Les forums de discussion d'adolescents : pratiques d'écritures et compétences communicatives
- Par Michel Marcoccia
Pages 139 à 154
Citer cet article
- MARCOCCIA, Michel,
- Marcoccia, Michel.
- Marcoccia, M.
https://doi.org/10.3917/rfla.152.0139
Citer cet article
- Marcoccia, M.
- Marcoccia, Michel.
- MARCOCCIA, Michel,
https://doi.org/10.3917/rfla.152.0139
Notes
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[1]
Le travail présenté ici s’inscrit dans le projet AdEN, « L’adolescent et l’écrit numérique : pré-requis, usages et apprentissage », coordonné par V. Laval, soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche, dans le cadre de l’appel à projets « Formes et mutations de la communication : processus, compétences, usages ». Il est lié à l’axe 2 de ce projet (L’écrit numérique dans les relations interindividuelles), et aux recherches portant sur les forums, menées en collaboration avec H. Atifi, N. Gauducheau et V. Laval.
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[2]
Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues, cf. Conseil de l’Europe (2001).
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[3]
Source : fréquentation des sites Internet français en Octobre 2009, Médiamétrie-eStat, <http://www.estat.com/classements/classements.html>.
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[4]
Ces messages ont une longueur moyenne de 136 caractères, avec un très grand écart entre le plus long (1577 caractères) et le plus court (4 caractères).
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[5]
Le corpus a été réalisé avec H. Atifi, dans le cadre du projet AdEN.
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[6]
Les extraits du corpus sont reproduits sous leur forme originale (sans correction orthographique).
-
[7]
Que votre contribution corresponde à ce qui est exigé de vous, du point de vue de la quantité d’informations requise, de leur véracité, de leur pertinence et de leur clarté (Grice 1979).
1 – Introduction : forums de discussion et écriture extrascolaire
1Pour bien saisir l’utilisation de divers dispositifs de communication médiatisée par ordinateur par des communautés de jeunes apprenants (pré-adolescents, adolescents), il peut être utile de décrire les modalités d’écriture numérique extrascolaires expérimentées par ces jeunes utilisateurs et les compétences communicatives mises en œuvre pour voir en quoi elles peuvent constituer des ressources ou des obstacles en contexte d’apprentissage.
2Cet article [1] propose plus spécifiquement d’étudier une forme particulière d’écriture numérique des adolescents, celle qu’ils pratiquent dans les forums de discussion.
3Le forum est un outil très présent dans les dispositifs de formation, qui en font une utilisation prédominante, voire exclusive. Comme le note Mangenot (2008), les différentes plateformes ou collecticiels (WebCT, Moodle, Dokeos, Quickplace, etc.) intègrent tous cet outil, selon des ergonomies variables. Par ailleurs, pour l’apprentissage des langues, le forum est défini par le CECR [2] à la fois comme une situation d’utilisation de la langue (« L’interaction fondée sur l’utilisation de la langue écrite recouvre des activités telles que (…) participer à des forums en-ligne. » p. 68) et comme un outil utile pour les opérations d’apprentissage par l’exposition directe à l’utilisation authentique de la langue en L2 (p. 111).
4Pour décrire et analyser les pratiques d’écriture des adolescents lorsqu’ils participent à des « forums extrascolaires », nous procéderons en trois temps.
5On dressera d’abord un rapide état des lieux concernant l’usage de l’internet par les adolescents et les jeunes adultes. Cet état des lieux permettra d’observer une grande diversité des usages, mais aussi l’importance de leur dimension relationnelle.
6On proposera ensuite une étude de cas permettant d’analyser plus précisément cette question de l’écriture numérique en forums. On présentera une analyse discursive et interactionnelle d’un corpus de messages extraits de ados.fr, le principal forum d’adolescents de langue française, et on mettra en perspective les résultats de cette analyse en essayant d’identifier les compétences communicatives mises en œuvre par les adolescents lorsqu’ils participent à un forum en situation extrascolaire.
7Pour conclure, on proposera quelques pistes de réflexion pour l’analyse de l’introduction des TIC pour l’apprentissage. En quoi les normes de comportements discursifs et les rituels interactionnels des adolescents en ligne peuvent-elles constituer des ressources ou des obstacles lorsque ces jeunes utilisateurs sont en contexte d’apprentissage ?
8Cette dernière démarche se nourrit d’une hypothèse centrale, défendue par Penloup (1999, 9) : la didactique de l’écriture peut bénéficier d’une meilleure connaissance du domaine de l’écriture extrascolaire. En effet, ces pratiques d’écriture extrascolaires sont très largement des « connaissances ignorées » par l’institution scolaire, alors même qu’elles peuvent constituer des leviers ou des obstacles possibles pour les enseignants (Penloup 2008).
9Pour tenir compte de ces pratiques d’écriture extrascolaire, encore faut-il les identifier et les décrire. Ce type de travail, que Penloup & Liénard (2008) comparent à une forme de veille, a déjà donné quelques résultats, par exemple à l’occasion d’une enquête réalisée en 1996-1997 sur l’écriture extrascolaire des collégiens (Penloup 1999). Les principaux résultats de cette enquête permettent de mettre en cause quelques idées reçues sur l’écriture et les adolescents (« ils n’écrivent pas, ne savent pas écrire, il faut leur donner le goût de l’écriture, etc. »). Les collégiens écrivent assez massivement en dehors de l’école : des lettres, des chansons, des poèmes, des journaux intimes, des fiches documentaires et d’autres formes d’écrits plus inattendus comme des (débuts de) romans, des listes (de choses et de gens appréciés, par exemple), des copies (de chansons, de poèmes, de récits, de fiches diverses). Depuis la fin des années 1990, on peut ajouter à cette liste diverses formes d’écriture numérique comme le courrier électronique, les blogs ou les SMS (Penloup & Liénard 2008). Cet article s’inscrit donc dans cette démarche de veille, en l’appliquant aux forums de discussion.
2 – Les adolescents, l’internet et les forums
10Connaître les usages extrascolaires de l’internet peut être intéressant pour étudier et concevoir des dispositifs de TICE car cela peut permettre d’identifier les activités que les adolescents y mènent et les outils adaptés ou non à ces activités. Par ailleurs, ces usages extrascolaires peuvent constituer des cadres de référence pour les usages en situation d’apprentissage.
11Ces usages sont massifs : en 2007, une étude menée par TNS Media Intelligence (Ado Techno Sapiens) révèle que 89 % des 8-19 ans se connectent régulièrement à internet. L’internet est essentiellement utilisé comme un dispositif d’information, de jeu, de téléchargement ou de communication.
