L'accomplissement et l'atteinte
- Par André Beetschen
Pages 1455 à 1527
Citer cet article
- BEETSCHEN, André,
- Beetschen, André.
- Beetschen, A.
https://doi.org/10.3917/rfp.675.1455
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- Beetschen, A.
- Beetschen, André.
- BEETSCHEN, André,
https://doi.org/10.3917/rfp.675.1455
Notes
-
[1]
C. Baudelaire, Les Fleurs du mal, Le Livre de poche, 1972, p. 5.
-
[2]
S. Freud (1908).
-
[3]
S. Freud (1930 c).
-
[4]
S. Freud (1930 b).
-
[5]
L’écriture, pour sa version définitive, de ce rapport s’écartera sur quelques points de celle du texte proposé au Congrès. En effet, les discussions préalables dans des groupes de travail et les remarques amicales m’ont permis de rendre plus claires, du moins je l’espère, certaines propositions ; ainsi ai-je inséré dans la version présente quelques infléchissements présentés dans l’exposé introductif du Congrès. Bien entendu, l’architecture d’ensemble n’est pas modifiée : cela appellerait un travail de plus grande envergure. Par ailleurs, j’ai supprimé un certain nombre de notes qui surchargeaient le premier texte. On trouvera dans ma bibliographie l’ensemble des références qui m’ont aidé.
-
[6]
N. Sarthou-Lajus (2002).
-
[7]
S. Freud (1905).
-
[8]
Voie déjà largement ouverte par J. Goldberg avec son livre La culpabilité, axiome de la psychanalyse (1985).
-
[9]
S. Freud (1938), p. 288.
-
[10]
J. Laplanche (1981).
-
[11]
L’idéal transmis (2000) et ses deux rapports : « Pure culture » de J. Mauger et L. Monette ; « Sur-moi culturel » de G. Diatkine.
-
[12]
La figurabilité (2001) et ses deux rapports : « L’action de la forme » de L. Kahn ; « Figurabilité et régrédience » de César et Sá ra Botella.
-
[13]
F. Kafka (2001).
-
[14]
G. Steiner (2002), p. 49.
-
[15]
M. Moscovici (2002).
-
[16]
L. Greilsamer, dossier « Paul Touvier, un collaborateur dans l’histoire » ; Le Monde, 17 mars 1994.
-
[17]
H. Arendt (1963).
-
[18]
J. Derrida, Le siècle et le pardon, Le Monde des débats, no 9, décembre 1999.
-
[19]
P. Bruckner, Le Monde, 26 septembre 2001.
-
[20]
M. Canto-Sperber, Le Monde, 4 octobre 2001.
-
[21]
P. Ricœur (2000).
-
[22]
J. Laplanche (1994).
-
[23]
J. Laplanche (1989), p. 87.
-
[24]
S. Freud (1926 a), p. 11.
-
[25]
S. Freud (1930 c), p. 285.
-
[26]
S. Freud (1937), p. 264.
-
[27]
J. Sédat (1999).
-
[28]
L. Kahn (2001).
-
[29]
D. Clerc-Maugendre (1991).
-
[30]
A. Green (2002), p. 50.
-
[31]
J. Laplanche (2002).
-
[32]
S. Freud (1910).
-
[33]
S. Freud (1913 b).
-
[34]
A. Petitier (2001).
-
[35]
J. Laplanche (1989).
-
[36]
S. Freud (1909).
-
[37]
S. Freud (1913 a).
-
[38]
S. Freud (1927 c).
-
[39]
J. Laplanche (1995).
-
[40]
A. Beetschen (1997 et 2000).
-
[41]
S. Freud (1937), p. 248.
-
[42]
S. Freud (1922), p. 90.
-
[43]
S. Freud (1914).
-
[44]
S. Freud (1917).
-
[45]
J. Laplanche (1970), p. 148.
-
[46]
S. Freud (1911).
-
[47]
F. Gantheret (2002), p. 29.
-
[48]
M. Duras (1964).
-
[49]
A. Green (1983).
-
[50]
S. Freud (1911), p. 14.
-
[51]
S. Freud (1913), p. 135.
-
[52]
C. Chabert (2000).
-
[53]
D. Widlöcher (2000).
-
[54]
Ibid.
-
[55]
D. Widlöcher (1986).
-
[56]
M. de M’Uzan (1988).
-
[57]
C. et S. Botella (2001), p. 1160.
-
[58]
J. Laplanche (2000), p. 78.
-
[59]
D. Widlöcher (2000).
-
[60]
Ibid.
-
[61]
J.-B. Pontalis (1975).
-
[62]
M. Little (1985) ; autour de ce texte, récemment retraduit, s’est tenue une journée de travail organisée par J. André, sur le thème « Transfert et états limites » (2002).
-
[63]
M. Little (1985).
-
[64]
A. Green (1990).
-
[65]
J. Laplanche (1995), p. 189.
-
[66]
P. Denis (1997), p. 138.
-
[67]
V. Hugo, La Légende des siècles, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».
-
[68]
S. Freud (1921).
-
[69]
S. Freud (1920).
-
[70]
S. Freud (1926).
-
[71]
D. Winnicott (1988), p. 173.
-
[72]
S. Freud (1927 c).
-
[73]
J. Laplanche (1981).
-
[74]
Le Tasse (1858).
-
[75]
S. Freud (1946), p. 40.
-
[76]
S. Freud (1937), p. 244.
-
[77]
S. Freud (1923), p. 273.
-
[78]
A. Green (1988).
-
[79]
C. Lanzmann (1988).
-
[80]
C. Balier (2001).
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[81]
G. Bonnet (2000).
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[82]
H. Arendt (1963), p. 315.
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[83]
P. Wilgowicz (2000).
-
[84]
N. Zaltzman (1999).
-
[85]
S. Freud (1946), p. 48-49.
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[86]
S. Freud (1917), p. 26.
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[87]
J.-C. Rolland (1998).
-
[88]
S. Freud (1922).
-
[89]
R. Burton (2000).
-
[90]
S. Freud (1912).
-
[91]
S. Freud (1930).
-
[92]
J.-B. Pontalis (1990), p. 70.
-
[93]
S. Beckett (1989).
-
[94]
J. Conrad (1999).
-
[95]
A. Green (2002).
-
[96]
S. Freud (1930 c).
-
[97]
S. Freud (1915), p. 218-220.
-
[98]
F. Kafka (1994).
-
[99]
J -B. Pontalis (1981), p. 74.
-
[100]
R. Roussillon (1991).
-
[101]
R. Roussillon (1999).
-
[102]
S. Freud (1946), p. 50-51.
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[103]
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[104]
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[105]
S. Freud (1923).
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[106]
S. Freud (1927 a).
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[107]
J. Laplanche (2002).
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[108]
S. Freud (1930).
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[109]
J. Le Rider et al. (1998).
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[110]
S. Freud (1930 c), p. 315.
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[111]
S. Freud (1930 c), p. 323.
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[112]
M. Klein (1958).
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[113]
M. Klein (1952).
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[114]
D. Winnicott (1958).
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[115]
D. Winnicott (1962), p. 120.
-
[116]
D. Winnicott (1962), p. 127.
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[117]
S. Freud (1946), p. 42.
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[118]
P. Fédida (1995).
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[119]
S. Freud (1914), p. 99.
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[120]
M. Moscovici (2002).
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[121]
G. Rosolato (1969).
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[122]
P. Fédida (2001).
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[123]
S. Freud (1927 c), p. 219.
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[124]
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-
[125]
S. Freud (1922).
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[126]
W. Shakespeare (1983).
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[127]
S. Freud (1930 a).
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[128]
Dictionnaire Le Petit Robert de la langue française (2001).
-
[129]
G. Steiner (2002).
-
[130]
Une édition récente – « Le Jour du Jugement » – offre le texte, datant du XIVe siècle, du seul mystère français à traiter de l’Apocalypse (Chambéry, Éd. Comp’act, 2000).
-
[131]
F. Kafka (1994).
-
[132]
J. Cournut (1983).
-
[133]
S. Freud (1930 c).
-
[134]
M. Moscovici (2002).
-
[135]
P. Lacoste (1986).
-
[136]
W. Granoff (1975).
-
[137]
F. Kafka (1994).
-
[138]
S. Freud (1907).
-
[139]
S. Freud (1927 b).
-
[140]
S. Freud (1927 c).
-
[141]
S. Freud (1927 b).
-
[142]
F. Nietzsche (1971).
-
[143]
S. Freud (1927 b), p. 164.
-
[144]
S. Freud (1927 b), p. 183.
-
[145]
G. Rosolato (1987), p. 76.
-
[146]
J. Laplanche (2002).
-
[147]
S. Freud (1930 c), p. 324.
-
[148]
M. Moscovici (2002), p. 102.
-
[149]
S. Freud (1923), p. 249.
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[150]
E. R. Dodds (1959).
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[151]
J. Bottero (1992).
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[152]
Épopée de Gilgamesh (1992).
-
[153]
J. Bottero (1986).
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[154]
La Bible Osty (1973).
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[155]
J. Cazeaux (2001).
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[156]
G. W. Bowersock (1995).
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[157]
J. Racine,. Athalie, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».
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[158]
S. Freud (1927 b).
-
[159]
W. Granoff (1975), p. 521.
-
[160]
P. Fédida (1995), p. 45.
-
[161]
S. Freud (1927 c).
-
[162]
A Petitier (2002).
-
[163]
S. Freud (1927 c).
-
[164]
J.-B. Pontalis (2000), p. 18.
-
[165]
S. Freud (1927 b), p. 190.
-
[166]
M. Schneider (1985), p. 359.
-
[167]
P. Audi (1997), p. 16.
-
[168]
Molière, Les Femmes savantes, III, 3, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».
-
[169]
F. Kafka (1994).
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[170]
D. Winnicott (1970), p. 43.
-
[171]
S. Freud (1919).
-
[172]
S. Freud (1926 b).
-
[173]
S. Freud (1923), p. 273.
-
[174]
J. de La fontaine, Fables, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».
-
[175]
S. Freud (1923), p. 259.
-
[176]
D. Margueritat (1990).
-
[177]
W. Shakespeare (1983).
-
[178]
H. Arendt (1962), p. 121-185.
-
[179]
J.-B. Pontalis (2000), p. 144-145.
-
[180]
V. Jankélévitch (1962).
-
[181]
J. Le Rider (1962).
-
[182]
A. Rimbaud, Ma bohème, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».
-
[183]
S. Freud (1927 b), p. 197.
-
[184]
M. Gribinski (2002).
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
I. LA CULPABILITÉ : UN SENTIMENT À DÉFAIRE
1L’excès de la pulsion et le souci de l’autre : le conflit, puisant ses racines dans la sexualité infantile, est au cœur de l’humain et S. Freud a fait du renoncement pulsionnel et de ses aléas – l’hostilité suscitée par ce renoncement ; le destin de cette hostilité dans le sentiment de culpabilité – la condition de notre développement d’être civilisé. La condition du vivre-ensemble et avec soi.
2La référence faite au développement concerne la théorisation même de la « conscience morale » : on en prendra la mesure en lisant à la suite « La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes » [2] et Malaise dans la culture [3], ou ces phrases de la préface à l’édition hébra ïque des Conférences d’introduction à la psychanalyse [4] : « La théorie a fait des progrès dans l’intervalle, elle s’est accrue de points importants, comme le démontage de la personnalité en un moi, un sur-moi et un ça, une modification profonde de la théorie des pulsions, des découvertes sur l’origine de la conscience morale et du sentiment de culpabilité. »
3De ces remaniements, je ne restituerai pas le détail et j’affronterai donc l’attaque du sentiment de culpabilité qui surgit dès lors qu’on rencontre le legs et l’héritage : impossible de rendre justice à tous ceux à qui je dois une part de mon trajet [5] !
4De toute façon, on ne peut s’attaquer sans modestie ni crainte au sentiment de culpabilité si l’on prend la mesure du champ anthropologique qu’il couvre : de la théorie du droit et de la justice au politique et à la morale [6]. Cette étendue du champ devient même un obstacle à l’examen de sa nature psychique, avec le risque d’une psychologisation. Peut-être est-ce pour cela que S. Freud n’a jamais écrit de texte d’ensemble sur le sentiment de culpabilité, tout en faisant pourtant de ce dernier le témoin de ses avancées métapsychologiques. Mais, en le rapatriant dans l’infantile, il l’a d’abord arraché au religieux. Geste nietzschéen qui reste d’une lucidité sceptique sur l’acquis de civilisation, même si la découverte analytique s’avère un progrès de culture lorsqu’elle découvre une vie psychique infantile et qu’elle fait du névrosé un gardien de la longue mémoire. Il n’empêche que notre langue s’est appuyée depuis des siècles sur la conception judéo-chrétienne de la faute originelle pour dire la conscience coupable devant le jugement divin et que le « for intérieur » doit autant à Augustin qu’à Sophocle ou à Mo ïse.
1. Avec la pulsion : le but et le tort
5Le sentiment de culpabilité est d’une double nature : tantôt il humanise. tantôt il rend malade. C’est dire qu’il représente particulièrement le conflit psychique, organisé par la pulsion, et qu’il est à la fois mode de liaison et de contenance : honte et culpabilité – pour faire ici lien avec le travail de Claude Janin – s’érigent en effet, dans leur rapport au sexuel infantile, comme ces « digues psychiques » dont parle S. Freud dès les Trois essais sur la théorie sexuelle [7] : dégoût, honte-pudeur et morale, morale qui deviendra compassion et faculté de compatir. Ces digues, formées avec le matériau même de la pulsion, n’évoquent-elles pas déjà le « travail d’assèchement du Zuydersee » dont il sera question plus tard ? C’est cet arrimage du sentiment de culpabilité au pulsionnel que j’ai voulu explorer, avec l’accomplissement et l’atteinte [8].
6L’accomplissement, c’est la recherche de satisfaction, dans l’excès même de la revendication pulsionnelle : il s’agira donc de réinterroger l’acte psychique infantile, l’acte inconscient et ses modes de réalisation ; de concevoir le sentiment de culpabilité comme cette part de souffrance porteuse d’inconscient (l’angoisse reçoit ici une qualification topique et intentionnelle) qui, attaquant de l’intérieur, altère ou barre la satisfaction. De cette attaque interne, je privilégierai moins la soumission à l’interdit que la violence liée à l’insatisfaction, au déplaisir et à l’hostile, qui lestent irrémédiablement la satisfaction. Le développement de la métapsychologie freudienne accordera de plus en plus de place, on le sait, à cette part « négative » de l’insatisfaction, ce qui mettra en crise le fantasme au profit de l’agieren.
7L’insatisfaction peut alors être envisagée selon plusieurs axes : celui du refoulement et du jugement par le sur-moi ; celui de l’excès de la poussée pulsionnelle qui dépasse les possibilités de sa délégation psychique (je préfère cette expression au mot de « représentance ») ; celui, enfin, d’une attaque permanente liée aux premiers objets – tant par leurs réponses aux revendications pulsionnelles que par leur énigme d’altérité inconsciente –, objets qui fixèrent les destins des premiers montages pulsionnels. Cette butée de l’insatisfaction constitue une part obscure pour la pulsion elle-même et S. Freud écrit, dans l’une de ses dernières notes : « La conscience de culpabilité se développe aussi à partir de l’amour insatisfait. Comme la haine. À partir de ce matériau, nous avons véritablement pu produire tout ce qu’on veut, comme les états autarciques dans leurs produits substitutifs. » [9]
8L’atteinte par l’insatisfaction : le mot rassemble le but réalisé et l’objet touché, le déplaisir qui altère, ce que la pulsion fait à l’ « objet », et la blessure retournée contre le moi par l’insatisfaction en « reste ». Le sentiment de culpabilité – tension entre moi et sur-moi – exprime cette atteinte intériorisée dont j’essaierai de suivre les modalités, selon les mécanismes psychiques dont elle use (retournement, renversement) et l’état du moi que ces mécanismes rencontrent. Car le sentiment de culpabilité, cette qualification de l’angoisse en « angoisse morale » [10], est sentiment du moi. La langue française ne dispose que d’un mot – conscience – pour dire à la fois l’être conscient et la conscience morale, quand la langue allemande, elle, en dispose de deux. Ce recouvrement n’est pas forcément un désavantage : plutôt que de séparer, il institue, au cœur même de la conscience, une conscience informée de l’inconscient.
9Défaire le sentiment de culpabilité à partir de l’amour insatisfait, ce sera donc dégager le rôle du déplaisir et de la destructivité dans sa genèse, en précisant comment l’intériorisation progressive de l’hostile, en suivant les voies du retournement ou du renversement, construit l’instance du sur-moi, et en revenant sur la position charnière du narcissisme, qui contraindra S. Freud à la théorisation du dernier dualisme pulsionnel.
2. La culture et la langue
10Évaluer les origines de l’intérêt porté à un objet d’exploration se heurte à cette inévitable part d’obscurité qui lie l’asservissement de nos pensées à nos exigences pulsionnelles ! Le souhait de travailler le champ du sentiment de culpabilité, en profitant du temps qu’offre la longue perspective d’un rapport de congrès – de cela, je suis infiniment reconnaissant envers ceux qui m’ont donné cette chance –, s’est nourri à deux sources : d’une part, les difficultés et les obstacles rencontrés dans certaines cures, quand s’y affronte un sentiment de culpabilité précaire ou massif ; d’autre part, la relecture des écrits freudiens d’après 1920, avec le souci d’y rechercher, après d’autres, comment s’articulent narcissisme et destructivité pulsionnelle.
11Et si l’impulsion pour le thème de nos rapports nous fut donnée, à Claude Janin et à moi-même, par le Congrès des psychanalystes de langue française de Montréal [11], elle se trouva renforcée, de mon côté, par les échanges du Congrès des psychanalystes de langue française de Paris [12] : l’acte et la scène (de punition ou de jugement) sont évidemment au premier plan des formes psychiques de la culpabilité.
12Mais d’autres origines se proposent ; elles en appellent à notre prise tragique plus qu’heureuse dans l’humain.
13C’est la réflexion jamais achevée sur le mal et sur l’existence psychique de l’autre, réflexion qui fait surgir ces grandes figures culturelles qui ne cessent de nous accompagner en veillant sur nous, comme si elles prenaient le relais de nos parents d’enfance : Œdipe, Job, Hamlet... Et, parmi les écrivains de notre temps, celui dont le regard ronge la présence, F. Kafka – lui dont Le Procès [13] est tellement devenu la fable emblématique de notre condition qu’une sorte de pudeur en réserve l’usage. G. Steiner n’écrit-il pas, en commençant sa préface à l’édition anglaise du Procès [14] : « L’idée qu’il puisse y avoir quoi que ce soit de neuf à dire du Procès de Franz Kafka n’est guère vraisemblable » ; et il ajoute : « La littérature secondaire est cancéreuse... En vérité, l’accès spontané et le choc de l’immédiateté sont devenus quasiment inimaginables. » Mais il dira, plus loin : « Kafka se servit de son mal autant que son mal se servit de lui, et cette réciprocité approfondit son sentiment de culpabilité. » On ne travaille pas sur la culpabilité sans, comme Job, creuser ses maux !
14L’homme détruit et se détruit, avec acharnement parfois. Cet acharnement peut effacer la culpabilité dans l’alibi de la masse, et c’est alors la pire violence du monde : la guerre, le meurtre, les attentats, la condition bafouée du vivre-ensemble. S. Freud n’a jamais renoncé, comme le signale M. Moscovici [15], à penser, d’un même tenant, la condition psychique de l’individu et celle de l’espèce humaine et à faire du sentiment de culpabilité, dans son origine et son développement, le creuset où se mélangent pulsionnel et culturel. Cet horizon de pensée nous oblige : il met en perspective l’histoire et le politique, il maintient le primitif dans le civilisé.
15Lyon, la ville de notre congrès, peut prétendre ici à quelque singularité. Elle est en effet le lieu emblématique d’un premier et légendaire martyre chrétien : le lieu, encore, d’une des premières luttes sociales organisées où des ouvriers-artisans de la « fabrique » textile – les canuts – prirent en main leur destin pour plus de liberté et de justice (K. Marx saluera le geste inaugural de ces canuts). Plus récemment, c’est ici que se déroula le procès « Barbie », après que se fut accomplie ici l’action d’un milicien, P. Touvier, dont le procès – le premier à juger et inculper un accusé français de « crime contre l’humanité » – fut nommé « celui de la mémoire retrouvée » [16].
16Avec la Shoah et l’imprescriptible du crime, qui fait moins front à la gravité de la faute qu’au risque incessant de sa négation, avec les génocides de la dernière partie du siècle, l’urgence de penser l’effacement de la culpabilité individuelle – la « banalité du mal » [17] – et les conditions d’une culpabilité collective est devenue un enjeu de civilisation dont le « devoir de mémoire » ou la « demande de pardon » [18] sont les témoignages. La guerre, surtout lorsqu’elle semble perdre tout sens, les actes de terrorisme (les attentats du 11 septembre 2001 ou le conflit israélo-palestinien ; pour les deux, ce même mot qui semble clamer un redoublement de la mort : « attentat-suicide ») provoquent cet ébranlement de la raison dont les revues de psychanalyse elles-mêmes se font depuis peu l’écho insistant. « Tous coupables ? Non », s’emportait P. Bruckner [19], quand Monique Canto-Sperber [20] écrivait, sous le titre « Injustifiable terreur » : « Aucune explication par les causes sociales ou psychologiques, aucune explication par le but, ne peut modifier la qualification morale de ce qu’est l’acte de lyncher ou de tuer. » L’injustifiable a nécessité que soient approfondis les liens entre « mémoire, histoire et oubli » [21].
17Car le sentiment de culpabilité n’est pas seulement lié à ce qu’on a fait ; il trahit aussi ce que, par crainte, négligence ou lâcheté, on a laissé faire en voulant ensuite l’oublier. Il en appelle ainsi à la responsabilité d’un sujet invité à répondre à autant qu’à répondre de [22]. Il témoigne de la capacité psychique d’intérioriser le dommage fait à autrui : identification à la violence subie par l’autre mais, tout autant, reconnaissance en soi de l’indompté de la sauvagerie pulsionnelle, du « penchant à l’agression ».
18Ces questions ne peuvent certes pas être traitées à la légère ; elles ne peuvent non plus être tues. Elles contraignent à ne pas démêler trop ce que la langue tient assemblés : le langage du droit et du psychique (le jugement dans sa double valence, l’acte dont on est agent et responsable, l’héritage reçu qui fait devoir de transmettre). La difficulté de traduction, en français, du mot allemand et freudien Schuld – faute, culpabilité ; le mot est dans le plus étroit rapport avec die Schuld(en) : la (les) dette(s) – en est le signe patent, que relève J. Laplanche dans sa Terminologie raisonnée [23] en expliquant son choix de « coulpe ».
