Article de revue

Le New Public Management et la redéfinition de l’activité infirmière. De la fabrique des nouvelles élites professionnelles

Pages 1077 à 1091

Citer cet article


  • Toffel, K.
  • et Tawfik, A.
(2019). Le New Public Management et la redéfinition de l’activité infirmière. De la fabrique des nouvelles élites professionnelles. Revue française d'administration publique, 172(4), 1077-1091. https://doi.org/10.3917/rfap.172.0205.

  • Toffel, Kevin.
  • et al.
« Le New Public Management et la redéfinition de l’activité infirmière. De la fabrique des nouvelles élites professionnelles ». Revue française d'administration publique, 2019/4 N° 172, 2019. p.1077-1091. CAIRN.INFO, droit.cairn.info/revue-francaise-d-administration-publique-2019-4-page-1077?lang=fr.

  • TOFFEL, Kevin
  • et TAWFIK, Amal,
2019. Le New Public Management et la redéfinition de l’activité infirmière. De la fabrique des nouvelles élites professionnelles. Revue française d'administration publique, 2019/4 N° 172, p.1077-1091. DOI : 10.3917/rfap.172.0205. URL : https://droit.cairn.info/revue-francaise-d-administration-publique-2019-4-page-1077?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfap.172.0205


Notes

  • [1]
    Les auteurs remercient David Giauque pour les précieux commentaires et conseils formulés sur une version antérieure de cet article.
  • [2]
    Compte tenu de composition éminemment féminine de la profession, le mot « infirmière » désigne également le masculin dans l’ensemble de l’article.
  • [3]
    Les DRG (Diagnosis Related Group), ou « forfaits par cas », désignent un système tarifaire de rémunération des prestations hospitalières dont les prix sont déterminés en fonction de groupes de prestations.
  • [4]
    Cette fréquente non reconnaissance formelle par les institutions de leurs profils et l’indéfinition des rôles et des responsabilités entre les cadres et les ICLS qui en découle est d’ailleurs vecteur de tensions entre ces deux profils (Toffel, 2020).
  • [5]
    Mesurée ici par le niveau de formation du père.
  • [6]
    Une mesure qui, selon de Gaulejac, peut aller jusqu’à la « quantophrénie » : « […] pathologie qui consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique » (2009, 98).
  • [7]
  • [8]
    Par souci d’anonymisation, les noms et prénoms ont été remplacés.
  • [9]
    Alors que la fonction de « clinicienne spécialisée » est bien présente dans les hôpitaux universitaires suisses et que le contenu du travail et l’encadrement des pratiques infirmières constitue le cœur de leur mission, celle de « cadre clinique » n’existe pas à notre connaissance – ce qui ne manque pas de créer des tensions entre les ICLS et les cadres auxquels elles sont inféodées (Toffel, 2020). Par ailleurs, il faut mentionner une forme de lutte des classes ayant cours entre ces deux profils d’infirmières, les ICLS ayant généralement des parcours scolaires à la fois plus long et plus prestigieux que les cadres qui les dirigent. Ainsi, tandis que les ICLS ont toutes un titre universitaire de niveau master (90 ECTS), c’est le cas de seulement 8,5 % des cadres (79,5 % de ces derniers sont titulaires formations continues nettement plus courtes tels les Certificate of Advanced Studies et les Diploma of Advanced Studies de respectivement 10 et 30 ECTS).

1On assiste depuis les années « 1970 à un processus de néolibéralisation dans la gestion des États [1]. L’idéologie néolibérale peut être définie comme une croyance économique reposant sur un ensemble de politiques faisant large part à une concurrence dérégulée entre les acteurs (Harvey, 2007). C’est dans ce contexte qu’apparaît le New Public Management (NPM) à la fin des années 1980. De formes diverses, le dénominateur commun des nombreuses réformes qui vont alors être menées dans la plupart des pays de l’OCDE consiste à « chercher à introduire des marchés ou des quasi-marchés au sein des institutions de l’État-providence de manière à [en] renforcer l’efficience » (Merrien, 1999, 95). Les politiques néolibérales qui sous-tendent ce processus de « rationalisation » des institutions publiques visent donc avant tout à un meilleur contrôle des coûts.

2Comme on l’observe dans d’autres sphères d’activités, l’espace de la santé est ainsi soumis à des logiques exogènes, notamment gestionnaires, qui s’expriment au travers des réformes du NPM (Bezes et Demazière, 2011). Bezes et Demazière repèrent en particulier trois conséquences pour les professions : 1) une « diminution de [leur] autonomie », 2) une « remise en cause de la dimension discrétionnaire du phénomène professionnel du jugement dans les pratiques de travail », 3) une « critique du métier, de son efficacité et de ses coûts » (ibid., 297). Ces effets s’exercent avec d’autant plus de force sur les professions de la santé compte tenu de l’accroissement des préoccupations politiques concernant l’augmentation des coûts engendrés par ce secteur.

