L'« histoire oubliée » : aux origines classiques de l'analyse marshallienne de l'organisation industrielle
- Par Michel Dimou
Pages 579 à 596
Citer cet article
- DIMOU, Michel,
- Dimou, Michel.
- Dimou, M.
https://doi.org/10.3917/reru.024.0579
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https://doi.org/10.3917/reru.024.0579
Notes
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Première version septembre 2001, version révisée décembre 2001.
L’auteur remercie J-M. BOULIANNE et A. RALLET pour leurs précieuses remarques, mais reste cependant responsable des erreurs éventuelles. -
[1]
Ce travail apparaît dans un livre rédigé en 1981 en italien, jamais traduit en français ou en anglais à notre connaissance, et qui s’intitule « MARSHALL, Antologia dei scritti », Mulino.
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[**]
Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes en fin d’article.
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[2]
Les lumières écossaises (the scottish enlightment) représentent l’ensemble de débats et controverses qui ont lieu durant la fin du dix-septième et la première moitié du dix-huitième siècle au sein de l’école philosophique écossaise avec HOBBES et SHAFTESBURY représentant les deux positions extrêmes, et où se mêlent BROWN, HUTCHESON, HUME et TUCKER, sur fonds d’une lutte politique entre les Whigs et les Tories.
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[3]
La théorie des sentiments moraux de SMITH a conduit à de nombreuses controverses. Les historicistes allemands (HILDEBRAND, KNIES) mais aussi leurs homologues anglais (LESLIE) vont adopter la position de la théorie du revirement (l’Umschwungstheorie) face au « das Adam Smith problem », c’est-à-dire l’apparente incompatibilité entre la thèse morale et la thèse économique défendues respectivement par SMITH dans les Sentiments Moraux et la Richesse des Nations. Car ces auteurs sous-entendent, derrière la notion de sympathie, la bienveillance et l’action moralisatrice, en rapprochant ainsi par certains biais les positions philosophiques de SMITH aux thèses de doux commerce de MONTESQUIEU. Ce n’est que dans une période plus récente que des auteurs tels que HOLLANDER (1977) et SKINNER (1976) vont reconstituer l’unité dans l’œuvre de SMITH, en montrant que les thèses défendues dans la Richesse sont un volet particulier appliqué au comportement économique d’une vision morale globale présentée dans les Sentiments. Selon YOUNG (1985), la Richesse a été écrite pour quelqu’un qui connaissait déjà les Sentiments.
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[4]
L’hypothèse de sympathie est souvent évoquée en économie du bien-être pour introduire la coopération entre les agents dans les modèles de négociation et affaiblir l’hypothèse de « l’égoïsme » sans lui substituer celle de « l’altruisme ».
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[5]
Le terme Grande Société traduit chez SMITH l’ensemble de la société. Par contre le terme Petite société est utilisé pour décrire l’organisation sociale en groupe ou en réseau.
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[6]
MILL illustre, par ces simples positions, toute l’ambiguïté de l’économiste classique : défenseur majeur de l’épistémologie ricardienne, il est également considéré comme le représentant le plus illustre de l’école empirique anglaise qui remonte à BERKELEY et HUME (LOSEE, 1980. Soucieux de construire une psychologie économique et de modifier l’utilitarisme benthamien dont son père était un adepte fidèle, il affirme ainsi dans ses Principes d’Économie Politique, la complexité de la composition des causes d’un effet économique et social.
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[7]
C’est ce type de maillage social que GRANOVETTER (1985) aurait appelé embededness.
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[8]
Il est intéressant de noter que les premiers écrits de MARSHALL datent de 1867, tandis que son article sur « Mr. Mills theory of value », publié dans la revue Fortnightly Review apparaît en 1876, soit à peine deux ans après l’Économie politique (1873) et les Principes (1874) de CAIRNES.
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[9]
Cette combinaison entre la tactique et la stratégie correspond assez bien à ce que HIRSCHMAN qualifie comme la relation dialectique entre l’exit, la régulation par le marché et le voice, la régulation par la prise de parole dans le système.
Introduction
1L’analyse marshallienne est considérée comme le point de départ d’une importante littérature qui, au tournant du vingtième siècle, prétend au renouvellement de l’économie régionale et spatiale, afin d’analyser les phénomènes de localisation, d’agglomération et de mobilité des facteurs de production. Des approches en termes de district industriel (BECATTINI, COURLET, MAILLAT) à celles des auteurs de la géographie économique (KRUGMAN, THISSE, VENABLE), en passant par les analyses de la nouvelle géographie industrielle (SCOTT, STORPER, WALKER), la référence aux origines marshalliennes est constante.
2Les écrits de MARSHALL sur l’organisation (et plus particulièrement sur la localisation) industrielle apparaissent dans diverses parties de son œuvre, mais souvent en marge de son analyse principale des mécanismes de l’échange économique. À cet égard, ils ne constituent pas une démarche théorique homogène mais plutôt un ensemble de réflexions et d’argumentations, issues d’observations fragmentées de la réalité industrielle et d’enrichissements conceptuels successifs. BECATTINI (1981), qui figure parmi les pionniers de la redécouverte de cette partie de l’œuvre de MARSHALL, engage, dans le début des années quatre-vingt, un travail de « remontée en amont » de son analyse de l’organisation industrielle, afin de découvrir les influences subies par le Maître de Cambridge [1] [**], avant de recentrer son analyse sur l’étude du district industriel et son application sur le cas italien contemporain.
