Psychanalyse et neurosciences du lien : nouvelles conditions pour une rencontre entre psychanalyse et neurosciences
Pages 501 à 516
Citer cet article
- GEORGIEFF, Nicolas,
- Georgieff, Nicolas.
- Georgieff, N.
https://doi.org/10.3917/rfp.712.0501
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- Georgieff, N.
- Georgieff, Nicolas.
- GEORGIEFF, Nicolas,
https://doi.org/10.3917/rfp.712.0501
Notes
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Relevons seulement que le terme de « psychanalyse » ne désigne pas non plus aujourd’hui, loin s’en faut, une réalité homogène.
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L’évaluation objective des pratiques est en revanche nécessaire, mais c’est une autre démarche.
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Bien sûr, il en est autrement de la médecine, mais précisément il y aurait là matière à débat.
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La notion d’un objet réel commun doit cependant être distinguée du fait que chaque approche construit des représentations propres et différentes de cet objet, qu’elle organise des réalités différentes – or ces représentations peuvent aussi être appelées « objets », mais au sens d’objets de pensée, de recherche ou de pratique.
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[5]
Nous ne développerons pas ici le cas particulier qui concerne l’étude des processus pathologiques : les objets psychopathologiques (névroses, psychoses, états limites) donnent lieu à des modélisations psychanalytiques et neurobiologiques également susceptibles d’être confrontées.
1La question des relations entre psychanalyse et neurosciences a donné lieu à de si nombreux développements qu’on doit se demander si le contexte actuel permet de la traiter de manière nouvelle. Nous ne reviendrons pas sur la lecture historique (les liens étroits dès l’origine entre la naissance de la psychanalyse et la biologie ou la neuropsychologie, le positivisme de Freud), ni sur la lecture épistémologique (la scientificité ou non-scientificité de la psychanalyse). Il serait utile en préalable d’établir un état des lieux de ces rapports : évolution des pratiques d’échange, de recherche et d’enseignement, intérêts pour la pratique clinique comme pour la recherche neuroscientifique. L’échange entre théories, la confrontation des modèles et des savoirs tendent à se développer, par exemple avec le courant dit « neuropsychanalytique » (Solms), mais aussi en dehors de lui. À quelques exceptions notables près (Jeannerod, Kandel, Magistretti), il a reposé plus souvent jusqu’ici sur l’intérêt de certains psychanalystes pour les neurosciences que l’inverse. En revanche, les échanges entre les pratiques restent limités : les rencontres entre chercheurs en neurosciences et psychanalystes ne s’inscrivent pas (ou exceptionnellement) en France dans le cadre de pratiques régulières et instituées, elles se cantonnent à des rencontres ponctuelles. Les parcours de formation et les institutions restent indépendants, clivés même, et largement maintenus dans une ignorance mutuelle de leurs travaux.
2L’échange entre les deux cultures manque donc jusqu’ici en France de cadres institués, et relève le plus souvent d’initiatives individuelles et de démarches discontinues, rarement soutenues par une institution. Contrairement à ce qui peut être observé aux États-Unis, rares sont les personnes bénéficiant d’une double culture et formation, et plus encore celles qui exercent une pratique à la fois en psychanalyse et en recherche neuroscientifique ; ce qui ne facilite les identifications ni des cliniciens ni des chercheurs, et contribue à entretenir le clivage des cultures, dès la formation des chercheurs en sciences, des psychologues et des psychiatres. Prendre la question au sérieux imposerait donc d’introduire les possibilités d’échange nécessaires dans les formations universitaires, dans les organisations de recherche et dans les instituts psychanalytiques. Encore faudrait-il cependant, pour cela, que le champ scientifique soit repéré et structuré ; et c’est sans doute pourquoi il faut commencer encore et toujours par une réflexion sur l’intérêt ou le sens de l’échange... ce qui témoigne du peu d’avancement des travaux. Nous ne développerons pas ici enfin les obstacles culturels ou anthropologiques aux échanges : psychanalyse et sciences expérimentales obéissent à des règles de communication et de validation du savoir, de formation et d’identité professionnelles, sensiblement différentes, qui en font des terres étrangères l’une à l’autre.
3Enfin, il faut distinguer ce qui relève du débat scientifique, et ce qui n’en relève pas, notamment la dimension politique : conflits et rivalités de pouvoir et d’autorité entre institutions, déni d’existence (parfois déguisé en critique épistémologique) ou de reconnaissance (au sens de la reconnaissance d’un état) d’une démarche par l’autre. Rappelons seulement le procès classique de non-scientificité, en fait de non-rationalité, régulièrement fait à la psychanalyse par ses adversaires (dont le dernier avatar est le Livre noir). Il relève de la polémique et non des critiques épistémologiques menées par Popper ou Grünbaum, qui ne récusent pas la psychanalyse comme pratique mais l’invitent à évoluer en adoptant une théorie plus scientifique, c’est-à-dire réfutable par les faits. Une fois reconnu que la psychanalyse ne répond pas aux critères de scientificité des sciences expérimentales, s’ouvre en effet une vaste réflexion sur la nature de la scientificité propre non seulement à la psychanalyse, mais encore à l’ensemble des sciences qui partagent avec elle le statut de démarche de connaissance étroitement liée à une pratique d’observation intersubjective ou interindividuelle, comme les sciences de l’éducation ou les sciences cliniques en médecine. En revanche, prendre prétexte, pour la récuser, de cette particularité de la démarche d’observation clinique, du mode de constitution de son savoir et de ses règles propres de validation et de transmission revient à refuser toute rationalité aux sciences humaines et aux pratiques cliniques. La scientificité du point de vue du logicien (le principe de réfutabilité) n’est pas synonyme de rationalité, de même que l’on doit distinguer la scientificité d’une démarche clinique, usant du principe de réfutation « en action » de pensée et de théorisation, et la scientificité logique des hypothèses produites par cette démarche, du point de vue cette fois formel où se placent les argumentations de Popper, corrigées d’ailleurs par Grünbaum.