3C’est dans cette veine que plusieurs travaux ont relevé les conséquences néfastes de ces réformes sur les pratiques des professionnels de la santé : telles l’introduction massive des méthodes du management au sein des hôpitaux (Belorgey, 2010) ou les dissonances entre normes managériales et valeurs professionnelles (Giauque, 2014). À l’occasion de ces réformes, il surgirait des tensions, notamment pour les cadres intermédiaires qui seraient sujets à des « injonctions contradictoires » entre les politiques économiques à implanter et leurs valeurs professionnelles (Resenterra et al., 2013).

4Plus rares sont les recherches à avoir montré les profits liés à l’introduction de ces réformes, au moins pour certaines fractions de professionnels. C’est ce que nous entendons faire dans cet article en nous focalisant sur la profession infirmière. Dans la lignée des travaux attachés à analyser les professions comme des espaces structurés de positions (Pinell, 2005 ; Mathieu, 2000), une analyse structurale nous a permis d’établir la structure d’un « espace infirmier » au sein duquel des fractions ayant des intérêts spécifiques en fonction de leur position et de leurs ressources coexistent (Longchamp et al., 2018). Cette perspective permet d’appréhender les effets différenciés des réformes du NPM selon les fractions considérées au sein de la profession infirmière, et ainsi de percevoir l’introduction de ces réformes comme étant « un vecteur [supplémentaire] de différenciations des trajectoires des professions, de recomposition du travail des professionnels, de division des mondes professionnels » (Bezes et Demazière, 2011, 300). En différenciant les trajectoires et en divisant les mondes professionnels, cette recomposition induit également une hiérarchisation des positions et participe pleinement à l’émergence de nouvelles « élites professionnelles » (Le Bianic, 2011). De ce point de vue, les réformes du NPM n’exercent pas des effets négatifs tous azimuts mais engendrent aussi des conséquences inattendues – voire profitables – pour des agents occupant des positions professionnelles spécifiques. Cet article se focalise sur une nouvelle fraction de la profession : les infirmières [2] ayant obtenu un master en sciences infirmières, qualifiées d’« élites scientifiques » (Toffel, 2020). Bien que reposant sur la scientificité des savoirs acquis, nous montrons que la vision du rôle infirmier qu’elles endossent, pour l’avoir notamment appris durant leur formation académique, se trouve étonnamment ajustée aux injonctions gestionnaires insufflées par les réformes du NPM.

5Après avoir rappelé les tenants de l’approche structurale adoptée, nous présentons quelques caractéristiques des élites scientifiques. Nous exposons ensuite trois dimensions d’un processus qui participe à rendre ces infirmières disposées à embrasser les réformes du NPM : l’idéologie gestionnaire qui traverse leur formation et se traduit dans un management par la qualité, lui-même assuré et rendu légitime par une rhétorique scientifique. Au fond, loin de n’être que des spectatrices passives des réformes en cours, par l’ethos managérial qu’elles acquièrent durant leur formation, nous montrons que les élites scientifiques sont partie prenante de ce processus.

D’une approche structurale à l’émergence d’une nouvelle figure : l’élite scientifique

6Les analyses de l’impact des réformes du NPM sur le système de santé conduisent le plus souvent à opposer la vision portée par les groupes professionnels aux logiques exogènes que ces réformes incarnent via les « managers ». Dans un « hôpital-entreprise » de plus en plus « sous pression », dans lequel les réformes seraient portées par des « administrateurs et des consultants » (Belorgey, 2010), les soignants seraient dépossédés de leur pouvoir décisionnel. Faisant un pas de plus, Resenterra et ses collègues opposent aux infirmières non pas de simples bureaucrates, mais des cadres infirmiers – « cadres intermédiaires » – en soulignant les tensions que vivent ces agents, entre « la mise en œuvre des décisions prises par la hiérarchie et la défense des intérêts du groupe professionnel » (2013, 2). Ces individus se plieraient aux réformes pour mieux « les combattre » endossant, à la frontière entre le monde de la gestion et celui de leur groupe professionnel, le statut de « courroie de transmission » (ibid., 6) ou encore de « traducteur-négociateur-protecteur » (ibid., 19).

7Cependant, les divergences existantes entre l’ethos des groupes professionnels d’un côté et l’agenda des gestionnaires de l’autre ne sont n’est pas toujours si clairement repérables. Cette analyse binaire ne permet pas de saisir les « recompositions » (Bezes et Demazière, 2011) qui surviennent au sein même des professions et auxquelles ces réformes donnent lieu. Gheorghiu et Moatty (2013) observent qu’au sein des dirigeants d’institutions hospitalières, l’opposition entre une « vision éthique » des soignants et une « vision économique » des administrateurs ne va pas de soi, tant les prises de positions varient selon les contextes institutionnels et les trajectoires des individus. De son côté, Hassenteufel (1999) relève que certains médecins sont partie prenante de la mise en œuvre des réformes. Alors que l’accroissement du poids des logiques économiques dans les systèmes de tarifications médicales (e. g. DRG [3] en Suisse, T2A en France) implique de facto une remise en question de leur autonomie, le pouvoir des agents regroupés autour de ce que Coburn nomme « le mouvement de la médecine scientifique » (2006, 439) se renforce sous l’effet de l’introduction de ces réformes gestionnaires, conférant aux médecins qui participent à « ce mouvement » un ascendant dans les orientations que prend le champ médical. Pinell a quant à lui montré que loin d’avoir des effets homogènes sur l’ensemble de ce champ, les réformes entrainent des « luttes de concurrence au sein des élites hospitalières [favorisant] l’accession aux positions de pouvoir de nouvelles fractions “réformatrices” qui vont contrôler l’adaptation aux normes imposées de l’extérieur » (2008, 5). Considérer un champ médical différencié permet ainsi d’établir que si l’autonomie décline dans certaines régions, elle se renforce dans d’autres. Certes les logiques gestionnaires jouent à plein dans l’espace de la santé mais les professionnels ne font pas que les subir, ils peuvent aussi s’en saisir.

