Transfert - contre-transfert : entre associativité et dissociativité
Pages 445 à 456
Citer cet article
- KASWIN-BONNEFOND, Danielle,
- Kaswin-Bonnefond, Danielle.
- Kaswin-Bonnefond, D.
https://doi.org/10.3917/rfp.702.0445
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- Kaswin-Bonnefond, D.
- Kaswin-Bonnefond, Danielle.
- KASWIN-BONNEFOND, Danielle,
https://doi.org/10.3917/rfp.702.0445
Notes
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[1]
L’angoisse associée à l’insécurité, in De la pédiatrie à la psychanalyse.
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[2]
Le tiers analytique : les implications pour la théorie et la technique analytique.
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[3]
Freud, « Perspective d’avenir sur la thérapeutique analytique ».
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[4]
Jean-Luc Donnet, Transfert sur l’analyse.
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[5]
Le mérite revient à Paula Heimann d’avoir donné au contre-transfert son statut d’outil pour l’interprétation.
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[6]
Analyse avec fin et analyse sans fin.
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[7]
Perspectives d’avenir de la thérapeutique analytique.
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[8]
Analyse avec fin et analyse sans fin.
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[9]
Louise de Urtubey.
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[10]
Piera Aulagnier.
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[11]
Je ne retiens pas la signification de ces trois ans pour le développement qui suit.
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[12]
La communication entre le nourrisson et la mère, la mère et le nourrisson : comparaisons et contrastes.
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[13]
Agonie, clivage et symbolisation.
“ La première chose qu’il nous faut examiner est : est-ce que ce que j’ai dit était exact ? ”
1« Mais un bébé, ça n’existe pas ! », s’exclame Winnicott avec fougue au cours d’un séminaire à la Société britannique de Psychanalyse, en 1942. Dix ans après, dans une conférence devant les membres de la société, le 5 novembre 1952, il revient sur cette affirmation qui l’avait surpris lui-même et qu’il s’est après coup, avoue-t-il [1], efforcé de justifier. Lorsqu’on lui présente un bébé, il s’agit toujours d’un couple nourrice-nourrisson : a nursing couple. Il poursuit : « Ce n’est pas l’individu qui est la cellule, mais une structure, constituée par l’environnement et l’individu. Le centre de gravité de l’être ne se constitue pas à partir de l’individu : il se trouve dans la structure environnement-individu. » Cependant ce couple mère-bébé est lui-même inscrit dans une constellation familiale primordiale et obligatoire, qu’elle soit structurante ou défaillante, et bien que Winnicott n’ait pas beaucoup abordé la question du père, il est implicitement présent.
2Cette assertion est toujours à mon esprit concernant le contre-transfert qui dans son énoncé contient déjà le transfert, et je partage la position de T. Odgen qui, paraphrasant l’expression de Winnicott, soutient que dans le registre analytique [2], « il n’existe pas d’analysant en dehors de la relation analytique, ni d’analyste en dehors de la relation à l’analysant. »
3Il n’existe pas de contre-transfert en dehors de la relation analytique, ni de contre-transfert sans transfert. Ne forment-ils pas une paire aussi indissociable que la pulsion et son objet, couple dont il n’est pas concevable de séparer les termes, l’un n’existant pas sans l’autre, couple qui met en tension une complexité qui relève de la paradoxalité et de la conflictualité. Chacun des termes reste caractérisé par son hétérogénéité et sa complexité, comme l’objet qui soutient la pulsion est lui-même un sujet confronté à la nécessité de consacrer cette rencontre originaire.
4À travers ses méandres, intra-analytique et extra-analytique, sans cesse remise en chantier, la rencontre analytique rejoue cette partition, entre répétition et création, engendrant de toutes pièces une situation qui assure les conditions pour un sujet de se situer au plus près de « sa vérité » : il découvre l’intime en lui qui se saisit dans l’inquiétante étrangeté qui menace, dialectique d’un moi/non-moi originaire et de sa secondarisation.
5La psyché ne fonctionne qu’avec son milieu environnemental dont l’impact est déterminant pour son développement. Toute vie psychique passe par l’activité de représentation et ses failles, taraudée par l’affect, elle implique une double exigence relationnelle, le désir inconscient et la causalité psychique du sujet et de quelques autres.
