L'immigration : quels effets économiques ?
Pages 565 à 596
Citer cet article
- JAYET, Hubert,
- RAGOT, Lionel
- et RAJAONARISON, Dominique,
- Jayet, Hubert.,
- et al.
- Jayet, H.,
- Ragot, L.
- et Rajaonarison, D.
https://doi.org/10.3917/redp.114.0565
Citer cet article
- Jayet, H.,
- Ragot, L.
- et Rajaonarison, D.
- Jayet, Hubert.,
- et al.
- JAYET, Hubert,
- RAGOT, Lionel
- et RAJAONARISON, Dominique,
https://doi.org/10.3917/redp.114.0565
Notes
-
[1]
Nous tenons à remercier Alain Gubian, Alain Jacquot et Philippe Lerais, de la DARES (Ministère du Travail) sans lesquels nous n’aurions jamais pu réaliser le travail empirique présenté dans cet article, résultat d’une commande qu’ils nous ont faite. Nos remerciements vont également à Pierre Morin et Gilbert Abraham-Frois pour les questions qu’ils nous ont posées sur ce sujet et auxquelles nous essayons de donner des réponses dans cet article ainsi qu’à Jacky Fayolle et Manon Domingues Dos Santos et à tous les participants aux entretiens de l’AFSE pour leurs remarques et commentaires lors de la présentation de ce travail. Nous assumons évidemment l’entière responsabilité des éventuelles erreurs et omissions.
-
[2]
Tendances des migrations internationales.
-
[3]
Les personnes nées à l’étranger comprennent des personnes de nationalité française, ce qui conduit à des effectifs plus élevés que dans le tableau 1.
-
[4]
Pour la Grande Bretagne, on peut consulter une synthèse récente de Hatton et Price [1998].
-
[5]
Voir Golder et Staubhaar [1998].
-
[6]
Part des personnes dont le niveau de diplôme est au plus égal au niveau VI (niveau au plus égal au premier cycle d’études secondaires).
-
[7]
Part des cadres dans l’ensemble des salariés.
-
[8]
Part des employés et ouvriers qualifiés dans l’ensemble des employés et ouvriers. La distinction entre employés qualifiés et non qualifiés est celle de la DARES.
-
[9]
Contrairement aux autres statistiques, nous n’avons pu exploiter les années 1990-1992. En effet, ce n’est que depuis 1993 que le codage de l’activité utilise la NAF.
-
[10]
Part des ressortissants de cette nationalité résidant dans les 18 départements ayant un taux de population étrangère au moins égal à 8 % (dont tous les départements de l’Ile de France à l’exception de la Seine et Marne).
-
[11]
Dans les projections de l’ONU, ce dernier est égal au nombre de personnes de plus de 65 ans par personne en âge de travailler (15-64 ans).
-
[12]
Le taux de chômage est ramené à 3 % dés 2010.
-
[13]
Le concept de pression migratoire est souvent critiqué pour son ambiguïté. Si nous partageons cette critique dans le cas général, nous essayons ici d’y échapper en lui donnant un sens très précis. Il y a pression migratoire quand le taux de salaire moyen prévalant dans l’espace national est, pour les catégories de main d’œuvre concernées, supérieur à celui qui annulerait l’offre de main d’œuvre d’origine étrangère ou, dans le cas où cette main d’œuvre présente une spécificité qui la rend peu substituable aux autochtones, satisferait exactement la demande qu’en font les entreprises nationales.
-
[14]
C’était par exemple le cas des constructeurs automobiles français dans les années soixante.
-
[15]
De ce fait, il y a un risque de dégradation de la qualité des estimations quand on passe de l’enquête 1990, contemporaine du recensement, à l’enquête 1997, qui en est relativement éloignée. Nous ne disposions pas du recensement de 1999 pour pallier cette difficulté. Cependant, la bonne cohérence des estimations d’une enquête à l’autre laisse à penser que les problèmes posés par l’écart entre 1990 et les enquêtes de la fin de la période sont faibles. Il faut savoir que, en général, les structures spatiales ont une forte inertie, ce qui rendait ce résultat vraisemblable.
-
[16]
Pour des résultats détaillés, voit Jayet et Rajaonarison, 1999 et 2001.
-
[17]
Pour ce tableau comme pour les suivants, * désigne une valeur significativement différente de zéro au seuil de 10 %, ** une valeur significativement différente de zéro au seuil de 5 %, *** une valeur significativement différente de zéro au seuil de 1 %.
-
[18]
Une voie prometteuse de travaux théoriques a été ouverte par Razin et alii [1998] qui étudient les effets d’une immigration peu qualifiée sur l’équilibre politico-économique.
-
[19]
Le seul capital qu’apportent les immigrés est leur capital humain, l’apport de capital physique est négligeable.
Introduction [1]
1Sommes-nous à une période charnière de la politique française d’immigration ? Ces vingt-cinq dernières années, l’immigration a été considérée comme ayant des effets économiques négatifs et la plupart des pays d’Europe occidentale ont cherché, sinon à la contrôler, du moins à en réduire fortement l’ampleur, comme en témoignent les rapports annuels de l’OCDE [2]. Le vingt et unième siècle s’ouvre sur une période qui pourrait être fort différente, tant sur le plan économique que démographique. Ce changement conduira-t-il à une révision complète de l’attitude envers les immigrants, ces derniers étant maintenant recherchés pour soutenir la croissance économique retrouvée malgré le reflux de la population active et la montée du nombre de personnes dépendantes qui s’ensuit ? On voit en effet apparaître des pénuries de main d’œuvre pour des segments spécifiques du marché du travail et la tentation, qu’illustrent bien les mesures récentes prises en Allemagne, d’y pallier par le recours à la main d’œuvre étrangère.
2Un travail récent de la division de la population des Nations-Unies (Nations-Unies [2000]) vient de relancer le débat à ce sujet. La prolongation des évolutions démographiques actuelles à un horizon d’un demi-siècle fait apparaître une baisse globale de la population dans la plupart des pays développés, avec cependant des évolutions très contrastées par tranches d’âge. Le vieillissement des générations du baby-boom fait augmenter le nombre de personnes âgées de soixante ans et plus. A l’opposé, le maintien de faibles taux de fécondité et la baisse des effectifs de femmes fécondes qui s’ensuit induisent une forte contraction des effectifs des tranches d’âge de vingt à soixante ans. En conséquence, à conditions institutionnelles inchangées, la charge que les générations âgées font supporter aux populations en âge de travailler est de plus en plus lourde.
3Ces évolutions démographiques et leurs conséquences économiques, en particulier via le fonctionnement des systèmes de retraite, font déjà l’objet de débats. Cependant, comme le montre le rapport Charpin sur les retraites, la réflexion néglige souvent les migrations. C’est au contraire sur ce point que la division de la population des Nations-Unies attire l’attention, avec une évaluation de l’ampleur des flux migratoires en provenance des pays non développés qui permettraient de contrecarrer ces évolutions. Il en ressort que, si la stabilisation de la population totale ou de la population en âge d’activité n’exigent pas des flux très importants, le maintien d’un ratio satisfaisant entre générations âgées et générations en âge d’activité conduit à des mouvements migratoires de très grande ampleur.
4Notre ambition, dans cet article, est de cerner les effets économiques des flux migratoires sur les pays d’accueil, avec un éclairage particulier sur la situation française. Pour cela, nous présentons dans une première section l’évolution de la composition par nationalité des étrangers présents en France, leur situation sur le marché du travail et leur niveau de qualification ainsi que leur localisation sectorielle et géographique. Puis nous nous intéressons aux résultats des projections de l’ONU, en particulier les estimations de flux migratoires qui seraient nécessaires pour contrecarrer le vieillissement et le déclin de la population française et plus généralement de l’ensemble de l’Union Européenne. Ces travaux laissent augurer des flux migratoires de grande ampleur dans les décennies à venir.
5Dans ce contexte, la deuxième section recense les différents effets négatifs potentiels usuellement avancés pour justifier la mise en place de politiques restrictives d’immigration. Il s’agit en premier lieu des effets négatifs de l’immigration sur le marché du travail. Nous montrons que ni la théorie, ni les analyses empiriques menées principalement aux Etats-Unis, ne permettent un jugement tranché sur ce point. Ce qui est confirmé, pour la France, par nos estimations économétriques de l’effet de la présence locale d’étrangers sur la probabilité d’emploi et les niveaux de rémunération.
6Dans la troisième section nous quittons le cadre interne pour nous intéresser aux aspects internationaux de la migration. Le recours massif par les pays développés à une main d’œuvre provenant des pays en voie de développement devrait se traduire par la création de marchés internationaux du travail. De même on ne peut saisir tous les effets de ces flux migratoires sans les resituer dans le cadre plus général de la mobilité internationale des facteurs de production et des biens. Cette dimension du problème soulève un certain nombre de limites à une immigration massive comme solution pour les économies aux populations vieillissantes et en déclin.