3Ce papier prétend s’inscrire dans la continuité du travail initial de BECATTINI. Son objectif est de montrer que l’analyse de l’organisation industrielle de MARSHALL ne constitue pas le début mais plutôt la suite voire l’aboutissement d’une filiation théorique classique qui remonte à SMITH, en passant par MILL et CAIRNES et qui se construit aux antipodes de la tradition épistémologique ricardienne. Cette filiation met en avant l’apparition d’un mode d’organisation de la production sur la base d’un régime autre que la concurrence pure et parfaite. Celui-ci est rarement explicité et sa description évolue selon les auteurs, mais il est communément admis qu’il conduit à la formation de relations non marchandes entre les individus qui interviennent dans l’organisation de l’activité productive et des échanges et influencent par-là les prix relatifs des biens produits.
4Ce papier est construit en deux temps : dans un premier temps, il cherche à reconstituer le « projet alternatif » pour l’économie politique que nombreux auteurs classiques ont nourri mais qui est finalement resté, selon le jeune MARSHALL, au stade de la « révolution scientifique manquée » (WHITAKER, 1975) ; puis dans un deuxième temps, il propose de revisiter les instruments d’analyse économique que ce projet laissa inachevés - et plus particulièrement la notion du groupe non concurrent - mais qui pourraient néanmoins servir de référence dans le renouvellement de l’économie industrielle et régionale à l’aube du vingt-et-unième siècle.
I – Un projet alternatif pour l’économie classique
1.1 – Les déviations vis-à-vis de la tradition épistémologique ricardienne
5RICARDO est l’auteur du premier modèle économique abstrait. Fidèle adepte de NEWTON, il croit aux analogies mécaniques et sociales, en rejetant à la fois la méthode expérimentale des sciences de la vie mais aussi la méthode inductive souvent adoptée en sciences physiques. Tout en empruntant divers éléments de l’analyse de SMITH, il essaie de dégager les éléments qui permettent de construire une science économique autonome et abstraite, en reprochant au père de l’économie politique de perpétuer la confusion entre le processus cognitif de la science et le processus normatif de l’art. La finalité de l’œuvre ricardienne est de découvrir les lois qui régissent le problème fondamental de la production et de la distribution des richesses. Pour cela, il construit une approche épistémologique qui exclut toute finalité normative de la recherche théorique et prône une rupture totale avec la connaissance commune, l’empirisme et l’environnement idéologique (ZOUBOULAKIS, 1993).
6La quasi-totalité des économistes classiques s’inscrivent dans cette ligne de pensée qui adopte la méthode déductive pour construire et vérifier des modèles quantitatifs à partir d’un certain nombre d’hypothèses fondatrices. Celles-ci énoncent le principe de la division du travail et des tâches, associé à une loi de la valeur sur la base du coût – travail de production des biens, nécessaire à la réalisation de l’échange économique, en situation de concurrence pure et parfaite. CAIRNES (1874) résume très bien la position smithienne – ricardienne dans son analyse de l’organisation industrielle capitaliste : « Dans un système de séparation des tâches industrielles, les récompenses pour chaque producteur ou plutôt groupe de producteurs sont relatives à la valeur des biens qu’ils produisent » (CAIRNES, 1874, p. 56) ; « donc, ceteris paribus, la valeur agrégée de la rémunération d’un groupe de producteurs, salaires et profits confondus, varie toujours en fonction de la valeur de produits que ce groupe fabrique » (CAIRNES, 1874, p. 59). Pour que ce fonctionnement soit effectif, «non seulement, il doit exister pour les marchands, le droit et le pouvoir de vendre leur marchandise où ils le souhaitent et pour les travailleurs le droit d’occuper quelconque profession ils souhaitent, mais aussi le pouvoir pratique pour les travailleurs et les capitalistes d’utiliser leur travail et leur capital dans quelconque direction le souhaitent » (CAIRNES, 1874, p. 60).
7Cependant, à peine les hypothèses fondatrices posées, CAIRNES affirme que « la supposition faite par les économistes que le capital et le travail peuvent passer d’un lieu et d’une occupation à une autre est une construction fictive de leurs cerveaux guère fondée par l’observation de la réalité » (CAIRNES, 1874, p. 61). Il pose ainsi de façon tout à fait claire le fond du débat et des préoccupations des économistes classiques du dix-neuvième siècle qui constatent un décalage entre la théorie abstraite ricardienne et la réalité. Ce décalage se traduit par une anomalie dans l’échange de deux marchandises équivalentes par leur coût de production. Ces auteurs considèrent alors que la validité de la théorie générale ricardienne est réelle mais pour un domaine d’exercice très réduit ; et quand la vérification empirique réussit à identifier l’influence d’une cause perturbatrice particulière, celle-ci peut être prise en compte en rectifiant la théorie générale et en construisant une application locale qui tient compte des situations qui dépassent les limites fixées par les hypothèses fondatrices. C’est le cas de l’analyse des systèmes de propriété chez MILL, des limites à la mobilité des facteurs chez CAIRNES, des motifs non économiques pour expliquer les différentiels de taux de profit entre divers lieux chez SENIOR, du rôle de la coutume dans la formation des prix chez SIDGWICK.
