Les restructurations des cliniques privées : radioscopie d'un secteur en mutation
Pages 55 à 78
Citer cet article
- CLAVERANNE, Jean-Pierre,
- PASCAL, Christophe
- et PIOVESAN, David,
- Claveranne, Jean-Pierre.,
- et al.
- Claveranne, J.-P.,
- Pascal, C.
- et Piovesan, D.
https://doi.org/10.3917/rfas.033.0055
Citer cet article
- Claveranne, J.-P.,
- Pascal, C.
- et Piovesan, D.
- Claveranne, Jean-Pierre.,
- et al.
- CLAVERANNE, Jean-Pierre,
- PASCAL, Christophe
- et PIOVESAN, David,
https://doi.org/10.3917/rfas.033.0055
Notes
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[*]
Jean-Pierre Claveranne professeur des universités, directeur de l’IFROSS, Graphos université Jean-Moulin Lyon III.
Christophe Pascal, maître de conférences Graphos – IFROSS-université Jean-Moulin Lyon III.
David Piovesan Ater, Graphos – IFROSS-université Jean-Moulin Lyon III. -
[1]
Les auteurs remercient le comité de rédaction et de lecture de la revue pour ses remarques stimulantes et enrichissantes.
-
[2]
Données SAE 1999, Interrogation Graphos.
-
[3]
Pour plus de précisions, se reporter au volume annexe du rapport final du programme de recherche de la Mire septembre 2002 – disponible sur simple demande auprès de la MiRe (tél : 01 40 56 82 34).
-
[4]
Là encore, l’expression » largement bénéficiaire « doit être appréciée avec précaution et uniquement de façon relative par rapport aux autres cliniques.
-
[5]
Sources : site internet de la GDS (http://.www.generale-de-sante.fr), communiqués de presse GDS, Document de référence 2001, GDS, 80 p.
-
[6]
Capio a réalisé au cours de l’année 2001 environ 600 millions d’euros de chiffre d’affaires dont 472 millions à partir de ses activités « santé », et un profit général d’environ 60 millions d’euros. Il vient de racheter vingt et un hôpitaux en Angleterre, signe de sa politique offensive d’acquisitions. Capio est possédé par une quinzaine d’actionnaires, dont Sixth Fund Boards et Merril Lynch Funds (environ 10 % chacun).
-
[7]
Schumpeter J., Théorie de l’évolution économique. Recherches sur le profit, le crédit, l’intérêt et le cycle de la conjoncture, Paris, Dalloz, 1989 (trad. 2nd édition de 1935), 368 p.
Introduction [1]
1Lorsque l’on parle de l’hospitalisation, on parle essentiellement de l’hospitalo-centrisme et de l’hôpital public. La clinique privée est un objet de recherche peu et mal connu par les sciences de gestion. Si depuis trente années, le champ de la santé a été investi principalement par la sociologie et l’économie, il n’en reste pas moins que :
- les travaux de ces disciplines (économie, sociologie, et plus récemment gestion) se sont concentrés très majoritairement sur l’hôpital public (Tscheulin et alii, 2000) et que ce monopole entache ainsi toute analyse générale du système hospitalier d’un biais fondamental du fait de l’occultation d’un acteur pourtant essentiel aux caractéristiques singulières : les cliniques privées. Les établissements de santé privés à but lucratif réalisent 35 % des entrées de médecine, 49 % des entrées de chirurgie et 38 % des entrées d’obstétrique [2]. Certaines activités sont réalisées presque en exclusivité dans les cliniques privées : par exemple, les opérations chirurgicales sur la cataracte sont réalisées à hauteur de 76 % par les cliniques ;
- les travaux qui ont abordé l’économie et la sociologie du praticien libéral ont toujours considéré les activités de cabinet sans pour autant reconstituer les logiques d’action des professionnels de santé à l’intérieur de la clinique et sans adopter le point de vue organisationnel. De nombreux travaux de sociologie et d’économie ont porté sur le praticien libéral, ses revenus et les stratégies d’optimisation qu’il peut développer, sur les modes de coopération avec les autres acteurs libéraux du système mais ces disciplines n’ont que peu travaillé sur la perspective organisationnelle et n’ont pas cherché à réintroduire le praticien dans la clinique.
- faire le point sur la situation économique et financière des cliniques privées ;
- montrer l’évolution des montages organisationnels de ces établissements ;
- analyser les dynamiques actuelles de restructuration du secteur hospitalier privé.
Encadré 1 : Méthodologie générale de l’étude
- une revue de la littérature sur le sujet ;
- une étude financière exhaustive sur les cliniques privées réalisant des activités de médecine, chirurgie et obstétrique sur la période 1993-2000, détaillée dans l’encadré 2.
- des accompagnements longitudinaux de cliniques privées depuis une dizaine d’années dans leur(s) projet(s) d’établissement et/ou leur(s) restructuration(s), complétés par des entretiens semi-directifs ciblés avec les porteurs de ces opérations, les équipes de certaines ARH et des représentants, nationaux et régionaux, actuels et passés, des syndicats hospitaliers privés (FEHAP, UHP, FIEHP et FHP). Ces accompagnements ont chaque fois donné lieu à une monographie de restructuration (Einsenhardt, 1989 et Yin, 1994) ;
- des travaux d’expertise menés depuis le début des années quatre-vingt-dix pour le compte des DDASS, des ARH, des tribunaux de commerce, etc. Ces travaux ont permis, d’une part, de pénétrer et d’interroger un secteur mal connu et, d’autre part, de disséquer et analyser des restructurations de cliniques afin de construire, après anonymisation, des études de cas.