4Mais le refus du débat n’est pas unilatéral et il faut réciproquement évoquer l’éloge de la résistance que la psychanalyse devrait, selon certains, maintenir à l’égard du positivisme, du naturalisme et du matérialisme biologique pour ne pas perdre son âme. Il est vrai que cette résistance peut se nourrir du refus affiché par certains biologistes ou expérimentalistes, au nom du rationalisme, de la réalité psychique décrite par la psychanalyse : l’inconscient et l’activité fantasmatique, la force de la sexualité, le déni de la réalité propre aux processus inconscients, la destructivité... On a opposé (Hochmann, 1996) l’Homo psychanalyticus, être de pulsion voué à la déraison, et l’Homo cognitivus, être rationnel voué à l’adaptation. Reconnaissons cependant que cette critique ne s’adresse pas aux théories elles-mêmes, mais à leurs interprétations idéologiques et politiques. Les neurosciences sont confrontées à la sexualité, à la psychopathologie, au rêve et à la folie, au même titre que la psychanalyse, et celle-ci est réciproquement confrontée aux lois de l’adaptation et de l’évolution propres au vivant (il est inutile de rappeler le darwinisme de Freud, ni l’objectif de toute psychanalyse qui est de favoriser l’adaptation du sujet à la réalité telle qu’elle est et de lui permettre d’y vivre). De ce point de vue, la rupture des négociations avec la science peut constituer pour certains psychanalystes une condition identitaire certes, mais de nature aussi illusoire et idéologique que peut l’être le refus des sciences dures de traiter la psychanalyse avec sérieux. S’affrontent ainsi des visions idéologiques et politiques de l’homme et du monde, dont le conflit des théories n’est que l’instrumentalisation historique et donc conjoncturelle.
5Plus profonde, parce que plus constante, est l’opposition entre matérialisme et idéalisme, qui sous-tend volontiers le débat, et dont la nature n’est pas sans rapport avec une religiosité persistante à l’égard de l’âme ou bien de la matière. Au réductionnisme biologique des uns s’oppose un idéalisme qui est en fait un réductionnisme inverse, non plus matériel mais immatériel : au sens ou à la subjectivité. Cette attitude exprime un dualisme qui refuse toute forme de réductionnisme des faits dégagés par la pratique psychanalytique. Or la constitution d’une interface avec les sciences objectives et expérimentales, comme les sciences du cerveau, impose ce réductionnisme méthodologique qui en est une condition préalable.
6Soulignons enfin la tendance de la psychanalyse à appliquer parfois le mode de pensée propre à sa pratique, en dehors du cadre de celle-ci – par exemple en analysant la démarche scientifique comme un symptôme, ou même comme l’expression d’une résistance à la « vérité » psychanalytique. Cette argumentation témoigne d’une confusion entre le cadre de la pratique et celui du débat, confusion qui place la psychanalyse en position « méta » par rapport à toute autre approche et à l’interlocuteur – hiérarchisation qui interdit le débat. Une telle conception de la position d’analyste est techniquement critiquable du point de vue de la pratique psychanalytique elle-même. Plus sérieusement, la psychanalyse est-elle structurellement destinée à susciter une résistance de la conscience et de la raison scientifique ? La raison humaine est-elle déterminée à refuser éternellement l’inconscient – à moins d’être allongée sur un divan ? On reconnaît ici la confusion entre cadre de la pratique et cadre du débat, et une tautologie : seule la psychanalyse ferait accepter la psychanalyse – seule la psychanalyse expliquerait le refus de la psychanalyse par la conscience humaine, et en viendrait à bout. La raison humaine a pourtant su s’incliner, avant Freud, devant d’autres découvertes majeures et inconcevables, elle a su accomplir d’autres mutations.
7Rappelons enfin que la condamnation ou le déni d’existence de la psychanalyse par la science peuvent s’inverser dans une recherche de validation ou de corroboration de la psychanalyse par la science. Au lieu d’en contester l’existence, de réfuter ses hypothèses, la science apporterait la preuve de la validité de la psychanalyse, lui conférerait une légitimité. Les relations entre les deux champs restent cependant dans un cas comme dans l’autre déterminées par des rapports imaginaires d’autorité, de reconnaissance symbolique, qui n’ont pas lieu d’être. L’instance de la Science est ici souvent convoquée en tant que figure imaginaire – la question de savoir comment définir « La Science », et plus encore une science de l’esprit, reste d’ailleurs ouverte [1]. Il n’est pas nécessaire que les hypothèses psychanalytiques soient vérifiées par la biologie ou par les sciences expérimentales pour qu’on reconnaisse la psychanalyse comme une pratique originale possédant une rationalité propre [2]. Ni l’art, ni les sciences de l’éducation, ni l’économie, ni la philosophie, ni aucune des autres grandes institutions humaines [3] n’ont à rendre des comptes à la science expérimentale ou à la biologie du cerveau pour justifier leur existence – aucune n’attend d’être « prouvée » ou « démontrée » par la science pour jouer son rôle dans la société et l’histoire.