8Bien documentés pour la profession médicale, les travaux concernant les effets des réformes du NPM sur une profession infirmière différenciée sont plus rares. L’analyse structurale de la profession au moyen de la théorie des champs (Bourdieu, 1991) permet de révéler cette différenciation. Les individus inscrits dans un champ luttent pour la possession et pour la définition des différentes formes de ressources qui le caractérisent en propre. En insistant sur les rapports de concurrence qui opposent les occupants des différentes positions, la théorie des champs permet de penser ensemble l’unité et la diversité au sein d’une profession. L’« espace infirmier » est structuré par les différentes positions professionnelles (i. e. les différents secteurs d’activité mais aussi les positions occupées au sein de chacun de ces secteurs) qui sont tendanciellement associées à des prises de position. Ces prises de positions dessinent un espace de luttes qui ont pour enjeu la pratique légitime des soins (Longchamp et al., 2018). Si la profession infirmière est historiquement largement différenciée horizontalement du fait de lieux de pratique et de conditions de travail fortement hétérogènes, elle apparaît également de plus en plus différenciée verticalement en raison d’une stratification des trajectoires de formations dont l’académisation est la dernière étape. Établi de longue date en Amérique du Nord, ce processus d’académisation s’est développé dans certains pays européens au tournant du siècle, notamment en Suisse. L’introduction d’un bachelor en soins infirmiers en 2002, puis des premières filières master et doctorale en sciences infirmières en 2009, fait de la Suisse romande un cas d’étude intéressant pour saisir quelques-uns des effets de cette académisation.

Encadré 1. Données

Les données analysées dans cet article sont issues d’une enquête menée en Suisse romande de 2012 à 2017 qui s’est déroulée en trois étapes. Une première phase a consisté en 21 entretiens semi-directifs menés au printemps 2012 avec les profils les plus variés de la profession en termes de sexe, d’âge, de statuts professionnels et de lieu d’exercice (hospitalier et extrahospitalier, public et privé, etc.). Une deuxième phase a consisté en une enquête par sondage sur les pratiques et les représentations des infirmières en Suisse romande (EPRIS), menée de mai à septembre 2014. Le questionnaire a été distribué à des infirmières aux profils les plus variés et exerçant dans les institutions les plus diverses. Au total, 3935 questionnaires ont été récoltés. Les titulaires du master en sciences infirmières ne forment à ce jour qu’une petite minorité dans la profession. Au moment de notre enquête, 60 infirmières – dont 44 figurent dans notre échantillon – avaient obtenu un master à l’université de Lausanne. Une troisième phase menée au cours de l’hiver 2016-2017 a consisté en dix entretiens semi-directifs avec des infirmières au bénéfice de ce master. Ces infirmières ont été sélectionnées selon leur secteur d’activité, leur responsabilité, leur sexe et leur région d’exercice. Elles travaillent comme enseignantes dans les hautes écoles (3), infirmières cliniciennes spécialisées (ICLS) (6), et en recherche (1). Deux hommes font partie de ces interviewées qui exercent dans trois cantons (VD, GE, FR). Ces entretiens abordaient notamment les aspects suivants : motivations à entreprendre le master, conception du métier, avis sur l’avenir de la profession, contenu du travail quotidien. C’est à partir des entretiens effectués avec ce dernier groupe d’interviewées ainsi que sur une analyse quantitative du sous-groupe des élites scientifiques par rapport au reste de la profession que repose l’article.

9Les élites scientifiques sont titulaires du master en sciences infirmières de l’Institut universitaire de formation et de recherche en soins (IUFRS) de l’université de Lausanne. Ces infirmières exercent le plus souvent en tant qu’infirmières cliniciennes spécialisées (ICLS) dans les hôpitaux universitaires ou dans l’enseignement au sein des Hautes écoles spécialisées (HES). Le tableau 1 présente le profil des élites scientifiques et celui des autres infirmières (non titulaires du master en sciences infirmières). Si elles ne se différencient pas de manière significative selon un statut de cadre [4], on sait qu’elles sont cependant souvent proches de directions qui valorisent leur profil (Toffel, 2020). Les élites scientifiques travaillent principalement dans les hôpitaux universitaires et les hautes écoles (soit des positions à fort capital symbolique), et sont donc en raison de leur formation et de leur position aux avant-postes du travail de socialisation professionnelle de leurs collègues.

