Article de revue

À propos de la mort d'un cadet... nommé Julius

Pages 399 à 407

Citer cet article


  • Ksensée, A.
(2008). À propos de la mort d'un cadet... nommé Julius. Revue française de psychanalyse, . 72(2), 399-407. https://doi.org/10.3917/rfp.722.0399.

  • Ksensée, Alain.
« À propos de la mort d'un cadet... nommé Julius ». Revue française de psychanalyse, 2008/2 Vol. 72, 2008. p.399-407. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2008-2-page-399?lang=fr.

  • KSENSÉE, Alain,
2008. À propos de la mort d'un cadet... nommé Julius. Revue française de psychanalyse, 2008/2 Vol. 72, p.399-407. DOI : 10.3917/rfp.722.0399. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2008-2-page-399?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.722.0399


Notes

  • [1]
    Il n’est pas indifférent d’observer que c’est seulement dans l’édition complète et récente de la correspondance de Freud qu’une note souligne cette erreur.
  • [2]
    L’âge de 3 ans n’étant évidemment qu’une référence relative...
  • [3]
    Cette dimension narcissique de la satisfaction pulsionnelle a été soulignée par Béla Grunberger dans son œuvre. F. Dolto a, quant à elle, insisté sur les enjeux de cette identification mais sans la situer clairement entre le narcissisme et les pulsions.

1La mort d’un enfant, durant les mois qui suivent sa naissance, alors que son frère ou sa sœur est encore un « aîné bébé », crée une conjoncture qui contient en « germe » tous les ingrédients susceptibles d’inscrire au cœur du fonctionnement mental la pesée permanente d’un traumatisme. L’approche psychanalytique de ce « drame » a pratiquement toujours été fondée sur le travail du deuil. En effet, ce travail, sa possibilité, quelquefois son impossibilité, se révèlent dans la cure psychanalytique et dans ses conclusions théorico-cliniques comme décisives et riches de réflexions.

2Je souhaiterais adopter un autre éclairage qui ne diminue en rien l’importance des problèmes liés à un deuil d’un être jamais connu, à un âge où le sujet n’a pas encore à sa disposition les mots pour « le » dire.

3Cette réflexion me conduira à montrer combien le refoulé du matériel infantile de l’aîné bébé en relation avec la mort du bébé cadet participe à la découverte par Freud du complexe d’Œdipe. Cette particularité est d’emblée soulignée par les rédacteurs de l’argument du thème proposé par le présent numéro de la revue. Mais il me semble nécessaire tout d’abord de dissiper un éventuel malentendu. Il n’est, bien entendu, pas dans mes intentions d’ « analyser » ce qui est impossible – à savoir, analyser Freud. Je guiderais ma réflexion en m’appuyant sur ce que Freud nous confie de son propre refoulé infantile, dans le cheminement même qui va le conduire à préciser, dans sa lettre du 15 octobre 1897, la découverte du complexe d’Œdipe : « Il ne m’est venu à l’esprit qu’une seule idée ayant une valeur générale. J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants. » Freud nous laisse comprendre très souvent ses hésitations, entrevoir la part la plus discrète de son refoulé infantile, pressentir certains aspects de sa réalité psychique, lorsqu’il tente d’introduire un nouveau concept ou une nouvelle hypothèse. Cette démarche me semble constante tout au long de son œuvre.

4Le 31 août 1898, il évoque un incident psychique proche du célèbre Signorelli : « J’ai enfin saisi une petite chose que je supposais depuis longtemps. Tu connais le cas où un nom vous échappe et où se glisse à la place d’une partie d’un autre nom (...) l’homme s’appelle Julius Mosen, Julius ne m’avait pas échappé. » Freud introduit alors le fonctionnement psychique à l’origine d’un tel « oubli », mécanisme qu’il développera réellement, ultérieurement. Il n’est pas indifférent d’observer que c’est seulement dans la plus récente édition des Lettres à Wilhelm Fliess qu’il est précisé, en note de bas de page : « Julius était le prénom du premier frère cadet de Freud, mort à l’âge de 6 mois en 1858. Cf. lettre 141. »

