[Entretien]
En France les hauts fonctionnaires cherchent à monopoliser l’expertise dans le domaine social
- Par Bruno Palier,
- Entretien réalisé par téléphone le 7 avril 2020 par Olivier Giraud
Pages 225 à 233
Citer cet article
- PALIER, Bruno,
- Entretien réalisé par téléphone le 7 avril 2020 par GIRAUD, Olivier,
- Palier, Bruno.,
- et al.
- Palier, B.,
- Entretien réalisé par téléphone le 7 avril 2020 par Giraud, O.
https://doi.org/10.3917/rfas.204.0225
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- Palier, B.,
- Entretien réalisé par téléphone le 7 avril 2020 par Giraud, O.
- Palier, Bruno.,
- et al.
- PALIER, Bruno,
- Entretien réalisé par téléphone le 7 avril 2020 par GIRAUD, Olivier,
https://doi.org/10.3917/rfas.204.0225
1RFAS : Comment, dans votre carrière de chercheur, en êtes-vous venu à vous poser la question de l’expertise ?
2Il faut s’accorder sur ce que l’on entend par expertise. Pour moi, il s’agit de la maîtrise du savoir sur un domaine d’action publique (ici les politiques sociales), qui est mobilisé dans la sphère du débat et de l’action publiques. Il y a toute sorte d’experts dans le domaine des politiques sociales : hauts fonctionnaires, enseignants-chercheurs académiques, acteurs engagés (associatifs notamment), journalistes spécialisés, professionnels (comme les médecins ou les travailleurs sociaux). Cela dit, il me semble qu’en France, on peut dire que « les experts » du domaine social ce sont les hauts fonctionnaires qui interviennent dans le domaine des politiques sociales, qui ont conçu et écrit les politiques (et écrit sur les politiques sociales, cf. les auteurs de nombreux manuels de politiques sociales), les mettent en œuvre, et monopolisent la parole légitime sur les questions sociales dans l’élaboration des politiques publiques, le plus souvent aux dépens d’un savoir fondé sur la recherche académique (notamment en sciences sociales) ou sur l’expérience de terrain.
3J’ai toujours été intéressé par les ponts entre le savoir académique, le débat public et l’action publique. Au début de mon itinéraire de chercheur, au début des années 1990, Marianne Berthod-Wurmser m’a donné la chance, après un service civil à Oxford où j’ai découvert les travaux comparatifs sur le Welfare State, de travailler à la MIRE (Mission recherche du ministère des Affaires sociales) avec pour objectif de réaliser des travaux de comparaison des systèmes de protection sociale afin, à la fois, d’étendre le savoir comparatif en France sur les autres systèmes de protection sociale, et de pouvoir contribuer aux débats publics sur les réformes qui prenaient de plus en plus d’importance à cette époque. Cette activité m’a permis de travailler dans une institution ministérielle publique et de coopérer avec certains hauts fonctionnaires intéressés aux travaux de recherche en sciences sociales – ils n’étaient pas nombreux et ne le sont toujours pas. J’ai ainsi eu l’occasion de comprendre pas mal de choses sur le fonctionnement de l’État en France et me suis trouvé directement confronté à la question de l’expertise, de sa distribution et de son utilisation au sein de l’État social.
4Avec ce travail à la MIRE (et mon travail de thèse qui visait à développer une analyse comparative du cas français), je me suis d’abord rendu compte de l’état de sous-développement de la recherche française en matière de comparaison des systèmes de protection sociale, par rapport à ce qui pouvait se faire notamment en Grande-Bretagne, mais aussi dans bien d’autres pays européens et plus largement dans les publications académiques du champ comparative welfare state d’où les Français étaient particulièrement absents. Cela représentait à l’époque un obstacle véritable à l’expertise dans le champ de la protection sociale. Il y avait en France de très bons travaux académiques sur la pauvreté notamment, mais quand même très peu de choses sur les grandes branches du système de protection sociale comme les retraites ou la santé. En dehors de certains travaux de juristes, en science politique, en sociologie ou en économie, on comptait très peu de spécialistes. Nous avions quand même réussi à rassembler une belle palette de chercheurs français dans les « rencontres de la MIRE » que j’ai organisées au cours des années 1990, mais on comptait peu de travaux comparatifs et insérés dans les débats internationaux.
