa femme est en fait une forme de refoulement du fantasme sexuel qui va éclater peu après. Naturellement, il s’agit de coucher avec Freud par fille interposée ; le recours à l’évocation de cette fille est un moyen d’atténuer des images qui seraient complètement débordantes dans leur expression transférentielle directe. Le retour au premier plan des désirs transférentiels violents de Lehrs vis-à-vis de Freud s’accompagne d’une montée d’angoisse. Et Freud décrit l’orage transférentiel : « La séance suivante est remplie par le transfert le plus épouvantable [...]. Ma mère est debout, là, désespérée : tous ses enfants ont été pendus. » Le patient croit qu’un frère de Freud a jadis commis un assassinat... Trois jours après, « un nouveau rêve » : « Le plus merveilleux fantasme anal : il est couché de dos sur une jeune fille (ma fille) et copule avec elle au moyen des excréments qui pendent de son anus. [...] doit-il épouser ma fille ou sa cousine ? » « S’il gagnait le gros lot, il épouserait sa cousine et me cracherait à la figure, ce qui signifie que je désire l’avoir pour gendre », etc. Et Freud décrit, sans le rapporter à lui-même, le transfert latéral sur la couturière [5] : « On peut établir en outre qu’il s’est créé un transfert de sa lutte inconsciente, origine de sa maladie, en déplaçant son amour pour sa cousine sur la couturière, et que maintenant il la fait entrer en concurrence avec ma fille... »

6Il ne manque à Freud pour établir la notion de « transfert latéral » que de reconnaître que c’est en fait par rapport à lui-même, l’analyste, dont la fille n’est que la figuration sexuelle, que le déplacement sur la couturière a eu lieu. En effet, juste après le succès de la liaison avec cette jeune femme, les fantasmes érotiques exacerbés du patient disparaissent des séances ; l’établissement des relations sexuelles avec elle a calmé le jeu : toute une part de l’excitation sexuelle transférentielle s’est déplacée, latéralisée, et a été agie, sur la couturière. Il n’y aura plus d’acting dramatique à partir du moment où la consommation de cette liaison aura eu lieu, consommation qui établit un certain équilibre économique dans le déroulement de l’analyse. D’indirectes mais solides satisfactions homosexuelles naîtront même de la connivence de Freud, de son soutien par rapport à cette liaison et de ses commentaires « esthétiques » sur la pilosité féminine. Ernst Lehrs se repaît de la couturière avec Freud et, dans cet agir, satisfait indirectement son excitation homosexuelle.

7Freud perçoit donc très tôt la tendance du patient à ce qui n’est pas encore dénommé « latéralisation », en particulier dans le registre de l’agir.

QUELQUES NOTATIONS FREUDIENNES

8En 1913, lorsqu’il décrit « Le début du traitement », Freud indique, que si « les séances sont trop espacées, on court le risque de ne pas marcher du même pas que les incidents réels de la vie du patient et de voir l’analyse perdre son contact avec la réalité et s’engager dans des voies latérales ». Il est possible que cette indication, traduite en français, ait été à l’origine de l’usage du terme « latéral » à propos du transfert. Plus loin, dans le même article, il décrit clairement un phénomène de latéralisation : « C’est ainsi, par exemple, que [le patient] s’entretient tous les jours, avec un ami intime, de son traitement et qu’il exprime, au cours de cette conversation, toutes les pensées qui auraient dû se présenter à lui en présence de son médecin. En pareil cas, une fissure se produit dans le traitement, fissure par laquelle vont s’écouler justement les données les plus précieuses. » [6]

9Dans « Remémorer, répéter, élaborer », Freud est conscient de tout un potentiel d’expression agie en dehors de la cure : « Afin que le malade ne puisse se laisser aller à des pulsions capables d’entraîner des désastres, le médecin lui fait promettre de ne prendre, tant que le traitement se poursuit, aucune grave décision. Le malade ne doit ni opter pour une profession, ni choisir un définitif objet d’amour, mais attendre pour ce faire d’être guéri. » Il n’en fait pas pourtant, explicitement, une manifestation particulière du transfert. Il reviendra encore sur ce point dans l’Abrégé : « Il n’est nullement souhaitable que le patient, en dehors du transfert, agisse au lieu de se souvenir », sans lier directement, là non plus, cet agir « extérieur », au transfert.

10Pourtant, lorsqu’il décrit le transfert, il est très conscient de ce qu’il appelle le passage du registre du transfert à celui de la vie réelle : « Le transfert crée de la sorte un domaine intermédiaire entre la maladie et la vie réelle, domaine à travers lequel s’effectue le passage de l’une à l’autre... » Dans le transfert latéral, on constate l’action en retour de ce domaine intermédiaire sur la « vie réelle », c’est à un réenvahissement de la réalité par l’état transférentiel que l’on assiste, que les effets en soient heureux, comme dans le cas de l’Homme aux rats, ou malheureux...

