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Article de revue

Arriérés de salaire, congés obligatoires et participation au marché du travail russe

Pages 885 à 914

Citer cet article


  • Pailhé, A.
  • et Pascal, A.
(2001). Arriérés de salaire, congés obligatoires et participation au marché du travail russe. Revue économique, . 52(4), 885-914. https://doi.org/10.3917/reco.524.0885.

  • Pailhé, Ariane.
  • et al.
« Arriérés de salaire, congés obligatoires et participation au marché du travail russe ». Revue économique, 2001/4 Vol. 52, 2001. p.885-914. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-economique-2001-4-page-885?lang=fr.

  • PAILHÉ, Ariane
  • et PASCAL, Anne,
2001. Arriérés de salaire, congés obligatoires et participation au marché du travail russe. Revue économique, 2001/4 Vol. 52, p.885-914. DOI : 10.3917/reco.524.0885. URL : https://shs.cairn.info/revue-economique-2001-4-page-885?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/reco.524.0885


Notes

  • [*]
    ROSES - Maison des sciences économiques, INED, 133, boulevard Davout, 75980 Paris Cedex 20. E-mail :
  • [**]
    TEAM - Maison des sciences économiques. Cet article a bénéficié d’une aide APN du CNRS, allouée au ROSES (Université de Paris 1, Maison des Sciences économiques, 106-122, boulevard de l’Hôpital, 75647 Paris Cedex 13, France). Nous remercions Mathilde Maurel et Jean-François Nivet pour leurs commentaires et suggestions. Nous demeurons responsables des erreurs qui subsistent. L’intégralité des annexes peut être consultée à l’adresse suivante : http ://panoramix.univ-paris1.fr/ ROSES.
  • [1]
    Sur la période allant de décembre 1994 à octobre 1996, le PIB a par exemple chuté de 11 %, l’emploi a baissé de 3,1 % (données tirées des Russian Economic Trends ).
  • [1]
    Un travail important a été effectué sur la variable d’éducation. Un nombre élevé d’individus donne des réponses contradictoires dans le temps. Lorsqu’un individu donne deux fois le même niveau d’éducation (sur les trois années), nous lui avons attribué ce niveau pour la troisième réponse en vérifiant son âge. Lorsqu’une personne donne trois niveaux d’éducation différents, nous avons gardé le niveau donné en 1996, car nous avons supposé que les individus avaient une meilleure compréhension du questionnaire la dernière année.
  • [2]
    Nous tenons à remercier ici Rouslan Koumakhov pour son aide et sa connaissance de la classification professionnelle russe.
  • [3]
    Le revenu total du ménage est en effet largement sous-estimé : il est en moyenne deux fois plus faible que les dépenses totales.
  • [1]
    Les statistiques descriptives de chacune des variables sont consultables à l’adresse http ://panoramix.univ-paris1.fr/ ROSES /.
  • [2]
    À l’exception des pays scandinaves où une part importante des femmes travaillent à temps partiel, contrairement à la Russie.
  • [1]
    Données des Nations unies ( Russian Economic Trends, 2000).
  • [2]
    Nous ne pouvons déterminer la part des individus ayant changé d’emploi en 1994, cette variable étant construite par comparaison de la situation d’emploi entre t et t ? 1. Or, nous ne disposons pas des données sur les mêmes individus pour 1993.
  • [3]
    Notons que tous les travailleurs qui cumulent plusieurs emplois conservent leur premier emploi.
  • [4]
    Pour plus d’information sur les catégories touchées par les arriérés, voir l’annexe 2.
  • [1]
    Cette évolution suit la tendance des salaires réels, qui ont décru d’environ 20 % puis augmenté de près de 35 % sur la même période.
  • [1]
    En effet, les variables non observées qui expliquent la probabilité de faire face à des arriérés en 1994 (1995) sont susceptibles d’expliquer aussi la probabilité de faire face à des arriérés l’année suivante. Dans ce cas, l’effet estimé de la variable décalée peut être biaisé (biais d’endogénéité).
  • [2]
    En réalité, un des principaux problèmes auxquels nous nous sommes heurtées dans la correction du biais d’endogénéité concerne les instruments qui nous permettent d’identifier le modèle. En l’absence d’instruments plus satisfaisants, nous avons utilisé les variables de nationalités et de professions.
  • [3]
    Ces dernières variables ont été introduites parce que le nombre d’heures travaillées ne reflète qu’imparfaitement l’intensité de travail, en particulier dans un pays anciennement socialiste où le travail demeure relativement extensif.
  • [1]
    Tout comme lors de l’estimation du modèle probit, le problème des instruments se pose encore une fois.
  • [1]
    Nous n’avons pas mené une analyse de panel pour deux raisons. D’une part, les coefficients structurels des variables structurelles varient significativement dans le temps ; ils ne sont pas constants. D’autre part, nous nous intéressons à l’estimation de l’impact des effets fixes, comme les effets liés à la propriété, à la région, etc., sur la probabilité de rencontrer des arriérés.
  • [1]
    Nous ne disposons pas d’une variable retraçant l’expérience effective du salarié, une mesure approximative de l’expérience étant l’âge minoré du nombre d’années d’éducation.
  • [2]
    Koumakhov R., Najman B. [2001].
  • [1]
    Le test de Barnow, Cain and Goldberger [1981] permet de conclure que les variables décalées des arriérés antérieurs sont exogènes (le résidu généralisé n’est pas significativement différent de zéro) à la probabilité de connaître des arriérés de salaire en 1995 et en 1996.
  • [1]
    C’est au cours des premières années de la transition que l’on a pu observer une forte mobilité des personnes les plus éduquées.
  • [1]
    Bien qu’elles persistent, les rétentions de main-d’œuvre n’ont plus la même rationalité que dans une économie centralement planifiée. Durant la période socialiste, elles avaient pour objectif de réduire les incertitudes causées par la régulation administrative : les entreprises devaient conserver un stock de main-d’œuvre dans le but de répondre aux variations aléatoires de la production (causées elles-mêmes par les problèmes de livraisons d’inputs). Dans un contexte de pénurie constante de travail, les entreprises essayaient de retenir leurs travailleurs, surtout les plus qualifiés. Sur les rétentions de travail, voir infra, R. Koumakhov et B. Najman, « La question des sureffectifs en Russie : une explication en termes de compétences », p. 915.