8Ces oppositions idéologiques et identitaires sont enfin renforcées par des phénomènes conjoncturels, comme la concurrence économique entre les pratiques psychothérapiques, qui peut conduire à convoquer indûment, en tant que preuve d’efficacité, une caution de la « science ». Le fait qu’un courant de pratique clinique, les thérapies cognitives et comportementales (TCC), ait associé le terme « cognitif », emprunté aux sciences cognitives, à un type de pratique clinique (bien antérieur à l’invention des sciences cognitives) fondé sur le modèle behavioriste (c’est-à-dire sur l’apprentissage et la prescription du comportement), entretient la confusion et le rejet du « cognitif » par de nombreux psychanalystes. Cette association entre un courant de pratique psychothérapique et un terme emprunté aux sciences objectives peut laisser croire en effet que les neurosciences ont pris parti dans la concurrence entre les pratiques, et qu’elles légitiment les TCC au détriment des psychothérapies psychanalytiques. Il n’en est rien, car les neurosciences cognitives constituent un champ de recherche fondamentale et non de pratique clinique. Toutes les pratiques psychothérapiques impliquent les processus cérébraux et cognitifs, et toutes peuvent être étudiées et comprises du point de vue des neurosciences, sans que ces dernières ne confèrent plus de « légitimité scientifique » ou de « réalité » à une pratique qu’à une autre. Surtout, les sciences cognitives sont, historiquement et épistémologiquement, étroitement proches de la psychanalyse, et certainement pas du behaviorisme (faut-il rappeler que les sciences cognitives sont nées du rejet du behaviorisme et ont marqué un retour au « mentalisme », ainsi que le renouveau d’une psychologie scientifique dont l’ « Esquisse » freudienne peut à juste titre être considérée comme le précurseur ?). La confusion est donc à son comble.
9Le débat scientifique pluridisciplinaire qu’il faut encourager est d’une autre nature : il consiste à confronter les connaissances et les modèles du psychisme issus de pratiques différentes (clinique interindividuelle ou approche expérimentale), pour en enrichir la connaissance. Ce qui éclaire l’objectif du rapprochement : le progrès des connaissances, et indirectement celui des pratiques – dans la mesure où les connaissances issues de la recherche fondamentale peuvent contribuer à l’évolution d’une pratique clinique de nature empirique. Mais ce qui suppose aussi que ces pratiques, psychanalytique et neuroscientifique, partagent un objet commun [4] et ne s’inscrivent pas dans des mondes distincts – sinon la démarche est vouée au malentendu ou à la simple satisfaction d’une curiosité sans conséquences.
10Pourtant, c’est le plus souvent à la condition d’un strict partage a priori des territoires et des objets, entre psychanalyse et biologie ou entre psychanalyse et psychologie objective expérimentale, que la rencontre a été tentée jusqu’ici, comme si la certitude de traiter d’objets proches mais propres rendait possible une rencontre placée dès lors sous le signe prudent de la complémentarité. Ainsi en est-il des partages entre l’affectif (pour les psychanalystes) et le cognitif (pour les expérimentalistes), c’est-à-dire entre la représentation et l’affect ; entre le psychologique et le biologique ; apprentissages et conduites complexes ; matérialité du cerveau et sens, mécanique neurocognitive et subjectivité... Autant de frontières qui d’une manière ou d’une autre renvoient peu ou prou au dualisme du corps et de l’âme, de la matière et de l’esprit (ou en dérivent).
11Ces dualismes limitent en fait étroitement le champ qu’ils ouvrent : le débat s’engage pour mieux se clore. Chacun considérera d’ailleurs que son champ propre détermine le champ voisin (que la cognition, par exemple, dépend in fine des processus affectifs ou pulsionnels – ou l’inverse). En articulant de manière superficielle, voire artificielle, psychanalyse et biologie, ou psychanalyse et psychologie cognitive, cette démarche ne menace aucune des approches parce qu’elle n’impose à aucune de réel remaniement conceptuel. De ce fait, elle évite la confrontation, se contentant d’empiler les modèles : pulsion et cognition, cerveau et inconscient, affectif et cognitif... Chacun son territoire, chacun ses fonctions ; pourquoi alors les confronter ? Cette logique additive épargne à chacun une réelle et profonde remise en question des postulats ou dogmes fondateurs, qui serait en revanche la conséquence d’une confrontation authentique sur la représentation générale du psychisme comme objet commun.
