De l' « Esquisse » à la construction
- Par Maggiorino Genta
Pages 1469 à 1479
Citer cet article
- GENTA, Maggiorino,
- Genta, Maggiorino.
- Genta, M.
https://doi.org/10.3917/rfp.725.1469
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- Genta, M.
- Genta, Maggiorino.
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https://doi.org/10.3917/rfp.725.1469
Notes
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[1]
S. Freud (1895 d [1893-1895]), Études sur l’hystérie, trad. franç. A. Berman, préf. M. Bonaparte, Paris, PUF, 1967 ; GW, I.
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[2]
S. Freud (1895 d [1893-1895]), Études sur l’hystérie, op. cit., p. 42.
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[3]
Ibid., p. 216.
-
[4]
Ibid., p. 91.
-
[5]
S. Freud (1897), Lettre à Wilhem Fliess (lettre du 21 septembre 1897), Libres Cahiers pour la psychanalyse, no 6, 2002, p. 156.
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[6]
S. Freud (1915 e), L’inconscient, Métapsychologie, trad. franç. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1968 ; OCF.P, XIII, 1988, p. 205 ; GW, X.
-
[7]
A. Green (2005), Enjeux de l’interprétation : conjectures sur la construction, Psychanalyse en Europe, no 59, 99.
-
[8]
S. Freud (1895), Esquisse pour une psychologie scientifique, La naissance de la psychanalyse, Lettres à W. Fliess, Notes et plans (1887-1902), Paris, PUF, 1956, p. 329.
-
[9]
F. Ansermet, P. Magistretti (2004), À chacun son cerveau : plasticité neuronale et inconscient, Paris, Odile Jacob.
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[10]
R. Roussillon (2000), La capacité d’être seul en présence de l’analyste et l’appropriation subjective, in J. Cournut, J. Schaeffer, Pratiques de la psychanalyse, Paris, PUF, pp. 37-49.
-
[11]
M. de M’Uzan (1977), De l’art à la mort, Paris, Gallimard.
-
[12]
S. et C. Botella (2001), La figurabilité psychique, Lausanne, Delachaux & Niestlé.
-
[13]
M. Baranger, W. Baranger, L. de Urtubey (1985), La situation analytique comme champ dynamique, RFP, t. XLIX, no 6, 1543-1572.
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[14]
J. Laplanche, J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1967.
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[15]
M. Fain, Le désir de l’interprète, Paris, Aubier-Montaigne, 1982.
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[16]
R. Roussillon, La capacité d’être seul en présence de l’analyste et l’appropriation subjective, op. cit.
1Marnie est une voleuse. Rusée, elle fournit des références impeccables à ses employeurs, au-delà de tout soupçon, elle gagne avec aisance leur confiance et se fait engager comme secrétaire. Puis, à la première occasion où elle se trouve en possession d’une grosse somme d’argent, elle disparaît sans laisser de traces. Par la suite, elle change de look, teint ses cheveux, change de coiffure, d’identité même, à travers des faux papiers, présente sa candidature dans une autre entreprise et recommence... Femme séduisante, un homme la remarque, repère sa phobie du rouge, sa peur du tonnerre, s’intéresse à elle, la suit, en tombe amoureux et « de surcroît » la soigne.
2Vous aurez reconnu l’héroïne du film Pas de printemps pour Marnie d’Alfred Hitchcock. Au cours de la dernière séance-séquence, on assiste à l’abréaction, avec son effet libérateur cathartique. Marnie, confrontée à sa mère sous l’insistance de son mari-thérapeute, présente un état de régression formelle aigue, redevient enfant, retrouve son passé et remémore en détail l’événement traumatique vécu : un client de la mère prostituée, qui cherche à abuser de l’enfant qu’elle était, est frappé violemment par la mère sous le regard horrifié de l’enfant et est tué dans un bain de sang.