5Cette lettre 141, du 3 octobre 1897, est en continuité avec celle du 21 septembre 1897 où Freud livre à Fliess : « Le grand secret qui, au cours des derniers mois, s’est lentement fait jour (...) je ne crois plus en ma neurotica », qu’il termine non sans exprimer sa déception en se référant à Hamlet : « Je continue ma lettre par des variations sur les paroles d’Hamlet : to be in readness. Garder sa sérénité, tout est là. »

6Dans sa lettre du 3 octobre 1897, donc, Freud confie à son ami Fliess un rêve en lien avec la découverte de son propre complexe d’Œdipe. Il en vient à remarquer l’importance du décès d’un frère cadet à l’âge de 8 mois prénommé Julius alors qu’il n’avait lui-même que 19 mois.

7Freud reconnaît ses sentiments de jalousie envers ce jeune frère, non sans remarquer l’attirance qu’il ressentit pour sa mère lors d’un voyage où il l’avait vue nue :

« Tout me fait croire aussi que la naissance d’un frère d’un an plus jeune que moi avait suscité en moi de méchants souhaits et une véritable jalousie enfantine et que sa mort (survenue quelques mois plus tard) avait laissé en moi le germe d’un remord. Je sais aussi depuis longtemps que le complice de mes méfaits – entre 1 an et 2 ans – fut un de mes neveux, mon aîné de un an (...). Il me semble aussi que nous avons parfois traité avec cruauté ma nièce d’un an plus jeune. Ce neveu et ce frère cadet ont déterminé le caractère névrotique mais aussi l’intensité de toutes mes amitiés. »

8La lettre suivante est la célèbre lettre du 15 octobre 1897 dont nous avons cité d’emblée un court passage où Freud explicite sa découverte :

« S’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les objections rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’ŒDIPE-ROI. On comprend aussi pourquoi tous les drames les plus récents de la destinée devaient misérablement échouer. Nos sentiments se révoltent contre tout destin individuel arbitraire tel qu’il se trouve exposé dans l’Aïeule, etc. Mais la légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel. »

9Et Freud poursuit par ce qui est capital pour notre propos : « Mais ne trouverait-on pas dans l’histoire d’Hamlet des faits analogues ? »

10Le héros de Shakespeare apparaît comme la seconde figure dramatique, constamment liée par Freud à celle d’Œdipe-Roi. E. Jones et Freud ont montré de manière aisée et brillante les raisons pour lesquelles Hamlet est gouverné, habité par le complexe d’Œdipe : il l’empêche d’agir et de venger son père, assassiné par son oncle – le frère de son père – devenu le roi Claudius qui prend ainsi de façon illégitime sa succession.

11Le père d’Hamlet, lui, réclame vengeance, se manifestant au personnage sous la forme d’un spectre. Plus tard, Freud écrit, à ce propos :

« Hamlet est en effet placé devant la tâche de punir sur la personne d’un autre les deux actes qui constituent le contenu du complexe d’Œdipe. Alors s’éveille son propre sentiment de culpabilité, qui retient son bras et le paralyse (...) car le Prince échoue précisément lorsque la tâche consiste à punir, sur la personne d’un autre, ce qui se laisse exactement recouvrir par le contenu de ses propres désirs œdipiens. »

12Nous observerons avec Freud combien, dans la tragédie, Hamlet se révélera capable de prendre des décisions et de tuer ses deux propres courtisans, Rosencrantz et Guldenstern, envoyés comme espions par Claudius, qui veut ainsi le distraire de ses nouvelles noces avec sa mère. Alors Hamlet attente à la vie du Premier ministre du nouveau roi Claudius, POLONius.

13Si nous soulignons ce nom, c’est que Freud ici commet une bévue. Hamlet est capable d’action, observe-t-il, lorsqu’il n’est pas emprisonné par son complexe d’Œdipe : « Lui qui n’a aucun scrupule à envoyer ses courtisans à la mort et qui n’hésite pas une seconde à tuer Laërte. » [1]

14Cette partie de la lettre a, bien évidemment, retenu l’attention de toutes les générations de psychanalystes. Mais étant précédée par cette découverte fondamentale, le complexe d’Œdipe, l’erreur de Freud paraît alors avoir bien peu d’importance.