MISE EN PLACE DU CONTRE-TRANSFERT : UNE MUTUALITÉ DISSOCIATIVE
6L’analyste a pour tâche d’aider le patient à recouvrer une capacité d’écoute de sa propre psyché, de réussir à comprendre et à entrer dans les défaillances identificatoires auxquelles le patient est accroché ou aliéné, faute d’oser penser ses pensées, faute d’avoir pu s’inscrire et prendre sa place.
7Le terme de contre-transfert est insatisfaisant, totalement inféré au transfert, il représente l’ensemble des mouvements inconscients de l’analyste dans la situation analytique, et résulte « de l’influence du patient sur la sensibilité inconsciente du médecin » [3]. Contre renvoie au mot d’esprit de Sacha Guitry à propos des femmes : « Je suis contre, tout contre. »
8Il existe deux acceptions classiques du contre-transfert. L’une élargie engage tout ce qui concerne le psychisme de l’analyste, son histoire analytique, sa filiation, sa formation, son inscription institutionnelle. L’autre conception, restrictive, définit le contre-transfert comme réponse au transfert spécifique d’un patient particulier. Il semble parfois que cet aspect soit sous-estimé au privilège de l’accueil contre-transférentiel potentiellement déjà là : « Disposition au contre-transfert à l’exposition au transfert à naître. » [4] En effet, depuis les travaux de M. Neyraut sur le transfert, il est devenu évident d’énoncer que le contre-transfert précède le transfert, en ce qu’il est de la nature du contre- transfert, reprenant le trajet du transfert, d’être déjà là comme résistance avant de se métamorphoser en levier de la cure recouvrant la trajectoire transférentielle [5]. C’est négliger combien M. Neyraut insiste sur la place de codésirant et de codemandeur de l’analyste dans cette mutualité opposable et asymétrique qu’est une cure analytique. La question de l’objet indéterminé du désir et de la demande reste un enjeu toujours réactualisé.
9On peut envisager le contre-transfert comme un ensemble de forces qui s’exercent du côté de l’analyste selon plusieurs vecteurs : en lien avec le transfert du patient dans un originaire de la séance, mais aussi en rapport avec les modalités transférentielles propres de l’analyste, transfert résiduel de son travail analytique sur son ou ses analystes, superviseurs, identifications et contre-identifications diverses et fondamentalement transfert sur l’analyse. Le contre-transfert inclut l’expérience que l’analyste a eu du transfert, de son interprétation et de sa résolution, voire de sa non-résolution. Transfert et contre-transfert s’aménagent selon des jeux de forces à la recherche de sens.
10Rigueur et souplesse, intransigeance et tolérance, la situation analytique à travers la mise en place d’un cadre autorise le déploiement d’une processualité analytique qui engage les protagonistes à respecter des règles sur la base de la croyance dans l’efficacité de la méthode (J.-L. Donnet). À la cure classique paradigmatique d’un transfert qui va se déplacer alternativement sur l’analyste, la parole, le site, l’analyse, le fonctionnement psychique de soi et de l’autre, se sont ajoutées d’autres modalités, en particulier le face-à-face, avec les polémiques et les enjeux concernant les psychothérapies. D’autres techniques font intervenir le corps et le groupe, comme le psychodrame psychanalytique qui implique la mise en tension des registres corporel et langagier et concernent des patients dont les capacités de représentation et les capacités autoréflexives sont affectées et rendent les dispositifs classiques divan-fauteuil et face-à-face incertains.
11La situation analytique a cependant cette particularité de dépendre d’un dispositif qui permet que s’y déploient des modalités relationnelles tout à fait singulières : « Notre théorie ne revendique-t-elle justement pas l’instauration d’un état qui n’est jamais présent spontanément dans le Moi, et dont la création originale constitue la différence essentielle entre l’homme analysé et celui qui ne l’est pas ? » [6] Situation singulière, elle potentialise la virtualité de nouvelles modalités relationnelles narcissiques et objectales.