3Voilà le sens dévoilé de la phobie du rouge ! Un coup de tonnerre retentit en même temps. Tout s’explique ! L’argent que Marnie continuait à voler compulsivement était destiné à entretenir sa mère, qui vivait désormais dans l’indigence... Tout trouve son sens, car l’éclairage des souvenirs retrouvés et devenus dicibles, « mis en mots », a permis d’accomplir un travail de traduction des symptômes incompréhensibles, en dévoilant leurs sens. Marnie en sera instantanément guérie !
4Freud note, dès 1895 : « C’est dans le langage que l’homme trouve un substitut à l’acte, substitut grâce auquel l’affect peut être abréagi presque de la même manière. » [1]
5Chef-d’œuvre du maître du suspense, il ne s’agit certes que d’un film, mais qui pourrait faire penser à la culture psychanalytique en vigueur dans les années 1960. Ici le modèle théorique sous-jacent est le modèle du rêve, le modèle de l’interprétation-traduction, le modèle de L’interprétation des rêves inhérent à la première topique, qui implique accomplir à rebours le chemin parcouru par le travail du rêve, qui a transformé le contenu latent en contenu manifeste.
6Tout au long de son œuvre, Freud vise la remémoration de l’histoire, pour comprendre et soigner ses patients. Dans ce modèle, le modèle du rêve, le contenu latent du rêve contient l’histoire du sujet, une mise en représentation de celle-ci, susceptible d’être dévoilée à travers l’interprétation et la prise de conscience qui va suivre. Voici l’une des idées géniales et innovatrices de la pensée freudienne : la souffrance psychique du sujet n’est pas le fruit d’une simple diathèse héréditaire à la Charcot, ou d’un rétrécissement du champ de la conscience à la Janet. Elle est liée à l’histoire que le sujet a connue. L’hystérique souffre de réminiscences : Freud l’affirme dès 1895 et il le redira tout au long de son parcours, jusqu’en 1937 dans « Constructions en analyse ».
DU PREMIER FREUD A L’INTERPRETATION
7Chez Freud, on peut schématiser que sur le plan théorique nous partons de l’Œdipe pour aboutir au narcissisme, alors que parallèlement sur le plan technique nous passons de l’interprétation à la construction, dès que l’interprétation s’attaque aux positions prégénitales et narcissiques. Sans doute, de L’interprétation des rêves (1900) à « Constructions en analyse » (1937), trouve-t-on toute l’histoire de la pensée de Freud.
8Mais, d’abord, voyons comment Freud en arrive-t-il à l’interprétation, en partant de l’hypnose. Au départ, Freud hypnotise ses patients : c’est la « préhistoire » de la psychanalyse ; il n’y a ni cadre ni interprétation. Il n’y a que la « suggestion » ; sous hypnose, il fait parler ses patients de leurs symptômes et de leurs souvenirs traumatiques. Mais l’hypnose ne donne pas de résultats durables et la suggestion a le grand désavantage de ne pouvoir être dosée, comme il l’explique lui-même dans son autobiographie. Avec Breuer, il développe alors une nouvelle technique : la méthode cathartique, qu’il préfère plus tard appeler analytique.
9Breuer s’était aperçu que certains troubles de sa patiente Bertha Pappenheim, mieux connue sous le nom d’Anna O., disparaissaient lorsque la jeune femme lui rapportait en détail le souvenir de leur première apparition, survenue suite à la maladie pulmonaire du père adoré et principalement suite au décès de celui-ci. L’évocation du souvenir de l’apparition des symptômes déclenchait un état émotionnel libérateur très vif et la disparition des symptômes... Comme chez Marnie... Il ne s’agit plus d’un ordre suggéré par le médecin, comme dans l’hypnose. De plus, comme beaucoup de névrosés ne pouvaient accéder à l’hypnose, la méthode cathartique devint préférable, car applicable à un grand nombre de personnes.
10Il faut abandonner le travail per via di porre, à la manière du peintre, pour accomplir celui per via di levare, tel le sculpteur, comme dira Freud, en paraphrasant Léonard de Vinci. Même à travers l’hypnose, il ne s’agira plus de provoquer la suppression des symptômes, mais d’induire la remémoration et de retrouver les expériences sous-jacentes des symptômes.