Les symptômes des restructurations des cliniques : regard sur huit années d’analyse financière
2L’étude du Graphos réalisée sur les documents financiers de synthèse de l’ensemble des cliniques privées de France (Claveranne et alii, 2002) montre que la période 1995-96 correspond à une zone de rupture : tous les indicateurs chutent dans les années qui suivent, qu’il s’agisse des indicateurs de taux de marge, d’autofinancement, ou encore de liquidité.
• Les analyses réalisées
Cet article présente une synthèse des principaux résultats de l’étude financière. Celle-ci se fonde sur une description statistique de la santé financière des cliniques au niveau national et par région. Pour analyser les ratios financiers, ont été conduites des régressions linéaires et multiples sur la rentabilité, le chiffre d’affaires et le résultat d’exploitation à partir de plusieurs variables : les indicateurs financiers eux-mêmes, le nombre de lits total des cliniques, le nombre de lits par segment d’activité, le positionnement en terme d’activité et enfin le nombre d’interventions classées selon leur lourdeur opératoire. Des typologies ont été réalisées pour décrire des groupes de cliniques (chiffre d’affaires/nombre de lits total et par créneaux d’activités) et des groupes de régions.
• Les indicateurs financiers [3]
Treize indicateurs financiers ont été utilisés pour réaliser cette étude. Ces indicateurs sont tirés de la batterie d’indicateurs standards utilisés par la Banque de France (Méthode d’analyse financière de la Centrale des bilans, 2000). L’analyse du compte de résultat repose sur le chiffre d’affaires (CA), la valeur ajoutée (VA) et le résultat d’exploitation (Ben). L’analyse de la rentabilité est effectuée à partir de la rentabilité nette (Renta) qui est en fait un taux de marge (Résultat/CA), le rendement des ressources durables nettes et le rendement des capitaux propres nets. La capacité de financement (CAPA) et le fonds de roulement net global (Fonds) permettent d’avoir une vue synthétique de la gestion des établissements. Enfin, l’analyse est complétée par des ratios de liquidité : liquidité générale (Liqui) et endettement (End).
• Précautions méthodologiques
L’étude n’a pas été réalisée à champ constant compte tenu des importantes variations dans le remplissage des données sur la période. Ces changements peuvent provenir de la disparition de certaines entités, de la création de nouvelles cliniques ; ils peuvent même affecter la personnalité juridique des entreprises par le changement de raison sociale, l’arrêt d’une société d’exploitation une année et sa reprise l’année suivante, le déport de certaines activités sur d’autres sociétés attenantes ou tout simplement le non-renseignement de certains items qui rendent difficile le suivi des établissements.
3Le bénéfice médian des cliniques décroît alors même qu’il est, par nature, faible si on le compare avec le bénéfice médian des autres secteurs de l’économie. Le bénéfice croît jusqu’en 1995 et diminue ensuite régulièrement pour se stabiliser en 1999 à 0,257 million de francs (soit une diminution de 42,51 % depuis 1993 % et de 52 % depuis 1995). Le nombre de cliniques en déficit d’exploitation passe de 25 % en 1993 à 37 % en 2000, avec une accélération de ce processus autour de 1996-1997 : il y a ainsi 254 cliniques en déficit d’exploitation en 2000 contre 175 en 1993. La proportion de cliniques ayant un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions de francs passe de 4 % en 1993 à 12 % en 2000. Ce groupe représentait 17 % du chiffre d’affaires total du secteur en 1993 et 35 % du chiffre d’affaires total du secteur en 2000. Cette évolution témoigne d’une concentration accrue du secteur et de l’intensité des restructurations réalisées.
Le ratio de taux de marge (résultat/chiffre d’affaires) ainsi que le rendement des ressources durables et le rendement des capitaux propres sont en chute depuis 1995 avec une accélération de la diminution en 1996-1997 (cf. figure 1) :
- le taux de marge médian passe de 1,75 % en 1993 à 0,79 % en 1999 ;
- le rendement des ressources durables diminue de 12,57 % en 1993 à 6,41 % en 1999 ;
- le rendement des capitaux propres passe de 11,31 % en 1993 à 4,52 % en 1999.
Évolution de la médiane du taux de marge (1993-1999)
Évolution de la médiane du taux de marge (1993-1999)
4Mais l’étude financière laisse présager de sérieuses difficultés pour grand nombre d’établissements privés. En effet, une analyse de la diversité des cliniques met en lumière cinq profils types pour l’année 1999 (cf. tableau 1).
Segmentation des cliniques en fonction des ratios financiers en 1999
Segmentation des cliniques en fonction des ratios financiers en 1999
5Quel que soit le ratio retenu, l’analyse financière tirée des comptes de synthèse met en évidence les mauvais résultats quels que soient la région, le niveau de chiffre d’affaires ou la taille de l’établissement. Malgré tout, à l’intérieur de l’ensemble des cliniques, il est possible de distinguer « celles qui vont mal » de « celles qui vont très mal ».
6La classification hiérarchique ascendante, conduite à partir des variables sélectionnées, permet de dégager cinq groupes significatifs de cliniques dans le paysage français.
7• Le groupe A rassemble les cliniques au bord de la dégradation économique voire de la faillite (22 cliniques soit 4 % de l’échantillon). Leur chiffre d’affaires n’est pas très élevé (25 millions de francs) et leur nombre de lits non plus (60-70 lits environ). On observe dans ce groupe des cliniques provenant d’un peu toutes les régions ; il ne semble donc pas que le fait d’appartenir à une région en particulier soit responsable de l’appartenance à ce groupe. Ce point est confirmé par les analyses de variance réalisées dans l’étude. Les activités réalisées n’ont pas d’influence sur l’appartenance à ce groupe.
