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Article de revue

Familles en Transitions

Pages 131 à 139

1Depuis 2013, nous accueillons à la consultation du service de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent des enfants et adolescent∙e∙s qui s’affirment transgenres et/ou qui se questionnent à l’endroit de leur identité sexuée, ainsi que des parents transgenres qui demandent un accompagnement, ainsi que plus largement des familles « hors normes », homoparentales, parents ayant conçu solo par AMP, parents ayant eu recours à l’AMP avec tiers donneur, familles multi-recomposées, etc.

2Ces familles sont hors normes au sens mathématique de la loi normale, c’est-à-dire en nombre minoritaire. Pour certains, ces familles sont hors normes au sens de non-normatives c’est-à-dire qui échappent au cadre dominant ordinaire cis-normé hétéro-normé, pour d’autres, ce sont des familles extra-ordinaires, pour d’autres enfin, ce sont des familles a-normales, formulation intéressante dans une perspective lacanienne qui détacherait l’objet « a » de la norme mais qui du même coup – on peut en faire l’hypothèse parce qu’il y est question d’objet « a » qui comporte à la fois une dimension d’objet cause du désir et une dimension de l’ordre du déchet – du même coup a-normales bascule du côté du défaut, et ces familles sont bien souvent comme prises en défaut de ne pas se ranger sous le trait majoritairement reconnu comme constitutif et fédérateur en terme d’identité du groupe social.

3Nous recevons donc des familles dans leur diversité comme il y a de multiples façons de faire famille.

4En tant qu’analyste – et en conscience de ce que l’acte analytique est en soi un acte politique – nous avons fait le choix dans notre consultation de nous décaler de toute perspective d’évaluation : évaluation diagnostique médicale d’une « dysphorie de genre » ou d’une « incongruence de genre », évaluation de l’éligibilité d’un∙e adolescent∙e transgenre à un traitement hormonal, évaluation de l’impact potentiel d’une transition souhaitée par un parent transgenre sur ses enfants déjà nés, etc.

5Nous souvenant au passage que nous ne sommes pas, par notre serment d’Hippocrate, engagée à évaluer mais à soigner, et parce que notre boussole clinique est avant tout psychanalytique, nous nous sommes éloignée de cette perspective d’évaluation. Une mission d’évaluation dans le champ des transidentités – qui est hors champ de la pathologie – pose par ailleurs d’autres questions autour de la place à laquelle elle assignerait le psychiatre, médecin au sens d’Hippocrate ou régulateur garant de la préservation des normes sociales… avec les dérives sombres que l’on sait dans l’Histoire. Mais n’oublions pas que la psychiatrie, c’est aussi Franco Basaglia et Tony Lainé… et beaucoup d’autres.

6Bref, nous avons choisi non pas de militer mais de nous recentrer sur ce qui est le mouvement de départ de tout acte psychanalytique, c’est-à-dire une demande, la demande d’une personne qui s’adresse à nous – nous supposant un savoir – et à laquelle on fait crédit d’occuper la place d’un sujet, sujet de son discours.

7Si nous recevons des personnes transgenres, enfants ou parents, nous recevons aussi de fait des familles, leurs familles, parce que les enfants et adolescent∙e∙s que nous recevons sont pour la plupart mineur∙e∙s, et parce que les parents transgenres qui s’adressent à nous nous consultent précisément autour de leur parentalité, de leur projet de faire famille ou de leur famille en transitions.

8S’il n’est pas question dans notre pratique de diluer le discours propre de la personne accueillie dans celui de sa famille – enfants adolescent∙e∙s et adultes sont bien entendu reçu∙e∙s seul∙e∙s en entretien - le propos est aujourd’hui d’évoquer avec vous ces familles qui ont pour point commun d’avoir à vivre la transition de genre de l’un∙e d’entre elles, la transition d’un enfant pour les unes, celle d’un parent, pour les autres.

9Je vous propose donc comme point de départ l’expression de leur demande :

Expressions de la demande

10– L’un des membres de la famille est en questionnement, douloureux ou non, en lien avec un conflit interne, familial ou plus largement social. Les personnes se questionnent par rapport à elles-mêmes mais aussi par rapport aux effets possibles sur la famille, avec le souhait « que cela se passe bien ».

