Article de revue

L'informe selon Pierre Fédida

Pages 163 à 166

Citer cet article


  • De Mijolla-Mellor, S.
(2005). L'informe selon Pierre Fédida. Recherches en psychanalyse, no 3(1), 163-166. https://doi.org/10.3917/rep.003.0163.

  • De Mijolla-Mellor, Sophie.
« L'informe selon Pierre Fédida ». Recherches en psychanalyse, 2005/1 no 3, 2005. p.163-166. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse1-2005-1-page-163?lang=fr.

  • DE MIJOLLA-MELLOR, Sophie,
2005. L'informe selon Pierre Fédida. Recherches en psychanalyse, 2005/1 no 3, p.163-166. DOI : 10.3917/rep.003.0163. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse1-2005-1-page-163?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rep.003.0163


Notes

  • [1]
    Fédida P., Par où commence le corps humain, Paris, P.U.F., 2000, p. 12.

1L’hommage rendu aujourd’hui à Pierre Fédida est la poursuite d’un dialogue interrompu et il m’est précieux de pouvoir le partager avec vous dans cette commémoration.

2Je l’ai rencontré en 1971, non pas comme étudiante, mais comme jeune collègue. Je venais de passer une agrégation de philosophie et l’UFR avait besoin de chargés de cours pour encadrer les nombreux étudiants qui se pressaient au troisième étage de Censier. Pierre Fédida était alors celui qui initiait et soutenait les projets nouveaux, notamment autour de la sémiologie du corps, les techniques du corps et autres qui apparaissaient, il y a trente ans à l’université, comme passablement exotiques.

3Sa thèse sur travaux, qu’il allait soutenir sept ans plus tard, allait porter sur le somatique, écho de ses enseignements mais aussi sur un thème dont il allait montrer la portée psychanalytique, celui de l’absence.

4C’est une des nombreuses facettes de cette notion protéiforme que je voudrais brièvement évoquer avec une autre notion qui lui est liée, celle de l’«informe». Elle renvoie ce qui a été pour moi un point de rencontre entre ses intérêts théoriques et les miens, plus particulièrement ces dernières années, et cela me permettra de poursuivre ici un échange avec ses textes.

5La notion d’informe, issue de la philosophie et de la mythologie grecques sous le terme de «Chaos», Pierre Fédida va d’abord la trouver du côté de la phénoménologie avec l’idée d’un transcendantal d’une forme qui ne se rencontre pas dans le monde extérieur, mais qui a pourtant valeur de «prototype» ou d’origine.

6Sa fréquentation de Georges Bataille et de Francis Ponge va lui permettre une approche à petites touches de cette notion insaisissable.

7Pourquoi y avoir recouru et quelle est sa fécondité?

8Il y vient d’abord parce que la pathologie psychotique concerne et intéresse sa pensée, comme on peut le voir notamment dans son admirable préface à la traduction des textes de Searles regroupés dans L’effort pour rendre l’autre fou.

9Mais aussi parce que la prise en considération des enclaves autistiques chez le névrosé lui paraît fondamentale pour permettre de définir et de penser le travail contre-transférentiel de l’analyste. Proche en cela de Ferenczi, il souligne l’importance que l’analyse de l’analyste se continue dans sa pratique quotidienne et qu’elle doive aller aussi loin et profondément que possible, jusqu’au matériau primitif de la vie psychique.

10L’intérêt de la notion d’informe est donc de désigner un objectif au travail de régression de l’analyste, lequel a pour but de permettre à l’analysant d’avoir accès en confiance à ce que sa vie psychique peut avoir de plus angoissant. Pour suivre cette quête, il y a cependant une flûte enchantée: rêve ou, plus exactement, ce que le psychanalyste apprend sur son propre fonctionnement régressif en écoutant la matérialité du rêve.

11L’informe, dans ce contexte, apparaît comme ce qui est autant trouvé que construit par le travail de régression de l’écoute de l’analyste.

12Je cite ce que l’on peut considérer comme un premier aspect de la définition: «L’informe pourrait être dit le mouvement par lequel l’analyste perçoit et construit les formes de la régression».

13L’informe construit par l’analyste est aussi un informe qu’il trouve au bout de l’opération: c’est un matériau psychique et non un matériel au sens où l’on parle du matériel clinique.

14J’en viens au second aspect de l’informe, indissociable du précédent mais qui lui préexiste: l’informe comme substrat et, pour la psyché, la face antélangagière des mots.

15J’ai dit tout à l’heure que Pierre Fédida avait trouvé en Bataille et en Ponge des illustrations et des confirmations de cette notion, plus sensible à l’imagination qu’à l’intellect, que constitue l’informe. Il faudrait y ajouter l’apport de l’anthropologie et de l’art pour conforter une penser de la régression et du primitif qui puisse être dégagée d’un évolutionnisme simpliste. Il citait cette parole de Picasso: «On ne dépasse pas l’art primitif» ...