8• Le groupe B est composé des cliniques de taille moyenne (autour de 100 lits) avec des taux de marge relativement plus forts comparé aux autres groupes (rentabilité nette de 2,6 %), des bénéfices importants (1,6 million de francs) et un chiffre d’affaires important sans être très élevé (139 cliniques composent ce groupe soit 26 % de l’échantillon). Le fort pourcentage de cliniques du Centre, du Nord-Pas-de-Calais, de l’Aquitaine et des Pays de la Loire est intéressant : les classifications statistiques réalisées montrent, en effet, que ces régions ont des caractéristiques financières plus favorables que les autres régions. Dans ce groupe, 30 % de cliniques réalisent des activités de chirurgie-médecine, 25 % de la chirurgie seule et 25 % sont trigénéralistes c’est-à-dire positionnées sur l’ensemble des créneaux médecine-chirurgie-obstétrique (MCO).
9• Le groupe C rassemble 296 cliniques (57 % de l’échantillon) ayant un taux de marge faible mais positif (0,9 %). Ce groupe réunit la grande majorité des cliniques et est toutefois très hétérogène. De façon générale, ces établissements sont plutôt de petites cliniques (autour de 60 lits). Les principales régions représentées (Ile-de-France, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Aquitaine, Rhône-Alpes) n’ont pas des caractéristiques très favorables comparées aux autres régions. Contrairement au groupe B où l’activité chirurgie-médecine prédominait, au sein de ce groupe, c’est l’activité de chirurgie seule qui apparaît le plus souvent (35 %). Ce groupe rassemble aussi des cliniques chirurgie-obstétrique (20 %). Or les typologies réalisées montrent que le positionnement sur cette double activité correspond à des ratios financiers peu favorables. La forte proportion de cliniques de cette catégorie explique peut-être le caractère globalement défavorable du groupe C.
10• Le groupe D est composé des cliniques (102 établissements soit 20 % de l’échantillon) qui ont de grandes difficultés financières malgré un chiffre d’affaires assez important (57 millions de francs) contrairement aux cliniques du groupe A (25 millions de francs). En terme de répartition régionale, il n’y a pas de caractéristiques prépondérantes. Il y a 35 % de cliniques chirurgie-médecine et 30 % de cliniques chirurgie-médecine-obstétrique. Les proportions sont à peu près semblables (même taille, même positionnement sur les créneaux d’activité) à celles du groupe B, mais le groupe D rassemble, lui, des cliniques aux caractéristiques plus défavorables.
11• Le groupe E regroupe les cliniques de grande taille (environ 200 lits). Ces grands établissements ont une situation économique tout à fait correcte mais moins que celle des cliniques moyennes du groupe B (42 cliniques composent ce groupe soit 8 % de l’échantillon). Leur chiffre d’affaires est très élevé (139 millions de francs) et leur résultat est « largement bénéficiaire [4] ». Il n’y a pas de profil type en fonction de la localisation régionale. Ce groupe se compose de 50 % de cliniques trigénéralistes et de 40 % de cliniques chirurgie-médecine. Les deux groupes B et E ont des santés financières plus favorables que les autres mais, ce qui les différencie plus précisément, c’est que les cliniques du groupe E sont des établissements plus importants et ce du point de vue : des activités (50 % de cliniques réalisant les trois activités MCO), de leurs chiffres d’affaires (139 contre 63 millions de francs), de leurs capitaux propres (30 contre 17 millions de francs) et enfin de leur taille (193 lits contre 104).
Ces constats sur la fragilité du secteur sont confirmés par l’analyse de l’évolution de la disparité financière des cliniques privées depuis 1993 (cf. tableau 2). La classification hiérarchique ascendante réalisée sur le taux de marge (résultat/chiffre d’affaires) pour la période 1993-2000 montre l’évolution du nombre de groupes de cliniques et permet d’apprécier plus finement l’évolution de la disparité du secteur.
Groupes de cliniques en fonction du taux de marge médian – évolution 1993-2000
Groupes de cliniques en fonction du taux de marge médian – évolution 1993-2000
12Il ressort de cette analyse :
- un déport massif des cliniques des catégories avec taux de marge positif vers les catégories avec taux de marge négatif, ce qui témoigne d’une dégradation financière globale du secteur (29 cliniques en 1993, 170 en 1996 et 266 en 2000) ;
- que le groupe le plus nombreux (543 en 1993, 359 en 1996 et 237 en 2000) se déporte lui aussi des catégories avec taux de marge positif vers les catégories avec taux de marge négatif, et tout particulièrement à partir de 1998 ;
- que le nombre de cliniques du groupe le plus nombreux est en nette diminution et, en parallèle, d’autre groupes sont apparus, signe de l’augmentation de l’hétérogénéité des cliniques ;
- que le nombre de cliniques classées dans des groupes ayant des taux de marge les moins favorables (du groupe – au groupe – – – –) est en augmentation comme le montre la colonne de droite du tableau (29 en 1993, 93 en 1995, 154 en 1997, 266 en 2000).