DE LA RÉPRESSION DU TRANSFERT

11L’un des éléments qui déterminent la survenue d’un « transfert latéral » est le fait que le transfert dans son ensemble, et dans son intensité, échappe au refoulement. Citons ici Michel Neyraut :

« Il est difficile de dire [que le transfert] peut être, comme telle ou telle représentation, refoulé. Mais toute épreuve de pratique analytique le montre différé, résurgent, versatile. L’image du feu follet s’impose, il éclate en dix endroits différents ; c’est que sans doute et par sa manifestation même il est débordement... [...] Un autre point commun le relie plus étroitement encore à l’amour, c’est que, plutôt que d’être refoulé, il se transforme, il change de cap, montre une autre facette de lui-même et se transforme en haine qui, le plus souvent, ne prend que la forme savante d’un transfert négatif [...]. Mais le transfert, par son ampleur, déborde le refoulement lui-même. » [7]

12L’intensité du vécu transférentiel de l’Homme aux rats est, de ce point de vue, très démonstrative.

13L’impossibilité d’utiliser les moyens ordinaires du refoulement par rapport au transfert dans son ensemble conduit à des procédés qui s’apparentent plus à la répression, et utilisent l’agir : la fuite, l’évitement, l’action déplacée sur une autre personne que l’analyste.

14La question de la latéralisation se pose en face de l’excès d’intensité de tout ce que soulève le transfert. Dans le cas de l’Homme aux rats, il s’agit presque immédiatement, dès la première séance, de l’intensité des émois érotiques : son analyste sera-t-il un ami rassurant comme Guthmann, un aîné qui l’humilie comme Lewy, ou une Mlle Robert qui se laisse palper les parties génitales, ou une Mlle Rosa qui se laisse également tripoter ? Et l’inquiétude par rapport à son analyste continue plus loin : sera-t-il le capitaine cruel, le père qui le frappe et ne sait plus ce qu’il fait ? Dans un premier temps, Ernst Lehrs cherche à répartir cet investissement trop excitant sur des images, idées de personnages qui n’ont pas d’existence tangible dans la vie du patient : la fille, la mère de Freud. Il y a dans un premier temps, donc, une tentative de division fantasmatique de l’objet transférentiel sans véritable latéralisation. C’est un halo autour de l’analyste lui-même qui est investi et en estompe les contours. Le mécanisme est le même que dans un rêve transférentiel où les personnages, sans réalité tangible, figurent des aspects de l’analyste ou des rôles qui lui sont attribués. Chez le patient de Freud, ce procédé ne suffit pas et la fièvre monte qui doit trouver une issue. Ce sera l’investissement érotique direct de la couturière lequel engage une série d’actions qui dévient l’excitation et lui trouvent une expression, sur une personne réelle extérieure à l’analyse. Nous souscrivons donc à la formule selon laquelle « le transfert latéral diminue fortement [la] tension d’excitation, ce qui en fait le définit et détermine sa raison d’être » [8].

15Entre ces deux registres, l’un qui maintient en fait l’investissement transférentiel sur l’analyste mais le recouvre d’un jeu de représentations lisibles, et l’autre qui engage une relation sexuelle agie, ou une relation amoureuse concurrente, se situe tout un monde intermédiaire, un monde latéral, dont le rôle change avec les mouvements de la cure. L’exemple donné par Freud de l’ami, quotidiennement rencontré et à qui le patient parle comme à son analyste, ce qui constitue une « fissure » par où filent « les précieuses données », en est un exemple. Le terme employé par Freud dans cet article, traduit par « fissure », pourrait sans doute être traduit par « clivage » et conduire à la notion de clivage du transfert.

16Plus près de l’analyste, ce monde latéral va de l’investissement des objets inanimés du cadre analytique à ce que l’on a appelé le « transfert » sur l’analyse, le transfert sur la parole, le transfert sur le cadre. La dimension fétichiste – ou, si l’on veut, le clivage du transfert – est ici le moyen de rester organisé face à l’excès, face au risque de débordement.

LE CLIVAGE DU TRANSFERT

17Alors que l’on ne retrouve pas l’expression « transfert latéral » dans la littérature de langue anglaise, on voit apparaître sous la plume de Phyllis Greenacre celle de « clivage du transfert ». Elle l’introduit à propos de cas d’analyses didactiques au cours desquelles l’investissement simultané de l’analyste, d’une part, et de l’institut de psychanalyse, d’autre part, organise une bipartition du transfert très dommageable à la cure du candidat. Il est vrai que dans les cas cités l’analyste était à la fois training analyst et reporting analyst, clivage de la fonction qui ne peut que favoriser le clivage du transfert. Elle dit par exemple que, dans les premiers temps de la formation (avant l’admission aux supervisions), les mouvements transférentiels sont focalisés sur la personne de l’analyste, ils diffusent ensuite et peuvent se déplacer sur les enseignants et les superviseurs ; ainsi, « la relation transférentielle se trouve clivée et des pans entiers de cette relation peuvent tendre à être retirés à l’analyste du candidat » [9].