12Le cadre analytique est soumis à la règle fondamentale et à l’association libre. La règle fondamentale : « Dire tout ce qui vient à l’esprit même si cela paraît futile, absurde ou déplaisant » impose implicitement l’écoute flottante dont la neutralité bienveillante qui la spécifie a rapidement conduit à l’exigence d’une seconde règle fondamentale : l’analyse de l’analyste. L’attention flottante engage une exigence interne de mise en attente par le biais d’une passivité active, un contre-transfert de base générant un fond de réceptivité requérant un fonctionnement pulsionnel à but inhibé, dans une ma ïeutique de sexualisation - desexualisation - resexualisation. Elle s’accompagne d’une économie d’attention qui permet d’écouter autrement. Bion, pour combattre un certain dogmatisme interprétatif, a convié les analystes à adopter une disposition interne sans mémoire, sans connaissance, sans désir. Le renoncement à toute représentation-but, l’abandon d’une théorie qui viendrait barrer l’émergence de l’inconnu potentialisent les capacités régressives chez l’analyste ainsi que la contingence des limites.
13Freud a très tôt distingué le transfert, il n’a apprécié l’intensité des affects contre-transférentiels qu’à partir des témoignages et des écarts de ses premiers compagnons. Si, en 1910 [7], l’exigence pour tout praticien de « subir » une analyse personnelle et d’être en mesure d’effectuer un travail auto-analytique est liée à la nécessité pour le praticien de maîtriser son contre-transfert, dans le texte de 1937 [8], ce sont les exigences pulsionnelles mobilisées dans la pratique qui commandent une reprise analytique :
« Il ne faudrait pas s’étonner que, à s’occuper continuellement de tout le refoulé, de tout de qui lutte pour sa libération dans l’âme humaine, l’analyste voit s’éveiller brusquement en lui toutes ces exigences pulsionnelles qu’il pourrait, sinon, maintenir dans les dessous. Ce sont aussi les “dangers de l’analyse” qui menacent non pas certes le partenaire passif, mais le partenaire actif de la situation analytique ; on ne devrait pas se dispenser de l’en avertir. De quelle manière, cela ne fait aucun doute. Chaque analyste devrait périodiquement, à peu près tous les cinq ans, se faire de nouveau l’objet de l’analyse, sans avoir à rougir de cette démarche. »
15C’est la force des motions pulsionnelles et l’intensité des défenses à ce moment-là qui restent déterminantes pour le devenir de la thérapie analytique et ces paramètres concernent les deux partenaires du couple analytique. Cette mobilisation pulsionnelle sollicitée par le dispositif implique l’analyste non seulement dans sa fonction de garant du cadre, mais comme initiateur et séducteur. Le dispositif est agencé pour laisser se déployer une méthode qui soutient la remémoration, cependant le souvenir n’est pas ce qu’on a vécu mais une création hallucinatoire subjectivante, qui conjugue traces mnésiques et vécu en séance et intrique leur sens. Le sentiment d’existence et de vérité surgit de la contextualisation d’une expérience mutuelle, de ses incidences, de ses après-coups, de leur réflexivité autorisant l’interprétation. L’installation d’une dynamique transférentielle est une composition à deux dont l’interprétation permet à l’analyste de reconnaître et de se détacher de la place que le patient lui assigne, lui refusant ainsi la satisfaction attendue. Le travail d’analyse du contre-transfert [9], auto-analyse, échanges et élaborations interanalytiques, surgit de ce qui dans la perlaboration fonctionne associativement et fait lien et sens chez l’analyste dans sa propre sexualité infantile, mobilisée par le dispositif et ressaisie au service du fonctionnement psychique du patient, dissociativement.
FRAGMENT D’UNE ANALYSE DE CARACTÈRE, PIERRE
16L’inscription d’un désinvestissement originaire dans le fonctionnement psychique pousse certains patients à mettre en œuvre des défenses d’autoconservation qui tendent à écarter la douleur d’être « non existant » pour un autre comme tentative de maintenir un univers de désir. Le psychisme s’origine d’une double inscription d’autoreconnaissance d’un vécu et de rencontre avec l’objet, et n’existe pas sans causalité permettant d’en inférer une interprétation [10].
17Pierre, en analyse depuis plusieurs années, évoque pour la première fois sa décision de modifier le cadre en fonction d’un projet initial dont il n’a jamais parlé jusqu’à ce jour : il s’est donné trois ans pour son analyse, et dans quelques mois il pense supprimer une séance par semaine pour passer à deux séances. Je choisis de ne pas intervenir [11].