Si des études ont pu montrer la dégradation financière du secteur hospitalier privé (Beudaert, 2000 et 2002 ; Claveranne et alii, 2002), il reste toutefois des dimensions inexplorées pour expliquer celle-ci. Le terme de clinique privée est en réalité une « simplification de langage ». Derrière ce terme générique, peuvent se cacher en fait des montages juridiques complexes, fruits de l’assemblage de différents acteurs et sociétés gravitant autour du pivot de l’établissement : la société d’exploitation. Ces montages, variés et évolutifs, se construisent selon des logiques particulières, locales, le plus souvent pour des raisons financières et/ou fiscales par exemple de répartition optimale du bénéfice au vue de la législation. Cette construction en lego ne permet pas pour l’instant d’appréhender le chiffre d’affaires total produit par la clinique et les acteurs en relation avec elle. De même, la seule connaissance des données financières de synthèse de la société d’exploitation (produites par le bilan, le compte de résultat et l’annexe) occulte les différents flux financiers interstructures (loyer, redevance, contrats divers). Afin de mieux comprendre les montages juridiques et organisationnels qui « font » une clinique, nous proposons d’en reconstituer la genèse à travers plusieurs idéaux types.
La genèse des idéaux types
13De ce maelström, se dégagent trois configurations types de cliniques : la clinique artisanale, la clinique lego et la clinique de groupe. Chacune de ces configurations, qui doit s’entendre comme un idéal type au sens de Weber, représente une étape clé dans le développement de l’objet « clinique ». Cette perspective chronologique ne doit cependant pas laisser accroire l’idée qu’il existe un scénario unique d’évolution des cliniques et que la configuration « clinique de groupe » constitue aujourd’hui la configuration dominante. Bien au contraire, le paysage des cliniques françaises se caractérise par sa diversité et par la cohabitation des différentes configurations plus ou moins « pures », voire d’hybrides inédits liés à un contexte local spécifique, dont seule l’histoire pourra dire s’ils sont appelés à se généraliser.
14Il est cependant difficile de quantifier ces idéaux types. La part de marché détenue par les groupes privés, d’envergure locale ou nationale, est en fait assez réduite (entre 10 et 15 %). L’atomicité du reste du secteur est marquée par une grande hétérogénéité comme le montrent les analyses financières précédentes. Les formes organisationnelles, stables et leurs modèles dégradés, coexistent sans que l’on puisse vraiment dater les phases du cycle de vie des cliniques. Il n’existe pas non plus de relation évidente entre la typologie réalisée ci-dessus et basée sur des ratios financiers et les idéaux types proposés qui sont eux fondés sur leur mode d’organisation.
La clinique artisanale ou « l’association amicale »
15La première forme d’activité pour le médecin est l’exercice individuel. Mais très vite, le médecin perçoit la nécessité d’adjoindre à son cabinet un plateau technique qui constitue dès lors le prolongement de l’activité de consultation. Ce minicentre permet au praticien de réaliser des opérations plus lourdes et d’hospitaliser des patients pendant quelques jours. Le plus souvent créé par un chirurgien dans l’immédiat après-guerre, ce centre fonctionne sur le modèle de la clinique villa. Ces premiers centres sont le plus souvent des petits établissements privés (20-30 lits), fondés par un chirurgien – fondateur charismatique – et spécialisés sur un segment donné d’activité (l’orthopédie, le digestif, la chirurgie générale) ou sur une activité obstétricale dans le cas d’une maternité.
16Le modèle de la clinique villa est en réalité une étape instable dans le cycle de vie des cliniques dans le sens où il évolue très rapidement vers le premier modèle stable de clinique : celui de la clinique artisanale. Le passage de la clinique villa vers la clinique artisanale est variable. Il peut notamment prendre la forme d’un autre dispositif organisationnel, lui-même instable et provisoire : la clinique familiale. L’établissement est repris par les membres de la famille du fondateur (héritiers, épouse, cousins) pour organiser le fonctionnement. Ce schéma décrit par la théorie des organisations (Ouchi, 1982 ; Pichaut et Nizet, 2000) se retrouve notamment dans les régions du sud de la France mais il est aujourd’hui en voie de disparition.
17L’avènement de plateaux techniques de plus en plus sophistiqués et coûteux conjugué au renforcement de la spécialisation médicale a profondément modifié l’architecture générale des premiers centres. Une première vague de restructuration s’opère ainsi caractérisée par le passage de l’artisanat individuel, fondement du modèle précédent, à l’artisanat collectif.
18Compte tenu du coût croissant des investissements technologiques, d’une part, et de l’émiettement des savoirs et compétences lié à l’hyperspécialisation médicale, d’autre part, le médecin artisan ne peut plus exercer seul sur un petit plateau technique : il doit se regrouper et construire un support organisationnel adapté à son activité ; c’est la clinique artisanale. La contrainte technologique conduit à une innovation organisationnelle : c’est la nécessité d’agrandir le plateau technique et de le moderniser qui amène les médecins artisans à se regrouper par spécialité pour augmenter leur capacité d’investissement face à un équipement technologique dont le coût s’est renchéri. Cette restructuration mêle à la fois innovation technologique et innovation organisationnelle sans qu’il soit possible de discerner qui de l’un a déterminé l’autre ; les deux étant concomitants.
Encadré 3 : Le cas de la clinique A, de la clinique artisanale à la clinique de groupe
- des conflits de pouvoir entre des porteurs de projets concurrents ;
- une clinique qui ressemble de plus en plus à un « parlementarisme médical », sans réelle majorité décisionnelle malgré la géographie resserrée du capital ;
- un apport financier potentiel limité de la part des médecins ce qui empêche la clinique de rester dans une configuration d’actionnariat médical et d’envisager de se développer ;
- des contrats de médecins d’exclusivité et des conflits générationnels entre médecins qui bloquent le développement de la clinique.
19La clinique artisanale regroupe des médecins de même spécialité. Elle correspond en réalité à une extension du cabinet de groupe par l’adjonction d’un plateau technique nettement plus sophistiqué et, bien sûr, d’une hôtellerie pour accueillir les patients. Le montage juridique de la clinique se complexifie avec la constitution de deux types de sociétés : la société d’exploitation (le plus souvent SA ou SARL) qui se consacre à la gestion du fonds de commerce et la société civile immobilière (SCI) qui gère les bâtiments correspondant à l’activité réalisée. Le capital de l’exploitation et de l’immobilier appartient aux chirurgiens et médecins de l’établissement.