5Je me suis beaucoup posé la question des raisons des faiblesses de la recherche française sur ces enjeux. Elles sont bien sûr multiples. L’une d’entre elles réside sans doute dans le fait qu’en France, les fonctionnaires du social sont formés dans des écoles spécifiques, et donc pas à l’université comme cela est le cas au Royaume-Uni par exemple. En France, les hauts fonctionnaires du social sont formés à l’École nationale d’administration (ÉNA), à l’École nationale supérieure de sécurité sociale (EN3S) et à l’École des hautes études en santé publique (EHESP, ENSP à l’époque). Ce sont des écoles dans lesquelles les enseignements s’appuient très peu sur la recherche. C’était le cas il y a vingt ans et cela reste d’ailleurs aujourd’hui encore assez vrai. De ce point de vue, on a aussi le même phénomène avec les travailleurs sociaux qui sont formés en France dans des institutions qui ne sont pas universitaires, même si ça change progressivement aujourd’hui. Là aussi, c’est une différence importante avec le Royaume-Uni ou avec l’Allemagne, où les professionnels sont formés à l’université par des collègues issus du monde académique. Donc, on relève dans ces pays des liens multiples entre les services et les fonctionnaires de la protection sociale et les savoirs de sciences sociales, alors que ces liens sont pour l’essentiel inexistants en France.
6Cette déconnexion produit des effets à rebours sur la recherche française. La fermeture des institutions de formation du domaine de la protection sociale aux disciplines et aux savoirs académiques, fait qu’elles ne constituent pas ou très peu de débouchés pour les jeunes diplômés de l’université qui font le choix des sciences humaines et sociales en France, ce qui du coup n’incite pas les jeunes étudiants de sciences humaines et sociales à s’intéresser au social au sens large dans leurs parcours de spécialisation. Des efforts sont faits aujourd’hui pour soutenir les travaux de sciences sociales sur le social et les politiques sociales (aussi bien par le Comité d’histoire de la sécurité sociale ou par Dominique Libault à la tête de l’EN3S par exemple) mais cela reste difficile et comparativement peu développé. On manque ainsi de suffisamment de recherches en France sur les questions sociales et les politiques de protection sociale, et on manque surtout de Français présents et publiant à l’international.
7Outre la déconnexion entre expertise de la fonction publique et savoir académique, on peut noter que, d’une façon générale, « le social » est un domaine peu considéré en France. Les enjeux liés à la protection sociale sont dévalorisés dans la hiérarchie de la haute fonction publique, comme dans la hiérarchie des objets nobles dans le champ académique. Du côté de la fonction publique, les hauts fonctionnaires qui travaillent dans le social subissent une sorte de sentiment de déclassement à réaliser leur carrière dans le secteur souvent considéré comme l’un des moins prestigieux de l’administration française. En dehors d’un certain nombre de personnes (le plus souvent des femmes) qui ont fait le choix délibéré de venir travailler dans le social à leur sortie de l’ÉNA, bien qu’elles aient été très bien classées, les autres vivent leur carrière dans ce secteur comme une relégation et ont la sensation de vivre un échec relatif. J’ai souvent eu le sentiment que cette frustration pousse les hauts fonctionnaires du social à compenser en revendiquant une position d’hégémonie absolue sur le secteur, et notamment sur les enjeux de connaissance. De ce point de vue, il faut quand même citer l’influence de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur l’expertise en matière sociale. L’IGAS est un (quasi-)corps qui a fait l’objet d’un certain nombre d’investissements de la part de l’État, en termes de carrières et de primes, etc., sans que cela ait suffi à compenser le sentiment d’infériorité des fonctionnaires qui le peuplent. Ce sentiment vient notamment des relations avec les fonctionnaires de Bercy, qui eux, sont sortis avec tous les honneurs de l’ÉNA, et qui se montrent particulièrement méprisants avec les fonctionnaires du social, secteur perçu comme le plus dépensier. Le sentiment d’infériorité est en effet renforcé par la domination des corps tels que l’Inspection générale des finances (IGF), la Cour des comptes ou le Conseil d’État, qui trustent les postes dans les administrations budgétaires et financières (de Bercy notamment), qui dictent de plus en plus leurs lois aux ministères sociaux. Cette situation est sans doute inconfortable pour les hauts fonctionnaires du social. Ils sont à la fois plutôt en bas de l’échelle du prestige de la haute fonction publique, et se trouvent souvent en position d’être quasiment mis sous tutelle par les gens de Bercy et, souvent, dans l’incapacité concrète d’agir sur leur champ de compétence. Alors ils se rattrapent sur ceux qui n’ont rien à voir avec les hauts fonctionnaires, en leur niant tout savoir légitime, ou du moins en le négligeant pour mettre le leur en avant.
