Devenir médiateur·rice dans un centre de santé communautaire. Portraits de parcours des médiateur·rice·s pair·e·s de la Case de Santé de Toulouse
Pages 253 à 273
Citer cet article
- HASCHAR-NOÉ, Nadine
- et BASSON, Jean-Charles,
- Haschar-Noé, Nadine.
- et al.
- Haschar-Noé, N.
- et Basson, J.-C.
https://doi.org/10.3917/rfas.213.0253
Citer cet article
- Haschar-Noé, N.
- et Basson, J.-C.
- Haschar-Noé, Nadine.
- et al.
- HASCHAR-NOÉ, Nadine
- et BASSON, Jean-Charles,
https://doi.org/10.3917/rfas.213.0253
Introduction
1Face à l’inexorable fabrique des inégalités sociales de santé (ISS), l’action publique de lutte contre ces dernières érige la médiation en réponse aux défis que pose leur réduction (Haschar-Noé et Lang, 2017). Participant des modes de gouvernement de la santé des sociétés contemporaines (Basson et Honta, 2018 ; Honta et Basson, 2015 et 2017), la médiation est définie comme un processus de « l’aller vers » et du « faire avec » visant une plus grande équité et un accroissement du « pouvoir d’agir » des individus (Blanc et Pelosse, 2010 ; Chambon et al., 2020 ; Duriez, 1997 ; Gardien et Laval, 2020 ; Haute Autorité de santé [HAS], 2017). Son développement se heurte toutefois à des résistances institutionnelles, des usages variés (Faget, 2015) et une professionnalisation inachevée (Divay, 2005 ; Demailly, 2014 ; Mathieu, 2000b). Privilégiant la médiation, de nouvelles façons de faire de la santé publique (Fassin, 2008), à même de cristalliser les questions sociales et sanitaires qui caractérisent les populations vulnérables, n’en émergent pas moins via la santé communautaire (Jourdan et al., 2012) définie comme « une stratégie d’action pour lutter contre les ISS […] dans le champ de la promotion de la santé » (Dejou et al., 2016, 4).
2À la suite du rapport Saout de 2015, un appel d’offres du ministère de la Santé encourage ainsi l’expérimentation de projets-pilotes d’accompagnement à l’autonomie en santé. Notre recherche s’appuie sur l’un d’entre eux porté par la Case de Santé (CdS) de Toulouse dont le titre annonce le programme : Médiation en santé et santé communautaire combinées à un service de santé de premier recours pour une plus grande autonomie en santé des personnes, 2017-2021. La CdS s’ancre dans une démarche d’expérimentations collectives, inclusives et participatives, menée en interprofessionnalité et selon une organisation autogestionnaire fondée sur la participation active des personnels et usager·ère·s. Elle se positionne dans une visée de changement social (Chevallier, 2005) et est animée par une perspective démocratique de la santé (Laville, 2014). Ainsi les médiateur·rice·s pair·e·s qui interviennent en son sein combinent-ils·elles un engagement professionnel basé sur une appropriation particulière des principes de la médiation et un militantisme associatif et politique contestant les ordres social et sanitaire établis (Haschar-Noé et Basson, 2019 ; Basson et al., 2021).
3Notre ambition est de décrire comment on devient médiateur·rice·s pair·e·s de la CdS de Toulouse, en nous focalisant sur la question suivante : en quoi leurs parcours de vie, leurs socialisations incorporées et leurs expériences passées leur permettent-ils de se construire un ethos d’agents socialisateurs en santé ? En effet, l’exploration de leur trajectoire de vie traduit combien celle-ci est profondément affectée par une somme de « périodes difficiles » – pour reprendre les termes euphémisés qu’ils·elles emploient à leur endroit – et d’expériences traumatisantes ayant précédé leur ralliement à la CdS et leur investissement professionnel et militant dans l’organisation communautaire : survenue de maladies et de pathologies lourdes, émigration contrainte, échecs scolaires, hospitalisations à répétition, perte d’emploi, quête vaine, voire dramatique, d’accès aux droits et aux soins, comportements déviants, situations à risques, vie à la rue, clandestinité, déclassement social… Si bien que ces diverses formes de domination sociale (Demailly, 2014) convoquant des critères de classe, par ailleurs genrés et racialisés, semblent contribuer à la construction de la façon dont ils·elles endossent les rôle et statut de médiateur·rice·s pair·e·s en santé communautaire.
4En effet, endurer, surmonter et dépasser des épreuves pénibles, gérer des décalages sensibles et durables vis-à-vis de leur milieu social d’origine, se remettre de ruptures biographiques radicales et d’événements « qui les arrachent à la routine et à la banalité de la vie » (Hughes, 1996, 167), sont autant de marques de leurs capacités à mobiliser des ressources pour « s’en sortir malgré tout » (Faure et Thin, 2019). Toutefois, ces dernières que les médiateur·rice·s s’emploient à (ré) activer au cours, et à l’issue, des multiples heurts que présentent leurs parcours biographiques respectifs ne sont pas transférables en soi. Elles restent tributaires de contextes locaux spécifiques et ne s’adossent pas, de fait, à des institutions garantissant leur valeur. Aussi entendons-nous donner tout leur rôle au contexte et aux « dispositions sous conditions » afin d’explorer les modalités de déclenchement des manières d’être, de penser et d’agir des médiateur·rice·s de la CdS de Toulouse au sein des diverses configurations qu’ils·elles fréquentent et dans lesquelles « une partie, et une partie seulement, des expériences passées incorporées est mobilisée, convoquée, réveillée par la situation présente » (Lahire, 2001, 60).
5S’inspirant des travaux de N. Elias, B. Lahire (2012) et S. Beaud (2018) dressent des portraits de configurations : sorte de portraits de parcours singuliers replacés dans les « réseaux de relations d’interdépendances » au sein desquels se forgent des ressources potentiellement mobilisables selon les contextes côtoyés (Lahire, 2012, 59). Il s’agit alors de saisir les socialisations multiples en les resituant dans les configurations dans lesquelles elles s’inscrivent (Basson, 2020). Ces dernières « s’appliquent aussi bien aux groupes relativement restreints qu’aux sociétés formées par des milliers ou des millions d’êtres interdépendants » et permettent, du même coup, de considérer « la structure de l’ensemble pour comprendre la forme des différentes parties » (Elias, 1991, 158 et 55). C’est ainsi qu’à partir de portraits configurationnels prenant appui sur les récits de parcours biographiques livrés par des professionnel·le·s de la médiation, nous entendons comprendre comment s’articulent, au cours des différentes périodes et selon les « tournants de l’existence » – les turning points de E.-C. Hughes (1996, 165) – que présentent leurs itinéraires, les étapes les amenant à devenir médiateur·rice·s pair·e·s en santé de premier recours.