12C’est méconnaître que les oppositions du psychologique et du biologique, du sens et de la matérialité cérébrale, sont fondées du point de vue de la méthode seulement, mais pas d’un point de vue ontologique. La confrontation des hypothèses et modèles – ou, plus fondamentalement, des langages de description sur une même réalité – est donc inévitable. Psychanalyse, psychologie cognitive, neuropsychologie, neurobiologie ne définissent pas en effet des territoires ou des fonctions psychiques différentes. Elles définissent des points de vue, des méthodes qui construisent chacune une représentation de l’ensemble du psychisme. La psychanalyse traite de la pensée ou de la « cognition » ; les sciences cognitives, de l’émotion ; les neurosciences, du lien interhumain ; la biologie, de la conscience de soi et d’autrui... Tous les objets deviennent communs – à l’exception encore jusqu’ici de concepts psychanalytiques trop souvent ignorés mais dont certains pourraient être bientôt redécouverts naïvement par les modernes sciences de la « cognition sociale » qui explorent le champ (pour elles neuf) des interactions psychiques. Les frontières jusqu’ici posées entre psychopathologie clinique, psychologie expérimentale et biologie se brouillent : les sciences cognitives donnent une place croissante aux processus de régulation émotionnels et affectifs, et la neuropsychologie ne se cantonne plus aux fonctions attentionnelles, mnésiques et perceptives : elle étudie la conscience de soi, la volition et les processus interindividuels (les « cognitions sociales »). Enfin, le rôle croissant donné à l’environnement et au milieu, humain (affectif et socioculturel) ou non humain, par exemple dans le développement, estompe la frontière classique entre les déterminants environnementaux et génétiques pour conduire à les penser ensemble comme composants d’un même processus.
13Le problème auquel nous sommes confrontés ici est donc de comprendre les dimensions psychologiques des processus cérébraux, autant que les dimensions neurobiologiques de la pratique psychanalytique et de ses effets. Les événements mentaux s’inscrivent en même temps dans les différentes dimensions explorées par la psychologie clinique, la neuropsychologie cognitive et la neurobiologie ; sans d’ailleurs qu’il soit justifié d’établir une hiérarchie causale entre ces lectures. Pour le fonctionnement normal, en tout cas, celles-ci semblent chacune éclairer un aspect, donner une représentation d’un même fait psychique observé à différents niveaux d’organisation, de la biologie moléculaire à la clinique.
14De ce point de vue, la compatibilité de la psychanalyse et de la biologie n’est qu’un cas particulier du rapport entre biologie et sciences du comportement, elle implique des logiques universelles, même si celles-ci ne prétendent pas résoudre l’énigme de la relation entre cerveau et pensée. Mais ce serait une erreur de juger que le cas de la psychanalyse constitue une exception scientifique. En rapprochant la psychanalyse des autres sciences de l’esprit, psychologies expérimentales ou objectives et biologie, il ne s’agit pas d’autre chose que d’introduire la pluridisciplinarité dans l’étude du psychique. Il serait sans doute utile de conduire une étude historique pour comprendre comment la psychanalyse se trouve aujourd’hui en position d’être exclue du regroupement pluridisciplinaire – les sciences cognitives – qui s’est constitué à la fin du siècle dernier, regroupant neurobiologie, neuropsychologie, psychologies, sciences du langage, philosophie, anthropologie, sciences cliniques et sciences humaines, à l’exclusion notable de la psychanalyse. Celle-ci, malgré ses fortes alliances avec les sciences humaines, se trouverait donc aujourd’hui paradoxalement ignorée – au moins en France – par une forme contemporaine de l’Université idéale que Freud appelait de ses vœux (in La question de l’analyse profane, 1927). Et, dans ce cas, la psychanalyse devra-t-elle le revendiquer ou le déplorer ?
15Mais une fois posée cette perspective générale et la possibilité de convergences des modèles et des discours, de multiples difficultés surgissent. Les premières tiennent aux différences entre les langages de description, ce sont des difficultés de traduction, ou de compatibilité des modèles. Les autres sont liées à la nature des propriétés de l’esprit qui sont les objets des modèles et théories de part et d’autre. Confronter les modèles suppose de savoir ce qui est modélisé – de quoi il est question – avant d’en rapprocher les différentes représentations. C’est la question de l’objet des modèles, et les termes communs (« inconscient », « conscience », « soi », « représentation »...) sont souvent ici de faux amis.
16La nature de l’objet de l’une et l’autre démarche, psychanalytique et neuroscientifique, reste en effet encore en débat. Pour la psychanalyse, il est implicitement admis qu’il s’agit du psychisme individuel du sujet, visé par les modélisations (l’appareil psychique) du fonctionnement psychique : activité fantasmatique, mémoire, prise de conscience et refoulement, narcissisme, mécanismes de défense et de formation du symptôme, processus d’élaboration, mécanismes du rêve, première et seconde topiques, etc.
17Psychologie scientifique (modèles biologiques ou cognitifs de la mémoire et de l’oubli, de la conscience et de l’inconscient, etc.) et psychanalyse confronteraient ainsi leurs représentations du fonctionnement psychique dans le champ d’une psychologie générale : c’est la confrontation entre ce qu’il est convenu d’appeler la « psychologie psychanalytique » et la psychologie scientifique contemporaine [5]. La plupart des tentatives de rapprochement ont été menées sur ce terrain de la psychologie et de la psychopathologie psychanalytiques. La critique que l’on peut adresser à cette perspective est qu’elle adhère implicitement au postulat selon lequel la méthode psychanalytique reste, malgré sa spécificité, une méthode d’observation prenant pour objet le fonctionnement psychique du sujet (et ses anomalies), ce en quoi elle pourrait donc être mise au même plan que d’autres méthodes d’observation de ce même objet (psychiatriques, neuropsychologiques ou neurobiologiques).