12C’est évidemment le web qui est le dispositif le plus adapté à un usage informationnel de l’internet. Ainsi, 48 % des 8-10 ans vont sur le web, dont 59 % pour l’école (Pinet-Fernandes 2008). Selon Puustinen & al. (2009), les élèves utilisent aussi les forums pour l’entraide scolaire en ligne. L’internet est aussi utilisé pour participer à des jeux massivement multi-joueurs en ligne (comme Dofus, par exemple). Par ailleurs, l’internet et le web sont utilisés pour le téléchargement (légal ou illégal) de musique (Pinet-Fernandes 2008). Cependant, pour 63 % des 12-14 ans, 81 % des 15-17 ans, 93 % des 18-22 ans, l’internet est avant tout utilisé pour communiquer. Ainsi (Pinet-Fernandes 2008) 25 % des adolescents utilisent l’internet pour envoyer des courriels. Ces dernières années, d’autres dispositifs de communication semblent détrôner le courrier électronique. C’est le cas de la messagerie instantanée, qui, en France, a peu à peu remplacé le Tchat (on comptait en 2008 sept millions d’abonnés MSN). Le blog est aussi un dispositif très populaire chez les adolescents. En France, on compte 1,6 millions de 13-24 ans inscrits sur la plateforme Skyblog (Pinet-Fernandes 2008). Avec les blogs, l’internet est utilisé dans une démarche d’exposition de soi, de mise en récit de son expérience personnelle. Facebook et les autres sites de réseaux sociaux sont aussi largement utilisés par les adolescents et les jeunes adultes pour renforcer les relations existantes et construire de nouvelles relations (Pempek & al. 2009). Cette fonction relationnelle est aussi pleinement remplie par la communication par SMS, qui permet le maintien des réseaux sociaux (Barbey 2008).
13Le forum de discussion n’est pas le dispositif le plus utilisé par les adolescents mais correspond néanmoins à un usage bien inscrit dans les pratiques. On peut ainsi noter que les sites proposant des forums dédiés aux adolescents (comme Teemix ou Ados.fr) font partie des sites les plus visités sur le web. De manière privilégiée, les forums de discussion permettent aux adolescents d’échanger sur des sujets qui ont deux propriétés : ce sont des « problèmes » à résoudre et on ne peut pas en parler aisément avec des adultes (les parents en particulier). Le thème de la sexualité est ainsi récurrent de même que les relations amoureuses, l’apparence physique, les difficultés de relation, et les difficultés scolaires et familiales (Quinche 2008). Selon l’étude de Suzuki et Calzo (2004), basée sur des méthodes d’analyse de contenu, les contributions des adolescents à ces thèmes de discussion sont de différents types : exposition d’une opinion personnelle (63 %), conseils (44 %), apport d’information concrète (37 %), récit de son expérience personnelle (33 %), soutien émotionnel (12 %), renvoi vers une aide médicale/professionnelle (4 %), etc. La variété des types de discours produits montre que le dispositif est assez peu contraignant de ce point de vue (à la différence de la messagerie instantanée, par exemple). C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles il se prête bien à des usages pour l’apprentissage.
14Le forum, en tant qu’espace de discussion entre pairs, semble avoir un rôle particulier pour le développement psychosocial des adolescents : le dialogue dans les forums est une manière de mettre à l’épreuve son identité ou sa séduction. Le forum possède différents avantages pour l’exploration de l’identité : il permet de communiquer sans les engagements que génère un échange réel (on peut entrer et sortir quand on veut), d’élaborer son identité sous le couvert de l’anonymat et avec le support de pseudonymes (Quinche 2008). De plus, les adolescents sont réunis dans les fils de discussion par des centres d’intérêts communs et non par des relations sociales préétablies. Le forum constitue du même coup un groupe très accessible, sans exclusion a priori. Enfin, les adolescents peuvent aussi utiliser les forums pour s’engager dans des confrontations sans fin : certains adolescents vont avoir systématiquement une attitude dépréciative à l’égard des autres. Cette dimension agonale peut évidemment constituer une limite pour les situations d’apprentissage entre pairs.
15Ainsi, à la différence d’autres outils de TIC, le forum semble permettre une plus grande variété d’usages (entrer en relation avec d’autres, s’entraider, débattre) que le tchat, par exemple, et favoriser l’élargissement du réseau de sociabilité (on discute avec des gens que l’on ne connait pas au préalable) plutôt que l’entretien de son réseau habituel (ce que l’on fait avec la messagerie instantanée ou le SMS).
3 – Analyse des messages du forum Ados.fr
3.1 – Présentation du corpus
16Pour analyser les pratiques d’écriture des adolescents dans les forums de discussion, nous avons analysé les forums accessibles à partir du site web Ados.fr (<www.ados.fr>). Ce site web est très fréquenté : c’est le 15e site français le plus visité, avec 4,8 millions de visites au mois de septembre 2009, par exemple [3].
17Ce site, propriété du groupe Lagardère Interactive, offre quelques articles classés dans les rubriques suivantes : « musique, ciné, TV-séries, livres, mode, beauté, santé, psycho, love, actu, people ». Il propose aussi des tests (comme « la solitude, amie ou ennemie ? »), une web-radio, un espace pour déposer ses « photos préférées » et un moteur de recherche pour les « spectacles et les sorties ». Enfin, il propose l’accès à divers forums, qui sont très actifs. Au mois de mai 2009 (date à laquelle l’échantillon de messages analysés a été prélevé), ils comportaient un peu plus de 140 millions de messages, pour 1,7 millions de membres enregistrés ! Le seul relevé effectué en juillet 2008 sur les forums français (Druaux 2008) montre que le forum ados.fr est la 26e plateforme de forums francophones la plus active, avec entre 3900 et 4700 messages postés par jour.
18Lorsqu’on accède à la page « forums », on a la possibilité de consulter douze forums différents : « Forum Actu et société, Forum Télé, Forum Musique, Forum Multimédia, Forum Ciné, Forum Livres & Bd, Forum Beauté Mode, Forum Santé, Forum Love, Forum Sport, Forum People, Forum 100 % filles ». Chacun de ces forums est organisé en sous-forums. Par exemple, « Actu et société » se divise en sept sous-forums : « actualités, blah blah & Cie (Tu as quelque chose à dire mais tu n’as pas trouvé le bon forum pour le dire, alors parles-en sur celui-ci!), bons plans vacances, coups de cœur et coups de gueule, débats (créé à votre demande, venez débattre sur les grands thèmes de notre société….), entraide, présentations (viens te présenter ici) ».