Tableau 1

Caractéristiques des infirmières et des élites scientifiques(%)

Autres infirmièresÉlites scientifiquesEnsembleValeur p
Établissement médicosocial16,49,116,3
Hôpital universitaire26,750,027,1
Autres hôpital47,56,846,9
Enseignement et recherche3,129,53,5
Autre6,24,56,2
Total100,0100,0100,0< 0,001
N2664442708
Cadre17,111,417,0
Non cadre82,988,683,0
Total100,0100,0100,00,419
N2879442923
Dévelop. savoirs scientifiques –8,82,38,7
Dévelop. savoirs scientifiques +/ –49,415,948,9
Dévelop. savoirs scientifiques +41,881,842,4
Total100,0100,0100,0< 0,001
N2853442897
Mob. connaissances en rech. : jamais9,90,09,8
Mob. connaissances en rech. : parfois42,620,542,3
Mob. connaissances en rech. : souvent34,031,833,9
Mob. connaissances en rech. : toujours13,547,714,0
Total100,0100,0100,0< 0,001
N2871442915
Père : obligatoire23,914,023,8
Père : CFC37,218,637,0
Père : maturité4,62,34,6
Père : secondaire professionnel supérieur21,237,221,5
Père : université13,027,913,2
Total100,0100,0100,00,001
N276343280
Femme84,379,584,3
Homme15,720,515,7
Total100,0100,0100,00,402
N2869442913
Âge moyen42,938,342,8
Écart-type10,37,410,30,003
N2869442913
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des caractéristiques des infirmières et des élites scientifiques.

Caractéristiques des infirmières et des élites scientifiques(%)

Source : EPRIS.

10Ces infirmières désirent nettement plus que leurs collègues développer des savoirs scientifiques propres à la profession, ce qui peut être considéré comme un indicateur du projet émancipateur de la profession qui est le leur. Elles mobilisent en outre nettement plus que leurs collègues les connaissances acquises en recherche. Enfin, elles présentent une origine sociale favorisée par comparaison avec l’ensemble de la profession [5]. Ces résultats rejoignent les considérations émises par Elzinga au sujet des effets de l’académisation de la profession en Suède. Il remarque que si les infirmières sont traditionnellement issues des classes laborieuses, l’académisation de la profession est susceptible de faire advenir une petite bourgeoisie adaptée à la « rationalization of modern society and an expansion of specialist knowledge-related functions » (1990, 165). Or on va le voir, ce souci de la « rationalisation » est au cœur de la conception de leur rôle qu’ont ces nouvelles infirmières.

Une idéologie gestionnaire inscrite au cœur du dispositif d’enseignement

11Dans son ouvrage consacré aux ressorts de l’idéologie gestionnaire, de Gaulejac présente le management comme étant « une technologie de pouvoir, entre le capital et le travail, dont la finalité est d’obtenir l’adhésion des employés aux exigences de l’entreprise et de ses actionnaires » ; la gestion comme étant une « idéologie qui légitime une approche instrumentale, utilitariste et comptable des rapports entre l’homme et la société » (2009, 25-26). Loin de n’être qu’une philosophie politique, de Gaulejac souligne que l’idéologie gestionnaire s’appuie sur une légitimité scientifique fondée sur des indicateurs « objectivés » et des outils forgés par les sciences de gestion. La finalité affichée de cette idéologie réside notamment dans une recherche de l’efficience, de la qualité et de la performance garantie par la mesure[6] ; en un mot d’une « rationalisation », composante centrale du NPM (Bezes et Musselin, 2015).

12Largement répandue dans le discours d’entreprises privées et dans les écoles de management – et plus récemment dans les institutions étatiques –, on peut s’étonner qu’un institut universitaire de formation de professionnels de la santé mobilise abondamment cette rhétorique. Comme on l’observe dans la brochure de présentation du master de l’IUFRS [7], l’objectif avancé est celui :

13

« […] de former les diplômées et diplômés à exercer un rôle de pratique infirmière avancée, en particulier, celui d’infirmier ou infirmière clinicienne spécialisée pour optimiser la qualité des soins, la sécurité des patientes et patients et garantir une utilisation efficiente des ressources. Les titulaires de ce master sont appelés à être des partenaires de choix pour le travail en interdisciplinarité dans la prise en charge des patientes et patients et de la promotion de la santé ».

14Si, on le verra, c’est vers la qualité des soins et la sécurité des patients que semblent se tourner les efforts de la formation d’infirmières capables d’endosser un rôle de « pratique avancée », ce souci de la qualité passe par deux artères que sont : l’« optimisation » (des ressources) et l’« efficience » (de la gestion des soins prodigués). Autrement dit, deux des principaux ressorts du discours managérial. Et cette présentation du contenu du master de continuer arguant que :

15

« Ce programme prépare ses diplômées et diplômés à exercer un rôle pivot au sein des organisations de soins pour assurer le renouvellement des pratiques infirmières basées sur des preuves. Les titulaires de ce master sont appelés à collaborer aux changements organisationnels et aux évolutions nécessaires du système de santé. »

16Selon l’IUFRS, ce serait donc par l’utilisation de « preuves » (scientifiques) que ces infirmières réaliseront l’objectif d’un « renouvellement des pratiques infirmières ». Adviendra alors la nouvelle figure d’une infirmière occupant un rôle pivot au sein des organisations de soins, ce tout en collaborant aux « évolutions nécessaires du système de santé ». Les tenants du projet porté par l’IUFRS sont clairs : former les infirmières au leadership et aux pratiques scientifiques, ce qui leur permettra d’occuper une position forte au sein d’un système de soins tout en contribuant à rendre celui-ci plus efficient. De ce point de vue, ces infirmières devront être partie prenante du processus de « rationalisation » mis place dans le cadre des politiques du NPM. Et c’est bien le cas, comme nous allons maintenant le montrer.