18Greenson, dans son livre sur la technique [10], évoque le transfert latéral en reprenant l’idée de Phyllis Greenacre des « clivages du transfert », mais il étend cette idée à toute analyse. Il donne des exemples de transferts idéalisants avec clivage des aspects négatifs du transfert – en fait, hostiles – qui sont focalisés sur d’autres personnes. Il parle à cette occasion des « transferts auxiliaires ». « L’utilisation de tels objets de transfert auxiliaires est d’ailleurs beaucoup plus fréquente dans le transfert négatif que dans le transfert positif. » Cependant, il donne deux exemples de « sentiments extratransférentiels positifs », amoureux, « mis en acte à l’extérieur de l’analyse », sentiments qui n’apparaissent plus dans la situation analytique. Il ajoute que « certains patients s’entêtent à maintenir le clivage, comme si l’abandon de ce mécanisme présentait des dangers plus graves encore ». L’expression « transfert auxiliaire », utilisée par Greenson, semble bien indiquer qu’il peut s’agir d’un mouvement favorable à l’analyse, ce qui est, du reste, l’avis de Neyraut qui pense que le transfert latéral « n’est pas nécessairement préjudiciable au processus analytique ».

LE TRANSFERT LATÉRAL EST SOUVENT ÉVOQUÉ MAIS PEU DÉCRIT

19Lorsque l’on interroge les plus anciens de la Société psychanalytique de Paris, il semble bien que l’opinion de Michel Neyraut n’ait pas été la plus répandue : la notion de transfert latéral était fréquemment invoquée dans la pratique, mais comme « résistance » et comme « à éviter » ; peu de références écrites y étaient faites. Il y a de ce point de vue un écart entre la transmission orale et la transmission écrite, dissociation qui redouble l’écart théorico-pratique évoqué par Jean-Luc Donnet.

20Nous reviendrons ultérieurement sur un travail inédit, datant de 1962, par Henri Danon-Boileau qui apporte des éléments très intéressants sur le transfert latéral.

21Évoquons d’abord ce qui a été publié :

22Michel Neyraut, dans Le transfert [11], consacre deux pages seulement, quoique excellentes, à la question du transfert latéral : il confirme la mauvaise presse dont est entachée la notion : hémorragie libidinale hors de la cure, voire trahison. Il s’oppose au point de vue simpliste qui ne veut voir du transfert latéral que son aspect de simple résistance : « Il est important de saisir que le transfert latéral est un effet du transfert ; qu’il s’inscrit dans le transfert même s’il paraît s’y opposer, qu’il n’est pas fondamentalement résistance au transfert, mais qu’il en constitue une variante oppositionnelle [...]. « Il n’est pas d’exemple qu’une analyse se déroule sans manifestation d’un transfert latéral. » Neyraut souligne la fréquence de la dichotomie qu’établit le transfert latéral entre sentiments hostiles et sentiments positifs pour indiquer cependant que, « si l’indice de réalité qui nécessairement le soutient est trop élevé, le transfert latéral peut devenir une sorte de passage à l’acte permanent [...] en sorte que cette latéralité n’est qu’une manifestation comme une autre d’un refus du monde fantasmatique ». Ce dernier point nous paraît fondamental sur le plan clinique.

23Évelyne Kestemberg attachait une très grande importance, dans ses supervisions, aux transferts latéraux qu’elle enseignait, avec une grande clarté, à reconnaître. Elle montrait volontiers comment le réinvestissement de la personne des parents par tel patient, à tel moment de son analyse, avait la valeur d’un transfert latéral ou d’une « latéralisation du transfert », apparente inversion du courant transférentiel que ce transfert latéral sur les parents du patient eux-mêmes... C’est elle qui a suscité le seul article paru sur le transfert latéral, rédigé par Alain Gibeault, Colette Guédeney, Benno Rosenberg et elle-même [12]. « Il nous semble inévitable qu’à un moment ou un autre d’une analyse un patient ait recours à un objet externe dans un mouvement de latéralisation du transfert. » Elle montrait très bien la valeur de régulation économique du transfert latéral dans la cure. Comme elle l’écrit avec ses trois co-auteurs : « La latéralisation du transfert peut être considérée comme un processus non plus réducteur mais enrichissant pour le processus analytique, et nécessitant le respect de celui-ci aussi longtemps qu’il contribue à cet enrichissement. » La distinction que ces auteurs établissent entre latéralisation du transfert et transfert latéral implique un espace latéral finalement très large, une sorte de spectre du latéral. D’un côté du spectre, la « latéralisation du transfert », observée dans les structures névrotiques (ou en voie de névrotisation), où les investissements latéraux évoqués en séance expriment un transfert qui reste centré essentiellement sur l’analyste ; de l’autre, ce à quoi nos quatre auteurs souhaitent réserver l’expression « transfert latéral », apanage des névroses de caractère, et qui constitue un investissement très particulier lequel établit une véritable « négation du déplacement durable de l’objet interne sur l’analyste ». Mais ces deux extrémités du spectre ne sont pas forcément si différentes l’une de l’autre dans la fonction qui leur est assignée. Chacun des mouvements de latéralisation est surdéterminé et associe diversement des mouvements appartenant aux deux registres. Tout est question de constance et d’intensité.