11– La famille est en questionnement, douloureux ou non, en lien avec la décision de transition de l’un de ses membres, conflit interne, familial ou plus largement social. Ce n’est pas le propre des transidentités mais peut être observé face à tout changement important : décision de réorientation scolaire ou professionnelle, de séparation ou union, d’expatriation ou simple déménagement, en bref tout changement, choix positif de vie qui engage le sujet et touche au groupe par-delà l’individu.

12Nous ne voyons bien évidemment pas toutes les familles concernées et ne pensons pas que toutes les familles concernées gagneraient à consulter. Nous recevons en tant que consultation hospitalière les familles qui expriment une question et/ou une souffrance et qui choisissent de nous accorder leur confiance.

13De ces demandes, nous pouvons relever différentes configurations, différentes manières de vivre cette transition qui est là et qui peuvent fragiliser cette famille :

14En effet, si la famille consulte cela peut être qu’elle se perçoive comme potentiellement fragilisée et souvent - il faut le dire – fragilisée de l’extérieur par le discours courant cis-normé hétéro-normé.

15– La famille peut être traversée par un questionnement autour de la Vérité, du discours de la personne qui s’affirme transgenre, mais aussi de la Vérité du lien et donc du complexe familial au sens de Lacan dans son ensemble : mon épouse, mon enfant est-elle.il vraiment trans ? ou jusque dans l’infirmation du discours de l’autre : aidez-la∙le à réaliser qu’il fait fausse route, que son problème est autre. On ne s’entend plus, la parole est invalidée.

16– La famille peut être traversée par l’angoisse, inquiétude de la famille pour son membre qui s’affirme transgenre, inquiétudes du côté du corps, inquiétudes du côté du social. Expression de l’ordre de l’angoisse, inquiétude pour la famille, « elle va tout faire exploser », « si elle fait ce choix il n’y a plus de famille, elle n’existe plus pour nous » ; « comment protéger les enfants de la famille » (progéniture ou fratrie)

17– La famille peut être traversée par des mouvements de rejet, d’exclusion du corps familial et/ou social : « aidez mes parents à m’accepter comme je suis », « comment faire pour que mes enfants adolescents acceptent ma transition ». Comment faire face à la famille élargie, à l’institution scolaire, aux voisins, à la communauté religieuse, individuellement et en famille ? La transition de genre vient mettre en branle les fondements de l’identification et de l’appartenance au groupe. « Suis-je encore de ce couple, de cette famille en tant que moi-même qui transitionne ? » « Mon conjoint, mon enfant, mon parent qui transitionne en devient-il∙elle un∙e étranger∙ère ? »

18– Quelques fois, au contraire, la transition vient valider une théorie familiale partagée et renforcer l’identité famille du côté de la vérification, avec parfois une dimension transgénérationnelle. La famille est renforcée de traverser ensemble cette expérience de transition.

19– Enfin beaucoup de familles se débrouillent très bien sans nous, avec l’aide souvent précieuse des groupes d’auto-support proposés par les associations de personnes concernées.

20Il s’agit de créer une nouvelle identité groupale sous-tendue par de nouveaux traits, un nouveau fantasme commun, une nouvelle possibilité de se compter ensemble comme une unité plurielle.

21La famille est un espace – temps où s’explore l’identité de genre de chacun∙e. Pour la personne transgenre, elle peut être ouverture, support ou parfois entrave, épreuve. La personne transgenre évolue au sein d’une famille et il ne faut pas négliger la part possiblement intériorisée par cette personne du discours et des représentations familiales.

S’affirmer transgenre

22S’affirmer transgenre c’est, dans une perspective psychanalytique, affirmer être homme ou être femme, ou toute autre identité de genre inscrite ou non dans la binarité, c’est consentir à se faire représenter en tant que sujet par le signifiant « homme » ou par le signifiant « femme » ou par un autre signifiant « neutre », « bigenre », « agenre », « fluide », etc., pour un autre signifiant.