Du « patient au centre » à la « qualité au centre »

17Allant à l’origine de pair avec un processus « d’humanisation des hôpitaux » dans les années 1970 (Baszanger, 2010), et depuis particulièrement présente au sein du champ médical (Bureau et Hermann-Mesfen, 2014), la conception du « patient au centre » s’est très largement répandue dans l’ensemble des pratiques soignantes (Rothier Bautzer, 2002), y compris dans la profession infirmière où l’écoute et l’accompagnement font figure de « norme professionnelle centrale » (Acker, 2005, 170). Le discours des élites scientifiques ne diffère donc pas d’une prise de position largement répandue dans la profession :

18

« Je pense que l’infirmière elle a un rôle d’accompagnement dans le processus de santé-maladie du patient. Donc pour moi c’est vraiment une accompagnatrice, une coach pour orienter le patient dans ce qu’il souhaite. Pour moi elle a un grand rôle de valorisation des ressources du patient. »
Mme Demaya  [8], 32 ans, enseign., HES

19L’avènement du « patient contemporain » fait écho aux « évolutions profondes de la conception du patient et de la pratique médicale dans les sociétés contemporaines [qui] sont également liées à la diffusion de valeurs démocratiques et néolibérales dans le système de santé » (Bureau et Hermann-Mesfen, 2014). Dans cette optique, le patient devient bien acteur de sa maladie (et donc de sa santé), mais aussi un client qu’il convient de satisfaire avec des « soins de qualité ». C’est sans doute sur ce point que les élites scientifiques se distinguent de leurs collègues en se préoccupant surtout de la « qualité » au prisme de laquelle désormais tout est évalué.

Le prima de la qualité

20

« Je dois mener des interventions et puis évaluer la qualité ou l’efficacité de mes interventions. »
Mme Genoud, 33 ans, ICLS, hôp. universitaire

21Issue du monde de l’industrie (Setbon, 2000), la « démarche qualité » est sous-tendue par une prise en compte des besoins du « client-citoyen-consommateur » dans un monde consumériste qui se répand dès les années 1960 et qui n’a cessé de croître depuis (Cochoy, 2002). Le passage de la figure d’un patient à celle d’un consommateur est un révélateur important de la transposition de la logique d’une gestion de l’offre à celle de la demande.

22Soumis comme tous les segments inféodés aux lois du marché à l’influence grandissante de logiques néolibérales, l’espace de la santé ne déroge pas à la règle. Le discours de la « qualité » est ainsi prôné par les élites scientifiques – comme par la grande majorité des acteurs (notamment politiques et économiques) du système de santé – qui font l’éloge, tant d’une technologie biomédicale de pointe et de professionnels extrêmement bien formés, que d’une nécessaire réduction des coûts à laquelle concourt la mise en place de ces éléments. Interrogée sur les acquis de la formation en master, Mme Demaya mentionne immédiatement la « réflexivité sur les actes infirmiers » avant d’ajouter « l’amélioration de la qualité des soins » à laquelle celle-ci contribuerait.

23La qualité des soins est ancrée au plus profond de la représentation de la profession qu’en ont les infirmières formées à l’IUFRS. Mme Seppi, ayant par ailleurs suivi une formation en management et une autre pour être « spécialiste en expert qualité des soins », souligne que la qualité est centrale dans sa définition de l’infirmière :

24

« Une infirmière à mon avis c’est quelqu’un qui est capable de donner les meilleurs soins en assurant la sécurité des patients et en répondant aux attentes en fait de la population, donc une meilleure qualité de soins et pis qui assume la responsabilité de ces soins. »
Mme Seppi, 44 ans, enseign., HES

25L’attention à la qualité recouvre une attention au bien-être du patient mais se double immédiatement d’un souci de rationalisation économique. Bien que Mme Seppi déplore, comme ses collègues, le contexte des réformes – ce sont « les logiques économiques qui guident tout ça », « pas sûre qu’on prenne le problème par le bon bout », « alors, ce qui guide tous ces changements c’est l’argent » – et regrette que les politiques mises en place jusqu’alors n’ont pas réussi à « freiner ce coût », elle ne remet pas en question le processus de « rationalisation » des coûts de la santé. À l’instar de ses collègues interviewées, Mme Seppi voit même l’opportunité de freiner ces coûts au travers de la qualité.