19Pour la constitution de notre corpus, nous avons procédé à une observation persistante du forum, puis nous avons choisi de constituer un échantillon à partir des dix premiers forums. Pour chaque forum, nous avons alors retenu la rubrique qui comptait le plus de messages envoyés, et pour chaque rubrique, le premier fil de discussion composé de plus de 20 messages. Nous avons alors analysé les 20 premiers messages des 10 fils sélectionnés (soit 200 messages [4]). Le prélèvement du corpus a été effectué le 12 mai 2009 [5].
20Les dix fils de discussion analysés portent sur divers sujets. Dans le fil 1 (peut-on me califier de gothique ? [6]), une jeune fille demande aux autres participants de juger de son appartenance au « courant gothique ». Dans le fil 2 (Gossip Girl), la discussion porte sur une série télévisée. Dans le fil 3 (Topic pour les recherches), des adolescents qui cherchent le titre d’une chanson demandent l’aide de leurs pairs. Dans le fil 4 (Les initiales), les participants jouent au jeu des initiales (par exemple TPE = Temps Perdu Ensemble). Le fil 5 (Tu recherches le nom d’un film) repose sur le même principe que le fil 3. Dans le fil 6 (Twilight et autres dans le même genre), les participants s’échangent des conseils de lecture et débattent de leurs goûts littéraires. Dans le fil 7 (Qu’en pensez-vous (photo)), une jeune fille poste sa photo et demande l’avis des autres sur son physique. Dans le fil 8 (Comment annoncer à sa mère qu’on veut prendre la pilule), les échanges portent sur la meilleure façon de demander à sa mère que l’on désire prendre la pilule. Dans le fil 9 (J’ai réussit à faire pleurer mon mec !), une jeune fille demande aux autres de juger les réactions émotives de son petit ami. Enfin, le fil 10 (Pensez-vous que c’est la fin de Lyon en tant que champion de France ?) est consacré à une discussion et à des échanges de pronostics sur le championnat de France de football.
21On peut noter que les auteurs des messages étudiés semblent majoritairement des filles, si l’on fait confiance aux marqueurs discursifs observables (pseudos, prénoms, contenu des messages, séquences de présentation de soi, marques grammaticales, ethos discursif, etc.). Par ailleurs, certains fils de discussion ne semblent pas mixtes (de manière assez stéréotypée : les filles discutent beauté, les garçons parlent de foot !).
22L’analyse de corpus sera présentée en deux temps, qui correspondent à deux approches : une approche pragmatique et conversationnelle (Marcoccia 2004a), permettant de décrire les activités et les échanges réalisés dans le forum, et une approche discursive, permettant d’identifier des types de séquences et des procédés langagiers. Cette démarche s’inscrit dans le champ de l’analyse des discours médiatisés par ordinateur (Computer-Mediated Discourse Analysis, cf. Herring 2004). Elle rejoint aussi celui de la cyber-ethnographie (Ward 1999) dans la mesure où elle consiste à observer un terrain et à décrire précisément les activités instrumentées des individus présents sur ce terrain afin de les comprendre.
3.2 – Quels types d’activités et d’échanges sont réalisés ?
23Même si les sujets sont assez divers, on observe dans notre corpus quatre types d’activités principales.
24Tout d’abord, le forum permet la réalisation d’activités de soutien et d’entraide. On retrouve en fait un type d’activité assez courant dans les forums de discussion, qui renouvelle les mécanismes habituels du soutien social puisque, dans un forum, le « soutien en ligne » est demandé à des inconnus. Lorsque la demande d’aide est réalisée de manière satisfaisante, en respectant un certain pattern (L1 salue, présente clairement le problème, décrit ses conséquences négatives, et formule explicitement la requête, L2 salue et apporte le soutien demandé, L1 valide le soutien reçu et remercie (Gauducheau & Marcoccia, à paraître) le soutien en ligne peut réussir. Dans notre corpus, on peut distinguer trois types différents d’entraide : la demande d’évaluation, le partage de témoignages, la demande d’informations. L’entraide peut être initiée par une demande d’évaluation (de sa situation, de son identité, de son état psychologique, de son apparence physique).
25Ainsi, dans l’exemple (1), extrait du fil 1 peut-on me califier de gothique ?, une jeune fille demande aux autres d’évaluer son identité :
(1) Alors voilà, pour moi je suis moi, mais comme toute ado j’ai besoin de m’identifier à un style. J’aime me balader dans les cimetières, je m’habille de noir mais je porte pas de collier cloué (…) Alors peut-on me "califier" de gothique ?
27Dans l’exemple (2), extrait du fil 7 Qu’en pensez-vous (photo), une jeune fille demande aux autres d’évaluer sa beauté :
(2) Message initiatif : J’attends, dites et j’encaisse [photos jointes]
Exemple de réponses : T’a l’aire jolie mais tu aurais pas une autre photo (en couleur de préférence ou on voit tout ton visage) ?
29Dans l’exemple (3), extrait du fil 9 J’ai réussit à faire pleurer mon mec !, une jeune fille raconte que son « homme » a pleuré à l’issue d’une discussion et demande aux autres d’évaluer cette situation (est-elle normale, ces pleurs sont-ils sincères ?)
(3) Bref moi c’est Morgane et voila hier je me suis disputé avec mon homme, bon il étais très énervé et puis donc après la discution s’est empirer ! Comme je vais bientôt déménager a 1h30 de paris en TRAIN et que lui il habite Paris et que pour le moment il se sent pas capable de trouver du travail la ou je vais déménager et prendre un appartement pour qu’on vivent ensemble bref… donc je me suis énervé et je lui est dit : "Sa se trouve a force de moins me voir 1 a 3 fois par mois tu va finir par m’oublier et aller me tromper !" Il s’est énervé et m’a dit " je ne suis pas comme les autres mecs ! " et m’a raccroché a la gueule ! Au bout de 6 fois il a fini par me répondre en pleurs en disant : Je t’aime plus que tout, j’en ai marre que tu me fasse pas confiance (…)
A votre avis il est sincère quand il dit sa quand il pleure parce ce que c’est la première fois que je le vois pleurer pour sa alors qu’avant on pleurais quand il devais partir !?!
31L’entraide peut être réalisée par une demande et un échange de témoignage : pour résoudre un problème, on demande aux autres de raconter comment eux-mêmes l’ont résolu.