15Certes, Hamlet tue volontairement Polonius, mais ce n’est qu’involontairement qu’il tue Laërte, fils du chambellan défunt. Hamlet n’éprouve que de tendres sentiments pour Laërte, et si ce dernier succombe dans la scène finale sous le coup mortel de Hamlet, c’est en raison d’une machination du roi Claudius. Ce roi est un usurpateur qui, par cette manœuvre, véritable forfaiture, veut aveugler notre héros sur le fratricide qu’il a perpétré envers son père.

16Et Jean Starobinski de s’interroger : « Pour quelles raisons, écrivant à Fliess, Freud prête-t-il l’intention délibérée de fratricide ? (...) Ou bien par un lapsus singulier le nom de Laërte se serait-il glissé ici à la place de Polonius. » Ce lapsus confondant Polonius et Laërte a bien un sens. Où prend-il racine ? Il suffit de revenir aux lettres de Freud à Fliess pour éclairer cette erreur de Freud.

17Le début de la célèbre lettre (du 15 octobre) où Freud affirme l’importance du complexe d’Œdipe est précédée par une sorte d’introduction. Poursuivant alors son auto-analyse à travers ses rêves, il reprend le rêve mentionné précédemment (le 3 octobre) où précisément apparaît Julius : Julius, son premier frère cadet. D’entrée de jeu, dans celle du 15 octobre, Freud poursuit, avant d’aborder son propre complexe d’Œdipe, l’élucidation de son rêve où il se représente enfant en train de donner de l’argent à une nourrice qui volait et qui a été mise à la porte par la mère. Or ce rêve ne peut être compris sans l’absence de sa mère due à une nouvelle maternité : la naissance d’une sœur cadette, Anna, qui naquit mois pour mois un an après son petit frère Julius, depuis lors décédé.

18La suite de l’auto-analyse révèle que son frère aîné fut obligé d’ouvrir un coffre pour rassurer Sigmund qui hurlait parce que sa mère était absente. Le coffre représente par le jeu des connexions associatives la grossesse maternelle, ce que l’auteur du rêve nous confiera quelques années plus tard !

19Ainsi, lors de la découverte de son complexe d’Œdipe personnel, Sigmund Freud rencontre la mort de son frère Julius. Et de déplacer, par un glissement qui constitue un lapsus, le nom de Julius sur Laërte et de confondre ce dernier avec Polonius, puisque ce n’est qu’involontairement qu’Hamlet tue Laërte, alors qu’il est au contraire en pleine conscience de son acte lorsqu’il tue Polonius.

20Quelle importance faut-il accorder à la mort d’un « bébé » cadet pour le fonctionnement mental de son aîné « bébé » devenu un adulte ? Ce sont ces interrogations qui se sont imposées à moi à la relecture de ces lettres comme à la présence dans la vie de certains patients d’une telle conjoncture.

21Les données concernant la mère, la grossesse et la servante sont plus simples à comprendre. Les élucidations ultérieures de Freud lui-même sur la séduction maternelle, la signification du « coffre » et le mécanisme du lapsus permettent à toute une réflexion de se développer en terrain connu et certain. Il est tentant de prendre la voie de la psychanalyse appliquée et de se servir de la façon dont Freud interprète la tragédie du roi Œdipe et celle d’Hamlet. Ainsi, certains auteurs proposent des interprétations différentes. La tragédie d’Hamlet ne peut se concevoir uniquement en référence au complexe d’Œdipe, affirment-ils. La problématique névrotique, personnelle, de Freud l’aurait empêché de donner toute son ampleur à la période pré-œdipienne. D’une manière générale, ces considérations s’attachent finalement à la personnalité de Freud.

22Ce mode d’approche présente l’inconvénient de ne pas tenir compte d’une époque où le dispositif psychanalytique n’existait pas ! Il s’ensuit, à l’exception d’André Green dans son Hamlet et Hamlet, une série d’affirmations concernant la « cécité » du fondateur de la psychanalyse. Dès 1898, l’importance du décès de son premier cadet, comme nous l’avons souligné, ne lui avait pas échappé à propos de l’oubli du nom d’un auteur, Julius Mosen, dont le prénom était celui de son « bébé-cadet » décédé : Julius !