18À la séance suivante, il fait le récit d’un rêve dans lequel, indifférent, il néglige un très jeune enfant qui se retrouve en danger. Il n’intervient pas et l’enfant fait une chute. Il semble très grièvement blessé. Pierre s’éloigne sans se préoccuper de l’enfant puis revient un peu plus tard. L’enfant est mort. Près de lui, il rencontre une jeune femme qu’il rend responsable de la mort de l’enfant dont elle n’a pas pris soin. Elle ne respecte pas le corps de l’enfant qu’elle balance au loin. Les expressions qu’il emploie me paraissent violentes et triviales.
19Les associations et le travail d’analyse du rêve dans la séance suscitent un sentiment de désespoir chez moi, pas vraiment en regard de la crudité des images, pas seulement devant son indifférence tant dans le rêve que dans le récit du rêve, ni devant l’absence de toute subjectivation de sa propre destructivité comme de tout affect, mais aussi dans son impossibilité de lier ce vécu à l’actualité transférentielle de la dynamique analytique. Je pourrais presque parler d’effroi. Me fait-il éprouver ce qu’il ne peut vivre ? Mon silence lors de la dernière séance a-t-il réactivé les traces d’agonie si profondes chez Pierre ?
20Pierre appartient à une fratrie de cinq enfants et a un frère jumeau, qui était un superbe bébé à la chevelure blonde et frisée. Tous s’extasiaient devant ce magnifique bébé, aussi ravissant que l’aurait été une petite fille, et en même temps si « petit mec », et tous oubliaient de regarder l’ingrate petite chose qui se morfondait à ses côtés, Pierre. Il y avait aussi l’absence de vie dans le regard atone d’une mère qui s’absentait de loin en loin pour rendre visite, même s’il n’en connaissait alors pas la cause, à une aînée IMC qui végétait dans une institution. Une autre cause de détresse était l’indifférence d’un père qui s’émerveillait de la tendresse et de la grâce de la petite dernière qu’il ne cessait de montrer en exemple.
21Pierre n’a pas de culture psychanalytique, mais il sait parfaitement décrire la butée de son fonctionnement qui est de prendre les choses « au pied de la lettre », formulant ainsi combien il prend le mot pour la chose. Au-delà de sa jalousie envieuse et destructrice à l’égard de ce frère qui, avec le père présenté comme le seul amour de la mère, est le seul à faire surgir la lumière dans les yeux de sa mère, Pierre vit avec la certitude de n’avoir jamais été aimé.
22Il sait qui sont ses parents, mais ce sont des étrangers et il n’a jamais eu le moindre sentiment d’un lien quelconque avec sa mère. C’est comme s’il n’avait pas de mère. De la même manière, il sait que c’est lui qui rêve, mais il ne se reconnaît pas comme le rêveur. Nous partageons la certitude d’un bastion impénétrable, mes interventions ou mes silences réveillent et alimentent ses douleurs inqualifiables de « non-être », de « non-être aimé ».
23Pierre, dans l’élaboration du récit du rêve, se fixe sur l’incapacité de la femme de donner les soins appropriés à l’enfant mortellement blessé, se scandalise de son indifférence et retrouve le sentiment toujours réactualisé de se sentir persécuté, mal écouté, incompris, lâché. Je me sens moi-même non seulement impuissante mais aussi persécutée par la souffrance enkystée de Pierre et l’évidence d’un innommable dans son psychisme d’enfant qui se réactualise à tout moment entre nous. J’entends ce rêve comme une mise à mort de la création analytique que représenterait ce bébé dont personne ne réussit à prendre soin, et les griefs de Pierre contre cette femme, qui lui rappelle une collègue rivale, comme les accusations qu’il porte à sa mère, à ses parents, au monde, à son analyste et à mon incapacité à l’aider. Accepter d’être dans le transfert cette mère mortifère, le père insensible, mais aussi cette collègue indifférente et criminelle, c’est-à-dire assumer toute la négativité destructrice de Pierre me demande un long effort élaboratif que j’effectue pendant la séance mais aussi après la séance. Son apathie affective réflexive m’est insupportable et me fait violence, bien davantage que ses récriminations incessantes. Je me dois d’intégrer que je représente pour Pierre dans notre mutualité analytique cette personne accusée du meurtre de l’enfant. Ce rêve n’est-il pas une représentation « du meurtre d’âme » qu’il a subi dans son enfance et qui se reproduit tout au long de sa vie comme dans la cure sans que nous puissions échapper à cette répétition ? Toutes mes interventions ainsi que mes silences se teintent de nuances persécutrices pour Pierre.