(4) Extraits du fil 8 Comment annoncer à sa mère qu’on veut prendre la pilule
Message initiatif : salut tous le monde, je voudrais prendre la pilule parce que mes regles viennent tous les 36 du mois et j’en ai marre, ça me prend souvent par surprise. Je voudrais dire a ma mere que je veux prendre la pilule mais je ne sais pas comment mis prendre! Sa fait un mois que j’y pense mais je n’y arrive pas….. Comment vous avez fait vous pour le dire?
Exemple de réponse : j’en ai parlé à ma mère, après quelques réticences elle a accepté mes arguments pour la convaincre ont été que mes règles arrivaient quand elles voulaient, ce qui n’était pas pratique ; et qu’elles étaienet très douloureuses, j’ai ajouté que les cachets que me prescrivait le médecin pour atténuer les douleurs ne faisaient presque aucun effet.
33La demande d’aide peut aussi être une demande d’informations.
(5) Extrait du fil 2 Gossip Girl
Qui connait? Qui aime? Qui a deja vu les épisodes? Et surtout qui sait quand sa va arriver sur Tf1??
(6) Extrait du fil 5 Tu recherches le nom d’un film
Il y a assez longtemps, je dirais quand même 6 ans voire 7 ans, j’avais vu un film qui m’avait beaucoup marqué. Si je me souviens bien, c’était deux enfants -une fille et un garçon- qui sont adoptés (?) et puis y a aussi un truc avec une montagne en forme de quelque chose… Et vers la fin ils se font aspirés dans un espèce de truc qui les monte vers le ciel. Bref, c’est confus, donc si quelqu’un sait (ou voit) de quel film je parle, qu’il me fasse signe.
35Cette activité d’entraide est la plus représentée dans notre corpus. Le plus souvent, elle se réalise avec succès en suivant le pattern décrit précédemment :
(7) Réalisation d’un échange d’entraide dans le fil 3 Topic pour les recherches
L1 : Bonjour à tous,
Je cherche un tube datant des années 1990-2000 mais je n’ai ni le titre de la chanson, ni le nom de l’artiste. C’est chercher une aiguille dans une botte de foin mais je suis sûre qu’avec les indications suivantes, une bonne âme saura m’aider ;-) L’artiste doit être relativement méconnu (canadien ?) mais a cartonné avec 1 tube. Dans le refrain, le chanteur (ayant une voix très grave genre THE CALLING) murmure tout en fredonnant un "Mmmm mmmmm mmmm mmmm" (8 huit fois) le tout suivant par un peu de guitare et de piano. La musique est une balade rock très agréable. Merci de m’aider :-) Teuie
L2 : Salut! Il me semble que c’est Crash Test Dummies qui chante ça
L1 : Bonjour Manu, Il s’agit bien de ce groupe !!!!!!!!!!! Mille mercis pour ton aide ;-) Teuie
37Le deuxième type d’activités le plus important dans notre corpus est la confrontation d’opinions, donnant lieu le plus souvent à une activité d’argumentation. Ce résultat n’a rien de surprenant car les forums de discussion sont souvent des espaces de débat et d’argumentation. L’adaptation de ce dispositif à une telle activité est sans doute liée à trois facteurs essentiels : l’anonymat et l’absence de présence physique facilitent la gestion de désaccords et l’expression d’opinions (même minoritaires ou marginales), le caractère public des échanges peut satisfaire le désir de diffuser ses opinions et nourrit la dynamique argumentative (l’auditoire est large, les débatteurs nombreux), le fait que l’échange soit asynchrone et passe par l’écrit rend possible le développement argumentatif (Marcoccia 2003). Ainsi, tout fil de discussion peut donner lieu à des échanges argumentatifs. Par exemple, le fil 6, qui s’ouvre par un message par lequel une jeune fille demande des conseils de lecture, est rapidement occupé par un débat littéraire.
(8) Extraits du fil 6 Twilight et autres dans le même genre
L1 : Déjà que c’est du Flaubert, si en plus il faut se taper les bouquins de lui qu’on reconnaît comme chiants et qu’il s’est fait chier à écrire (la crème de la crème, en quelque sorte), autant se tirer une balle tout de suite (…).
L2 : Faux. Flaubert c’est un style éblouissant, une perfection rarement atteinte, une langue éblouissante, mais sûrement pas des bouquins chiants. Et en plus tu ne l’as pas lu, alors évites, s’il-te plaît ce genre de commentaires sans fondement.
39Certains fils de discussion sont ouverts par des messages proposant explicitement un cadrage argumentatif, par exemple en formulant une question, qui constitue alors l’objet du débat à partir duquel s’établiront les positions de proposant et d’opposant (Plantin 1993). C’est ce que l’on observe dans le fil 10 Pensez-vous que c’est la fin de Lyon en tant que champion de France ?
(9) L1 : Lyon sera champion…. Je pense qu’aucune autre équipe française est en mesure de détroner Lyon cette année, même s’ils n’ont qu’un petit points d’avance sur ses deux poursuivants, le creux est énorme entre ces trois équipes. Suffit de voir leur prestation en ligue des champions, qui certes n’est pas fameuse, et je pense qu’aucun autre club français n’aurait fait mieux face au Barça, mais je parle surtout des résultats en poule… Eux, au moins ils arrivent à les passer, et se font éliminer en huitième de finale de la ligue des champions par ce qu’ il se fait de mieux en Europe, et pas sortir en 8eme de finale de l’UEFA en galérant pour passer Twente ou Braga!
L2 : Franchement, Lyon n’a rien démontré contre le barça. Arrête de te trouver des excuses en te disant qu’aucun autre club aurait fait mieux. Lyon avait largement les moyen de rivaliser avec le barça. Mais cette année, à Lyon il y a du relâchement. Pourquoi? Parce que juninho se relâche et veut partir en fin de saison. Cette année si lyon est champion c’est avec de la chance, comme l’année ou Monaco à était 1er tout le long de la saison et au final c’est Lyon qui à était sacrée champion. Cette année Lyon a de solides concurrents et je pense qu’ils peuvent, aussi bien le 2e comme le 4e, détrôner les lyonnais cette année.
41Une autre activité est observable dans notre corpus : le partage d’affinités. Il s’agit de discussions au cours desquelles les participants échangent leurs opinions positives sur un même sujet. Ce partage d’affinités joue un rôle central dans la constitution de communautés dans le forum (les fans de…), similaire à celui qu’il joue vraisemblablement dans la construction identitaire des adolescents.