6Ce faisant, nous avançons que leur engagement dans ce nouveau métier, particulièrement impliquant, nécessite, d’une part, qu’ils·elles se (re)construisent après les ruptures biographiques subies au cours de leurs trajectoires de vie et, d’autre part, qu’ils·elles parviennent à combiner dispositions antérieures (le « passé incorporé »), expériences vécues de la domination et construction de nouvelles ressources de proximité (Fol, 2010) pour parvenir à agir dans les situations offertes par le « présent contextuel » (Lahire, 2001) que constitue leur investissement au sein de la CdS. À une première étape caractérisée par une série de déplacements et de déclassements succède alors une seconde étape consistant à « se poser » et « se refaire » afin de devenir médiateur·rice au sein du laboratoire de la médiation paire en santé communautaire que constitue la CdS de Toulouse.
[Encadré 1] Méthodes
Malgré la difficulté à mettre des mots sur un passé douloureux, ces entretiens permettent de traiter de la diversité des scènes sociales traversées, dans la pluralité des instances, des milieux et des opportunités de socialisation qu’elles présentent. Intégralement retranscrits et affublés d’un prénom d’emprunt, les récits de vie récoltés offrent une épaisseur et une richesse sociologiques considérables auxquelles nous donnons ici une large place et que nous avons soumises à une analyse de type biographique. Un tel choix permet de reconstruire les étapes traversées, au long cours, afin d’en dégager les traits « procédant de l’agencement singulier dans une histoire et un corps individuels de propriétés et d’expériences sociales. […] Reposant sur une attention portée à la dimension temporelle de la réalité sociale et l’adoption d’une approche processuelle, c’est le devenir des acteurs sociaux qui constitue à la fois l’objet et l’enjeu de la méthode biographique » (Giraud et al., 2014, 4-5) à laquelle nous recourons. Apparaissent alors les conditions significatives de l’engagement dans la médiation paire en santé et les ressorts des postures professionnelles et militantes d’accompagnement (Paul, 2012) adoptées par chacun·e, sachant que « la biographie n’est, pour le sociologue, que la description d’un individu pris et sans cesse constitué dans un tissu de liens d’interdépendance multiples. Comprendre un cas, c’est comprendre tout ce qui, du monde social, s’est réfracté ou replié peu à peu en lui » (Lahire, 2010, 71).
Un laboratoire de la médiation paire en santé communautaire
7Créée en 2006, selon une approche inspirée de la promotion de la santé entendue, selon la Charte d’Ottawa de 1986, comme « un état de bien-être physique, psychique et social » et promue par les maisons médicales belges (Déjou et al., 2016) et les centres locaux de services communautaires québécois, la CdS de Toulouse comprend un centre de santé de premier recours et un pôle santédroits. Implantée dans le dernier quartier populaire du centre-ville, nourri de vagues d’immigrations successives et en cours de gentrification, elle se présente comme « une alternative allant à contre-courant du modèle traditionnel et biomédical de la médecine libérale ». Comme toute démarche communautaire, elle s’ancre dans une approche multifactorielle et pluridisciplinaire, se centre sur la participation et l’autodéveloppement des personnes et des communautés et envisage, selon une visée politique, un changement dans les rapports entre professionnels et usager·ère·s, en lien avec le contexte social (Thomas, 2016). Prenant en compte l’ensemble des déterminants sociaux de la santé, la CdS se positionne en tant qu’acteur de son environnement et milite pour la participation active des usager·ère·s-patient·e·s à son fonctionnement afin d’accroître leurs capacités, individuelles et collectives, d’agir dans le but d’améliorer leur santé et l’ensemble de leurs conditions de vie. À ce titre, elle est principalement fréquentée par des usager·ère·s se renseignant sur leurs droits en santé et des patient·e·s venant pour un rendez-vous et/ou un suivi médical et social. 3 200 personnes ont ainsi été reçues en 2018 : 85 % d’entre elles connaissent des situations de vulnérabilité sociale ; 90 % sont de nationalité étrangère et issues des différentes périodes migratoires et 75 % bénéficient de la protection universelle maladie, équivalente à la couverture maladie universelle (CMU), ou de l’aide médicale d’État (AME).
8La CdS emploie, en 2021, 27 personnes : cinq médecins généralistes, deux psychologues, une sage-femme, quatre assistant·e·s sociaux·ales, six médiateur·rice·s, quatre « accueillant·e·s », une chargée de projet, trois « administratifs » et un agent d’entretien, rejoint·e·s par des stagiaires, des internes en médecine et des juristes bénévoles. Agréée par la préfecture et ayant conventionné avec l’assurance maladie, l’association est financée, d’une part, par l’agence régionale de santé, le Conseil départemental et la Caisse primaire d’assurance maladie et, d’autre part, par des appels à projet auxquels elle postule régulièrement. C’est ainsi que, grâce au financement de son projet-pilote par le ministère de la Santé, la CdS peut recruter des médiateur·rice·s pair·e·s en santé pour mettre en œuvre les trois axes de son expérimentation : une dynamique de santé communautaire comme accélérateur d’autonomie en santé ; la médiation en santé comme levier de cette autonomie ; la formation et la participation à la construction d’un référentiel pour le métier de « médiateur·rice en santé de premier recours ».
9Au-delà du référentiel élaboré par la HAS (2017), la médiation en santé recoupe, selon la CdS, « un ensemble de missions et de fonctions offrant une interface aux usager·ère·s dans leur relation au système et/ou aux professionnel·le·s de santé, dans l’objectif de faciliter l’accès aux soins et aux droits, d’améliorer la maîtrise des questions qui concernent leur santé, de les accompagner dans leur parcours en santé et dans la prise en compte de leurs besoins ». Afin de pourvoir pleinement à cette acception volontariste de la médiation, le centre de santé communautaire recrute, à l’origine du projet, quatre médiateur·rice·s selon une conception large de la voie paire incluant des ex-patient·e·s rétabli·e·s (Roelandt et Staedel, 2016), des personnes présentant des caractéristiques proches des « publics accompagnés » et des militant·e·s capables de travailler « en proximité » (Darmon, 2005 ; Musso, 2015) avec ces derniers. L’équipe de médiation est ainsi composée d’une femme et de trois hommes ancien·ne·s patient·e·s ou usager·ère·s de la CdS, soit autant d’individus « dont le profil se caractérise par un parcours de vie et un parcours de santé ayant nourri des capacités à investir ce champ professionnel » (Case de Santé, 2019).