18On peut cependant douter de la pertinence de la référence à l’observation pour définir la méthode clinique psychanalytique. La question posée par l’empathie est celle-ci : qu’est-ce que percevoir ou observer le psychique ? La méthode clinique, dont la psychanalyse, n’est pas de ce point de vue une science d’observation à proprement parler : l’ « observation » du psychique est une expérience impliquant des états mentaux propres, elle repose sur des expériences subjectives conscientes ou non, liées à l’interaction psychique. Dans la relation interindividuelle, le psychisme de l’autre ne s’observe pas, il s’éprouve ou s’expérimente – selon un autre sens du terme « expérience », l’expérience individuelle.
19L’objet de la psychanalyse est donc aussi et peut-être surtout un objet de nature très spécifique : c’est l’interaction psychique entre l’analyste et le sujet, ou la co-action psychique, décrite par D. Widlöcher comme processus de « co-pensée », comme empathie, ou encore intersubjectivité, au sein desquels opèrent les processus du transfert et du contre-transfert. Soulignons seulement que malgré la découverte de ces derniers, malgré ses interrogations sur la télépathie et sa référence à la théorie de l’empathie selon Lipps, Freud maintient paradoxalement une perspective « objective » faisant de l’exploration psychanalytique une forme particulière d’observation de la vie mentale du patient, et du psychanalyste un « observateur », un découvreur, plus qu’un créateur de son objet d’étude. Or on peut se demander si l’objet de la théorie métapsychologique n’est pas en fait la co-activité psychique en tant que telle.
20Il s’agit en effet de concevoir l’objet de la psychanalyse comme le produit d’un processus par lequel l’activité psychique du patient occupe et anime celle de l’analyste – ou, pour le dire autrement, devient elle-même l’objet d’une autre activité psychique (celle de l’analyste). Ce processus évoque, bien sûr, la dynamique psychique s’établissant précocement entre le bébé et le parent, nécessaire au développement, telle qu’elle a servi de modèle à la compréhension du processus psychanalytique (Bion, Winnicott).
21Nous mentionnerons seulement ce qu’implique ce changement de perspective pour le problème de la démonstration scientifique de la théorie et la problématique de la preuve, question radicalement transformée si l’on accepte que les constructions de l’analyste, et au-delà son activité psychique pendant la séance, ne sont plus des hypothèses sur un objet extérieur à sa pensée, dégageant un savoir sur cet objet, mais sont constitutives de l’objet de la théorie psychanalytique – objet qui n’est dès lors plus, pour le praticien, un objet de connaissance mais plutôt d’expérience (Georgieff, 2005).
22Pour notre débat, une conséquence importante de cette définition de l’objet de la théorie psychanalytique est l’écart qu’elle établit entre cet « objet » et celui des neurosciences ou de la psychologie objective, qui a priori reste l’activité psychique d’un sujet considéré isolément, dans le cadre d’une psychologie « individuelle ». Le psychisme est en effet décrit, théorisé et modélisé indépendamment de l’interaction avec un autre psychisme – du moins est-ce un postulat. En revanche, l’appareil psychique de la psychanalyse serait le produit d’une extrapolation, qui construit la représentation d’un psychisme individuel à partir d’une pratique de co-pensée, à partir donc de la découverte et de la description d’une réalité co-psychique. Mais la confusion pourrait être plus grande encore s’il s’avérait que la théorie psychanalytique (et notamment la métapsychologie) présentait dans les termes trompeurs d’un modèle du psychisme individuel ce qui serait en réalité la théorisation même de l’interaction psychique, c’est-à-dire la théorisation de sa pratique. Telle est bien la question, cependant, et on mesure l’ampleur du malentendu qui s’instaurera alors avec les théories neuroscientifiques et cognitives dont l’objet est en revanche défini indépendamment de la relation interindividuelle.
23La confusion est certes entretenue par le fait que Freud reste fidèle à la conceptualisation de la psychologie et maintient, de l’ « Esquisse » à l’Abrégé de psychanalyse, l’emploi de concepts psychologiques conventionnels : mémoire, perception, attention, conscience... Il formule donc une théorie nouvelle et révolutionnaire, dont l’objet est un processus interindividuel encore inconnu, dans les termes classiques d’une psychologie individuelle ; il théorise une démarche radicalement subjective dans les termes d’une démarche d’observation objective. Entendons-nous : le problème n’est pas d’opposer démarches psychologiques objective et subjective, c’est-à-dire deux méthodes d’exploration d’un même objet. Il est de distinguer deux démarches ayant des objets différents : l’activité mentale d’un individu pour l’une (celle des neurosciences et de la psychologie objective), l’objet constitué par la rencontre entre deux activités psychiques, créant un nouvel objet, pour l’autre (la démarche clinique psychanalytique). La confrontation des approches autour d’objets supposément communs, entretenue par la persistance d’un vocabulaire psychologique en psychanalyse, est alors vouée à un malentendu.