INTRODUCTION

1Le dilemme entre dynamisme et inertie du marché du travail a alimenté le débat dans de nombreux travaux relatifs à la Russie en transition (Grosfeld et al. [1999]). D’un côté, l’inélasticité constatée de l’emploi par rapport au PNB suggère que le marché du travail russe est assez rigide [1]. Selon Blanchard et Aghion [1996], les insiders qui contrôlent les entreprises sont peu incités à mettre en œuvre une restructuration. Pour Garibaldi et Brixiova [1998] et Standing [1996], ce sont les institutions du marché du travail qui n’encouragent pas le licenciement des travailleurs en surnombre. Le consensus entre les managers et les pouvoirs locaux, ainsi que les subventions liées au niveau d’emploi, ont également entretenu la rétention des emplois (Commander et al. [1995]).

2Par ailleurs, certains auteurs insistent sur le dynamisme du marché du travail, les arriérés de salaire et les congés obligatoires sans solde constituant les principales formes d’ajustement en Russie (Lehman, Wadswoth, Acquisti [1998]). La fréquence des non-paiements est devenue un phénomène très important : environ 30 % des entreprises industrielles ont imposé à leurs employés des arriérés de salaire; en avril 1994, leur montant total atteignait 40 % environ de la masse salariale totale. Les retards de paiement des salaires sont passés de 43 % en 1994 à 62 % en 1996 selon les données du Russia Longitudinal Monitoring Survey ( RLMS ). Le stock des arriérés atteignait près de 8 milliards de dollars au 1er janvier 1998.