23Pour Lacan, qui n’avait pas anticipé que le genre serait un jour pensé comme non-binaire, les signifiants « homme » et « femme » mettent en jeu « les affects positionnels par rapport à l’être » (Lacan, J., 1958-1959, p. 172). Ce ne sont pas des normes; si ces signifiants peuvent avoir valeur de trait, au sens du trait unaire dans l’identification, ils renvoient encore à des affects de l’être et sollicitent le sujet dans son rapport au désir et à la jouissance. L’expérience analytique nous montre que le destin ne se limite pas à celui d’une anatomie qui est donnée, assignée, à la naissance ; le destin est celui du sujet parlant, qui marque l’être au plan symbolique. Ce destin s’enracine des insignes parentales, anticipation du sujet à venir dans l’Autre : « Les voies de ce qu’il faut faire comme homme, comme femme, sont entièrement, si je puis dire, abandonnées au drame, au modèle d’un scénario qui se place au champ de l’Autre. » (Lacan, J., 1964, p. 238)

24Peut-on encore utiliser les théories de Lacan pour aider à penser les transidentités alors que les formules de la sexuation qu’il propose reposent sur une binarité du genre non interrogée ? Il y a là une vraie question, avec cependant aucune culpabilité vis-à-vis de Lacan qui ne s’est pas privé lui-même de faire ainsi avec les pensées de nombreux philosophes. L’identité sexuée est une position, une place dans le discours, une façon d’assumer en tant que sujet d’être représenté par le signifiant « homme », le signifiant « femme », ou tout autre signifiant, ce signifiant pouvant alors avoir valeur de trait, et l’on décompte aujourd’hui quantité d’identités diverses dans la littérature. Contrairement aux identités homme et femme, ces identités non binaires ne sont pas inscrites dans la langue depuis des siècles et souvent même demandent pour se dire à inventer un langage, ce langage pouvant être partagé et alors faire langue, dans le cercle familial ou au-delà, dans une communauté, parfois très largement via les réseaux sociaux.

25Ce qui différencie les personnes quant à leur identité affirmée, c’est leur mode de jouissance. Lacan en identifiait deux modalités que sont les deux pôles du féminin et du masculin, l’expérience clinique dans l’actuel social nous démontre qu’il en est beaucoup d’autres, qui émergent des discours trans’. Il semble cependant que ces modes de jouissance restent séparés et que leur conjonction, ce qui serait « le rapport sexuel », malgré leur nouvelle diversité, n’existe toujours pas... Les diversités dans l’expression de l’identité ne mènent pas à la fin de la différence sexuée bien au contraire.

26« La réalité est abordée avec les appareils de la jouissance » (Lacan, J., 1972-1973, p. 71) et chez l’être parlant, d’appareil il n’y en a pas d’autre que le langage… C’est l’entrée même dans le langage qui – comme elle cause le sujet – cause en soi une asymétrie des places, une position masculine et une position féminine pour Lacan, de nouvelles positions aujourd’hui qui n’effacent pas la valeur d’asymétrie mais semblent en multiplier les plans avec pourquoi pas l’introduction de plans courbes dans un espace non euclidien.

27L’affirmation transgenre, qu’un sujet se nomme « homme », ou « femme », ou bien « transgenre » ou autre, en contradiction ou du moins en non-congruence avec son anatomie, avec les semblants du genre qu’il a reçus de l’Autre social, voire du désir de l’Autre, ce serait pour lui de vérifier que c’est dans un nouage singulier qu’a pu se constituer son identité en tant qu’être sexué d’être pris dans le langage. Le sujet se sent homme ou femme ou autre au-delà de son anatomie, de comment il a pu être parlé par ses parents, de ce qu’il a reçu du social. Il se sent homme, femme ou autre du réel de sa jouissance, des affects de son être, des modalités de son désir (Condat, A., 2016).

28Aussi pour Clotilde Leguil :

29

Si le genre peut être considéré par-delà les normes, excédant les normes, et même hors norme, c’est qu’il est toujours de l’ordre de l’interprétation singulière d’un sujet sur son être sexué. Le genre, après Lacan, échappe à toute norme aussi libertaire soit-elle. Les normes réactionnaires et les normes contestataires peuvent apparaître comme l’envers et l’endroit d’une même utopie, celle qui vise à maîtriser la chose sexuelle pour l’assujettir à un certain idéal.
(Leguil C., 2015, p. 211)

30Le genre ne peut donc se réduire à une assignation. Pour chaque enfant, puis tout au long de la vie, le genre est un parcours, une aventure, c’est une expérience vivante et jamais achevée. Le genre s’éprouve chez chacun, y compris lorsque pour certains qui s’affirment « agenres », il s’agit de le récuser totalement comme trait d’identification. Le genre s’éprouve aussi dans les familles.