26Ce discours sur la qualité et l’idée qu’il contribuerait à limiter les coûts est de fait très répandu chez les élites scientifiques. Une formation de haut niveau, une forte mobilisation du savoir scientifique (cf. tableau 1), une « réflexivité » sur les actes et la « maîtrise scientifique » des processus soignants permettraient aux infirmières de prodiguer des soins de qualité et d’en réduire les coûts :

27

« Je pense que c’est essentiel de faire comprendre, surtout au niveau politique, qu’une infirmière diplômée HES, avec master si possible, donc universitaire, et même doctorat, c’est vraiment important de toujours les soutenir le plus possible parce que c’est là que on va avoir des soins de meilleure qualité, qui seront le moins chers aussi finalement parce que si les gens ne font pas de complications à l’hôpital, ou aux soins à domicile ou dans les maisons de retraites, bin finalement il y aura moins de coûts puisqu’il y aura eu moins d’erreurs. »
Mme Pralong, 28 ans, recherche

28Ce discours est également nourri par la fiction démocratique de la participation de toutes et tous à un projet commun. Les aspirations très fréquentes des interviewées à l’« interdisciplinarité » et à l’« interprofessionnalité », ainsi que la valorisation d’une horizontalité de la relation entre des patients et des soignants désormais « partenaires » (Pierron, 2007), en sont deux indicateurs. Participant d’un même mouvement d’adhésion qui paraît quasi irréfutable – qui pourrait dénier la désirabilité d’une démocratie participative de toutes et tous au projet de prodiguer et de recevoir des « soins de qualité » ? – on voit, associée à cette recherche de « qualité », poindre l’« utopie mobilisatrice qui suscite d’emblée l’enthousiasme et le consensus » (de Gaulejac, 2009, 84) fédérant l’ensemble des acteurs autour d’un projet commun.

Des cadres gestionnaires aux « cadres cliniques »

29Une des facettes que recouvre cette « démarche qualité » est la dimension tacite du management qu’elle masque. Le « management par la qualité » est typique de l’idéologie gestionnaire qui, dans une économie néolibérale, met avant tout le « client » au centre des préoccupations. Or, le passage de la figure du patient à celle du consommateur en est un révélateur important.

30On a vu émerger une hiérarchie infirmière propre dans les années 1960, à une époque marquée par une mutation d’hôpitaux toujours plus spécialisés et segmentés, « évolutions [qui] créent le besoin de nouvelles tâches d’encadrement au sein des unités de soins ainsi qu’aux différents niveaux intermédiaires et élevés des hôpitaux, axées sur le management du personnel et la coordination des activités » (Feroni et Kober-Smith, 2005, 474). La gestion par la qualité est quant à elle plus récente et remonte aux années 1990 (Anchisi et al., 2004). Elle était jusqu’alors essentiellement assurée par des cadres infirmiers, surtout préoccupés par le « bien-être » de l’institution. Ceux-ci devaient alors être vigilants à ne pas trop s’éloigner de la pratique sous peine d’être perçus par les infirmières prodiguant des soins comme des « auxiliaires de l’administration », voire comme des « petits chefs et des “collabos” » (Dubet, 2002, 223).

31L’apparition des élites scientifiques brouille aujourd’hui quelque peu les pistes. D’une part, parce que l’ethos gestionnaire est inscrit au plus profond de leur formation reçue à l’IUFRS et, d’autre part parce que ces infirmières sont des cliniciennes spécialisées conformément à leur fonction ; des « cadres cliniques » selon leurs propres mots [9]. S’il y a bien participation à la mise en place des réformes, c’est donc tout en ambitionnant de rester « au chevet du patient ». Ce souci de la qualité est, selon les élites scientifiques, toujours mis « au service de la population », pour le bien-être du patient. Comme le relève Mme Pralong : « l’infirmière de demain c’est quelqu’un qui écoute son patient ». Cette proximité avec les patients est très clairement revendiquée par les élites scientifiques qui ne manquent pas de mettre cette proximité en avant afin de se distinguer des cadres infirmiers :

32

« Ce qui est magnifique, là où les horizons s’ouvrent, c’est que jusqu’à maintenant […] pour faire carrière, il fallait s’éloigner des gens. Pendant des générations et des générations, une infirmière qui faisait carrière c’est soit elle partait dans le management, soit dans la pédagogie, enseignante. […] Et là on est enfin cadre clinique, et reconnu parce qu’il y a un master qui va avec. Donc c’est des portes qui s’ouvrent ».
Mme Gomes, 57 ans, ICLS, hôp. universitaire

33C’est donc au travers de ce déplacement, des cadres (gestionnaires) aux « cadres cliniques », que s’opère l’introduction insidieuse des réformes du NPM au sein même de la profession.