3Selon Clarke [1997], les entreprises souffrant d’une contrainte de liquidité recourent aux arriérés de salaire; ces derniers servent de levier pour arracher des concessions fiscales au gouvernement (Alfandary, Schaffer [1996]). Lehman, Wadswoth, Acquisti [1998] ainsi que Layard et Richter [1995] interprètent les arriérés comme une forme de réduction des salaires permettant d’éviter les coûts de licenciement. Les arriérés favoriseraient également la flexibilité des salaires à la baisse, facilitant ainsi une réallocation du travail vers des activités plus efficaces (Desai, Idson [1997,1998]). Les ajustements s’effectueraient donc par les prix. Earle et Sabirianova [1998] avancent, eux, que la généralisation des arriérés conduit à un équilibre stable mais inefficient, et que les arriérés de salaire servent à discriminer les travailleurs qui ont de l’ancienneté.

4De façon générale, dans la majorité des travaux traitant des arriérés de salaire, l’accent est mis sur la demande de travail. Hormis Pascal [1999], qui analyse l’offre de travail des femmes frappées par des arriérés de salaire, il a été accordé peu d’attention à l’offre de travail. Or, pour valider l’hypothèse de flexibilité à travers les arriérés ou les congés sans solde, on doit tester la manière dont les salariés tiennent compte, dans leur comportement, de ces deux formes d’ajustement.

5On peut s’attendre à ce que les salariés modifient leurs schémas de participation, sachant que les arriérés altèrent leur contrainte budgétaire intertemporelle, et que les congés administratifs représentent un rationnement sur les heures travaillées. Il existe cependant des freins aux ajustements possibles. Certains coûts de mobilité, qui peuvent peser sur la réaction des travailleurs, sont propres au contexte institutionnel russe : en quittant leur entreprise, les salariés perdent par exemple leurs avantages sociaux. Si les travailleurs subissent des arriérés depuis un certain temps, leurs coûts de mobilité sont renchéris, dans la mesure où ils perdraient leur créance en quittant l’entreprise.

6Nous testerons en quoi les arriérés de salaire et les congés obligatoires ont modifié les attitudes vis-à-vis du travail : les salariés touchés sont-ils plus mobiles, diversifient-ils leur activité ? Plus fondamentalement, l’étude comparée des arriérés et des congés nous permettra de mesurer le degré de contrainte qui pèse sur l’offre de travail en Russie.

7Lehman, Wadswoth et Acquisti [1998] évoquent trois réactions alternatives : une mobilité d’un emploi vers un autre emploi, vers le chômage ou vers l’inactivité. En cela, ils ignorent la spécificité du marché du travail russe : l’existence de la pluri-activité qui concerne 21 % de la population en 1996 (Foley [1997]; Najman, Pailhé [2001]). Earle et Sabirianova [1998] calculent, eux, la probabilité de combiner des activités, mais ils ignorent les autres alternatives de participation.

8Notre étude se propose d’aller au-delà des travaux précédents, en distinguant l’impact des arriérés de salaire et des congés obligatoires sans solde sur la probabilité d’avoir plusieurs emplois, et sur celle de quitter son emploi pour une autre entreprise. Cela nécessite la construction de catégories d’emploi appropriées : inactivité, chômage, mono-activité, mobilité inter-entreprises et pluriactivité.

9La première section présente les variables, les catégories d’emploi mentionnées ci-dessus et les données, fournies par l’enquête RLMS, qui couvrent une période de trois ans (1994-1996). La procédure statistique est présentée en section 2. Elle comporte deux étapes : tout d’abord, nous estimons les effets des caractéristiques individuelles et d’entreprise au moyen d’une analyse en probits pour décrire et comparer les personnes affectées par les arriérés et les congés sans solde. Ensuite, nous nous attachons à déterminer en quoi le fait d’avoir connu des arriérés ou un congé en t ? 1 affecte le comportement de participation l’année t. En particulier, les salariés non payés restent-ils dans leur entreprise, changent-ils d’emploi, combinent-ils des activités, deviennent-ils inactifs ou chômeurs ? La dernière section présente et discute les principaux résultats empiriques.