8RFAS : Mais quelles sont les conséquences concrètes de ces liens tendus, ou plutôt quasi inexistants entre l’élite administrative du social et le monde académique en France ?
9Je peux donner un exemple tiré de mon travail de thèse. Dans ce travail, j’ai utilisé les catégories de la comparaison internationale pour caractériser le système de protection sociale français. Les résultats de mon analyse ont montré que la France a construit un système dit « conservateur-corporatiste » de protection sociale (selon la typologie de G. Esping-Andersen), ce qui n’est pas un jugement de valeur mais l’analyse de ses traits caractéristiques, et notamment du fait que les acteurs syndicaux et patronaux ont une vraie légitimité pour ce qui touche aux décisions et aux grands équilibres du système. Au milieu des années 1990, quand je défendais cette position devant des hauts fonctionnaires qui étaient en train de préparer entre eux le plan Juppé, cette position était peu audible. La réforme qui a été préparée sans concertation avec les acteurs sociaux (notamment celle des retraites) s’est retrouvée en échec total en 1995. Et c’est seulement après l’échec de cette réforme des retraites qu’il est devenu possible de dire que le système français était corporatiste depuis une position académique, et d’être entendu dans l’administration du social.
10Les hauts fonctionnaires du social étaient particulièrement hermétiques aux apports théoriques, comme empiriques, issus du monde scientifique et notamment des comparaisons internationales. Ils prétendaient maîtriser les savoirs (être des experts) en matière de protection sociale. Je me souviens d’échanges avec des fonctionnaires de haut niveau dans le système de protection sociale français, où on me disait en substance : nous n’avons pas besoin d’un apport de connaissance parce que nous les avons déjà, mais dites-nous ce qu’il faut faire, autrement dit, quelles réformes conduire. Cette position est exactement à l’inverse de ce que dit Max Weber dans Le savant et le politique. Les politiques doivent être dans leur rôle de décision et d’action, et ne pas se poser en savants. Nous, scientifiques, notre rôle est de dire comment va le monde et quelles conséquences on peut anticiper d’un certain nombre de décisions sur la base de notre expertise. Mais, décider de politiques publiques, faire des choix, dans une démocratie, cela relève non seulement de la responsabilité du personnel politique à l’issue de processus démocratiques (électoraux, votes des assemblées, etc.), mais aussi de débats publics éclairés, et non pas de décisions prises par l’expert administratif seul ou bien dictées par la science.
11Alors c’est vrai aussi que le débat public en France n’est pas forcément très riche sur la protection sociale, notamment parce que rares sont les responsables de partis politiques ou les parlementaires qui ont une expertise véritable en matière de protection sociale, parce qu’il y a finalement assez peu de chercheurs mobilisables, et parce que l’on craint les débats techniques et compliqués (ce que savent faire les experts fonctionnaires : compliquer et techniciser le débat). Et devant la faiblesse des expertises politiques et sociales en France, du côté de Bercy, on prétend toujours savoir ce qu’il faut faire (libéraliser et couper dans les dépenses). Je pense que notre rôle de chercheur doit être d’établir un certain nombre d’éléments de connaissance transmissible qui devraient alimenter un débat public vivant, qui seulement ensuite, pourrait déboucher sur des choix politiques éclairés.