La migration : passé, présent et futur
La présence d’immigrants
7Au recensement de 1999, la France accueillait près de 3,3 millions d’étrangers, soit 5,6 % de la population résidente. On peut y ajouter un peu plus de 2,3 millions de français par acquisition, soit un total de 8,6 %. L’analyse des enquêtes emploi des dix dernières années montre une tendance à la baisse de la présence d’étrangers, plus que compensée par une forte augmentation de l’importance des français par acquisition (Tableau 1).
Part des immigrants dans la population française, 1990-1999 (en %)
Part des immigrants dans la population française, 1990-1999 (en %)
8Parmi les pays européens, la France est dans le peloton de tête des pays d’accueil de populations étrangères (tableau 2). En volume, elle n’est précédée, très largement, que par l’Allemagne et vient loin devant le Royaume-Uni, la Suisse et l’Italie. En pourcentage, elle est précédée par l’Allemagne et un groupe de petits pays, le Luxembourg, la Suisse, l’Autriche et la Belgique. Il faut cependant noter que les étrangers résidant au Luxembourg, en Belgique et en Suisse sont à plus de 60% des ressortissants de l’Union Européenne, alors que ce n’est le cas que de 40 % de ceux qui résident en France et moins de 30 % de ceux qui résident en Allemagne (OCDE [1999]).
Effectif (millions) et part (en %) des personnes étrangères ou nées à l’étranger [3] dans la population totale de quelques pays européens en 1997
Effectif (millions) et part (en %) des personnes étrangères ou nées à l’étranger [3] dans la population totale de quelques pays européens en 1997
9Cependant, ce qui distingue la France des autres grands pays européens est l’ancienneté de sa tradition d’accueil de populations étrangères. Contrairement à ses voisins, la Suisse mise à part, notre pays a en effet une longue tradition d’accueil d’immigrants, consécutive à la spécificité de sa situation démographique dès le début du dix-neuvième siècle. Alors que des pays comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou l’Italie régulaient leur fort excédent démographique naturel par un large recours à l’émigration [4], notamment vers les pays neufs, en France, cet excédent démographique restait faible.
10De ce fait, notre pays a connu plusieurs vagues d’immigration, dont l’arrivée et la présence sur notre sol ne sont pas toujours allées de soi. Notre histoire est marquée par une alternance de périodes d’accueil, voire de recherche de main d’œuvre immigrée, pour faire face aux besoins générés par une activité économique intense ; et de périodes restrictives, souvent liées à des récessions économiques, avec une hostilité marquée d’une partie de la population envers les personnes d’origine étrangère. Les périodes d’accueil correspondent aux années 1850-1880, à la reconstruction des années vingt et aux trente glorieuses. Les principales périodes restrictives se situent à la fin du XIXe siècle, pendant la crise des années trente et depuis la fin des années 70.
11Aussi, comme en Suisse [5], les étrangers représentent depuis longtemps une part significative de la population totale : près de 3 % au début du siècle, 6,6 % en 1931 (INSEE [1994]). De ce fait, en un siècle d’immigration, l’apport démographique total de celle-ci est estimé à un peu plus de dix millions de personnes, ce qui représente presque autant que le renouveau naturel de la population de souche (Tribalat [1991], Noiriel [1992]).
12Les vagues successives d’immigration se sont accompagnées d’une modification de la répartition par nationalité des étrangers présents sur notre sol. Jusqu’au milieu des années 50, ils étaient européens à plus de 80 %, originaires pour l’essentiel d’Italie, d’Espagne et de Pologne. Les années soixante et soixante-dix ont vu les montées successives des portugais, qui sont encore la nationalité étrangère la plus présente sur notre sol, puis des pays du Maghreb. Si, pris isolément, aucun des trois pays du Maghreb n’atteint le niveau du Portugal, leur regroupement représente de loin le premier groupe d’étrangers et son importance est légèrement croissante (tableau 3). Beaucoup moins nombreux, les ressortissants des autres pays africains et des pays européens autres que les origines traditionnelles que sont l’Italie, l’Espagne et le Portugal, voient également leur importance croître. A l’opposé, la part des portugais, des italiens, des espagnols et des personnes originaires du reste du monde diminue progressivement.
Répartition des étrangers par nationalité, 1990-1999 (en %)
Répartition des étrangers par nationalité, 1990-1999 (en %)
13On trouvera dans le tableau 4 et les suivants quelques éléments d’information sur la situation des étrangers sur le marché du travail français pendant la dernière décennie, tirés d’une exploitation des enquêtes emploi de 1990 à 1999. Le tableau 4 fait ressortir la situation très spécifique des portugais, dont le taux d’activité est très élevé et le taux de chômage très faible, y compris par rapport aux français de naissance. La plupart des autres nationalités ont au contraire un taux de chômage plus élevé que les français de naissance, en particulier les maghrébins, les ressortissants des autres pays africains et ceux des autres pays méditerranéens.
Situation de l’emploi par nationalité, moyenne 1990-1999 (en %)
Situation de l’emploi par nationalité, moyenne 1990-1999 (en %)
14La structure de qualification (tableau 5) fait apparaître une nette opposition entre d’une part les « autres européens » (pour l’essentiel des ressortissants des pays d’Europe du Nord) et les étrangers originaires du reste du monde et d’autre part les autres nationalités : Maghreb, Europe du Sud et Afrique. Les premiers sont nettement plus diplômés que les français et une part très élevée d’entre eux occupent des emplois d’encadrement. Les seconds sont peu diplômés, occupent rarement des emplois d’encadrement et la proportion d’emplois d’ouvriers ou d’employés non qualifiés y est très élevée. Les artisans et commerçants y sont également fortement représentés.
15L’emploi des étrangers est en général fortement concentré dans quelques secteurs d’activité (tableau 6). C’est en particulier le cas de la construction pour les portugais et les ressortissants des pays méditerranéens (Europe et Afrique du Nord) et, à un degré nettement moindre, de la plupart des activités industrielles. C’est également vrai pour les services aux ménages avec cette fois une très forte présence des étrangers originaires du reste du monde. Dans les autres secteurs, en règle générale, les étrangers sont sous-représentés.
Part de trois grands secteurs d’activité dans l’emploi par nationalité, moyenne 1993-1999 (en %) [9]
Part de trois grands secteurs d’activité dans l’emploi par nationalité, moyenne 1993-1999 (en %) [9]
16Enfin, les étrangers sont extrêmement concentrés géographiquement, avec une prédilection pour l’agglomération parisienne et, dans une moindre mesure, les grandes villes (tableau 7). Cette concentration est particulièrement forte chez les étrangers originaires du reste du monde, dont près des deux tiers résident dans la ZPIU de Paris. Mis à part la région parisienne, la plupart des départements où les étrangers sont sur-représentés se situent dans le quart sud-est du pays.
Répartition géographique des étrangers par nationalité, moyenne 1993-1999 (pour cent) [10]
Répartition géographique des étrangers par nationalité, moyenne 1993-1999 (pour cent) [10]
17On voit également apparaître des logiques géographiques par nationalités. En dehors de la région parisienne, les espagnols se cantonnent dans les régions les plus méridionales ; les italiens dans les Alpes et le Jura ; les maghrébins remontent le long de l’axe Rhône-Saone ; les turcs sont à l’Est, proches des frontières allemande et suisse. La plupart de ces caractéristiques (fort taux de chômage, faible qualification, concentration dans quelques activités, forte concentration géographique) ne sont pas spécifiques à notre pays. Les populations étrangères d’autres pays européens présentent en général des caractéristiques similaires, comme on peut le voir dans les rapports annuels du SOPEMI (pour une livraison récente, voir OCDE [1999] ou dans des synthèses comme celles de Hatton et Price [1998] sur le Royaume -Uni et de Golder et Straubhaar [1998] sur la Suisse.
La migration de remplacement, une solution pour les économies aux populations vieillissantes et en déclin ?
18Après avoir précisé l’évolution, la composition et la localisation (géographique et sectorielle) de l’immigration en France, il est légitime de s’interroger sur ses évolutions futures. Exercice difficile compte tenu des dimensions institutionnelles, économiques, sociales et politiques qui expliquent les flux migratoires. Néanmoins, la reprise actuelle de l’activité économique en France semble relancer la discussion autour d’un besoin de main-d’œuvre étrangère. De plus, les évolutions démographiques attendues ne manqueront pas de poser explicitement la question de l’immigration comme solution aux déséquilibres qui s’annoncent sur le marché du travail. En atteste le rapport récent de la division de la population des Nations Unies.