24C’est bien le problème posé, par exemple, par la théorie freudienne du rêve. Les confrontations entre théorie freudienne et théorie neurobiologique ou cognitive du rêve offrent finalement, selon le point de vue, autant de points de convergence que de divergence, de corroboration que de réfutation (Hobson, Jouvet, Solms) ; mais parle-t-on bien de la même chose de part et d’autre ? On sait aujourd’hui que la valeur du modèle du « travail du rêve » tient à ce que, au-delà du rêve, ce modèle général de transformation des représentations et de transfert du sens éclaire le fonctionnement psychique lui-même, tel que la pratique clinique le dévoile. La réalité psychologique du rêve a seulement permis de repérer, grâce aux caractéristiques de la pensée du rêve, des propriétés générales de l’activité psychique dont la connaissance guide la compréhension de celle-ci de manière universelle. D’ailleurs, faut-il rappeler que le rêve lui-même, comme phénomène, est absent dans tous les cas de la pratique psychanalytique, seul son souvenir et son récit par la conscience de veille du patient en sont l’objet. Quel est donc l’objet de la théorie freudienne du rêve, sinon l’activité psychique du sujet telle qu’elle est découverte par l’écoute psychanalytique, lors du récit du rêve, ce dernier étant seulement exemplaire de tout récit, le mode d’écoute inauguré par le récit du rêve pouvant donc s’appliquer de manière systématique à l’écoute de tout récit, au même titre que le modèle « travail du rêve » vaut pour toute pensée ?
25Mais alors, plus encore qu’un modèle de l’activité psychique du patient, le modèle du rêve ne serait-il pas un modèle de cette écoute elle-même ? On peut se demander en effet si le « travail du rêve » décrit les processus complexes de transformation de processus de pensée opérant dans le psychisme du patient, ou s’il décrit les processus de son interprétation par l’analyste. Les processus de déplacements de sens, dont le travail du rêve est la théorie, ont-ils lieu dans le rêve, chez le patient ou dans l’esprit de l’analyste occupé par le récit du patient et animé par son interprétation ? D’ailleurs, la théorie freudienne postule que les associations suscitées chez le patient au moment de son récit par le souvenir du rêve sont analogues à celles constitutives de son inconscient et qui ont donc déterminé la formation du rêve. L’écoute analytique du rêve s’organise ainsi en miroir de sa production et donc de l’activité psychique inconsciente du patient. La théorie de la formation du rêve serait donc bien en effet aussi, en miroir, une théorie de son interprétation. Cependant, de ces deux objets, le temps hypothétique de la fabrication d’un rêve déjà absent et réduit à des traces dénaturées, et le temps actuel de l’écoute de son récit, lequel est le plus certain ? Si Freud, fidèle à une perspective psychologique classique, ne remet pas en doute que l’objet premier est le psychisme de l’analysant (ici la production du rêve par celui-ci), on peut se demander si ce n’est pas en fait l’activité psychique écoutante et interprétante de l’analyste qui est l’objet réel de la théorie. Ce qui rendrait compte des apories de la psychologie psychanalytique freudienne du travail du rêve. Ainsi les processus primaires sont-ils postulés alors qu’ils ne se manifestent en fait que par les interférences qu’ils sont supposés produire dans le cours des processus secondaires : invisibles ou virtuels, ils sont en fait l’hypothèse nécessaire pour rendre compte des effets de sens produits dans l’écoute analytique. Mais leur réalité psychologique reste indémontrable.
26Il semble que l’objet immédiat de la psychanalyse soit non pas le rêve, mais le récit du rêve, qui présente des particularités cliniques remarquables : un ensemble de pensées que le sujet peut communiquer à l’analyste sans en assumer d’être l’agent, sans devoir se l’approprier subjectivement sous le primat du Moi, sans avoir à s’y reconnaître et à s’y identifier, tout en pouvant reconnaître à ces pensées une forme de paternité ou d’appartenance à son psychisme propre. « J’ai rêvé que » est une attitude propositionnelle au même titre que « je désire », « je crois » ou « je redoute », mais elle est en même temps très particulière du fait de la distance qu’elle aménage entre la conscience de soi et les actes mentaux qui accèdent ainsi, par cette modalité, à la conscience. D’une certaine manière, la réalité psychologique du rêve (le phénomène psychique associé au sommeil paradoxal ou REM) n’est que le prétexte autorisant ce mode de communication que la psychanalyse exploite de manière systématique : parler au nom du rêve, force extérieure et familière en même temps, et non plus du Moi. En ce sens, l’hypothèse ou le mythe du rêve est, au même titre que la croyance dans l’inconscient, une croyance (partagée entre l’analysant et l’analyste) méthodologiquement nécessaire à l’établissement d’un mode de communication psychanalytique qui, en modifiant la relation d’identification ou d’appropriation entre le sujet et son discours (son énonciation), ouvre au sujet parlant un mode de relation nouveau avec sa vie psychique en même temps qu’à autrui (l’analyste), et permet la découverte de la vie psychique sous l’égide de l’inconscient.