24J’évoque mes difficultés dans cette cure avec quelques collègues au cours d’une réunion de travail. Nos échanges me permettent de mieux concevoir cette mort de l’enfant dans le rêve comme une attaque fondamentale par Pierre de sa sexualité infantile, et m’autorisent dans la poursuite de mon travail un décollement de mes identifications hystériques et défensives à ses imagos, de ma culpabilité et de mes exigences surmo ïques ; du moins c’est ce que je pense à ce moment-là.
25Quelques semaines plus tard, Pierre fait le récit d’un rêve extrêmement violent de castration dans lequel il assiste passif, terrifié, sidéré au déroulement implacable d’un scénario. Il est scandalisé par l’indifférence des individus qui assistent comme lui à la scène mais qui ne voient pas ce qui se passe et donc n’interviennent pas pour empêcher le drame.
26Le contenu manifeste de ses associations reste dominé par de pesants et intenses reproches à ami qui lui a récemment fait faux-bond, ce que je rattache à des vacances récentes. Il se plaint également de contrariétés professionnelles et parle de ses déceptions sans jamais envisager qu’il puisse en être partie prenante. La virulence projective de ses propres manquements me fait penser au rêve de l’enfant mort. Le terme « méninges » qu’il avait alors employé revient dans son courant associatif et m’en confirme les liens. Je lui rappelle ce rêve, en pointant les transformations topiques, économiques et dynamiques que je repère entre les deux rêves que je me représente alors comme des métaphores de sa vie psychique. Malgré une apparente adhésion, ses associations le conduisent vers l’exigence du travail qu’il exige toujours de l’autre et d’une fermeture à lui-même et en lui-même, conséquence de la méconnaissance de sa réalité psychique.
27Surprise du retard du patient suivant, je m’aperçois que j’ai écourté la séance d’un quart d’heure. Nous nous retrouvons, avec cet acting contre-transférentiel au cœur même de l’ « innommable » de la problématique de Pierre. Entre les deux séances, culpabilisée, je m’interroge longuement sur la signification de cet agir contre-transférentiel, et précisément à cet instant de la cure où l’émergence de rêves révèle des capacités figuratives. Je suis, on l’imagine aisément, préoccupée de l’impact de mon agir sur le narcissisme de Pierre.
28Pierre revient le lundi suivant avec un retard équivalent au temps que je lui avais retiré sur sa séance précédente, et cela à la suite d’un contretemps indépendant de sa volonté. Après quelques excuses, il convient avoir éprouvé le sentiment que la dernière séance était bien courte, mais, étonné, il n’avait rien osé dire. Puis il banalise l’évènement avant d’exprimer d’un ton neutre qu’il n’y a là rien de nouveau : « J’ai l’habitude, je n’intéresse personne, d’ailleurs je n’ai jamais intéressé personne », puis il se tait. Bien que très préoccupée, je n’avais pas, en l’accueillant ce matin-là, d’idée précise sur ce que je pouvais dire, mais j’ai le sentiment dans cet instant de pouvoir saisir dans une globalité hétérogène mes identifications et contre-identifications à Pierre et à ses imagos. Il m’apparaît que, lorsque j’interromps la séance ce vendredi précédent, ce n’est pas tant Pierre que je rejette, qu’une souffrance partagée et incommunicable. N’est-ce pas ma propre destructivité au regard non seulement de ce qu’il apporte en séance, mais de ce que nous vivons chacun et partageons dans cet instant de la cure ? Je peux me le formuler comme le rejet du rejet que j’ai de ce que je ressens en séance, de ce que me fait éprouver Pierre et il me paraît alors possible de lui en donner une interprétation. Je lui dis : « Je me suis aperçue après votre départ que j’avais écourté la séance et je me suis interrogée à ce sujet. Je ne pense pas que nous puissions retenir seulement cette idée que vous n’auriez été une fois de plus pas intéressant, car c’est plus que cela. Il m’a été, je pense, à ce moment de la séance insupportable d’assister aux attaques destructrices que vous portez aux différentes parties de vous-même, que ce soit à votre partie bébé, ou encore à vos capacités créatrices. » Et en moi-même je poursuis que j’ai peut-être agi et me suis ainsi dégagée d’une emprise anéantissante qu’il avait toujours eu le sentiment de subir passivement sans pouvoir s’en protéger. Cette interprétation a trouvé sa formulation à l’instant de son énonciation dans la séance et s’est étayée sur ma compréhension contre-transférentielle intimement intriquée au travail d’élaboration interanalytique.