19En effet, la France, comme de nombreux pays européens, est confrontée au problème majeur du vieillissement de sa population induit par le nouveau régime démographique, caractérisé par de faibles taux de natalité et un allongement continu de l’espérance de vie et renforcé par le contre-choc des générations du baby-boom. Pour notre pays (respectivement l’ensemble de l’Union Européenne), le taux de natalité est passé de 2,85 (2,69) au cours des années 60-65 à 1,72 (1,5) en 90-95. Dans le même temps, l’espérance de vie à la naissance a augmenté de 66,5 ans (67 ans) à 77,1 ans (76,5 ans). Les projections démographiques de la Division de la Population de l’ONU (Nations Unies [1999]) à un horizon d’un demi-siècle prévoient une contraction sensible de la population de l’Union Européenne, de l’ordre de 12%, avec d’importantes disparités entre pays membres. Seules l’Irlande (+27 %) et la France (+2 %) connaîtront une augmentation entre 2000 et 2050, la diminution étant la plus sensible dans les pays du sud de l’Union, avec en particulier une réduction prévue d’environ un tiers de la population italienne et de près d’un quart pour l’Espagne et la Grèce.
20Il s’ensuit un vieillissement de la population de tous les pays membres, avec une forte poussée de la part des 65 ans et plus dans la population, dont la part en 2000, égale à 16 % pour l’Union et la France, passerait en 2050 à 26 % pour la France et à 29 % pour l’ensemble de l’Union. Ce vieillissement, combiné avec l’arrivée de cohortes moins nombreuses et la cessation d’activité de la génération du Baby Boom à partir de 2010, se traduit par une importante augmentation du ratio de dépendance [11]. Pour la France (respectivement l’Union Européenne), ce dernier passerait de 0,23 (0,23) en 1995 à 0,32 (0,33) en 2020 pour se stabiliser à partir de 2040 aux alentours de 0,44 (0,51).
21L’une des principales manifestations économiques de ce processus, déjà engagé, de vieillissement de la population des pays membres est le déséquilibre financier croissant des régimes de retraite par répartition. Le rapport Charpin (Charpin [1999]), avec des projections démographiques moins pessimistes et un scénario macroéconomique optimiste [12], établit le besoin de financement des cinq principaux régimes de retraite français à 260 Mdf en 2020 et 700 Mdf en 2040. Ce solde était légèrement excédentaire en 1998. Plus généralement, l’OCDE, à l’aide d’un modèle macroéconomique d’équilibre général dynamique, estime les effets cumulés du vieillissement de la population de l’Union Européenne à une perte d’environ 18 % en terme de PNB par tête (Turner et alii [1998]).
22Pour contrecarrer ces évolutions démographiques, il faudrait agir sur les taux de fécondité ou sur les migrations. Cependant, à supposer qu’une politique nataliste parvienne à infléchir l’évolution du taux de fécondité, ses effets sur la population en âge de travailler ne se feront sentir qu’à partir de 2020 et seront négligeables sur le ratio de dépendance. A l’inverse, une immigration massive de jeunes adultes aurait un impact immédiat. C’est cette alternative, généralement ignorée par les études officielles, qu’explore la division de la population du département des affaires économiques et sociales des Nations-Unies (Nations-Unies [2000]). Le premier scénario (projection centrale) reprend les projections de l’ONU (Nations-Unies [1999]), les flux migratoires poursuivant leur trend des années précédentes. Le deuxième scénario se distingue du premier uniquement par l’absence totale d’immigration. Le troisième mesure les flux migratoires nécessaires pour maintenir la population à son niveau maximal du scénario 2. Le quatrième retient comme objectif la constance de la population en âge de travailler à son niveau maximal du scénario 2. Enfin, le cinquième et dernier scénario calcule l’apport de main-d’œuvre étrangère permettant d’éviter la hausse du ratio de dépendance.
23Pour la France, les flux migratoires de la projection centrale étant faibles, les deux premiers scénarios donnent des résultats similaires (figure 1). Pour stabiliser la population française à environ 61,1 millions à partir de 2025, entre cette date et 2050, le solde migratoire annuel moyen devrait être d’environ 60 000 individus (soit au total 1,5 millions, voir figure 2). En 2050, les étrangers en France après 2025 et leurs descendants représenteraient environ 2,9 % de la population française. Ce flux migratoire correspond à celui qu’a connu en moyenne la France au cours des années 90 (76 000 par an entre 1990 et 1994 et 39 000 par an entre 1995 et 1998).
Population française totale
Population française totale
Solde migratoire annuel moyen (France)
Solde migratoire annuel moyen (France)
24Par contre cet effort devrait être doublé (136 000 étrangers par an) si l’objectif est la stabilisation de la population active potentielle (15-64 ans) à son maximum, 39,6 millions, à partir de 2010. La part de ces immigrés et de leurs descendants s’élèverait alors à 11,6% de la population totale en 2050. Mais cet effort n’empêcherait pas le vieillissement de la population : la hausse du taux de dépendance n’est que légèrement freinée pour se stabiliser à 0,40 au lieu de 0,44 dans le scénario central sans immigration (figure 3).
Ratio de dépendance (France)
Ratio de dépendance (France)
25Les ordres de grandeur sont sans commune mesure lorsque l’objectif est le maintien du ratio de dépendance à son niveau de 1995. Ce sont plus de deux millions d’étrangers qui devraient s’installer chaque année en France entre 2010 et 2040, ce chiffre dépassant les 3 millions à la fin de la période étudiée, soit au total près de 87 millions. En 2050, la population française atteindrait le chiffre de 187 millions avec 68 % d’immigrés ou descendants d’immigrés.
26Au niveau de l’Union Européenne, ces scénarii donnent des résultats légèrement différents. L’absence totale d’immigration aboutit à l’horizon 2050 à une chute de la population de 60 millions par rapport à la projection centrale, les flux migratoires passés sur l’ensemble de l’Union étant proportionnellement plus importants qu’en France. Les flux migratoires nécessaires pour maintenir constante la population de l’Union à son niveau de l’an 2000, 949 000 par an, sont légèrement supérieurs à ceux qui prévalaient dans les années 90. Ils devraient sensiblement augmenter (1,4 millions en moyenne annuelle) pour conserver la population active potentielle à son niveau de 1995, portant la part des immigrés rentrés dans l’Union après 1995 et de leurs descendants à plus du quart de la population en 2050. Cette part serait de plus de 3/4 si la politique migratoire cherchait à éviter le vieillissement en s’attachant à maintenir constant le ratio de dépendance, avec un flux migratoire net moyen annuel d’environ 12,7 millions, soit un total de près de 700 millions entre 2000 et 2050 (l’équivalent de la population africaine totale actuelle).
27Le rapport de l’ONU reconnaît que l’ampleur des flux migratoires nécessaires pour éviter le vieillissement de la population atteint des volumes sans aucune commune mesure avec l’expérience passée et avec ce que l’on peut raisonnablement attendre. Il a cependant le mérite d’interpeller les gouvernements dans leur réflexion sur les mesures à prendre face à cette nouvelle donne démographique en rappelant que la politique migratoire, souvent ignorée dans les propositions actuelles, fait partie des options envisageables. Mais, selon ces résultats, la migration de remplacement ne peut pas constituer une solution exclusive ; elle doit trouver sa place dans une palette d’instruments aussi divers que l’âge de départ à la retraite, le niveau des pensions et des cotisations, la nature du régime de retraite…
La migration : effets internes
Les effets de l’immigration sur le marché du travail
Éléments théoriques
28S’interroger sur les effets de l’immigration exige de préciser la nature de la question. Celle-ci se pose d’abord parce qu’il existe une discrimination entre population autochtone et population immigrée et que des politiques publiques peuvent agir sur la composition de la population et donc sur les stocks de population immigrée présente sur notre sol.
29Les fondements de ces politiques sont de deux types. Il y a en premier lieu l’existence, qui est au fondement même du concept de nation, d’une discrimination légale entre population autochtone et population étrangère. Cette discrimination légale est elle-même liée à une discrimination sociale, particulièrement active sur les marchés du travail. Quel que soit le jugement porté sur cette discrimination, à partir du moment où la société la met en œuvre, dans son fonctionnement économique ou social ou dans ses traductions juridiques et réglementaires, il est impossible de l’ignorer. Mais il faut aussi s’interroger sur ses fondements. Or, ces derniers sont flous. Où passent la frontière, ou les frontières en fonction de la durée de séjour, de la génération, de la nationalité, du lieu de naissance ? Les nombreux débats qui ont récemment agité les démographes montrent la difficulté de la question (Blum [1998]).