(10) Extraits du fil 2 Gossip Girl
L2 : Sur Dailymotion pendant un moment y’avait les premiers épisodes en sous-titré français (j’la série aussi bien les livres que la série américaine). De toute façon je crois que c’est pour cette été qui vont etes diffusé en France les épisodes (ou alors vers septembre/octobre j’en sais rien mais ils ont annoncé la "diffusion prochaine" y’a pas longtemps).
L3 : Je suis accro à cette série,, c’est trop bien,, j’ai vu tous les épisodes,, sauf le dernier de la saison 2,, présseée de le voir ! Terrible,, cent foiis mieux que les livres !
43Le forum est aussi l’occasion de se livrer à des activités ludiques. Ainsi, le fil 4 Les initiales est totalement consacré au « jeu des initiales », jeu sur le langage décrit par son initiateur de la manière suivante : Le but du jeu est de donner des initiales connus, d’une société, d’une entreprise, d’une maladie … n’importe quoi qui existe, et le posteur suivant doit donner la signification qu’il veut à ces initiales. Le jeu se réalise par des échanges de messages très réglés. Les performances des participants sont parfois salués (par un « LOL » ou un ?).
3.3 – Types et procédés discursifs
45Les activités décrites plus haut se réalisent par divers moyens langagiers. Pour décrire ces pratiques d’écriture, nous avons choisi de distinguer les types de discours observables (au niveau d’un message ou d’une séquence) et les procédés plus micro (essentiellement des procédés discursifs spécifiques au style « ado numérique »).
46Pour décrire les types de discours (ou de séquences) observés dans le corpus, nous utiliserons une typologie assez « classique », combinant les types de textes de Adam (1992) et le modèle fonctionnel de Jakobson (1963).
47Tout d’abord, nous pouvons observer de nombreuses séquences descriptives, qui se développent sur la totalité ou la partie d’un message. La fréquence importante du descriptif est liée à la place prépondérante que prennent les activités d’entraide. En effet, pour être réalisée de manière efficace, la demande d’aide contient nécessairement une séquence de description, parfois longue et très précise, de la situation problématique. Sans cela, il est difficile pour les autres d’apporter du soutien à une personne qu’ils ne connaissent pas au préalable. Ainsi, dans l’exemple (12), déjà évoqué, la jeune fille qui veut savoir si elle peut être « califiée de gothique » se décrit longuement, en développant une description de son état psychologique.
(12) Extrait du fil 1 peut-on me califier de gothique ?
Alors voilà, pour moi je suis moi, mais comme toute ado j’ai besoin de m’identifier à un style. J’aime me balader dans les cimetières, je m’habille de noir mais je porte pas de collier cloué je voudrais bien mais il y a quelque chose du nom de parents qui m’en empèche, j’aime la nuit, beaucoup de gens me considère comme étrange voir même folle, j’ai pas une vision très rose de la vie je suis même plûtot du genre à aimer déprimer toute seule dans mon coin, je suis romantique, assé sensible (mais j’aime pas le montré), j’aime l’humour noir, les poème que certains qualifie de "morbides", j’écoute du métal etc. Mais je suis pas non plus au point de m’ouvrir les veines et tout sa… Alors peut-on me "califier" de gothique ?
49Par ailleurs, on observe de nombreux messages ou parties de messages basés sur des séquences expressives (ou descriptives-expressives), par lesquels les participants exposent et décrivent leurs sentiments et leurs opinions.
(13) Extrait du fil 2 Gossip Girl
Je suis accro à cette série,, c’est trop bien,, j’ai vu tous les épisodes,, sauf le dernier de la saison 2,, présseée de le voir ! Terrible,, cent foiis mieux que les livres !
51La narration est aussi un type d’organisation discursive très présent dans notre corpus. Les séquences narratives sont des modes d’exposition efficaces des problèmes que l’on veut résoudre et pour lesquels on demande de l’aide, comme dans l’exemple (3) plus haut. Dans cet exemple, la narration est très développée, avec la présence d’indicateurs temporels et la mise en scène d’un dialogue.
52Le type narratif est aussi utilisé pour les partages de témoignage et d’expériences.
(14) Extrait du fil 8 Comment annoncer à sa mère qu’on veut prendre la pilule
Et bien moi le jours ou j’ai voulu prendre la pillule (comme contraceptif par contre) il y a 2ans j’ai été au planning on me l"a donné comme toi je n’osais pas en parler a ma mere et a vrai dire on ne parle pas vraiment de sexe ou vite fais mais pas de nos vie privée sexuelle je suis rentré le soir elle m’as demandé ce que j’avais fait de ma journée et je lui ai dit. elle l’a très bien pris et a trouver ca responsable donc tout est bien qui fini bien je pense meme que ca l’a rassuré que j’aille la chercherbon courage a toi
54On peut noter que ce forum peut même donner lieu à des sortes de « jeux narratifs ». Ainsi, divers fils de discussion (que nous avons observés mais qui n’appartiennent pas à notre corpus) reposent sur l’échange de petites histoires. Dans l’exemple (15), extrait du fil Quelle est votre plus grande honte ?, un participant propose aux autres de raconter leurs plus grandes hontes.
(15) L1 :Juste pour se marrer, j’aimerais savoir quelle a été le moment le plus gênant de votre vie, la chose que vous aimeriez effacer de votre mémoire tellement c’était honteux. Lâchez-vous, n’ayez pas honte 8) personne vous connait sur ce forum!!
L2 : Moi, justement, ce matin. Je roulais une pelle à mon copain dans un coin sombre du lycée. Or, j’ai un piercing à la langue et lui aussi. Nos piercing se sont bloqués l’un dans l’autre… Ayant peur de nous blesser, nous avons preferé demander de l’aide à l’infirmiere du lycée. Malheureusement, notre lycée est immense et l’infirmerie se trouvait à l’autre bout de l’endroit où nous etions… Nous avons du traverser tt le lycée, avancant tant bien que mal, nos deux langues collées… Les eleves etaient pliés en deux. Nous avons eu droit à un sermon du proviseur, du proviseur adjoint, et de tte la VS. Pour finir avec l’infirmerie où il y avait un conference sur les effets nefastes du piercing chez les ados…
56Enfin de nombreuses séquences de type argumentatif sont produites dans ce forum, comme dans les exemples (8) et (9) présentés plus haut. Ces séquences comportent bien toutes les étapes d’une argumentation : exposition d’une question, prise de position par rapport à cette question, étayage et argumentation.
57Enfin on peut noter que la modalité interrogative est évidemment très présente dans les messages de notre corpus. Les participants ouvrent souvent des fils de discussion par des messages comportant des questions, qui sont les procédés qui invitent le plus explicitement les autres à réagir.