11Nous savons que le cas d’Anna O. deviendra fondateur pour la psychanalyse, aussi parce que, contrairement à Breuer, Freud poursuivit l’idée que la sexualité jouait un rôle étiologique dans la névrose. Breuer avait eu tendance à laisser dans l’ombre le fait que sa patiente avait développé ce qu’aujourd’hui on appellerait un transfert passionnel-érotique. Du reste, c’est lorsque Breuer décida de mettre un terme à ce traitement, ceci pour calmer la jalousie de sa femme, qu’Anna O. le fit appeler un soir chez elle, ayant développé une spectaculaire crise hystérique, qui mettait en scène un accouchement, l’aboutissement de la grossesse fantasmatique qu’elle avait développée silencieusement en réponse aux interventions de son thérapeute...
12Freud, qui avait été très intéressé par les observations de Breuer, procédait à cette époque en s’aidant d’une légère pression de sa main sur le front du patient, avec l’assurance que les souvenirs reviendraient à la surface. Le thérapeute avait ainsi une attitude très active.
13À travers une lecture rapide des Études sur l’hystérie (1895), au-delà de l’intérêt général de ces cas cliniques, j’aimerais souligner deux points importants.
14Le premier est l’apparition de l’association libre, lorsque Mme Emmy von N., irritée par les questions de Freud, lui demande de ne pas l’interrompre sans cesse, lui disant : « Laissez-moi raconter ce que j’ai à dire... ! » Freud commente, dans son écrit : « C’est comme si la patiente s’était approprié ma manière de procéder, en laissant aller son discours de manière spontanée... » [2] Avec la technique de l’association libre, l’élaboration psychique, la perlaboration et ensuite la capacité de symbolisation prennent progressivement plus d’importance que la simple abréaction.
15Le second est la première confrontation à la résistance. Par exemple, avec « Miss Lucy R... », la jeune gouvernante anglaise, prise en traitement pendant neuf semaines, dès décembre 1892 ; après avoir tenté vainement d’utiliser l’hypnose, Freud essaie à nouveau la méthode des « associations libres ». Il avait déjà renoncé à l’hypnose proprement dite, mais pas vraiment à la suggestion, ayant recours à l’artifice technique de la pression de la main, pour encourager son patient à retrouver le souvenir oublié. Mais cela demandait beaucoup d’effort et il écrit, dans « Psychothérapie de l’hystérie » (1895) : « [...] avec mon travail je devais surmonter chez le patient une force psychique qui s’opposait au fait que les représentations pathogènes deviennent conscientes... J’ai eu l’idée qu’il pouvait s’agir de la même force psychique qui avait provoqué la genèse du symptôme hystérique. » [3] La notion de résistance était née – et, avec elle, l’idée de renoncer d’autant plus à l’hypnose et à la suggestion. Freud y verra en outre un signe de l’existence du refoulement, en élaborant l’hypothèse que c’est la même force qui s’oppose à la guérison et à la remémoration.
16Mais cela ne sera, bien entendu, qu’après l’élaboration de la deuxième topique, dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), que Freud fera la distinction entre les résistances du Moi (refoulement, résistance du transfert et bénéfices secondaires de la maladie), du Sur-moi (à travers le besoin de punition) et du Ça (à travers la compulsion de répétition), cette dernière résistance impliquera sur le plan technique le recours à un travail de construction.
17À travers le cas de Miss Lucy R..., Freud élabore aussi sa conception de cette époque du traumatisme ; je cite : « Le moment vraiment traumatique est celui au cours duquel le Moi est soumis à une contradiction et met de côté la représentation incompatible avec la conscience... Celle-ci ne disparaît pas pour autant, elle est repoussée dans l’inconscient... » [4] Le but de la thérapie pour ce cas aura été de « faire en sorte que le groupe psychique séparé rejoigne la conscience du Moi ». La première formulation de Freud quant au but de l’analyse, c’est-à-dire « rendre conscient l’inconscient », est déjà ébauchée ici.