31Dans l’expérience des transidentités, l’angoisse peut surgir chez le sujet lorsque le vécu réel éprouvé du corps sexué vient effracter l’image du corps qui s’est développée depuis la petite enfance dans un sexe différent du sexe chromosomique ou bien dans une dimension asexuée. Lacan qui a théorisé, en particulier dans son Séminaire de 1974 -1975 intitulé R.S.I., les rapports entre les dimensions du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique en tant que ces trois termes véhiculent un sens, nous offre ainsi un axe de travail pour penser l’impensable de ces situations (Lacan, J., 1974-75). L’affirmation transgenre y serait une tentative de discours, de re-nomination, alors que le réel du corps vient faire trou dans l’imaginaire, pour un réaménagement du nouage entre les dimensions du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique.

Familles en transitions

32Chez les adolescent∙e∙s transgenres, le schéma corporel vient contredire le corps imaginaire et, dans le même temps, il devient impossible de se reconnaître devant le miroir qui renvoie une image discordante par rapport à celle qui a été intériorisée. Mais l’affirmation transgenre est aussi à vivre comme expérience qui s’éprouve dans les familles, et c’est bien l’ensemble de la famille qui est en transition, et même en transitions – au pluriel – chacun ayant à faire avec quelque chose qui peut aussi être source d’angoisse, car venant effracter ce qui se tenait de soi dans l’autre et par là remettre en cause le propre nouage de chacun entre les dimensions Réel, Imaginaire et Symbolique, le rapport propre de chacun au grand Autre, et c’est là semble-t-il ce que nombre de familles expriment comme un « cataclysme », pour certaines un « tsunami ».

33Ce qui est vécu comme un cataclysme soudain tient aussi sans doute au décalage entre le process de l’affirmation transgenre d’un sujet qui se fonde d’une autoperception et est l’aboutissement d’un vécu en tant qu’expérience associé à une élaboration qui s’est construite au fil des mois, le plus souvent au fil des années, d’un discours qui lui permet de penser sa transidentité et d’être auteur∙e de sa transition, et le temps de l’annonce. Pour les autres membres de la famille, parents, enfants, fratrie, grands-parents, il est fréquent qu’ils n’aient « rien vu venir » avant le coming-out de leur proche, qui attend lui que son affirmation soit prise en compte rapidement par son entourage. Il y a là comme un décalage en termes de temps logiques au sens de Lacan, l’instant du regard, le temps pour comprendre et le moment de conclure.

34Très souvent, cependant, les parents rapportent que cette identification sexuée trans a été prise dans le langage très tôt, parfois dès l’âge des premières ébauches de phrases et toujours avant l’entrée dans le langage écrit. Les parents s’en souviennent généralement car cette affirmation les aura marqués par la surprise qu’elle avait suscitée chez eux et la persistance de l’enfant malgré qu’ils eussent dans la quasi-totalité des cas rétabli la « vérité de la nature ». Pour autant, de notre expérience clinique qui se limite pour le moment à une centaine d’enfants et adolescent∙e∙s trans’, cette prise dans le langage s’éclipse à la période dite de latence lorsque l’enfant a été recadré dans le sens de son sexe anatomique par ses parents. Mais il semblerait pour nos jeunes adolescent∙e∙s transgenres que quelque chose fasse retour à la puberté, ou du moins que ce qui se joue au moment juvénile vienne inscrire le prépubertaire dans le réel : l’histoire se raconte alors pour elles et eux comme si le vécu pubertaire faisait après-coup de ce premier moment infantile, la succession de l’un puis de l’autre faisant tenir les deux.

35Exceptionnellement les parents – ce qui est fréquent aux États-Unis ou au Canada mais rare en France – suivent leur enfant dans ce qu’il∙elle indique dans le moment infantile, s’adressent à leur enfant dans le genre qu’il∙elle exprime et choisissent avec lui un nouveau prénom congruent au genre dit par l’enfant et mis en scène dans ses jeux et ses histoires. Chez les quatre enfants (deux fillettes trans et deux garçonnets trans’) que nous avons rencontrés et dont les parents avaient choisi de suivre ce qui était exprimé par leur enfant – ce qui pour eux signifiait respecter leur enfant en tant que personne – l’identité sexuée s’est développée dans le champ imaginaire mais aussi dans le champ social vers ce sexe en contradiction avec l’évidence de l’anatomie externe.