8Par une référence constante à l’œuvre de SMITH plutôt qu’à celle de RICARDO, ces auteurs vont ainsi créer une brèche dans l’économie classique, alternative à la démarche ricardienne de construction de l’objet économique. Pour eux, les limites à la fameuse clause ceteris paribus sont liées aux perturbations responsables d’une déviation par rapport au régime de concurrence pure et parfaite qui se manifestent à deux niveaux :
- Les limites à la mobilité parfaite des facteurs de production liées au fait que les comportements individuels ne sont pas soumis exclusivement à la poursuite de l’intérêt mais obéissent également à des lois psychologiques non prises en compte par la démarche épistémologique ricardienne.
- Les limites à la réalisation de l’harmonie naturelle liées aux oppositions qui naissent dans la société entre producteurs ou groupes de producteurs qui dans la libre poursuite de leurs intérêts individuels essaient d’occuper une position dominante, notamment dans la détermination des prix relatifs des biens produits.
9Entre SMITH et MARSHALL, cet ensemble d’idées a cependant évolué. Et tandis que le premier reste ancré à une approche philosophique, propre aux auteurs du Scottish Enlightenment, où s’opposent sensualistes et utilitaristes sur la nature égoïste ou altruiste de l’être humain [2], les auteurs du dix-neuvième, dont MILL, SIDGWICK, CAIRNES et enfin MARSHALL, sont plutôt intéressés par la construction d’un fond analytique qui permet d’étudier les sociétés industrielles émergentes.
1.2 – Smith le précurseur ou l’interprétation controversée de l’hypothèse de « sympathie »
10Chez SMITH, l’hypothèse de sympathie est à la base de la construction conceptuelle de son œuvre économique [3]. L’originalité de la démarche smithienne est qu’elle met fin à la tradition philosophique des passions compensatrices défendue par HUME. Car, tandis que ses prédécesseurs opposent les passions entre elles et surtout les passions à l’intérêt individuel ou l’amour de soi (le self-love), SMITH les confond en donnant au principe de la sympathie un rôle de modérateur (HIRSCHMAN, 1980), déterminant dans le comportement économique des individus : « Quelque degré d’amour de soi (selfishness) qu’on puisse supposer à l’homme, il y a évidemment dans sa nature un principe d’intérêt pour ce qui arrive aux autres, qui lui rend leur bonheur nécessaire, lors même qu’il n’en retire que le plaisir d’en être le témoin » (SMITH, 1976, p. 1). La sympathie définit la façon dont se forment les jugements et se fondent les différentes vertus dont la bienveillance n’est qu’un élément. L’intérêt individuel et la prudence trouvent aussi leurs origines dans la sympathie. Comme le souligne MAITRE (2000), la sympathie est le principe essentiel de l’harmonie entre la concurrence et les passions, sous-jacente au voile d’ignorance de RAWLS ou la garantie d’impartialité sociale de HARSANYI (1982) [4].
11Cependant, selon SEN (1977) et HARSANYI (1982), une attention particulière doit être accordée au fait que chez SMITH, sympathie et empathie se confondent. La définition moderne de la sympathie, dérivée du mot grec sympathia implique la capacité de partager les sentiments des autres. L’origine du mot empathie est allemande, einfühlung, et fait référence au pouvoir de s’identifier mentalement (ou de comprendre parfaitement) à une personne ou un objet de contemplation, ce qui exige donc d’avoir des informations sur celle ou celui-là. L’empathie correspond à la signification ancienne de la sympathie, utilisée aussi par SMITH. Elle renvoie à un spectateur partial, fictif, dépendant du milieu environnant : « approuver ou désapprouver les passions des autres, et les trouver fondées ou non fondées, est pour nous la même chose que de reconnaître que nous sympathisons ou pas avec elles » (SMITH, 1976, p. 17).
12L’identification empathique met alors en avant le rôle de l’information. SMITH affirme en effet que « notre sympathie pour la douleur ou pour la joie d’autrui est très faible tant que nous en ignorons les motifs » (SMITH, 1976, p. 6). Il emprunte, à cet égard, à SHAFTESBURY une vision graduelle de la circulation de l’information qu’il assimile à un mécanisme de «contagion» (MAITRE, 2000). Ce processus de contagion renvoie à une organisation particulière de la sympathie en cercles concentriques autour des individus (ANSPACH, 1972).