18Pour le moment, il n’interprète pas encore ; il cherche à retrouver les souvenirs oubliés, pour re-établir une circulation entre le système-conscient et le système-inconscient. À ce moment de l’élaboration théorique, l’étiologie des névroses est d’origine sexuelle et due à un traumatisme réel, de nature sexuelle ! Pour guérir, il s’agit de retrouver le souvenir oublié, refoulé, de l’événement traumatique réel survenu dans le passé.
19En poursuivant cette exploration de la pensée freudienne à ses débuts, on peut noter que dans la lettre 52 (lettre à Fliess du 6 décembre 1896), Freud emploie le mot « traduction » pour désigner le mode de construction de l’appareil psychique et sa différenciation en Inconscient, Préconscient et Conscient.
20Dans ce texte, après avoir confié à Fliess qu’il est « mort de fatigue après dix heures de travail et après avoir gagné ce dont il a besoin », Freud lui expose les derniers détails sur ses spéculations. J’aimerais ici aussi en relever deux points, où l’on peut voir en germe les développements théoriques qui conduiront à l’interprétation d’abord et à la construction ensuite.
21Le premier est que l’interprétation doit « traduire » la représentation de choses refoulées en représentation de mots, là où le refoulement a commis une erreur de traduction. Freud dit ici : « C’est le défaut de traduction que nous appelons, en clinique, refoulement ! » [5] Il en fait une première théorie du refoulement : l’inconscient existe ainsi par un défaut de traduction, pour éviter le déplaisir. Le terme de « refoulement » est employé pour désigner le sort des représentations coupées de la conscience, qui constituent le noyau des « groupes psychiques séparés », et la théorie du refoulement deviendra la pierre d’angle sur quoi repose tout l’édifice de la psychanalyse. Cette conception sera reprise jusqu’en 1915, dans le texte consacré au refoulement, où Freud dit : « Son essence ne consiste que dans le fait d’écarter et de maintenir à distance du conscient. » [6] Puisque par ce défaut de traduction une représentation incompatible avec la conscience est repoussée dans l’inconscient, l’interprétation aura dès lors le but de « traduire », corriger ce défaut de traduction, pour rendre l’inconscient compréhensible, pour réduire cet écart entre l’inconscient et le conscient. L’interprète est aussi celui qui traduit une langue dans une autre, en permettant la communication entre deux sujets aux codes linguistiques différents ; l’analyste, à travers cette traduction de la représentation de chose en représentation de mots, permet la découverte d’une histoire, en re-établissant une communication du sujet avec lui-même : c’est le retour sur soi par le détour de l’autre semblable, comme l’écrit Green [7].
22Le second point est que, dans ce même texte, Freud reprend, avec d’autres mots, ce qu’il avait décrit dans l’« Esquisse » – à savoir l’existence des neurones oméga (en minuscule, la lettre oméga ressemble à la lettre w, w pour Warhnehmung, « perception »). Les neurones oméga désignent les neurones perceptifs – neurones où apparaissent les perceptions – mais qui ne conservent aucune trace de l’événement. Freud dit, dans l’« Esquisse » : « Ils se comportent comme des organes de perception, et nous ne saurons y situer la mémoire. » [8] Mémoire et perception y sont distinctes.
23Nous pouvons supposer que Freud, neurologue, serait très intéressé par les découvertes actuelles des neurosciences, en ce qui concerne le fonctionnement de la mémoire et en particulier le fait qu’il est actuellement prouvé que la trace perceptive est soumise à une constante transformation [9].
24Mais revenons à la lettre 52. Dans ce même texte, Freud parle des fueros, des « traces survécues du passé », ce quelque chose de plus inconscient que l’inconscient lui-même, du moins plus inconscient que celui de la première topique. Ce type de trace perceptive sera au centre du travail de la construction, car dans ce cas le premier travail de traduction, le travail de liaison primaire, comme le définit Roussillon [10], celui de la perception à la représentation de chose, n’a pas eu lieu. Cet inconscient-là échappe à l’interprétation classique, à un simple travail de traduction. Une insuffisance au niveau de la liaison primaire rendra nécessaire un travail de construction, avec une participation active de l’analyste. Mais il faudra attendre une quarantaine d’années avant que cela ne soit théorisé.