36Les expériences étrangères montrent cependant qu’une transition sociale n’aboutit pas obligatoirement pour l’enfant à persister dans la voie de la transition vers l’autre genre. Il arrive que l’enfant, après une transition sociale, adopte finalement son sexe de naissance (Meyer-Bahlburg, H.F.L., 2010). Ces expériences nous montrent aussi que l’acceptation par la famille et la transition sociale précoce – avant la puberté – permettent d’éviter les états anxiodépressifs autrement fréquents chez ces enfants, ainsi que de prévenir les traumatismes en lien avec le rejet social et/ou scolaire.

37Si l’on se réfère à l’expérience du stade du miroir telle que Lacan la propose comme formateur de la fonction du Je, où se produit une identification définie comme « la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image », cette expérience se trouve comme revisitée par les personnes qui assument leur transidentité.

38À l’ère numérique beaucoup de personnes trans’ rapportent le moment décisif où elles se sont reconnues dans des témoignages sur des blogs ou des forums ou encore par des échanges écrits puis oraux avec d’autres personnes trans’. Certain∙e∙s vont dans le même temps s’identifier au groupe des LGBTQIA+ (Lesbian, Gay, Bisexual, Trans, Questioning Intersex, Asexual, Others) qui regroupe en quelque sorte des personnes qui se vivent extérieures à l’ensemble ordinaire et majoritaire, l’ensemble des cis-genres (c’est-à-dire qui se reconnaissent dans le genre féminin ou masculin correspondant au sexe qui leur a été assigné à la naissance) et hétérosexuels. D’autres vont réfuter cette identification groupale au profit de leur singularité.

39Dans cette expérience du miroir renouvelée, ces personnes en transition vont aussi interpeller leurs familles qui vont se trouver brutalement aux prises avec la question du sexuel mais pour les un∙e∙s avec leur enfant qui n’est plus un∙e tout∙e petit∙e, pour les autres avec leur propre parent alors que selon leur âge la question s’est posée ou se pose autrement pour elles∙eux dans le contexte de leur développement. Confronté à l’affirmation de ce proche qui a participé de leur construction propre, ce proche qui, d’assumer d’être soi, d’une certaine manière, rebat les cartes du jeu familial, chacun va entendre et répondre en fonction de sa propre subjectivité, de son âge et de son parcours de vie, de comment elle∙il s’est lui-même arrangé∙e de la question de la différence sexuée. Les enfants nous montrent chaque jour dans la clinique leur créativité à réinventer dans le fantasme les théories de leur propre origine. L’origine n’est pas pour elles∙eux un passé immuable, c’est devant et cela se réinvente pour chacun∙e tout au long de la vie.

40Pour les parents dont un enfant s’affirme transgenre, la plupart relatent l’effet de l’annonce de leur enfant d’être trans comme un choc douloureux. Ces parents n’auraient « pas pu imaginer que cela puisse concerner leur enfant » et, dans un premier temps, attendent de la consultation une confirmation de leur intuition, à savoir qu’il s’agit d’une « lubie d’adolescent », comptant sur les professionnels que nous sommes pour faire prendre conscience à leur enfant de ce que la cause de son mal-être est ailleurs. Les fratries adultes peuvent se retrouver dans cette modalité de réagir.

41Pour ce qui est des enfants dont un parent annonce sa transidentité, ces réactions sont au contraire assez rares, le rapport de génération n’autorisant pas à cette mise en cause avant l’adolescence. Quatre études portant sur des enfants ayant eu à vivre la transition d’un de leurs parents ne montrent pas d’impact négatif sur ces enfants. Ces études constatent par ailleurs que le vécu est d’autant meilleur que les enfants sont jeunes et que l’entente du couple parental est bonne.

42C’est aussi ce que nous constatons dans notre clinique, la capacité de la famille à mettre en mots bienveillants la réalité que vivent les enfants et à les accompagner dans la transition qui est la leur de se recomposer avec deux parents dont l’un opère une transition, semble déterminante. Papa devient une femme, pour la plupart des enfants il ne devient pas pour autant une deuxième maman qui serait du côté du même par rapport à leur mère. Genrer leur père au féminin n’est pas longtemps une difficulté d’autant plus si cette transition est soutenue par l’autre parent et la famille. Certains enfants appellent leur père par son nouveau prénom, d’autres inventent un petit nom intime pour la nommer, « Pam » ou « Mapa » par exemple. Cela se construit dans cette famille-là pour ces enfants-là, en fonction de ce qui est exprimé par leur parent qui transitionne : pas de règle, pas de guideline, une nouvelle homéostasie singulière à créer. Nous n’observons pas d’affect anxiodépressif chez les enfants ni de fléchissement scolaire. À l’adolescence, en revanche, certain∙e∙s expriment la difficulté qu’elles∙ils ont vis-à-vis de leurs amis de longue date qui connaissent leurs parents depuis l’école primaire, ou encore vis-à-vis du regard des professeurs au lycée.