12En France, des choix publics particulièrement importants se font trop souvent en l’absence de tout débat public. Prenons l’exemple, dans le domaine de la santé, du choix de privilégier la prise en charge des maladies graves, des soins lourds – du type cancer par exemple – qui est aujourd’hui indemnisée à 100 % par la Sécurité sociale aux dépens des soins de première intention (parfois appelés le petit risque) qui ne le sont pratiquement plus qu’à 55 % aujourd’hui. Il s’agit de toute évidence d’un choix d’une importance cruciale pour notre système de santé. Or, nous sommes aujourd’hui incapables de dire qui a fait ce choix, quand cette décision a été prise, cela n’a donné lieu à aucun débat public. Or, il s’agit cependant d’un choix dont les conséquences inégalitaires sont très fortes (voir par exemple les travaux de Florence Jusot sur ces questions). Et au-delà même du débat, il est particulièrement grave que des choix aussi fondamentaux n’aient pas donné lieu à un examen approfondi des alternatives, des conséquences attendues des choix alternatifs envisageables. En Suède, la réforme d’une branche majeure de la protection sociale comme la retraite, par exemple, donne lieu à un débat public qui dure dix ans, tandis qu’en Allemagne les réformes d’ampleur de la protection sociale doivent faire l’objet d’un accord des principaux partis politiques.
13RFAS : Du côté de la recherche française sur la protection sociale, est-ce qu’au fil des années vous relevez une montée en capacité, et une disponibilité à fournir une expertise publique de qualité ?
14Ça n’est pas une question simple. On voit bien qu’il y a eu un rattrapage et qu’on a aujourd’hui en France plusieurs centres d’excellence sur la protection sociale, dans pas mal de centres universitaires français (dont Science Po bien sûr !) où des équipes importantes se sont constituées. Cependant, le monde académique reste parfois enfermé dans un jargon qui ne facilite pas la communication. Il reste aussi souvent aux prises avec des querelles de chapelles ou de personnes qui confinent souvent à l’absurde. Le pire reste quand même le faible développement des études comparatives conduites en France, alors mêmes que ces travaux devraient être le fondement de l’expertise alimentée par le monde académique. Je dois dire que cette ouverture internationale était tout le sens de mon travail, d’abord à la MIRE, au cours duquel j’avais organisé quatre rencontres internationales entre les recherches portant sur les principaux modèles sociaux existants et sur la France, ou par exemple produit un glossaire des termes britanniques et français de la protection sociale. Dans les années 1990 et 2000, il y a certes eu des travaux sur l’Allemagne, le Canada ou sur les pays scandinaves, mais je regrette beaucoup que les choses aient été si peu suivies dans l’ensemble. Je pense que, de ce point de vue, le milieu académique français reste d’une certaine façon suffisamment « grand » pour pouvoir vivre en autarcie – avec une vie interne et des revues en nombre important par exemple. Personnellement, je pense que cette autarcie est fortement négative, car, à la suite de Durkheim, je suis persuadé qu’il n’y a pas de science véritable s’il n’y a pas de comparaison et de participation aux débats et travaux académiques internationaux.