25On peut citer à ce propos des travaux bien connus dans la psychanalyse contemporaine, comme ceux de Michel de M’Uzan [11] avec le concept de « chimère », le travail sur la « figurabilité » des Botella [12], ou encore, plus ancienne, la conceptualisation de « champ psychanalytique » des Baranger [13], qui soulignent l’importance du fonctionnement psychique de l’analyste dans les possibilités transformationnelles qui émergent de l’interprétation.
26Le 21 septembre 1897, dans sa fameuse lettre à Fliess, Freud écrit : « Je ne crois plus à ma neurotica ! » Il doute que des actes pervers de séduction envers des enfants se produisent si fréquemment. Il doit s’agir du produit de l’imaginaire de ses patients. On parlera du « tournant de 1897 ». Pour produire une névrose, le seul phantasme suffira. Il s’agit d’un pas très important dans le développement de la théorie. Le rôle de la sexualité infantile, et donc du pulsionnel, prend progressivement son importance, à la défaveur du rôle de l’objet. À partir de ce moment, toute la théorie se concentre essentiellement soit sur le modèle de la névrose, soit sur le conflit névrotique. Le lien entre représentation de chose et représentation de mots est ici bien établi et implicite.
27Mais il ne faut pas oublier que Freud n’a jamais cessé de soutenir l’importance des scènes de séduction réelle vécues par les enfants. Il continuera à chercher derrière le phantasme ce qui a pu l’engendrer dans la réalité vécue, comme chez l’Homme aux loups. Jacques Press souligne dans son rapport ces deux mouvements contradictoires dans la démarche freudienne, à travers la formule : « Oui, l’origine est inaccessible, mais je la trouverai quand même ! »
28Dès la naissance de la psychanalyse en 1893, dès l’affirmation dans la « Communication préliminaire » de la présence dans le psychisme de « groupes psychiques séparés de la conscience », l’existence de l’inconscient, il fallait chercher une preuve irréfutable de celle-ci. Freud la trouvera rapidement à travers le rêve ; son interprétation deviendra la voie royale pour l’atteindre. Il s’agira à travers l’interprétation de révéler le contenu latent du rêve. Analyser un rêve reviendrait à un travail d’assemblage des pièces d’un puzzle. Le rêve-modèle par excellence est celui de l’injection faite à Irma qui est interprété entièrement, traduit dans tous ces détails, sans laisser de zones d’ombre. Mais là aussi, progressivement, Freud laisse entrevoir un état de tension entre l’analyse « chimique » des rêves et leur côté parfois intraduisible. Il appellera celui-ci l’ombilic du rêve. La place tellement prépondérante prise par la sexualité, dans les théories de Freud, a suscité à l’époque les réactions négatives que l’on sait, non seulement dans le grand public, mais aussi dans les milieux scientifiques.
29À travers la Psychopathologie de la vie quotidienne et Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905), ouvrages qui rencontrent un accueil très favorable, Freud pourra prendre en compte d’autres manifestations de l’inconscient, présenter un inconscient plus acceptable, moins dangereux ; il rapproche ainsi le névrosé du bien-portant.
30Les rêves et les lapsus sont les « symptômes » du bien-portant, porteurs eux aussi d’un sens, que l’on peut parfois facilement interpréter. Le modèle du rêve trouve progressivement toute sa force. Se développe ainsi l’idée que l’interprétation consiste à dévoiler le sens latent non seulement du contenu manifeste d’un rêve, mais aussi d’un lapsus, d’un oubli, d’un acte manqué et, enfin, du discours et même des agirs du patient.
DU DERNIER FREUD A LA CONSTRUCTION
31L’analyse est une cure de parole et se fonde par définition sur l’échange de paroles. La règle fondamentale elle-même instaure ce primat du langage, sur toute autre forme de communication. L’interprétation devient l’outil langagier de base, qui, comme il est défini par Laplanche et Pontalis [14], est porteuse de sens, visant à faire accéder le sujet au sens latent, à rendre conscient l’inconscient. Il s’agit du modèle représentatif de la première topique et reste le garant de la spécificité de la psychanalyse.