23Il serait possible de proposer une lecture de la pièce de Hamlet où la dimension traumatique de la psyché du héros serait évidente. Mais, avec différents auteurs, nous manquerions l’essentiel. Il me semble en effet bien plus intéressant de mettre le propos de Freud et son lapsus en perspective avec ses découvertes ultérieures.

24Les travaux de Freud sur le traumatisme, son « Au-delà du principe de plaisir », nos avancées cliniques et théoriques sur les personnalités narcissiques me conduisent à une autre façon d’aborder ce lapsus.

25Le remord en « germe » de Freud serait l’expression d’une conjoncture traumatique venant en quelque sorte redoubler l’intensité de la situation œdipienne classique. De fait, le traumatisme est ici peu développé. Il est réduit à une simple méprise, c’est-à-dire à la réintroduction d’un déplacement sémantique, déplacement qui conduit Freud à confondre Polonius et Laërte. La noblesse du refoulement est à l’œuvre, le déplacement psychique conséquent, et l’activité symbolique importante.

26Tentons d’aborder la clinique proprement dite. Il ne m’est pas possible, pour des raisons déontologiques que l’on comprendra, de proposer la clinique d’une analyse. Je me contenterai de livrer quelques paroles de patients (transformées dans leur forme). J’utiliserai les observations que j’ai pu faire de petits-enfants de mes amis devenus grands-parents, comme certains souvenirs de ma pratique psychothérapique avec de jeunes enfants.

27Ernest Jones fut l’un des premiers de sa génération analytique à remarquer à propos de la prime enfance, c’est-à-dire à partir de la période précédant les 3 ans, que, « parallèlement aux attitudes paisibles d’amour et de satisfaction, on trouve toujours à l’œuvre chez l’enfant des processus qui témoignent des aspects les plus primitifs de la vie sauvage ». La simple observation nous montre le déploiement de ces pensées sauvages lors de la naissance d’un cadet.

28Un aîné, au cours d’une structuration œdipienne en voie d’élaboration, formule ainsi ses vœux destructifs à l’égard de son puîné. Nicolas a un peu plus de 3 ans lorsque sa grand-mère, sa petite sœur Amélie de 3 mois dans ses bras, vient le chercher à la sortie de son école.

29Une fois qu’ils sont arrivés au seuil de l’appartement, une discussion débute :

30NICOLAS : Tu sais, Mémé, on va abandonner Amélie dans la forêt...

31MEME : Mais il y a des loups dans la forêt [Nicolas a délicieusement peur des loups].

32NICOLAS : Elle sait pas, Mémé, c’est pas grave...

33D’une manière générale, l’aîné « raconte » une histoire où se mêlent le refoulement de son agressivité et la négation, ou l’ignorance, de la mort. Ces fantaisies contiennent peu ou prou des constructions qui nous montrent que le jeune enfant ne sait pas vraiment ce qu’est la mort. « La représentation de la mort chez l’enfant n’a de commun avec la nôtre que le nom (...). La crainte de la mort lui est étrangère » (Freud, L’interprétation du rêve). Mais ces configurations ne sont pas aussi tranchées et dans les analyses d’adulte le fantasme du puîné mort prend une certaine importance dès lors que la structuration œdipienne a permis une identification au cadet et le déploiement de son ambivalence vis-à-vis de la jeune sœur ou du jeune frère. Nous sommes là dans une configuration bien décrite par Freud :

« L’homme primitif ne pouvait plus nier la mort, puisqu’il en avait fait partiellement l’expérience dans sa douleur, mais il ne voulait tout de même pas l’admettre parce qu’il ne pouvait pas lui-même penser sa mort (...), la conscience de la culpabilité est née du sentiment ambivalent à l’égard du défunt, la crainte de la mort est née de l’identification à celui-ci » (Freud, « Nous et la mort »).

34Or les problèmes sont bien différents pour un aîné qui n’a pas atteint l’âge de 3 ans [2].