L’avènement d’une rhétorique scientifique : du pouvoir des chefs au pouvoir des experts

34Tout comme le discours récurrent sur « l’augmentation des coûts de la santé » semble aller de soi, les outils dont les élites scientifiques disposent afin de garantir une « qualité des soins » qui participeraient tant à améliorer la santé des patients que la « santé » financière du système semblent fonctionner comme des schèmes qui trouvent leur véritable efficacité en ce qu’ils « façonnent la réalité selon des normes préétablies qui deviennent indiscutables » (de Gaulejac, 2009, 106). Tandis que les cadres infirmiers étaient historiquement en charge de la gestion et de la qualité et, qu’en cela, ils étaient déconsidérés par les infirmières prodiguant des soins en raison des logiques exogènes à l’éthique professionnelle que leur rôle de gestionnaire les amenait à mobiliser, l’attention à la qualité est devenue constitutive d’une formation dispensée au sein même de la profession aux futurs « cadres cliniques » que sont les élites scientifiques. Dimension incontournable de leur formation servant à légitimer leurs pratiques, l’acquisition de connaissances et de compétences scientifiques, nettement plus prononcée chez les élites scientifiques que dans le reste de la profession (cf. tableau 1), est un élément récurrent dans le discours des interviewées :

35

« Le positionnement scientifique c’est un tout petit peu le fil conducteur de ce qui est enseigné, d’utiliser des connaissances qui sont issues de la recherche, de pouvoir aussi en produire […] d’inscrire nos réflexions sur un trend scientifique et plus sur des routines […] De lire l’anglais, de comprendre les statistiques, de comprendre la méthodologie, d’avoir des connaissances qui sont issues de recherches actuelles ou de modèles de soins. Et de manière générale, c’est un argumentaire scientifique qui est construit dans différents axes ».
Mme Genoud, 33 ans, ICLS, hôp. universitaire

36Or, force est de constater que si cette qualité est basée sur l’administration des preuves scientifiques via des compétences en recherche, elle n’en est pas moins traversée de logiques gestionnaires comme on l’a montré précédemment. Tout comme les sciences de gestion participent à légitimer un pilotage mesuré, donc objectivé et indiscutablement meilleur, qui sous-tend le management, la formation des infirmières dispensée à l’IUFRS tend à s’appuyer sur la légitimité de « preuves scientifiques » pour assurer la qualité des soins ; quand bien même cela conduit à une limitation des ressources d’une part, à un transfert de la responsabilité de leur état de santé, des soignants vers les patients d’autre part.

37Ainsi, « au pouvoir des “chefs” se substitue le pouvoir de l’expert, en l’occurrence du qualiticien, qui institue des règles et définit ses modalités de mise en œuvre » (de Gaulejac, 2009, 106). L’adhésion à ces nouvelles procédures « est d’autant plus facilement acquise qu’ils [les agents] sont sollicités pour contribuer à l’élaboration de ces normes » (ibid.). Et c’est précisément ce processus qui est à l’œuvre dans l’espace professionnel infirmier.

38Si Gheorghiu et Moatty observent que « la mise en place des logiques gestionnaires conduit […] à ce que l’encadrement infirmier devienne porteur des réformes gestionnaires, c’est-à-dire artisan de ces réformes », ils soulignent que les cadres n’en sont « généralement pas les promoteurs ni même les partisans » (2013, 231-232). Une grande partie des infirmières semble effectivement être en relatif porte-à-faux avec ces réformes. L’émergence des élites scientifiques plaide cependant pour considérer cette fraction de la profession comme réellement active dans ces réformes.

39Coburn a montré que, loin de ne représenter qu’une perte d’autonomie pour les médecins, les nouvelles formes d’ingérence du marché et les injonctions à la réduction des coûts ont également donné l’opportunité à certains médecins de participer à ces réformes en présentant des « clinical guidelines » et des « best practices » (2006, 439). Ce faisant, on aperçoit alors une division de la profession à l’avantage de ces agents qui, au travers d’un mouvement de scientifisation de la médecine (evidence-based medicine), tendent à occuper des positions dominantes. Si le projet de scientifisation des connaissances infirmières sert les intérêts d’une fraction de la profession militant pour une certaine forme d’autonomisation vis-à-vis du champ médical (Toffel et Longchamp, 2017), celui-ci est tout à fait congruent avec les réformes du NPM en cours dans l’espace de la santé. De même que les « réformes n’auraient pas réussi sans la contribution du mouvement médical de l’evidence-based medicine, qui vise à désingulariser les décisions et les pratiques médicales en les homogénéisant autour de recommandations fondées scientifiquement » (Gheorigiu et Moatty, 2013, 224), on peut par analogie avancer qu’au sein de la profession infirmière les élites scientifiques participent activement à l’introduction de ces réformes.

40Alors que les travaux opposant les « cadres » et les « soignants » ont pointé les effets globalement négatifs du NPM sur l’« identité professionnelle », le stress et la satisfaction au travail, force est de constater que ces réformes ne génèrent pas que des effets négatifs. Bolton relève une capacité de négociation et une certaine adaptation des infirmières aux réformes : « It is not a simple matter of either acquiescence or opposition to new management practices, nurses are able to both accommodate and resist the demands made of them » (2004, 330). Et elle précise justement que cette adaptation aux réformes fait souvent écho à un désir d’augmenter la qualité des soins. Loin de n’être que l’ajustement à une opportunité contingente, l’adaptation aux réformes résulte pour partie de dispositions incorporées lors de la formation reçue lors du master. Découlant de la mise en place de protocoles institutionnels, la qualité des soins est aussi selon les élites scientifiques garantie par leur expertise :