30Il y a en second lieu le fonctionnement des « marchés internationaux » du travail qui permet ou non une intervention efficace sur les flux de main d’œuvre. De ce point de vue, des mesures restrictives de régulation des flux d’immigrants et de manière plus générale une régulation quantitative de ces flux ne sont opérationnelles qu’en présence d’un excès d’offre de main d’œuvre (une pression migratoire [13]) en provenance des pays en voie de développement engendré par les écarts de rémunérations et de niveau de vie avec les pays développés. Toute analyse des effets du nombre de migrants fait, trop souvent implicitement, l’hypothèse d’un excès d’offre extérieure de cette main d’œuvre.
31De plus, cette hypothèse correspond bien à la situation française des vingt dernières années. L’importance de l’immigration clandestine, dont témoigne l’ampleur des régularisations quand ces dernières ont été mises en œuvre, en est la preuve. En remontant dans le temps, il semble que cet excès d’offre est depuis longtemps une caractéristique de l’économie française, y compris dans les périodes fastes où les entreprises nationales [14] ont fait venir de la main d’œuvre immigrée. Il aurait en effet été impossible de l’attirer sans un niveau de rémunération suffisant.
32On peut alors interpréter la question de l’impact de l’immigration de la manière suivante : quel effet auraient des mesures réglementaires visant à modifier le stock de population étrangère via un resserrement ou un relâchement des restrictions à l’entrée ou des encouragements au départ ? C’est sous cet angle que nous la traiterons ici, sachant qu’un changement de contexte économique, en particulier un affaiblissement de la pression migratoire, peut remettre en cause la capacité de mesures réglementaires à peser sur les flux.
33En prenant la question sous cette forme, il y a aujourd’hui un consensus sur la nature des effets de l’arrivée d’immigrants sur le fonctionnement du marché de l’emploi des zones géographiques récipiendaires (Greenwood et McDowell [1986], Greenwood [1994], Borjas [1994, 1995], Friedberg et Hunt [1995]). Une inflexion des flux migratoires entre la France et l’étranger induit deux types de modifications de l’offre de travail. La première est une modification de volume. Une libéralisation des conditions d’entrée se traduit par une offre de travail plus importante, un resserrement conduit au contraire à une offre plus faible. La seconde est une modification de structure. Les actifs entrant sur notre territoire ont un niveau de qualification différent des autochtones, en général plus faible. Il en résulte une croissance relative de l’offre de travail non ou faiblement qualifié par rapport à l’offre de travail qualifié.
34Une modification de volume a des conséquences qui dépendent d’abord de la nature des rendements au niveau de l’économie. Avec des rendements constants, l’économie change d’échelle, la productivité des facteurs et donc les rémunérations sont inchangées. Avec des rendements décroissants et donc en présence de facteurs non reproductibles, la productivité diminue avec le niveau de l’emploi et les rémunérations baissent. Avec des rendements croissants et donc en présence d’indivisibilités, au contraire, la productivité croît avec le niveau de l’emploi et les rémunérations augmentent. C’est une situation qu’on ne saurait exclure, même si elle n’est guère examinée dans la littérature. En effet, nous avons vu que les immigrants se concentraient principalement en milieu urbain. Or, les rendements croissants sont très présents en milieu urbain et, comme les spécialistes d’économie urbaine l’ont maintes fois souligné, on ne saurait expliquer l’existence de villes en leur absence (Fujita et Thisse [1997]).
35Quant aux conséquences d’un changement de structure de l’offre de main d’œuvre, elles dépendent du degré de complémentarité ou de substituabilité entre la main d’œuvre immigrée (ou les catégories de main d’œuvre que joignent les immigrés) et les autres catégories de main d’œuvre, voire les autres facteurs de production. Friedberg et Hunt [1995] résument bien l’argument essentiel : « Dans un modèle d’économie fermée, les immigrants font baisser la rémunération des facteurs auxquels ils sont parfaitement substituables ; ils ont un effet ambigu sur les facteurs imparfaitement substituables et ils font croître la rémunération des facteurs qui leur sont complémentaires ».
36De prime abord, il est naturel de raisonner dans un contexte de rendements décroissants C’est ce que fait implicitement Borjas [1995] quand il analyse l’effet de l’afflux d’immigrants suite, par exemple, à un relâchement des restrictions, les dotations en facteurs de production autres que le travail des immigrants étant inchangées. En faisant croître l’offre de travail, une présence étrangère plus importante déplace l’équilibre le long de la courbe de demande de travail, induisant une baisse de la productivité marginale et donc des rémunérations de ce dernier. De ce fait, les nouveaux immigrants ne récupèrent sous forme de revenus qu’une partie de la richesse qu’ils contribuent à créer, d’où ce que Borjas appelle un « surplus de l’immigration » que reçoivent les autochtones.
37Quant aux facteurs de production autochtones, supposés en quantités fixes, leurs rémunérations connaissent des évolutions contradictoires : baisse pour ceux d’entre eux qui sont substituables à la main d’œuvre immigrée, hausse pour ceux qui sont complémentaires. Il s’ensuit une redistribution interne des revenus entre les autochtones, d’autant plus forte que les rendements sur la main d’œuvre immigrée sont décroissants et donc que le surplus de l’immigration signalé plus haut est important. Qui plus est, le surplus est du second ordre par rapport à la redistribution des revenus. Il est donc naturel, comme le souligne Borjas, que les préoccupations liées à la redistribution prennent le dessus :
« The relatively small size of the immigration surplus — particularly when compared to the very large wealth transfers caused by immigration — probably explains why the debate over immigration policy has usually focused on the potentially harmful labor market impacts rather than on the overall increase in the native income. In other words, the debate stresses the distributional issues (the transfer of wealth away from workers) rather than the efficiency gains (the positive immigration surplus). If the social welfare function depends on both efficiency gains and the distributional impact of immigration, the slight benefits arising from the immigration surplus may well be outweighted by the substantial wealth redistribution that takes place, particularly since the redistribution goes from workers to owners of capital (or users of immigrant services). »
39En effet, sachant que la grande majorité des immigrants est très peu qualifiée, l’augmentation de leur nombre induit une croissance du différentiel de rémunération entre qualifiés (plutôt complémentaires aux immigrés) et non qualifiés (plutôt substituables). On retrouve ici l’un des thèmes classiques de la littérature sur la croissance des rémunérations relatives du travail qualifié par rapport au travail non qualifié, dont l’immigration serait l’un des facteurs à côté du commerce international et des évolutions technologiques (Katz et Murphy [1992], Partner [1999], Wood [1994]).
40Ce raisonnement reste dans une large mesure valide sur des marchés du travail non concurrentiels, tant du moins que les entreprises conservent leur droit à gérer, c’est à dire la liberté de fixer les effectifs employés compte tenu des salaires prévalant sur le marché. En effet, dans ce cas, l’arrivée d’immigrants conduit toujours à un déplacement le long de la courbe de demande de travail, tendant à faire baisser les rémunérations des facteurs de production substituables et à faire croître les revenus des facteurs complémentaires. Ce qui change est l’ampleur du déplacement, insuffisant pour parvenir à l’équilibre concurrentiel, d’où une baisse des rémunérations moins importantes et une croissance du chômage. On peut même, à l’instar de Zimmermann [1995], montrer qu’en augmentant la flexibilité sur le marché du travail l’immigration peut s’avérer bénéfique, alors même que le niveau de chômage de départ était élevé.
41Il faut cependant nuancer ces conclusions en tenant compte du caractère peu raisonnable à moyen-long terme de l’hypothèse de fixité du stock de facteurs de production autochtones. D’une part, même en économie fermée, une partie des facteurs de productions est accumulable ou réorientable. C’est évidemment le cas du capital. C’est également le cas, dans une certaine mesure, de la main d’œuvre. Celle-ci peut en effet réagir aux modifications de différentiels de rémunération en se formant, diminuant ainsi les effectifs de travailleurs non qualifiés pour augmenter l’offre de travail qualifié (Chiswick [1989]).
42D’autre part, les économies contemporaines sont de plus en plus ouvertes. Ajoutons que, du fait de la très forte concentration géographique des étrangers, l’impact initial de leur présence portera pour l’essentiel dans quelques régions qui, par nature, sont très ouvertes sur l’ensemble du pays qui les reçoit. Avec des technologies à rendements constants, une parfaite mobilité interrégionale ou internationale de l’ensemble des facteurs de production (et pas seulement du facteur travail) peut générer un pur changement d’échelle, sans changement de la rémunération des facteurs de production. C’est sans doute cette mobilité, combinée avec une accumulation renforcée de capital qu’on retrouve dans les deux exemples maintes fois cités des boat-people cubains en Floride et des rapatriés d’Algérie dans le midi de la France. Dans les deux cas, l’économie locale a absorbé sans grandes difficultés un flux massif de nouveaux arrivants.