10Afin de se garder de toute forme d’instrumentalisation (Ayouba et Musso, 2006), l’équipe engage alors un travail critique de formalisation des contenus et des pratiques professionnels de la médiation fondée sur des principes éthiques et « un processus contractuel de construction ou de réparation du lien social » (Faget, 2015, 35). Ainsi, à la posture de tiers impliquant « l’aller vers » les publics, les institutions et les professionnel·le·s du social et de la santé, et « le faire avec » les personnes, la CdS ajoute deux principes : le « être avec » et le « faire ensemble ». Selon le premier, la médiation en santé concerne l’ensemble de la population car « elle est un moyen de répondre au dysfonctionnement général du système de santé et s’adresse à tous ». Selon le second, les médiateur·rice·s communautaires se situent « du côté des personnes accompagnées afin de contrebalancer le rapport existant entre elles et les institutions » (Case de Santé, 2017). Opposée à « l’injonction à la neutralité de la médiation en santé » et refusant de faire peser sur la personne accompagnée les exigences de la responsabilité, la CdS entend ainsi ne pas cantonner la médiation dans son rôle convenu d’interface chargée d’informer, orienter et accompagner les populations vulnérables aux risques.
Déplacements et déclassements
11Marqués de « variations d’humeur et d’état » (Hughes, 1996, 167) essentielles, les portraits de parcours restitués, avec leur part d’illusion biographique (Bourdieu, 1986), par les quatre médiateur·rice·s qui ont en charge de concrétiser le projet-pilote de la CdS, se caractérisent par deux formes de mobilités spatiale et sociale singulières. Elles sont autant de déplacements et de déclassements : la première revient à fuir son pays pour des raisons d’urgence sanitaire ; la seconde consiste, métaphoriquement parlant, à « revenir de nulle part », soit rompre avec des conduites addictives mortifères. Si « la singularité de la carrière d’un homme et la plupart de ses problèmes personnels naissent des évènements plus ou moins importants qui affectent sa vie » (Hughes, 1996, 165), les portraits configurationnels de parcours retracés ici ne sont ni significativement exemplaires, ni particulièrement idéal-typiques. Toutefois, « l’événement et la volonté individuelle [qu’ils traduisent] peuvent très bien opérer comme des instances de socialisation » (Darmon, 2006, 104). Aussi, les portraits biographiques ainsi livrés constituent-ils des figures, prises parmi d’autres, de traceurs d’itinéraires qui peuvent mener jusqu’à la CdS de Toulouse.
Fuir son pays ou mourir : émigrations pour urgence sanitaire
12Âgée de 41 ans et originaire d’Algérie, Nadia grandit dans une famille « ouverte et peu arabophone » qui lui permet de maîtriser le français, l’anglais et l’arabe. Après l’obtention d’un baccalauréat scientifique, elle s’engage « pour le plaisir » dans des études de haute couture et devient enseignante dans ce secteur. À la suite de son mariage et de son déménagement dans une petite ville, elle arrête toute activité professionnelle, faute d’établissement d’enseignement, et donne naissance à deux enfants. Son mari est diabétique depuis l’âge de vingt ans et, à 34 ans, en raison « de la négligence de l’hôpital et de ses médecins et parce que le patient doit tout acheter s’il veut se faire soigner », il est amputé d’une jambe et perd son travail. « J’avais la rage, dit-elle, la colère de la révolte contre le système médical anarchique de mon pays ». Un an après, invoquant à nouveau « l’impossibilité de le soigner », les médecins proposent une seconde amputation. Pour « l’éviter à tout prix », le couple « s’enfuit » précipitamment à Toulouse, muni d’un visa temporaire obtenu pour la pose d’une prothèse de jambe, et laisse les enfants « au pays ». Opéré par un « excellent chirurgien », son mari voit l’amputation évitée, mais il reste hospitalisé pendant plusieurs mois. Nadia le prend en charge : « On dira que je suis devenue accompagnante d’un étranger malade. » Elle se heurte alors à une administration « très, très dure car, quand on vient d’ailleurs, c’est double difficulté ». Par ailleurs, vivant comme une « torture » la séparation d’avec ses enfants, elle doit se faire aider par un psychologue : « Les enfants étaient petits, onze et neuf ans. C’était tout un sacrifice ! En plus, ils étaient avec une grand-mère âgée qui ne pouvait pas s’occuper d’eux. » Pour Nadia, le passage du statut d’émigrée à celui d’immigrée est marqué par une période d’angoisse, d’incertitudes et de « souffrances » (Sayad, 1999) dont atteste également le portrait de parcours de Simon.
13Simon est issu d’une famille d’agriculteurs du Cameroun. Âgé de 48 ans, son itinéraire incarne une autre figure de l’émigration forcée pour urgence sanitaire, à deux périodes de sa vie qui plus est. Première trajectoire migratoire : opéré à l’âge de huit ans, en France, pour une malformation cardiaque congénitale, il retourne dans son pays et, après son baccalauréat, veut poursuivre des études de médecine. Faute de moyens financiers pour acheter le matériel nécessaire, il obtient une maîtrise professionnelle de géologie et occupe un poste de professeur intérimaire dans un collège. Souhaitant améliorer sa formation, il « décroche une bourse dans une faculté belge » mais, son niveau d’anglais ne lui permettant pas de s’inscrire, il part à Londres pour un stage linguistique de trois mois. Il y trouve un « job d’agent d’entretien nocturne » dans un complexe hôtelier, envoie tout l’argent à son frère qui a repris l’exploitation agricole familiale, reste plus de dix ans dans la capitale anglaise et abandonne son projet d’études en Belgique. Seconde trajectoire migratoire de nature sanitaire : « à la quarantaine, [ses] problèmes cardiaques ressurgissent et, ni en Angleterre, ni au Cameroun [où il retourne], les médecins ne peuvent, ou ne veulent, [l’]opérer compte tenu de la gravité de [son] cas. » Pour tenter d’accéder à une chirurgie, il revient en France, consulte plusieurs chirurgiens à Paris et Toulouse qui refusent également de l’opérer, le dernier lui annonçant, « honnêtement, je ne pense pas que vous allez survivre plus de six mois ». Grâce à une amie, il rencontre un chirurgien de la permanence d’accès aux soins de santé (PASS) de Toulouse qui accepte de l’opérer. Il vend alors ses biens immobiliers au Cameroun pour payer son visa et une partie des frais d’opération et d’hospitalisation, obtient une aide médicale d’urgence, puis une aide médicale d’État et un hébergement en appartement de coordination thérapeutique.