15Mais la question de la qualité d’un apport de la recherche au débat public se pose aussi à nous, en tant que chercheurs, qui devons à la fois maîtriser un savoir technique sur les dispositifs sociaux et les tendances économiques et sociodémographiques qui est parfaitement maîtrisé par les fonctionnaires du social, et être capables d’apporter des perspectives nouvelles, issues de nos recherches. J’ai souvent fait le constat, lors de formations, que les fonctionnaires français sont de très bons professionnels et d’excellents connaisseurs, non seulement de la législation, mais aussi de la technique qui organise les différentes branches de la protection sociale. Et, je me suis également rapidement rendu compte que pour pouvoir apporter aux fonctionnaires français quelque chose de plus qui soit tiré du corpus des sciences sociales, alors il faut que nous chercheurs, soyons au moins aussi bons techniciens et aussi bon connaisseurs de la mécanique administrative, financière, etc. de la protection sociale qu’ils le sont eux-mêmes. C’est seulement lorsque l’on réussit à fonder une telle légitimité face à des techniciens experts, qu’on arrive à leur suggérer des pistes de réflexion auxquelles ils n’avaient pas forcément songé jusque-là, réflexions issues de travaux plus théoriques, comparatifs et nés de questions de recherche qui dépassent la seule description des dispositifs ou des populations.
16De mon côté, je pense que si les chercheurs veulent pouvoir peser dans l’expertise publique en France, au moins dans le champ de la protection sociale, il faut qu’ils soient de bons techniciens, d’excellents chercheurs mais qu’ils disposent également d’une forme de reconnaissance médiatique. Je pense que c’est un capital important pour pouvoir peser dans un débat public, face à des fonctionnaires et certains professionnels qui souhaitent monopoliser le savoir. Personnellement, je l’ai constaté à travers mes travaux sur les types de protection sociale ou sur la dualisation du marché du travail et de la protection sociale. Cette thèse de la dualisation de la protection sociale que j’ai proposée dans ma thèse et développée pour les pays d’Europe continentale, a d’abord été fortement rejetée parmi les responsables administratifs de haut niveau de la protection sociale française. Et je n’ai pu l’imposer que par des travaux académiques reconnus par mes pairs, et une certaine présence dans les médias. Je crois que c’est du fait de mes publications académiques et de ma présence dans les médias que j’ai fini par être un peu plus écouté par les « experts » fonctionnaires. Il faut donc moins chercher à les convaincre directement qu’à les convaincre que ce que nous avons à dire est jugé comme important par d’autres qu’eux, qu’ils jugent eux-mêmes importants (milieu médiatique, politique, reconnaissance scientifique par des publications).
17RFAS : Mais est-ce le rôle des chercheurs d’imposer aux politiques les termes du débat, notamment dans le domaine de la protection sociale ?
18La question n’est pas d’imposer les termes du débat, mais d’enrichir le débat public, de diversifier les options et de mettre en lumière les conséquences des choix envisagés. Encore faut-il parvenir à crever la bulle de verre de l’expertise consacrée qui domine et confine les débats sur les politiques sociales.
19Cela peut prendre des chemins détournés qui passent par la coconstruction du débat et de l’expertise en collaboration entre chercheurs, acteurs et certains fonctionnaires du social. Je vais prendre un exemple. Je me suis intéressé dès le milieu des années 2000 à la thématique de l’investissement social, notamment, à travers un ouvrage coécrit avec Gøsta Esping-Andersen, puis un ouvrage collectif en anglais qui a bien marché, et toute une série de séminaires et travaux de recherche. Je suis convaincu que la thématique de l’investissement social permet de penser la montée en qualité de notre économie et une refondation de notre protection sociale, et ainsi de ne pas être enfermé dans un univers centré sur la question des coupes et des économies de bout de chandelle de toutes parts. Le problème est de faire advenir ces thèmes ignorés des élites de la protection sociale dans le débat public.
20Quand j’ai été nommé personnalité qualifiée à la section des affaires sociales et de la santé du Conseil économique, social et environnemental (CESE), j’ai pris l’initiative de lancer une étude sur l’investissement social, dans un milieu et face à des acteurs (partenaires sociaux et associatifs) qui sont souvent plus ouverts que ceux que l’on rencontre dans l’élite administrative. Développer des travaux et réflexions et trouver les bonnes formulations pour la thématique de l’investissement social depuis cette institution ont représenté un moment très riche pour moi, cette fois-ci, au milieu des années 2010. Sur la base des rapports que j’ai coordonnés sur cette thématique, j’ai pu procéder à des auditions à la fois de hauts fonctionnaires du social comme de collègues chercheurs. Cette expérience était intéressante, parce que je me suis rendu compte à quel point aussi bien les organisations de salariés, que d’employeurs, mais aussi de la Sécurité sociale comme la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) ont pu se saisir de cette thématique car elle répondait en bonne part à leurs interrogations. Les auditions ont montré à quel point les hauts fonctionnaires de la protection sociale ont été ceux qui étaient d’abord le moins ouverts à cet agenda (notamment parce qu’il n’avait pas été imaginé par eux !).