13COASE (1976) observe que naturellement dans la Grande Société [5], le rôle de la sympathie est réduit par rapport à la société fermée où les individus sont en contact permanent. Car l’individu ne peut porter un jugement moral parfait selon les règles énoncées que s’il détient une information parfaite sur les autres et sur leurs pensées et leurs désirs ou leurs besoins. Or, il ne dispose pas de telles informations pour l’ensemble des individus qui forment la Grande Société (PETKANTCHIN, 1996). Il accorde donc beaucoup plus de place aux intentions et aux actions des gens proches, des gens qu’il connaît : « la sympathie résulte beaucoup moins de la vue des passions que de celle des situations dans lesquelles naissent ces passions » (SMITH, 1976, p. 8). La proximité joue à cet égard un rôle important dans l’acquisition de l’information par l’individu. Et l’information qui circule à travers les relations interpersonnelles permet une coordination des comportements des individus qui à son tour conduit à l’organisation, c’est-à-dire à l’émergence de règles puis d’institutions sociales selon un processus évolutionniste décrit par HAYEK (1994).
14Cette analyse traduit la véritable interrogation de SMITH, à savoir l’émergence d’un ordre spontané à travers l’émergence des institutions. ELSNER remarque le caractère moderne de l’analyse de SMITH : « le modèle smithien démontre la possibilité, la forte probabilité et la logique d’un processus d’émergence des institutions sociales fondamentales comme le résultat spontané d’un processus d’interactions sociales des individus » (ELSNER, p. 191, 1989). Mais, contrairement à l’approche holiste des institutionnalistes américains, tels que WEBLEN et COMMUNS, qui considèrent les institutions comme un produit de la société, SMITH reste attaché à l’individualisme méthodologique et les définit plutôt comme le résultat spontané des interactions des comportements individuels. Selon lui, il est impossible que les hommes possèdent ex-nihilo des valeurs morales et des règles de justice et de comportement ; celles-ci sont issues non pas d’un contrat social, tel que le préconisaient HOBBES et ROUSSEAU, mais des résultats souvent involontaires des actions individuelles qu’ils engagent dans leur recherche éthique (PETKANTCHIN, 1996). C’est le jeu des jugements et des comportements moraux individuels qui fait émerger et évoluer l’organisation sociale et les règles qui lui sont associées, à travers un processus expérimental de type essais – erreurs.
15Dans son analyse, SMITH admet l’émergence et l’évolution des règles sociales (normes morales et de justice qui influencent de façon rétroactive les comportements individuels) en fonction d’une force active universelle qui est la sympathie. Mais les conséquences de cette force universelle varient selon les temps et les lieux, c’est-à-dire selon les expériences des hommes : « les règles générales de la morale sont fondées sur ce que nos facultés intellectuelles et notre sentiment naturel du bien et du mal nous ont fait approuver ou désapprouver constamment dans une suite de circonstances particulières » (SMITH, 1976, p. 288). Ainsi, dans la « petite société », le respect de ces droits est assuré assez souvent à travers des règles tacites, non écrites, auxquelles conduisent les expériences personnelles de ses différents membres. Ceci signifie que les actions de l’individu sont approuvées ou désapprouvées par le groupe dans lequel il appartient ce qui implique un encouragement ou un blâme de la part des autres membres. Par-là même, le comportement de free-rider est banni (DUPUIS, 1992).
16Comme BAREL (1984) le souligne, la sympathie, beaucoup plus que la «main invisible du marché», est alors un moyen essentiel de régulation des rapports humains sur un plan à la fois économique et social. Les actions des individus, mues par des motifs proches aux comparaisons interpersonnelles de ARROW (1977), s’inscrivent dans le cadre d’un processus d’apprentissage de vie en groupe, ce qui peut conduire dans une situation chronique de sous-optimalité d’allocation des ressources. L’analyse de SMITH permet alors d’émettre l’hypothèse du développement de situations durables d’organisation économique hors d’équilibre macroéconomique auxquelles sont associés des cadres institutionnels spécifiques. Cette perspective, ignorée par RICARDO, sera reprise par nombreux économistes classiques jusqu’à MARSHALL.
1.3 – Les limites à la mobilité parfaite des facteurs de production : un vecteur d’organisation industrielle
17En faisant l’hypothèse que l’organisation économique et sociale repose sur le principe de la sympathie et que celui-ci, intimement lié à l’information, s’affaiblit au fur et à mesure que la distance -géographique, professionnelle ou sociale- entre deux individus augmente, SMITH avançait implicitement des éléments pour une analyse de la différentiation sociale et spatiale au sein d’une société globale. Dans ce schéma, le principe unificateur de la concurrence pure et parfaite ne pouvait jouer qu’un rôle limité faute d’une transparence totale de l’information.
18Dans sa démarche épistémologique, RICARDO a fait complètement abstraction de cette partie de l’œuvre smithienne. Cependant, afin de ne pas créer une science complètement aliénée de la réalité, il se trouve bel et bien obligé d’admettre les limites au principe fondamental de la concurrence pure et parfaite. Celles-ci apparaissent avec sa théorie du commerce international. Or, le point de départ d’une partie des réflexions de certains auteurs classiques sera la critique implicite de la double analyse de la valeur de RICARDO et de sa distinction entre d’une part une théorie du commerce intérieur où règne une parfaite mobilité du capital et du travail et où les prix des biens sont définis en fonction des coûts de production, et d’autre part une théorie du commerce international qui doit tenir compte de l’immobilité relative des facteurs entre nations et où les prix des biens sont définis en fonction de la demande réciproque.