14Les trajectoires de Nadia et Simon sont proches en ce que, tous deux originaires d’un pays d’Afrique, ils ont vécu l’épreuve d’une maladie grave, pour eux-mêmes ou leur conjoint, face à un système de santé incapable de les prendre médicalement et chirurgicalement en charge ou de leur proposer une solution digne et acceptable. Contraints à l’émigration forcée, Nadia et Simon prennent alors le risque de quitter leur cadre familial et leur milieu d’origine respectifs pour affronter l’inconnu et les souffrances que leur statut d’immigré ne manque pas de générer. De même, tous deux enseignants, ils disposent d’une position de classe, de capitaux culturels et scolaires et de soutiens divers leur permettant d’accéder aux soins dont ils ont besoin, au prix toutefois d’une rupture biographique douloureusement subie et d’une perspective de guérison particulièrement incertaine.
« Revenir de nulle part » : marginalité, errance, déviance
15Si les questions de santé animent également les parcours de Paul et Hervé, c’est pour des raisons tenant à leurs modes de vie associant marginalité, errance et déviance. Peu prolixe sur ses origines et ses conditions de vie, Hervé, 37 ans, dit avoir été « élevé par ses sœurs » et vit encore avec l’une d’elles. Titulaire de certificats professionnels de menuisier, de cariste et de pontier, il exerce des « petits boulots » : « J’étais en intérim. Je faisais un peu de tout, ce que je pouvais trouver. Je savais faire des choses de mes mains, mais pas trop de ma tête. » Ses différentes expériences professionnelles sont toutefois entravées par des conduites addictives multiples intervenant depuis son adolescence. « J’ai eu beaucoup d’addictions, très tôt et très difficiles à soigner. Ça a pris beaucoup de temps pour m’arrêter. J’étais deux fois plus maigre qu’aujourd’hui. Je mangeais rien ! J’étais dans un sale état ! Il n’y avait pas que l’alcool. Je faisais beaucoup de teufs, des free-parties. Et là, tu consommes tout, cocaïne, héroïne… En vrai, j’ai été un peu loin ! » Il cherche alors à se « débarrasser » de ses addictions parce que ses sœurs « ne pouvaient plus [le] supporter ». Il se met en quête de médecins : « Mais tous refusent de m’aider. J’arrivais à trouver aucun endroit pour me soigner. J’en ai essayé des trucs, mais j’ai pas réussi. Surtout, j’avais de grosses difficultés avec les médecins qui étaient toujours à me faire la morale et à me dire que j’avais qu’à me prendre en main. » Sur les conseils bienveillants de son pharmacien de quartier qui lui fournit des produits de substitution, il accepte de rencontrer le jeune médecin créateur de la CdS : « C’est lui qui m’a fait revenir de nulle part ! »
16Issu d’un milieu populaire et rural du sud-ouest de la France et âgé de 45 ans, Paul ancre l’origine de son parcours biographique dans la dominante politique de sa socialisation familiale incarnée dans une série de figures marquantes du monde communiste : une grand-mère réfugiée républicaine espagnole, des grands-pères héros de la Résistance (dénoncé, l’un décède dans un camp en Allemagne), un oncle franc-tireur et partisan devenu capitaine de l’armée de l’air à la Libération, un père militant politique, également engagé dans l’associationnisme rugbystique. Se présentant comme un enfant turbulent, « une boule dans un jeu de quilles », il ne compte pas parmi les « bons petits gars » (Basson, 2018) que se vante d’engendrer cette confrérie fermée qu’il rejoint dès l’âge de cinq ans, au sein du club de rugby créé par son ascendant. Ayant « toujours eu besoin de se dépenser », il fait de son poste d’ouvreur la métaphore de sa vie personnelle et professionnelle consistant à se situer « entre deux mondes en confrontation, afin de rester libre » : « Jouer à la charnière, ça a du sens pour moi, explique-t-il, et pas seulement sur un terrain de rugby. Ça veut dire bien connaître l’univers respectif des avants et des arrières, sans pour autant appartenir à l’un ou l’autre de ces deux groupes distincts. Être le lien indispensable entre les deux mondes, sans en dépendre. Comme ça, t’as les deux visions, les deux manières de voir le jeu : celle des porteurs de piano et celle de ceux qui en jouent [soit, respectivement, les avants costauds et besogneux et les arrières alertes et inspirés] et tu peux choisir. T’es pas tenu, comme on dit au treize ! Tu peux décider de ne pas te laisser emmerder et de quitter tout ce petit monde de manière radicale, si tu en as envie. J’ai souvent fonctionné comme ça, au rugby et ailleurs ! C’est le prix de ma liberté ! »
17Enfant, il s’ennuie à l’école et triple sa classe de cinquième. Placé par ses parents « dans une stricte institution de curés qui ne parvient pas à [le] changer », il voit dans les entraînements et les matchs « le seul moyen d’échapper à l’internat ». Sans diplôme à l’issue de sa troisième, il s’inscrit dans une formation d’apprenti-coiffeur, le métier exercé par son père, tout en poursuivant sa progression rugbystique. Estimant les deux activités « antinomiques », il abandonne rapidement la première et entame une carrière semi-professionnelle dans le grand club local qui devient son « université et son école de la vie ». Après son service militaire, pendant lequel il joue en équipe de France militaire, il est recruté par un club parisien « qui pratique l’amateurisme marron [pratique illégale consistant à rémunérer, directement ou indirectement, les rugbymen amateurs] ». Il bénéficie alors « d’emplois fictifs proposés par les partenaires et les sponsors ». Toutefois, sa carrière s’arrête entre l’âge de 25 et 27 ans : « Suite à plusieurs vilaines blessures, le corps a dit stop ! ». Il y voit l’occasion de « décrocher définitivement d’une pratique dont [il] condamne les excès de la professionnalisation ».