24François Duparc, dans son article « Transfert du latéral, transfert du négatif » [13], rapporte deux exemples cliniques de transfert latéral passionnel ayant pour but implicite l’aménagement d’un investissement très vivement érotisé de l’analyste. Duparc parle d’une forme de « compromis » réalisé par l’investissement latéral. Il suggère que « le surinvestissement latéral apparaît lorsqu’il existe une carence de représentation. L’utilisation du latéral comme recours contre le négatif pourrait bien constituer un mécanisme fondamental ».

25Christian Delourmel, dans le récit très détaillé d’une cure [14], rapporte un exemple de transfert latéral issu d’un mouvement passionnel sous-tendu par un attachement homosexuel particulièrement ambivalent à la mère ; sa particularité est d’être inauguré par un passage à l’acte érotique soudain à l’égard d’un « substitut » de l’analyste : celui-ci, en effet, vient d’annoncer une absence. C’est l’élaboration très progressive de l’agressivité par rapport à l’analyste qui permettra peu à peu une évolution où un mouvement de transfert paternel se dégagera nettement et conduira au désinvestissement de l’objet sexuel latéralement investi : « Ma sexualité, mes désirs, c’est quelque chose à l’intérieur de moi, bien vivant, pas mort ; je n’ai plus besoin d’aller trouver cet homme que j’avais en fait réduit à un étalon. »

ASPECTS DE LA LATÉRALISATION

26Une figure particulière du transfert latéral me paraît intéressante à isoler : il s’agit de l’apparition, dans la cure, d’un patient du patient.

27Un analysé, grand consommateur de partenaires sexuelles dont il parle avec un certain mépris, et ne s’engageant dans aucune relation stable, rencontre, après dix-huit mois d’analyse émaillés d’aventures diverses, une jeune fille passablement anxieuse et qu’il aurait rapidement délaissée quelque temps auparavant. Il l’installe chez lui et fait preuve avec elle d’une patience et d’une gentillesse apparemment surprenantes. Il tempère ses angoisses, supporte les conflits, l’aide à reprendre une activité, s’intéresse à ce qui se passe en elle... Bref, il se comporte comme son analyste se conduit avec lui ; mieux, même, comme il aimerait que son analyste se comporte avec lui. Cette période correspond à une phase d’investissement très positif de son analyste, mais aussi à une activité d’élaboration très féconde de ses conflits internes. Latéralisation du transfert sans doute, avec sa valeur régulatrice sur l’économie de la cure, mais aussi identification à son analyste et exercice d’une forme de contre-transfert sur le modèle du contre-transfert espéré (ou ressenti) de la part de celui-ci. L’apparition de ce type de transfert latéral me paraît en général de bon augure dans le déroulement d’une cure, témoignant de capacités à s’identifier à l’analyste dans son fonctionnement psychique en séance ; elle peut cependant correspondre à un mouvement d’identification massif à l’analyste défavorable à l’analyse des conflits transférés, analogue à une forme d’identification à l’agresseur : devenir analyste pour échapper à la psychanalyse.

28Il y a du reste, dans la constitution de certains transferts latéraux, une situation psychique qui n’est pas sans évoquer la phobie : les aspects hostiles du transfert, la superposition d’une imago terrible avec la figure de l’analyste, pourraient rendre la situation analytique insupportable et lui faire perdre toute valeur analysante ; la projection de ces aspects sur un personnage de la vie du patient – dans un mouvement de latéralisation – assure alors la même fonction que la phobie des chevaux dans le cas du petit Hans, la relation conflictuelle avec un personnage autre protège la relation analytique d’une surcharge et peut en permettre le fonctionnement ; la question est celle des conséquences, sur la vie du patient, d’un tel déplacement. Si le personnage en question est le conjoint ou l’employeur, celles-ci peuvent être désastreuses, à moins que l’analyste ne permette au patient de rapatrier sur sa personne et d’élaborer une part de l’hostilité latéralisée et, surtout, agie.