27La métapsychologie est-elle donc une théorie de l’activité psychique de l’analyste, une théorie de la co-activité psychique, de la co-pensée ou de l’écoute (Widlöcher), présentée comme une théorie du psychisme de l’autre ? La question se pose de manière similaire pour l’inconscient. Quelle est la nature de la représentation inconsciente ou de l’activité psychique inconsciente ? Le fantasme inconscient existe-t-il comme un objet préexistant à sa reconstruction par l’analyste, ou est-il construit, créé dans la co-activité psychique ? L’inconscient est-il texte déjà écrit et caché, texte à déchiffrer ou traduire, ou est-il à écrire ? L’interprétation a-t-elle par conséquent valeur de vérité, au regard de cette réalité de l’inconscient, ou a-t-elle seulement valeur par ses effets sur l’activité psychique de l’analysant ? Tous ces débats reposent sur l’acceptation ou la critique d’une réification implicite de l’objet de la métapsychologie en tant que réalité du psychisme du sujet (l’analysant).
28La position « constructiviste », qui conteste cette psychologisation réifiante des concepts métapsychologiques, tend en revanche à considérer que l’objet de la théorie est la pratique elle-même, en tant qu’elle crée un objet nouveau, né de la rencontre de deux psychismes.
29Pour autant, cette dernière perspective n’écarte ni la possibilité d’une psychologie psychanalytique « du sujet », ni la positivité de l’objet de la psychanalyse qui est la condition de l’échange avec les neurosciences. Elle n’exclut pas en effet la contribution de la psychanalyse à une psychologie de l’analysant, à la description d’un appareil psychique individuel.
30D’abord, parce qu’une partie de la clinique psychanalytique reste malgré tout une clinique d’observation, qui, au même titre qu’une autre clinique, éclaire des processus psychiques à l’œuvre chez le sujet : par exemple, le processus de deuil, les processus d’investissement, désinvestissement et de contre-investissement, les mécanismes de défense contre l’angoisse, les processus intentionnels, les processus projectifs et identificatoires, les modalités d’agentivité de l’action (le type de relation d’appropriation des actes mentaux par le sujet de la conscience) et bien sûr, les processus d’empathie... Elle offre ainsi, grâce aux particularités de son cadre méthodologique, les meilleures conditions d’observation de différents objets cliniques qui ne lui sont pas propres et dont l’étude peut être partagée avec d’autres approches. En particulier, la psychanalyse constitue de ce point de vue une méthode irremplaçable d’étude des logiques de l’intentionnalité de l’action, que la méthode associative et la décontextualisation propre au cadre analytique libèrent des contraintes inhérentes aux conditions habituelles de leur observation.
31Ensuite parce que, en ce qui concerne cette fois la clinique non plus observée mais co-construite avec l’analyste, la plus spécifique, cette contribution n’est pas écartée. Elle est seulement indirecte, dans la mesure où l’on peut supposer que les réalités décrites dans la co-pensée (comme le fantasme inconscient) dépendent de réalités psychologiques intra-individuelles, susceptibles d’être déduites des observations issues de la réalité psychique mutuelle. Ainsi l’inconscient est un concept polysémique, qui définit aussi une réalité psychologique individuelle : une activité hallucinatoire non consciente mais permanente, et indifférente à la réalité externe.
32Enfin, cette perspective ne récuse pas la positivité de l’objet de la psychanalyse ; elle ne réduit donc pas celle-ci à une herméneutique, contrairement à ce qui a été souvent soutenu par les tenants d’une révision critique de la portée psychologisante de la métapsychologie. Elle décale seulement en effet la question de la positivité, du seul psychisme de l’analysant à l’objet co-construit dans la co-pensée. Cet objet n’est pas en effet seulement sémantique : il est également psychologique et neurobiologique au sens où il dépend de processus mentaux et cérébraux. Il existe une positivité du sens, dans la mesure où l’effet de sens naît d’une réaction d’une vie psychique à une autre, descriptible donc dans les termes d’une approche naturaliste. De même, la positivité de l’inconscient ne tient-elle pas, au moins en partie, à la mise en œuvre de la méthode psychanalytique ? Cette positivité est celle de l’activité psychique produite par la mise en œuvre d’un mode de communication spécifique soutenu par l’hypothèse de l’existence de l’Inconscient, et qui en assure au cours du processus analytique la construction, c’est-à-dire la pensée ou représentation, grâce à des opérations psychiques accessibles à une approche objective. À défaut de localiser naïvement l’inconscient dans le cerveau de chacun, on devrait en effet pouvoir, en principe au moins, observer les activations cérébrales mises en jeu par l’hypothèse de l’inconscient, par les processus de sa « découverte », et par les effets de celle-ci sur l’activité psychique de l’analysant. Plutôt que de réifier ou psychologiser l’inconscient comme instance psychique, démarche qui peut apparaître prématurée, il est possible de conférer une réalité positive au processus d’écoute de l’inconscient et aux effets de celle-ci. Il s’agit donc de se recentrer sur une clinique de la pratique psychanalytique en tant qu’elle serait le lieu où s’actualise l’objet de la théorie, objet pouvant être lui-même mis en perspective selon les points de vue d’autres sciences.
33On rencontre ici, cependant, une difficulté spécifique : la perspective psychologique naturaliste, comme la biologie de l’esprit, ont jusqu’à présent pris pour objet le psychisme individuel, et non l’activité psychique partagée dans l’intersubjectivité ou la relation interindividuelle. Les neurosciences sont longtemps restées fidèles à une perspective psychologique individuelle « personnaliste », dont d’ailleurs la psychanalyse a également du mal à se défaire malgré le déplacement progressif du centre de gravité de ses modèles vers la dynamique interindividuelle. Il est vrai qu’une psychologie interindividuelle ne peut s’appuyer ni sur l’introspection ni sur le langage de la conscience.