21Je me suis ainsi rendu compte autour de cette expérience qu’il pouvait être efficace, pour enrichir le débat public, de travailler avec des acteurs et plateformes d’expertise, disons de portée intermédiaire, pour contourner le bastion que représente la haute fonction publique d’État qui prétend monopoliser le savoir expert sur les questions de politiques sociales. Suite à l’étude du CESE et la multiplication de publications visant à diffuser ces idées, j’ai pu lancer des travaux plus larges qui ont rencontré l’intérêt de certains acteurs étatiques. Nous nous sommes alors engagés dans un programme de travail avec la CNAF, France Stratégie, la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS), mais aussi des acteurs de terrain comme les Apprentis d’Auteuil. La série de conférences que nous avons organisée réunissait, en plus de ces agences et acteurs de terrain, des chercheurs de grande qualité autour des différentes déclinaisons de la thématique de l’investissement social, comme la petite enfance, la conciliation vie familiale et professionnelle, les politiques de la jeunesse, la formation professionnelle, etc. Le succès de ces séminaires et du travail collectif organisés en 2016 pour l’essentiel, tient à la qualité du dialogue entre chercheurs spécialisés et des acteurs institutionnels et de terrain. Nous avons réussi à fabriquer un forum qui a fonctionné, cela à Paris et dans d’autres grandes villes de France. Une des retombées positives de ce travail (qui est disponible en ligne sur le site investissementsocial.org), est que parmi les participants ou dans le public, on avait souvent des professionnels, des responsables associatifs, des travailleurs sociaux ou directeurs de structures, particulièrement motivés par la réflexion.
22En revanche, les débouchés du programme de l’investissement social du côté des politiques ont été faibles. En 2007, Ségolène Royal avait pas mal structuré son programme politique sur cette thématique, mais elle n’a pas été remobilisée sous le mandat de François Hollande, à l’exception de la Secrétaire d’État chargée des personnes handicapées, Ségolène Neuville. Plus tard, on peut dire qu’Emmanuel Macron a compris l’intérêt du terme, dans sa version faible, c’est-à-dire dans ses seules tonalités disons modernistes et économicistes. En fait, il s’agit là des versions les pires de ce concept. On a d’ailleurs vu par la suite comment le Président actuel tente de faire une sorte d’articulation entre ces idées et celles de la théorie du ruissellement selon laquelle l’enrichissement de quelques-uns profitera à tous. Olivier Noblecourt s’est lui aussi saisi de ce concept pour alimenter les réflexions gouvernementales sur la pauvreté. À nouveau, on a ici affaire à une version fortement limitative de l’investissement social consistant à cantonner son usage aux plus pauvres, alors qu’il s’agit d’un paradigme de réforme de l’ensemble de la protection sociale.
23Pour revenir à la question de l’expertise, on pourrait boucler la boucle en disant que, oui, du point de vue de l’État, l’investissement social peut-être étudié par les sociologues et autres politistes s’il reste réservé à des populations qui sont aux marges de la société, alors que la question de la réforme des retraites qui est une affaire de très gros sous, sera confiée aux économistes et aux hauts fonctionnaires. L’image est schématique, mais elle est parlante.
24RFAS : Comment recontextualiser ces trajectoires dans la recomposition plus large de la façon dont l’action publique construit son rapport à l’expertise en France ?