19Prêtons attention, donc, à ce que la langue nous lègue pour dire la culpabilité, à cet « usage langagier » dont Freud fait à plusieurs reprises un argument métapsychologique décisif : on y verra l’insistance signifiante du retournement de l’hostile dans l’ambivalence. La peine, condamnation autant qu’atteinte triste, qu’on reçoit ou qu’on se donne ; en vouloir à, où le désir trahit son envers de haine, plus explicite encore dans le en vouloir à mort ; la polysémie de mal (nom, adjectif, adverbe : avoir mal, faire du mal et mal faire ; interdit, échec et douleur : « j’ai mal » appelle l’attention aimante, la sollicitude, la caresse) ; le réfléchissement insistant des remords, repentir, reproche, ressentiment ; la menace de l’hostile dans l’hôte. Jusqu’à ces nouveaux mots du vocabulaire de la guerre qui parlent du « traitement d’une cible » ou d’une « frappe chirurgicale ». Et encore : la faute pour dire le manque (faute de...) et l’auteur dans son ambigu ïté (auteur de l’acte, avec cette ombre portée qui fait signe, là aussi, vers l’hostilité : auteur de l’œuvre ou de l’écrit, certes, mais autant auteur du crime et du forfait ; on ne dit pas auteur pour l’acte amoureux !).
3. La tâche à soutenir
20Notre scène du monde – là où s’engage notre responsabilité – est d’abord la cure analytique. Le sentiment de culpabilité en est l’un des moteurs ; il s’accomplit malgré la réserve et la position de non-jugement que requiert le « refusement de l’analyste ». Éloignement du pardon et de l’aveu, comme S. Freud l’affirme dans La question de l’analyse profane [24] : à « l’interlocuteur impartial » lui faisant remarquer que la technique analytique obéit au « principe de la confession », il répond : « Dans la confession, le pécheur dit ce qu’il sait, dans l’analyse le névrosé doit en dire plus. » Il s’agira, évidemment, de saisir la nature de ce « dire plus qu’il ne sait ».
21Le sentiment de culpabilité ne cesse d’accompagner l’analyste dans sa tâche précaire. « Précaire » se dit, selon Le Robert, de « ce qui ne s’exerce que grâce à une autorisation révocable ». Sans en appeler ici à la soumission devant un sur-moi tyrannique, on mesure que la nécessaire présence du tiers met le « ne s’autoriser que de soi-même » au rang des dangereuses illusions !
22Ce sentiment se montre particulièrement actif quand les obstacles s’avèrent insurmontables ou que les échecs – dont la responsabilité est toujours celle d’une aventure partagée – n’ont pas tenu la promesse espérée de changement. Inaccomplissement de fin d’analyse, quand les modifications psychiques paraissent minces : on se dit alors, pour se consoler, qu’il y a eu au moins un effet psychothérapique, tout en se reprochant de n’avoir pas su ménager une ouverture dans cette analyse, fût-ce au prix de l’angoisse. Car « il n’est pas facile de comprendre comment s’y prendre pour retirer à la pulsion la satisfaction » [25].
23C’est dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » [26], ce texte à la fois testamentaire et d’une incroyable jeunesse de pensée, que S. Freud, associant l’analyse à ces autres métiers impossibles que sont l’activité de gouverner et d’éduquer – trois tâches qui concernent autant le désir que le vivre-ensemble –, relève la butée et le risque, chez le patient comme chez l’analyste, du « Ils restent comme ils sont »... Notre tâche est pourtant de ne pas cesser de remettre sur le métier ce qui, entre patient et analyste, s’oppose au déplacement et à la transformation psychiques. Le contre-transfert ne fait-il jamais rien d’autre que de reposer l’insistante question : En quoi pactise-t-on avec les résistances de nos patients ?
24Je n’approfondirai pas ici la question du « sur-moi analytique » ni celle de l’éthique qui me semble relever d’abord, comme le souligne J. Sédat [27], de l’observation d’une méthode, celle de la déconstruction patiente des solutions boiteuses et coûteuses échafaudées contre la poussée obstinée de la sexualité infantile, déconstruction de formes dont L. Kahn [28] nous a restitué avec rigueur le travail. Mais notre sentiment de culpabilité est d’abord arrimé au transfert et à ce que D. Clerc-Maugendre a appelé sa « nature excessive » [29] : les bouleversements passionnels qu’il peut susciter, la destructivité qu’il peut déchaîner. Ces effets, nous avons la conviction de les avoir provoqués, même quand se maintient tout au long de la cure cette distance polie et convenue qui semble ôter à l’analyse son caractère d’expérience incarnée, d’expérience au présent.
25Le « maniement du transfert » – devant la puissance de ce dernier, nous sommes contraints de nous incliner : il n’est que d’entendre, par exemple dans certains entretiens d’admission à nos sociétés, comment des formes manifestement délinquantes de ce maniement ont pu se maintenir des années durant – fait mesurer dans chaque cure l’incroyable ambition de notre tâche : tenter de renverser le destin fixé d’une souffrance ancienne en une expérience inédite, fondée sur la parole qui se souvient en s’écoutant et sur la construction qui la relance. Arracher par là à la religion et la fatalité les fausses consolations qu’elles proposaient. « Le propre de la situation qui a lieu dans un échange psychanalytique, écrit A. Green [30], est d’accomplir le retour sur soi au moyen du détour par l’autre. » Mais cet autre n’est vecteur de sens que par la dissymétrie qu’il soutient, et la croyance en l’efficace de ce détour – l’expérience transférentielle du déterminisme psychique – s’enracine dans ce que J. Laplanche [31] a appelé « situation anthropologique fondamentale ; confrontation, dans leur hétérogénéité, entre adulte et enfant ».
26Quand S. Freud met en garde contre une « psychanalyse sauvage » [32] qui méconnaît le respect dû au transfert et à la pulsion, c’est le wild – le primitif, ce mot de Totem et tabou [33] – qu’il fait entendre : risque de l’impatience et de l’emprise, du chemin court, qui donnent a contrario à l’interprétation analytique juste sa dimension « culturelle ». Pourtant, pas d’interprétation possible ni efficace sans la croyance animiste en une part acceptée de toute-puissance des pensées où se retrouve, défiant les mécanismes rationnels, la vigueur de la fantaisie infantile : activité de pensée qui déroute, imagination avivée par la régression formelle qui excite l’écoute, « alchimie des pensées » – le mot est d’A. Petitier [34] – œuvrant à disjoindre pour les recomposer des unités trop établies. Une manière de suspendre le jugement et le sérieux d’adulte pour le présent « étranger » du détour et du rêve.
27Mais la résistance veille, des deux côtés de la scène analytique, et le sentiment de culpabilité est sans cesse à défaire, comme le sont ces états psychiques ou sentiments « normaux », deuil et jalousie. Aussi délier ses strates est-il tantôt faire surgir ce que sa possible complaisance et son excès de monstration, son pathos, appellent, dans l’aveu et la recherche de punition, comme satisfaction masochiste, tantôt deviner et faire apparaître, depuis les manifestations de répétition qui en signent le caractère inconscient, sa force agissante. C’est construire le destin d’un retournement pulsionnel – la violence de l’auto dans l’autoreproche – qui fait de l’intériorité fautive et souffrante un lieu de tension, certes, mais aussi un lieu de méconnaissance et de conservation des actes psychiques inconscients. « La culpabilité, écrit J. Laplanche [35], ne se nourrit pas de la faute mais de l’énergie pulsionnelle réprimée. »
28Car la culpabilité fait mal en prenant en charge l’hostilité suscitée par la répression et le renoncement, en retournant contre le moi la part insatisfaite de la pulsion. Violence d’autant plus cruelle que le déplaisir ne parvient pas à être surmonté, et qu’il échoue à être qualifié.
29J’ai donc choisi de prendre appui sur deux cures analytiques aux difficultés différentes, mais où tentèrent d’être mis au jour, face à un sentiment de culpabilité inconscient, latent ou expulsé, les forces pulsionnelles agissantes et les efforts du moi pour parer à leur atteinte.
30Ce choix laisse de côté les aspects cliniques manifestes, déplacés ou bruyants, de la culpabilité, ceux que la névrose obsessionnelle, cette invention clinique de S. Freud, donne à analyser dans le creuset où s’agitent désir meurtrier, pulsionnalité anale et conduites religieuses. L’Homme aux rats [36], bien sûr, demeure un indispensable horizon de pensée. En privilégiant cependant les formes latentes et agissantes, je souhaite examiner comment le transfert devient l’épreuve révélante du sentiment de culpabilité.
31La suite de ces deux cas peut sembler épouser trop facilement la succession théorique « première-seconde topique », alors que, bien sûr, cette évolution de la métapsychologie n’asservit pas notre travail analytique quotidien. Nous pensons conscient-préconscient-inconscient en même temps que conflit d’instances et on a déjà souligné ce qu’il y avait d’excessif (au regard de la marche même de la pensée freudienne, qui avance en faisant constamment retour) à radicaliser un « tournant de 1920 » qui commence en fait dès 1914 avec Actuelles sur la guerre et la mort [37] et qui fait d’un texte comme « Dosto ïevski et la mise à mort du père » [38] une suite évidente des textes de 1908-1912. D’ailleurs, l’expression « seconde topique » n’est-elle pas, à certains égards, discutable ? Comme S. Freud lui-même le signale, s’il s’est agi, dans un premier temps de la théorisation, de préciser les « qualités » de l’appareil de l’âme, c’est l’introduction du narcissisme – l’investissement libidinal du moi – puis celle du nouveau dualisme pulsionnel qui, en affrontant de manière plus serrée les faits de résistance et de destructivité, ont exigé une conception renouvelée de la topique : régions de l’appareil de l’âme et invention des instances sous l’influence de l’identification, du moi inconscient et de la prise en compte de l’objet. La seule véritable topique est celle d’après 1920.
32Ainsi les deux analyses sur lesquelles je reviens – où se remarquera, dans des configurations différentes, une emprise particulièrement forte du religieux et de la mort dans la vie infantile – tentent-elles d’explorer l’axe narcissisme-destructivité, qu’A. Green a particulièrement contribué à éclairer, et sur lequel J. Laplanche [39] a proposé que la théorie freudienne de la pulsion de mort (théorie d’une autodestructivité soumise à l’agissement d’une « pulsion sexuelle de mort » au maximum de sa déliaison) soit envisagée comme la nécessité théorique – au regard de la sexualité infantile, découverte freudienne fondamentale – de délier ce que le narcissisme et son pouvoir amoureux de liaison avaient par trop lié. Avec cette exploration se poursuit aussi un questionnement personnel sur la construction psychique du père, le souhait meurtrier et la fixation libidinale [40].
33Construction du père : le sentiment de culpabilité, en appui sur le narcissisme, interroge au plus vif, en effet, la présence inquiétante-protectrice de l’imago paternelle, l’érotisation homosexuelle qui s’y excite, l’advenue du sur-moi et de la transmission que celui-ci assure. Cette construction vise moins à dévoiler des faits de structure que des éléments constituants de l’activité de fantasme, qu’il s’agisse de souhait meurtrier et de castration, d’interrogation sur le désir et la trahison de la mère, ou de positions identificatoires devant la scène primitive. Car notre activité d’analyste ne peut s’envisager sans que s’y privilégie, quelle que soit l’intensité de la souffrance présentée, le devinement de l’activité fantasmatique qui anime la parole et le transfert des patients. La question de l’ « être » est, par nécessité et méthode de cure, soumise au « désirer », et l’écoute doit se rendre attentive à ce travail psychique de figuration-déformation-transformation qui n’est jamais totalement en défaut, même quand le recours au « traumatisme » et à sa supposée manifestation plus directe semble proposer une voie qui se soutient de l’ « irreprésentable ».
II. LE MASQUE DE LA DÉCEPTION
1. L’analyse de Pierre
34Pierre a fait avec moi une analyse de neuf ans. C’était un homme cultivé, mais qui se sentait éloigné des autres et des affects, souffrant d’une indifférence un peu glacée – même dans l’humour – qui ne correspondait pas à la violence profonde de ses sentiments. Réserve absolument contrainte, donc, mais dont la raison lui échappait absolument. La déception l’habitait : les plaisirs éprouvés étaient toujours en deçà de la promesse de satisfaction mais l’inhibition, le retard à entreprendre accompagnaient le fait que cet homme ne se risquait jamais vraiment.
35Tout était ainsi chez lui en demi-teinte, en léger deuil. Mais la déception et la culpabilité éprouvée de gâcher régulièrement ses chances avaient au moins cet avantage de ne pas laisser se développer les violents sentiments d’imposture ou d’usurpation qui accompagnaient régulièrement ses réalisations.
36Pierre ne méconnaissait pas ce qu’il y avait d’actif dans son inhibition et ce que celle-ci comportait d’hostilité, en particulier dans sa relation aux femmes, à la sienne notamment : il échouait dans ses relations sexuelles, ne jouissant pas ni ne pouvant faire jouir. Évidemment, sa déception et son inhibition lui donnaient la conviction coupable qu’il n’en faisait jamais assez pour ceux qui l’entouraient et qu’il aimait.
37Particularité de son histoire : son père était mort d’un cancer qui avait dramatiquement évolué en un an, et qui était apparu alors que l’enfant avait 6 mois. Or Pierre était le dernier enfant et seul fils de la famille, avec trois sœurs aînées. Toute son enfance se passa donc auprès de ses sœurs et de sa mère, mais sous la tutelle omniprésente – selon les vœux de sa mère – d’éducateurs religieux tour à tour bienveillants et rigoureux. Il envisagea, un moment, de se consacrer à la prêtrise.
38Ce qui amena Pierre à l’analyse, on l’aura deviné : trouver une réponse à comment être un homme – sur quelles ressources infantiles s’appuyer –, à la fois devant la sexualité des femmes et dans le conflit avec des rivaux. Comment être un père – Pierre avait le sentiment coupable et violent de n’y pas parvenir –, comment « construire un père en lui » alors que le père mort trop tôt n’avait cessé d’être présent dans un discours maternel éternellement endeuillé et dans celui de la famille ? « Comme cet enfant ressemble à son père », lui serinait-on dans les réunions familiales. Il retenait sur les lèvres une réponse acerbe : « Oui, mon père tout craché !... », et il donnait tous les gages d’un enfant sérieux, réussissant brillamment en classe, et, plus tard, d’un adolescent plus intéressé par la philosophie que par les filles.
39L’analyse, rendue longtemps difficile par la retenue associative de Pierre, emprunta plusieurs voies qui, pour certaines, convergèrent dans la reconnaissance d’une identification ambivalente, amoureuse et hostile, au père.
40Il y eut la découverte progressive d’une sexualité infantile centrée sur l’intensité de plaisirs passifs activement recherchés : rester au lit dans la proximité d’une mère qui lui prodiguait, disait-il, des « tombereaux de tendresse », comme si la tombe était présente dans cette tendresse prodiguée ; découvrir et répéter le plaisir masturbatoire que procurait le frottement des draps sur son sexe ; s’abandonner à une curiosité très vive et mêlée d’effroi quant au sexe féminin. Se sentant, adulte, « livré sans recours aux excès des femmes », il recherchait avec elles « un éblouissement, une irradiation, le désir accompli d’une caresse infinie » et sa sexualité qu’il jugeait « effondrée-effondée » retrouva, dans l’analyse, l’inquiétude infantile suscitée par une masculinité d’autant plus menacée que son pénis d’enfant, seul phallus de la famille, prenait, selon ses mots, l’allure d’un « ex-voto »...
41Cette inquiétude, un rêve vint l’élaborer à propos d’une incertitude de nomination quant à l’ « isthme » sur une carte de géographie. « Langue de mer entre deux continents » ou « bande de terre entre deux mers » ? « C’était là qu’il fallait chercher », et le rêve se poursuivait par l’image d’un enfant de 18 mois urinant debout, mais avec l’impression d’un canal qui se vidait entre les jambes.
42Il y eut surtout l’expérience obscure et douloureuse du transfert : car, derrière la recherche d’une protection et d’un amour bienveillant, compatissant, la quête était vive d’une complicité homosexuelle méconnue, mais qui empruntait les chemins de l’intelligence séductrice. Pierre me fit le cadeau de ces mots : « L’analyse, c’est le miroir sans tain des mots. » Cette neutralisation du transfert dura longtemps, jusqu’à ce que les accès de dépression et de désespoir – et un tournant de la cure que j’évoquerai plus loin – en vinrent à briser la distance civilisée et la réserve en laissant libre cours à la plainte et aux reproches véhéments. Non, l’analyste ne le guérissait pas de son inhibition, et la déception perdait de son amortissement pour laisser remonter son fond de rage. Cruauté de la dépression : « Une analyse, pour en arriver à ça ? » Avec sa violence d’insomnie, cette cruauté appelait parfois l’idée du suicide.
43Mais dans cette évolution de l’analyse apparurent aussi, peu à peu, des moments d’émotion submergeante où les larmes venaient brusquement aux yeux devant le surgissement de scènes de tendresse complice ou masculine ou l’évocation de grandes cérémonies funéraires.
44Longtemps, j’ai pensé qu’à son noli me tangere ma réserve silencieuse venait apporter un accord trop soutenu, et je me disais parfois qu’il aurait fallu un « geste inamical » [41] pour briser la carapace qui, dans ce type de cures, donne l’impression que l’on progresse désespérément en surface. « Comme un moustique qui marche sur l’eau », me dit un jour un autre patient.
45Mais cette attente d’un geste venu du dehors – dans le temps où étaient reprochées mes insuffisances – me permit aussi de saisir l’inhibition que je m’imposais, et que le transfert agissait : la compassion pour l’enfant endeuillé qu’avait été mon patient trahissait, au fond, mon empêchement et ma crainte de prendre la place du père mort. Et cela répondait sans doute à un souhait du patient : ne pas aimer un nouveau père pour devoir le perdre à nouveau.
46Cette découverte contre-transférentielle, pour banale qu’elle paraisse du dehors, dut assez modifier mon attitude et mon activité interprétative pour que se firent jour dans la cure de nouvelles représentations du père. « Un père pas si bien que ça » et dont il n’avait pas voulu, pendant longtemps, imaginer les nombreux ratages professionnels qui avaient émaillé sa vie avant sa mort ; un père soudain incarné puisqu’il l’imaginait, sans en avoir de souvenir réel, « avec une voix, une odeur, des yeux » ; un père qu’il souhaitait « autoritaire », tout en imaginant la souffrance triste de cet homme condamné, proche d’un fils « qu’il ne verrait pas grandir ».
47Il me confia un jour ce secret : sa mère avait dispersé toutes les affaires du père, sauf deux paires de gants, qu’elle lui avait données. Ils étaient trop grands pour lui mais, depuis l’enfance, Pierre, qui avait dessiné leur contour, mettait ses mains sur le dessin ; et depuis peu lui était venu le souhait d’enfiler ces gants quand il partait, seul, se promener. Je lui dis : « Vous promener avec lui en lui donnant la main ? » Un père avait pris chair. en se dégageant d’une identification nostalgique, mais la proximité retrouvée en fantasme barrait la route à l’ambivalence et la rivalité.
48C’est alors que survint, dans les dernières années de l’analyse, une chose inattendue, sur le mode d’un transfert latéral (mais le transfert latéral est toujours une forme d’expression du transfert) : l’irruption d’une jalousie très vive, torturante, vis-à-vis d’un homme, une ancienne relation amoureuse de sa femme, et qui manifestait à nouveau sa présence. Or, de ce lien, il ne s’était pas jusqu’ici préoccupé ; il n’avait pas voulu le « voir ». C’est le contraire qui arrivait maintenant, avec l’attaque interne par des scènes sexuelles insupportables et avec la répétition d’actes de vérification qui le laissaient profondément coupable. C’est, j’en suis convaincu, l’analyse et l’évolution du transfert qui firent advenir cette jalousie, avec non seulement des préoccupations obsédantes sur le désir inconscient de sa femme [42] mais surtout des fantaisies de rivalité meurtrière et de compétition phallique avec « l’autre homme ». Parlant un jour de son désir ardent d’ « explorer les parties du corps d’une femme... », il s’entendit avec surprise et voulut se reprendre : « C’est pas vraiment le mot qui convient ! » Et il retrouva, dans cette situation de détresse que lui causait la jalousie, le souvenir refoulé d’une possible et brève liaison de sa mère avec un homme de passage : les bruits étouffés entendus depuis son lit, ce jour où il avait gardé la chambre, comme il suppliait souvent sa mère de le lui laisser faire.
49La jalousie et son attaque interne, la haine qu’elle suscita et l’excitation homosexuelle qu’elle mit au jour dans le lien au rival – et donc dans le transfert –, modifièrent considérablement l’économie dépressive et narcissique antérieure, en même temps qu’elles donnèrent à Pierre le sentiment qu’il était « abandonné une seconde fois ». Un reproche amer resurgit vis-à-vis du père qui s’était absenté et dans le transfert vis-à-vis de l’analyste accusé d’avoir provoqué une détresse dont l’enfant se vivait jusqu’alors comme protégé, par son inhibition même. La violence du désir infantile incestueux – l’enfant actif cette fois et pas seulement victime – se découvrit dans un intense sentiment de culpabilité.
50Je ne peux résumer cette cure longue de neuf ans à ces quelques éléments ! J’ai laissé de côté ce en quoi la violence de l’attaque pulsionnelle interne – la passivité éprouvée devant la jalousie, et la cruauté des jugements dépressifs – exigeait de concevoir un sur-moi qui puisait ses racines dans le lien précoce à une mère préoccupée, dans le tout jeune âge de son fils, par la mort annoncée de son mari, puis à une mère-femme longtemps endeuillée qui avait maintenu son seul fils, dernier représentant des mâles de la famille, dans une idéalisation nostalgique où l’identification phallique s’était trouvée dans une impasse paradoxale. L’inquiétude, chez Pierre, d’une régression non contrôlée par l’activité de pensée convoquait ainsi un objet maternel-féminin dont la tristesse lui apparaissait sans fond. Aussi le détachement coupable vis-à-vis de cette mère endeuillée fut-il un autre fil constamment retissé dans cette cure.
51Ce qui m’intéresse ici est le destin narcissique imposé précocement à la satisfaction pulsionnelle – destin lié aux particularités de l’histoire singulière et qui, ne trouvant pas la ressource d’une identification ambivalente au père, tint longtemps la culpabilité et l’excitation homosexuelle dans une position inconsciente.
2. La capture narcissique
52Ce destin, ici accentué, mais rencontré dans nombre d’analyses de névrosés, s’éclaire évidemment de la lecture de « Pour introduire le narcissisme » [43] et de « Deuil et mélancolie » [44] qui lui fait suite. Car si la culpabilité est l’atteinte du moi dans un mouvement d’autoretournement, on peut penser que l’investissement libidinal du moi, investissement amoureux et défensif, montre la voie de ce retournement.
53« Pour introduire le narcissisme » est l’un des écrits les plus libres et les plus audacieux de Freud. Texte-charnière, à la jointure de deux champs métapsychologiques, il ouvre, dans tous les sens, des perspectives qui sont autant de promesses (amour, choix d’objet, homosexualité, psychose, etc.). Remarquons comment, alors qu’il propose l’idée d’un investissement unifié du moi, il se dérobe à une mémoire qui le saisirait dans toutes ses articulations ! C’est un texte qui pousse de tous les côtés, un texte d’adolescence de la théorie : d’ailleurs, non seulement le mot « adolescent » – Herandwachsend, où s’entend le wachsen (croître, pousser) du gewachsenen Fels, le fameux et mal traduit « roc d’origine » de « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » – y figure alors qu’il est rare dans l’ensemble du texte freudien (on le retrouve dans « Le créateur littéraire et la fantaisie »), mais il s’agit aussi, de bout en bout, d’un formidable texte clinique sur l’adolescence, abordant un à un les problèmes rencontrés dans ce moment crucial de passage : troubles de l’image corporelle, orientation sexuelle, constitution des idéaux, hypocondrie et états psychotiques, hésitations du choix d’objet et premiers sentiments amoureux...
