Article de revue

Transmission de la honte et de la culpabilité

Pages 1579 à 1583

Citer cet article


  • Cournut, J.
(2003). Transmission de la honte et de la culpabilité. Revue française de psychanalyse, . 67(5), 1579-1583. https://doi.org/10.3917/rfp.675.1579.

  • Cournut, Jean.
« Transmission de la honte et de la culpabilité ». Revue française de psychanalyse, 2003/5 Vol. 67, 2003. p.1579-1583. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2003-5-page-1579?lang=fr.

  • COURNUT, Jean,
2003. Transmission de la honte et de la culpabilité. Revue française de psychanalyse, 2003/5 Vol. 67, p.1579-1583. DOI : 10.3917/rfp.675.1579. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2003-5-page-1579?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.675.1579


Notes

  • [1]
    Le « troc » envisagé par Claude Janin, entre la honte et la culpabilité, pourrait aussi être repensé en prenant en compte ces délégations et oscillations entre affects et homologues d’affect inconscients.

1Abords diversifiés, styles différents, mais voisinage de pensée : félicitations aux deux rapporteurs pour leurs travaux. Toutefois, un étonnement : les deux rapports ne font guère allusion à une donnée clinique et à une question théorique pourtant importantes, celles de la transmission sur deux, et même trois générations, de la honte et/ou de la culpabilité. Certes sont évoqués le “ pacte dénégatif ” de R. Kaës et la “ communauté de déni ” de D. Braunschweig et M. Fain, mais seulement si l’on peut dire horizontaux, entre frères, et pas verticaux, dans la filiation.

LES SENTIMENTS « EMPRUNTÉS »

2Mon propos ne vise pas la transmission phylogénétique, supposée par Freud, des traces du passé archa ïque de l’humanité. Il ne s’agit pas non plus de mettre au compte du transgénérationnel plus qu’il n’en peut dire. Il s’agit d’un mode d’identification narcissique, fréquemment repérable – sous réserve qu’on l’entende – dans le fil du discours associatif des patients, et que Freud avait désigné comme « emprunt » identificatoire, à l’origine bien souvent, dans la cure analytique, si on le rate, d’une réaction thérapeutique négative, et, dans la vie, d’une névrose de destinée.

3C’est à propos du sentiment inconscient de culpabilité que Freud, dans une note substantielle, « Les relations de dépendance du moi » ( « Le moi et le ça » ), décrit cet emprunt. Le texte est explicite : « Contre l’obstacle du sentiment inconscient de culpabilité l’analyste va livrer un combat qui n’est pas facile. » En fait, on ne peut pas dire grand-chose pour le rendre conscient, mais : « On a une chance particulière d’agir sur lui quand ce sentiment [inconscient] de culpabilité est un sentiment emprunté, c’est-à-dire quand il est le résultat d’une identification à une autre personne qui fut jadis l’objet d’un investissement érotique. » Et Freud évoque la « prise en charge » de ce sentiment de culpabilité. (On notera que la nouvelle traduction des Œuvres complètes maintient en français les mots « emprunt » et « prise en charge ».)

À partir du sentiment inconscient de culpabilité

4Dans des travaux anciens (Nouvelle Revue de Psychanalyse, no 28) et moins anciens (L’ordinaire de la passion), j’avais abordé cette question du sic, en remarquant qu’elle avait été abandonnée en 1924 au bénéfice du « besoin de punition », ce qui d’ailleurs ne change rien quant au cheminement identificatoire de l’emprunt. Je suis reconnaissant aux rapporteurs de me donner ainsi l’occasion de reprendre et d’élargir un point de vue resté trop restrictif. En effet, il faut profiter de la relation qu’ils établissent entre besoin (et envie) de punition et d’humiliation, et de la nuance qu’ils mettent entre « affect » et « sentiment ». D’autre part, il est de fait que la notion de sentiment inconscient de culpabilité est incorrecte : comment penser la notion d’un sentiment inconscient, et comment penser que la culpabilité, et la honte, n’ont pas toujours une valence inconsciente, cela dans la mesure où le moi est en grande partie lui-même inconscient ?