20Le modèle de la clinique artisanale constitue un modèle particulier de la PME. Comme pour la PME (Claveranne et Pascal, 1997), la fondation de la clinique par le dirigeant a des effets important sur l’identité sociale de l’entreprise. L’emploi excessif du possessif (« mon entreprise », « mes salariés », « mes machines », « mes résultats ») traduit le caractère quasi fusionnel de la relation à l’œuvre entre le propriétaire et l’entreprise possédée, si ce n’est créée ; d’où la prégnance d’une « rationalité affective » ne s’inscrivant que partiellement dans les modèles explicatifs du comportement des firmes, communément admis, dont la quasi-totalité décrivent, dans les faits, le fonctionnement de grandes organisations à « rationalité procédurale ». La PME décrite est le plus souvent une entreprise de monoactivité, toujours en prise avec son modèle originel. Un homme, une technologie, un marché, tel est souvent le triptyque tant fondateur qu’en vigueur au sein de ces entreprises. En conséquence de quoi, le dirigeant bénéficie d’une quadruple légitimité. Légitimité de l’entrepreneur (il est celui ayant créé l’entreprise et fournissant l’emploi), légitimité technique (il est celui qui sait et à qui on a recours), légitimité organisationnelle (il est à la pointe supérieure de l’organigramme), légitimité culturelle (il exerce une profession « noble »). Dans ces conditions, il y a très peu de place pour d’autres fortes personnalités, d’où, d’ailleurs, au fil des ans, un appauvrissement du potentiel de développement de l’entreprise. La PME de notre modèle se caractérise par l’absence de technostructure (Chandler, 1999 et Galbraith, 1989). Il n’y a pas de cadres dirigeants distincts des propriétaires. Cet état de fait n’est que rarement la conséquence des contraintes de l’environnement et de la faiblesse des ressources humaines de l’entreprise. Tout au contraire, il procède d’une volonté délibérée. Cette structure se rapproche de la « structure simple » avec des lignes hiérarchiques courtes selon la configuration décrite par Minztberg et Glouberman (Mintzberg et Glouberman, 1998). Les organes de gestion et de contrôle de la PME de notre modèle se caractérisent par un degré extrêmement variable de fonctionnement. Dans certaines organisations au capital très fermé, la réunion de l’assemblée générale ordinaire annuelle ou du conseil d’administration se résume à un pur exercice formel dénué de tout contenu, les décisions essentielles ayant déjà été prises à d’autres moments, entre membres de la famille ou lors de la commission médicale de l’établissement.
La clinique lego ou le réseau avant les réseaux
21La seconde grande restructuration organisationnelle, faisant suite à la première caractérisée par le passage de l’exercice individuel à la clinique artisanale, c’est le passage de la clinique artisanale vers la clinique lego. Celle-ci se caractérise par une diversification de l’activité et un élargissement de la gamme des spécialités offertes dans l’établissement. Cette stratégie passe le plus souvent par :
- le recrutement de nouveaux jeunes chirurgiens d’autres spécialités ;
- des travaux immobiliers importants : soit une extension architecturale pour abriter les nouvelles activités avec à terme la construction d’un nouvel établissement, soit la réfection des blocs opératoires ;
- une complexification de la gestion de l’établissement souvent résolue par la venue d’un directeur spécialisé.
22Le montage juridique et financier de la clinique lego se caractérise comme suivant :
- viennent progressivement se rajouter, selon les montages, des sociétés d’exploitation des plateaux techniques, des sociétés civiles professionnelles, des sociétés de fait ou encore des sociétés d’exercice libéral ; chaque montage pouvant se complexifier quasiment à l’infini puisque, par exemple, chaque extension architecturale peut donner lieu à création d’une société d’exploitation et d’une société civile immobilière en sus des sociétés déjà existantes pour le bâtiment déjà existant ;
- la possession du capital de la SCI peut continuer à appartenir aux anciens propriétaires, congrégations ou chirurgien fondateur, ce qui constitue dès lors une entrave forte à la restructuration et au développement de la clinique.
La complexité organisationnelle de la clinique lego
La complexité organisationnelle de la clinique lego
Encadré 4 : Le cas de la clinique B, de la congrégation à la clinique mutualiste
23Derrière le terme générique « clinique », peuvent se cacher des montages juridiques et financiers plus ou moins complexes et plus ou moins opaques en fonction de l’histoire de la clinique, des relations des différents acteurs entre eux et de la capacité de leurs conseils d’administration à traduire leurs désirs parfois contradictoires et inconciliables en structures juridiques.
24Si la clinique artisanale nous faisait penser à un modèle particulier de PME, la clinique lego, quant à elle, constitue, par construction, un réseau informel de praticiens libéraux. En effet, si l’on parle de la clinique comme d’un « guichet unique », il n’en reste pas moins que la clinique n’est que le regroupement de praticiens libéraux qui peuvent naviguer d’un établissement à un autre, ce qui conduit à rendre poreuses les frontières organisationnelles de la clinique. En réalité, cette caractéristique fondamentale pour la clinique privée contribue à faire de celle-ci un réseau par nature (Claveranne et Pascal, 2001). Les praticiens libéraux, souvent formés au sein du même CHU, continuent à entretenir des relations professionnelles (adressage de patients notamment) intuitu personnae en marge, voire en dehors, des relations institutionnelles établies. Tel patient pourra même aller consulter tel docteur à son cabinet situé au sein d’une clinique sans pour autant avoir de relation juridique avec la clinique. Le fonctionnement de la clinique est ainsi fondé ontologiquement sur un mode réseau. Le caractère informel et surtout intuitu personnae de ces relations implique, en corollaire, une difficulté à gérer la clinique comme une entité homogène sur un mode taylorien. On soulignera, à cet effet, la difficulté pour le directeur, souvent non-médecin, d’élaborer, de gérer et de maintenir des stratégies relationnelles avec d’autres établissements, partenaires ou institutions.