43A défaut, comme le rappelle Trefler [1997], la théorie du commerce international nous enseigne que, dans un contexte de mobilité des produits et d’homogénéité des technologies disponibles, conformément au théorème de Rybczynski, les régions affectées par un changement de leur dotation en facteur adaptent leur spécialisation. Les rémunérations, fixées par les dotations internationales en facteurs, sont inchangées et la migration n’a pas d’effets sur celles-ci. L’existence de changements de spécialisation conformes au modèle HOS a été mise en évidence récemment sur quelques états américains par Hanson et Slaughter [1999].
44On notera enfin l’existence de liaisons entre les mobilités internationales des deux grandes catégories de facteurs, le travail et le capital, et la mobilité des biens. En premier lieu, les théoriciens du commerce international ont maintes fois souligné qu’on ne pouvait analyser les effets de l’immigration en ignorant que celle-ci pouvait être un substitut à l’importation de biens à fort contenu en travail non qualifié (Mundell, 1957). A défaut de produire ces biens chez eux avec du travail importé, les pays développés les importent directement des pays sous-développés qui, du fait de leur faible coût de main d’œuvre et d’un moindre handicap technologique, disposent d’avantages comparatifs importants.
45De ce fait, restreindre la présence de migrants sur le territoire national peut avoir des effets pervers. Soumis à une concurrence renforcée sur le marché international des biens à laquelle ils peuvent plus difficilement faire face en importanr de la main d’œuvre, les producteurs nationaux peuvent être conduits à implanter la production dans les pays d’origine de celle-ci, avec pour corollaire une exportation de capital, une importation de biens et un rapatriement de revenus du capital.
46Si cette idée d’une substituabilité entre immigration et commerce extérieur est largement acceptée, on ne peut cependant la considérer comme une conclusion générale. Les différences de technologies entre pays (Markusen, 1983), l’existence de facteurs de production spécifiques (Jones, 1971), l’expansion d’une frontière de colonisation peuvent au contraire conduire à la complémentarité entre les deux flux. Seuls des travaux empiriques permettraient de trancher. On notera cependant que, dans l’une des rares publications sur ce sujet, Collins, O’Rourke et Williamson [1997], en utilisant des séries remontant jusqu’aux années 1870, ne peuvent confirmer l’existence d’une substituabilité entre commerce extérieur et mouvements de facteurs, qu’il s’agisse du travail ou du capital.
Résultats empiriques
47Pour évaluer l’effet de la présence d’étrangers sur le chômage et l’emploi, nous avons mis en œuvre une méthode économétrique standard, similaire à celle qu’ont utilisé dans le contexte américain des auteurs comme Grossman [1982], Bean, Lowell et Taylor [1988], Altonji et Card [1991], Lalonde et Topel [1991], Greenwood, Hunt et Kohli [1996]. Que ce soit dans un contexte parfaitement ou imparfaitement concurrentiel, à partir du moment ou les entreprises conservent leur « droit à gérer », c’est à dire la liberté de fixer les effectifs employés, elles se maintiendront sur leur courbe d’offre qui s’écrit sous forme inverse :
49où wi est la rémunération d’un salarié de catégorie i, les ?1, …, ?1 sont les indicateurs de répartition de la main d’œuvre entre les différentes catégories et Z est ucteur de variables explicatives influençant la structure de la fonction de production, les performances individuelles du salarié et le choix du point sur la courbe d’offre.
50Nous avons estimé une approximation linéaire de cette fonction de demande inverse,
52en utilisant les données des enquêtes emploi de 1990 à 1997. Pour chacune des huit enquêtes, nous avons estimé le modèle pour l’ensemble des français de naissance, puis fait des estimations en distinguant cinq grands niveaux de qualification, les cadres, les professions intermédiaires, les employés, les ouvriers qualifiés et non qualifiés. En l’absence de données au niveau des entreprises employeurs, nous avons utilisé des variables de structure de l’offre de main d’œuvre au niveau du bassin d’emploi, obtenues par appariement entre les huit enquêtes et le recensement de la population de 1990 [15]. Ces structures ont été décrites en distinguant pour les autochtones les cinq grands niveaux de qualification sur lesquels ont été faites les estimations et pour les immigrants, les français par naturalisation et quatre grands groupes de nationalités, les européens du Sud (y compris les italiens, les espagnols et les portugais), les autres européens, les maghrébins et l’ensemble des autres étrangers.
53Les autres variables explicatives se répartissent en trois grands groupes. Le premier comprend les variables relatives à la personne : niveau de diplôme, âge, type de famille. Le second comprend les variables descriptives de l’employeur et de l’emploi : secteur d’activité, taille, ancienneté dans l’entreprise. Le troisième groupe décrit le cadre général de la zone : structures d’activité, niveau d’urbanisation, pression démographique.
54Comme nous l’avons signalé plus haut, sachant que notre modèle économétrique est fondé sur l’estimation d’une fonction de demande de travail, il reste valide dans un contexte non concurrentiel tant que l’on peut faire l’hypothèse, qui paraît raisonnable, que les employeurs conservent leur droit à gérer. Cependant, dans ce cas, le point choisi sur la courbe d’offre ne correspond plus à l’équilibre concurrentiel et la procédure d’estimation doit tenir compte de la présence de chômeurs dans la situation non concurrentielle ainsi obtenue. Elle doit également tenir compte d’éventuels biais de sélectivité qui en résultent. Ainsi, en particulier, si le SMIC a pour effet de réduire le volume de l’emploi dans les catégories les moins qualifiées, particulièrement concernées par la présence d’immigrants, ces pertes sont concentrées sur des catégories spécifiques de salariés.
55Ces considérations conduisent à une procédure en deux étapes, conforme à la méthodologie d’Heckman. Pour alléger la présentation, nous ne ferons ici état que des résultats les plus importants [16]. Nous avons d’abord estimé un modèle probit sur l’alternative entre actif occupé et chômeur. Cette estimation donne des résultats satisfaisants, quelle que soit l’enquête. Pour les hommes, le pourcentage d’individus correctement classés oscille entre 71 % et 74%. Pour les femmes, il est un peu plus faible : il va de 68% à 71 %.
56Puis nous avons estimé dans un second temps les équations de salaire en incorporant dans les variables explicatives le ratio de Mills inverse. L’ajustement d’ensemble est de bonne qualité pour une estimation sur données individuelles. Pour l’ensemble de la population masculine, le coefficient de détermination est d’environ 0,5, sans différences notables entre les différentes enquêtes. Dans tous les cas, c’est pour les ouvriers non qualifiés que les ajustements sont les meilleurs. Pour les cadres, les professions intermédiaires et les ouvriers qualifiés, les coefficients de détermination sont aux environs de 0,3, ce qui reste satisfaisant. Chez les femmes, les résultats sont un peu moins bons. Pour l’ensemble des actives, les coefficients de détermination sont légèrement supérieurs à 0,4. Les ajustements sont meilleurs pour les ouvrières qualifiées (autour ou légèrement en dessous de 0,4) que pour les autres catégories (en général entre 0,25 et 0,35).
57Les estimations de première étape permettent de tester l’effet de la présence d’étrangers dans la zone d’emploi sur la probabilité d’emploi. On trouvera dans le tableau 8 les résultats de ce test. Pour les hommes, ils concordent d’une enquête à l’autre et d’une catégorie socio-professionnelle à l’autre pour, à de rares exceptions près, accepter l’hypothèse nulle d’une absence d’effet. Par contre, pour les femmes, quand on s’intéresse à l’ensemble de la population, on rejette en général l’hypothèse nulle. Ce rejet est avant tout le fait de la catégorie des employées qui, il est vrai, représente quelle que soit l’enquête près de 55 % de la population active féminine.
Tests de log-vraisemblance de l’effet de la présence d’étrangers sur la probabilité d’emploi Probabilité de la zone de rejet
Tests de log-vraisemblance de l’effet de la présence d’étrangers sur la probabilité d’emploi Probabilité de la zone de rejet
58Le tableau 9 montre qu’il provient pour l’essentiel d’un effet positif de la présence d’autres étrangers et, à un moindre degré, d’un effet négatif de la présence de maghrébins.
Coefficients estimés de l’effet de la structure par nationalité sur la probabilité d’emploi (Femmes employées) [17]
Coefficients estimés de l’effet de la structure par nationalité sur la probabilité d’emploi (Femmes employées) [17]
59Les estimations de seconde étape permettent de tester l’effet de la présence d’étrangers dans la zone d’emploi sur le niveau de rémunération. Les résultats de ces tests sont présentés dans le tableau 10. Pour les hommes comme pour les femmes, quand on considère l’ensemble de la population (toutes CSP confondues), on rejette systématiquement l’hypothèse nulle. Un examen plus détaillé par catégories socio-professionnelles montre que, sous réserve des effets de différences d’effectifs sur les résultats des tests, celles-ci sont inégalement touchées. Chez les hommes, ce sont principalement les ouvriers qualifiés qui sont affectés par la présence d’étrangers. Pour les professions intermédiaires et, à moindre degré, les cadres, les tests concluent également, pour la plupart des années, à des effets significatifs. Par contre, pour les employés et les ouvriers non qualifiés, les tests aboutissent à accepter l’hypothèse nulle d’absence d’effet. Chez les femmes, comme pour la probabilité d’emploi, le rejet de l’hypothèse nulle est pour l’essentiel le fait des employées.