29Je ne souhaite pas poursuivre cette clinique plus avant, mais simplement noter l’apaisement que cette interprétation a apporté à Pierre. Après cette séquence, un matériel d’une tonalité moins désespérée et moins persécutrice est apparu dans lequel l’exclusion et la solitude ne relèvent plus seulement d’une détresse narcissique, mais croisent le sens d’une possible reconnaissance des fantasmes originaires, en particulier de la scène primitive, avec l’espoir d’une investigation de l’altérité.
30Il arrive à Pierre de se sentir « aimable », la cure s’est poursuivie à trois séances.
31Cette réponse contre-transférentielle agie traduit une rupture dans les processus de pensée et une défaillance de la fonction analysante, elle me semble également inscrite dans une saisie identificatoire à un environnement défaillant. Peut-être nous situons-nous dans ce registre des situations limites ou l’intensité des mouvements transférentiels rencontre l’échec de la fonction pare-excitante de l’objet primaire-analyste ? Pour Winnicott [12], les défaillances sont inévitables, tant pour la mère que pour l’analyste, mais celles-ci exigent d’être réparées, c’est-à-dire reconnues et prises en compte. Cette attitude relève des modalités d’échanges proposées par l’objet primaire. Dans son article « Le passage de la dépendance à l’indépendance dans le développement de l’individu », Winnicott insiste sur la nécessité pour les parents ou l’analyste d’assurer ou d’assumer leur fonction ; la capacité d’ « être soi-même » se différencie de « jouer un rôle » : « Il faut noter spécialement ce “être soi-même” parce que nous devons faire une distinction entre la personne et l’homme ou la femme, la mère ou la nourrice, qui jouent un rôle ; ils jouent peut-être très bien rôle leur par moments ; [...] Mais jouer un rôle n’est pas suffisant. » Assumer sa fonction sans cesser d’être aussi un sujet désirant.
32Dans le travail de contre-transfert, le tiers implicitement présent dans la séance comprend les traces toujours actives du reste transférentiel de l’analyste avec son propre analyste, traces nouées avec celles de ses identifications à la fonction pare-excitante de celui-ci. La réponse émotionnelle dans la séance fait écho à une condensation traumatique de différents registres qui demande une élaboration personnelle et implique l’analyste dans ses modalités propres de fonctionnement. Ce travail est destiné à la compréhension de la dynamique transférentielle et suppose que, dans le même temps, la part revenant à l’analysant soit reconnue et qu’elle lui soit restituée.
COMMENTAIRES EN APRÈS-COUP
33La poussée pulsionnelle est soumise à une exacerbation du fait du dispositif analytique et de l’exigence de travail relancée par la dynamique de la cure chez les deux compagnons de l’expérience, elle problématise le cours de la fantasmatique inconsciente de chacun et contribue à l’édification du ou des fantasmes inconscients propres à la séance et à la cure. Elle impose la mise en sens de ce qui s’y joue, s’y répète, s’y recrée pour chacun mais aussi de ce qui s’y crée puis de nouveau s’y rejoue, s’y répète, s’y recrée dans cette rencontre unique et spécifique, cocréation instable et éphémère qui se tisse séance après séance. C’est exclusivement l’expérience avec le patient qui peut conduire à l’élaboration théorique de sa compréhension.