DONNÉES ET CONCEPTS

10Le RLMS Nous avons utilisé, lors de notre analyse empirique, les vagues V (1994), VI (1995) et VII (1996) du Russia Longitudinal Monitoring Survey ( RLMS ). Cette base de données a été collectée conjointement par l’Université de Chapel Hill ( USA ), l’Académie des Sciences de Russie et l’Institut russe de nutrition.

11Le RLMS se compose de deux questionnaires distincts : un questionnaire ménage et un questionnaire individuel. Le premier comporte des informations sur la composition du ménage, les conditions de logement, le patrimoine, l’utilisation de terres, la production agricole réalisée, les dépenses et les revenus, etc. Le questionnaire individuel interroge les individus sur leur(s) emploi(s) – du premier au troisième –, leur participation à l’économie informelle, le revenu du travail, la culture d’un lopin de terre, le niveau d’éducation, etc.

12Dans cette étude, nous avons restreint notre échantillon à la population en âge légal de travailler, de 16 à 55 ans pour les femmes et de 16 à 60 ans pour les hommes. Seules les personnes ayant participé aux trois vagues réalisées du RLMS (1994,1995 et 1996) sont gardées dans l’échantillon, dans le but de prendre en compte l’impact des événements passés.

Définitions

Statuts sur le marché du travail

13Pour caractériser la spécificité du marché du travail russe, nous avons défini cinq statuts différents sur le marché du travail.

14

  • L’inactivité concerne les individus qui n’ont pas d’emploi – ni formel, ni informel – et qui n’en cherchent pas (les personnes qui déclarent avoir travaillé sur un lopin la semaine précédant la date de l’enquête et qui ne déclarent pas d’autre activité font partie de cette catégorie).
  • Le chômage touche les individus en âge de travailler, qui n’ont pas d’emploi mais qui en recherchent un.
  • La mono-activité sans changement d’emploi concerne les individus en âge de travailler qui déclarent avoir un emploi unique (dans l’économie formelle ou informelle), dans la même entreprise que l’année précédente.
  • La mono-activité avec changement d’emploi s’applique aux individus en âge de travailler qui déclarent un emploi unique et avoir changé d’emploi depuis l’année précédente.
  • La pluri-activité vaut pour les individus en âge de travailler qui déclarent avoir deux emplois ou plus dans l’économie formelle, ou un emploi dans l’économie formelle et un (ou plusieurs) emploi(s) dans l’économie informelle (y compris la culture d’un petit jardin).

Arriérés de salaire et congés administratifs

15En ce qui concerne les arriérés de salaires, nous avons distingué les flux des stocks. Nous observons un flux si la personne interrogée n’a pas été payée le mois précédant la date de l’enquête, et un stock si l’entreprise dans laquelle elle travaille lui doit de l’argent au moment de l’enquête. De plus, nous disposons de la durée de la dette (« depuis combien de temps l’entreprise vous doit-elle cet argent ? »), ainsi que son montant. Enfin, une variable nous indique si l’individu a été mis en congé obligatoire non payé durant l’année de référence, ainsi que la durée en jours de ce congé obligatoire.

Variables individuelles

16En plus des variables traditionnelles (ancienneté, nombre d’heures de travail, situation de famille, niveau d’éducation [1], nationalité, etc.) nous avons défini des catégories professionnelles particulières. Dans le RLMS, les emplois sont définis selon les codes de professions ISCO-88 (codes à 4 chiffres). La méthode traditionnelle consiste à agréger chaque catégorie et à utiliser les catégories correspondant au premier chiffre de la classification. Cependant, cette classification internationale ne couvre pas réellement la hiérarchie professionnelle russe. De manière à tenir compte le mieux possible de la spécificité russe, nous avons redéfini les catégories professionnelles [2] :

  • les catégories ISCO relatives aux managers, travailleurs agricoles, ouvriers non qualifiés (emplois élémentaires) et aux forces armées sont maintenues ;
  • parmi les professions libérales (la deuxième catégorie ISCO-88), nous avons distingué l’intelligentsia et les ingénieurs. La catégorie correspondant à l’intelligentsia a été construite pour les individus ayant une profession intellectuelle;
  • la troisième catégorie ISCO (techniciens) a été divisée dans le but de séparer les fonctionnaires et les employés du commerce et de la finance;
  • notre catégorie d’employés regroupe les catégories ISCO employés et salariés des services, les employés de commerce et de la finance étant, eux, exclus ;
  • finalement, notre catégorie de travailleurs manuels correspond aux septième et huitième catégories ISCO (ouvriers, artisans, opérateurs, assembleurs), les chauffeurs formant une catégorie à part.