32Nous savons que jusqu’aux années 1980 la pratique de la psychanalyse sera essentiellement basée sur l’interprétation. La construction ne semble avoir été prise en compte que beaucoup plus tard, du moins dans le monde psychanalytique francophone, peut-être aussi en fonction de la traduction tardive en français des derniers textes freudiens.
33L’interprétation deviendra la clef de voûte de toute la psychanalyse, essence même de l’intervention thérapeutique de l’analyste, travail conçu comme un travail de « traduction » de la part de celui-ci, sans qu’il n’ait à sortir de sa position de miroir neutre. En accord avec l’énonciation que Michel Fain [15] en fera, l’interprétation idéale deviendra à l’extrême « celle que l’analysant aura réussi à se donner à lui-même, en la formulant à haute voix en présence de son analyste silencieux, qui aura permis, par sa technique, l’éclosion de ce processus » ! Nous sommes bien loin de la participation active de l’analyste dont il sera question à propos de la construction.
34Dans la perspective du modèle du rêve, il s’agit d’interpréter un contenu psychique latent, déjà symbolisé, en quelque sorte « en attente de révélation ». Comme le relève Roussillon [16], ce modèle de l’interprétation donne pour implicite l’existence d’un sens « déjà là », bien que maintenu inconscient par le refoulement. Une fois le sens caché dévoilé, une fois la « prise de conscience » advenue, le sujet pourra choisir et réorganiser son économie pulsionnelle. Dans cette conception, l’analyste peut se limiter à être « miroir » de l’analysant, comme Freud le prescrit dans son écrit technique de 1912. Mais ensuite, dès 1914, avec « Remémoration, répétition, perlaboration », Freud constate que le souvenir ne vient pas nécessairement à la mémoire, il est « agi dans le transfert ». À la place du souvenir, il y a l’« acte dans le transfert ». L’absence de souvenir sera résolue alors à travers un artifice technique : la « construction ». Le modèle du rêve trouve sa limite aussi lorsque l’économie du sujet est imprégnée de narcissisme et ses capacités de symbolisation sont en souffrance. Autrement dit, si la prise de conscience ne suffit pas, c’est que justement le sens n’est pas toujours là, déjà construit et en attente de révélation.
35Pour la mise en sens et la symbolisation, le rôle de l’objet devient alors essentiel ; le rôle de l’objet historique et de l’analyste, objet de transfert. L’analyste ne peut plus simplement être « miroir » de l’autre, ou « chirurgien » anaffectif, il se retrouve impliqué dans une relation intersubjective. L’axiome « Je le pansais, Dieu le guérit » ne suffit plus.
36Nous nous trouvons ici dans le modèle du traumatisme que l’on peut mettre en relation avec le dernier Freud, plus proche de Ferenczi, modèle contenu en germe dans « Constructions en analyse » et issu de la deuxième topique, car l’économie de la compulsion à répéter implique un échec d’élaboration. Dans ce cas, la séquence interprétation-prise de conscience n’est pas suffisamment opérante, par une simple levée du refoulement ; c’est le traumatisme et ses séquelles qui sont au centre du problème. Ici, le lien entre représentation de chose et représentation de mots n’est pas garanti, la liaison primaire elle-même parfois non plus, celle entre la trace mnésique et la représentation de chose. L’analyste est ainsi appelé à faire preuve de créativité et à jouer activement un rôle de transformation ou de construction.
37L’objet historique n’a pas renvoyé un regard permettant la subjectivation, c’est son « ombre qui tombe sur le Moi », pour reprendre la métaphore freudienne, ombre dont le Moi s’approprie, en s’aliénant de lui-même. Nous nous retrouvons ainsi dans le domaine de la souffrance narcissique. Si l’interprétation peut suffire lorsque le sens est constitué, il faut un travail de construction ou de reconstruction lorsque la symbolisation est restée insuffisante. Et en effet, après la découverte du transfert, c’est-à-dire la prise en compte de l’objet et indirectement du contre-transfert, après l’« Introduction au narcissisme » (1914) et la découverte de la compulsion à répéter au-delà du principe de plaisir (1920), Freud aboutit à la deuxième topique et préconise : « Wo Es war, soll Ich werden » (1933). Il s’agit alors d’accomplir un travail de transformation au niveau du Moi, car celui-ci est censé s’approprier du Ça, du pulsionnel qui le constitue, s’approprier de la « matière première psychique » pour devenir sujet de lui-même. Ici la représentation n’est pas garantie, la remémoration rencontre d’énormes obstacles et l’agir lui est préféré.