54Écrit adolescent encore – c’est-à-dire voué à transformation-disparition en laissant derrière lui les plus puissants effets – quand on évalue son destin dans la suite de l’œuvre. Certes le narcissisme est, comme contribution nouvelle à la théorie, l’objet de rajouts, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle notamment, mais il devient difficile à situer dans la topique d’après 1920, et il n’y est par exemple quasiment pas fait allusion dans « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin ».
55Prendre la mesure du retournement de l’investissement libidinal sur le moi – que J. Laplanche a mis en valeur avec le mot de « rebroussement » [45] –, c’est constater qu’il y a là une des constantes de la pensée freudienne lorsqu’elle affronte un obstacle. Rebroussement de l’auto-érotisme morcelé sur l’unité totalisante du moi ; repli sur la « réserve » du fantasme quand, dans les « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique » [46], les pulsions sexuelles s’accrochent en renâclant ou rechignant à se soumettre au principe de réalité ; retournement en son contraire ou sur la personne propre pour ces destins de pulsion qui fixeront les rapports activité-passivité et orienteront le masochisme. Ne dirait-on pas, à propos de ces destins primaires, que la pulsion « gigotte » dans l’inquiétude, ou l’impatience, de trouver un objet ? Le refoulement, lui, proposera un destin radicalement différent : en maintenant la percée vers l’objet, et en assurant une certaine innocence à la tendresse, il « fixera » dans l’inconscient les représentations inconciliables, en leur permettant cette « prolifération dans l’obscur » qui dédommagera, par sa créativité potentielle, de ce à quoi on a dû renoncer. L’hypothèse de la pulsion de mort, elle aussi, obéira à cette logique de retournement, en y associant le retour vers le commencement, vers le plus précoce, ce frühest dont Freud fait si souvent un argument de causalité.
56Ce retournement est constitutif de la scène du fantasme, la scène même du sexuel comme F. Gantheret [47] le soutient à propos du second temps, inconscient, du fantasme masochiste.
57Cependant, on peut noter, dans « Pour introduire le narcissisme », combien le moi ainsi investi par le rebroussement libidinal est instable : il a aussitôt besoin d’être soutenu dans sa valeur (idéal du moi) et surveillé (dans une nouvelle boucle de retournement) par cette instance d’observation qui deviendra le sur-moi. C’est alors que se multiplient, dans le texte, ces différenciations qui sont autant de couches superposées : la conscience morale, gardienne de l’idéal du moi ; le sentiment du moi ; le sentiment de grandeur du moi... Cette complexité de la structure feuilletée du moi, qui s’augmentera de la pluralité des identifications et de l’admission d’une part inconsciente, n’est-elle pas congédiée dans la dénonciation sans nuance que fait Lacan de l’instance ou, mais autrement, dans la théorie du sur-moi précoce de Melanie Klein ?
58Qu’est-ce qui pousse au rebroussement libidinal sur le moi ? La réponse ne peut pas être univoque puisque le moi tire son investissement amoureux de deux côtés : d’une part, de l’amour primaire reçu – celui qui assure que « ça vaut la peine » de vivre ; un amour qui transporte aussi, comme J. Laplanche l’a soutenu, la séduction par l’autre-inconscient du parent – ; d’autre part, de l’investissement interne et détourné, attraction par l’éclat du moi aimé. On peut voir alors se dessiner trois forces différentes qui poussent au rebroussement libidinal sur le moi : d’une part, l’excès dangereux, par sa virtualité déliante, de l’auto-érotisme sexuel (il faut rassembler en une unité les pulsions sexuelles auto-érotiques et se prendre soi-même comme objet d’amour pour affronter les exigences du développement : concentration des forces devant l’obstacle en somme), d’autre part, la puissance d’attraction de l’identification ; enfin, l’insuffisante résistance de l’investissement d’objet. Ainsi le moi s’impose-t-il comme unique objet, parant par là à l’angoisse de perte d’amour ou d’inconstance.
59Qu’est-ce que le rebroussement narcissique apporte à la satisfaction pulsionnelle ? La marque et les caractères spécifiques du moi : l’action freinatrice, et un mode d’accomplissement qui propose à la décharge un effet de comblement, de remplissage. L’inquiétude liée à la fin de l’excitation cherche un apaisement dans la constance ou l’élation.
60La capture narcissique oriente le sentiment de culpabilité dans son mouvement d’intériorisation. Elle alimente l’autoreproche lorsque s’y dénonce en particulier l’usage fait de l’objet : la faute de ne pas aimer vraiment en s’aimant trop. celle de voler, à son seul profit, les qualités d’un objet aimé. Autoreproches de faux, de mensonge, voire d’usurpation : comme si l’investissement libidinal du moi gardait trace de l’angoisse qui l’avait provoqué et du dommage fait à l’objet dont il s’était détourné. Autoreproche qui va jusqu’à stigmatiser un moi-bouffon qui tient sa fausse grandeur de la dépendance maintenue à l’objet.
61C’est un véritable amortissement – le mot contient celui de mort – que la défausse narcissique offre ainsi à l’accomplissement pulsionnel. Parade et ravissement, pour reprendre le beau titre de M. Duras [48]. Amortissement du sentiment de culpabilité, au prix d’un éloignement de la violence pulsionnelle infantile. « C’est pas grave », « il ne peut rien t’arriver », dit le moi devant l’attaque pulsionnelle, en reprenant ainsi les paroles aimantes et lénifiantes de l’environnement, et en faisant le lit des procédés de l’annulation rétroactive. Pardonné, le pauvre enfant, avant même le procès... Cependant, outre que la capture narcissique dérobe à l’intéressé le sens même de son acte, outre qu’elle favorise ainsi le déni, elle charge l’accomplissement pulsionnel du poids d’omnipotence du narcissisme infantile. À chaque fois que S. Freud évoque la « toute-puissance des pensées » chez les patients obsessionnels, quand se manifeste la satisfaction la plus directe du souhait meurtrier, c’est à la toute-puissance du narcissisme infantile qu’il la rattache.
62De cette capture narcissique, le symptôme régulier est la déception, dont se dessine la fonction : éviter, comme A. Green l’a montré dans son étude Le narcissisme moral [49], le surgissement de la culpabilité.
63Pierre était un homme de la déception, qu’il s’infligeait autant qu’il la faisait subir. Il avait entendu ces phrases émailler son enfance : « Tu n’es jamais content ; tu as les yeux plus grands que le ventre... » et il se disait être lui-même un « éternel déçu ». Il en concevait une rancœur un peu vague, plus qu’une rancune (les deux mots ont la même racine, ils viennent de « rance » : quelque chose d’amer et d’un peu difficile à avaler ; S. Freud dit de la jalousie parano ïaque qu’elle est une homosexualité « tournée à l’aigre » !) et il l’éprouvait avec le sentiment à la fois honteux et coupable qui accompagnait la conviction que ne pas satisfaire était aussi le prix qu’il faisait payer à l’autre pour son insatisfaction.
64De la déception – Entäuschung – S. Freud parle en plusieurs lieux et, comme toujours, avec cette précision qui lui fait la différencier de la frustration, du défaut, de l’échec ou de la vexation. Ainsi dans les « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique » [50] : « C’est seulement l’absence de la satisfaction attendue, la déception, qui eut pour conséquence l’abandon de la tentative de satisfaction par voie hallucinatoire. » Déception, encore, que celle causée par la guerre de 1914, dans « Actuelles sur la guerre et la mort » [51], face « au psychique primitif impérissable ». Et la déception est aussi mise en position de déclencher la bascule mélancolique.
65Elle témoigne donc de la part narcissique présente dans l’insatisfaction, quand le reproche et l’attaque qui visent l’objet, autant que l’attaque interne par le déplaisir, sont à la fois captifs et amortis dans le moi.
66La déception tente de rester secrète, de ne pas se montrer. Elle touche ici à la honte et à l’humiliation : honte de la castration, humiliation devant l’exigence faite au moi d’être « grand ». Cachée d’autant plus, donc, que la revendication pulsionnelle doit masquer sa tyrannie infantile ! La vie quotidienne et sa psychopathologie ne montrent-elles pas régulièrement que nos déceptions s’attachent à nos souhaits les plus vifs ? Rencontres ratées pour lesquelles nous nourrissions la plus grande attente ; objets de sublimation – un film, un livre, un opéra : qu’ils déçoivent et la critique est « féroce » – pour lesquels nous nous étions obligés au long détour de la patience, en nous rappelant l’impatience infantile fébrile d’ouvrir les cadeaux ! La déception ou l’insatisfaction retenue : toute cette patience, tout ce travail du moi... pour rien !
3. Retrouver l’attaque pulsionnelle
67Le travail de la cure – cette marche à rebours du rebroussement narcissique, alors même que le patient est avide des preuves d’amour qui ont construit et aliéné son moi – vise à dépouiller la déception de sa gangue narcissique en retrouvant, dans le transfert même et dans les indices qu’en donne la parole, l’accomplissement d’actes et de scènes inconscients qui atteignent le moi dans l’estime qu’il se porte, cri menaçant de lui faire perdre le soutien amoureux dont il croit disposer « à vie ».
68Ce travail tente toujours, au fond, de décomposer la demande d’amour pour en faire apparaître les veines pulsionnelles. Ici, avec la capture narcissique : l’excitation inconsciente de l’identification homosexuelle, l’attente méconnue du masochisme féminin [52], les souhaits de grandeur (être l’élu, le préféré, le plus aimé pour se conformer à l’attente de l’autre et le séduire, et pour parer à la détresse menaçante).
69Dans l’analyse de Pierre, cette retrouvaille de la pulsion passa par la reviviscence coupable, excessivement nette – überdeutlich, avec cet effet d’intensité et d’éclipse que le mot convoque – d’impulsions infantiles à voir et à toucher, avec la nostalgie d’instants anciens où se cherchait, dans la tristesse même, une sorte de « douleur exquise » qui était comme un petit royaume. La survenue de la jalousie déclencha – fit resurgir plutôt – une interrogation d’enfant sur l’attribution phallique : si l’angoisse de castration s’y manifestait, elle s’adjoignait des fantasmes de punition qui permettaient de retrouver homosexuellement le père absent – ce père dont l’entourage familial avait fait pendant les années d’enfance une figure de Dieu dans le ciel.
70L’indice révélateur d’un mouvement de l’économie narcissique de transfert vers une découverte du pulsionnel me semble être l’apparition d’une négativité : ambivalence pulsionnelle que le moi ne peut éviter dans son rapport à l’objet, hostilité envahissante – die Feindseligkeit – qui, différente de la haine ou du meurtre et de leur focalisation, installe dans le moi l’inconnu et l’informe, le pas ou pas encore représenté, l’écho du primitif. L’hostilité est devenue l’inquiétant, unheimlich, de l’hôte.
71Dans ce temps de négativité instauratrice, c’est l’angoisse qui s’impose peu à peu à la déception, et la reconnaissance de l’acte infantile éclaire la culpabilité assourdie. La nature de l’accomplissement pulsionnel s’en trouve interrogée, comme elle l’est par les travaux récents de D. Widlöcher [53], en particulier son « Amour primaire et sexualité infantile : un débat de toujours » [54], autour duquel s’est établie une large discussion. D. Widlöcher plaide avec vigueur pour une satisfaction auto-érotique de la sexualité infantile, liée au caractère inconscient d’une scène fantasmatique par nature inaccessible et « construite a partir de signifiants détachés de toute intentionnalité sémantique ». Comme il l’a soutenu auparavant, « un acte – fait accompli – ne prend pas son sens des objets qui le composent ; c’est lui, au contraire, qui leur confère un sens » [55]. Mais, si l’on admet le caractère strictement auto-érotique de l’accomplissement, comment penser l’hostilité et le déplaisir ?
72Question même de l’insatisfaction dans ou à côté de l’accomplissement, insatisfaction qui n’est pas réductible au plaisir-déplaisir recherché comme but masochiste mais qui semble liée à l’accomplissement dans la mesure où celui-ci, dans son effectivité hallucinatoire, ne se saisit sans doute pas de toute la motion pulsionnelle. Il y a un reste, un excès, un élément de pure quantité sur lequel M. de M’Uzan [56] insiste lorsqu’il parle des « esclaves de la quantité ». Ce reste serait l’inqualifiable et je crois que César et Sá ra Botella l’évoquent dans ce qu’ils proposent d’appeler « objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire » [57], en prêtant toute leur attention aux échecs ou aux impasses de la figurabilité.
73Hallucination et perte de l’objet ne sont-ils pas des mots qui, dans leur usage banalisé, finissent par faire écran ? J. Laplanche [58] a dit depuis longtemps sa réserve vis-à-vis de l’hallucination primitive. La perte d’objet, qui en instaurerait la capacité, est en fait inscrite dans un long travail de séparation, qui concernera toute la sexualité infantile. L’accomplissement pulsionnel, même s’il est bien de nature auto-érotique dans la scène inconsciente du fantasme, ne cesse de convoquer des indices arrachés à l’objet, des restes de sa présence, que celle-ci ait été amoureuse ou folle. En cela, il reste soumis à l’attraction de l’objet sur lequel il tente d’agir : paradoxe de l’agieren.
74L’hostilité – cette part de déplaisir née de l’inaccomplissement – revient ainsi au moi depuis les objets que la pulsion a visés, qu’ils soient aimés et interdits, qu’ils soient endommagés dans le fantasme et chargés d’une violence primitive de rétorsion. Insupportable hostilité, souvent : on le voit dans ces situations cliniques où, pour s’affranchir des conséquences psychiques du déplaisir et de la déception, la rupture du lien avec l’objet devient la seule solution possible.
75La conception de D. Widlöcher d’un strict auto-érotisme de la satisfaction hallucinatoire l’amène, assez logiquement, à proposer que l’accomplissement fantasmatique est initial (l’ « avant-plaisir » [59]) et s’accomplit sur le mode du flash, de l’instantané du rêve ou du mot d’esprit : « Le plaisir se situe à l’origine de l’acte. » Mais cette conception fait peu mention du narcissisme (sinon dans la référence à l’organisation phallique-narcissique) et de la destructivité.
76Elle traite aussi, d’une façon particulière, de la place psychique du père dans les montages pulsionnels. Car celui-ci, situé essentiellement comme « marqueur réel de la différence des sexes », se présenterait surtout comme « figure présente dans l’activité fantasmatique auto-érotique », une activité privilégiant la dimension imaginaire sadomasochiste et, par le jeu des positions multiples et des renversements dans le fantasme, l’homosexualité inconsciente. Pour D. Widlöcher, c’est à la mère que revient le rôle d’inductrice-séductrice de la vie fantasmatique et le père, lui, semble davantage actif, plus par son absence que par son interaction réelle, à moins qu’il ne soit un père « schrébérien »...
77Un père édicteur de la Loi ? Je partage, sur « la structure de la fonction paternelle symbolique s’inscrivant toujours en deçà de l’histoire individuelle » [60], les réserves de D. Widlöcher. Mais je vois difficilement comment on peut se passer d’un père de l’identification, de l’identification ambivalente – elle l’est toujours, pour S. Freud – qui va lier, dans le moi, l’hostilité du renoncement au déplaisir de l’insatisfaction et provoquer cette création expulsive du bastion de l’hostilité qu’est le sur-moi. Attracteur et médiateur d’hostilité, le père l’est encore en soutenant la possibilité de l’inhibition quant au but, processus dont S. Freud souligne que, s’il empêche d’atteindre les buts sexuels directs, il permet néanmoins de s’en approcher et d’établir ainsi des liens particulièrement solides et durables entre les hommes. L’inhibition quant au but : un premier pas vers la sublimation.
III. UNE DESTRUCTIVITÉ SANS DIGUE
78Si, chez Pierre, l’amortissement de la capture narcissique éloignait la violence pulsionnelle et, du même coup, tentait de protéger le moi de l’attaque par le sentiment de culpabilité, la vie, pour en perdre beaucoup de sa saveur, était néanmoins préservée. lei, la destructivité va faire rage sans trouver le secours d’une protection narcissique. Le renversement pulsionnel semble transformer le sexuel en mortel, et quand c’est de vivre, plus que de désirer, qu’il est interdit, le sentiment de culpabilité s’évanouit devant la détresse insupportable. Ou il exerce son action en se soustrayant radicalement à la conscience.
79« La mort dans la vie » : il est frappant de lire la même formule chez des analystes – A. Green, J.-B. Pontalis, N. Zaltzman – qui ont chacun exploré, à partir de S. Freud, ces « limites » de la vie psychique, où l’attraction « aimantée » de la mort pervertit le mouvement d’intériorisation.
1. L’analyse de Marie
80Marie décida d’entreprendre une analyse avec moi après une très longue analyse avec une analyste jungienne, qui s’était terminée sur un lien transgressif d’amitié intense, lien qui, s’il lui procurait un soutien constant à tonalité homosexuelle, laissait inentamés des accès d’angoisse disséquante, avec des souhaits exacerbés de mettre fin à ses jours. Marie ne me dit pas, lors des entretiens préliminaires, ni au début de son analyse, qu’elle avait déjà fait deux tentatives de suicide dont l’une assez grave – elle me le dira après la première tentative de suicide faite pendant l’analyse – et, de mon côté, je ne l’imaginai pas, tant cette femme vive, pulsionnelle, qui me parlait avec chaleur de sa vie amoureuse et familiale et de ses intérêts culturels variés, me semblait animée d’une vie psychique aux multiples investissements. Elle m’avait dit, cependant, présenter un symptôme dont la violence était intrigante : la sensation anéantissante d’une boule dure qui s’installait dans la gorge et qui s’accompagnait de l’impression que son visage devenait celui « d’une momie, avec un masque en ciment ». Cette douleur était persécutoire ; quand elle survenait, Marie se sentait effondrée.
81Dés le début de l’analyse, le transfert s’installa dans une dimension amoureuse passionnelle où l’idéalisation sans nuance s’associait à de multiples et répétées transgressions agies : Marie m’appelait par mon prénom, elle me tutoyait, elle refusait de prendre la monnaie que je lui rendais, elle me faisait des cadeaux que je refusais. Tout cela en se préoccupant obstinément de ma santé et en gardant une emprise très grande sur le déroulement de l’analyse : elle faisait le compte des séances, l’une après l’autre, mais elle avait beaucoup de mal à accepter de s’en remettre à sa pensée associative à qui elle réclamait immédiatement une signification.
82« Le contre-transfert – écrit J.-B. Pontalis –, c’est quand on est touché au mort. » [61] J’ai eu le sentiment de l’être, en subissant avec un violent sentiment de culpabilité les attaques de mort que Marie s’infligeait, en constatant aussi que chaque avancée de l’analyse – ou ce qui me paraissait être tel – était suivie d’un épisode de rage destructrice qui paraissait l’annihiler, comme en une illustration trop parfaite d’une réaction thérapeutique négative impitoyable.
83« Une enfance de rêve », à l’étranger... C’était l’ombre et la lumière, des moments de plaisir fébrile et des épisodes de désespoir absolu : une anorexie précoce, des troubles de constipation rebelles conduisant à des lavements, donnés par la mère jusque tard dans l’enfance, des crises d’eczéma géant et invalidant, des terreurs nocturnes avec un cauchemar récurrent d’écrasement, une masturbation compulsive qui se terminait dans la douleur infligée au sexe. Puis l’effroi causé par la mort précoce, après quinze jours d’agonie liée à une atrésie œsophagienne, d’un petit frère né cinq ans après elle. Les morts, d’ailleurs, scandaient la vie de Marie : ce petit frère d’abord, puis sa mère et son père, puis un enfant – un fils – mort à sa naissance, puis, précédant et provoquant l’une de ses tentatives de suicide, celle de son demi-frère, premier enfant de sa mère.
84L’infantile retrouvé dans l’analyse, ce fut la passion inquiète pour une mère mystique, d’une exigence de sainte, entourée de directeurs de conscience religieux. Objet vénéré et inatteignable, surtout depuis qu’elle était « au ciel ». « C’était ma seule amie ; depuis qu’elle est morte, je lui parle encore tous les jours. »
85L’infantile retrouvé, ce fut encore la catastrophe mélancolique du père, dans les jeunes années de Marie, après la mort du fils, catastrophe qui contraignit cet homme à arrêter sa vie professionnelle d’accoucheur pour partir se faire soigner en clinique psychiatrique en France. Désespoir d’un abandon, qui laissa l’enfant seule avec sa mère. Marie fera une tentative de suicide dans l’une des maisons léguées par son père, après qu’un rêve eut figuré le départ du bateau qui avait emmené celui-ci, rêve dans lequel était prononcée sans doute l’une de ses phrases : « Le bateau m’attend. » Avec un très violent sentiment de vengeance. Marie barbouillera les murs d’inscriptions haineuses.
86Ses réalisations professionnelles brillantes étaient menacées très vite de destruction, comme si la sublimation montrait ici crûment son envers de mort. Marie, d’ailleurs, conduisait ses entreprises « à la limite », et jusqu’à l’épuisement. Mais elle était d’une extrême sensibilité à la rupture et à l’éloignement : pour y parer, elle faisait appel à une excitation sexuelle violente, qui cependant n’apaisait pas. C’était comme pour sa vie imaginative : riche, excitante, mais trop riche, trop excitante, et comme refusant de s’attacher, de s’arrêter. Elle rêvait, beaucoup, et pourtant j’avais l’impression qu’une vie fantasmatique n’était pas parvenue à se constituer.
87L’envie de mourir suivait parfois un scénario de minutieux carnage (tout saccager dans sa maison, détruire tout ce qui lui était cher) mais elle pouvait aussi succéder à un moment de bonheur sexuel ou à un éprouvé d’intense beauté : comme si un reste inqualifiable, mais lié à un extrême déplaisir dans l’accomplissement, devait être liquidé, en prenant de court masochisme et culpabilité. Au plus fort de la fatigue qui l’envahissait parfois, elle dit un jour : « Je veux l’inconciliable et l’impossible. »
88« Exténuée de désir » : elle tenait à ces mots d’une autre pour dire un transfert exclusif, qui abolissait l’existence de mes autres patients mais qui lui rendait insupportable la non-satisfaction de ses désirs de contact physique, comme celui qu’elle avait eu avec sa mère. Je pensais, de mon côté, à son eczéma.
89Je privilégie ici les moments destructifs d’une cure qui ne s’y résume pas, mais dont ils constituèrent jusqu’au bout l’ombre menaçante. Et la chose qui importa vraiment fut non seulement de « tenir » mais de saisir dans la sidération même quelles transformations, quelles images se produisaient chez moi. Il y avait une sorte d’oscillation entre l’ « inanimer » (ruine de l’entreprise analytique, comme une attaque « à mort » des idéaux mystiques écrasants de la mère ; inanité de mes interprétations lorsqu’elles cherchaient à faire reconnaître la haine dans le transfert et la culpabilité qui pouvait s’y associer) et l’exigence que mon attention fût constamment en éveil, insomniaque, témoignant par là que le père n’était pas enfermé dans son effroyable silence mélancolique.