19CAIRNES (1874) conteste cette approche dichotomique, en soutenant qu’il s’agit là d’une différence de degré et non pas de nature. Il explique ainsi qu’il faut opter soit pour une vision théorique qui suppose une mobilité parfaite des capitaux et des hommes aussi bien dans le commerce intérieur que dans le commerce international, soit pour une vision plus réaliste admettant que cette mobilité est imparfaite dans tous les cas. CAIRNES (1874) propose alors un retour à la division de travail telle qu’elle est définie par SMITH en considérant l’hypothèse selon laquelle commerce intérieur et commerce extérieur ne sont, dans une théorie générale de la valeur, que des cas particuliers qui dépendent du degré de la mobilité effective des facteurs de production (BECATTINI, 1981).
20De son côté, MILL (1880), dans sa démarche logique, acquiesce que la concurrence pure et parfaite est la seule hypothèse fidèle à l’épistémologie ricardienne, capable de rendre l’économie politique une science abstraite. Mais en même temps il admet que ceci implique une réduction du champ d’analyse des phénomènes économiques : « car il serait bien mal comprendre la marche actuelle des affaires humaines que de supposer que la concurrence exerce une influence illimitée. Et je ne parle pas des monopoles, naturels ou artificiels, ou des manières quelconques dont l’autorité intervient dans la liberté des échanges. Les économistes ont toujours fait la part de ces causes de perturbation. Je parle des circonstances où il n’existe aucun obstacle pour restreindre la concurrence, aucun empêchement, soit dans la nature des choses, soit dans les obstacles artificiels ; des circonstances où le résultat est déterminé non par la concurrence, mais par la coutume ou l’usage, la concurrence ne se manifestant alors d’aucune manière ou produisant ses effets d’une manière tout à fait différente de celle qu’on suppose ordinairement lui être naturelle » (MILL, 1873, p. 282) [6].
21MILL renoue ainsi avec l’intuition smithienne et admet qu’il existe deux systèmes d’information antagonistes : la coutume et la concurrence pure et parfaite. Le paysage économique est structuré en fonction de ces deux facteurs aux tendances opposées : le premier érige des barrières entre les individus tandis que le deuxième les détruit. « Sous l’empire de la propriété individuelle, la division des produits est le résultat de deux causes déterminantes, la concurrence et la coutume. Les économistes en général, et surtout les économistes anglais, se sont accoutumés à donner une importance quasi-exclusive au premier de ces mobiles, à exagérer l’effet de la concurrence et à tenir peu de compte de l’autre principe qui la combat » (MILL, 1873, p. 281).
22Certes, chez MILL, la coutume n’est pas clairement définie et les causes de son apparition sont diverses. Il est cependant évident qu’elle renvoie à un terme au sens beaucoup plus riche que le mot commun utilisé dans la langue courante contemporaine. Elle représente une organisation économique et sociale, issue de relations individuelles de proximité (nouées par un processus semblable à la contagion de la sympathie), qui permet la réalisation de l’activité de la production. Elle implique, par-là, une coopération simple «qui a lieu quand plusieurs personnes s’entraident dans la fabrication d’un certain produit» (MILL, 1873, p. 165) ; dans ce cas, les individus sont conscients des avantages dont la coopération leur procure. Cependant, contrairement à la concurrence pure et parfaite qui est à la fois a-spatiale et a-temporelle et dont les effets sont immédiats, la coutume, elle, est issue de processus d’apprentissage individuels déterminés dans l’espace et dans le Temps ; ses effets n’apparaissent alors que dans le moyen terme.
23En partant de cette analyse et des effets de coutume, CAIRNES soutient ainsi qu’à l’intérieur d’un pays, même entre deux localités voisines, le travail n’a aucune mobilité entre des emplois non concurrents. Ceci est lié à un « sens d’appartenance » de chaque individu à un espace, un métier, une communauté locale. Il évoque, en exemple, « l’amour du sol natal » (CAIRNES, 1902, p. 32) en identifiant au moins un motif qui crée nécessairement des excédents et des déficits spatiaux de main d’œuvre. Ailleurs, il cite d’autres éléments qui empêchent, selon lui, la complémentarité parfaite des intérêts, tels que « la passion, les préjugés, l’esprit de corps, l’intérêt de classe, qui pourraient empêcher les gens de poursuivre leurs intérêts », (CAIRNES, 1873, p. 246). Il est clair que dans ce contexte, la concurrence liée à la mobilité des facteurs de production n’est plus une condition possible.
24Cependant, jusqu’à ce point, l’organisation sociale et économique fondée sur la « coutume » ou le « sens d’appartenance » représente l’exception à la règle dans un univers régi théoriquement par la concurrence pure et parfaite. Cette argumentation se modifie lorsque CAIRNES l’introduit dans un contexte dynamique qui tient compte de l’effet – Temps. Ainsi selon CAIRNES « quand le capital ou le travail choisissent une activité, ils sont engagés dans celle-ci et ne son plus disponibles ; ils doivent être donc soustraits du terrain de la concurrence par rapport à des agents engagés dans d’autres branches industrielles » (CAIRNES, 1874, p. 62). Il introduit alors – bien avant MARSHALL – la notion d’irréversibilité liée à l’apparition de coûts d’opportunité lorsque le capital ou le travail investis dans un secteur ou un lieu souhaitent se déplacer vers un autre secteur ou lieu. Il invoque à cet égard les investissements faits dans des matériaux ou des machines liés à une activité et une organisation du travail qui ne peuvent pas être utilisés dans une autre activité. Car, il souligne, « une fois engagé dans un type d’activité, le capital ne peut pas être détourné vers d’autres utilisations ; la conversion se fait avec des grosses dépenses et pertes » (CAIRNES, 1874, p. 61).