58D’autres types discursifs sont observables dans notre corpus. Ainsi, diverses modalités du registre ludique sont exploitées : la blague, le jeu de mots : mets d’âmes et mes cieux … , à la place de mesdames et messieurs (dans le fil 1), la moquerie. L’échange de « vannes » est un rituel auquel se livrent certains participants du forum : t’aime te balader dans des cimetière ouaw t’est plus gothik t’est morbide, Mec, t’a Florent Pagny en avatar, c’est chaud (extraits du fil 1). Le caractère ludique de ces moqueries n’atténue pas nécessairement leur dimension agressive, par ailleurs bien présente dans le corpus, à travers l’usage d’insultes et de reproche non adoucis : Pour résumer: t’es vraiment une conne (extrait du fil 8), Tu ne devrais pas utiliser les phrases des autres sans savoir pourquoi elles existent (extrait du fil 1). Néanmoins, la tonalité des messages n’est pas toujours aussi agressive. De nombreux procédés de politesse réparatrice ou positive sont observables : des remerciements (parfois renforcés par des smileys souriants : Ah merci beaucoup, c’est ça !
(extrait du fil 5), des réparations, des excuses : excusez moi de ma remarque inutile (extrait du fil 8), des vœux :
bon courage a toi (extrait du fil 8).
59Enfin on peut noter que les participants au forum produisent de nombreuses séquences de commentaires métalangagiers, portant sur la qualité orthographique des messages (16) ou leur clarté (17) :
(16) Extrait du fil 1 peut-on me califier de gothique ?
J’ai tout particulièrement rigoler lorsque j’ai vu que tu t’excusais pour l’orthographe de côtoyer alors que tout le reste du message est un amoncellement de fautes d’orthographe !
(17) Extrait du fil 10 Pensez-vous que c’est la fin de Lyon…
Pour le bien de tous, il serait intéressant d’écrire en français, que ce ne soit pas trop compliqué à lire, que ça coule quoi ! Parce que déjà que tes conneries nous gonflent, si en plus on doit mettre quatre heures pour les lire, c’est vraiment prise de tête
61Ces commentaires apparaissent à l’occasion d’excuses (dsl l’orthographe , extrait du fil 1) ou de rappels à l’ordre, comme dans l’exemple (18) :
(18) Extrait du fil pour ou contre l’écriture abrégée, observé dans le forum :
Ceux qui écrivent en sms font chier le monde car ils ne comprennent pas que le sms est réservé comme son nom l’indique aux sms… Et qu’on a pas à passer 10 plombes pour déchiffrer un message. C’est une question de respect… Et qu’on vienne pas me dire que c’est pour aller plus vite car "dé" à la place de "des" ou "comme" avec un "k", ça prend autant de temps, et de toute manière, ici le temps n’est pas compté …
63Ces commentaires métalangagiers témoignent du fait que certains adolescents souhaitent faire respecter une norme d’écriture, au moins sur l’orthographe, qui ne correspond pas du tout à une logique d’écart par rapport au français standard. De manière significative, l’interdiction du style SMS semble bien être une norme interne pour la plupart des participants, en plus d’être une norme externe, définie par l’administrateur du forum, qui indique dans le règlement : Le langage dit SMS est strictement interdit d’utilisation dans n’importe quel sujet et n’importe quelle catégorie du forum. Par ailleurs, la clarté et l’intelligibilité des messages semblent bien être des qualités défendues dans le forum.
64D’autres procédés discursifs, d’un niveau plus micro, caractérisent ce forum. Tout d’abord, on peut y repérer de très nombreux marqueurs de familiarité, qui renvoient non seulement à l’adoption d’un registre mais aussi à la constitution de relations de proximité entre les participants (Kerbrat-Orecchioni 1992, 39). Parmi ces marqueurs, on peut noter le tutoiement (présent dans tous les messages), l’adoption d’un registre relâché, avec des distorsions orthographiques (assé sensible, extrait du fil 1) ou syntaxiques (l’absence de la particule négative ne : je porte pas de collier cloué, extrait du fil 1), l’utilisation de tournures ou de vocabulaire familiers et argotiques (n’importe quoi les gens, tout pinés dans leurs tete, t’es dans le bon meuf , extraits du fil 1), d’apocope et autres phénomènes d’effacement d’un phonème (t’aime te balader dans des cimetière, enfin jle suis pas mais bon vla koi, extraits du fil 1), qui sont à la fois typiques du registre écrit familier et du « langage internet ».
65De même, on peut noter de manière prévisible l’utilisation de tournures et de lexiques propres à des communautés linguistiques spécifiques : la communauté des amateurs de rock (métal, gothique, dans le fil 1) ou, tout naturellement, la communauté des adolescents (c’est chaud, on était genre la bande à qui personne ne voulait parler, total fan, c’est rare les gens qui se trouvent über beaux). Le style SMS, bien que théoriquement proscrit, fait quelques apparitions dans le forum, avec divers procédés qu’on trouve habituellement dans les tchats (Tatossian 2008) : abréviations (apocopes, aphérèses, syncopes, etc. : tu manque vrm kekchose), procédés expressifs (comme les caractères échos, les majuscules, les interjections et les onomatopées : aidez moiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii svp y me la faut absolument), etc.
66De nombreux smileys sont utilisés par les adolescents dans ce forum, avec des fonctions diverses (Marcoccia & Gauducheau 2007) : smileys de connivence (il y a quelque chose du nom de parents qui m’en empèche , extrait du fil 1), smileys expressifs (Moii jdii r1 mdr
, extrait du fil 2), smileys relationnels (Il est bien entendu conseillé à chacun de laisser libre cours à ses imaginations les plus folles.
, extrait du fil 4).
67Enfin l’utilisation de pseudonymes est majoritaire dans ce forum.
683.4. Quelles compétences communicatives sont mises en œuvre ?
69Selon Hymes (1991), la compétence de communication correspond à l’ensemble des aptitudes permettant au sujet parlant de communiquer efficacement dans des situations spécifiques. Plus précisément, communiquer c’est utiliser un code linguistique (compétence linguistique) rapporté à une action (compétence pragmatique) dans un contexte socioculturel et linguistique donné (compétence sociolinguistique). Dans notre cas, les pratiques d’écriture observées témoignent de la mise en œuvre d’une compétence communicative particulière, fondée sur la maîtrise d’un code linguistique (l’écrit numérique), avec des visées spécifiques (entraider, débattre, etc.) dans un contexte particulier (un forum d’adolescents).