Tests de Fisher de l’effet de la présence d’étrangers sur le niveau de salaire Probabilité de la zone de rejet
Tests de Fisher de l’effet de la présence d’étrangers sur le niveau de salaire Probabilité de la zone de rejet
60On trouvera dans le tableau 11 les valeurs des coefficients estimés pour l’ensemble de la population, par sexe. Les estimations par catégorie socioprofessionnelle, quand les coefficients sont significatifs, aboutissent à des résultats similaires. Chez les hommes comme chez les femmes, les catégories d’étrangers dont la présence a un effet significatif sont les ressortissants des autres pays de l’Union Européenne (hors Europe du Sud) et les autres étrangers (hors UE et Maghreb). Dans les deux cas, chez les hommes comme chez les femmes, les effets sont significativement positifs. Chez ces dernières, pour les années 1994-1996, on observe également un effet significativement négatif de la présence de maghrébins.
Coefficients estimés de l’effet de la structure par nationalité sur le niveau de salaire (Ensemble)
Coefficients estimés de l’effet de la structure par nationalité sur le niveau de salaire (Ensemble)
61En conclusion, les estimations ne font guère apparaître d’effets négatifs de la présence d’étrangers tant sur les probabilités d’emploi que sur les niveaux de salaire. Dans le premier cas, en règle générale, les effets ne sont pas significatifs ; la seule exception étant un effet négatif de la présence de maghrébins sur la probabilité d’emploi des employées féminines. Dans le second cas, les effets en général significatifs, mais le plus souvent positifs ; on retrouve cependant, là encore, un effet négatif de la présence de maghrébins sur les salaires féminins ; mais cet effet n’est vraiment significatif que trois années sur huit.
Les autres effets internes
Fiscalité et redistribution
62Toujours au niveau interne, l’impact de l’immigration sur le budget des administrations publiques est également un thème récurrent du débat sur les aspects positifs et négatifs des flux migratoires. Il est souvent évalué dans un cadre simple d’analyse coûts-bénéfices, où les coûts correspondent aux dépenses supplémentaires engagées par l’immigration (éducation, santé…) et les bénéfices aux recettes fiscales provenant de ces mêmes immigrés. En d’autres termes, la question qui est souvent posée est : l’immigration accroît-elle ou réduit-elle les déficits publics ?
63Peu de travaux, théoriques [18] ou empiriques, ont été menés à notre connaissance sur cette dimension des effets économiques de l’immigration. La plupart des études appliquées ont été effectuées sur données américaines. Parmi celles-ci, une première série de travaux, réalisée dans un cadre statique (pour une année donnée), s’est conclue par des résultats contrastés suivant la période, la zone géographique ou la méthodologie employée. Néanmoins, il en ressort que l’immigration dans les Etats qui accueillent traditionnellement un grand nombre d’immigrés (Californie, New-York, Floride, Texas, New Jersey et l’Illinois), représente une charge nette pour leur budget alors qu’au niveau fédéral le solde est positif. Ce résultat s’explique du côté des dépenses, par un plus grand nombre d’enfants scolarisés et par des transferts plus importants pour les familles d’immigrés, et par des recettes fiscales moindres en raison de leurs faibles revenus. On pourra trouver une revue de ces études pour les Etats-Unis dans National Research Council [1997] ainsi que dans OCDE [1997].
64Le caractère statique de ces analyses réduit sensiblement leur intérêt et a récemment suscité une deuxième génération de travaux qui s’inscrivent dans une dimension intertemporelle. Pour se convaincre des limites d’une approche statique, il suffit par exemple de rappeler que les revenus d’une famille d’immigrés croissent avec le temps alors que les services qu’ils reçoivent diminuent ; qu’une partie non négligeable des immigrés retournent dans leur pays d’origine après la cessation d’activité, évitant ainsi des dépenses de santé élevées pour le régime de protection sociale ; que leurs enfants, considérés comme nationaux, ne contribuent plus en tant qu’immigrés quand ils sont en âge de travailler.
65De ces différents exemples, il ressort que l’impact budgétaire de l’immigration serait plutôt négatif à court terme et positif à long terme, ce que confirment effectivement les travaux qui prennent en compte les effets du cycle de vie sur la demande de services publics et la contribution fiscale des immigrés.
66Auerbach et Orcopoulos [1999], dans un exercice de comptabilité inter-générationnelle appliqué aux Etats-Unis, montrent également que les choix de politique budgétaire ne sont pas neutres dans un cadre dynamique. Une perte nette associée à l’immigration peut laisser la place à un gain net suivant que la politique de réduction des dépenses et d’augmentation des taxes s’applique aux générations présentes et futures ou que seules les générations futures auront à en supporter les charges. De même, l’ampleur des dépenses qui constituent un bien public pur (celles qui ne dépendent pas de la taille de la population et donc des flux migratoires, par exemple les dépenses liées à la défense) ainsi que le choix du taux d’escompte sont des variables qui peuvent modifier le signe du résultat. Cependant, dans tous les cas de figure, l’impact de l’immigration reste très faible en comparaison de l’effort global qui devrait être entrepris pour réduire les déséquilibres budgétaires. L’immigration, selon ces auteurs, ne peut donc pas être considérée comme une source majeure de déficits publics et ne peut pas plus être préconisée comme solution à ces derniers. Dans le même cadre d’analyse, Storesletten [2000] s’interroge sur la politique d’immigration sélective qui permettrait, dans la perspective du vieillissement de la population, d’éviter une dégradation des comptes publics. Sur données américaines, elle consisterait à accroître le nombre d’entrées annuelles à environ 0,62 % de la population (contre 0,44 % actuellement) en les restreignant aux seuls adultes avec qualification élevée de la tranche d’âge 40-44 ans. Cette politique sélective éviterait un accroissement de la pression fiscale de 4,4 points.
67Ces deux études s’accordent sur l’absence d’effets significatifs de l’immigration contemporaine sur les finances publiques aux États-Unis. Néanmoins, une politique sélective, quant à l’âge et la qualification, peut devenir un instrument substituable ou complémentaire aux instruments économiques traditionnels dans la perspective du vieillissement de la population.
68L’impact de l’immigration sur le budget des administrations publiques semble donc dépendre de manière cruciale de la composition du flux de migrants (s’agit-il de jeunes travailleurs célibataires ou de familles avec de nombreux enfants ?), de la structure fiscale du pays d’accueil ainsi que de l’étendue de sa protection sociale. Ce qui interdit toute généralisation des résultats concernant les Etats-Unis à d’autres pays développés et appelle donc des travaux originaux sur la situation française.
Accumulation du capital et croissance
69Quittons le court terme pour étudier l’impact des flux migratoires à long terme à travers leurs effets sur le taux de croissance des économies d’accueils. Comme pour les effets sur le marché du travail, le degré de qualification des immigrés va être la variable déterminante.
70Plaçons nous dans la situation française, présentée dans la première section, et considérons donc une immigration globalement moins qualifiée que les autochtones (72 % des étrangers résidants en France sont faiblement diplômés, soit un pourcentage sensiblement supérieur à celui des français de naissance). L’impact de ces flux sur la dynamique de long terme de l’économie française va dépendre de la nature du processus de croissance ; en d’autres termes, suivant que ce processus est exogène (théorie de la croissance exogène) ou endogène (nouvelles théories de la croissance) les effets peuvent être différents.
71Dans la première configuration, Barro et Sala-i-Martin [1995] développent le modèle de Solow en introduisant les flux migratoires. Lorsque ces flux sont composés de main-d’œuvre moins qualifiée que les autochtones et ne s’accompagnent pas de flux de capitaux physiques [19], ils impliquent de manière intuitive une réduction du capital (pris au sens large) par tête, donc du revenu par tête ; ce qui conduit in fine à une accélération de la convergence des salaires et du produit par tête entre l’économie d’origine et l’économie d’accueil. Dans cette approche, le taux de croissance de long terme reste déterminé par les paramètres structurels (technologie, taux d’épargne et progrès technique exogène).