25Selon CAIRNES, il ne faut plus raisonner en termes de concurrence pure et parfaite des ressources globales mais des ressources disponibles, c’est-à-dire non engagées dans le processus productif. Cependant même dans ce cas, les ressources ne sont pas entièrement « exploitables ». Et tandis que le capital n’a pas de limites dans son allocation entre les branches productives, ce n’est pas le cas du travail. En suivant l’intuition de SMITH pour qui «de tous les bagages, les hommes sont les plus difficiles à transporter», CAIRNES soutient que : « la difficulté de transférer du travail est plus grande puisque aux obstacles physiques, s’ajoutent des obstacles mentaux. Car la spécialisation et la compétence industrielle n’est pas obtenue immédiatement mais il faut un certain temps et argent dépensé pour leur acquisition. (…) Ainsi, en ce qui concerne le travail disponible, chaque travailleur ne peut choisir un emploi que dans certaines limites bien définies. Celles-ci sont déterminées par le type de qualifications exigées par chaque branche et la quantité (temps et argent) d’effort nécessaire pour les acquérir. » (CAIRNES, 1874, p. 65). Pour cet auteur l’exemple le plus significatif est celui des tisserands dans les grandes villes. Il constate que ceux-ci persistent à mener des activités peu lucratives faute de pouvoir bifurquer vers un autre métier. Car ils ont une qualification acquise sur le tas qui les rend peu compétents pour s’investir dans d’autres types d’emploi.
26Cette argumentation conduit directement sur la ligne philosophique entamée par SMITH qui écrivait un siècle auparavant que : « la division du travail de laquelle découlent tant d’avantages ne doit pas être regardée dans son origine comme l’effet d’une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait pour but cette opulence générale qui en est le résultat ; elle est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle d’un certain penchant naturel à tous les hommes qui ne se proposent pas des vues d’utilité aussi étendues » (SMITH, 1991, p. 76). La main d’œuvre employée dans un métier est le produit d’une dynamique d’apprentissage qui se renforce au fil du temps. ROSEMBERG (1965) fera remarquer que dans le contexte smithien, la division du travail conduit à l’innovation incrémentale en spécifiant davantage la ressource humaine. Elle implique une dispersion des connaissances et des savoir-faire. L’échange des biens consiste donc à un échange de ces connaissances.
27De SMITH à CAIRNES, ce projet alternatif de l’économie politique classique se construit ainsi aux antipodes de l’épistémologie ricardienne et de ses principes. Cet ensemble d’idées laissera quelques outils d’analyse économique peu exploités dont le plus intéressant reste le groupe non concurrent, archétype du district industriel marshallien.
II – Un outil d’analyse de l’économie industrielle émergente
2.1 – Le groupe non concurrent, archétype du district industriel marshallien
28Le sens d’appartenance défini par CAIRNES est probablement la traduction la plus adaptée de la sympathie smithienne ou de la coutume millienne face à l’émergence de l’économie industrielle du dix-neuvième siècle. Il définit l’apparition de relations qui échappent à la logique marchande mais conditionnent le comportement économique des individus. Il implique l’encastrement de ces individus [7] dans un réseau social qui s’identifie en tant qu’espace de Vie et de Production indivisible vis-à-vis de l’extérieur. Cet espace constitue un « groupe non concurrent ». Selon CAIRNES, « il faut reconnaître l’existence de groupes non concurrents dans nos économies sociales ; cette configuration de l’organisation industrielle modifie les effets de la loi de la valeur basée sur le principe du coût de production » (CAIRNES, 1874, p. 68).
29Un groupe non concurrent est défini par trois éléments :
- un « processus » : le fonctionnement d’une organisation sociale à finalité productive, avec un état de concurrence donnée, sans que ceci soit nécessairement celui de la concurrence pure et parfaite. Cet état de la concurrence intervient directement dans la détermination des modalités (et des coûts) de production ;
- une « durée » : le groupe est historiquement déterminé. Il apparaît comme le produit d’une évolution sociale dans le temps, avec un patrimoine héréditaire et une expérience accumulée à travers l’apparition de dynamiques d’apprentissage spécifiques au facteur travail ;
- une « frontière » : elle délimite le sens d’appartenance des individus. Elle ne doit pas être perçue comme une rupture qui isole le groupe de son environnement immédiat (frontière – coupure), ni comme une zone de contact permanent et privilégié avec celui-ci (frontière – couture), mais plutôt comme un commutateur (RAFFESTIN, 1986) qui permet la constitution de relations avec l’extérieur tout en sauvegardant ses codes internes.