29La question du transfert latéral est évidemment corrélée à la question du changement d’objet, à l’aptitude au changement d’objet. Cette aptitude prédispose naturellement à l’apparition de transferts latéraux. A contrario, on est frappé de cette impossibilité dans la constitution de transferts passionnels ; à la limite, on pourrait définir le transfert passionnel par l’absence de tout élément de transfert latéral. L’analyste aimerait alors vivement en voir apparaître ne serait-ce que l’ébauche. Il se trouve dans une situation analogue à celle de cette patiente dont le mari vient de rompre avec sa maîtresse et l’a harassée d’exigences affectives et sexuelles tout le week-end : « Je souhaite de tout mon cœur qu’il se trouve une autre maîtresse ; cela me serait aussi précieux que l’aide de ma mère quand elle s’occupe de mes enfants. » [15]

DYNAMIQUE DU TRANSFERT LATÉRAL

30Nous nous appuierons sur le texte d’Henri Danon-Boileau, écrit en 1962, et qui n’avait pas été suivi, à l’époque, d’un article qui en aurait diffusé le contenu : « Apparition d’un transfert latéral favorisé par une attitude d’analyse sauvage du conjoint. Mémoire de candidature à la Société psychanalytique de Paris » [16].

31Henri Danon-Boileau, dans ce travail écrit à la perfection et qui se lit comme une nouvelle, met en évidence une forme de transfert latéral qui permet à une patiente d’aménager un transfert passionnel. Il s’agit d’une jeune femme déprimée qui, dès la seconde séance allongée, se montre amoureuse de son analyste. Elle rapporte un rêve : « Ça se passait en haut d’un escalier, dans une maison inconnue, vous m’embrassiez et puis je descendais. » « Au fond ce rêve ne m’étonne pas, j’ai envie de vous plaire, j’ai toujours eu besoin de séduire tous les hommes que j’ai rencontrés, mais, depuis ma dépression, cela ne m’était plus arrivé. » [17] La patiente abandonne alors rapidement une attitude soumise et fataliste à l’égard de son mari, pour organiser avec lui une relation de scènes perpétuelles qu’elle provoque ; elle se met à refuser toute relation sexuelle avec lui, et va reprendre à son compte, pendant les séances d’analyse, les interprétations sauvages que son mari lui fournit abondamment. Cette immersion dans un conflit conjugal permanent met pendant des mois l’analyse en situation d’appauvrissement. La patiente raconte, à longueur de séances, et par le menu, les reproches que lui fait son mari, les « engueulades » dont elle est l’objet, mais, après un long temps, elle finira par associer sur un souvenir très particulier : en déportation, un gardien l’avait un peu protégée en la mettant à un poste où elle pouvait s’asseoir de temps en temps ; ce même gardien battait sa meilleure amie en la regardant elle, la patiente, fixement, ce qui lui donnait une excitation étrange, « ignoble » qu’elle se reproche encore. Se faire maltraiter par son mari sous les yeux de son analyste prend alors une signification particulière, exciter celui-ci ; lui faire éprouver à lui aussi une excitation ignoble, sur le modèle plus lointain de ce qu’elle éprouvait lorsqu’elle partageait la chambre de ses parents. Transfert latéral, donc, mais transfert s’il en est. Le mari joue alors le rôle d’un comparse dans une mise en scène transférentielle sadomasochiste. Ne faut-il pas alors, dans de tels cas, envisager le transfert latéral comme une forme de psychodramatisation spontanée ?

32Chez cette patiente, la fin de l’utilisation transférentielle si particulière de sa relation conjugale sera marquée par une prise de conscience explicite : « ... en fait, tantôt je me sers de ce qui se passe au-dehors contre vous, tantôt de vous contre mon mari », puis : « ... c’est bien vrai qu’au fond j’avais envie de vous séduire, mais c’est sans doute parce que j’avais tellement peur de vous... » C’est ici l’aspect contre-phobique du transfert latéral qui se trouve désigné.