70Les forums de discussion sont des dispositifs qui, a priori, ne facilitent pas les activités de discussion ! Cette idée, bien qu’apparemment curieuse, repose sur l’observation de certaines caractéristiques des forums. En mettant en relation des inconnus, sans contexte partagé et sans contact visuel réciproque, et en n’offrant que la linéarité du fil de discussion comme support pour organiser les échanges, les forums peuvent poser de nombreux problèmes pour l’intelligibilité des messages (comment me faire comprendre de destinataires dont je ne sais pas grand chose ?), pour la relation interpersonnelle (qu’est-ce qui peut me forcer à rester courtois ?) et pour la cohérence des échanges (comment m’y retrouver dans ces fils ?). Par exemple, la mise en œuvre du principe de coopération gricéen [7] peut sembler particulièrement problématique (Atifi, Mandelcwajg & Marcoccia, à paraître). L’identification du cadre participatif des échanges est souvent difficile (Herring 1999 ; Marcoccia 2004b). De même, la capacité d’exprimer ses émotions peut être limitée (Gauducheau 2008a).
71Ainsi les compétences communicatives mises en œuvre dans notre corpus pourraient donc correspondre à la capacité des individus à trouver des stratégies pour pallier les limites de l’outil et atteindre leurs objectifs (Gauducheau 2008b).
72L’analyse du corpus nous a amené à identifier sept composantes de la compétence communicative des adolescents en forums.
73a) Tout d’abord, on a pu observer la mise en œuvre d’une compétence descriptive, c’est-à-dire la capacité de produire une séquence qui articule diverses fonctions : informer (présenter des objets du discours), évaluer (apporter un point de vue sur ces objets), ordonner (proposer un ordonnancement du référent), hiérarchiser et mettre en valeur, etc. (Reuter 2000).
74b) De même, les adolescents sur notre forum semblent maîtriser les opérations permettant d’effectuer un récit, par exemple la sélection d’un actant principal, l’élaboration d’une chronologie événementielle, la capacité de mettre en scène des sujets qui agissent mais aussi qui parlent (ce qui suppose la maîtrise du discours rapporté), en bref, une compétence narrative (Giacomi & Vion 1986).
75c) Ils mettent aussi en œuvre une compétence argumentative, que Bouchard (1996, 92) définit comme la capacité de construire sciemment une machinerie discursive susceptible de conduire […] la classe de lecteurs visés vers la conclusion désirée.
76d) Une partie des messages analysés témoignent aussi de la maîtrise d’une compétence ludique (proche de la compétence poétique, au sens de Jakobson), permettant de manipuler l’expression à des fins purement esthétiques ou ludiques : jouer sur les mots, déformer volontairement le langage, composer des jeux verbaux (les initiales), etc.
77e) Par ailleurs, les discussions sur l’orthographe ou sur l’utilisation du style SMS dans un forum témoignent d’une compétence métalinguistique, d’une capacité à mettre en œuvre un savoir plus ou moins réfléchi sur la langue parlée et écrite, ses normes et son efficacité (Gombert 1990).
78f) Enfin, à travers la production de description de ses états intérieurs ou l’utilisation de smileys, les utilisateurs de Ados.fr mettent en œuvre une compétence expressive, c’est-à-dire la capacité de produire des énoncés assurant une fonction expressive, qui vise à une expression directe de l’attitude du sujet à l’égard de ce dont il parle, qui tend à donner l’impression d’une certaine émotion, varie ou feinte (Jakobson 1963, 214).
79g) En plus de ces compétences particulières et des stratégies pour rendre leurs messages interprétables, les utilisateurs du forum nous semblent mettre en pratique une compétence transversale, qu’on peut qualifier de compétence relationnelle, ou de compétence interpersonnelle (Buhrmester 1996), qui correspond à la capacité d’établir et de maintenir des relations interpersonnelles de proximité, qui puissent satisfaire à la fois les besoins du groupe et de l’individu. En effet, dans le forum étudié de nombreux procédés discursifs servent à créer et à maintenir une situation et une atmosphère de sociabilité, une communion phatique, (Malinowski 1972, cité par Kerbrat-Orecchioni 1992, 10). C’est le cas des procédés de politesse, mais aussi des moqueries, des marqueurs de familiarité, de l’utilisation d’un code communautaire ou de smileys. De plus, les compétences spécifiques précédemment évoquées, comme la compétence expressive et ludique, contribuent aussi à la mise en œuvre de cette compétence relationnelle.
80Le caractère central, selon nous, de la compétence relationnelle s’explique par deux facteurs. Tout d’abord, le forum de discussion semble rendre particulièrement difficile l’établissement de relations de proximité. En effet, selon la théorie du filtrage des indices sociaux (Sproull & Kiesler 1986), l’anonymat et l’absence du canal non verbal peut conduire les individus à focaliser leurs échanges sur la dimension informationnelle aux dépens de la dimension socio-émotionnelle. La mise en œuvre de cette compétence relationnelle permet justement de dépasser ces limites. De plus, la culture adolescente est une « culture d’amis », de type grégaire, communautaire et affinitaire (Mabilon-Bonfils 2009, 961).
4 – Les compétences communicatives extrascolaires : difficultés prévisibles et plus-values attendues pour l’apprentissage
81La description des usages de l’internet et des forums par les adolescents, ainsi que l’analyse d’un corpus de 200 messages extraits du forum Ados.fr nous ont donc permis d’identifier les principales compétences communicatives mises en œuvre par les adolescents lorsqu’ils communiquent par forum en situation extrascolaire : une compétence descriptive, narrative, argumentative, ludique, métalinguistique, expressive et, par-dessus tout, relationnelle.
82Quels bénéfices peut-on tirer de l’examen de ces compétences pour les situations d’apprentissage ? Dans quelle mesure ces compétences et les pratiques d’écriture qu’elles impliquent peuvent-elles constituer des obstacles ou des ressources lorsque les adolescents sont en situation d’apprentissage ?