72Ce dernier, dans le cadre des nouvelles théories de la croissance, peut être modifié par les flux migratoires, lorsque l’accumulation du capital humain est le moteur de la croissance. Plusieurs travaux, Miyagiwa [1991], Mountford [1994] et Haque et Kim [1995] reprennent les hypothèses générales du modèle de Lucas [1988], et mettent en évidence le résultat ambigu de l’immigration sur le taux de croissance de long terme de l’économie d’accueil (cf. Domingues Dos Santos [1997] pour une présentation détaillée de cette littérature). En effet, lorsque l’ampleur des flux migratoires est relativement importante et le capital humain des immigrés relativement faible, l’immigration se révèle avoir un impact négatif sur le taux de croissance de long terme de l’économie. Seule une entrée de main-d’œuvre hautement qualifiée aurait un impact positif sur la dynamique de long terme de l’économie d’accueil. Auquel cas, l’immigration serait une source potentielle de divergence et non plus de convergence entre les régions d’accueil et d’origine. Ce drainage des cerveaux se traduit généralement par une contraction du taux de croissance de long terme de l’économie de départ. Ce résultat peut cependant être inversé par la mise en place de quotas migratoires qui piègent une partie des candidats potentiels à l’émigration (qui ont accumulé plus de capital humain) ce qui permet d’accroître le stock de capital humain moyen de cette économie (Mountford [1994]). Les travaux récents sur ce thème (Stark et alii [1997], Vidal [1998], Docquier et Rapoport [1999] et Cinar et Docquier [2001]) ont analysé d’autres mécanismes pouvant conduire des effets bénéfiques de la fuite des cerveaux sur le taux de croissance du pays d’origine : un niveau d’éducation minimum nécessaire, mais pas suffisant, pour être candidat à l’émigration ou encore des transferts financiers provenant des émigrés et dont une partie est investie dans le système éducatif…
La migration : aspects internationaux
73Un recours massif des pays développés à l’immigration pour résoudre les problèmes posés par leur évolution démographique doit tenir compte de la nature de cette évolution. Or, comme de nombreux démographes le font remarquer, les projections sur les cinquante années qui viennent sont influencées par deux facteurs de nature différente. A moyen-long terme, la structure de la population subit le contre-coup du baby-boom, les générations exceptionnellement nombreuses de l’après-guerre arrivant à l’âge de la retraite. A très long terme, la faible fertilité de la population ne permet pas d’assurer le renouvellement des générations et le déclin démographique menace.
74Comme le note Georges Tapinos [2000], ces deux facteurs appellent des réponses différentes, dont les migrations ne peuvent être qu’une des composantes.
Immigration can certainly help to prevent population decline for a time. It has only a marginal impact on the cited imbalances in age structure. Immigration is clearly not the solution to population aging. (…). The equilibrium of social welfare systems depends on a set of institutional, demographic and institutional parameters (…). Given the predicted drastic change in the old age dependency ratio, it is quite impossible to count on just one variable to achieve the necessary adjustment and treat ail the others as constants.
76Ajoutons que le recours aux migrations suppose une régulation fine tant du niveau que de la structure des flux qui, dans la pratique est irréalisable (Coleman [2000] et Tapinos [2000]). Le flux d’entrants et sa composition subiraient des variations conjoncturelles très difficiles à traduire sous forme de quotas ou de tout autre mode de restrictions quantitatives et qui peuvent aller à l’encontre de considérations juridiques ou éthiques :
However, there are still many factors that limit, or complicate, the ability to control and select migration flows : the agreements on free movement of persons, the persistence of illegal immigration, humanitarian grounds, and other constraints like admission for reasons of family reunification. The acceptance of refugee cannot, by definition, be governed by demographic and economic criteria. Similarly, the selectivity applied to close relatives and other family members has its limits. And if immigration targets emphasize age or fertility patterns, this may be seen as a form of discrimination and hence a political issue.
78Plus fondamentalement, comme nous l’avons noté dans la section précédente, la très grande majorité des analyses faites jusqu’à présent sur la question de la migration fait l’hypothèse implicite d’un large excédent d’offre de travail dans les pays d’où sont originaires les immigrants, en l’absence duquel il serait impossible de mettre en œuvre des politiques de contrôle de l’immigration fondées sur des outils quantitatifs, comme c’est le cas actuellement. Or, plusieurs raisons nous poussent à anticiper des changements radicaux dans ce domaine, surtout si l’ensemble des pays développés se lancent dans une politique d’attraction de main d’œuvre pour compenser la baisse de leur population active ou pour lutter contre des goulots de main d’œuvre.
79En premier lieu, si l’ensemble des pays développés cherche à attirer des flux de main d’œuvre pour compenser, totalement ou partiellement, leur déficit démographique, l’importance des flux en jeu sera sans commune mesure avec les potentialités offertes par les pays actuellement pourvoyeurs de main d’œuvre. A titre d’exemple, d’après les Nations Unies, le maintien du ratio de dépendance conduit, pour le demi-siècle qui vient, à l’entrée nette de près de 90 millions de personnes, soit une population excédent largement celle du Maghreb aujourd’hui ! Il ne peut qu’en résulter une disparition de l’excédent d’offre de main d’œuvre. On débouchera alors un mode de régulation très différent de celui qu’on connaît aujourd’hui. Si les pays développés ont effectivement besoin d’une main d’œuvre extérieure, ils seront obligés de faire jouer la concurrence pour l’attirer. Les salaires ne seront plus fixés sur les marchés nationaux du travail. On devrait assister à la formation de marchés internationaux avec un renchérissement important du coût de la main d’œuvre importée par rapport à ce qu’il est aujourd’hui.
80En second lieu, la demande de main d’œuvre dans les pays développés a un contenu qualitatif autant que quantitatif. En particulier, les travaux faits depuis de nombreuses années pour expliquer la croissance des inégalités entre salariés qualifiés et non qualifiés attribuent principalement cette dernière à l’augmentation relative de la demande de travail qualifié par rapport au travail non qualifié induite par le progrès technologique, les conséquences de la concurrence des pays sous-développés jouant un rôle secondaire (Berman, Bound et Machin [1997] ; Katz et Murphy [1992]). Or, les structures de main d’œuvre des pays d’origine, essentiellement sous-développés, sont mal adaptées pour fournir cette demande. De plus, à l’intérieur même de la catégorie des travailleurs qualifiés, il est très vraisemblable que le recours à la main d’œuvre immigrée ne sera pas général mais concentré sur certains segments. Les dispositions récentes prises par les autorités allemandes au sujet des informaticiens en sont un exemple typique.
81Cette sélectivité de la demande de main d’œuvre dans les pays développés devrait avoir deux conséquences. La première est que, sur un certain nombre de créneaux correspondant à une main d’œuvre qualifiée ou très qualifiée, le passage à un régime d’excès de demande est d’autant plus vraisemblable que ce sont les mêmes segments que rechercheront tous les pays développés et qu’il s’agit de créneaux sur lesquels la plupart des pays d’origine sont faiblement fournisseurs. La seconde est que la recherche active de main d’œuvre qualifiée devrait coexister avec le maintien de restrictions à l’entrée de main d’œuvre non qualifiée. On aboutirait donc à des politiques migratoires où coexistent plusieurs régimes, avec un potentiel très limité de population susceptible de satisfaire la demande de main d’œuvre des pays développés.
82En troisième lieu, l’évolution de la demande de main d’œuvre dans les pays développés est fortement conditionnée par leur dynamique d’accumulation du capital. Que peut-on dire de cette dernière dans une économie en déclin démographique ? A très long terme, la diminution de la population devrait entraîner un ralentissement de la formation de capital. A plus court terme, la durée de vie du capital, en particulier des infrastructures, peut se traduire par un stock de capital plus important que dans une économie de même taille avec population stationnaire. Mais, s’il y a excès de capital, compte tenu de la complémentarité entre ce dernier et le travail qualifié et de sa substituabilité avec le travail non qualifié, la demande de travail qui en résulte devrait d’abord concerner la main d’œuvre qualifiée, ce qui renforce les arguments développés au paragraphe précédent.
Conclusion
83Deux enseignements ressortent de cette étude des aspects internes et internationaux de la migration.
84Les craintes d’un effet négatif de l’immigration sur les marchés du travail des pays développés, qui sont la principale justification des politiques restrictives d’immigration menées jusqu’à présent, n’ont guère de fondements objectifs. Ni la théorie, ni les analyses empiriques, n’autorisent un jugement tranché sur ce point. Les estimations économétriques sur données françaises de l’effet de la présence locale d’étrangers sur la probabilité d’emploi et les niveaux de rémunération mettent en évidence peu d’effets significativement négatifs et plus souvent des effets positifs. Ces résultats convergent avec les conclusions auxquelles sont parvenues la plupart des études étrangères comparables. Il en est de même pour les autres effets internes : le signe de l’impact de l’immigration sur les déséquilibres budgétaires est incertain, mais dans tous les cas de figure son ordre de grandeur reste très faible ; le résultat sur le taux de croissance des pays d’accueil est également ambigu.