43Pour tenter de résoudre leur angoisse et/ou d’accompagner au mieux leur proche, de nombreux parents, fratries, enfants déjà adolescent∙e∙s se documentent sur Internet, essaient de consulter différents spécialistes à la recherche d’un savoir. Comme la personne trans’ va pouvoir chercher sur le net confirmation de ce qu’elle est de par à qui elle ressemble, les parents vont chercher des témoignages de parents, de familles comme eux. Toujours dans ces jeux de miroir, certain∙e∙s trouvent soutien et apaisement au sein de leur propre famille élargie qui leur confirme qu’elle continue à les reconnaître en tant que membres de cette famille ainsi que celle∙celui des leurs qui s’affirme transgenre, comme cette grand-mère nonagénaire qui a répondu à sa fille lui confiant – non sans craindre de provoquer chez sa propre mère une « attaque » – que sa petite fille affirmait être un homme et voulait prendre de la testostérone : « Eh bien ! je n’y aurais pas pensé, mais s’il faut en passer par là nous y passerons. »

44Pour d’autres familles en l’état actuel de notre société, se raconter ce présent lui restituant un arrimage symbolique s’avère extrêmement difficile : il est parfois totalement impossible de partager cette expérience de transition à l’extérieur du cercle familial restreint, parfois pas même avec la fratrie de la personne concernée. Ce qu’exprime leur proche transgenre est totalement impensable et de ce fait extrêmement angoissant et elles∙ils se disent contraints « s’il persiste dans son choix » de couper définitivement les ponts. Cela peut concerner des parents d’enfants ou adolescent∙e∙s trans’ comme des fratries mais aussi des enfants de personnes trans’ devenus adultes. Certains proches ont pu confier très douloureusement ne plus pouvoir regarder leur proche, le toucher ni lui parler. D’une identité de genre de leur proche vécue comme perdue, c’est pour eux comme la perte de leur proche pouvant aller jusqu’à la perception de ce qu’elle∙il est devenu∙e comme déshumanisé∙e, monstrueux∙se parfois. Comme pour le tout petit enfant, l’enjeu est que puisse de nouveau se produire que chacun∙e au sein de la famille puisse être parlé∙e par chacun∙e des autres, que chacun∙e encore puisse se laisser déborder et laisser l’autre entamer son discours et s’y creuser sa propre place, une place de sujet qui permette à la personne qui s’affirme transgenre de reprendre au sein de la famille la parole en son nom. Un nouveau sujet va se constituer dans ce que Lacan désigne comme « une élision de signifiant ».

45Une autre tentative de combler la faille ouverte est de chercher à « comprendre ». La plupart des parents d’enfants transgenres se posent beaucoup de questions : est-ce qu’on aurait pu voir plus tôt ? Est-ce qu’on aurait dû l’emmener consulter à cinq ans lorsqu’il empruntait les chaussures de sa mère ou lorsqu’elle ne voulait porter que des pantalons même pour les mariages ? Certains parents se souviennent avoir rêvé pendant la grossesse d’un enfant qui serait d’un autre sexe que celui qui s’est finalement avéré à la naissance, et culpabilisent de l’impact que leurs vœux ont pu avoir. Une étude de K. Zucker à Toronto a montré que ce « parental wish » n’avait aucun impact (Zucker, K.J. & Bradley, S.J., 1995, p. 167-171) Telle mère incrimine son passé d’anorexique, telle autre son hyperandrogénie pendant la grossesse, telle autre encore sa famille où les femmes ont toujours été mal considérées. Tel père se reproche d’avoir passé plus de temps avec le frère ou la sœur qu’avec cet enfant-là, d’avoir appris à sa fille à réparer les vélos et de l’avoir emmenée chaque année au salon du Bourget…