30À partir de cette définition, CAIRNES explique qu’au sein de chaque groupe, les conditions de concurrence et de rémunération des facteurs de production ne sont pas les mêmes. Entre deux groupes, l’échange ne peut donc pas se faire sur la base de la valeur – coût de production. Les prix relatifs des biens produits par chaque groupe non concurrent sont déterminés par la demande réciproque entre eux. Ceci conduit progressivement à une diversification de la production industrielle et éventuellement à l’apparition de rendements croissants au sein de chaque groupe. La constitution de monopoles ou de positions dominantes d’un groupe sur le marché global n’est pas alors le résultat du jeu du hasard, mais le fruit de longs processus d’apprentissage au sein du groupe qui lui confèrent un avantage productif permanent, permettant de garder le prix de vente du bien fabriqué au-dessus du prix naturel.
31Ces avantages font que la formation, l’évolution et même la reproduction du groupe relèvent de mécanismes psychologiques et économiques complexes qui cherchent à consolider à la fois sa cohésion interne et sa position dominante vis-à-vis de l’extérieur. SMITH l’évoque en premier dans sa description de l’organisation textile des villes anglaises : «Les habitants d’une ville, étant rassemblés dans un même lieu, peuvent aisément communiquer et se concerter ensemble. En conséquence, les métiers qui se soient établis dans les villes ont été presque partout érigés en corporations et même quand ils ne l’ont pas été, l’esprit de corporation, la jalousie contre les étrangers, la répugnance à communiquer des secrets du métier, y ont toujours généralement dominé et les différentes professions ont bien su empêcher, par des associations et des accords volontaires, cette libre concurrence qu’elles ne pouvaient gêner par des statuts » (SMITH, 1991, p. 201).
32Ce qui modifie la représentation du groupe n’est pas le changement technologique ni le changement de son produit, mais le changement de la « conscience » des individus ; celle-ci conditionne leur « entrée » ou leur « sortie » du groupe. À la fin du siècle, MARSHALL identifiera les caractéristiques du groupe non concurrent à « l’atmosphère industrielle », terme qui désigne à la fois une organisation de la production, un état de la concurrence et une dynamique d’apprentissage de la ressource humaine, tout en accordant à l’identifiant spatial un rôle très important.
2.2 – La synthèse marshallienne et l’apport des externalités
33Le jeune MARSHALL affirme à plusieurs reprises un certain enthousiasme pour les écrits de ses contemporains classiques [8]. Mais chez lui, plus que chez tout autre auteur, le balancement entre une théorie abstraite et une approche pragmatique des faits économiques est constant ; ce balancement conditionne le développement de son œuvre scientifique, avec toutes les contradictions que cela puisse supposer.
34MARSHALL cherche à définir le rôle des « sentiments moraux et altruistes » dans le comportement économique des agents (ARENA, 1991). Il propose ainsi une classification des phénomènes économiques selon leur degré de permanence. Les plus permanents relèvent de la « stratégie » et correspondent «à cette partie de l’organisation économique qui dépend des besoins et des activités, des préférences et des aversions, que l’on retrouve partout chez l’homme» (MARSHALL, 1898, p. 132) ; ils englobent notamment les relations marchandes. Les plus variables des phénomènes économiques relèvent, eux, de la « tactique » et apparaissent comme « des formes extérieures et des accidents de l’organisation économique, qui tiennent aux particularités de temps et de lieu, aux mœurs et à la situation des différentes classes, à l’influence de certains individus, ou aux nécessités et aux instruments très changeants de la production » (MARSHALL, 1898, p. 133) ; ils regroupent essentiellement des relations non marchandes. Or, ce qui intéresse MARSHALL est la combinaison de la tactique et de la stratégie dans un seul système de production [9].
35Il soutient ainsi que la tactique, identifiée au « sens d’appartenance commun » des agents, conduit à la création de stratifications sociales stables – les groupes non concurrents de CAIRNES – qui interviennent de façon significative dans le fonctionnement de l’économie et notamment dans la détermination des coûts de production des biens. Il écrit : « de même qu’une cathédrale est quelque chose de plus que les pierres dont elle est faite, de même qu’une personne est plus qu’une série de pensées et de sentiments, de même la vie de la société est quelque chose de plus que la somme des vies des individus. Il est vrai que l’action du tout est formée de l’action de ses parties constituantes, et que, dans la plupart des problèmes économiques, le meilleur point de départ se trouve dans les mobiles qui affectent l’individu, considéré non pas certes comme un atome isolé, mais comme membre de quelque métier particulier ou de quelque groupe industriel » (MARSHALL, 1898, p. 116).
36Pour MARSHALL, ces groupes non concurrents (il leur préfère le terme de «nation économique») sont des ensembles d’individus avec des intérêts convergents, aux frontières géographiques, sociales et économiques historiquement constituées. Les relations liées à l’interconnaissance personnelle et à la connaissance collective du milieu prédominent sur les relations marchandes et deviennent un facteur de transmission de l’information et d’appréhension des besoins des membres (producteurs et/ou travailleurs). Elles influencent ainsi à la fois le niveau de création des richesses et celui de la demande de travail.