85La prise en compte de la dimension internationale montre également que les effets positifs d’un recours massif à l’immigration dans le demi-siècle qui vient ne sont guère plus avérés que les effets négatifs pendant le quart de siècle qui s’achève. Un tel recours pose en effet un problème d’ajustement qualitatif entre la demande des pays développés et l’offre des pays en voie de développement. Il peut de plus conduire à un changement important de fonctionnement des marchés internationaux rendant inopérantes des politiques de régulation quantitative.
Références bibliographiques
- ALTONJI J. G. et CARD D. [1991], « The effects of immigration on the labor market outcomes of less-skilled natives », dans Immigration, trade and the labor market, sous la direction de J. Abowd et R. Freeman, 201-234.
- AUERBACH A. et ORCOPOULOS P. [1999], « Generational accounting and immigration in the United States », document de travail NBER n° 7041.
- BARRO R. et SALA-I-MARTIN X. [1995], Economic growth, McGraw-Hill.
- BEAN F. D, LOWELL B. L. et TAYLOR J. [1988], « Undocumented Mexican immigrants and the earnings of other workers in the United States », dans Immigration, trade and the labor market, sous la direction de J. Abowd et R. Freeman, 25, 35-52.
- BERMAN E., BOUND J. et MACHIN S. [1997], « Implications of Skill-Biased Technological change : International Evidence », NBER Working Paper, n° 6166, September.
- BLUM A. [1998], « Comment décrire les immigrés ? A propos de quelques recherches sur l’immigration », Population, 3.
- BORJAS G. J. [1994], « The Economics of Immigration », Journal of Economic Literature, 32, 1667-1717.
- BORJAS G. J. [1995], « The economic benefits from immigration », Journal of Economic Perspectives, 9(2), 3-22.
- CHARPIN J. M. [1999], L’avenir de nos retraites, Rapport au Premier Ministre, La Documentation Française, octobre.
- CHISWICK C. U. (1989], « The impact of immigration on the human capital of natives », Journal of Labor Economics, 7, 464-486.
- CINAR D. et DOCQUIER F. [2001], « Brain drain and international remittances : implications for the source country », document de travail Cadre, Université de Lille 2.
- COLEMAN D. A. [2000], « Who’s afraid of low support ratios ? A UK response to the UN Population Division report on replacement migration », miméo, Division de la Population des Nations Unies, (www. un. org/ esa/ population/ migration. htm).
- COLLINS W. J., O’ROURKE K. H. et WILLIAMSON J. G. [1997], « Were trade and factor mobility substitute in history ? », NBER Working Paper, n° 6059.
- DOCQUIER F. et RAPOPORT H. [1999], « Croissance, redistribution et inégalités dans un modèle de fuite des cerveaux », Revue Economique, 50, 499-510.
- DOMINGUES DOS SANTOS M. [1997], Migrations, chômage et croissance, Thèse de Doctorat en Sciences Economiques, Université de Paris I.
- FRIEDBERG R. M. et HUNT J. [1995], « The impact of immigrants on host country wages, employment and growth », Journal of Economic Perspectives, 9(2), 23-44.
- FUJITA M. et THISSE J. F. [1997], « Economics of agglomeration », Journal of the Japanese and International Economy.
- GOLDER S. M. et STRAUBHAAR T. [1998], « Migration to Switzerland : some new evidence », document de travail du CEPR n° 1791.
- GREENWOOD M. J. [1994], « Potential channels of immigrant influence on the economy of the receiving country », Papers in Regional Science, 73, 211-240.
- GREENWOOD M.J, HUNT G. L. et KOHLI U. [1996], « The short-run and long-run factor-market consequences of immigration to the United States », Journal of Regional Science, 36, 43-66.
- GREENWOOD M. J. et McDOWELL J. [1986], « The factor market consequences of U.S. immigration », Journal of Economic Literature, 24, 1738-1772.
- GROSSMANN J. B. [1982], « The substituability of natives and immigrants in production », Review of Economics and Statistics, 64, 596-603.
- HANSON G. H. et SLAUGHTER M. J. [1999], « The Rybczynski theorem, factor price equalization, and immigration : evidence from U.S. states », document de travail du NBER n° 7074.
- HAQUE N. et KIM S. [1995], « Human capital flight : impact of migration on income and growth », IMF Staff papers, 42, 3, 577-607.
- HATTON T. J. et PRICE S. W. [1998], « Migration, migrants and policy in the United Kingdom », document de travail du CEPR n° 1960.
- INSEE [1994], Les étrangers en France, INSEE, Contours et Caractères, Paris.
- JAYET H. et RAJAONARISON D. [1999], « L’immigration et les marchés du travail. Une mesure des effets sur les rémunérations et l’emploi », rapport au ministère du Travail (DARES).
- JAYET H. et RAJAONARISON D. [2001], « L’immigration et les marchés du travail. Une mesure des effets sur les rémunérations et l’emploi », note de synthèse au ministère du Travail (DARES).
- JONES R. W. [1971], « A three-factor model in theory, trade and history », dans Trade, Balance of payments and Growth, sous la direction de J.N. Bhagwati et alii, Amsterdam, North-Holland.
- KATZ L. F. et MURPHY K. [1992], « Changes in relative wages, 1963-1987 : supply and demand factors », Quarterly Journal of Economics, 36-78.
- LALONDE R. J. et TOPEL R. H. [1991], « Labor market adjustments to increased immigration », dans Immigration, trade and the labor market, sous la direction de J. Abowd et R. Freeman, 167-199.
- LUCAS R. [1988], « On the mechanics of economic development », Journal of Monetary Economics, 22 (3-42).
- MARKUSEN J. R. [1983], « Factor movements and commoditiy trade as complements », Journal of International Economics, 13, 341-356.
- MIYAGIWA K. [1991], « Scale economies in education and the brain drain problem », International Economic Rreview, 32, 743-759.
- MOUNTFORD A. [1994], « Can brain drain be good for growth », Center for Economic Research Discussion paper, n° 9508.
- MUNDELL R. A. [1957], « International trade and factor mobility », American Economic Review, 47, 321-335.
- NATIONAL RESEARCH COUNCIL [1997], The New Americans, Washington, National Academy Press.
- NATIONS-UNIES [1999], World Population Prospects : The 1998 Revision, New York.
- NATIONS-UNIES [2000], Replacement Migrations : Is it a Solution to Declining ad Ageing Populations ?, Population Division, Department of Economics and Social Affairs, New York (www. un. org/ esa/ population/ migration. htm)
- NOIRIEL G. [1992], Le creuset français, histoire de l’immigration, XIXe-XXe siècle, Seuil, Paris.
- OCDE [1997], Tendances des migrations internationales, Editions de l’OCDE, Paris.
- OCDE [1999], Tendances des migrations internationales, Editions de l’OCDE, Paris.
- PARTNER L. [1999], « Technological Bias and North-South Trade as Explanations of Wage Inequalities and Unemployment : An Assessment », International Conference on Innovation, Appropriation Strategies and Economic Policy, Paris, 19 November.
- RAZIN A., SADKA E. et SWAGEL P. [1998], « Tax burden and migration : a political economic theory and evidence », document de travail du NBER n° 6734.
- STARK O., HELMENSTEIN C. et PRSKAWETZ A. [1997], « A brain gain with a brain drain », Economics Letters, 55, 227-234.
- STORESLETTEN K. [2000], « Sustaining Fiscal Policy Through Immigration », Journal of Political Economy, 2, 300-323.
- TAPINOS G. P. [2000], « Policy responses to population ageing and population decline in France », miméo, Division de la Population des Nations Unies (www. un. org/ esa/ population/ migration. htm).
- TURNER D., C. Giorno, A. DE SERRES, A. VOURC’H et RICHARDSON P. [1998], « The macroeconomic implications of ageing in a global context », OECD Economics Department Working Paper, n° 193.
- TREFLER D. [1997], « Immigrants and natives in general equilibrium trade models », document de travail du NBER n° 6209.
- TRIBALAT M. [1991], Cent ans d’immigration : étrangers d’hier, français d’aujourd’hui, PUF, Paris.
- VIDAL J. P. [1998], « The effects of emigration on human capital formation », Journal of Population Economics, 11, 589-600.
- WOOD A. [1994], North-south trade, employment and inequality. Changing fortune in a skill-driven world, Clarendon Press, Oxford.
- ZIMMERMANN K. F. [1995], « Tackling the European migration problem », Journal of Economic Perspectives, 9, 45-62.
Mots-clés éditeurs : démographie, immigration, marchés du travail
Date de mise en ligne : 01/02/2009
https://doi.org/10.3917/redp.114.0565