41

– Comment vous définiriez les apports du master ?
« Alors moi je pense que c’est la prise de recul sur la profession [le côté « méta » dont vous parliez avant ?] Voilà exactement. La réflexivité sur les actes infirmiers. Et puis toujours avec la vision d’amélioration de la qualité des soins […]. Pis d’un autre côté, l’expertise de la profession dans le sens développer des compétences pour mettre en avant et valoriser la profession […] travailler sur ces différents rôles de pratique avancée qui rend l’infirmière experte finalement de situations qu’elle rencontre ».
Mme Demaya, 32 ans, enseign., HES

42Les élites scientifiques sont bien des agents engagés dans ces changements. D’une part, les infirmières en charge de l’enseignement affirment « mettre les sciences infirmières au centre » des hautes écoles. D’autre part, les cliniciennes spécialisées exerçant dans les hôpitaux revendiquent la dimension scientifique de leur formation et, par conséquent, de leur prise en charge soignante.

43On peut s’interroger sur ce que dissimule cette réflexivité revendiquée et ce que recouvre in fine le caractère scientifique des théories des sciences infirmières. Browne (2001) a montré que, largement sous-tendues par une pensée libérale, les sciences infirmières manquent dans leur grande majorité de prendre en compte les rapports sociaux. Influencées par l’idéologie dominante d’un « individu libre » et omettant ce que la structure sociale fait aux agents, les productions des sciences infirmières participent ainsi à la légitimation d’un ordre social basé sur des inégalités (notamment de classe, de genre et de race). La perméabilité à l’idéologie gestionnaire trouve ici une résonnance certaine avec la faible distance critique qui caractérise les travaux des sciences infirmières tel que relevé par Browne.

44Portées par un sens du placement (possibilités de carrières inédites), une position spécifique (leadership des changements institutionnels au sein de positions à fort capital symbolique : hautes écoles et hôpitaux universitaires) et des ressources acquises durant le master, les élites scientifiques militent bel et bien, non pas sur le terrain syndical, mais sur celui de l’efficience : prenant les atours de la science, la gestion avance masquée.

45Dans cet article nous avons montré que les réformes du NPM peuvent être l’occasion pour des agents occupants des positions spécifiques au sein de l’espace infirmier de voir s’accomplir des projets inédits. Faisant un pas de plus, nous terminerons par discuter l’opportunité d’un projet professionnel d’émancipation qui s’accommode de ces injonctions managériales.

46Les élites scientifiques sont concernées par une « qualité des soins » basée sur des « preuves scientifiques » car cela permettrait d’assurer « la sécurité des patients » et d’en garantir une prise en charge « optimale ». Mais l’arrivée de ces réformes est également l’occasion pour ces infirmières de porter leur projet professionnel d’émancipation, un « trend » au fond comme le relève Mme Genoud :

47

« Bein pour nous c’est excellent quoi, qu’on se le dise ! [rire] Qu’on mette en évidence que le système de santé coûte très cher et qu’on doive trouver des solutions économiques, pour nous c’est un trend. »

48Car si les élites scientifiques s’accommodent plutôt bien des réformes en cours, c’est aussi parce qu’elles ouvrent une fenêtre d’opportunité. Les incidences des réformes néolibérales, notamment dans ses déclinaisons quant à la « démarche qualité », couplées à l’académisation de la formation qui favorise la scientifisation des connaissances, contribuent selon ces infirmières à une meilleure défense de la profession. Cela ne signifie pas que les infirmières interviewées soient dénuées d’une certaine désapprobation quant à ces réformes, on l’a dit. Mais leurs réserves sont contrebalancées par les aspects positifs que celles-ci génèreraient pour la profession. S’il y a bien le constat partagé d’un changement lié aux réformes – e. g. DRG, « virage ambulatoire » – tout se passe comme si les interviewées préféraient s’abstenir de formuler un avis quant à leurs conséquences tant l’augmentation des coûts de la santé est perçue comme une réalité inéluctable avec laquelle il faut composer. Les réformes en cours apparaissent non seulement aux interviewées comme compatibles avec une meilleure prise en charge des patients, mais également comme ouvrant l’opportunité inédite d’un renouvellement des pratiques infirmières qu’elles appellent de leur vœux.

49Proches du pouvoir par leurs lieux d’exercice, ces infirmières occupent une position enviable dans les processus décisionnels comme socialisateurs. Bénéficiant d’une opportunité qui leur paraît historique, les élites scientifiques sont convaincues du rôle qu’elles peuvent jouer pour valoriser la profession tout en faisant en sorte que ce soit « le patient qui gagne en fin de course ». On peut cependant se demander si la profession trouvera la voie de sa défense identitaire et le chemin vers son autonomisation via les élites scientifiques, ou alors si ces dernières ne font pas plutôt le jeu des réformes néolibérales. La profession serait alors passée, en moins d’un siècle, de la domination religieuse à la domination médicale, puis à la domination économique, suivant l’esprit du temps en somme.

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Mots-clés éditeurs : académisation, élites, infirmières, new public management, ociologie, profession, S

Date de mise en ligne : 04/06/2020

https://doi.org/10.3917/rfap.172.0205