« Le remords, psychanalyse d'un meurtrier » de Gérard Bonnet
- Par Claude Balier
Pages 1715 à 1717
Citer cet article
- BALIER, Claude,
- Balier, Claude.
- Balier, C.
https://doi.org/10.3917/rfp.655.1715
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- Balier, Claude.
- BALIER, Claude,
https://doi.org/10.3917/rfp.655.1715
1Dans un livre d’une centaine de pages, G. Bonnet nous compte une belle histoire de psychanalyse d’un meurtrier, réalisée il y a une quinzaine d’années. Elle a déjà été publiée, sous forme d’articles, en mettant l’accent sur tel et tel aspect, en particulier dans la Revue française de psychanalyse à propos de la jalousie [2]. Ici c’est le problème du remords, peu abordé dans la littérature psychanalytique, qui est étudié.
2L’histoire résumée est celle-ci : un adolescent de 17 ans, alors qu’il était seul dans la maison familiale, se saisit brusquement d’un couteau et va tuer, de plusieurs coups au ventre, la voisine d’en face réputée pour surveiller tout ce qui se passait autour de chez elle. Il cache le corps mais se dénonce rapidement à sa mère. Il est alors adressé à l’hôpital psychiatrique en raison surtout de son jeune âge, car, à part quelques actes délinquants mineurs, il n’a guère d’antécédents. Il faut toutefois signaler une agression sur sa sœur et une tentative de viol, peu convaincante il est vrai, à l’encontre d’une jeune fille, faits sous-estimés par la famille.
3Celle-ci se compose des parents et de 10 frères et sœurs, le sujet, Didier, étant l’avant-dernier. Or, événement qui aura une grande importance dans l’analyse, le père, italien d’origine, a rompu avec sa propre mère, veuve très attachée à lui et hyperprotectrice, lors de son mariage avec une Française, la mère de Didier. Il s’est installé en France sans donner son lieu de résidence, a défendu à ses enfants d’apprendre l’italien, et a toujours parlé de sa mère dans un sens négatif. On fera tout de suite le lien, bien sûr, entre cette grand-mère fantomatique persécutrice, avec la voisine surveillante.
4Didier est par ailleurs très attaché à sa mère et à son petit frère, le puîné. Mais cela, on ne l’apprendra que dans la deuxième partie de l’analyse.
5C’est après une dizaine d’années de séjour à l’hôpital psychiatrique, au cours desquelles les médecins se sont constamment posé le problème, expertises aidant, du maintien ou de la sortie de cet homme jeune se comportant de façon banale sans manifestations pathologiques, qu’il se montre prêt à accepter les conditions d’une psychanalyse, manifestant très vite un authentique désir d’assumer ses responsabilités dans la découverte des motivations réelles du meurtre qu’il a commis.
6On se trouve donc devant un cas typique de ces criminels rencontrés en prison que j’ai décrits. On retrouve au premier plan la violence dissociée de la sexualité, le clivage, la proximité des hallucinations, des éléments qui font évoquer la psychose. G. Bonnet récuse l’appellation de « perversité » dans le sens où je l’entends pour indiquer justement le caractère « psychose froide » des comportements, en raison dit-il d’une absence de répétition. Mais je suis bien sûr que sans le cadre de l’hôpital psychiatrique exerçant un rôle de contenance narcissique il y aurait eu ces répétitions. D’ailleurs un incident baptisé « acte manqué » sur lequel je reviendrai est fort évocateur. Quoi qu’il en soit je suis d’accord avec l’auteur pour parler « d’hystérie masculine », que j’ai évoquée à plusieurs reprises, et fort intéressé pour le suivre dans son domaine, la violence du voir (dont témoignent entre autres les phénomènes hystériques) et l’analyse du remords.
7Pendant toute une longue période de la psychanalyse c’est du père dont il va être question, ce père adoré de sa propre mère et qui pourtant l’a « tuée » en l’abandonnant sans aller jusqu’au bout de ses désirs. Ceux-ci vont être repris par l’inconscient de Didier, en raison de sa place dans la fratrie et de son nom porteur de plusieurs éléments symboliques. Un état maladif dans l’enfance l’amènera à se vivre comme victime, victime de la vindicte de la grand-mère censée voir ce qui se passe dans sa tête, comme elle a vu les véritables intentions de son père. D’où le meurtre de la voisine qui regarde, pour faire cesser cet enfer, qui persistera en fait pendant deux ans à l’hôpital, sous forme de phénomènes « quasi hallucinatoires » créant la peur panique de la présence de la « vieille » sous son lit. Ce serait là l’un des effets du remords, qui concerne toujours un acte réel (Freud).
8Mais l’analyse se poursuit dans un certain marasme. G. Bonnet emploie alors cette phrase révélant sa clarté de jugement : « ... il fallait cesser de tourner autour du pot et braquer davantage le projecteur sur l’acte lui-même, pour oser le regarder en face... »
9Pour ma part je considère que cette deuxième partie de l’analyse devient une autre analyse. Est-elle à l’origine du passage à l’acte hautement symbolique et révélateur qui va se produire quelque temps après ? L’auteur n’en parle pas. Je serais tenté de le croire en fonction de mon expérience : on trouve un jour dans ses affaires, à l’hôpital, un revolver. En fait il s’agit d’un pistolet d’alarme qu’il destine à son frère adoré, qui en fait collection. Mais c’est malgré tout une « mise en acte », et cela fait tout de même penser lorsqu’on pratique hors les murs d’une prison. G. Bonnet n’y a pas manqué.
10Le sens de cet acte révèle en fait une violence haineuse contre sa mère et ce petit frère, contre-investie par un amour sans limites pour les deux. Ainsi le meurtre va être à la fois celui de la grand-mère dans une identification au père, et celui de la mère qui, en s’occupant du petit frère, s’est détournée de lui et l’a laissé démuni. Cette situation a réveillé, probablement trop précocement, la nécessité inévitable de voir la mère castrée, un voir éminemment violent, pour s’affranchir de la mère idéalisée, Moi-Idéal, et accéder au statut de sujet existant dans le désir. N’oublions pas que le crime de la voisine a été réalisé avec plusieurs coups de couteau au ventre. Freud n’a guère distingué le remords de la culpabilité, bien qu’il ait précisé que le premier se situe dans le réel, le conscient, et n’est guère refoulable alors qu’il n’en est pas de même pour la culpabilité. G. Bonnet note une certaine perplexité dans la pensée de Freud.
11Pour lui, à partir du cas Didier, si culpabilité et remords ne s’excluent pas, la dynamique serait la suivante, je le cite : après avoir indiqué que la culpabilité naît d’une faute imaginaire (meurtre du père notamment) il écrit : « Le remords quant à lui naît d’une faute réelle, repérée comme telle dans la réalité de la castration maternelle, reconnue, mettant en péril le narcissisme et l’assurance de l’amour protecteur, ce qui peut entraîner un comportement caractériel ou psychopathique aux effets plus ou moins graves. » [3]
12Il y aurait encore bien des choses à dire tant ce petit livre est riche. Pour ma part, rassemblant les thèmes abordés, je ne peux m’empêcher de penser à ce jeune parricide. Après avoir tué son père qui faisait trop souffrir sa mère, il est retourné voir s’il était bien mort (du quasi-hallucinatoire au réel). Dans le cours de la psychothérapie il a fait un cauchemar : il plongeait un couteau dans le ventre de sa mère enceinte de lui-même.
13Ça fait penser...