LES DEUILS TRANSMIS

5Pour ma part, je m’étais trop uniquement centré sur l’emprunt identificatoire d’un sentiment de culpabilité lié à un travail de deuil mal élaboré à la génération précédente, celle du sujet, voire à la génération précédant celle du parent du sujet. C’est l’exemple des patients qui prennent en charge – et s’épuisent à réparer – la tristesse et la culpabilité d’une mère qui fut orpheline de sa propre mère ou d’un père qui fut un enfant abandonné. Dans cette perspective, le cas de Pierre (A. Beetschen) est bien intéressant : conjointement au complexe du père mort, « la violence profonde de ses sentiments » et « un immense sentiment de culpabilité » ne sont-ils pas pour une part « empruntés » au style de travail de deuil chez la mère « longtemps endeuillée » ? Ce travail de deuil fut consécutif, certes, aux décès survenus dans la famille de cette mère quand elle était adulte, mais le style personnel de ce travail s’est construit aussi dans son enfance, et c’est peut-être de cet emprunt identificatoire que procède, chez Pierre, la violence de ses sentiments. Remarquons au passage que l’emprunt peut revêtir tout aussi bien une coloration incestueuse œdipienne, ce qui n’arrange évidemment pas la culpabilité empruntée.

6Autre exemple, voisin : quelle élaboration fut celle de l’Homme aux rats par rapport au fait (connu de lui, semble-t-il) que sa mère était une orpheline adoptée, et quel est le malheur inextricable de la situation quand la saga familiale (ignorance, refoulement ou forclusion) ne dit rien ?

7La transmission inconsciente de ces deuils ratés, non faits, peut-être infaisables, induit des culpabilités et des hontes souvent indicibles, inconnues du sujet qu’elles animent. Dans ces cas, le tableau clinique est d’autant plus alarmant que l’on ne comprend pas ce que l’analyse répète. Du reste, Freud précisait : « On ne peut pas méconnaître la ressemblance de ce processus avec celui de la mélancolie. »

DES HONTES ET DES CULPABILITÉS INCONSCIENTES ET TRANSMISES

8Toutefois ce processus n’est pas systématiquement lié à une problématique de deuil post mortem. Plus généralement, mais avec toujours cet assombrissement proche de la mélancolie, la clinique donnera l’intuition de hontes et de culpabilités inconscientes qui, par moments, affleurent dans le discours. Celui-ci, insidieusement, devient factuel, stérile, enlisé, les associations tournent court, le climat affectif se détériore ; on a parfois seulement comme indice la récurrence de mots anciens, hors du contexte, insolites à notre époque ( « qui disait ça » ?, « ce mot est de qui ? » ) ; et voilà que se dévoilent des affects et des représentations jusqu’alors inconnus ( « on n’en parlait jamais ! », « je ne l’ai jamais su ! » ) liés à des événements dans lesquels ont été impliquées des personnes investies par le sujet, ou même désinvesties par lui depuis longtemps ( « le reste d’une relation érotique abandonnée » ).

9Ce qui se dévoile alors, c’est la faillite du grand-père, la pédophilie de l’oncle (Freud connaissait la question !), une bâtardise éventuellement répétée sur plusieurs générations, la vie scandaleuse d’une grand-mère oubliée, etc., y compris les parents collabos, les haines, les hontes, les abandons, les incestes  : la vie de famille en somme, avec ses caves où l’on enfouit les secrets.

LE SURMOI ET LA RÉPARATION

10Alors que patient et analyste ignorent tout de ces aventures, on voit seulement des sujets qui passent leur vie amoureuse, sociale, professionnelle à expier, à se défoncer pour réparer honte et culpabilité ; ils sont gardiens d’un silence, chargés de mission, en service commandé pour obturer des secrets dont ils n’ont ni connaissance ni même pressentiment. Bien évidemment, ce n’est que dans le transfert que, éventuellement, ces secrets seront déterrés : faillite de l’analyste qui part en vacances, qui ne dit rien ou pas assez, ou trop ; culpabilité et honte d’avoir dit de si mauvaises pensées, etc. ; la mélancolie se trame aussi dans les ramifications des arbres généalogiques.

11La métapsychologie de ces sentiments empruntés – on pourrait même dire : « hérités » – de leur refoulement, du retour de quelques refoulés, de ces éventuels clivages, est centrée sur la constitution du sur-moi et de l’idéal du moi dont – et c’est fondamental – la généalogie elle-même se tisse de l’inconscient des parents et de leur propre histoire.