90Et aussi une exigence de vérité quant à l’amour, une demande que je baisse le masque qu’elle me prêtait, demande que j’avoue la haine meurtrière qui, pour elle, ne pouvait que m’habiter. Cela prit la forme d’un souhait assez terrifiant : que je la voie, morte (mais que je voie quoi : l’apaisement, enfin ? une enfant qui dort ? un ange ? Je lui dis ce jour-là que c’était son petit frère qui était mort et qui, pour sa mère, était au ciel).
91Ce fut à partir de la reconnaissance par Marie des scénarios de vengeance contre son père, et avec le sentiment de culpabilité qui, pour la première fois, se manifesta – elle se reprochait d’avoir laissé son père seul après le décès de sa mère, et ce reproche en appelait un plus ancien : avoir laissé partir son père seul dans sa mélancolie –, qu’un changement se dessina. Elle fut alors occupée, assaillie plutôt, par des fantaisies de scène primitive qui recrutèrent de nombreux souvenirs visuels de la maison d’enfance et qui donnèrent tout d’un coup aux insomnies précoces de la petite fille une autre portée : elle se levait pour aller voir. Même si se mêlaient alors, dans une indistinction effrayante, la scène d’agonie du petit frère mort et la chambre des parents, il me fut impossible de lui interpréter ce que j’entendais là comme souhait meurtrier.
92Marie retrouva, dans ce moment-là, une curiosité infantile très vive quant à la puissance sexuelle et inquiétante du père – et des « pères » –, curiosité enfantine qu’elle avait longtemps déplacée sur l’énigme du désir des hommes. Se découvrit dans le même temps le sens d’un fantasme de transfert longtemps associé à ses désirs de suicide : me léguer un objet précieux qui avait appartenu au père, un ibis ancien, au long cou érigé.
93En même temps, elle trouvait là la voie d’une identification ambivalente au père accoucheur : « Je voudrais mettre au monde mes désirs sans blesser ceux que j’aime. »
94J’ai fait le choix de cette cure pour continuer à explorer l’énigme que fut jusqu’à la fin l’autodestructivité de Marie, autodestructivité agie dans une violence d’accomplissement qui congédiait toute culpabilité consciente, en la refusant au nom de la souffrance. Mais les actes visaient aussi à disqualifier chez l’analyste l’espoir mis dans l’entreprise analytique.
95Le désarroi fait chercher des appuis : des collègues avec qui l’on parle, des lectures. L’une d’entre elles fut le récit, par M. Little [62], de son analyse avec Winnicott, après deux expériences précédentes de psychothérapie et d’analyse. Car j’y ai été frappé – au-delà des « innovations techniques » de Winnicott, sur lesquelles on a beaucoup glosé, et qui témoignent avant tout, comme l’a indiqué P. Fédida, de la capacité d’imagination que l’analyste trouvait dans sa propre régression – par les mots de Margaret Little pour dire son sentiment de « n’avoir pas le droit d’être ». « Clinique du désespoir » où la détresse est présente dès les premières lignes du texte, associée au meurtre ou à la mort : présence inquiétante dès la rencontre avec Ella Sharpe, la première analyste, de l’hallucination de l’analyste en araignée avec l’évocation du crime de Macbeth ; mort présente, encore, dès la première rencontre avec Winnicott quand celui-ci, en pleine réunion scientifique de sa société, demande qu’on tienne compte du risque réel et mortel des bombes qui s’abattent alors sur Londres !
96Dans ce récit, le suicide est un risque constant. D. Winnicott interprète d’ailleurs comme désir suicidaire l’accident qui a suivi la première explosion de sa patiente contre sa mère, après que l’analyste eut dit : « Votre mère, vraiment, je la hais. » Parallèlement, M. Little fait preuve d’un souci incessant pour les ennuis de santé, et le risque vital associé, de son analyste.
97Impressionnante encore est la manière répétée dont M. Little qualifie d’ « humain » le travail de son analyste, ajoutant cette précision qui qualifierait psychiquement le « holding » : « Il gardait le contact à tous moments avec tout ce qui se passait... avec ça, moi et sur-moi. »
98Enfin, ce texte soucieux d’héritage et de transmission – car il s’agit pour M. Little de transmettre la manière dont travaillait D. Winnicott – se termine sur un chapitre heureusement retraduit par « Winnicott en professeur » : on y entend se manifester un puissant transfert paternel – le père de M. Little était professeur – avec toute l’ambivalence qu’il véhicule.
99Il aura fallu du temps et beaucoup d’invention pour que surviennent dans cette cure un sentiment de culpabilité et le souci de l’autre, après l’expérience faite de la destructivité ; il aura fallu du temps pour que l’ambivalence succède au clivage.
100« Bien des années plus tard, écrit M. Little, longtemps après que l’analyse eut été terminée, alors que je lui demandais son avis au sujet d’un patient perturbé qui sciemment et régulièrement s’efforçait de me faire du mal, je mentionnais que je lui avais fait du mal. Il me dit que c’était vrai mais que cela avait été “utile”. » [63]
2. Le moi assailli par la mort
101Marie revenait de ses tentatives de suicide en me disant : « Pardonnez-moi ! », mais je n’avais pas l’impression qu’un réel sentiment de culpabilité l’habitait, ni qu’il était à même de retenir l’autodestructivité : celle-ci exigeait l’assouvissement immédiat, et c’est l’extrême difficulté du moi à la contenir ou à lui donner le détour des mots qui était patente. Comment, dans ces conditions, le sentiment de culpabilité peut-il encore être sentiment du moi ?
102Examiner les motifs de cette cruauté autodestructrice jusque dans ses formes extrêmes, c’est revenir, bien sûr, au débat sur la « pulsion de mort » : sa réalité, sa nature, les conditions de reconnaissance.
103Ce débat, engagé depuis l’apparition de la pulsion dans le champ théorique, continue d’animer la communauté analytique. Il reçut l’apport majeur des travaux d’A. Green [64] (La folie privée comme métaphore des états limites ; regroupement du masochisme, de la culpabilité inconsciente et de la réaction thérapeutique négative dans une perspective qui déplace la question de la mort vers celle de la destructivité et de son orientation interne ; réévaluation du rôle de l’objet alors qu’est spécifiée « la fonction désobjectalisante de la pulsion de mort »). Et l’on sait que le débat, en France du moins, a été marqué par la position de J. Laplanche [65] qui, après avoir différencié les deux modes d’accomplissement sexuel que sont décharge et constance, va insister sur le caractère « auto » de la destructivité de la pulsion de mort et s’opposer à la théorisation d’une destructivité séparée du sexuel en considérant la « soi-disant pulsion de mort » comme pulsion sexuelle au maximum « mortel » de sa déliaison, contre les forces de liaison que le narcissisme et le moi ont installées.
104La position de J. Laplanche me semble partagée, à certains égards, par P. Denis dans son travail sur « les deux formants de la pulsion », en particulier avec sa proposition : « la libido qui tue » [66]. La position ferme de J. Laplanche laisse cependant ouvertes quelques questions : sur l’existence d’un « penchant à l’agression » qui prendrait sa source dans les « pulsions du moi », dont S. Freud fait les prototypes de la haine ; sur le fait, aussi, que, à réintégrer la pulsion de mort dans les pulsions sexuelles, on voit difficilement ce que celle-ci conserve de ce qui, pour Freud, fait la spécificité de celles-là : leur plasticité et le caractère échangeable de leurs objets et de leurs buts. Le propre de la mort et de la destructivité agie est bien qu’elles ne s’échangent pas, que leur but est obstinément le même, avec un acharnement qui fait le vide. « La mort, spectre masqué, n’a rien sous sa visière. » [67]
105Cependant, la focalisation sur l’énigme de la pulsion de mort, sur son caractère muet et non saisissable autrement que par ses formes de mixtion-démixtion avec Éros, ferait oublier que son ravage n’est tel qu’à effondrer le moi (la menace est ici d’anéantissement plus que de débordement : la culpabilité n’a plus fonction de « digue » et le sentiment sombre avec le désastre du moi). La qualification de pulsion de mort est aussi celle que le moi exsangue donne à la pulsion qui l’assaille sans qu’il trouve de recours.
106Cette tension entre narcissisme et pulsion était au cœur de l’analyse de Marie. Car la destructivité était bien sexuelle, dans la façon d’attaquer son corps par ses gestes suicidaires, dans ses revendications passionnées dans le transfert, jusqu’au point où toute satisfaction intense, notamment sublimée (un travail intellectuel réussi et, plus encore, une émotion esthétique : le désir de mourir l’envahissait après qu’elle eut été « emportée » par une exposition de peinture ou par un paysage), pouvait se renverser – comme si l’accomplissement devait être total, à mort, sans reste, et qu’il revenait à la pulsion de traiter, par son renversement, la douleur du déplaisir. Ce traitement de la détresse par la pulsion n’était aussi impérieux qu’à révéler un moi terrassé par, d’un côté, une idéalisation écrasante à la mère, et de l’autre, des identifications mortifères au père mélancolique et au petit frère mort.
107Observons que cette tension narcissisme-pulsion est, dans le moment d’invention de la pulsion de mort, absolument constante. Elle donne à l’entreprise théorique sa boiterie congénitale. Car sont écrits d’une même main, et quasiment en même temps, « Au-delà du principe de plaisir » et « Psychologie des masses et analyse du moi » [68], ce texte du rassemblement et de l’extrême liaison. Un peu plus tard, quand « Le moi et le ça », utilisant comme un scalpel l’énergie séparatrice de la pulsion de mort, décomposera les instances psychiques pour construire la topique de l’appareil psychique, son dernier chapitre, « Les relations de dépendance du moi », apparaîtra comme le prolongement direct et l’approfondissement de « Pour introduire le narcissisme ».
108Dans « Au-delà du principe de plaisir » [69], cette boiterie est perceptible dans la marche même du texte et la succession des chapitres : un pas d’un côté, un pas de l’autre. Si le premier reprend la question du déplaisir, les chapitres II et IV s’attachent à décrire le travail du moi (pare-excitation et traumatisme ; liaison trace-mémoire ; maîtrise de l’excitation déplaisante) et les chapitres III et V théorisent la destructivité interne de l’excitation sexuelle déliée, en précisant, avec la contrainte de répétition, la nature du pulsionnel. Le chapitre VI, écrit un peu plus tard, comme si l’auteur avait dû reprendre son souffle, proposera, en s’appuyant sur la mort naturelle, biologique, l’hypothèse de la pulsion de mort et le réexamen de la théorie de la libido.
109Ainsi est-ce bien, avec la pulsion de mort, la résistance et l’investissement du moi que Freud approche, en examinant sa défaillance, la fragilité de sa protection externe, les échecs du travail de liaison et des pulsions d’autoconservation : il conviendrait peut-être de maintenir, en français, l’écart entre konservativ et Erhaltung (le maintien, la préservation), en pensant à cette phrase de « La question de l’analyse profane » : « La différenciation d’un moi est avant tout un pas vers la conservation de la vie. » [70] Le sentiment de culpabilité œuvre, quand le moi en permet l’installation, à la conservation de la vie psychique, non seulement en y instaurant le conflit, mais en sollicitant activement l’exploration de l’origine : quand le D. Winnicott de La nature humaine [71] cherchera à penser l’émergence de l’humain en discutant avec le S. Freud de « Au-delà du principe de plaisir », il soutiendra : « (Celle-ci) ne s’est pas faite à partir d’un état inorganique, mais à partir de la solitude » ; puis : « Cet état est bien antérieur à la pulsion, et plus encore éloigné de la capacité de culpabilité. »
110Or, au sein de la spéculation freudienne sur l’originaire, la tension pulsion de mort - narcissisme va s’observer dans l’opposition forte entre identification primaire et pulsion de mort. Comme si l’une et l’autre se répondaient et s’excluaient. D’où l’éclairage qui peut être jeté sur ce passage énigmatique de « Analyse avec fin et analyse sans fin », où c’est dans la suite des lignes concernant la modification du moi qu’est introduite la conception du nouveau dualisme pulsionnel : l’exemple, le fait clinique sur lequel S. Freud s’appuie ici est précisément un conflit d’identification (la question du choix homosexuel et de la bisexualité).
111La violence déliée de la pulsion de mort révèle donc une faille, un défaut d’identification, un moi en mal d’identification. Défaut que tentera de combler le moi-idéal et ses aspects grandioses, si présents chez Marie. Mais c’est aussi une figure destructrice – le diable, le père primitif, le sur-moi – qui peut mettre le moi sous surveillance pour tenter de lier malgré tout le pulsionnel de mort : solution exemplairement mise en évidence dans « Dosto ïevski et la mise à mort du père [72] où Freud interprète les » accès de mort « chez l’écrivain comme » l’identification avec un mort mis à mort par le souhait “. On mesure ce que cette identification, qui tyrannise et soumet homosexuellement un moi en détresse de mourir, bouleverse quant à la problématique de l’accomplissement de souhait inconscient, celle que l’analyse de L’Homme aux rats (” mon père-mourir “, écrit J. Laplanche [73]) avait découverte.
112Court excursus, mais qui nous fait rester dans l’identification mortelle : le combat de Tancrède et Clorinde. Proposé par S. Freud comme « la description poétique la plus saisissante de l’éternel retour du même », il anime la tension excitée de la musique de Monteverdi au rythme des coups et du cœur. J’ai cherché, dans La Jérusalem délivrée [74] du Tasse, comment s’annonçait cette destinée mortelle où écrit S. Freud : « Le héros Tancrède tue, sans savoir que c’est elle, sa bien-aimée Clorinde dans un combat où elle a revêtu l’armure d’un chevalier ennemi » ; et où il continue à la frapper dans la foret enchantée « en fendant un grand arbre de son épée ». La lecture du Tasse apprend que l’armure revêtue par Clorinde est « ô, présage funeste, noire et sans ornements », et que ce noir présage fait parler l’eunuque Arsète « qui veilla sur son enfance depuis le berceau » : il révèle à la jeune femme le secret de sa naissance. Née d’une reine noire – « mais la couleur noire ne nuit pas à la beauté » – qui fut aimée d’une folle passion jalouse par son époux, elle vint au monde avec la peau blanche ; alors sa mère, inquiète « car elle connaît le roi et ses jalousies », se décida à cacher son accouchement et, substituant à sa fille une enfant noire, confia à Arsète et à l’exil sa vraie fille. Suit le récit aventureux de cet exil et des périls qui furent affrontés jusqu’à Jérusalem.
113Le point décisif est ici que c’est en revêtant l’armure noire – noire comme la peau de sa mère –, pour se dérober à la nuit et à la reconnaissance de son amant, que Clorinde va se trouver hors les murs, privée de l’apparence qui la protégeait d’ordinaire, et qu’elle va mourir sous les coups de celui qu’elle aime mais qui ne la reconnaît plus. Dans la furie du combat, elle lui lance alors, comme un appel qui viendrait de très loin : « Ô toi qui me poursuis de la sorte, que m’apportes-tu ? » Tancrède répond : « Le combat et la mort. »
114Le moi peut donc défaillir d’être habité par un mort, et il ne peut remplir sa tâche : supporter, lier, ralentir l’excitation et surtout, peut-être, qualifier le déplaisir selon le dehors et le dedans. D’où le désespoir et l’épuisement mais aussi, parfois, une accentuation paradoxale du sentiment de culpabilité : auto-accusation de se sentir petit et faible, mais aussi excité par quelque chose qu’il ne sait pas et qui lui fait pressentir une complicité jouissive dans la passivité.
115À ce moi défaillant, piteux valet ou cavalier en péril, l’objectif du travail analytique est de porter secours, « en faisant ligue contre les ennemis : les exigences pulsionnelles du ça et les exigences morales du sur-moi » [75]. Tout est, évidemment, dans la nature de ce porter secours : il ne peut s’agir d’un replâtrage ou du refuge dans l’illusion, dont la religion serait le très ancien modèle. Il s’agit, avec la construction de l’agieren du transfert, de « faire revivre », puisque : « Ce qui une fois est venu à la vie sait s’affirmer avec ténacité. » [76] Et le revivre passe, dans l’expérience de l’analyse, par la retrouvaille d’une insatisfaction pulsionnelle qui détruit d’autant plus qu’elle ne peut accéder au statut de désir haineux ou meurtrier.
3. Le renversement et l’hostile
116L’hostilité infiltrée dans le moi conjugue les effets de la déception, du déplaisir, de l’accomplissement raté. Elle est effet toxique du « reste », destructivité latente qui appelle la rigueur de la condamnation pour surmonter la détresse. Elle corrompt les « relations de dépendance du moi » : Abhängigkeiten, curieux mot, là encore, quand le verbe abhängen signifie tout à la fois « décrocher, détacher » et, sous sa forme intransitive, « dépendre de » ; le détachement inscrit dans la dépendance.
117S. Freud a, dans « Le moi et le ça », cette phrase étrange : « Ce que le moi redoute du danger externe et du danger libidinal dans le ça, on ne peut l’indiquer ; c’est, nous le savons, le terrassement ou l’anéantissement, mais on ne saurait le concevoir analytiquement. Le moi suit simplement la mise en garde du principe de plaisir. » [77]
118N’est-ce pas là pourtant que nous est nécessaire, vitale, une réflexion sur le mal et l’évanouissement de l’humain-civilisé quand doit être affrontée l’énigme de la destruction de masse et ses exigences folles de purification ? Quand doit être préservée une mémoire de l’imprescriptible qui permette que l’on continue à compter les morts un par un ? Réflexion forte d’A. Green dans « Pourquoi le mal » [78], quand C. Lanzmann soutient, de son côté : « Ma loi d’airain a été de ne pas comprendre. » [79]
119Analystes, nous sommes démunis devant la violence criminelle, et rares sont les courageux – C. Balier [80] ou G. Bonnet [81] – à y être allés voir de plus près, pour transmettre comment le sentiment de culpabilité pouvait, à partir du crime, redevenir une valeur humaine. On doit à H. Arendt d’avoir éclairé un « mal radical, impunissable et impardonnable » [82], en écoutant Eichmann à Jérusalem comme Freud le faisait avec son patient mélancolique, avec cette même conviction qu’ « il devait avoir raison » et qu’il fallait penser cette raison absurde.
120À l’un de ses juges, Eichmann répond : « J’ai obéi et exécuté ce qui était ordonné... Je devais suivre les ordres. » À la question lui demandant s’il n’avait jamais eu de conflit de conscience, il répond : « Je dirais plutôt un dédoublement qui me faisait passer d’un côté à l’autre. » C’est finalement l’absence de pensée, la faillite de la faculté de juger que H. Arendt tient pour génératrices du mal : « L’absence de pensée fait plus de mal que tous les instincts destructeurs réunis. »
121Faillite, donc, d’une identification à une figure humaine qui puisse prendre souci de l’autre. Cette faillite, P. Wilgowicz [83] l’assigne à une identification au meneur quelle nomme « hypnotique, adhésive ou vampirique », au sens où elle s’attaquerait à la possibilité même d’une descendance vivante ; faillite à laquelle N. Zaltzman oppose, en refondant le travail de la cure sur le « travail de culture », l’ « identification survivante » [84].
122En tout cas, dans ces états de terrassement ou de faillite du moi, il y a une réelle difficulté à décider si la destructivité s’est affranchie de tout sur-moi ou si nous sommes au contraire en présence d’un extrême renforcement de sa violence (obéir eux ordres, au meneur fou et sadique, perdre sa faculté de juger) parce qu’une motion pulsionnelle liée à une jouissance passive féminine doit à toute force demeurer inconsciente. Et le sentiment de culpabilité s’efface derrière la réaction : le mot, chez S. Freud, est toujours associé au déplaisir, à l’impossibilité de traiter psychiquement le déplaisir. On devrait attacher au mot de réaction celui de renversement, en le distinguant de retournement-rebroussement. Le renversement, dont le prototype est « en son contraire », se produit, dans sa réaction fulgurante, de ne rien trouver d’autre que l’inversion négative de son signe. Il ne retourne pas à ou sur...
123Dans « De la technique psychanalytique », ce chapitre de l’Abrégé de psychanalyse [85] qui prend en compte les avancées de la dernière doctrine des pulsions, S. Freud parle, pour « les sources de résistance... qui nous laissent particulièrement désarmés », de renversement – die Verkehrungt – de la pulsion d’autoconservation (rappelons-nous : « Les gardiens de la vie sont devenus les suppôts de la mort »), et, dans les lignes suivantes, on peut lire l’impressionnante insistance du « soi-réfléchi » – jusqu’au suicide – qui signe la défaillance de l’ « auto » du fantasme.
124Ce renversement hostile, comment ne pas le percevoir chez le patient mélancolique, enfermé dans une plainte qui déclenche la haine en retour, tyrannisant les êtres autour de lui avec « une culpabilité à qui il manque la honte » [86] ? Le moi sidéré est envahi par une identification qui fait place nette : rien d’autre que l’objet ou l’idéal perdus. La mélancolie est-elle, plus qu’une souffrance particulière, le destin auquel obligerait toute perte de nos objets infantiles les plus aimés ? J.-C. Rolland, sans doute, le pense un peu... et il soutient l’invention du diable comme la meilleure chance anti-mélancolique donnée à l’humanité [87] ! Le peintre de la « névrose diabolique du XVIIe siècle » [88] lui donnerait certainement raison, et tout autant R. Burton [89], dont une traduction récente et complète nous fait enfin prendre connaissance de sa formidable Anatomie de la mélancolie.
125Envahi par l’hostile, le moi est au bord de la catastrophe, constamment occupé à maintenir des limites en voie d’effondrement, érigeant la barrière qui le protège contre l’envahissement délirant (une dimension persécutoire, délirante, me semble toujours à l’arrière-plan immédiat de la mélancolie). Un homme me dit, parlant d’une douleur qui ne cesse, comme une pulsion infernale, de l’attaquer et de le ruiner : « J’ai l’impression de lutter avec un géant. » S’il n’y a plus de lutte, c’est la détresse absolue, entraînant cette « perte de réalité » qui impose la construction d’une nouvelle réalité dont S. Freud nous dit que l’hallucination a charge de « procurer les perceptions » [90].
126Pourtant, dans « Deuil et mélancolie », S. Freud dit encore quelque chose de précieux ; moins que l’objet, c’est « la relation d’amour qui n’a pas à être abandonnée ». L’amour est conservé dans le meurtre sans cesse recommencé, et dans la préservation des reliques de l’objet ou de l’idéal perdus. Cette préservation de la relique, le renversement pulsionnel – cette perversion de l’autoconservation – a peut-être charge de l’assurer.
127Mais je veux revenir un instant au noyau hostile et destructif de l’exigence pulsionnelle pour en préciser quelques traits.
128D’abord dans le transfert avec l’exigence répétée par le patient d’une vérité de l’amour, sans laquelle s’imposent disqualification et clivage de l’analyste en un praticien contraint de faire son travail mais ne supportant pas la détresse du patient et exerçant alors un jugement sans appel sur sa misère et sa dépendance. Un analyste accusé de contre-investir sans cesse sa haine ou son mépris. Devant cette demande insistante, toute vacillation du cadre vaut pour confirmation d’un aveu tenu secret. L’hostilité fait le lit du malaise, car, bien sûr, il y a de la haine dans le contre-transfert !