83Tout d’abord, les habitudes acquises au cours de pratiques extrascolaires de forums peuvent poser un problème essentiel pour les situations d’apprentissage en ligne, aussi bien des pratiques d’écriture en général que des langues étrangères. Ce problème est celui de l’importation de procédés discursifs utilisés en contexte extrascolaire dans les écrits numériques en situation d’apprentissage. En effet, l’usage des forums par les adolescents s’accompagne de l’émergence de procédés langagiers spécifiques. On peut faire l’hypothèse que les adolescents, qui peuvent associer « automatiquement » ces procédés à l’usage des forums, les mobiliseront en situation d’apprentissage et les feront cohabiter avec un registre standard, prescrit et attendu par l’institution scolaire. Ainsi, pour l’apprentissage des langues étrangères, Rivens Mompean (2007, 230-231) note que les étudiants peuvent penser qu’un registre informel est souhaitable pour les écrits numériques : c’est la spécificité de la CMO à laquelle ils sont sans doute déjà habitués dans leur langue maternelle, qui les induit à penser de la sorte. Ainsi, l’importation de ce registre informel et relâché (par exemple du point de vue de la norme orthographique) est un risque qu’il faut mesurer. C’est le risque qu’évoque par exemple Mangenot (1998) au sujet du tchat, qui est vu comme un dispositif peu propice à des acquisitions marquantes dans le domaine de l’apprentissage des langues étrangères. Cependant, comme le notent Penloup et Liénard (2008), il reste à observer si les écrits numériques constituent une « menace » pour le français standard ou une de ses variantes susceptible de coexister avec lui sans interférer.
84Par ailleurs, en quoi l’écriture numérique extrascolaire et les compétences mises en œuvre dans des forums peuvent-elles être des ressources pour les situations d’apprentissage en ligne ?
85Tout d’abord, ces écrits numériques personnels peuvent servir à des activités d’observation réfléchie de la langue (ORL). Comme le proposent Penloup et Liénard (2008), il peut s’avérer opératoire de faire mesurer aux élèves la place, dans leurs pratiques d’écriture, des écrits numériques pour les amener à observer les distinctions entre français numérique et français standard. Cette démarche permettrait du même coup la reconnaissance des pratiques langagières de l’apprenant, et de ce dernier en tant que personne (Penloup & Liénard 2008). Dans une même perspective d’ORL, on peut s’inspirer des usages que Brandt (2008) propose de faire des textos en classe de langue : proposer aux apprenants d’identifier les caractéristiques linguistiques et communicatives des messages produits dans des forums, travailler sur les « fautes » en proposant aux apprenants de comparer certaines fautes dans les écrits en forum avec celles que l’on retrouve dans les écrits standard et les faire travailler sur leurs propres productions fautives. De manière plus générale, l’observation de messages produits dans des forums extrascolaires peut permettre aux apprenants de mieux comprendre les notions de genre et de registre. De même qu’on a tout intérêt, en classe, à faire prendre conscience aux élèves de la distinction entre l’ordre de l’oral et celui de l’écrit, il peut s’avérer intéressant de leur faire mesurer la place, dans leurs pratiques d’écriture, des écrits numériques, puis de les faire procéder à l’analyse en observant des distinctions entre « français électronique » et français standard, pour les amener aussi à s’interroger : dans quel contexte situationnel quel genre de discours est-il acceptable ?
86Par ailleurs, la prise en compte des écrits numériques extrascolaires peut tout simplement permettre d’identifier et d’évaluer les compétences des apprenants. Ainsi, pour prendre l’exemple de l’enseignement du français au collège, on peut être surpris de voir que ce qui appartient au « socle commun de connaissances et de compétences » peut rejoindre certaines des compétences mises en œuvre dans les forums : Rédiger un texte bref, cohérent, construit en paragraphes (…) : récit, description, explication, texte argumentatif. De même pour la pratique d’une langue vivante, pour laquelle sont visées les compétences suivantes : établir un contact social, dialoguer sur des sujets familiers, demander et donner des informations (Ministère de l’Education Nationale 2009). Enfin, la description du niveau de compétence B1, dans le CECR (p. 26), ressemble beaucoup aux pratiques les plus usuelles des forums : Je peux écrire un texte simple et cohérent sur des sujets familiers ou qui m’intéressent personnellement. Je peux écrire des lettres personnelles pour décrire expériences et impressions.
87De plus, la prise en compte des écrits en forum peut permettre de repérer les activités « réelles » au cours desquelles ces compétences sont mises en œuvre. Cette démarche peut consister à utiliser les forums extrascolaires comme des stocks d’exemples de situations au cours desquelles les adolescents mettent en œuvre des compétences particulières (s’entraider, chercher le titre d’une chanson, discuter de séries télé, etc.), pour ensuite les « simuler » en situation d’apprentissage.
88Enfin, l’observation de forums de discussion extrascolaires permet d’identifier les moyens par lesquels les adolescents mettent en œuvre leur compétence relationnelle. Il est évident que la plupart des adolescents ont un véritable « talent relationnel » dans leurs échanges en ligne et que ce talent est un levier pour constituer des communautés d’apprentissage. En effet, la CMO peut être un support adapté à l’émergence et au maintien de communautés d’apprentissage (Dillenbourg, Poirier & Carles 2003), par exemple des réseaux d’entraide (Foucault & al. 2002). Cette dimension communautaire des collectifs d’apprenants peut avoir un effet très positif sur l’apprentissage : elle permet de limiter l’isolement inhérent aux situations d’apprentissage à distance, de favoriser la participation et, surtout, d’introduire une dimension socio-affective aux échanges en ligne.
89Le problème est que cette dimension communautaire ne peut pas résulter seulement de l’utilisation d’un dispositif de CMO. Selon certains, les dispositifs d’échanges en ligne pour l’apprentissage semblent même ne pas être adaptés à l’établissement de liens socio-affectifs. Le manque de contact en présentiel (Develotte & Mangenot 2004), l’autonomie forte des apprenants et le sentiment d’isolement (Glikman 2002) créeraient un déficit socio-affectif. De notre point de vue, plutôt que de demander au tuteur de compenser ce déficit socio-affectif (Grosjean 2005), il peut être intéressant de laisser les apprenants mettre en œuvre dans les forums d’apprentissage les compétences relationnelles dont ils font preuve en situation extrascolaire. Ainsi, c’est à partir des modalités de collaboration des apprenants (Dejean-Thircuir 2008) et de leur compétence relationnelle (qui passe par l’expression des émotions, le dévoilement de soi, l’humour, la familiarité, la réalisation d’activités d’entraide, etc.) que pourra se constituer une communauté d’apprentissage.
90En conclusion, il reste un dilemme à résoudre : comment tirer parti de la compétence relationnelle que les adolescents mettent en œuvre dans les forums de discussion (et qui peut s’avérer utile pour l’émergence de communautés d’apprentissage) alors que cette compétence se réalise par l’utilisation de procédés discursifs très éloignés des normes d’écriture scolaire ?
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