Variables du ménage

17Parmi les variables relatives au ménage, nous avons construit une variable correspondant au nombre d’enfants (âgés de moins de 18 ans) et une autre correspondant au nombre de personnes âgées (plus de 55 ans pour les femmes et plus de 60 ans pour les hommes) vivant sous le même toit, le répondant ayant été exclu. Les dépenses par tête permettent de donner une approximation du niveau de vie du ménage [3].

Variables d’entreprise

18Les variables ayant trait à la situation de l’entreprise sont peu nombreuses. Une question de l’enquête concerne la taille de l’entreprise, mais trop peu de personnes y ont répondu, nous n’avons donc pas pu l’utiliser dans notre travail empirique. De plus, nous ne disposions pas des variables de secteurs qui n’étaient pas encore disponibles. Nous avons défini quatre variables muettes correspondant à la forme de propriété de l’entreprise : étrangère, publique, semi-publique et privée. L’individu appartient à une entreprise étrangère si cette entreprise est détenue ou codétenue par un étranger. La firme est semi-publique lorsqu’elle est en partie détenue par le gouvernement russe, en partie par une personne privée russe, enfin l’entreprise est publique lorsqu’elle appartient en totalité à l’État.

19Finalement, nous avons distingué huit variables muettes de région : les villes de Moscou et de Saint-Pétersbourg, la région du Nord-Ouest, la région centrale, la Volga Vyatski et le bassin de la Volga, l’Oural, le Caucase, la Sibérie occidentale et la Sibérie orientale.

20Nous avons également opéré une distinction entre les ménages urbains ou semi-urbains et les ménages ruraux. L’annexe 1 fournit la définition de toutes les variables utilisées [1].

Statistiques descriptives

Stabilité de la participation

21Les taux de participation et d’emploi sont relativement stables sur la période 1994-1996 (tableau 1), augmentant légèrement de 1994 à 1995, puis diminuant de 1995 à 1996. Le taux de chômage, lui, progresse régulièrement. Soulignons que le nombre d’actifs est très élevé en Russie et que le taux d’activité féminin demeure élevé par rapport aux normes occidentales [2].

Tableau 1.

Évolution de l’activité par sexe, 1994-1996

Description de l'image par IA : Tableau avec données sur l'évolution de l'activité par sexe de 1994 à 1996.
Tableau 1. Évolution de l’activité par sexe, 1994-1996 (en %) Total Hommes Femmes 1994 1995 1996 1994 1995 1996 1994 1995 1996 Taux d’activité......... 4,9 86,3 84,5 6,4 87,6 85,1 3,5 85,1 83,9 Taux d’emploia....... 9,7 81,2 78,0 1,6 82,8 78,7 7,8 79,7 77,4 Taux de chômage..... ,1 5,9 7,7 ,5 5,4 7,5 ,8 6,4 7,8 a Taux d’emploi : population ayant un emploi/population en âge de travailler. Source : RLMS, calculs des auteurs.

Évolution de l’activité par sexe, 1994-1996

RLMS, calculs des auteurs.

22Cependant, cette stabilité des taux de participation et d’emploi n’est qu’ap-parente. Si l’on utilise le statut de l’emploi, qui est sans doute plus pertinent pour décrire le marché du travail russe, le taux de renouvellement de la main-d’œuvre devient plus important, comme le reflète le tableau 2.

Tableau 2.