18Sans club, sans diplôme, sans emploi et sans logement, il vit à la rue, à Paris, pendant plusieurs mois : « Une période d’errance choisie et agréable qu’[il] partage avec L’Érudit, un clochard qui [l’]initie à la philosophie et qui [le] présente à un libraire du quartier Latin. » Il lit alors « tout ce qui vient », se pose « des questions forcément existentielles » et décide, finalement, d’en finir avec « cette vie dilettante faite d’addictions multiples et de laisser-aller ». Des questions d’hygiène et d’entretien de soi le dissuadent, en effet, de poursuivre dans cette voie : « J’suis pas resté là-dedans trop longtemps parce qu’y avait quelque chose autour du corps qui me dérangeait. J’avais fait attention à mon physique pendant très longtemps. J’avais une hygiène de vie, avec une certaine rigueur. Et là, j’étais engagé dans un mode de vie avec beaucoup d’alcool, beaucoup de produits ! Ça devenait inconfortable au niveau du décor, de l’hygiène. J’pouvais pas me laver ! C’était pas pour moi, en fait ! Alors, j’ai arrêté les frais et je suis passé à autre chose ! » Via « la grande famille du rugby », il renoue avec la pratique amateur pendant quelques mois au sein de « deux clubs étudiants parisiens dont [il] apprécie l’ambiance de terrain et la chaleur humaine ». À l’issue de quoi, « un des sponsors fait de [lui] un commercial pour peintures en bâtiment. Pourquoi pas ? ». Au bout de deux ans, « au tournant de la trentaine », il abandonne « le job qui n’était vraiment pas fait pour [lui] », s’installe à Toulouse avec sa compagne rencontrée à Paris et s’inscrit au chômage.
19Contrairement à Nadia et Simon, les trajectoires biographiques peu stabilisées d’Hervé et Paul s’ancrent dans des milieux populaires hexagonaux, attestent la possession de faibles capitaux scolaires, présentent une succession de bifurcations incrémentales ou plus radicales et se caractérisent par des conduites de vie (familiale, professionnelle, personnelle et sanitaire) marquées par la déviance et l’incertitude. Mais, par-delà leurs différences, plus que la détention clairement affichée par tous des ressources dûment estampillées de la médiation paire en santé, ce sont les heurts de leurs parcours respectifs, les épreuves de leurs destinées sociales et les brisures de leurs trajectoires qui constituent leurs premiers bagages, leurs nécessaires dispositions. La bonne dose de tournants de l’existence que comporte leur itinéraire convoque la vie et la mort et concerne sensiblement l’intégrité corporelle et la conservation « de toute sa tête », selon les mots de Paul. Ce que ces points de bifurcation impliquent d’aptitude à dépasser les épreuves pour s’en nourrir, ce qu’ils supposent de propensions à la proximité et à l’empathie, ce qu’ils induisent de capacité à élaborer une horizontalité bienveillante et égalitaire des rapports, à construire, avec les usager·ère·s-patient·e·s de la CdS attestent, en effet, les qualités des quatre médiateur·rice·s qui trouvent refuge au cœur de l’association communautaire, tout autant qu’ils·elles sont recruté·e·s par celle-ci. En l’état de leur parcours, l’urgence consiste à « se poser » et « se refaire ».
« Se poser » et « se refaire »
20« J’étais allé au bout du bout, explique Hervé. Revenir dans le jeu supposait que je puisse me poser un peu, me calmer, me recentrer. Réfléchir, en fait, avec la tête au repos. C’était la condition impérative si je voulais me refaire ! Me refaire une santé, déjà ! Et y avait du taf ! Me refaire une vie, ensuite, un projet si tu préfères, quelque chose qui m’donne un nouveau cadre, un but, on va dire ». Citant A. Strauss (1992), L. Darmon (2006, 106) note, en effet, que « les moments critiques sont autant d’événements privés qui font dire à l’individu qu’il n’est plus le même qu’avant. […] Les crises biographiques constituent des moments de bilan et de réévaluation pour l’individu, mais bien que cet inventaire soit considéré comme une affaire personnelle, il s’agit évidemment d’un processus socialisé et socialisant ». Les diverses configurations, parfois exceptionnelles, et les très variés contextes, parfois dramatiques, voire tragiques, avec lesquels les futur·e·s médiateur·rice·s pair·e·s sont aux prises tout au long de leurs trajectoires biographiques respectives sont, en effet, à même de les doter de ressources potentiellement mobilisables et particulièrement légitimantes au regard de l’opportunité de reconversion professionnelle que constitue l’engagement au sein de la CdS.
Trouver refuge
21Refuge autorisant la recomposition de soi, la CdS est, initialement, un lieu indispensable à une pause salvatrice, à un répit gagné sur une trajectoire heurtée et destructrice. Pour peu que son ralliement augure une période de stabilité, elle peut progressivement devenir une instance de reconnaissance symbolique, voire une perspective de reclassement annonciatrice d’une promotion sociale. Pour l’heure, elle est un abri, un repli protecteur fondé sur un accueil inconditionnel et une prise en charge globale dont les futur·e·s médiateur·rice·s ont le plus grand besoin.