129Cette disqualification trouve sa source dans l’impossibilité du moi de refouler et de qualifier les excitations pulsionnelles destructrices et grandioses qui l’assaillent. « Même là où elle survient – S. Freud vient de parler de la pulsion de mort liée sous forme du sadisme – sans visée sexuelle, y compris dans la rage de destruction la plus aveugle, on ne peut méconnaître que la satisfaction est connectée à une jouissance narcissique extraordinairement élevée du fait qu’elle fait voir au moi ses anciens souhaits de toute-puissance accomplis. » [91]
130Et la plainte hostile est aussi portée contre le langage, ce que J.-B. Pontalis a singulièrement éclairé. Expérience douloureuse, en effet, que les mots ne s’inscrivent pas, que les représentations acquises se transforment aussitôt survenues, que les interprétations faites ne marchent pas ou, plutôt, qu’elles ne tiennent pas, qu’elles n’évitent pas, alors même lorsqu’elles sont attendues avec avidité, le retour d’affects de désespoir et de solitude. La plainte contre le langage appelle, avec une sorte de rage, à exiger la présence réelle – le corps, le visage, le contact ; la « livre de chair », dit J.-B. Pontalis [92] – comme si le langage même, et son activité symbolisante, signifiait que l’objet a été perdu sans trace, définitivement.
131L’analyse de Marie donna de cette plainte la confirmation répétée, en y ajoutant un renversement : à ne pas devoir subir une étrangeté des mots qui la dépossédait de toute maîtrise, elle s’acharnait à découvrir un sens, le sens. Dans cette cure, la réalité historique d’un père mélancolique a joué un rôle important et le souvenir est venu d’énoncés et d’attitudes imprévisibles pour l’enfant puisque y alternaient des silences effrayants qu’elle habitait de reproches et des colères clastiques qui lui faisaient redouter une sauvagerie destructrice.
132Il n’est pas fortuit que la difficulté de ces cures nous porte vers des écrivains qui ont mis la défaillance, voire l’agonie du langage au centre de leurs œuvres.
133Derniers mots de Soubresauts, de S. Beckett [93] : « Tel à titre d’échantillon le vacarme dans son esprit soi-disant jusqu’à plus rien depuis ses tréfonds qu’à peine à peine de loin en loin oh finir. N’importe comment n’importe où. Temps et peine et soi soi-disant. Oh tout finir. »
134Derniers mots de Kurtz – « l’horreur, l’horreur » – dans Au cœur des ténèbres de J. Conrad [94], dont F. F. Coppola tira ce film admirable sur la guerre et le primitif qu’est Apocalypse now. « Il y avait, écrit J. Conrad, une note vibrante de révolte dans ce murmure, cela avait le visage terrifiant d’une vérité entraperçue, une étrange mixture de désir et de haine. »
135Il arrive que nos mots aussi nous deviennent hostiles, quand notre activité d’interprétation est contrainte d’inventer sous la violence de ces formes de transfert où l’espoir déçu menace de disqualification ! Nous cherchons alors, et souvent dans le désarroi que suscite le sentiment de culpabilité, des représentations d’attente et d’aide pour que se construisent, dans l’identification à la souffrance de l’autre, des figures de la défaillance ou du terrassement du moi. Et la recherche imaginative se fonde sur la réserve inquiète du silence, inquiète de pactiser avec la passivité du renoncement. incertaine de savoir user à bon escient des instruments que la théorisation des mécanismes psychiques les plus précoces a proposés, et dont nous n’avons pas toujours eu l’expérience transférentielle. L’écart est souvent grand, en effet, entre la richesse de la spéculation empruntée (celle d’une M. Klein ou celle, plus proche d’un D. Anzieu avec sa théorie du moi-peau et des enveloppes psychiques) et ce que nous faisons vraiment dans la cure ! C’est le privilège des seuls inventeurs de pouvoir dire, comme Melanie Klein : « Ma conception du transfert comme enraciné dans les stades les plus précoces du développement et dans les couches profondes de l’inconscient est beaucoup plus large et entraîne une technique par laquelle, à partir de l’ensemble du matériel présenté, les éléments inconscients du transfert sont déduits. »
136Notre fondement le plus solide prend appui sur cette double polarité que nous ne cessons, pour reprendre les mots d’A. Green [95], de maintenir au transfert : transfert sur l’objet et transfert sur la parole. Avec la conviction que le fantasme ne dévoile sa réalité inconsciente et agissante que dans la surprise d’un dire qui déroute l’acharnement du sens et utilise, d’une façon qui nous reste mystérieuse, la trame silencieuse de nos constructions. Avec cette idée, aussi, si bizarre pour les analystes anglo-saxons avec qui nous échangeons, que le patient n’est pas toujours à aider ou à soulager sans délai d’une détresse de pensée ; et que le sexuel – qui est excitation, plasticité, échange de buts, c’est-à-dire recherche de plaisir dans toute souffrance, aussi grande soit sa sévérité – a besoin du temps, de l’espace vide, d’objets à trouver pour que le procès de son refoulement ou le trajet de son déplacement, indices du travail psychique et de la culpabilité qui l’accompagne, se figurent.
4. De l’inconscient du sentiment de culpabilité
137Même s’il est inféré à partir des formes les plus fortes de résistance – mais S. Freud dira, dans Malaise dans la culture [96], qu’il est présent dans toute névrose –, le sentiment inconscient de culpabilité est porteur d’un espoir : celui que le travail psychique de la cure en permette la transformation. Le caractère paradoxal de l’assemblage doit continuer à intriguer : c’est là sa fécondité. Caractère scandaleux, même, au regard d’une conscience morale qui se voudrait lucide pour être efficiente. Dans les « sentiments inconscients » [97], ce chapitre de « L’inconscient » de 1915, S. Freud examine le paradoxe : j’en retiens la différence proposée quant à l’inscription différente de la représentation inconsciente ( « formation réelle dans le système inconscient » ) et de l’affect ( « simple possibilité d’amorce à qui il n’a pas été permis de parvenir à son déploiement » ).
138Ce déploiement empêché est l’œuvre du négatif et de la manière dont celui-ci s’est imposé, et fixé, dans le traitement du déplaisir pulsionnel. F. Kafka [98] le dit à sa façon : « Agir négativement nous est imposé en sus. positif nous est donné a priori. »
139Acte et réaction tiennent éloigné le non du langage, celui qui rassemble le refus et l’interdit, celui de la dénégation. Et c’est la réaction thérapeutique qui négative : avec elle, pour approcher l’énigme du sentiment de culpabilité inconscient, qui émane d’une part inconsciente du moi, nous ne quittons pas le champ du transfert.
140Je crois qu’on ne dirait plus aujourd’hui, comme le fait J.-B. Pontalis en 1981 en commençant son article : « Non, deux fois non – tentative de définition et de démantèlement de la “réaction thérapeutique négative” [99] – que “les psychanalystes ne parlent guère de réaction thérapeutique négative et [que] la littérature sur la question est, par comparaison à la masse des publications, relativement rare”. » C’est peut-être même le contraire et c’est là un signe du temps psychanalytique ! Aussi vais-je un instant explorer l’écart qui apparaît dans le traitement de cette « réaction », entre J.-B. Pontalis et R. Roussillon, dont deux articles traitent d’elle : « Le paradoxe de la culpabilité de l’innocence ; réflexion sur la réaction thérapeutique négative » [100] et « Violence et culpabilité primaire » [101].
141Je reviens un instant à Freud, d’abord. La « réaction thérapeutique négative », introduite dans « Le moi et le ça », apparaît ensuite dans tous les textes métapsychologiques importants, jusqu’à l’Abrégé de psychanalyse [102] où besoin de souffrir et besoin d’être malade sont dits « deux autres sources de résistance, deux facteurs nouveaux (qui) méritent toute notre attention ». Et là deux origines différentes sont évoquées : la première, le sentiment de culpabilité ou conscience de culpabilité – « que le malade ni ne ressent ni ne connaît » –, provient d’un Sur-moi dur et cruel qu’il faudra tenter de « démanteler lentement » ; la seconde, là où « la pulsion d’autoconservation a subi un véritable retournement ». se caractérise par une « désunion des pulsions et une libération excessive de la pulsion de destruction tournée vers le dedans ». Elle reste, dit S. Freud dans l’Abrégé, beaucoup plus énigmatique.
142Emprise du non : décomposant les mots de la formule, J.-B. Pontalis insiste sur cette puissance de négativation qui prend en masse le transfert ( « Plutôt tomber malade que guéri » ) en faisant du corps le lieu de la souffrance psychique. Liant résistance et réaction (dans le champ de l’agir), il construit le « fantasme agissant » au cœur de cette résistance : désir acharné de guérir, de changer « la mère folle à l’intérieur de soi » et ce faisant de s’approprier et de contrôler « l’étranger », avec la volonté de ne perdre ni le combat ni l’objet.
143R. Roussillon s’intéresse beaucoup plus au sur-moi, en faisant de celui-ci « une instance de dépôt de l’originaire » et, plus précisément, « un récepteur des traces d’expériences traumatiques précoces par rupture du pare-excitation » ; l’hypothèse traumatique, ou plutôt celle de l’inscription des « réponses » des objets primaires aux pulsions qui les ont visés, prévaut ici sur l’hypothèse fantasmatique. La cruauté du sur-moi agirait alors un sentiment de culpabilité lié à la fois à la non-intégration et à l’incertitude des limites. En somme, être « plutôt coupable qu’impuissant », mais l’impuissance ne renvoie pas ici à la castration mais à la détresse traumatique. R. Roussillon développera ensuite plus amplement, avec la notion de « culpabilité primaire », le destin d’une « défense paradoxale » dans l’expérience précoce avec un objet qui ne serait pas parvenu à « qualifier la potentialité créatrice et structurante de la destructivité ».
144Je cite ces deux auteurs – qui reconnaissent tous deux leur dette à l’égard de D. Winnicott – pour indiquer la pluralité féconde des chemins ouverts par la topique d’après 1920 et, tout particulièrement, par la question du sentiment de culpabilité inconscient dans la réaction thérapeutique négative.
145En constatant, dans le texte freudien, que la réaction est, dans le transfert. une « réponse » à une satisfaction énoncée par l’analyste (et entendue comme séduction), on conviendra que l’agieren vise ici à provoquer le découragement et le sentiment coupable de manquer à sa tâche. Mais est-ce que, en attaquant ainsi les idéaux de guérisseur ou d’interprète de l’analyste, il n’est pas recherché de lui faire éprouver un sentiment de culpabilité dont on devine parfois que, dans un environnement précoce dominé par les agis, il a singulièrement fait défaut ?
146La réaction thérapeutique négative va souvent de pair avec une « réaction amoureuse négative » que le patient évoque dans sa cure : non seulement le refus d’une dépendance à l’objet aimé, mais le sabotage répété qui, sous le masque de la souffrance subie, indique l’intolérable de recevoir, de se sentir continuellement inquiet du don et finalement de ne pas être à la fois l’objet qui donne et celui qui reçoit.
147À plusieurs reprises, la violence de la réaction thérapeutique négative m’a fait penser à ce qu’on a appelé la « culpabilité des survivants ». Notamment dans des situations de folie familiale : une femme, qui fut une enfant sévèrement battue par une mère qui présentait régulièrement des épisodes de jalousie délirante et qui faisait rechercher sa fille l’ « autre femme » dans la maison, présenta pendant longtemps une impressionnante résistance à la guérison. Jusqu’à ce que percevant qu’elle commençait à sortir de sa souffrance et de l’implacable d’un destin de folie qui avait également frappé sa jeune sœur, elle puisse accepter que guérir n’était pas voler pour elle seule le trésor d’une vie psychique heureuse. Que guérir n’était pas trahir, ni abandonner sa mère à la folie.
148Si est inconscient le sentiment de culpabilité – s’il ne peut donc être situé topiquement que dans une part inconsciente du moi –, il faut essayer, en acceptant la nature paradoxale de la formule, de proposer des hypothèses quant au refoulement qui en assure la fixation. Soit le moi est trop informé, via le sur-moi, des actes – non seulement destructeurs mais porteurs aussi d’un accomplissement sexuel et masochiste interdit – qui provoquent le sentiment de culpabilité : celui-ci doit donc disparaître en emportant la scène qui le détermine et le retour du refoulé se produira sur une scène où la souffrance corporelle tiendra lieu des souhaits refoulés. Ce serait là sa version « hystérique », à ceci près que le corps souffrant sera celui de la douleur, de l’hypocondrie – bref, le lieu d’une atteinte portant le stigmate du narcissisme.
149Autre hypothèse : c’est l’insatisfaction et l’hostilité accompagnant l’accomplissement pulsionnel (du fait, pour une part, du renoncement) qui surchargent de haine un sur-moi cruel. Si celui-ci se déchaîne en écrasant le moi pour des vétilles, ou en retournant aussitôt la violence pulsionnelle dans l’exercice implacable de la loi du talion, il faut le mettre dans l’impossibilité d’accomplir sa destructivité.
150On n’a pas manqué, enfin, de relever, avec le « besoin de punition », le curieux attelage de mots proposé par S. Freud dans l’embarras où il se trouve pour préciser le statut du sentiment inconscient de culpabilité. Curieux en effet, car ces mots réunissent ce qui, avec le besoin, a toujours été placé du côté de l’autoconservation – les grands besoins vitaux, comme un peu plus tard, le « besoin religieux » ou le « besoin de protection par le père » – et ce qui est d’abord une scène, l’accomplissement d’un fantasme : la punition. S. Freud ne dit pas « souhait de punition ». Mais ne retrouve-t-on pas ici le dérèglement de l’autoconservation qu’agit la pulsion de mort, alors que le caractère inconscient de la punition en appelle, lui, à une excitation masochiste ? Espoir même du sexuel – sa malice – quand c’est la mort qui prétend triompher.
IV. L’INTÉRIORISATION : EMPIRE DE L’INSTANCE, FIN DU RELIGIEUX
151Le sentiment de culpabilité advient. comme et avec le sur-moi qui va constituer une sorte de bastion ou de réserve de l’hostile. Et cette intériorisation est paradoxale puisqu’elle installe un conflit désormais « perdurant ». Mais c’est un conflit fécond pour la pensée.
1. Décomposition du sur-moi
152Avec l’élaboration de la topique d’après 1920, S. Freud va arrimer à la théorie du sur-moi l’analyse du sentiment de culpabilité, en faisant de celui-ci le résultat de la tension moi - sur-moi : c’est là l’enjeu des grands textes de 1926-1930 dont Malaise dans la culture [103] est le pivot central, texte d’une densité telle qu’il donne souvent à son commentaire l’effet d’un dommageable affadissement !
153Je ne peux reprendre ici l’ensemble des travaux auxquels le sur-moi a donné lieu car le champ est immense ! Je souhaite néanmoins dire combien la lecture rigoureuse de J.-L. Donnet [104] et des auteurs publiés dans les deux volumes d’une monographie consacrée au sur-moi m’a été précieuse.
154Mon questionnement s’attachera à quelques-uns des paradoxes du Sur-moi qui font toute la difficulté de sa reconstruction et de son « démantèlement » dans la cure. Avec cette première évidence que l’analyse, explorant à rebours des étapes du développement de l’instance, va retrouver, sur le chemin de l’intériorisation, ses diverses polarités : punition-protection, maintien de l’ancienne demande d’amour, réserve d’hostilité et transmission d’héritage psychique.
155L’insistance freudienne mise sur le développement est constante ; on l’a vue présente dans les « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique » où, même si est refusée l’idée d’une pulsion de perfectionnement, le sort et le devenir de ce qui reste en réserve, de ce qui ne se soumet pas à la contrainte du développement, vont tisser le lien indissoluble du sexuel, du fantasme et du primitif. Le sur-moi post-œdipien lui-même est mémoire du primitif.
156Intériorisation de l’hostilité : c’est la conquête psychique et culturelle que propose S. Freud quant à l’instauration progressive, dans le développement, du sur-moi. Une conquête qui prend certainement appui sur la « tonalité hostile » de la première identification, telle qu’elle est dite dans « Le moi et le ça » : « Le sur-moi n’est pas simplement un résidu des premiers choix d’objet de ça : il a aussi la signification d’une formation réactionnelle – à nouveau la réaction et son indice de déplaisir, d’hostile – énergique contre eux. » [105]
157Cette intériorisation de l’hostile par la première identification, qui trouvera dans l’antécédence du meurtre son appui primitif, éclaire-t-il le fait que le sur-moi, né pour observer et protéger un moi amoureusement investi et alimentant son narcissisme de l’amour porté aux premiers objets, retourne contre celui-ci l’attaque pulsionnelle cruelle dont il devait le prémunir ? Certes, le sur-moi cruel peut aussi devenir bienveillant, et c’est là toute la proposition du texte sur « L’humour » [106]. Mais cet apaisement ne doit pas leurrer : c’est d’abord par sa charge hostile, par la sévérité de l’attaque interne, que se manifeste un sur-moi qui instruit à charge. Dans son éventuel déchaînement, avec ce caractère d’objets partiels – voix, œil, cri, etc : – qu’ont les puissances attaquantes, J. Laplanche voit à l’œuvre une instance de déliaison qu’il rapproche d’une formation de type psychotique. Et il affirme que son chantier théorique reste ouvert [107].
158Car c’est toujours l’insatisfaction qui se réfugie dans le bastion de l’hostile jamais content, le sur-moi !
159Un constant dédoublement préside, en tout cas, à la formation de l’instance : sur-moi protecteur et menaçant ; sur-moi constitué du dedans (par clivage - expulsion du moi) et du dehors (avec le rôle de l’ « influence externe ») ; sur-moi issu de deux sources : pulsionnelle et identificatoire ; sur-moi précoce et sur-moi post-œdipien ; sur-moi individuel et sur-moi de la culture.
160De ce point de vue, la construction du Malaise dans la culture [108] est remarquable lorsqu’on en suit la progression [109] : si les deux premiers chapitres reprennent et développent, autour de l’aspiration de l’homme au bonheur et des moyens qu’il se donne pour parvenir à cette fin, les propositions avancées dans les « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique », voici que surgit, au milieu du texte et en le faisant comme pivoter, la question de l’hostilité contre la culture, hostilité imposée par le renoncement pulsionnel. Á ce tournant vers la « pulsion d’agression », S. Freud résiste lui-même avec une très longue note – il faut lire les notes de Freud comme ses « repentirs » – qui clôt le chapitre précédent en précisant : « Quelque chose tenant à l’essence de la fonction (sexuelle) elle-même nous refuse la pleine satisfaction et nous pousse sur d’autres voies. » Il évoque alors l’ « obscure » bisexualité, la résistance de l’objet érotique envers le penchant à l’agression qui le vise, la « répugnance » qui s’attache à la fonction sexuelle « qui résiste au développement culturel ». Gardons donc à l’esprit qu’une pulsion d’agression totalement séparée du sexuel assurerait sur lui un amer triomphe...
161Mais avec l’introduction du « penchant à l’agression » – conséquence du changement survenu dans la doctrine des pulsions : l’hostilité prend en charge le déplaisir le sentiment de culpabilité va laisser à l’arrière-plan sa liaison à l’érotique, sauf pour ce qui sera sa dimension masochiste. Et c’est là que le mouvement d’intériorisation différenciera une scène interne, en distinguant alors deux origines pour le sentiment de culpabilité : angoisse devant (autorité et angoisse devant le sur-moi.
162À la fin : le sur-moi, instance intériorisée, sait l’accomplissement visé par les pensées autant que par les actes ; c’est un juge compromis et corrompu par la pulsion, et c’est aussi une réserve pour l’hostilité.
163« Contre un malheur externe menaçant – perte d’amour et punition de la part de l’autorité externe – on a échangé un malheur interne perdurant, la tension de la conscience de culpabilité. » [110] Paradoxe de l’être moral, après S. Freud : il l’est moins par obéissance à l’injonction d’aimer que par la faculté d’avoir accès, par le contact gardé avec le conflit psychique, à une réserve d’hostilité retournée contre lui. Le sentiment moral est, de principe, une forme d’humour !
164Le dernier chapitre de Malaise dans la culture, explorant tout le registre des mots de la culpabilité – conscience morale, besoin de punition, remords, éthique –, discutera la qualité inconsciente du sentiment de culpabilité et différenciera, encore, et à propos du sur-moi individuel, agressions, exigences et préceptes : « Seules les agressions du sur-moi se manifestent à très haute voix tandis que les exigences elles-mêmes restent souvent à l’arrière-plan. Amenées à la conscience, elles co ïncident chaque fois avec les préceptes d’un sur-moi de la culture donné. » [111]
165Cette décomposition, ces dédoublements qui usent de zones de recouvrement plus que de séparations tranchées, rendent discutable une opposition rigoureuse entre idéal du moi, moi idéal et sur-moi ; ils font se demander s’il est légitime de faire un usage théorique unifié du sur-moi, tant il faudrait préciser à chaque fois, surtout quand il s’agit de le « démanteler » dans la cure, à laquelle de ses strates on fait appel. Cela pour aller à l’encontre d’une simplification de la théorie qui prend parfois l’allure, surtout quand on a recours à cet affreux mot de « fonctionnement », d’une physiologie mentale. Le sur-moi, alors, ne manque pas d’être revendiqué par son heureux propriétaire – « mon sur-moi ! » – et arboré en blason...
166En maintenant fermement son origine dans les aléas de l’investissement narcissique du moi – et on remarquera qu’à l’autre bout du développement infantile, « La disparition du complexe d’Œdipe », ce ne sera pas dans la culpabilité vis-à-vis des objets parentaux que Freud verra la cause de « la destruction du complexe dans l’inconscient », mais dans la sauvegarde de l’investissement narcissique du pénis –, on soutiendra que la condamnation est toujours l’envers redouté d’un amour trop fort, fixé par l’insatisfaction. L’identification et son ambivalence structurelle déterminent le destin de la constitution de l’instance.
167Ce développement du sur-moi à partir du narcissisme est ce que laissent de côté les théories de M. Klein. Je n’aborderai pas ici la discussion du sentiment de culpabilité et du sur-moi dans l’élaboration kleinienne, avec la place qui est donnée à la position dépressive [112]. Non que je ne lise pas M. Klein : au contraire, son audace de pensée me stimule plutôt mais elle ne trouve pas de correspondant ni de fondement dans ma pratique d’analyste ou dans ma formation. Et quand je rencontre la théorie kleinienne lors d’échanges réguliers et amicaux avec des analystes britanniques, je me prends parfois à regretter de ne pas savoir faire usage de ce merveilleux outil – un peu passe-partout quand même ! – qu’est l’identification projective avec sa spatialisation psychique...
168Il m’est difficile en tout cas, d’adhérer à une proposition comme : « Le noyau du sur-moi est ainsi le sein de la mère, à la fois bon et mauvais » [113], c’est-à-dire à la conception d’un sur-moi précocissime, qui ne passerait pas par le temps narcissique.
169D. Winnicott, dont la fidélité profonde à Freud n’est pas le moindre paradoxe – « Comme Freud l’a dit quelque part, le sentiment de culpabilité permet à l’individu d’être méchant » –, a pris assez tôt ses distances avec le sur-moi précoce kleinien, notamment sur la question de l’envie. Il est revenu avec insistance, à propos de la tendance antisociale sur l’origine, la constitution, mais aussi l’absence du sentiment de culpabilité (il donna, en 1958, pour le centenaire de la naissance de Freud, sa conférence désormais célèbre : « La psychanalyse et le sentiment de la culpabilité » [114]).