34La psychologie interindividuelle est donc restée l’objet exclusif de la psychanalyse, des sciences cliniques, de la psychologie sociale et des théories de la communication (Cosnier) ; alors que le solipsisme persistant des neurosciences et de la psychologie expérimentale entretenait l’idée que l’intersubjectivité ne pouvait être l’objet d’une psychologie naturaliste positiviste. Les tentatives de rencontre entre neurosciences et psychanalyse se sont donc principalement situées dans le champ de la psychologie individuelle, au risque de la confusion que nous avons tenté de décrire plus haut quant à la nature des objets de chaque théorie.
35Précisément, ce qui se produit aujourd’hui est la prise en compte de cet objet inter- ou copsychique par les neurosciences et la psychologie scientifique cognitive. Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été développé ailleurs plus en détail (Georgieff, 2005) : la mutation de l’approche objective des neurosciences qui se saisit de l’intersubjectivité et des interactions psychiques. Cette ouverture s’exprime depuis peu dans différents champs qui, chacun, ouvrent un espace de débat avec la psychanalyse : l’étude du développement et des interactions précoces du bébé (Stern, Trevarthen), celle des « cognitions sociales » : « théorie de l’esprit » et redécouverte de la théorie de l’empathie, théorie simulationniste et « systèmes résonnants » (Decety, Georgieff, 2005).
36Ces recherches portent sur le mécanisme par lequel un psychisme peut être occupé par un autre, en penser un autre (c’est le sens de la notion de « théorie de l’esprit »), être transformé par un psychisme qui le prend pour objet. La réflexivité, la sexualité infantile au sens de l’émergence de la fonction narrative, les processus de la narrativité et de métareprésentation (le psychique représentant le psychique), les processus de l’empathie décrivent de différents points de vue cette réalité psychique partagée par deux sujets.
37Cette mutation de la psychologie scientifique objective crée donc, nous semble-t-il, les conditions d’une convergence entre de nouvelles « neurosciences du lien » et les approches cliniques, dont la psychanalyse qui constitue la théorie clinique la plus élaborée de cette réalité ; convergence et échanges centrés dès lors non plus sur les modèles du psychisme individuel mais sur les processus interindividuels.
38Différentes pistes s’ouvrent donc pour rapprocher psychanalyse et sciences objectives. Le rapprochement des théories dans le champ d’une psychologie pluridisciplinaire garde toute sa valeur, confrontation des différents modèles du fonctionnement psychique (notamment des processus de régulation émotionnelle, des modèles de la mémoire, de la conscience, prise en compte de la neuroplasticité...), mais surtout, selon nous, des modèles de l’intersubjectivité, de l’interaction ou co-action psychique (cognitions sociales, empathie).
39Une autre démarche consiste à considérer la psychanalyse comme un objet d’étude pour les sciences étrangères à elle et qui étudieraient sa pratique : l’échange psychanalytique mettant en jeu les processus copsychiques. Une neuroscience ou une neuropsychologie de la psychanalyse en éclairerait les mécanismes mentaux élémentaires de manière naturaliste, de la même façon que la situation psychanalytique a pu être étudiée par la pragmatique de la communication. L’étude des mécanismes neurobiologiques et cognitifs impliqués dans l’échange psychanalytique, l’étude des processus neurocognitifs impliqués dans les psychothérapies et dans leurs effets (le processus de changement), sont des thèmes de recherche d’intérêt majeur. Leur intérêt est direct pour les pratiques s’adressant aux sujets souffrant de dysfonctionnements cérébraux, lésionnels ou non (schizophrénie, autisme, dépression) ; mais la question se pose de manière fondamentale pour toutes les pratiques psychothérapiques, dont la psychanalyse.
40En fait, cette seconde perspective (l’échange ou l’interaction psychanalytique comme objet de science) rejoint la première (la psychanalyse comme théorie du psychique), si l’objet de la théorie psychanalytique est sa pratique en tant qu’interaction psychique. La théorie de la pratique serait en effet alors une théorie de l’objet copsychique : la modélisation de l’activité psychique de l’analyste occupée par la pensée du psychisme de l’analysant – théorie, donc, d’une activité métapsychique. Il est troublant que les neurosciences et la psychologie scientifique se recentrent actuellement sur ce même objet, cernent la même réalité d’un autre point de vue. Toute psychologie serait une théorie de la relation interindividuelle, de la rencontre de l’autre, qu’elle soit passée (remémorée), actuelle (vécue) ou à venir (anticipée). La psyché existe-t-elle autrement que pensée par une autre psyché, pensant cette autre psyché, ou se pensant elle-même réflexivement ? Telle est l’énigme – ou la réponse – à laquelle psychanalyse et neurosciences sont également confrontées.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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Mots-clés éditeurs : Empathie, Intersubjectivité, Neurosciences, Psychanalyse, Sciences cognitives
Date de mise en ligne : 01/10/2007
https://doi.org/10.3917/rfp.712.0501