38Le « tournant de 1920 » inclut de manière incontournable cette attitude technique différente de la part de l’analyste : la « construction », définie explicitement dans « Constructions en analyse » (1937). Dans ce type de travail, l’analyse du transfert doit s’appuyer sur l’analyse du contre-transfert, ceci précisément dans la mesure où l’intrapsychique doit trouver son contrepoint dans l’intersubjectif, dans l’intrapsychique de l’autre. C’est le travail, en quelque sorte, per via di porre, comme celui du peintre, qui revient en force, vingt ans après avoir été banni, lorsqu’il s’agissait d’assurer une spécificité à la naissante psychanalyse, vis-à-vis des thérapies hypnotico-suggestives.
POUR CONCLURE, UNE BREVE SEQUENCE CLINIQUE
39Si le cas de Marnie d’Hitchcock peut être pris comme exemple du « modèle du rêve », le cas d’Amélie, qui va suivre, pourrait être considéré comme un exemple du « modèle du traumatisme ». Ici, une intervention interprétative de l’analyste dans un style psychodramatique débouche associativement sur un travail de construction.
40Fille illégitime, Amélie vient depuis de nombreuses années me dire, deux fois par semaine, après un voyage en train de plus d’une heure, que c’est inutile qu’elle vienne, car de toute façon je ne peux rien pour elle, rien ne pourra changer dans sa vie, et cela déjà pratiquement depuis la première séance... L’une de ses préoccupations majeures avec moi était la crainte de devenir ennuyeuse, à travers son récit plaintif et répétitif. En fait, elle ne l’a jamais été. Sa plainte centrale est une souffrance narcissique fondamentale, exacerbée par l’attitude souvent subtilement disqualifiante de sa mère, précocement endeuillée par le décès de son mari quand Amélie était en bas âge, et vivant depuis avec elle dans une atmosphère mélancolique. L’Amélie active et très prisée dans le milieu bancaire où elle occupe brillamment un poste de cadre contraste avec l’Amélie rétrécie et en retrait de sa vie affective, extrêmement inquiète face à tout engagement sentimental.
41De manière générale, Amélie se montre très irritée contre elle-même par cet attachement violent à mon égard, qu’elle ne cesse de tourner en dérision ; la « petite en elle » comme elle l’appelle, qui la contraint à venir à ces séances si régulièrement, malgré le fait que, comme elle me le rappelle souvent, elles soient inutiles.
42Dans la séquence que je relate, son irritation est d’autant plus chargée et imprégnée de honte, que, comme nous sommes proches d’une période de vacances, elle se trouve en séjour dans son chalet à la montagne et doit faire un trajet encore plus long et compliqué pour se rendre à mon cabinet.
43« C’est tellement ridicule ! », ne cesse-t-elle de répéter, au cours de la séance. À un moment donné, elle s’exclame, avec emportement : « Il faudrait tuer cette petite ! »
44J’interviens : « Mais qui dit ça ? », puis je reprends ces propres mots : « Il faudrait tuer cette petite ?... C’est peut-être justement ce que la petite a entendu dire, d’une certaine façon par les adultes qui l’entouraient à l’époque... Elle était tellement de trop... »
45Amélie reste muette, comme sidérée, émue, des larmes lui coulent des yeux en silence... Elle évoque le souvenir d’une confidence que sa mère lui aurait fait un jour au sujet des doutes qu’elle avait eus quant au maintien de cette grossesse non désirée.
Mots-clés éditeurs : Construction, Interprétation, Modèle du rêve, Modèle du traumatisme
Date de mise en ligne : 02/12/2008
https://doi.org/10.3917/rfp.725.1469