35Dans ce cas, si la structure œdipienne est bien présente en sa dimension phylogénétique, elle n’a cependant pas pris sa forme, son organisation, sa force dans les conflits œdipiens en tant que tels, dans une perspective ontogénétique. Les séances de psychothérapie avec des enfants sont particulièrement explicites. Les vœux destructifs d’un tout jeune aîné s’expriment par des fantasmes qui appartiennent à la phase de son développement libidinal : le bébé est aimé parce qu’il est bon à manger ; la haine s’exprime de façon relativement stéréotypée par une analité relativement agie : « C’est du caca, je vais en faire des crottes. » Les jeux de l’enfant sont à ce propos tout à fait clairs : « Je vais lui cracher dessus. » Lors de certaines séances, on peut observer des mouvements d’identification très instables à la mère où l’aîné, fille ou garçon, protège le cadet. L’enfant prend une poupée ou un baigneur, lui donne à manger, le cajole et, dans le même mouvement, s’identifie à l’agresseur, le frappe, le jette...

36Mais je ne pense pas que les symptômes de souffrance qui se manifestent avec une intensité variables résultent uniquement de la culpabilité liée à ses motions agressives. Certains symptômes comme les insomnies proviennent de la blessure narcissique que l’aîné ressent lorsqu’il s’identifie au puîné. Il se voit alors contraint par cette identification d’abandonner, par exemple, la propreté qu’il venait de conquérir. En effet, une réalisation pulsionnelle implique toujours deux types de satisfaction. La plus connue est celle liée à la décharge, l’autre à la satisfaction narcissique de son adéquation à l’objet investi. L’identification au cadet implique une forme d’abandon de la satisfaction narcissique liée à la réalisation pulsionnelle en accord avec son Moi, avec son narcissisme [3]. Ainsi, l’agressivité envers le puîné n’est pas toujours liée à la concurrence pour l’amour de l’objet primaire, à la perte d’un trône, d’une royauté auprès des parents. Les régressions que tous les parents ont observées n’expriment pas toujours le souhait de l’enfant de « redevenir le petit de sa maman ». La blessure narcissique se situe non pas dans la réalité extérieure mais dans la maturation pulsionnelle elle-même et sa dimension narcissique. Les deux blessures peuvent coexister ! Les parents sont toujours indulgents et quelque peu fascinés (His majesty the baby !) par les motions agressives de l’aîné pour le cadet. Ils ne « croient pas », du moins lorsque leur ambivalence personnelle est bien élaborée, à la réalité du vœu meurtrier de l’aîné, à son désir de mort. En revanche, ils sont sensibles à la destructivité possible de leur rejeton. Ils se contentent de conduire l’agressivité sans la réprimer et empêchent fermement la destructivité.

37D’après mon expérience somme toute restreinte par le nombre de cas, forcément limité pour chaque analyste, le patient adulte de structure œdipienne fermement établie qui a connu une telle conjoncture retrouve rarement, durant l’analyse, la fraîcheur de ses pulsions orales et anales qui témoignèrent à une époque si précoce de sa propre destructivité. Il peut en garder quelques souvenirs, qui sont associés aux conflits œdipiens, à la rivalité et à la jalousie. Les histoires de famille où l’on raconte volontiers des souvenirs à l’aîné qui a « oublié » viendront donner la certitude au patient d’un vœu de mort : « Mes parents m’ont dit : “Lorsque ta sœur est arrivée de la clinique, tu as voulu la mettre à la poubelle.” »

38Ainsi, l’agressivité, l’envie, la jalousie sont des certitudes. Elles donnent la conviction au patient qu’il a toujours souhaité, dès son plus jeune âge, depuis toujours, la mort de son cadet ! Mais le vœu de mort est une véritable fiction, car, même tardivement, l’enfant ne conçoit pas la mort. Il prend la place d’un vœu de mort lorsque l’enfant va concevoir la dure réalité de la mort d’un autre que lui-même. L’identification à la mort d’un être aimé est probablement précédée par la distinction entre l’animé et l’inanimé qui est dépendante de la réalité psychique de la castration.

39La conviction de « l’enfant dans le patient » d’avoir souhaité depuis toujours la mort de son cadet, conviction assuré par l’après-coup du complexe d’Œdipe, justifiée par les histoires familiales et chez certains patients par certains fantasmes prégénitaux, prend une importance extrême lorsqu’il existe effectivement le décès d’un puîné à sa naissance ou dans les mois qui suivent. Freud insiste : « Ces morts de jeunes enfants peuvent être bientôt oubliées dans la famille, mais la psychanalyse montre qu’elles ont, pour les futurs névroses, une importance considérable » (L’interprétation du rêve).