25
Si le fonctionnement en mode réseau conduit la clinique à de fréquentes adaptations tactiques, notamment en terme de nombre de praticiens, de nombre d’activités exercées et de la part de l’outil de production qui leur est réservée (blocs opératoires), pour faire face aux évolutions et contraintes de l’environnement, d’autres éléments plus structurels peuvent également amener la clinique lego à se reconfigurer de manière plus radicale :
- la complexification des montages juridiques conduit souvent les actionnaires à s’opposer compte tenu de logiques d’optimisation divergentes, par exemple, entre les détenteurs de l’immobilier (société civile immobilière) et les détenteurs de l’exploitation (société anonyme) ;
- en outre, des conflits générationnels importants peuvent naître entre les propriétaires de la clinique qui, devant la nécessité de développer leur activité, doivent recruter de nouveaux jeunes chirurgiens. Ce passage de témoin n’est pas si facile à appréhender pour les propriétaires d’un outil de travail dans lequel ils ont investi tant financièrement qu’affectivement.
La clinique de groupe
27Les groupes (cf. tableau 3) qui représentent aujourd’hui entre 10 et 15 % du marché hospitalier privé, sont organisés le plus généralement selon le modèle de la société holding qui contrôle les différentes sociétés d’exploitation des cliniques. Ce qui peut différer, c’est la présence ou non de sociétés périphériques dédiées à la gestion de certains services ou d’autres secteurs (notamment le médico-social, les maisons de retraite, les services de soins de suite et réadaptation) et surtout la possession ou non de l’immobilier via des sociétés civiles immobilières. Il faut bien comprendre qu’en fonction de l’histoire de la clinique et de sa complexité organisationnelle, les groupes reprennent tout ou partie des établissements et effectuent après le rachat des opérations juridico-financières destinées le plus souvent à mettre en cohérence, et dans la mesure du possible simplifier, les organisations.
Les principaux groupes hospitaliers privés en France en 2003
Les principaux groupes hospitaliers privés en France en 2003
28Les restructurations menées par les grands groupes hospitaliers constituent selon nous un « saut paradigmatique » car le rachat implique des changements stratégiques et organisationnels fondamentaux pour les cliniques :
- standardisation de certaines fonctions au niveau national, en particulier des prestations annexes aux soins, mais aussi de certains processus clés : la qualité, l’accréditation, l’hygiène, la maintenance et la lingerie. Par exemple, le groupe Clinivest-Capio avait développé une stratégie de globalisation des achats des cliniques (médicaments, produits jetables, blanchisserie) appelée « Pro$ac » (Programme de réduction et d’optimisation systématique des achats et consommations). Générale de Santé a mis en place, plus récemment, une centrale d’achats pour la pharmacie, le biomédical et les services généraux (hygiène, maintenance et entretien, frais généraux, etc.) ;
- mise en cohérence des plans stratégiques sur des bassins territoriaux avec développement de coopérations et de complémentarités interétablissements et surtout tentative d’élaboration d’une stratégie de maîtrise des ressources à forte valeur ajoutée, et notamment des ressources médicales compte tenu de la démographie de certaines disciplines médicales. La recherche de synergies interétablissements sur un pôle local est un objectif majeur des opérations de rachat de cliniques. De même, ces reprises et l’augmentation du nombre de cliniques appartenant à un groupe sur un bassin qu’elles entraînent, sont parfois de nature à renforcer la capacité de négociation avec les équipes des ARH et donc à instaurer un rapport plus favorable dans les attributions d’enveloppes ou les discussions de revalorisation des tarifs des prestations des cliniques ;
- développement de la fonction management, en particulier du contrôle de gestion et du pilotage des activités des établissements ;
- tentative de mise sous contrôle de l’activité des chirurgiens avec parfois un alignement sur le secteur 1 pour tous les praticiens et/ou un plafonnement de leurs dépassements d’honoraires (limitation de 0 à 1 000 % selon les enjeux locaux et les pratiques instituées par les praticiens jusque-là).
29Générale de Santé se focalise délibérément sur une politique d’acquisitions. À ce sujet, il faut souligner que le groupe a décidé de se recentrer sur le cœur du métier dans ce secteur : le soin. Générale de Santé s’est lancé dans un schéma de désengagement de l’immobilier des cliniques. Le projet de création [5] de l’hôpital privé Jean-Mermoz à Lyon est emblématique de cette stratégie puisque l’immobilier a été cédé en l’état de futur achèvement pour un montant de 48 millions d’euros à la Mutavie, filiale de la Macif (2001). Cette opération d’externalisation s’inscrit dans la démarche conduite par Générale de Santé pour concentrer ses moyens financiers et préserver ses ressources pour soutenir sa politique de croissance externe.
30La politique ambitieuse de croissance externe menée par la plupart de ces groupes, ne doit cependant pas occulter les incertitudes qui pèsent sur le devenir de certains de ces groupes privés.