25Là aussi, je pense qu’il faut élargir un peu le regard. J’ai souvent le sentiment que les instituts chargés d’élaborer une expertise du social ne sont pas suffisamment ancrés dans l’espace académique, se sont souvent trop spécialisés et pas sentis tenus par les règles du jeu académique. On voit que les publications se font souvent en circuit fermé dans les propres revues de ces institutions, et que les collègues font souvent l’économie de la confrontation avec la validation scientifique internationale, voire française. De plus, ce sont aussi souvent des lieux où la politisation est forte à gauche et assumée comme telle, et cela joue parfois contre la légitimité des propos tenus, alors que de nombreux économistes néoclassiques sont plus rusés et arrivent souvent à faire croire que leurs résultats de recherche sont neutres axiologiquement (alors qu’il n’est pas bien compliqué de montrer que certains de leurs postulats et hypothèses de travail sont de droite). Max Weber nous invite non pas à oublier nos valeurs, mais à ne pas les laisser biaiser nos recherches et à pratiquer les règles du jeu académique : présentation et confrontation publique des travaux, reproductibilité des résultats et publications évaluées par les pairs. De ce point de vue, je reprendrais volontiers mon argument précédent : je pense que l’excellence académique donne des capitaux qui fondent une légitimité et confortent des positions. Quand je vois à quel point les économistes ont su faire valoir cet argument de leur excellence scientifique auprès des politiques, je regrette beaucoup que les sociologues et les politistes n’aient pas toujours pu reproduire la même stratégie.
26Du coup, pour pouvoir produire une vraie alternative dans l’expertise, il est important que les domaines de la protection sociale – y compris l’éducation, la santé, etc. – deviennent des matières d’apprentissage importantes dans les universités et les grandes écoles des sciences humaines et sociales. Je pense que c’est aussi comme ça que la qualité des productions scientifiques se renforcera sur ces enjeux et que des débouchés pourront s’ouvrir.
27La question du rapport à la haute fonction publique reste complexe. Cette question pose notamment celle de la temporalité. Quand l’administration demande une expertise, elle le fait presque toujours dans un temps très court, mais, le plus souvent, elle ne s’intéresse pas aux travaux académiques, en temps normal. Il n’est qu’à voir la précipition récente à vouloir financer des recherches et obtenir vite des résultats sur les coronavirus, domaines auparavant négligés par les financements publics. On peut même craindre une focalisation thématique détournant d’autres sujets essentiels. Les chercheurs doivent, quant à eux, prendre le temps de faire du travail en profondeur, ce qui nécessité un temps long qui est différent du temps court des politiques et des administrations en quête de réponses immédiates. C’est pour cela que des plateformes d’échanges permanents entre monde académique et action publique ont tout leur sens. Il faut un dialogue sur le long terme entre administration et recherche, avec des rendez-vous réguliers et un travail sur les perspectives et les visions qui se dégagent depuis les apports des sciences sociales. On ne peut d’ailleurs que regretter l’affaiblissement voire la disparition d’un certain nombre de structures d’échanges entre recherche et action publique comme le Conseil national d’étude des systèmes scolaires (CNESCO). En revanche, on peut saluer le caractère innovant de l’Agence nationale des solidarités actives (ANSA) qui sait à la fois produire des revues de littérature scientifique intéressantes et trouver une audience réelle (plus auprès des professionnels que des élites administratives ou des politiques). On voit notamment dans les travaux de cette agence des résultats de recherche scientifique présentés de façon accessible et claire. C’est là aussi une compétence que la recherche en sciences sociales doit savoir maîtriser pour mieux valoriser ses résultats et participer au débat public. Si on ne sait pas faire ça, alors on laisse la place à des cabinets de conseil, qui ne font pas de la bonne recherche, mais qui en revanche savent communiquer et « placer » leurs propos. Je crois qu’il est essentiel de distinguer dans les travaux académiques les moments consacrés à la recherche et aux publications pour les pairs, le monde universitaire et les étudiants, et les moments de diffusion, oraux et écrits, qui requièrent d’autres formats et vocabulaires, mais sont essentiels pour enrichir et nourrir le débat public par des expertises venues d’autres mondes que de celui de l’élite administrative.