22Lorsque Hervé, sur le conseil de son pharmacien, rencontre le médecin fondateur du centre de santé communautaire, ce dernier fait figure de sauveur : « Il s’est occupé de moi. Il m’a écouté. Il a pris en charge toutes mes addictions. Il m’a aidé sur tous les points. On a construit ensemble toute une chose qui fait que ça avançait. Là, pour une fois, je tombais sur un médecin qui m’prenait pas la tête. J’appréciais vraiment le contact avec lui. J’étais pas jugé. Que je consomme, eh bien je consomme ! Lui, il était là pour m’aider. Il me disait : Tes prescriptions, tu les prends, tu les prends pas. Dans tous les cas, je suis présent. Je t’explique comment faire. Après, tu fais comme tu veux. T’es assez grand ! C’est la première fois qu’on me parlait comme ça. C’était incroyable pour moi, à l’époque ! C’est, en fait, ce que j’avais besoin d’entendre ! Et ça a marché. J’ai enfin réussi à m’débarrasser de tout ça ! Une autre vie pouvait commencer. C’était moins une ! » Déterminante en ce sens qu’elle vient clore définitivement sa trajectoire addictive, la rencontre avec le fondateur de la CdS, en son sein, recouvre une autre vertu, aux yeux de Hervé : « Depuis longtemps, personne ne m’avait fait confiance comme lui, et de façon totalement désintéressée. J’ai intégré que je devais être à la hauteur et je m’y suis tenu ! Respect ! »
23Nadia est orientée vers la CdS par la « clinique sociale » dans laquelle son mari est soigné et qui entretient des liens suivis avec le centre de santé communautaire. La situation du couple est alors « pénible » : « À ce moment-là, on n’avait plus rien ! Pas de droit de séjour et on connaissait pas du tout nos droits ! Pas d’argent pour faire face à tous les frais médicaux et la facture était lourde ! On était complètement perdus ! » Avec le soutien de la CdS, le couple obtient, après un délai de 18 mois, un droit au séjour pour personnes étrangères malades (DASEM) et l’AME, à la suite d’un jugement favorable du tribunal administratif. L’organisation communautaire assure alors le suivi médical et social du mari et poursuit son soutien juridique. Dans le même temps, Nadia est curieuse de comprendre le fonctionnement de la CdS qu’elle trouve « tellement différente, fluide et plus ouverte que ce qu’[elle a] connu jusque-là ! » Alors, elle décide de « [s’]accrocher à la Case » car c’est, explique-t-elle, « une façon de rompre [son] isolement, de supporter la longue hospitalisation de [son] mari et l’absence de [ses] enfants. Ce qui m’a aidé, c’est faire des choses, aller vers le collectif, trouver des occupations et ne pas laisser le vide envahir mon quotidien ». Au bout du compte, la CdS réconcilie Nadia avec l’idée « séduisante » qu’elle avait de la France avant son arrivée : « À la Case, j’ai vu le comportement des médecins, comment ils étaient ouverts, attentifs, à l’écoute. Ils avaient un autre contact avec les personnes. C’est tout ce que je cherchais, vraiment ! Je me suis dit, c’est ça la France en fait, c’est ça ! »
24Si la CdS constitue le refuge protecteur des futur·e·s médiateur·rice·s, elle est également une instance socialisatrice pour Nadia, Hervé, Simon et Paul qui y rencontrent d’autres personnes en difficulté accueillies et accompagnées, comme eux·elles-mêmes l’ont été. Des moments de convivialité, des repas partagés, des face-à-face informels, des échanges de témoignages et de confidences, des soutiens mutuels favorisent ainsi l’appropriation du centre en tant qu’espace de santé « ouvert et si différent des autres ». Une telle expérience s’inscrit précisément dans la démarche de santé communautaire. Elle participe d’un mouvement engagé depuis la fin des années 1980 et dont la lutte contre le sida a renouvelé les formes d’intervention socio-sanitaire à destination des populations « désaffiliées », en milieu prostitutionnel notamment (Mathieu, 2000a et 2000b). Retrouver une communauté et y créer de nouveaux liens sociaux constitue une primo-socialisation au travail mené par la CdS : en prenant au sérieux les paroles, les croyances, les valeurs, les modèles culturels (Delcroix, 2004), mais aussi le rapport au corps et aux conduites de santé des usager·ère·s-patient·e·s, les différents membres de l’association communautaire contribuent à tisser un rapport de confiance reposant sur un accueil inconditionnel et une écoute bienveillante et sans jugement.
Apprendre à savoir y faire
25Après s’en être remis à la CdS et être ainsi progressivement parvenu·e·s à « s’en sortir », vient le temps, selon les mots de Nadia, « d’apprendre à savoir y faire ». Sans doute, dispose-t-elle déjà, comme Simon, de capitaux culturels et scolaires susceptibles de l’y aider. Plus généralement, les médiateur·rice·s en formation sur le tas cumulent, chacun·e à leur façon, des ressources acquises au cours de ce qu’ils·elles qualifient de « moments difficiles » de leur existence sur lesquels ils·elles peuvent s’appuyer dans leur fonction en devenir. Savoir composer avec la maladie, l’exil, la misère, la pauvreté, la disqualification, la stigmatisation, la déviance, la bohème, la gamberge, la galère ou la clandestinité et être à même, tout aussi bien, de se débrouiller sans argent, travail, papiers, toit ou couverture sociale sont, en effet, attestés. Reste, aux yeux des futur·e·s médiateur·rice·s, à accéder à d’autres apprentissages liés à l’insertion au sein de la CdS.
26C’est ainsi qu’Hervé s’investit bénévolement dans des « petites choses du quotidien, comme l’organisation des repas collectifs, le rangement du matériel ou la distribution des kits addictions ». De même, participe-t-il à l’organisation de consultations collectives pour les « substituables », en d’autres termes les personnes suivant un traitement de substitution aux opiacés et accueillies à la CdS. Il devient ainsi partie prenante de la vie associative, mène des actions de prévention contre la toxicomanie dans les squats toulousains, s’engage dans l’association AIDES et devient, au fil du temps, un « animateur de santé communautaire », un « promoteur de santé », selon les termes en usage à la CdS avant que celui de médiateur ne s’impose. Autant dire qu’il est médiateur avant de le devenir.
27Prenant également appui sur son parcours pour cadrer son engagement au sein de l’organisation communautaire, Nadia se socialise au militantisme politique que recoupent les enjeux de santé (Basson et Génolini, 2021). Via des mobilisations et des plaidoyers contre la loi Besson de 2011 relative au contrôle de l’immigration qui restreint le droit au séjour des étrangers malades (DASEM), Nadia participe à des manifestations organisées avec le Comité inter-mouvements auprès des évacués, le Collectif toulousain pour le droit à la santé des étrangers et l’Observatoire du même nom. Elle est aussi associée à la création d’un collectif des étrangers malades et prend en charge différentes animations afin de faire connaître leur situation : film, émissions de radios associatives, groupes de parole…
28S’inscrivant dans une logique de réciprocité, la relation que Simon entretient avec les acteurs de la CdS est du même ordre : « Je leur devais tellement, explique-t-il. Ces gens-là, ils m’ont vraiment embrassé ! Tout, absolument tout s’est passé ici. C’est de là que ça repart pour moi, clairement, sur le plan médical et sur le plan social. » Alors « pour rendre un peu de tout ce qu’on [lui] a donné, [il] passe beaucoup de temps » à la CdS à participer aux réunions du collectif des étrangers malades dont il devient l’animateur principal. De même, il intervient dans différentes associations de soutien scolaire aux enfants en difficultés sociales des quartiers prioritaires toulousains : « J’avais beaucoup à rendre à tous ces gens qui m’ont aidé quand j’étais tout au fond. C’est la moindre des choses ! Et puis, comme ça, j’apprenais des nouveaux trucs ».