33Dans l’analyse qu’il en donne, Henri Danon-Boileau montre la complexité de ce système transférentiel qui associe chez sa patiente des mouvements successifs de transfert de ses relations à son père, mais aussi l’existence, en arrière-plan, d’un transfert maternel qui se manifestera en fin de cure. Mais surtout il en montre différents paramètres : il met en évidence, d’une part, la complicité de l’objet de transfert latéral ; le mari de sa patiente s’était pris d’intérêt pour la psychanalyse peu après le début de la cure de sa femme, d’où l’abondance des interprétations sauvages qu’il lui donne, mais ce qui implique aussi une forme d’investissement par le mari, de l’analyste de sa femme et une forme de rivalité avec lui. D’autre part, il montre aussi que la difficulté de la patiente à « différer la rencontre avec l’objet », l’intensité de sa revendication affective, la pousse à rechercher dans le transfert latéral une relation substitutive à ce qui lui est impossible de vivre directement avec l’analyste. Simultanément, cette relation latérale lui permet d’éluder, ou de différer, l’angoisse d’une rencontre, dans l’analyse, avec des objets fantasmatiques incontrôlables [18]. Cette remarque donne en fait son contenu à la « résistance au transfert » que cette relation latérale constitue. Résistance au transfert que l’analyste n’a pas cherché à lever directement car il était en même temps conscient qu’elle constituait aussi une amodiation de celui-ci et une façon de le vivre, une façon d’aménager cette forme de « résistance par le transfert » que constitue le « trop sentir », le trop éprouver du fait d’un surinvestissement de la personne de l’analyste.

« Le transfert latéral s’affirme donc, au départ, comme une défense banale contre une relation positive avec l’analyste. Par la suite, les choses vont aller en se compliquant... [...] On peut se demander en effet si l’utilisation du transfert latéral ne représente pas, plutôt qu’une défense contre un transfert positif, la manifestation précoce d’une défense contre un transfert négatif érotisé d’emblée, comme tendrait à nous le faire admettre la remarque de [la patiente] assimilant son attitude à l’égard des nazis et du thérapeute, puisque, dès le début du traitement, [elle] a implicitement considéré comme vital de toujours se présenter à la séance avec le maximum de correction vestimentaire, voire d’élégance, car, dans son esprit, il était nécessaire de séduire l’analyste pour survivre. » [19]

34En effet, dans le camp de concentration où elle était déportée comme résistante, il lui fallait afficher une bonne apparence pour échapper à l’élimination physique.

35Dans l’économie générale de la cure, le transfert latéral permettait à la patiente de vivre des relations agressives, sadomasochistes intenses, avec son mari, alors que l’agressivité n’apparaissait que sur un mode tout à fait mineur dans la relation à l’analyste. D’une certaine manière, ce registre sadique anal, focalisé sur le mari, échappait ainsi à l’élaboration interprétative et demeurait potentiellement agissable avec l’analyste, ce que Henri Danon-Boileau résume d’une formule : « Si je fais cela avec mon mari, je pourrais le faire avec l’analyste, et le reste aussi... » Il faut souligner que ce mécanisme, retrouvé dans les formes de transfert latéral, où les agirs pulsionnels, sexuels sont permanents, est une forme d’opposition à la règle d’abstinence, puisque le patient maintient au premier plan la potentialité du passage à l’acte avec l’analyste. « On conçoit donc, écrit Henri Danon-Boileau, quel peut être le renforcement de l’angoisse et des résistances en cas de transfert latéral structuré [de cette manière]. En effet, le troisième personnage représente en même temps qu’une défense contre l’analyste, l’analyste tel qu’il est conçu par les désirs inconscients [...] un tiers qui accepte lui de jouer le jeu... [...] Ce qui est interdit avec l’analyste –, à savoir, le passage à l’acte –, demeure une possibilité dangereusement offerte avec l’ “autre”. » L’auteur souligne que le transfert latéral a, dans ces cas, instauré « un type particulier de relation à trois ». Il est possible de reprendre ici l’expression « de clivage du transfert », telle qu’elle a été employée par Phyllis Greenacre dans un autre contexte, clivage qui vient bouleverser le caractère « analysant » de la situation analytique.

36Une autre notation de Henri Danon-Boileau mérite d’être signalée comme conséquence de ce type de transfert latéral : une difficulté à comprendre les interprétations du fait « des significations vécues des interprétations, non pas en tant que contenu, mais vécues comme mode relationnel qui l’emporte sur le contenu ». Mais cet aspect n’est pas spécifique de ce type de situation transférentielle.

LE MONDE LATÉRAL, ESPACE DE JEU

37À travers l’évocation de ce dernier cas clinique, il me semble que l’on perçoit mieux la façon de voir que Freud illustre dans le cas de l’Homme aux rats : considérer ce que le patient rapporte de ses agirs « latéraux » comme faisant partie du transfert. Le terme « latéral », s’il implique un certain écart par rapport à la personne de l’analyste, n’en implique pas moins que l’investissement, et les mouvements concernés restent du domaine du transfert. Tout transfert latéral, si clivé apparemment qu’il soit, devrait être envisagé d’abord dans sa valeur de répétition agie d’une situation d’autrefois, c’est-à-dire dans sa signification transférentielle la plus centrale. Dans le cas rapporté par Henri Danon-Boileau, alors même que la patiente organise une relation à trois, en investissant son mari sur le mode le plus caractériel du « transfert latéral », elle donne à cette latéralisation une signification transférentielle directe : les agirs qu’elle provoque et rapporte à son analyste, même s’ils opèrent le détournement d’une charge économique non négligeable, sont essentiellement une forme de dramatisation visant à faire vivre à l’analyste, de façon profondément transférentielle, une situation d’excitation à laquelle elle a été elle-même soumise et qu’elle a ressentie comme « ignoble ». C’est une pièce qui se trouve jouée sous les yeux de l’analyste.