40Michel Fain, lors d’une intervention orale aux Journées occitanes de psychanalyse, insista sur la conjoncture traumatique d’un tel événement : la rencontre du fantasme de la mort du cadet par l’aîné et la réalisation de ce fantasme forment une véritable condensation à boulet rouge ! La mort, la connaissance de la mort est, soulignons-le une nouvelle fois avec Freud, une connaissance relativement tardive pour un enfant. La mort du cadet encore « bébé » par le tout jeune aîné est une construction qui appartient au complexe d’Œdipe et non inscrite dès l’origine dans les vœux de cet aîné. Cela n’écarte cependant en rien la présence d’une destructivité, d’une haine, d’une agressivité dont les origines et les conséquences, comme nous venons de le souligner, sont souvent complexes.

41Ce dernier point est important car l’élucidation de la dimension traumatique se joue dans l’analyse autour d’une forme de différenciation. Ce qui est destructivité dans un premier temps devient vœu de mort dans le second temps. Il s’agit d’une sorte de distinction entre ce qui appartient aux registres pré-œdipien et œdipien. Il ne s’agit pas d’une simple connotation sémantique. La décondensation pourra se faire si l’analyste sait entendre ces deux registres qui souvent se mélangent étroitement.

42Si nous nous plaçons du point de vue du patient, nous pouvons avancer l’idée que la mort de ce cadet est une mort qui n’a pas pu être expérimentée en tant que mort d’un autre. Les conditions d’une mélancolisation liée à un objet qui n’est que l’ombre de lui-même peuvent apparaître, sans qu’il s’agisse véritablement d’une mélancolie psychiatrique. La dépression aux confins de la mélancolie est une véritable menace que le patient perçoit.

43Lorsque cette part traumatique est manifeste, surgissent, dans l’après-coup des séances, des questions dont les réponses sont loin d’être fiables. Ces interrogations, inévitables pour l’analyste, me conduisent très souvent à la réflexion de Winnicott au sujet de la préoccupation maternelle primaire : « La mère hait son petit enfant dès le début. » La manière dont celle-ci a la capacité d’affronter cette haine, d’accueillir une forme d’ambivalence et de s’organiser par rapport à cette dernière liée à la perte de l’enfant (qui est une partie d’elle-même et une partie étrangère à elle-même) semble décisive. Il n’est pas exceptionnel que les « mères suffisamment bonnes » puissent conduire leur deuil, tout en maintenant la confirmation narcissique et le contre-investissement pulsionnel nuancé du tout jeune aîné. L’organisation œdipienne de l’enfant vient alors comme affirmer et protéger son narcissisme.

44Et, dans une autre perspective, je me suis demandé, dans l’après-coup de l’écoute d’un patient, si pour lui la mort de ce tout jeune cadet ne signifiait pas la perte du paradis perdu, que le petit frère aurait, lui, retrouvé. Dans ces moments de l’analyse, l’attention flottante semblait m’indiquer la présence pour le patient d’un frère, d’une sœur, finalement d’un double narcissique à jamais mort. S’agit-il ici du « deuil originaire » de Racamier ? Serait-ce alors la mort issue du meurtre de l’enfant à jamais perdu, celui du narcissisme primaire ? Ce double dont nous avons eu tous à faire le deuil ?

45Ainsi, cette mort d’un puîné n’est pas toujours aussi systématiquement traumatique pour l’aîné. Dans l’analyse, c’est bien le conflit d’ambivalence vis.à-vis d’une telle naissance et l’existence de sa mort qui semble avoir intensifié le désir de connaître et de savoir. Désir précieux pour le patient et son travail analytique...

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

  • Freud S. (1887), Lettres à Wilhem Fliess, Paris, PUF, 2006.
  • Freud. S (1900), L’interprétation du rêve, OCP, IV, Paris, PUF, 2007.
  • Freud S. (1915), Nous et la mort, RFP, t. LXIV, no 3, 2000, 971-981.
  • Green A. (1982), Hamlet et Hamlet, Paris, Bayard, 2003.
  • Jones E. (1949), Hamlet et Œdipe, Paris, Gallimard, « Tel », 1969.

Date de mise en ligne : 04/07/2008

https://doi.org/10.3917/rfp.722.0399