29Pour Paul, la rencontre avec la CdS se réalise plus tardivement. À son arrivée à Toulouse, il est chômeur. Il décide alors d’entamer une formation d’ambulancier « vu que, comme diplôme, j’avais que le permis ! » Lors d’un stage de formation, il est révolté par un ambulancier privé qui refuse de transporter une personne et « l’abandonne dans la rue au prétexte qu’elle ne possédait pas d’attestation d’assurance maladie ». Il décide de s’engager dans le secteur public, « vu que ça a quand même plus de sens », et « décroche » un poste de brancardier-ambulancier au centre hospitalier universitaire, fonction qui l’amène à faire la connaissance d’une infirmière très engagée dans des dispositifs consacrés aux personnes en grande précarité. Souhaitant y travailler, il débute une formation d’aide-soignant, « avec pour mission de bosser avec les pauvres et leur permettre d’accéder au droit commun » et obtient le diplôme et un poste au Point Santé et à la PASS où il travaille avec un psychologue de la CdS. Il quitte rapidement cette fonction « en raison d’un désaccord profond avec la politique générale de l’hôpital qui dégrade l’institution par la baisse des moyens et le manque de temps consacrés à l’accueil des personnes ». En parallèle, « histoire de [se] rendre utile », il s’engage dans une association de lutte contre l’exclusion des SDF qui met en place des maraudes quotidiennes : « La rue, ça me parlait et puis les maraudes, en guise d’aller vers, y’a pas mieux ! En fait, j’étais médiateur pair longtemps avant de l’être officiellement, on va dire, à la Case. » Il reste dix ans dans cette association dont il devient président.
30À l’issue de leur rencontre avec la CdS, et malgré la singularité de leurs trajectoires respectives, de nombreux traits communs rassemblent les portraits des médiateur·rice·s. Ainsi, avant d’être recruté·e·s, ils·elles participent bénévolement au fonctionnement de la CdS et s’engagent dans d’autres associations travaillant auprès de publics socialement affectés. De même, activant leurs dispositions culturelles et scolaires et leurs expériences de la vulnérabilité dont ils·elles se sont en partie remis·e·s, ils·elles se mobilisent aux côtés de ceux et celles qui les ont soutenu·e·s pour, à leur tour, transmettre leur vécu, soutenir les plus faibles et devenir porte-parole de collectifs en lutte pour la reconnaissance de leurs droits. Enfin, agir dans un secteur qui a du sens pour eux·elles s’apparente à une fenêtre d’opportunité pour devenir médiateur·rice sans en posséder le titre ni le mandat.
Faire profession de son parcours de vie
31Ils·elles endossent progressivement le rôle de médiateur·rice·s pair·e·s en santé, à leur manière, de façon différenciée, selon un investissement dont la nature et le degré dépendent de leur position de classe, de leur parcours biographique caractérisés par les déplacements et les affres de la précarité et de l’impossibilité de convertir leurs ressources avérées dans des secteurs professionnels socialement légitimés. Il leur reste alors à être effectivement recruté·e·s comme médiateur·rice·s pair·e·s en santé afin de faire profession de leur parcours de vie (Musso, 2015), soit la dernière étape des portraits d’itinéraires biographiques brossés ici.
32Doté d’un faible capital scolaire, Hervé effectue « une remise à niveau » qui lui permet d’accéder, par concours, à une formation d’aide-soignant à la Croix-Rouge pendant deux années afin de se prévaloir, sur le conseil de la CdS, d’un diplôme en santé. Malgré la peur d’échouer à l’examen, il vit cette expérience de façon très positive : « Ça m’a permis de faire travailler mon cerveau. Du coup, je me suis mis à apprendre vraiment ce qu’était la santé communautaire, ce qu’on faisait à la Case, en fait. C’était génial ! » Il obtient son diplôme d’aide-soignant et il est recruté en tant que médiateur pair en santé. Avoir réussi cette formation constitue pour lui une « grande satisfaction », une marque symbolique et concrète de sa guérison et une (re)valorisation de soi. Il retrouve alors une forme de sérénité, de joie de vivre et de bonheur au travail, d’autant plus qu’il participe à la « fabrication d’un métier » encore peu (re)connu. « Je suis super content de ce parcours. La médiation, ça n’a pas de statut. Du coup, c’est une fierté d’être suivi par des chercheurs. Tout ce qu’on fait, c’est très valorisant. La formation est quelque chose qui m’a donné beaucoup de valeur. J’adore mon boulot ! Tous les matins, je me lève et j’ai le sourire ».
33À la suite du départ d’une médiatrice, Nadia est pressentie pour être recrutée à son poste. Elle correspond au profil recherché : ex-usagère de la CdS, socialisée aux modes de travail du centre de santé et investie dans le collectif des étrangers malades, elle a noué des contacts avec des structures défendant leur cause et maîtrise plusieurs langues. Toutefois, son titre de séjour provisoire ne l’autorise pas à travailler. Malgré un avis favorable et rapide de la Direction du travail sollicitée par la CdS, la préfecture lui refuse cette autorisation. Elle considère, à la suite de l’avis du médecin de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, et dans une période de restriction du nombre de DASEM, que son mari n’a plus besoin de soins en France. Obligation est alors signifiée au couple de quitter le territoire français. S’ensuit une procédure de recours engagée par la CdS et soutenue par nombre de partenaires pour faire « reculer » la préfecture. Plusieurs mois plus tard, l’autorisation de travail est obtenue et Nadia est recrutée comme médiatrice paire en santé communautaire.