38Dans cette optique où le transfert latéral apparaît comme une dramatisation destinée à toucher l’analyste, l’opposition établie par Évelyne Kestemberg et ses co-auteurs entre « latéralisation du transfert » et « transfert latéral » perd beaucoup de sa valeur distinctive, si ce n’est pour souligner l’aspect quantitatif, mais aussi la forme de l’investissement concerné. Il s’agit, dans les deux cas, d’une expression latérale du transfert. Certes, il peut arriver que les investissements latéraux prennent une valeur centrifuge, substitutive, alternative, par rapport à l’investissement de l’analyste et de l’analyse, et que la cure se vide de sa substance pour cesser rapidement. Mais entre une telle rupture et l’expression directe de sentiments ou de mouvements transférentiels, s’étend tout un monde d’expressions latérales qui offre au patient divers moyens d’échapper à « la logique de la soupe et aux arguments des quenelles » dans l’investissement de leur analyste.

39L’usage d’éléments latéraux dans l’expression du transfert est évidemment constant. Tel patient qui commence sa séance en évoquant une femme qu’il vient de croiser dans la rue, vêtue comme une prostituée, laisse transparaître l’idée qu’il vient chercher, ou craint de trouver, chez son analyste une forme d’amour vénal. Un certain nombre d’éléments du monde extérieur au cabinet de l’analyste sont ainsi utilisés pour composer des figures lisibles dans le registre transférentiel, de la même manière qu’un assemblage de légumes ou de poissons, peint par Arcimboldo, devient lisible comme visage.

40L’investissement des objets inanimés du cadre, des revues de la salle d’attente, du quartier de l’analyste – certains patients déménagent pour s’y installer, presque à portée de voix –, de ses boulangeries, librairies, bistros, salles de sport, j’en passe, constitue, après un certain temps, une sorte d’espace intermédiaire – transitionnel – accessible même pendant les vacances de l’analyste et parfois après la fin de la cure...

41La valeur fonctionnelle pour l’analyse de l’expression latérale du transfert prend ainsi souvent la valeur d’un jeu, d’une mise à l’épreuve de ce qui est mis en forme dans le transfert ; comme les enfants jouent au docteur, les patients jouent à l’analyste et ont besoin, pour ce faire, d’un partenaire dont l’investissement reflète le mouvement transférentiel qu’ils traversent. Il se constitue ainsi un espace de « jeu latéral » utile, et même sans doute nécessaire, à l’élaboration des conflits revécus dans la cure. Le déplacement observé est analogue à celui qui apparaît à la période de latence : la recherche de satisfactions sexuelles directes avec les personnages parentaux est abandonnée mais s’exprime dans les jeux sexuels entre enfants ; cette transposition sur le groupe des pairs des désirs éprouvés à l’égard des parents et auxquels il a fallu renoncer est le facteur constitutif de la sexualité de groupe telle que Michel Fain et Denise Braunschweig l’ont évoquée dans l’opposition qu’ils ont établie entre Éros et Antéros. Les investissements latéraux se situeraient ainsi souvent du côté d’Antéros, de la sexualité de groupe en quête d’une autonomie pour échapper au mépris comme à la toute-puissance des parents et de l’analyste.

42En effet, il faut considérer que l’espace extra-analytique permet une forme d’emprise sur les objets qui le peuplent, alors que l’analyste échappe presque complètement à l’emprise du patient. Faute de pouvoir sur celui-ci, le patient se trouve amené à jouer, peu ou prou, à la bobine en utilisant des éléments, ou des personnes, extérieurs à l’espace de l’analyse. La jubilation du jeu de la bobine est en grande partie soutenue par l’idée d’une emprise exercée et accomplie sur l’objet qui s’est refusé, sur l’objet absent. La composante d’emprise des pulsions, telle que nous l’avons décrite ailleurs, et qui se consacre à l’appropriation de l’objet, qui cherche le pouvoir sur celui-ci, est ainsi un vecteur de la latéralisation du transfert. La question est alors celle de la satisfaction trouvée à l’exercice de cette emprise, et qui détermine la valeur constructive pour le psychisme du jeu qui s’établit, sa valeur renforçatrice pour le narcissisme du sujet, sa valeur pour les ressources auto-érotiques, au sens le plus large, que le patient a besoin de développer. La nécessité compulsive d’investissements latéraux peut témoigner au contraire d’une dépendance du sujet à des personnages extérieurs à lui, d’une difficulté à développer un plaisir au fonctionnement psychique autonome. On peut voir se développer ainsi de véritables addictions transférentielles latérales...