170Dans sa conception centrée sur le développement affectif et l’intégration et sur ce que ceux-ci laissent comme restes psychiques atemporels – « Les gens n’ont pas seulement leur âge ; jusqu’à un certain point ils ont tous les âges, ou n’en ont pas » [115] –, il proposera avec la « capacité de sollicitude » ou concern une construction de « la tolérance de l’existence des impulsions destructrices dans l’amour primitif », qui « décrit le lien entre les éléments destructeurs dans les relations pulsionnelles avec les objets et les autres aspects positifs d’une relation ” [116]. La capacité de ressentir la sollicitude « au centre de tout jeu et de tout travail constructif » est capacité d’implication : elle s’associe à l’éprouver et à « l’acceptation d’une responsabilité ».
171L’apport de D. Winnicott a été d’ouvrir plus largement, après M. Klein, le chemin que S. Freud, occupé par une théorisation paternelle du sur-moi, avait fait entrevoir. Il a ainsi lié le développement de l’instance à la séparation d’avec l’objet, aux fantasmes d’omnipotence et à la détresse narcissique. Le sur-moi n’est plus seulement le gardien des limites du moi : le voici devenu témoin de leur effondrement ou de leur excessive rigidité. C’est rester dans le fil freudien que de voir cependant comment ce gardien témoin attire à lui l’excitation pulsionnelle pour monnayer sa protection d’un plaisir qu’il voile dans son agissement : plaisir de condamnation masochiste, plaisir de soumission passive et féminine.
172Dans les deux cures que j’ai évoquées, les aléas de l’investissement maternel sont au premier plan : mère endeuillée et reportant massivement son amour sur son seul fils ou mère envahie par un idéal mystique écrasant, et qui nia probablement les besoins de contact psychique et corporel de l’enfant, au profit dune vie spirituelle tyrannique. Mais les défaillances ou absences de la figure paternelle (père mort très tôt ou père mélancolique) pèsent également d’un poids très lourd. Tous deux orientent le chemin de l’identification, et le suivre est toujours faire revivre le travail de la cure n’opère pas sans présence incarnée dans le transfert. C’est là une conviction freudienne, jusqu’aux derniers écrits : « L’analysé voit en son analyste le retour, la réincarnation d’un personnage important de son enfance, de son passé, et c’est pourquoi il transfère sur lui des sentiments et des réactions certainement destinés au modèle primitif. » [117] L’intensité vivante de cette réincarnation ne se manifeste-t-elle pas. d’ailleurs. dans le sentiment d’ « incroyable » qui saisit les patients lorsque, pour la première fois, ils retrouvent, dans les rêves suscités par le transfert, leurs parents d’enfance ? Présence du corps du père, entre inquiétude et protection ; présence hallucinée du visage de la mère et de son sourire. Mais quelle étrangeté aussi, qu’il y ait chez nos patients si peu de souvenirs de leur mère enceinte !
173Cette réincarnation onirique et transférentielle contesterait une théorisation du sur-moi qui courrait le risque d’une excessive abstraction – celle qui en fait trop vite, notamment, une « instance impersonnelle » ou le lieu d’une « pure culture de pulsion de mort ». Car cette abstraction se mettrait en quelque sorte au service de la déliaison qui menace au cœur de l’instance : en la désincarnant, ne méconnaît-elle pas que l’hostilité infantile en appelle toujours à la méchanceté de figures primitives porteuses de la sauvagerie du pulsionnel ? Qu’on songe ici à la puissance d’évocation du film de C. Laughton, La nuit du chasseur.
174L’incarnation régressive de l’instance – à laquelle l’analyste, certes, n’a pas à répondre « en personne » ; P. Fédida [118] l’a fortement indiqué – reconduit dans le transfert la dépendance infantile et la dissymétrie adulte-enfant. Elle maintient donc un écart fondamental avec l’apaisement illusoire des « morales ». Le terme d’ « empathie », tout juste qu’il soit, laisse peut-être un peu de côté cette dissymétrie sur laquelle s’établit la violence du sur-moi. On est en effet toujours coupable devant... et le retour du fils prodigue témoigne, par renversement, de l’émotion secrètement excitante de la scène du pardon.
175Cette incarnation s’écrit d’ailleurs en clair dans « Pour introduire le narcissisme » quand, à propos de l’auto-observation et de l’ancienne censure, S. Freud introduit l’idéal du moi : « Si nous pénétrons plus avant dans la structure du moi, nous pouvons reconnaître encore le censeur du rêve dans l’idéal du moi et dans les manifestations dynamiques de la conscience morale. » [119]
176Si la topique d’après 1920 propose à la vie d’âme « des régions ou des royaumes », il faut s’intéresser aux rois de ces royaumes ! Comme à l’inquiétant du diable et à ses voix, comme aux scènes du Jugement dernier qui ont figuré depuis si longtemps justice autant que luxure. Je crois donc à la nécessité de maintenir, dans le travail analytique et le maniement du transfert, la puissance psychique de l’imago. Celle-ci n’est évidemment en rien la personne réelle, même si elle lui emprunte des traits : elle est construite par le pulsionnel, et le sur-moi lui confère sa violence primitive.
177L’imago paternelle, à être convoquée. ne saurait cependant être massifiée. M. Moscovici [120], dans la lecture qu’elle offre de L’homme Mo ïse et la religion monothéiste, a cette formule heureuse : « mise en pièces du père », avec laquelle elle souligne le dédoublement des figures et du nom, où se retrouve (le dédoublement traversant le sur-moi. G. Rosolato [121] a entrepris, quant à lui. de décomposer l’imago paternelle en père réel, père idéalisé et père mort pour que prennent sens avec plus de rigueur les motions pulsionnelles qui la visent et les représentations psychiques qu’elles construisent.
2. Le souhait meurtrier et le jugement
178Plutôt que de revenir, à propos du sur-moi et de l’imago, à la question de la fonction paternelle, je veux essayer de rester dans le champ du pulsionnel en y privilégiant le souhait meurtrier et en observant le destin que lui fixe S. Freud : fondement du sur-moi et fil rouge dans la transmission psychique culturelle que celui-ci assume.
179Spécifier le souhait meurtrier vis-à-vis de la haine, c’est indiquer qu’il vise à faire disparaître ce qui a fait obstacle à l’accomplissement pulsionnel, à supprimer avec une pleine force d’exécution – « nul ne peut être tué in effigie ou in absentia » –, alors que la haine, elle, maintient sans fin le lien à l’objet qu’elle tient. Ce souhait de faire disparaître prend racine, certainement, dans l’hallucination négative, cette forme primitive de traitement du déplaisir ; mais il en est le dépassement grâce au sentiment de culpabilité, qui est mémoire dans la dialectique de l’ambivalence : le tort fait à l’autre se heurte à l’amour qu’on lui porte.
180Que le souhait meurtrier convoque alors, sous le sentiment de culpabilité, la menace angoissante de la castration. la langue française nous le dit : être coupable, c’est être coupable...
181Le souhait meurtrier est peut-être à l’arrière-plan de la constitution du fantasme – de sa « dépressivité », écrit P. Fédida [122] – comme scène d’accomplissement pulsionnel dans la mesure où sa visée d’absenter l’objet, et de prendre sa place, installe dans le scénario une puissance d’éviction dont se soutient le principe de plaisir. Et la focalisation sur le père, ou sur la figure qui en tient lieu – celle qui empêche ou interdit, certes, mais aussi celle, qui possède sexuellement la mère et qui détient par là le secret de sa jouissance –, permet que soit perçues psychiquement et représentées les satisfactions pulsionnelles attendues et provoquées par l’énigme sexuelle de l’objet.
182« Ce n’est guère un hasard – écrit S. Freud [123] – si trois chefs-d’œuvre de la littérature de tous les temps traitent le même thème, celui de la mort du père : l’Œdipe-Roi de Sophocle, le Hamlet de Shakespeare et Les Frères Karamazov de Dosto ïevski. Dans tous les trois, le motif de l’acte, la rivalité sexuelle pour la femme est également mise à nu. » Ce n’est pas un hasard non plus si, dans l’œuvre freudienne, les rêves de mort des personnes chères accompagnent chaque avancée de la théorie : de L’interprétation des rêves, bien sûr, aux « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique » où est repris. dans les dernières lignes, le rêve de la mort d’un père. On en retrouvera l’insistance clans les nouvelles remarques sur l’interprétation des rêves [124]. dans les pensées ou les rêves télépathiques [125], associés aux élaborations nouvelles de 1920.
183Hamlet traverse ainsi toute l’œuvre freudienne comme un fil rouge et il accompagne sans cesse la mise au jour du sentiment de culpabilité : « Traitez chaque homme selon son dû, et qui échappera au fouet ? » [126]
184Car il est la figure exemplaire, pour S. Freud, du progrès du refoulement la tragédie est dite ici de caractère quand l’antique tragédie, elle, était celle du destin d’Œdipe. On s’étonnera cependant de l’étrange insistance avec laquelle S. Freud, jusque dans le texte écrit pour la remise du prix Goethe [127], met en cause la paternité de l’œuvre : non, décidément, le grand Shakespeare ne pouvait être pour lui un vulgaire batteur d’estrade !
185Rapidement, l’interprétation fut donnée du motif de l’inhibition de la vengeance chez Hamlet : il ne pouvait tuer celui qui réalisa son propre souhait inconscient ! Mais retenons ici qu’un éclairage saisissant sur la pluralité des strates du sur-moi est apporté dans le rapport ambigu d’un fils à un père mort qui se refuse à l’oubli. Rapport aux multiples clivages : terreur et exaltation ; fantôme et rival, épées et poison ; et jusqu’à ces mots énigmatiques du prince meurtrier de Polonius : « Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps. » Et voici que la convocation hallucinatoire du fantôme paternel vient, après le meurtre déplacé, apaiser la folle excitation incestueuse et matricide qui s’empare du fils contre la mère excitante et mensongère, dans la chambre de celle-ci :
Le spectre : “Mais regarde : l’égarement assiège ta mère.Oh ! Fais un pas entre elle et son âme qui combat :L’imagination, dans les plus faibles corps, fait la plus grande besogne,Parle lui, Hamlet. »
187Parler et apaiser plutôt que condamner et punir : le jugement rassemble pourtant toutes ces polarités. Il est acte et accomplissement parce qu’il évalue des actes. Mais les actes psychiques du for intérieur, à quelle aulne les évaluer, à quel temps les assigner ?
188De l’agissement du sur-moi, le jugement est l’effet constant. Hostile, excessif, cruel, tantôt assourdi dans l’attente d’une action qui le déclenchera, tantôt parlant « à haute voix », pour vouer à l’indignité. « Pour qui te prends-tu ? » : dans la formule qui vise à l’humiliation narcissique, le juge, de camper à l’intérieur, dénonce l’identification en sachant les souhaits d’inceste et de meurtre et leurs accomplissements déguisés. Mais. croyant tenir son pouvoir d’une loi transcendante, le juge ne sait pas, ou veut méconnaître, que c’est aussi la pulsion – excès et renoncement – qui l’a institué !
189Le spectre du jugement dirait à la fois son caractère effrayant de revenant hostile et son champ d’action ou d’étendue. Car le mot « jugement » lui-même – en allemand, Urteil, l’un de ces mots où s’entend, avec l’Ur, l’originaire ; le jugement de condamnation se dit, lui, Verurteilung – est aussi, dans notre langue, soumis à un développement culturel : né en 1080 [128] avec La Chanson de Roland, il est d’abord assigné à la justice et à la sentence reçues et exécutées ; puis il va progressivement s’intérioriser pour signifier l’avis, l’opinion, avant de désigner la faculté de discerner et, avec Descartes, la décision mentale par laquelle s’affirme une proposition. Juger lie ainsi, indissolublement, la désignation de la faute et l’activité d’une pensée qui s’intériorise.
190Même mouvement chez F. Kafka quand change le titre de son roman Le Verdict devient Le Procès, dont le seul chapitre publié du vivant de l’auteur, « Devant la loi », résiste encore de son immense force d’énigme. « Il semble, écrit G. Steiner, qu’il y ait autant de façons de lire “Devant la loi” qu’il est de manières de conduire et d’imaginer sa vie. » [129]
191Le jugement interpelle dans une prescription négative, « Tu ne... ». Même s’il retrouve les mots d’interdits parentaux proférés pendant l’enfance, c’est sa structure de dialogue qui est caractéristique de la scène psychique interne, celle où le Sur-moi a pris le moi pour objet. Apostrophe : le mot dit étrangement l’interpellation et l’élision ! Ici s’établirait un premier rapprochement avec la religion monothéiste : le jugement est l’autre versant de la prière et de l’appel confiant ou soumis du religieux à son Dieu. Justice divine, Jugement dernier : on sait la puissance et l’efficacité des représentations que l’homme s’est forgées là-dessus [130]. F. Kafka en donne une interprétation plutôt radicale « Seule notre conception du temps nous permet de parler de Jugement dernier ; en fait, il s’agit de loi martiale ! » [131]
192Et, dans la cure, la permanence de la crainte transférentielle du jugement reproduit douloureusement la situation de dépendance infantile. Mais elle dit en même temps la menace inquiétante – unheimlich – d’une surveillance hostile et la demande d’un amour qui l’effacerait. Cette crainte est toujours au service de la résistance, soit qu’elle masque l’attente inconsciente et masochiste de punition, soit qu’elle use du sentiment de culpabilité et de la punition pour tenir éloignée l’angoisse liée à la revendication pulsionnelle actuelle. Faire usage de l’avant contre le présent, c’est évidemment penser que le jugement connaît une antécédence de pacte et que le sur-moi en est un lieu de transmission. C’est par là que S. Freud a lié l’infantile au religieux.
3. Antécédence et destins du meurtre
193Au jugement intériorisé qui s’instaure dans le psychique avec le refoulement – comme une conscience informée de ce qui s’y soustrait – l’infantile ne fait pas que se soumettre. Il n’a de cesse aussi de l’amadouer ou de le défier. Et puisque le sur-moi porte en lui le principe culturel du renoncement pulsionnel et l’hostilité déclenchée par ce renoncement, il est mis en position de transmettre, dans la psyché individuelle, l’héritage de civilisation, la loi des pères.
194On invoque régulièrement la proposition freudienne que le sur-moi se forme sous l’influence du sur-moi parental. Mais il faut essayer d’en préciser les modalités, tout comme le « sentiment de culpabilité emprunté » [132] nécessite que soit éclairci le mode psychique de l’emprunt. Que véhicule l’interdit et quelle attente inconsciente se glisse dans le renoncement exigé, par exemple lorsqu’on observe, chez un patient obsessionnel, qu’une identification contraignante aux rituels interdicteurs de la mère semble avoir pour but de s’emparer du plus intime de l’excitation pulsionnelle de celle-ci et renvoie à une identification secrète et paternelle. où se nouent, dans l’organisation œdipienne, narcissisme et castration ? La souffrance insomniaque du sur-moi est sans doute de devoir tenir inconscients ou clivés autant ses emprunts que la jouissance effractive, homosexuelle notamment, que son agissement déclenche : et les autoreproches sadiques, jusque dans leur caractère d’objets partiels et dans leur littéralité de mot, ne sont-ils pas comme des rejetons inconscients faisant retour, arrachés à l’inconscient de l’autre ?
195Mais S. Freud va envisager selon cieux voies, là encore, la transmission psychique opérée par le sur-moi : l’une, identificatoire, est liée au développement pulsionnel infantile ; l’autre, « héréditaire », est faite de la transmission des traces du passé archa ïque de l’espèce humaine.
196C’est là l’hypothèse de la « transmission héréditaire du sentiment de culpabilité » [133], hypothèse selon laquelle « le sur-moi figure avant tout le passé de la civilisation ». S. Freud a soutenu très tôt l’exigence de penser le développement culturel de l’espèce humaine sous l’égide – c’est le postulat de l’analogie – du développement psychique, en nourrissant l’espoir d’obtenir un éclairage inédit sur les temps originaires de l’humanité grâce aux acquis de la « science psychanalytique », grâce à ce « fossile psychique » que représente pour lui le névrosé. Avec les travaux de M. Moscovici [134] et de P. Lacoste [135], à la suite de l’enseignement de W. Granoff [136], ce courant de la pensée freudienne s’est trouvé puissamment réouvert. Mais la nécessité demeure, là encore, de penser la nature de l’héritage – celui qui permet aux nouvelles générations de ne pas devoir refaire tout le trajet psychique et culturel fait avant elles – et le mode de sa transmission.
197Ici se situe l’intérêt du débat qu’a noté S. Freud avec la religion. Je vais l’explorer un peu, en espérant approfondir les rapports du jugement et de l’instance qui le profère, que celle-ci soit divine ou surmo ïque.
198Avec l’apparition du sur-moi, en effet, le ciel se vide. L’intériorisation de l’instance s’établit sur la reconnaissance de la nature humaine et pulsionnelle du divin, même si F. Kafka apporte cette nuance : « L’homme ne peut vivre sans une confiance durable en quelque chose d’indestructible en lui. Mais cette confiance et cette chose peuvent lui rester dissimulées à jamais et s’exprimer par la croyance en un Dieu personnel. » [137]
199Le débat est ancien puisqu’il est engagé dès les années 1906-1908 avec le rapprochement de la névrose de contrainte et des formes de pensées et rituels religieux [138]. Mais après 1925, et parallèlement à la théorisation du sur-moi et du sentiment de culpabilité, la discussion devient très serrée ; elle trouvera son aboutissement avec L’homme Mo ïse et la religion monothéiste. Et ce débat refoule sans doute un autre courant de pensée plus souterrain mais qui viendra au jour en même temps que les premières discussions de S. Freud avec M. Klein, dans « La sexualité féminine » : celui de l’élaboration non seulement pour la fille mais pour les deux sexes du lien avec la mère primitive, pré-œdipienne, celle de la civilisation « mino-mycéenne ».
2001927 : S. Freud écrit quasiment en même temps L’avenir d’une illusion [139] et « Dosto ïevski et la mise à mort du père » [140]. La lecture croisée de ces dieux textes propose deux destins pulsionnels différents au traitement, par le sur-moi, du souhait meurtrier visant le père. Si l’un culmine dans la violence implacable d’un jugement de condamnation (puisque le meurtre ne cesse d’être à la fois agissant et refusé), l’autre aboutit, quand l’acte a été psychiquement admis, à un gain de pensée avec l’espoir mis dans la science et dans l’intelligence.
201Tel est l’enjeu de L’avenir d’une illusion [141], un écrit vif, brillant, passionné. Comme un écho à distance de La généalogie de la morale [142]. Son développement noue le psychique et le culturel et dessine en une fresque puissante les rapports que l’homme entretient depuis les premiers temps avec ses dieux. C’est un écrit polémique aussi, car l’adversaire est de taille ! S. Freud va d’ailleurs faire appel à un interlocuteur imaginaire, un adversaire plutôt, qui incarne l’instance conservatrice du sur-moi religieux de la tradition. Un adversaire dont on remarque qu’il apparaît dans le texte au moment où il est question du père !
202Le psychanalyste, « ministre des âmes la ïc » comme il est dénommé dans « La question de l’analyse profane » : peut-on dire plus radicalement l’appropriation du « traitement d’âme » qu’a instauré le rapatriement dans l’infantile de l’origine du sentiment de culpabilité ? Et n’est-ce pas avec une certaine ironie que L’avenir d’une illusion, qui ferraille avec le commandement divin « Tu ne tueras point », se termine sur des mots très voisins de ceux de la Genèse, quand Yahvé envoie Adam et Ève vers le « monde hostile » ?
203Essayons de suivre patiemment la construction du texte. Commençant par relever l’hostilité que provoque le renoncement pulsionnel et constatant l’inéluctable des tendances destructrices, que seuls des « grands hommes »seraient en mesure de canaliser, S. Freud signale le progrès – « un fond culturel précieux » – que représente l’advenue du sur-moi comme intériorisation d’une contrainte externe. Certes, la morale n’est pas acquise, car elle peut donner le change devant l’autorité, mais la culture la compte à ses actifs avec les idéaux, l’art et les représentations religieuses.
204Il va falloir préciser les formes et la valeur de celles-ci. Car c’est d’abord pour assurer protection contre la détresse devant la nature – comme reproduction de la détresse infantile, introduite ici en motif majeur – que les forces naturelles vont s’humaniser et devenir des dieux qui compensent et dédommagent. Le rassemblement de ceux-ci en un être unique dessinera le noyau paternel en jeu. Et, s’agissant de ce noyau, voici que s’élabore en deux moments la complexité du rapport au père où se figurent les deux pôles de l’ambivalence.
205Dans un premier passage. après que S. Freud a évoqué la situation de détresse infantile, survient cette phrase curieuse :
206« C’est ainsi que la mère. qui satisfait la faim, devient le premier objet d’amour et certainement aussi la première protection contre tous les dangers indéterminés qui menacent l’enflant clans le monde intérieur. Elle devient, osons-nous le dire, le premier pare-angoisse. Dans cette fonction, la mère est bientôt relayée par le père, plus fort, à qui cette fonction dès lors reste dévolue toute l’enfance. Cependant, le rapport au père est affecté d’une ambivalence particulière. Le père lui-même est un danger, qui remonte peut-être au rapport antérieur à la mère. On n’éprouve pas pour lui moins de peur que de désirance et d’admiration. » [143]
207On voit ici que la fonction pare-angoisse de la mère est relayée par un rapport au père marqué par l’ambivalence : les mots « danger » et « peur » viennent en même temps que ce transfert de protection. C’est dire qu’une hostilité engagée dans le rapport au père devient une condition de protection psychique.
208Un peu plus loin, S. Freud évalua le fondement et l’efficace de l’interdit de tuer, à propos du commandement « Tu ne tueras point ». Après avoir interprété l’illusion religieuse dans son caractère d’accomplissement de souhait, après avoir fait de la divinité cette figure humaine qui protège et demande obéissance, il va rechercher une solution pulsionnelle pour rendre compte de l’efficace de l’interdit. Solution pulsionnelle et pas simplement rationnelle, « car les motifs purement rationnels – qui fonderaient l’interdit culturel – sont chez l’homme d’aujourd’hui encore de peu de poids face aux impulsions passionnelles ; combien plus impuissants encore doivent-ils avoir été chez cet animal – homme des temps originaires ! » [144].
209La solution pulsionnelle – ici fait retour l’hypothèse du meurtre originaire –, c’est l’antécédence d’un accomplissement, c’est un acte autre et d’une portée décisive puisqu’il met fin à une violence jusqu’ici infinie : l’acte meurtrier qui abattit le père primitif et suscita « une réaction de sentiment irrésistible et lourd de conséquences ». C’est d’elle qu’est issu le commandement : « Tu ne tueras point », car : « Le déplacement sur Dieu de la volonté humaine est pleinement justifié. les hommes savaient bien qu’ils avaient éliminé le père par un acte de violence et, en réaction à leur acte sacrilège, ils se promirent de respecter dorénavant sa volonté. »
210Accomplissement déterminant, puisque, par les sentiments qu’il laisse derrière lui – triomphe initial, nostalgie du père mort et de sa puissance, sentiment de culpabilité partagée –, l’acte meurtrier originaire inhibe la répétition du meurtre tout en rappelant pour chaque génération son inévitable recommencement psychique. « Tu ne tueras point... » parce que l’acte, cet acte-là, a été commis. Recommencement accompli historiquement dans L’homme Mo ïse et la religion monothéiste, qui construira l’origine du monothéisme en faisant du peuple juif le gardien mémoriel du refoulement du meurtre d’un père.