46Exceptionnellement – nous avons rencontré deux situations – les parents disent avoir « toujours su » que leur enfant était transgenre et l’avoir, dès les premiers mois de vie, traité∙e et nommé∙e en contradiction avec son état civil. La transidentité s’inscrit pour eux dans leur histoire familiale, la famille se raconte comme depuis toujours en transition, transition qui a été vécue par la famille comme une prise de conscience très précoce et ne concerne alors plus que la dimension du corps car la représentation de la personne et son inscription symbolique sont déjà là du côté du genre exprimé. Départager dans l’après-coup ce qui de la position sexuée de l’enfant aurait entraîné chez les parents une adresse dans cette identité, de ce qui aurait pu être transmis à cet enfant comme insignes parentaux et le conduire à une identité trans’ serait aussi délicat que peu opérant… L’existence d’une transmission des parents vers les enfants dans la construction de l’identité de l’enfant est généralement admise par le jeu des identifications successives et la traversée des différents complexes… pourquoi n’y aurait-il pas aussi une transmission du côté de la dimension sexuée de l’identité ? Les insignes parentaux, s’ils vont dans le sens du développement chez l’enfant d’une identité trans’, sont-ils dérangeants de contribuer à produire un enfant non conforme au système cisnormé ?

47Cette configuration de vécu familial harmonieux autour de la transition se rencontre aussi dans certains couples où la∙le partenaire accompagne le cheminement de la personne qui amorce une transition de genre, participant aussi quelquefois de la révélation de sa transidentité. Il en résulte une transition pour le couple qui peut tout à fait y survivre et même en être renforcé, avec alors un passage de couple hétérosexuel à homosexuel ou vice versa.

48Pour la plupart des familles, sauf butée structurelle infranchissable, les entretiens permettent que ce fait trans’ chez leur proche puisse se parler, et aussi les autres sujets et enjeux auxquels cette famille a affaire à ce moment-là. Se déploie dans le cadre des entretiens tout ce qui prévalait dans le fonctionnement de cette famille « avant » : pour les uns ce sera éviter toute souffrance et tout conflit, pour d’autres exiger une psychothérapie, parler ou pas, échanger des pensées philosophiques, des théories et hypothèses scientifiques, des émotions, émettre des injonctions à « arrêter de faire la fille » ou entrer dans des prophéties trop souvent négatives où il est question de prostitution et de « déchet de la société ».

49Le travail à partir des entretiens familiaux va permettre à chacun∙e de se positionner en tant que sujet, et de poser des actes qui feront sens pour soi tout en accusant réception de la parole de l’autre. Il s’agit de proposer un cadre qui soit opérant, de permettre le transfert pour accueillir cette famille-là et au sein de cette famille chacun de celles∙ceux qui la composent, leur histoire, leur discours et leur angoisse, et avec eux leur demande, dans la perspective de les accompagner en tant que famille et au sein de cette famille en tant que sujets en devenir. Un des enjeux est de permettre à cette famille d’écrire à plusieurs voix la suite de son roman après ce qui est la plupart du temps vécu comme un cataclysme, et que cette suite permette à chacun∙e de s’y inscrire dans une dimension subjective.

50Pour conclure, si l’expérience de la trans-identité peut s’avérer douloureuse, par son éprouvé intime dans le Réel du corps mais aussi par les impacts sur l’Imaginaire, elle l’est très souvent, pour les personnes concernées et pour leurs familles en transitions – dans la dimension symbolique à savoir celle de l’inscription, de la transmission et celle du social. Nos sociétés en ce début de XXIe siècle accueillent et reconnaissent difficilement les personnes trans’, avec des différences importantes en fonction des états et des cultures, et en leur sein en fonction de la religion ou encore du milieu notamment rural ou urbain. Les transitions de genre peuvent être associées à certains moments de la vie à un état de « crise subjective » tant pour la personne trans’ que pour ses proches. C’est aussi là que peut s’avérer pertinent le recours à des professionnel∙le∙s du soin psychique pour accompagner cet éventuel passage qui, s’il peut être douloureux et déstabilisant, comporte aussi les vertus de toute crise, à savoir d’amener l’individu et par-delà sa famille et la société en général à se questionner, à s’ouvrir à d’autres horizons. En ce sens, les transidentités mènent à une expérience créative, enrichissante et féconde tant sur le plan individuel qu’interindividuel et collectif.

Bibliographie

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  • Zucker, K.J. & Bradley, S.J. (1995). Gender Identity Disorder and psychosexual problems in children and adolescents (167-171). New York: Guilford Press .

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