34Bénéficiant d’une autorisation de travail, Simon engage des démarches pour trouver des formations et un emploi dans l’administration publique. Convoqué à des entretiens d’embauche, le fait qu’il n’ait pas la nationalité française constitue un obstacle. Il souhaite débuter une formation d’assistant de service social, mais, compte tenu de son niveau de diplôme (il possède un master) et du fait qu’il « frôle la cinquantaine, [il] hésite à redevenir étudiant pendant trois années ». La CdS lui propose alors un poste de médiateur pair en santé à l’accueil, et à temps partiel, pour tenir compte de ses contraintes médicales. Il accepte volontiers. Par ailleurs, l’organisation communautaire l’aide à constituer un dossier de validation des acquis de l’expérience pour une certification d’assistant de service social. De son côté, après avoir quitté son poste d’aide-soignant hospitalier, Paul poursuit des activités bénévoles et effectue un remplacement à l’accueil de la CdS : « J’ai trouvé très chouette ce qui s’y passait et les personnes que j’y ai rencontrées ». Il participe au collectif des étrangers malades, aux réunions, aux repas collectifs et à diverses manifestations et plaidoyers et se voit proposer un poste de médiateur en santé lorsque débute le projet-pilote : « C’est simple, un jour, le coordo de la Case me dit, voilà, on a envie de répondre à un projet, est-ce que tu es dispo ? J’ai dit oui. On a eu l’appel à projets. Ils me connaissaient. J’ai eu le poste ! »
35Privilégiant la voie paire, la CdS recrute ainsi successivement Hervé, Nadia, Simon et Paul afin de coconstruire, d’animer et de mettre en œuvre les dispositifs de médiation du projet-pilote : « aller vers » les publics vulnérables, instaurer une dynamique entre acteurs du quartier, animer des espaces collectifs ouverts, mobiliser des partenaires opérationnels sont les principales missions de leur fiche de poste. Au-delà de l’affichage de savoirs nés de l’expérience vécue, ils·elles sont alors formé·e·s aux enjeux et principes de la santé communautaire en collaboration avec les professionnel·le·s de la CdS et avec des associations d’éducation populaire. Il s’agit ainsi de faire reconnaître et valider leurs compétences dans le champ de la médiation en santé. Ce faisant, leur socialisation professionnelle s’étend à deux formes de médiation : d’une part, une forme « relais » répondant à un rôle d’intermédiaire entre populations vulnérables et agents institutionnels ; d’autre part, une forme « critique » proposant de recréer des liens, de nouvelles modalités de régulation sociale et de dialogue remettant en question les institutions et interrogeant leurs normes (Delcroix, 2004). Ainsi engagé·e·s dans un processus de « politisation de l’expérience » (Nguyen, 2002), ils·elles acquièrent des capitaux militants et adoptent des formes de politisation de leur travail et de la santé (Champy et Israël, 2009). À l’instar des carrières féministes menées au sein du Planning familial (Romerio, 2018 et 2019) ou de la fabrication politique du gouvernement urbain de la santé de Toulouse (Basson et Honta, 2018), la socialisation politique à leurs nouvelles fonctions opère via les propriétés sociales et militantes des différent·e·s professionnel·le·s avec lesquel·le·s ils·elles interagissent quotidiennement au sein de l’association communautaire.
Conclusion
36Les portraits de parcours des médiateur·rice·s de la Case de Santé de Toulouse illustrent des rapports différenciés à l’entrée dans la carrière, aux modalités d’engagement dans la fonction, ainsi qu’à l’incarnation du statut qui, à terme, les accompagne. Permettant de « porter l’attention sur l’ordre et sur la manière selon lesquels des expériences se sont sédimentées en l’individu sous la forme de dispositions » (Giraud et al., 2014), la méthode biographique autorise toutefois à dégager un certain nombre de traits communs et de passages obligés. Dans une première étape, ils·elles ont vécu des ruptures biographiques brutales ou advenant dans des temporalités plus longues et aux effets plus diffus. Ils·elles ont rencontré des situations difficiles, à l’issue incertaine, parfois douloureuses ou vitales, pour eux·elles-mêmes ou pour un proche, dans lesquelles le corps est directement en jeu. De même, tous·tes ont une expérience des diverses formes de la vulnérabilité sociale et des multiples entraves à l’accès aux soins, aux professionnel·le·s de santé et, plus généralement, aux droits, au travail, à l’emploi ou au logement. Ils·elles témoignent, par ailleurs, de discriminations cumulées et ont subi une série d’expériences prégnantes de la domination. Enfin, ils·elles décrivent des situations dramatiques, pudiquement nommées « inconfortables », comme autant d’obstacles à franchir, de ruptures à dépasser ou de stigmates à retourner. Pour tous·tes, ces épreuves semblent avoir généré, outre la confrontation aux inégalités sociales de santé et l’injustice qu’elles révèlent, un travail réflexif de soi sur soi (Darmon, 2001) et des modalités de résistance leur permettant de « redresser » leurs parcours (Faure et Thin, 2019) et, plus encore, de le convertir en atout à valoriser.
37À ce titre, la CdS constitue un lieu-refuge leur offrant un répit, un soutien inconditionnel, une écoute bienveillante, un « accompagnement-maintien » pour améliorer leur situation présente et un « accompagnement-visée » pour se projeter dans l’avenir (Paul, 2012). Progressivement, l’organisation communautaire devient également un lieu-ressources susceptible de les aider, de s’aider soi-même et d’aider autrui (Faure et Le Dantec, 2019) en les incitant à s’engager auprès de populations vulnérables, en retour des soutiens reçus pour eux·elles-mêmes et leurs proches : animer des collectifs, participer à des manifestations publiques, solliciter les institutions, mener des actions de prévention, assurer des traductions… Ce militantisme s’apparente à un devoir moral et politique qui vise toute forme d’injustice sociale touchant des populations cumulant difficultés sociales et de santé. Les nouvelles ressources qu’ils·elles mobilisent alors pour agir, au contact des professionnels de la CdS, sont autant des vecteurs de reconnaissance sociale que des activateurs de dispositions socialement rentables (Faure et Thin, 2019). In fine, leur recrutement comme médiateur·rice·s pair·e·s en santé communautaire constitue une étape tangible de leur (re)construction, mais aussi une voie et une opportunité de professionnalisation basées sur leurs parcours de vie convertis en métier attestant leurs capacités empathiques à « se joindre à quelqu’un, pour aller où il va, en même temps que lui » (Paul, 2012, 14).
38Plus que de simples successions d’événements, aussi marquants soient-ils, les tournants de l’existence qui les caractérisent contribuent à engendrer un « emboîtement de socialisations » (Darmon, 2006, 111) dont ils·elles « travaillent à la mise en cohérence […], [car] l’appréhension et les moyens de gérer l’événement ne sont pas indépendants des ressources à disposition en fonction de leur position occupée dans l’espace social et de leur biographie » (Voegtli, 2004, 145 et 150). En effet, s’ils·elles ont traversé des expériences de vie susceptibles de se rapprocher de celles des personnes accueillies au sein de la CdS avec lesquelles ils·elles travaillent, « c’est la formation qui donne à leur intervention une dimension professionnalisée, en ce qu’elle suppose l’exercice d’une réflexivité et d’une prise de recul sur cette expérience » (Musso, 2015, 33). Ainsi, au-delà de la rhétorique convenue usant et abusant des « savoirs expérientiels » et autres « compétences profanes » qui, bien souvent, traduit une forme de condescendance compassionnelle portée sur le bon peuple, la restitution biographique de tels itinéraires populaires suffit à nous convaincre que, « à la différence de la plupart des autres types de rencontre, l’entretien [auquel nous recourons prioritairement ici] correspond à une situation où le rôle est joué par quelqu’un [et quelqu’une, dans le cas présent] qui occupe, bien plus que son vis-à-vis [soit les sociologues que nous sommes], une position de spécialiste » (Hughes, 1996, 284).
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