37La véritable contribution de MARSHALL est la démonstration de l’efficacité économique de tels groupes. Car en ce qui concerne la production industrielle, MARSHALL adopte le principe des rendements croissants dans la lignée de SENIOR, MILL et CAIRNES. Or ce principe conduit naturellement à la concentration. MILL notait que « toutes les fois qu’il est essentiel à la production qu’un certain nombre d’ouvriers combinent leurs efforts, même dans le cas de la simple coopération, il faut que l’échelle de l’entreprise soit telle qu’elle permette l’agglomération. Dans l’état de libre concurrence, on peut s’assurer que les avantages obtenus sur une grande échelle l’emportent sur l’attention plus vigilante accordée aux gains et aux pertes minimes qu’on remarque ordinairement dans les petits établissements » (MILL, 1873, p. 160). Il conclut alors logiquement que le progrès passe par la concentration des ressources : « dans les pays les plus développés, il y a tendance à substituer, dans chaque industrie, les grands établissements aux petits » (MILL, 1873, p. 160).
38L’analyse marshallienne met en évidence le fait qu’en matière d’organisation économique, un groupe non concurrent jouit de l’ensemble des avantages que procure la division du travail en régime de rendements croissants, lorsqu’il y a une augmentation de la quantité des facteurs de production, sans néanmoins dériver vers la concentration. Cette efficacité tient à l’apparition d’économies externes, c’est-à-dire des avantages dont bénéficie un producteur dans sa fonction de production à travers l’activité des autres producteurs sans néanmoins qu’il soit obligé de les rémunérer. Dans les groupes non concurrents, les économies externes apparaissent comme des interdépendances hors-marché entre agents, issues de relations personnelles liées à des facteurs divers tels que la proximité spatiale (le district industriel), la classe sociale (le syndicat) ou la compétence professionnelle (l’association de producteurs).
39Ces économies externes traduisent deux séries d’avantages (DIMOU, 1996), reconnaissables dans le plus représentatif des groupes non concurrents, le district industriel :
- La première est liée au rassemblement de ressources humaines spécifiques, à travers la constitution d’un marché interne/local de travail avec ses propres règles, pratiques et conventions, admises par toutes les parties ; la circulation de l’information, l’existence de qualifications spécifiques, l’interconnaissance des individus confèrent au sein du groupe des avantages productifs construits à travers des processus d’apprentissage localisés.
- La deuxième est liée aux interdépendances techniques et sociales des activités à travers la création, dans le voisinage d’une activité principale, d’activités auxiliaires situées techniquement ou socialement en amont ou en aval de celle-ci. Ces interdépendances confèrent un caractère cumulatif et continu au développement économique : « si quelqu’un trouve une idée nouvelle, elle est aussitôt reprise par d’autres et combinée avec des idées de leur cru ; elle devient ainsi la source d’autres idées nouvelles » (MARSHALL, 1898, p. 465). Se trouvent ainsi investis des créneaux productifs, marchands ou non marchands qui ne répondent pas nécessairement aux critères de rentabilité maximale mais correspondent à la satisfaction d’un besoin nécessaire à l’épanouissement du groupe.
Conclusion
40La production scientifique de cette filiation classique est relativement importante. Dès lors, la question qui se pose est celle de savoir pourquoi finalement, cette « brèche à la pensée classique » n’a pas abouti sur un courant d’analyses plus structuré, alternatif à la théorie ricardienne. La réponse pourrait être recherchée dans les conditions particulières qui caractérisent la science économique du dix-neuvième siècle.
41En s’opposant à la démarche sociologique comtienne d’une science sociale unifiée et unique, RICARDO poursuit l’objectif de la construction d’une science économique autonome. L’ensemble des économistes classiques sont conscients de cet engagement. Or, face à la tradition épistémologique ricardienne, une double opposition va s’élever durant le dix-neuvième siècle : d’un côté, il y a THORNTON et sa critique de la théorie du fonds des salaires, qui est reprise par les auteurs socialistes revendiquant la construction d’une économie morale ; de l’autre côté, il y a les représentants de l’école historique anglaise (LESLIE, CUNNINGHAM, ASHLEY) partisans de la méthode inductive en sciences sociales initiée par WHEWELL. L’école historique anglaise s’inscrit dans la continuité de la filiation stoïcienne des penseurs du dix-huitième siècle et mène l’étendard de la critique historiciste à la méthode déductive en proposant de lui substituer une étude systématique de l’activité économique dans son contexte institutionnel (LESLIE, 1879).
42Ces deux ensembles de critiques cherchaient à soumettre l’économie politique naissante à d’autres corps des sciences sociales, notamment la sociologie et l’histoire. Face au risque d’une réduction de l’objet même de recherche de cette discipline, l’ensemble des auteurs classiques vont s’accrocher à défendre l’épistémologie ricardienne, même s’ils en aperçoivent les limites. Responsables de la sauvegarde de la science économique naissante, ils vont alors minimiser leurs propres interrogations par rapport à la théorie générale.
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Mots-clés éditeurs : Alfred Marshall, économie externe, groupe non concurrent, histoire de la pensée économique, organisation industrielle
Date de mise en ligne : 01/04/2012
https://doi.org/10.3917/reru.024.0579