211Ainsi le sur-moi devient-il bien plus que le réceptacle de traditions archa ïques : il est, dans sa composante hostile même et dans l’oubli actif de l’acte originaire, gardien de l’histoire et de l’accomplissement psychique du meurtre. Une sorte d’attracteur inconscient. G. Rosolato proposera dans sa théorie du sacrifice et de ses fonctions – dont celle, essentielle, du traitement de la culpabilité – une forme de liaison culturelle du meurtre originaire et du sur-moi. Il précisera alors l’écart entre Père mort et victime sacrificielle :
212« Le Père mort est donc repérable de deux manières : dans le mythe sacrificiel comme une virtualité, au-delà d’une puissance suprême sur laquelle portent les souhaits de mort, dans le maximum de pouvoir qu’y trouvent ces souhaits, mais contre lesquels la structure même du sacrifice offre une radicale substitution. Que l’on songe aux caractères de la victime émissaire : son innocence ou son humanité, sa faiblesse surtout sont le négatif du Père idéalisé tout-puissant, féroce et ha ï par envie collective, et coupable de toutes ses violences arbitraires. La victime révèle ainsi par renversement le sens de la substitution et son effet d’occultation. Telle est la logique qui soutient celle-ci et sans laquelle le sacrifice resterait opaque.
213« L’autre voie est celle du meurtre accompli... (mais) : il semblerait que le Père mort soit donc insaisissable. Nous l’avons pourtant cerné précisément comme le point virtuel du sacrifice, mais aussi, faut-il ajouter, comme la mémoire, le noyau symbolique qui demeure quand la raison défait tout mythe pour ne laisser persister que le nom du père, seule trace sur une pierre tombale et dans la succession des trois générations de la généalogie, dans sa structure, telle qu’elle est également développée et codifiée par le mythe religieux monothéiste... Le Père mort est cette antériorité mémorielle du Père dans sa portée future. » [145]
214« Au commencement était l’acte » : le meurtre cannibalique du père de la horde primitive par ses fils liés contre lui. Ensuite vinrent, avec l’oubli du meurtre, la nostalgie pour le père mort, les débuts de l’organisation sociale et la fixation des rites sacrificiels. Cette hypothèse du meurtre du père de la horde primitive, je ne peux pas en reprendre ici la discussion approfondie. Dans sa vérité historique, et même si elle est construite à partir des traces laissées par la pensée totémique d’abord, puis par la religion, l’hypothèse est indécidable. Mais la forme de son récit en appelle à l’efficace du mythe plus qu’à la raison scientifique.
215On sait que cette hypothèse « phylogénétique » divise : il y a ceux qui y voient, avec J. Laplanche [146], un « fourvoiement », qu’il associe au « fourvoiement innéiste » de S. Freud : il y a ceux qui pensent au contraire que son oubli ou son discrédit éloignent du plus vif de la découverte freudienne.
216Il reste que l’ « analogie » entre développement psychique et développement culturel ne va pas de soi et que le souhait même d’éclairer par le psychique certains des avatars tragiques de la civilisation – la guerre, le meurtre de masse, etc. – se heurte à des objets complexes, où l’infantile et le « primitif » rencontrent d’autres déterminismes.
217Mais les arguments critiques, même fondés quand ils sont historiques ou anthropologiques, laissent de côté l’essentiel, qu’il faut examiner : la logique de pensée qui soutient Freud – et qui se révèle par exemple dans L’avenir d’une illusion – et la valeur fondatrice qu’a pour la vie psychique, et donc pour la cure analytique, cette construction réaffirmée dans Malaise dans la culture : « Nous ne pouvons pas échapper à l’hypothèse que le sentiment de culpabilité de l’humanité est issu du complexe d’Œdipe et fut acquis lors de la mise à mort du père par l’union des frères. II y eut en ces temps-là une agression qui ne fut pas réprimée mais exécutée, cette même agression dont la répression chez l’enfant est censée être la source du sentiment de culpabilité. » [147]
218Peut-être est-ce l’aspect contraint – « nous ne pouvons pas échapper »... – qui m’embarrasse le plus ! Car il s’accompagne d’une évidente surestimation narcissique : fantasme de tenir le caractère décisif de l’origine dans une théorisation qui, par ailleurs, se substitue à celle du « péché originel » ; conviction qui fait front à la dure réalité des faits la contestation scientifique du lamarckisme – et qu’on retrouve dans la manière avec laquelle est affirmée l’existence de la pulsion de mort, cette autre construction de l’originaire ; nécessité de donner un rôle historique aux « grands hommes » ; fantasme du destin glorieux du « dernier fils préféré de la mère », qui s’accomplit ensuite dans celui du héros-poète (héros toujours évoqué, indique M. Moscovici, comme « le premier qui... », en écho aux mots de l’historien Breasted nommant Akhénaton « le premier individu dans l’histoire humaine »).
219Perplexité aussi, quant au mode de transmission inconsciente et « phylogénétique » des événements psychiques primitifs, et donc du meurtre du père originaire. C’est là tout le problème de l’inscription et de la survivance de ces événements, de leur survivance dans l’oubli lui-même ; lorsque M. Moscovici [148] les relie à ces « documents psychiques » que fournit l’analyse du névrosé, on peine malgré tout à concevoir leur statut. Et la solution que propose S. Freud dans « Le moi et le ça » [149] – les expériences répétées du moi s’inscriraient dans le ça – manque d’approfondissement métapsychologique...
220Devant la violence faite par la conviction freudienne, l’envie vient de parcourir l’histoire des religions, même si Freud en récuse par avance la portée. pour observer comment l’intériorisation de l’hostilité meurtrière, son retournement culturel, vont peu à peu laisser se développer la culpabilité et l’amour, ce sentiment tardif.
221Ainsi E. R. Dodds [150] dessine-t-il, pour la Grèce antique, une progression culturelle d’une civilisation de la honte à une civilisation de la culpabilité, en remarquant que le mot philotheos – l’amour du dieu – « fait défaut dans le vocabulaire grec le plus ancien » et qu’ « il apparaît pour la première fois chez Aristote ». Il propose de voir dans l’importance croissante des liens de la famille une racine de l’émergence de la culpabilité.
222Dans le croissant fertile où naquit notre civilisation (j’ai depuis longtemps été frappé par cette correspondance historique qui fait, à quelques années d’intervalle, découvrir la civilisation mésopotamienne dont il ne restait aucun monument visible mais seulement des traces écrites à déchiffrer, et surgir une science, la psychanalyse, qui s’intéressera aux traces et fossiles psychiques), J. Bottero [151], qui a traduit le premier récit épique d’un deuil [152], a su montrer comment, avec « la naissance du péché, une religion primitive de l’observance par crainte des châtiments divins s’était transformée par l’intériorisation d’une culpabilité qui se mit à interroger, notamment dans le grand poème de Job [153], une cause qui se dérobait à celui qui la subissait » [154].
223Dans la lecture attentive qu’il fait du texte biblique – dont on sait que l’écriture, au VIe siècle avant J.-C. et au retour de l’exil babylonien, obéit à une contrainte d’unification du peuple juif autour du pouvoir royal –, J. Cazeaux [155] écrit : « La grandeur d’Israël est d’avoir retourné en mauvaise conscience féconde une mémoire qui pouvait enfanter une épopée glorieuse ou vengeresse ; d’avoir conservé dans son livre les stigmates de sou échec politique pour y dénoncer le crime originel et universel de la volonté de puissance... »
224Les commencements de la religion chrétienne poussèrent sans doute sur le terreau de la brutalité romaine et guerrière, et de la culpabilité qu’elle laissait derrière elle. Il se trouva que l’éternité promise au chrétien au-delà de la mort chercha parfois à se gagner délibérément par un renversement de l’acte meurtrier : tel fut le cas du phénomène du martyre, tout à fait inconnu dans l’Antiquité. G. W. Bowersock [156] montre que le mot, dénommant initialement le témoin, en vient autour de 100 après, J.-C. à désigner les actes de chrétiens qui affrontent et provoquent le pouvoir, jusqu’à donner l’impression d’un enthousiasme suicidaire. L’étonnant n’est-il pas d’entendre alors, comme chez le martyr Ignace d’Antioche, un renversement de la pulsion cannibalique ? Désirant « être moulu par la dent des bêtes, pour devenir un pur pain du Christ », il appelle : « Venez feu et croix, troupeaux de bêtes, lacérations, écartèlements, dislocation des os, mutilation des membres, mouture de tout le corps... »
225Mais le progrès de l’intériorisation est fragile, jamais assuré ! Que l’unité de l’Église romaine soit menacée par un schisme et voici qu’à la conscience morale intériorisée se substitue la cruauté investigatrice et meurtrière de l’Inquisition, ce modèle de sur-moi sauvage et implacable exigeant de ses victimes – d’abord les Cathares, les purs – l’aveu de fautes qu’ils n’ont pas commises. G. Verdi a fait entendre avec une saisissante profondeur, dans une scène sombre et poignante de Don Carlo, l’affrontement de deux pères qui, parce qu’ils se sentent mortellement menacés dans leurs idéaux narcissiques, deviennent meurtriers en dévoyant leur morale religieuse
« — Philippe : La nature et le sang, se tairont-ils en moi ?— L’inquisiteur : tout s’incline et se tait lorsque parle la foi. »
227En fin de compte, quel est le gain proposé par l’abandon de l’ « illusion » religieuse et par l’hypothèse de l’acte meurtrier ? L’adversaire de S. Freud. en un dernier argument assez retors, ne manque pas de lui demander : pourquoi priver l’humanité de ce qui la console même en la trompant ? N’est-il pas rassurant que soit circonscrite une crainte bien connue et qui a fait ses preuves ? En somme :
« Soumis avec respect à sa volonté sainte,Je crains Dieu Cher Abner, et n’ai point d’autre crainte. » [157]
229S. Freud ne tremble pas et soutient, dans L’avenir d’une illusion, que le gain est considérable : avec la reconnaissance du désir meurtrier visant la figure du Dieu-père, avec la levée de l’oubli et la saisie de la correspondance névrose-religion – « la religion serait la névrose de contrainte universelle de l’humanité, comme celle de l’enfant, elle serait issue du complexe d’Œdipe et de la relation au père » [158] –, c’est non seulement un pan de vérité psychique qui se découvre mais un espace de liberté de pensée qui s’étend. L’écrit se termine alors, comme peu d’écrits freudiens le font, sur un espoir fervent en l’intelligence et en le dieu Logos, comme en les possibilités créatrices d’un enfant qui serait enfin élevé « irréligieusement ». Espoir fervent en la science aussi – la « jeune science », psychanalytique – dont est attendue la possibilité d’apprendre pas à pas, et par l’expérience, « sur la réalité du monde quelque chose par quoi nous pouvons accroître notre puissance et d’après quoi nous pouvons aménager notre vie ».
230Singulier chemin que celui où cette exploration patiente, acceptant d’abandonner les hypothèses démenties par la réalité, n’opère qu’en défaisant le « tout » où « l’un » de la croyance et de sa valence narcissique. L’événement cannibalique du meurtre du père primitif désigne d’ailleurs un chemin à l’identification : d’être dévoré par les frères ligués contre lui, le père mort ne peut pas être possédé par un seul d’entre eux... Contrairement au destin mélancolique, chacun des fils prend en lui un « trait ». W. Granoff [159] qui a soutenu que la psychanalyse freudienne était peut-être le dernier avatar du monothéisme, le dit autrement en parlant du rapport au père qui s’institue après son meurtre : « La décision de se rendre le père, de le ré-instituer après l’avoir écarté... peut seule parvenir à fonder le réel. »
231La découverte intelligente du monde passe ainsi par un changement du sur-moi, devenu éveilleur de réalité ! Et le jugement que le sentiment de culpabilité remettait au Dieu se trouve peut-être intériorisé pour venir construire cette fonction du jugement dont S. Freud dit, dans « La négation », qu’ « elle a pour l’essentiel deux fonctions à prendre... ». La négation porterait ainsi la trace atténuée et transformée du souhait meurtrier.
232Le gain est dans ce qui se découvre de la nature du psychique, que l’expérience de la cure explore avec le transfert : l’oubli est forme de mémoire inconsciente, une mémoire d’actes accomplis dont le sentiment de culpabilité fait survivre les traces. Le transfert les fera venir au jour, permettant ainsi que se construisent les actes de la « préhistoire » des patients, préhistoire où se rencontrent, dans la régression qui sollicite l’écoute imaginante de l’analyste, les formes du primitif (de l’avant de l’histoire et du langage).
233P. Fédida, dans « L’oubli du meurtre dans la psychanalyse », interroge la question de la violence et de la personne à la lumière du mythe freudien originaire. Il montre comment la construction de son oubli – qui le fait advenir comme « meurtre non violent » – est seule à pouvoir maintenir une pensée métapsychologique qui ne verse pas dans l’idéologie et qui, en garantissant une « absentisation » de l’analyste, donne un espoir de représentation dans le transfert à l’hostilité du primitif, en offrant des mots pour la violence. Il écrit :
234« Ce que Freud énonce autour de cette soustraction sensorielle – les représentations psychiques (Vorstellungen) donnant droit à la liberté imaginative – en présence des corps des pères – renvoie directement à la conception de la situation analytique et donc à sa construction “paternelle”” (l’étranger-père). Comme s’il fallait ici clairement entendre que la violence est sans doute dans ce défaut de construction et, en un sens kafka ïen, dans ce défaut de père là où celui-ci exerce une emprise si considérable sur le psychique et dénie aux fils à la fois le pouvoir de leur propre paternité et la capacité d’identifications. C’est là où la neutralité de l’analyste (du moins une certaine neutralité) équivaut à une violence inou ïe comme par lâcheté de castration ! » [160]
235Dans L’avenir d’une illusion, et dans la vivacité de son combat contre l’illusion religieuse, S. Freud ne propose pas une théorie du sur-moi qui assurerait le triomphe d’une morale la ïque dont le souci de l’autre serait le fondement. C’est qu’ « aimer son prochain comme soi-même » est un commandement qui ne va pas de soi ! La tâche est donc annoncée pour Malaise dans la culture qui se saisira de ce que la fin de l’illusion religieuse n’a pu résoudre : l’hostilité suscitée par le renoncement pulsionnel et le penchant à l’agression.
236« Dosto ïevski et la mise à mort du père » propose justement, dans le même temps d’écriture que L’avenir d’une illusion, un destin psychique plus sombre de l’hostilité, qui nous ramène à l’implacable d’un jugement dont l’attaque interne terrasse le moi (les « accès de mort » : P. Fédida en propose un équivalent avec les « états léthargiques » dans lesquels tombent certains patients en analyse). Les mots désignent ici la violence d’un accomplissement que ne vient apaiser aucun renoncement : « On est en droit de dire que Dosto ïevski, écrit S. Freud, ne s’est jamais libéré de la charge que fait peser sur sa conscience l’intention de commettre le meurtre du père. » Et, un peu plus loin : « Si, au total, il n’accéda pas à la liberté et devint un réactionnaire, cela résulta de ce que la coulpe filiale, commune à tous les hommes, sur laquelle s’édifie le sentiment religieux, avait atteint chez lui une force supra-individuelle et resta insurmontable même pour son intelligence. » [161]
237L’intérêt est alors – grâce à ce que révèle l’excès de la souffrance psychique – qu’une nouvelle complexité du sur-moi se fait jour.
238D’abord, avec le rappel de la place déterminante de l’identification ambivalente qui noue l’amour excessif au souhait meurtrier. « On a souhaité qu’un autre soit mort ; maintenant on est cet autre et l’on est soi-même mort. »
239Ensuite, avec la substitution topique désignée : « Au total la relation entre la personne et l’objet-père s’est transformée, en maintenant son contenu, en une relation entre moi et sur-moi, une mise en scène sur un second théâtre. » Mais sur ce théâtre-là se déchaîne le spectre du jugement : « Tu as voulu tuer le père pour être toi-même le père. Eh bien ! Tu es le père mais le père mort... Maintenant c’est le père qui te tue. »
240Enfin, par l’insistance mise sur un élément nouveau et décisif la force de la bisexualité et du souhait inconscient de soumission féminine au père, souhait rencontrant l’horreur de la castration. Le sur-moi en vient à se battre sur deux fronts. Ainsi s’éclaire une phrase comme : « Le symptôme précoce des accès de mort peut donc se comprendre comme une identification au père du moi autorisée à titre punitif par le sur-moi. » Le renoncement à l’incessant du meurtre passe par un renoncement à l’amour trop fort et féminisant pour le père.
241« Dosto ïevski et la mise à mort du père » se termine sur un dernier agissement cruel du sur-moi : l’écrivain génial ne peut se mettre à écrire qu’après avoir dilapidé tout son argent au jeu, sa passion. Ainsi, « son sentiment de culpabilité était satisfait par les punitions qu’il s’était infligées à lui-même ».
242À vrai dire, la toute fin est plus énigmatique, quand apparaît le personnage féminin d’une nouvelle de S. Zweig, « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ». C’est une femme veuve, « mère de deux fils qui n’avaient pas besoin d’elle » et qui tombe amoureuse d’un joueur du même âge que son fils aîné, en étant fascinée par la vue de ses mains.
243Voici donc, pour conclure un écrit consacré au souhait meurtrier envers le père et à la violence du sur-moi, que sont évoqués non seulement la compulsion sexuelle masturbatoire mais aussi le fantasme d’une mère séductrice-initiatrice aimante et protectrice : « Une sympathie inexplicable l’a contrainte à le suivre et à entreprendre toutes les tentatives pour le sauver. » Le sauver, c’est-à-dire, sans doute, éviter qu’il ne meure comme le fils qu’elle a narcissiquement perdu. Elle apprendra plus tard qu’ « elle n’a pas réussi à le préserver du suicide ».
244Cette survenue d’une figure de mère compatissante et amoureuse sur quoi s’active un texte décrivant le huis clos de l’affrontement entre père et fils ménage une ouverture que Malaise dans la culture ne reprendra pas. Elle donne sans doute une autre version de cette transformation du sur-moi proposée dans « L’humour », transformation qu’a éclairée A. Petitier [162] et dont S. Freud dit : « Si c’est effectivement le sur-moi qui dans l’humour parle au moi intimidé en le consolant avec tant d’amour, soyons avertis que nous avons encore toutes sortes de choses à apprendre sur l’essence du sur-moi. » [163]
245On retrouve ici le renversement de la phrase relevée dans L’avenir d’une illusion et qui concernait la protection assurée par le père ! Le sur-moi, au fond, n’est jamais une instance duelle, quelle que soit la rigueur du juge et du jugement. Il porte en lui les identifications œdipiennes jusque dans ce qui fut leur éventuelle guerre infantile ; il les porte avec leurs indices de réalité : dépression, mélancolie ou effondrements parentaux. « Il n’est pas sans significativité, écrit Freud, comme facteur accidentel que le père, redouté dans chacun des cas, soit dans la réalité aussi particulièrement violent. »
246Mais le sur-moi garde de son origine narcissique la trace de l’investissement amoureux qui constitua le moi, la trace de la qualité de cet investissement. C’est d’ailleurs quand celui-ci a été défaillant et précaire que le sur-moi semble s’évanouir, ou rendre les armes dans les combats séparés que lui impose un moi clivé, ou encore se réduire au spectre ricanant qui menace de démolir plus que de punir, en dénonçant une identification dont la forte composante homosexuelle doit être déniée et rejetée. Ici, la haine et la disqualification s’imposent à l’ambivalence, et l’action apaisante et civilisatrice de l’instance s’efface devant l’omnipotence narcissique et le souhait honteux autant que coupable – mais un souhait non inconscient – d’anéantir l’autre, par vengeance ou parce que tout lien fait revivre une menace de destruction.
247Décisive est alors l’importance du lien au groupe et du mode de survie psychique qu’il maintient : quand le jugement de condamnation appelle, comme on l’entend fréquemment dans ces situations, une scène d’humiliation publique ou de bannissement, le risque est grand d’un effondrement.
248Aussi est-il nécessaire que soit pris en compte et travaillé le transfert dans sa négativité pour que l’intolérable du déplaisir puisse trouver une autre issue que le désespoir ou l’exaspération narcissique. On pourrait voir se dessiner ici un rapprochement inattendu entre S. Freud et D. Winnicott : le père mis à mort ou l’objet utilisé et atteint, c’est en survivant psychiquement qu’ils instaurent des transformations qui présageront d’un avenir possible.
V. LA CRAINTE, L’AUTEUR, L’INHIBITION
1. Trembler n’est pas créer
249Avec l’intériorisation du sur-moi et l’advenue psychique et culturelle du sentiment de culpabilité, l’accomplissement pulsionnel et son destin invitent à faire retour à la névrose. Elle est en effet à l’origine de notre pratique et elle en reste le cœur. Et le destin de pulsion sur lequel elle se construit, le refoulement, demeure dans chaque cure à penser et à construire.
250Associée à l’extension de plus en plus grande donnée aux cas dits difficiles ou limites, l’idée s’est peu à peu installée qu’avec une conception théorique désormais plus sûre la transformation de la souffrance névrotique par la cure analytique était acquise. Il suffirait de relire « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » pour s’en dissuader, ou de constater la multiplication des « tranches », le mot lui-même jouant ironiquement avec une impossible coupure ! Il y a en effet, de l’ « intraitable » [164] dans la névrose, et il ne tient pas seulement à l’ « archa ïque » mais à la fixité des solutions infantiles précoces, à la solidité économique de ses compromis. Bref, à la résistance de l’inconscient. Le sentiment de culpabilité – et ce qu’il concède secrètement à la persistance du religieux – n’est-il pas l’un des éléments les plus solides de cette fixité de la névrose ?
251L’atteinte souffrante du névrosé, celle qui l’amène à l’analyse, se présente toujours comme un échec de réalisation : qu’il s’agisse de la répétition de symptômes qui amputent, ou d’une inhibition, tous semblent priver le sujet de sa prise sur le monde et lui donnent cette conviction désespérante de rester un enfant qui ne grandit pas. Lorsqu’une crise ou quelque nouvel échec s’imposent à un regard lucide, le jugement est celui d’un sur-moi sévère : imposture, mensonge, avec cette phrase si souvent proférée : « Qu’as-tu as fait de ta vie ? Qu’as-tu fait des objets aimés ? Qu’as-tu fait de ce que tu as reçu ? »
252« Et pourtant écrit S. Freud dans L’avenir d’une illusion, l’infantilisme est destiné à être surmonté, n’est-ce pas ? humain ne peut rester éternellement enfant, il faut qu’il finisse par sortir à la rencontre de “la vie hostile”. » [165]
253Mais l’hostilité est interne, dans la conscience douloureuse de ce à quoi l’on manque : la tâche, l’œuvre, l’amour. Une vie mal « remplie », l’accomplissement pulsionnel détourné par le conflit, ce qui ne parvient pas à éviter la négligence ou la demi-mesure. Le sentiment de culpabilité « sait » ce qui s’accomplit dans ce qu’on ne fait pas, dans la promesse non tenue, dans la dépendance infantile maintenue et l’impossibilité de risquer.