31Tout d’abord, derrière les croissances de chiffres d’affaires affichées se cachent bien souvent des rentabilités faibles, bien inférieures aux rentabilités moyennes d’autres secteurs économiques, et qui stagnent voire régressent depuis plusieurs années (cf. la partie consacrée à l’analyse financière ci-dessus). Le contexte économique ne laissant pas présager d’amélioration rapide de la profitabilité du secteur des cliniques en France, il convient de s’interroger sur la pérennité des investissements des actionnaires, notamment étrangers (Capio, UHS, Hurrle, Arvita). L’interrogation est d’autant plus forte que bon nombre des décisions d’investissements s’appuyaient sur des analyses financières superficielles préconisant d’investir au seul prétexte que le marché de la santé représentait une part considérable du chiffre d’affaires et que la clientèle était solvable grâce à la Sécurité sociale, faisant totalement fi des spécificités françaises, et notamment du poids des contraintes réglementaires et de la planification, même imparfaite. La bulle spéculative qui s’était ainsi créée autour du secteur des cliniques françaises devient aujourd’hui de plus en plus fragile face aux difficultés rencontrées par les investisseurs. Il est d’ailleurs intéressant de noter que certains analystes deviennent beaucoup plus réservés quant à l’opportunité d’investir dans le secteur de la santé.
32La situation de Clininvest a conduit à un retrait de son actionnaire majoritaire, Suez. Déjà en difficulté depuis quelques années, Suez cherchait, sans s’en cacher, à restructurer son capital soit en l’ouvrant pour partie aux praticiens exerçant dans des cliniques du groupe, soit en vendant tout ou partie du patrimoine à un autre groupe pour se désengager entièrement du secteur. Les dernières données disponibles de 1999 laissaient entrevoir une situation financière en difficulté avec un résultat net consolidé de -6 millions d’euros et une rentabilité nette de -4 %. Au cours de l’été 2002, Clininvest a été racheté par le plus grand groupe suédois de l’hospitalisation privée : Capio [6].
La deuxième incertitude concerne la solidité financière des groupes engagés dans des politiques de croissance externe intensive. Les rachats successifs et rapprochés d’établissements en situation financière souvent difficile, s’ils permettent un accroissement du chiffre d’affaires consolidé, fragilisent cependant la santé financière de ces groupes, et on ne peut exclure l’hypothèse que le dépôt de bilan d’une clinique n’entraîne, par un effet de dominos, la chute de l’ensemble du groupe. Par exemple, la situation de Arvita ou Hurrle témoignent de difficultés financières importantes (cf. encadré 5).
Encadré 5 : La fragilité financière des groupes d’envergure locale
La famille Hurrle – actionnaire familial allemand – s’est désengagée partiellement en février 2003 de la place lyonnaise pour devenir actionnaire minoritaire du groupe. Une politique d’acquisitions en cascade n’a pas pu régler d’importants problèmes de trésorerie auxquels le groupe se trouvait confronté. Des remaniements hiérarchiques avaient été effectués en fin d’année 2002 notamment dans les structures de coopération ad hoc créées pour mettre en synergie la gestion des blocs opératoires des cliniques du groupe. Mais une situation financière exsangue a conduit les actionnaires Hurrle à vouloir céder une partie du groupe. Les laboratoires lyonnais Mérieux, associés à d’autres laboratoires, se sont portés acquéreurs de la majorité du capital de la société holding du groupe Hurrle.
33Le cas du groupe Hurrle témoigne, à notre sens, de la difficulté pour les petits groupes locaux de se maintenir dans un environnement concurrentiel de plus en plus consommateur de ressources financières. Si des synergies de groupes et des économies d’échelle ne peuvent se réaliser rapidement afin de retrouver un niveau financier assaini, ces groupes locaux devront irrémédiablement eux-mêmes se restructurer après avoir permis la restructuration des petites cliniques indépendantes. La voie sera alors ouverte aux plus grands groupes qui auront acquis une taille critique suffisante. Ce qui ressort en définitive de ces opérations menées par les groupes, c’est la course-poursuite pour atteindre avant les autres concurrents une masse critique optimale qui leur permette de faire face et de perdurer.
Conclusions : la (re)naissance du médecin entrepreneur
34L’histoire des cliniques privées, leur transformation d’associations de petits artisans vers des sociétés de gestion plus sophistiquées, peut être relue à la lumière des intérêts du pivot de ces restructurations : le médecin. Le secteur hospitalier privé a été depuis sa naissance, dans l’après seconde guerre mondiale, un lieu d’innovations organisationnelles au sein duquel les formes d’action collective n’ont cessé de se transformer sous l’impulsion première des médecins. À chaque histoire générationnelle de médecin, a correspondu une nouvelle génération de forme organisationnelle. Le médecin constitue dès lors un entrepreneur au sens où, insatisfait des anciens modes d’exercice, il crée une nouvelle façon de s’organiser, un nouveau support organisationnel à son activité qui rompt avec les principes et les modes de faire anciens. Chaque stade est donc caractérisé par une figure singulière de l’entrepreneur médecin, qui correspond à un idéal type du médecin qui conçoit d’une certaine façon le rapport à l’environnement, à l’organisation et aux modes d’exercice. Ces innovations organisationnelles viennent ainsi se superposer les unes au-dessus des autres sans pour autant supprimer les formes d’action précédentes, si bien que la situation d’aujourd’hui correspond à un entremêlement de toutes les formes organisationnelles – stables, dégradées et hybrides – qui ont pu servir de support à l’exercice de l’art médical (cf. figure 3) comme a pu le montrer Minztberg à propos de l’évolution des configurations organisationnelles (Mintzberg, 1998).