43Le problème prend de l’ampleur lorsque « ce n’est plus de jeu » et que le conflit se reproduit à l’identique, sans l’écart qu’introduit la symbolisation, en d’autres termes lorsque la répétition surgit telle quelle, dans l’espace extra-analytique, afin que soit préservée une relation aconflictuelle avec l’analyste : le transfert est alors clivé entre l’espace latéral et le champ analytique proprement dit, et le pouvoir analysant de la situation tend à se perdre.

INTERPRÉTATION ET TRANSFERT LATÉRAL

44Le transfert ne se ramène pas à un investissement libidinal. Il est mouvement, et c’est l’interprétation qui le fait évoluer, qui lui donne sa spécificité et le distingue d’un simple investissement amoureux. Une forme d’insécurité est provoquée par la première interprétation laquelle inaugure le transfert dans sa mobilité. L’amour pour l’analyste est décomposé, mis en pièces et en mouvement par l’interprétation, ce qui constitue une forme de trauma inaugural du processus analytique. Contre la désorganisation ainsi induite, le transfert latéral ouvre une voie parallèle qui a pour but et pour effet de freiner ou d’arrêter le mouvement : le transfert latéral tend à fixer, par rapport à l’analyste, une configuration relationnelle qui suspend ou modère le processus de la cure.

45Le transfert latéral s’oppose au transfert dans la mesure où il exporte la répétition sur un autre objet et dans un autre espace. Le transfert exprime dans la séance – hic et nunc – quelque chose qui s’est passé ailleurs et jadis – alio et quondam –, alors que le transfert latéral exprime hors de la séance – là et maintenant, illic et nunc –, sur un autre objet, le transfert opéré sur l’analyste. La dimension relationnelle apparaît alors au premier plan et rend peu lisible la dimension transférentielle proprement dite des mouvements latéralisés. Le transfert latéral, illic et nunc, cherche à éviter les excès dans le hic et nunc mais vient, d’une certaine façon, brouiller la perception du patient et celle de l’analyste qui peut y perdre son latin... La latéralisation permet au patient de ne plus « prendre à partie » l’analyste pour seulement le « prendre à témoin », pour suivre ici l’opposition proposée par Paul Israël.

46L’interprétation du transfert latéral se situe, par rapport à l’interprétation du transfert, comme un moment ou une étape. Laisser fuir l’élaboration des conflits par la « fissure » des investissements latéraux peut aboutir à vider l’analyse de tout contenu ; rapatrier ces investissements latéraux est donc, à un moment donné, théoriquement nécessaire. Par exemple, la latéralisation d’un transfert hostile sur des personnages significatifs de la vie du patient doit pouvoir être réadressée à l’analyste sous peine de laisser le patient risquer d’altérer le tissu relationnel – familial ou social – dont il a besoin.

47Il est clair que l’essentiel dépend, en très grande partie, des mouvements contre-transférentiels induits par toutes les formes d’expressions latérales du transfert ou par l’organisation d’un transfert latéral constitué très investi. L’analyste, exclu de cette relation parallèle, peut s’en accommoder trop bien ou en être, à l’inverse, beaucoup plus profondément atteint qu’il ne le pense [20].

48Cependant la fonction de régulation économique remplie par les mouvements de latéralisation doit être prise en compte. Il faut parfois non seulement admettre, mais aussi favoriser ces mouvements. La discussion classique sur le caractère nuisible ou nécessaire des interprétations extratransférentielles peut être resituée par rapport au problème économique que pose la cure et aux difficultés de sa gestion. Toute interprétation extratransférentielle favorise une forme de latéralisation de ce qui se passe par rapport à l’analyste.

49La complicité de l’analyste dans la constitution d’investissements latéraux peut donc être nécessaire et l’usage d’interprétations extratransférentielles est l’un des moyens de cette connivence, ainsi que le co-investissement avec le patient d’éléments du monde extérieur – l’esthétique de la pilosité féminine partagée entre Freud et l’Homme aux rats, par exemple. Ces moments tactiques doivent cependant rester soumis à la stratégie de la cure fondée sur l’interprétation du transfert ; autrement, une collusion séductrice peut s’installer qui rendrait l’analyse interminable faute d’avoir été commencée.


Mots-clés éditeurs : Cadre psychanalytique, Clivage du transfert, Contre-transfert, Emprise, Interprétation, Phobie, Transfert latéral, Transfert passionnel

Date de mise en ligne : 16/06/2009

https://doi.org/10.3917/rfp.733.0649