16Remarque qui nous renvoie à l’atemporalité de l’inconscient, à l’idée que le primitif est inactuel, inhistorisable et, de ce fait, source intarissable.

17Dans la situation analytique, c’est le vécu d’inquiétante étrangeté qui signale qu’on s’en est rapproché. Par là, on peut aborder de manière moins descriptive, moins affective, cette notion de l’informe. Car il ne s’agit pas de ce qui aurait perdu sa forme, mais de l’envers des choses, soit de la manière primitive dont, enfant, nous les avons représentées et nommées.

18J’avais, il y a deux ans à l’occasion de mon livre Le besoin de savoir et de la notion de «mythe magico-sexuel», échangé avec plaisir avec Pierre Fédida sur cette matérialité, cette chair des mots, tels que l’enfant qui apprend le langage la rencontre. L’adulte se souviendra, si l’amnésie n’est pas passée trop brutalement, du plaisir sensuel des mots fétiches de l’enfance, ces mots qui recouvrent ce que l’on peut considérer comme des expressions du sexuel, bien avant les théories sexuelles infantiles. Pierre Fédida notait avec pertinence: «Les mots portent dans la langue l’excès du sexuel et la question se pose alors de savoir si cela, les psychanalystes ne l’auraient pas souvent perdu» [1].

19D’où la troisième définition de l’informe, qui ne tient pas ici à la régression de l’écoute de l’analyste, mais à l’acte de nomination lui-même et à ce qu’il écrase, réduit nécessairement.

20L’informe serait alors le mouvement même, et son résultat qui caractérise l’action du langage le contact violent entre le signifiant et le signifié. Nous voilà ramenés à ces termes qui génèrent l’informe sans pour autant, dans la pensée de Pierre Fédida, se confondre avec lui: la chair, la matérialité.

21C’est à Lacan que Fédida fait ici appel et à son analyse de la vision de la gorge d’Irma renvoyant à un abîme ouvert, lieu d’origine et de fin, de naissance et de mort.

22Je vous engage à lire ou à relire ces pages étonnantes du petit livre qui s’intitule Par où commence le corps humain et ses développements sur la fonction de la bouche comme organe où se forment le rêve et le fantasme auto-érotique...

23Dans ce contexte, l’informe n’est plus seulement substrat, matrice de forme, mais mouvement, tel que le montre l’enfant formant ses mythes sexuels où une représentation se transforme en une autre à la manière de l’action magique.

24Informe n’est donc pas privé de forme, mais déformable, mouvant, inassignable parce que se prêtant aux caprices de la sensation, du plaisir à représenter. On pense ici aussi aux dessins d’enfants tels qu’ils génèrent à la fois de manière mutante une porte de maison qui est une bouche, d’où sort une langue qui est un chemin qui conduit à la porte. Cela peut être, tout à la fois ou selon les cas, une langue-pénis-étron-serpent...

25Cette mouvance est ce vers quoi tend la notion d’informe plus qu’elle ne l’enserre dans une définition, ou même, comme j’ai essayé de le montrer, dans des définitions.

26Car la notion d’informe constitue un point limite qui échappe en permanence au moment même où l’émergence d’une remémoration nous donne son contenu comme évident.

27Je n’ai pas essayé d’en faire une présentation universitaire clarifiante, la chose serait d’ailleurs impossible. Mais si je l’ai choisie pour évoquer avec vous ce soir la pensée de Pierre Fédida, c’est aussi parce qu’elle constitue un exemple de la manière dont il renouvelle les notions de la psychanalyse, en faisant appel simultanément à la clinique, aux autres champs du savoir, à l’art et à la littérature. Peut-être n’est-on psychanalyste qu’à ce titre, en faisant intercommuniquer ces divers apports comme s’échangent les parties du corps et les organes dans le symptôme, ou comme les zones érogènes produisent leur polyphonie.

28A cette disponibilité psychique au niveau de la théorie répond en effet et s’entremêle la disponibilité de l’analyste. C’est par elle que je terminerai en lui laissant la parole: «Ecouter la matérialité psychique de toute parole comme s’écoute un rêve, ne devrait-il pas être rappelé (...) comme ce dont le psychanalyste ne saurait se passer s’il devient psychanalyste avec son patient?» (ibid., p. 46).


Mots-clés éditeurs : évidence, matériau psychique, mot-fétiche, mythe magico-sexuel, primitif, régression

Date de mise en ligne : 01/03/2005

https://doi.org/10.3917/rep.003.0163