34Si les psychismes de l’analyste et du patient demeurent deux entités séparées, l’asymétrie du dispositif assurant cette mutualité dissociative, le travail d’analyse s’effectue sur cet objet intermédiaire qui n’appartient ni au psychisme de l’analysant, ni au psychisme de l’analyste, mais à un « hybride », une entité psychique métissée qui s’invente, s’organise puis se transforme, et possède sa propre logique systémique. Elle peut surgir sous une forme paradoxale telle une chimère, comme l’a théorisée Michel de M’Uzan.
35Toutes les modalités de défenses, qu’elles soient du registre névrotique ou psychotique, exploitent plus ou moins bien le modèle du double retournement, premier modèle d’organisation interne de la pulsion, mais aussi modèle du jeu pulsionnel entre le sujet et l’objet et support des introjections et des identifications. Lorsque le régime du principe de plaisir-déplaisir s’organise sous l’égide de la réalisation hallucinatoire de désir, le principe de réalité témoigne de l’articulation des représentations de chose avec les représentations de mot et permet un jeu suffisamment bon de la symbolisation primaire. La dialectique processuelle de la cure s’organise autour du déplacement. Lorsque ce sont des défenses à type de clivage qui prédominent, dans les pathologies dites « narcissiques » : états névrotiques graves, états limites, moments de décompensation, psychoses, la destructivité est au premier plan à travers la contrainte de répétition qui écrase le principe de plaisir. R. Roussillon [13] a proposé la pertinente formulation de « transfert par retournement ». L’une des conséquences est de faire vivre à l’objet, l’environnement, l’analyste ce qui ne peut être élaboré par le sujet. Autrement dit, l’analyste éprouve ce que le sujet, pour survivre, a mis hors champ de son psychisme au prix d’une aliénation de sa subjectivité.
36Dans cette mise en acte, signifiante dans l’après-coup de la séance, s’agit-il d’un temps de désaccordage ou d’un contact trop intime à valeur incestueuse entre nos deux appareils psychiques menant à une répétition inéluctablement vécue au présent ? Sous condition que cette réponse contre-transférentielle ne soit pas imputée au seul transfert, comme au seul contre-transfert mais reconnue comme surgissement d’un mal à penser métissé s’affirmant dans une compulsion de comportement, le surgissement d’une nouvelle réalité psychique peut permettre l’ouverture d’un nouveau chapitre de l’histoire du sujet et la création d’un originaire inédit en séance.
POUR CONCLURE
37La complexité des identifications inconscientes tient aussi aux modalités de transmission et leurs inscriptions, identifications réussies ou inclusions dommageables dans une généalogie qui pose la question de la règle, de son introjection et corrélativement de sa potentialité transgressive. À côté de la filiation, l’insertion institutionnelle et son réseau d’échanges et de pratiques créent une nouvelle clinique inter-analytique. À la pratique de l’analyste, seul avec son patient et son support théorique dans une identification à Freud, seul avec son auto-analyse et sa créativité conceptuelle, succède aujourd’hui un travail de confrontations et d’échanges. Ce qui se joue en séance peut être étudié à partir d’un fragment de séance ou de quelques séances articulées dans un repérage minutieux de l’échange langagier et des manifestations préverbales parfois microscopiques. Dans cet esprit, des analystes se rencontrent pour effectuer ce travail inter-analytique, entre supervision et recherche. Ils se rencontrent également lors de la pratique du psychodrame analytique. Celle-ci s’adresse aux patients qui pourraient relever d’un travail analytique, mais dont la structure psychique ne leur permet pas d’exploiter les potentialités du site : ils ne peuvent pas jouer le jeu de l’analyse et ils vont découvrir « comment jouer le jeu ». La technique du psychodrame psychanalytique permet la contextualisation d’une aire de jeu transitionnelle où peut se déployer et se confronter une pluralité transféro-contre-transférentielle. Cette approche me semble avoir sa place dans une formation de psychanalyste.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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- Guillaumin J., Le destin de l’inconnu entre transfert et contre-transfert, Filigrane, vol. 13, no 1, 2004, pp. 5-21
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- Winnicott D. W., Le passage de la dépendance à l’indépendance dans le développement de l’individu, in Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1963, pp. 43-54.
Mots-clés éditeurs : Après-coup, Contre-transfert, Inter-analytique, Interprétation, Mutualité