LA TRANSMISSION DES TRAUMAS PRÉCOCES

12En revanche, si un événement est survenu alors que les instances, notamment le sur-moi, ne sont pas encore constituées, et que les capacités d’élaboration de l’appareil psychique sont encore précaires, instables, peu efficaces, on est confronté à la clinique des traumas précoces. Mais, là encore, honte et culpabilité (et les rapporteurs les écrivent alors très justement en termes d’ « affects primaires » et non plus en termes beaucoup trop élaborés de « sentiments ») ne sont pas obligatoirement le fait du sujet qui les supporte (et qui en fait parfois une réaction thérapeutique négative) (Alain Ksensée). Honte et culpabilité sont parfois aussi des « restes » appartenant, à l’origine, aux parents, voire à la génération des grands-parents, et qu’inconsciemment le sujet a « pris en charge », pour un plus haut service, celui de la rédemption. À chacun sa croix... et les religions en font leur profit !

LA TENTATION DU « PROPHÈTE »

13Se pose alors – mais quand s’en aperçoit-on ? – le très difficile problème théorique de la transmission de ce qui n’a pas été élaboré. Ce sont les cliniques du trou, du blanc, du vide psychique, du pare-excitation lacunaire, du « noyau traumatique froid » (C. Janin), qu’un parent transmet, inconsciemment, non élaboré, matrice de honte et de culpabilité que les rapporteurs désignent fort justement comme « primaires ».

14C’est sans doute dans ce climat de malaise parfois tragique que l’analyste, inquiet, embarrassé, est tenté, comme l’écrit Freud dans la note des « Relations de dépendance du moi », de se prendre pour le prophète, le sauveur des âmes, et même le Messie, manière d’offrir au patient la possibilité de mettre la personne de l’analyste « à la place de son idéal du moi », ce à quoi, précise Freud, « les règles de l’analyse s’opposent résolument ».

LES MALÉDICTIONS

15En ce qui concerne le contre-transfert, une autre élucidation serait souhaitable chez les analystes, elle aussi dans le registre de la transmission : quelles taches aveugles, quels dénis, peut-être quelle culpabilité se transmettent d’un analyste à son patient qui, éventuellement devenu analyste à son tour, risque d’en transmettre les mêmes à ses propres patients, le tout cautionné, de plus bien souvent, par les institutions, leurs filiations et leurs bâtardises ?

16On se souviendra, d’ailleurs, et bien plus largement, que cette pesée de la transmission de la honte et de la culpabilité occupe une place centrale dans les cultures, ce que les mythes désignent par le terme de « malédiction » (voir par exemple les Labdacides).

17Et pour terminer mon propos dans ces parages précisément, je dirai aux rapporteurs, pour les en remercier, combien j’ai apprécié leur ancrage dans le Kulturarbeit. Tout à fait dans cette perspective générale, on pourrait considérer la transmission sur plusieurs générations des dénis de honte et de culpabilité concernant l’impensable des univers concentrationnaires, ce qui insisterait sur la nécessité toujours renouvelée du travail de mémoire dans les civilisations.

18PS. — Au cours du Congrès, on a évoqué une séquence terrible du film de R. Polanski, Le pianiste : un petit groupe d’individus marche sous la surveillance d’un soldat allemand. Un des malheureux trébuche, le soldat tire et le tue, manifestement sans honte ni culpabilité.

19Question, fondamentale pour la théorie, la clinique et la pratique de la psychanalyse (et évidemment pour le Kulturarbeit) : que sont devenus les enfants du soldat allemand, quel est leur fonctionnement psychique, de quoi, inconsciemment, ont-ils hérité ? J’avais posé la question en 1991 puis en 2002 [1], elle a été reprise par Claude Rayna. Certes, du fait de la néoténie et de la détresse initiale de l’être humain, on peut évoquer un proto-affect de honte primaire, in statu nascendi. Nous sommes tous d’emblée des Richard III, et la honte est la maladie infantile de l’humanité, mais nous avons été contaminés : la honte primaire est une honte héritée.


Mots-clés éditeurs : Emprunt identificatoire, Honte primaire, Sentiment inconscient de culpabilité, Transmission de la honte et de la culpabilité, Traumas précoces

https://doi.org/10.3917/rfp.675.1579