Le cycle de développement de la clinique
Le cycle de développement de la clinique
35La génération actuelle de médecins constitue un retour à la situation initiale dans le sens où le médecin passe d’un statut d’opérateur au sein de la clinique (sans participation au capital ou avec une participation minoritaire) à un statut d’entrepreneur. Dans ce cadre-là, des médecins de même spécialité se regroupent pour former une équipe spécialisée et deviennent de véritables entrepreneurs au sens schumpetérien du terme [7]. L’entrepreneur schumpetérien est celui qui prend des initiatives, qui reconnaît la possibilité de nouvelles applications économiques même s’il ne les a pas créées, enfin, c’est celui qui porte un projet et possède la capacité de rassembler des tiers pour le faire aboutir (Vérin, 1982 et Schumpeter, 1989). L’entrepreneur schumpetérien est au cœur de l’innovation : s’il n’est pas forcément un inventeur, l’entrepreneur est celui qui détecte l’invention afin de la transformer en objet économique.
36Ce qu’il faut souligner, c’est que la motivation de la masse critique nécessaire à atteindre pour survivre a été mise en œuvre de façon très importante lors des restructurations des grands groupes de l’hospitalisation privée qui ont ainsi initié la « chasse aux économies d’échelles ». Mais cette dynamique a été et est reprise aujourd’hui par les cliniques détenues par les médecins, voire par les médecins eux-mêmes, lorsqu’ils se transforment en véritables « entrepreneurs de santé ».
37Selon la théorie de la dépendance envers les ressources, la survie et la réussite d’une organisation dépendent de sa capacité à acquérir et maintenir les ressources qui lui sont essentielles. Les sources de dépendance externes constituent les espaces dans lesquels une organisation entend trouver, obtenir et rapatrier les ressources souhaitées. La survie d’une organisation dépend donc in fine de la gestion des relations avec ces sources de dépendance. Selon Pfeffer et Salancik (1978), la meilleure stratégie pour diminuer sa dépendance envers des ressources externes, consiste à absorber celles-ci mais une telle stratégie d’acquisition des sources de dépendance n’est pas toujours possible en raison des contraintes légales, du volume de ressources à acquérir et enfin de la capacité d’absorption. En outre, l’absorption totale n’est pas toujours nécessaire : une intégration partielle peut suffire.
L’application de cette théorie au cas des restructurations des cliniques privées montre que les cliniques se sont engagées depuis quelques années dans une recherche de taille critique au niveau du nombre de praticiens libéraux et mettent en place des dispositifs visant à acquérir et protéger les ressources humaines médicales comme l’illustrent bien les mouvements de praticiens orthopédistes entre établissements observés dans une grande métropole (cf. encadré 6).
Encadré 6 : La course aux ressources rares
38La logique de maîtrise des ressources médicales est d’autant plus difficile à mettre en œuvre que les ressources sont rares, c’est-à-dire que ces disciplines sont en pénurie. C’est le cas de la chirurgie digestive choisie par très peu d’internes lors des récentes promotions, mais aussi de l’anesthésie-réanimation. Dans ce contexte, la capacité d’attraction des cliniques et celle de fidélisation du corps médical constituent des facteurs critiques pour la survie et le développement de l’établissement. Dans ce cadre-là, il semble que le modèle de la clinique à monoactivité, spécialisée sur une discipline déclinée ensuite par praticien selon une logique d’hypersegmentation, soit une voie de développement particulièrement pratiquée par les cliniques privées possédées par des médecins. Ces établissements offrent des avantages attractifs pour les médecins libéraux. Ce mode d’exercice permet aux médecins :
- de quitter une situation de dépendance et de contrôle par la clinique ; les jeunes médecins investis dans ces structures parlent de « clinique du bonheur » ;
- de se regrouper entre praticiens de même spécialité souvent formés à la même école et ainsi de cultiver un sentiment d’appartenance à une équipe ;
- d’exercer une attraction forte pour les jeunes médecins dans un contexte de rareté des ressources et de pénurie dans certaines disciplines médicales ;
- de former un pôle d’activité qui répond aux ratios minima de praticiens pour exercer une activité médicale ;
- de maîtriser les parts de marché sur un bassin donné en érigeant des barrières à l’entrée très fortes.
40La mise en œuvre de ce modèle s’effectue aujourd’hui « hors les murs », sans recours à un établissement fondateur. Dans ce cas, les médecins deviennent des « entrepreneurs nomades », organisés le plus souvent en sociétés civiles professionnelles (SCP), en sociétés civiles de moyens (SCM), voire en sociétés de fait (SDF) et plus récemment en sociétés d’exercice libéral (SEL), naviguant de plateaux techniques en plateaux techniques selon des critères qu’ils ont choisis. Ils vendent leur force de travail quel que soit l’établissement de santé : public, privé ou participant au service public hospitalier. Ce mode de regroupement se pratique dans certaines disciplines très mobiles (ophtalmologie, pneumologie, urologie notamment) et dans certaines régions du sud de la France.
41L’innovation est ici portée par un entrepreneur médecin qui arrange un nouveau dispositif organisationnel qui correspond mieux à ses choix professionnels. Cette innovation organisationnelle, encore émergente il y a quelques années, semble se développer rapidement. On comprend bien toutefois que celle-ci ne se concentre pas seulement sur le secteur hospitalier privé et qu’elle bouleversera aussi le paysage du secteur hospitalier public.
Il reste bien sûr à documenter cette (renaissance du médecin entrepreneur, à montrer l’impact de la démographie et de la sociologie médicale sur l’émergence de cette forme organisationnelle et à analyser comment ces disciplines se structurent et négocient leur intervention au sein des cliniques. Quel succès pourra avoir cette forme d’exercice auprès des jeunes médecins ?
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