254Cette souffrance névrotique trouve un champ d’élection dans l’activité de pensée et dans l’investissement pulsionnel des objets de culture, dans la créativité ou l’écriture. Si l’attaque interne du jugement y déchaîne sa violence, c’est que se poursuit là le conflit infantile du penser avec et du penser contre, et que se manifeste l’effet des interdits qu’affronte une pensée soumise à l’excitation sexuelle de ce qu’elle vise à accomplir.
255Ici s’omrirait la question de l’auteur. Car parler ou écrire en son nom en trouvant sa propre voix, c’est bien là l’espoir que nous plaçons dans la mise en route de nos travaux, Singularité que nous recherchons quand nous lisons en quête d’auteur, pour découvrir un inconnu ou pour retrouver un compagnon fidèle, maître ou frère de nos chemins de pensée, et que ces chemins ouvrent à l’inquiétude ou au plaisir.
256Deux livres explorent de front cette question de l’auteur, en mettant en tension l’idée d’appropriation. M. Schneider [166], dans Voleurs de mots, son étude sur le plagiat, écrit : « Nous sommes faits des mots des autres, défaits, refaits ; de cela l’analyse doit prendre la mesure. Pourtant, ne pas penser par soi-même, c’est cette pathologie que l’analyse tente de dénouer et de prendre en charge dans les névroses et les psychoses » ; et, plus loin : « Le style, comme le deuil, ne se transmet pas. Il faut en passer par là. Seul, soi-même, en personne. »
257P. Audi [167] est philosophe, et semble assez réservé vis-à-vis de la psychanalyse. Les psychanalystes, il est vrai, rendent souvent la pareille aux philosophes et peut-être que leur réserve, dite au nom de la pulsion, est l’un des avatars de l’hostilité provoquée par le renoncement pulsionnel qu’impose la culture... Cherchant, dans L’autorité de la pensée, « à rendre compte du devenir – auteur de la pensée », il écrit : « Pour autant que le devenir-auteur résulte de cet acte d’appropriation au moyen duquel l’autorité d’un sens donné se trouve située à la même hauteur qu’une vérité personnelle, qu’une certitude tout intérieure, ce ne peut donc jamais être la constante référence à une œuvre extérieure ayant pour ainsi dire déjà “fait ses preuves”, qui “autorise” ou légitime la pensée qui s’en réclame, et garantit du même coup la “validité” présumée de celle-ci. »
258Appropriation, le mot fait nu peu sursauter quand nous cherchons plutôt à défaire les propriétés qui paraissent trop assurées d’elles-mêmes... Et, pourtant, il y a de cela quand même : penser, c’est prendre le temps, pouvoir demeurer dans la lenteur naissante de la forme, éloigner la trop grande excitation de l’idée qui surgit, tenir en réserve l’immédiateté du jugement mais décider de l’affronter, à la fin...
259Il faut écouter l’étrange ambivalence que la langue attache au nom d’auteur. Auteur d’un livre, auteur d’une œuvre, bien sûr, mais aussi auteur d’un crime ou d’un forfait, et, encore, auteur des jours pour désigner à l’arrière-plan l’acte de génération. Si l’auteur, selon le dictionnaire et l’étymologie, est celui qui est à l’origine, celui qui agrandit, il est avant tout l’auteur de l’acte, et la part d’accomplissement inconscient qui s’attache à l’acte fait de l’auteur un présumé coupable. Quand du moins l’auteur n’est pas atteint de l’inflation narcissique comique dont se gausse Molière :
« Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur [de sonnet]Et ma grande raison c’est que j’en suis l’auteur. » [168]
261Craindre se souvient du souhait meurtrier c’est l’épreuve de la pensée quand elle s’adresse, quand elle se pose devant, quand elle assume l’excitation d’origine inconnue qui la met en mouvement. Craindre – appréhender, redouter, respecter – vient de trembler : trembler devant le jugement, devant son Dieu, devant l’autorité, devant le père. Craindre que la pensée trahisse l’usage qu’elle fait secrètement des souhaits inconscients. L’invention perpétuelle de la langue, toujours plus juste que nos rationalisations, a eu cette trouvaille récente : ça craint, pour dire la perception redoutée d’un déplaisir immédiat ou à venir.
262La crainte : ce sentiment infantile perdurant de petitesse devant ceux qui continuent d’incarner l’autorité primordiale des parents. Un patient long temps plongé dans une intense inhibition d’écriture découvre combien le mot « devoirs » – à rendre, à donner au maître, à « mettre au propre » quand il avait envie de barbouiller rageusement ses cahiers – avait suscité en lui de rébellion inavouable quand il lui avait fallu apprendre à écrire. On ne tient peut-être pas assez compte de la violence qu’incarnent, au sortir de l’enfance, l’épreuve du « cours préparatoire » et la figure surmo ïque du « premier maître ». Le patient, dans ses échecs d’écriture, y était resté fixé. J’ai pensé plusieurs fois, en l’écoutant, à ces mots de F. Katka :
263« Le devoir à faire, c’est toi. Pas un élève aux alentours. » [169]
264Si un analyste semble ne plus être soumis à la crainte, c’est bien D. Winnicott, Pour qui le plagiat est la faute par excellence... On connaît l’élan de ses mots : « J’ai besoin de parler comme si jamais personne n’avait étudié la question avant moi » et, désespoir de tout rapporteur : « Cela me tuerait de concocter un index des références sur la créativité ! » Pour lui : « La créativité, c’est donc le “faire” qui dérive de l’ “être” » [170], et il précisera ensuite : « La créativité, c’est donc conserver tout au long de la vie une chose qui à proprement parler fait partie de l’expérience de la première enfance : la capacité de créer le monde. »
265Cette expérience de l’aire d’illusion, chacun en éprouve l’urgence ou la nécessité : disposer d’un petit champ d’omnipotence, d’un espace de jeu non envahi, pour qu’un acte créateur ait quelque chance de se faire jour. Je ne suis pas sûr, cependant, de partager l’idée de la préséance de l’être sur le faire, en raison de ce qu’elle entraîne : un relatif silence, chez D. Winnicott lui-même sur la contrainte du fantasme et sur l’inhibition devant la figure paternelle et son jugement – ce qu’on a vu se déchaîner, et avec quelle violence, chez Dosto ïevski. Cette préséance de l’être ne conduit-elle pas à une inflation problématique du lieu – jusqu’au « ce qui n’a pas eu lieu » – et des souffrances dites « identitaires » ?
266La vérité de la psychanalyse est de s’attacher aux ratages, aux échecs, plutôt qu’aux réalisations accomplies. De s’attacher à la pensée craintive quand celle-ci ne parvient pas à se défaire de la gangue de la conformité ou des gages sans lesquels elle ne peut avancer. Et, s’agissant de la névrose, la réalisation est sous la dépendance du faire infantile : l’auteur est divisé par l’agent qui accomplit en lui, malgré lui. Il est donc un inévitable lieu de tension : ça fait en lui et cet agissement en grande partie lui échappe d’être asservi au fantasme.
267L’inhibition est, tout particulièrement, cette atteinte souffrante de l’accomplissement par l’effet d’entrave exercé par le sentiment de culpabilité. Elle éclaire cette remarque de S. Freud que le sentiment de culpabilité jusqu’ici latent ou inconscient se révèle avec l’engagement d’une action. Car commencer est activer aussitôt les représentations inconscientes qui s’attachent à l’acte envisagé. On retrouverait là les idées de D. Widlöcher sur « l’avant-plaisir dans le fantasme ».
268À propos du fantasme, justement, on remarquera combien la référence qui y est faite devient rare dans les textes freudiens d’après 1925, après ce moment de crête que constitue : « Un enfant est battu » [171], et même si « Dosto ïevski et la mise à mort du père » en est l’illustration inverse. Comme si l’élaboration de lit topique et du sentiment de culpabilité inconscient repoussait à l’arrière-plan, au profit d’une conflictualité des instances, la nature de la scène du fantasme. C’est pourtant la dynamique inconsciente d’une satisfaction accomplie comme scène d’action que le travail analytique essaie de saisir et de construire, en liant les perceptions anciennes à la logique primaire de la condensation et du déplacement. Le fantasme, donc, n’a pas d’auteur : il est soumis à ses agents pulsionnels. L’action accomplie de la scène lui suffit ; elle « comble ».
269L’inhibition et le déplaisir qu’elle ne cesse de provoquer sont au cœur de la tension entre auteur et agent. Il n’est pas indifférent que S. Freud, reparcourant avec Inhibition, symptôme et angoisse [172] le champ des symptômes névrotiques après l’invention de la pulsion de mort et l’élaboration nouvelle du sentiment de culpabilité, place l’inhibition en tête du titre de son article.
270Débrouiller les fils enchevêtrés de l’inhibition de penser, remonter aux formes infantiles de la crainte, c’est découvrir l’excessive sexualisation dans laquelle le fantasme tient les objets de pensée. Les destins en sont multiples : du doute paralysant qui s’empare de l’obsessionnel raturant ses brouillons de la veille – faire que rien, par l’écriture, ne soit arrivé – à la procrastination « hamlétienne » qui ne cesse de repousser au lendemain ce que la réalisation actuelle trahirait comme accomplissement inconscient.
271C’est ici que le sentiment de culpabilité, asservi à la crainte déclenchée devant l’autorité sévère ou idéalisée, peut révéler une répétitive et masochiste demande de punition, qui repousse aussi fortement que possible l’angoisse de castration activée par la tâche à accomplir et éventuellement à exposer. Repensons ici à ces lignes de S. Freud qui concluent « Les relations de dépendance du moi » [173] :
272« En revanche, on peut dire ce qui se cache derrière l’angoisse du moi devant le sur-moi, derrière l’angoisse de conscience. Venant de l’être supérieur, qui est devenu l’idéal du moi, provint autrefois la menace de castration, et cette angoisse de castration est vraisemblablement le noyau autour duquel se dépose l’angoisse de conscience ultérieure, c’est elle qui se continue sous forme d’angoisse de conscience. »
273Mais l’inhibition coupable peut aussi protéger d’une violence brutale et arrogante de la pensée, et dit souhait d’emprise ou de triomphe narcissique. La honte se mêle au sentiment de culpabilité quand l’ambition de la pensée cherche à répéter une inépuisable demande d’amour ou d’admiration, à capter à son profit la surestimation d’idéaux enviés. être l’élu, le premier, triompher des frères, retrouver le « bébé en majesté », jusqu’à perdre dans cette attente éperdue son propre nom et sa voix. La grenouille de la fable, on le sait, en fait les frais :
« Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?— Nenni. – M’y voici donc ? – Point du tout – M’y voilà ?— Vous n’en approchez point. » La chétive pécoreS’enfla si bien qu’elle creva [174].
275Elle est encore, l’inhibition, cet évitement de la souffrance d’une pensée en déroute qui, se heurtant à ce qu’elle ne parvient pas à saisir, rencontre alors la confusion ou le blanc dans la rage et la destructivité qui accompagnent l’acharnement à explorer l’objet ou l’étrange qui résistent.
276Se retrouverait ici, dans l’entrave de l’inhibition, le mouvement maintes fois souligné du retournement d’une hostilité liée au déplaisir, celle qui accompagna sans doute le premier mouvement d’ « inhibition quant au but ». Rancune de l’inhibition, qui semble activée avec prédilection dans le rapport aux œuvres de culture : l’ambivalence critique y est à la mesure de l’envie qu’elles suscitent, leur approche phobique à la mesure du plaisir coupable de leur conquête. Les « grandes » œuvres ne s’abordent souvent qu’après d’étranges et complexes manœuvres d’évitement, comme si le désir qui poussait vers elles se heurtait non seulement à l’interdit mais aussi à la violence pressentie de la sublimation qui leur a donné le jour.
« La composante érotique, écrit S. Freud, n’a, après la sublimation, plus la force de lier toute la destruction qui y est adjointe, et celle-ci devient libre comme penchant à l’agression et à la destruction. C’est de cette démixtion que l’idéal en général tirerait ce trait dur, cruel, qu’est le “tu dois” impérieux. » [175]
278Il faut donc, avec le déplaisir coupable de l’inhibition, explorer le conflit entre pensée et fantasme et l’opposition de deux registres que la barrière du refoulement essaie de séparer. Le sentiment de culpabilité que l’activité de pensée suscite est l’indice de la perméabilité de la barrière. Le fantasme attaque la pensée par la séduction qu’exerce le circuit court du processus primaire et de son accomplissement immédiat. Séduction de l’émergence de l’idée, qui exige toujours une fragmentation en petites quantités, un renoncement à l’excès de l’intensité, pour qu’une forme parvienne à se construire, dans le travail d’écriture, par exemple.
279Ce renoncement dont l’excès serait la perte de l’animation de la pensée n’est-il pas à l’œuvre dès que l’analyste se soumet à l’écriture, et qu’il lui faut abandonner l’intensité du processus associatif et régressif de la cure, la surestimation narcissique de sa toute-puissance de pensée ?
280Si la névrose témoigne d’un renoncement pulsionnel trop violent, trop précoce et dont la fixation a valeur de vestige, le « travail de culture » qui est son traitement vise à séparer peu à peu, après en avoir permis le rapprochement, la pensée du fantasme. Ainsi traitement de la névrose et progrès culturel partagent-ils tous deux l’admission d’une hostilité liée au renoncement pulsionnel, hostilité dont la pensée peut faire longtemps les frais. Si le symptôme est pour la névrose la voie préservée de la jouissance infantile et inconsciente, gageons qu’il existe aussi des symptômes de la culture !
281Du rapprochement du fantasme et de la pensée, la cure analytique propose, avec le transfert, l’agent primordial. L’agieren obscur du transfert – la poussée vers le haut de la représentation inconsciente – n’est pas seulement le destin marqué du sceau mortel de la répétition. Il est aussi l’espoir qu’avec un autre humain se découvre une vérité refoulée des satisfactions infantiles. Et qu’avec elle se gagne la promesse d’autres plaisirs, auprès des objets du présent. Car la satisfaction inconsciente et auto-érotique du fantasme ne vaut jamais autant que le plaisir de l’amour ou que celui de l’amour qui s’échafaude et s’accomplit peu à peu.
282Mais l’objet du transfert ne saurait se réduire à l’objet secourable ou à l’objet du lien d’interaction. La réincarnation n’est pas une pure reproduction quand l’écoute silencieuse de l’analyste et son activité de construction sont, pour les pulsions érotiques comme pour les pulsions meurtrières, les attracteurs par lesquels le fantasme peut sortir de sa réserve inconsciente, fût-elle préhistorique.
283Aussi le sentiment de culpabilité ne peut-il être que franchi : admis et surmonté certes, amoindri dans ses excès, mais sans qu’on puisse croire dans l’illusion de sa disparition. Car la nature inéluctable de la dissymétrie de la situation infantile, celle-là même que reproduit la cure et qu’explore le transfert, ne saurait être abolie dans ses effets de dette et de génération.
284Il faut revenir, donc, à la reconnaissance et au traitement psychique du souhait meurtrier, à l’écart qu’il creuse entre accomplissement et atteinte, et au travail de déformation auquel il contraint, masqué qu’il est souvent par la prévalence donnée à la haine. De ce travail, on connaît plusieurs manifestations transférentielles : la résistance farouche et l’appropriation du silence de l’analyste, mais aussi l’anticipation de son activité interprétative par une maîtrise du sens visant à annuler l’écart et la différence ou à congédier un sentiment intolérable de soumission.
285Cette reconnaissance suit des voies différentes chez l’homme et la femme. D. Margueritat [176], remarquant qu’on ne trouve pas de mythes dans lesquels un père est mis à mort par sa fille – il faudrait cependant évoquer Médée mettant à mort les enfants symboles d’une paternité honnie –, écrit : « Les femmes sont héritières de quelque chose à quoi elle n’ont pas participé. Pour elles, le meurtre est une figure d’emprunt. » En proposant que la fille n’a pas à tuer son père, mais à y renoncer, elle voit dans le souhait de le déshonorer un équivalent féminin du souhait meurtrier.
286C’est certainement dans le contre-transfert que l’agissement inconscient du souhait meurtrier infantile trouve d’abord à se construire. Dans l’impuissance ressentie ou dans l’interprétation dénonciatrice, dans la difficulté à maintenir un silence qui fasse place à l’hostile et à la mémoire des morts, dans l’assentiment complaisant donné à une idéalisation qui tente de toutes ses forces de repousser l’inacceptable.
287Hamlet, après la visite du spectre du père mort :
« Me souvenir de toi ? Oui, sur les tablettes de la mémoire.J’effacerai tous les souvenirs na ïfs et simples,Tous les savoirs des livres, toutes les formes, toutes les marques passéesQue la jeunesse et l’observation ont, là, copiées. » [177]
2. Entre dette et autorité, la fantaisie
289À la jouissance auto-érotique du fantasme ou à l’obstination de l’agieren, qui tiennent l’inhibition dans leurs griffes, la reconnaissance de l’antériorité et de l’héritage inflige une nécessaire blessure. C’est du refus exacerbé de cette reconnaissance – qu’elle entraîne le sentiment d’une insupportable soumission ou qu’elle rive le sentiment de culpabilité à l’accomplissement masochiste inconscient – que l’infantilisme névrotique persiste, au prix de la promesse goethéenne non tenue : « Ce que tu as reçu de tes pères, c’est à toi maintenant de l’acquérir. »
290Il y aurait cependant quelque illusion à faire de la filiation-transmission un apaisement consolateur : les auteurs du Congrès de Montréal de 2000 sur « L’idéal transmis » ont su montrer quelle violence pulsionnelle ne cessait de s’y manifester et G. Diatkine a éclairé l’origine biblique et guerrière du « schibboleth »... Souvenons-nous de la double signification de Schuld en allemand : à la fois culpabilité et dette.
291W. Granoff a soutenu, en lisant le S. Freud de « La question de l’analyse profane » et de « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », que la question du maître – Lehrer – et du modèle – Vorbild – ne pouvait être écartée de la doctrine psychanalytique sans que s’altèrent les conceptions du transfert, du père et de la transmission. En maintenant la double valence civilisatrice et interdictrice d’une instance, le sur-moi, où la fonction de jugement s’instaure dans le lien au pulsionnel, on pourrait avancer que « l’autorité de la pensée » – en se souvenant de la méditation de H. Arendt sur l’autorité [178] – figure la tension entre une autorité exercée comme droit (jusqu’à l’absolu d’un pouvoir que le maniement du transfert vient parfois pervertir) et une autorité conférée, reçue, reconnue à celui ou celle qui fait à la communauté le don assumé d’être auteur. À ce don-là S. Freud ne s’est pas dérobé, de L’autoreprésentation à L’homme Mo ïse et la religion monothéiste.
292Nous avons en partage l’héritage freudien. Nous venons après, comme l’écrit J.-B. Pontalis [179] en ajoutant :
293« Il m’arrive pourtant, comme tout analyste j’imagine, de penser – et ça m’est très déplaisant – que je ne fais que m’avancer sur des chemins déjà balisés. » Et, un peu plus loin : « Il n’existe pas de commencement premier. Freud lui-même est venu après. Les hystériques viennoises, le petit Hans, l’Homme aux rats, sa propre névrose lui ont appris la psychanalyse. En quelque domaine que ce soit, nous venons toujours après et, pourtant, indéfiniment, nous commençons. Chaque analyse, quel que soit le nombre d’années de notre pratique, est la première fois. »
294À quelles conditions, donc, ce recommencement qui fait de la fidélité autre chose que la soumission ou la répétition du même ? Rappelons-nous la phrase de V. Jankélévitch [180] : « La véritable fidélité est toujours infidèle par fidélité... » Il faut continuer de lire et de faire travailler l’œuvre là où elle résiste, puisque sa grandeur est de résister différemment selon ceux qui l’interrogent ! Et même si un livre récent comme celui de J. Le Rider [181] vient éclairer vivement l’univers culturel viennois duquel émergea le père de la psychanalyse, il nous faut admettre que l’essentiel est ailleurs : c’est au mode de la pensée freudienne que nous sommes arrimés, à cette manière toujours surprenante qu’elle a d’avancer en opérant des renversements de sens et de position psychique – bref, à cette façon de soumettre le mouvement de l’exploration scientifique à l’animation de la fantaisie.
295Une fantaisie qui n’est plus strictement, ici, le fantasme inconscient, même si elle tire de lui sa puissance de figuration et son aptitude aux transformations. Une fantaisie qui va vers l’étranger en retrouvant le plaisir d’invention et les échecs cuisants des tentatives de théorisation infantile. Sans l’idéaliser, donc, donnons-lui cette valeur de pas et d’aide au franchissement, la force joueuse d’un enjambement résolu, tel celui que propose A. Rimbaud :
« Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course,Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. » [182]
297Capter l’impulsion de la pensée – sa force d’accomplissement, sa possibilité d’atteindre le « monde extérieur » – quand s’allège la chappe de l’inhibition : ce mouvement, cette décision ne peut que frapper les dernières pages de L’avenir d’une illusion, où s’affirment avec fougue la fin d’une croyance, le plaidoyer pour la pensée libre de l’enfant et l’espoir maintenu en un « primat de l’intelligence ». Avec la fermeté qu’autorise sa conviction en la « jeune science », S. Freud répond à l’objection qui lui est faite quant aux résultats purement subjectif, qu’obtiendrait la méthode psychanalytique :
298« Notre organisation, c’est-à-dire notre appareil animique, s’est développée justement dans l’effort pour prendre connaissance du monde extérieur, et doit donc avoir réalisé dans sa structure un certain degré de filialisation : il est lui-même une partie constitutive de ce monde que nous devons explorer et il permet fort bien une telle exploration. » [183]
299Explorer le monde, quelle meilleure promesse d’accomplissement ? En sachant que le chantier reste ouvert et que « ça n’est jamais ça » – donc qu’il faut continuer après et contre ceux qui nous ont précédés. Avec ce que l’analyse permet, quand elle a opéré : le pas-à-pas plutôt que le tout, le changement de point de vue quand il faut se séparer un peu de nos croyances [184] et le risque pris d’avancer en son nom sans craindre les foudres infantiles du jugement.
300Cela n’abolira pas le sentiment de culpabilité, ce témoin de l’excès pulsionnel infantile et du souci maintenu de l’autre, cette part d’attaque interne puisant son origine dans l’atteinte de l’insatisfaction. Mais si l’éloignement de son caractère cruel ou paralysant se gagne par l’admission progressive de l’hostile et la reconnaissance de la part arrogante ou meurtrière de psyché, le sur-moi, peut-être, abandonnera la violence de l’imago pour, en mêlant culturel pulsionnel, devenir « impersonnel ».
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- Revue française de Psychanalyse, 2000, t. LXIV, no 1, « Devoir de mémoire entre passion et oubli » (rédacteurs : J. Angelergues et É. Weil).
Mots-clés éditeurs : Accomplissement, Déplaisir, Hostilité, Inhibition, Retournement, Sentiment de culpabilité, Sur-moi