Structure de la population selon le statut sur le marché du travail par sexe,

Description de l'image par IA : Tableau avec données statistiques sur la population active et inactive par sexe pour les années 1994, 1995 et 1996.
Tableau 2. Structure de la population selon le statut sur le marché du travail par sexe, 1994-1996 (en %) Total Hommes Femmes 1994 1995 1996 1994 1995 1996 1994 1995 1996 Inactivité..................... 15,4 13,9 15,7 13,9 12,7 15,1 16,7 15,1 16,3 Chômage..................... 5,3 5,2 6,5 4,8 4,8 6,4 5,7 5,5 6,6 Mono-emploi.............. 56,9 52,9 53,4 48,8 60,1 56,6 Changement d’emploi dans l’année................ 61,3a 6,6 1,8 58,4a 7,5 8,4 63,9a 5,7 7,3 Pluri-activité................ 18,1 17,5 17,1 22,9 21,7 21,3 13,7 13,7 13,1 Total............................ 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 a : mono-emploi et changement d’emploi dans l’année. Source : RLMS, calculs des auteurs.

Structure de la population selon le statut sur le marché du travail par sexe,

RLMS, calculs des auteurs.

23On retrouve la stabilité du nombre d’inactifs et de chômeurs : la part des individus inactifs se stabilise autour de 15 %, celle des chômeurs autour de 5 à 6 %. Compte tenu de la chute massive de la production (– 11 % sur la période [1] ), cette stabilité est surprenante. Le nombre de personnes travaillant dans un seul emploi décroît rapidement : de 57 % en 1995 à 53 % un an plus tard [2]. De plus, chaque année, une part importante de la population change d’emploi : environ 7 %. Enfin, le phénomène de pluri-activité, qui concerne 17 % de la population en âge de travailler en 1996, est sans doute l’une des particularités les plus notables du marché du travail de la Russie en transition.

24Le tableau 3 met en évidence la mobilité, en exploitant des données de flux à partir du statut de travailleur mono-employé. Une fois encore, l’apparente stabilité des comportements est infirmée. Un quart des mono-employés changent de statut : plus de 10 % ont changé d’entreprise, environ 6 % s’engagent dans une activité secondaire [3], une part plus faible rejoint les inactifs ou les chômeurs.

Arriérés, congés sans solde et participation

25Le stock d’arriérés de salaire a crû fortement sur la période (tableau 4). Depuis 1995, plus de la moitié de la population active occupée est concernée par les arriérés. En 1996, cette proportion a atteint les deux tiers [4]. En comparaison, les congés administratifs affectent une part relativement faible et décroissante des actifs occupés.

Tableau 3.

Évolution des différents statuts sur le marché du travail, 1995-1996

Description de l'image par IA : Tableau avec données statistiques sur le marché du travail 1995-1996.
Tableau 3. Évolution des différents statuts sur le marché du travail, 1995-1996 (parmi les personnes ayant un seul emploi l’année précédente) (en %) 1995 1996 Inactivité........................................................... 3,41 5,25 Chômage........................................................... 2,39 3,43 Mono-emploi..................................................... 77,31 73,32 Changement d’emploi dans l’année................. 10,73 12,41 Pluri-activité...................................................... 6,15 5,59 Nombre d’observations..................................... 1 966 2 039 Source : RLMS, calculs des auteurs.

Évolution des différents statuts sur le marché du travail, 1995-1996

RLMS, calculs des auteurs.

26Le montant moyen du stock individuel d’arriérés a baissé de 30 % entre 1994 et 1995; en revanche, il a doublé entre 1995 et 1996 (tableau 5) [1]. La durée de la créance s’est allongée régulièrement, pour atteindre en moyenne pas loin de quatre mois en 1996. La durée moyenne des congés administratifs reste assez élevée, 50 jours environ en 1996.
Les arriérés et congés sans solde jouent un rôle clé sur la mobilité : après avoir subi les uns ou les autres, un tiers des individus modifie leur comportement d’activité. Comme on le voit dans le tableau 6, ceux qui ne sont pas touchés par les arriérés ou les congés conservent davantage leur emploi (respectivement 76 % et 77 %, contre 73 % et 70 % s’ils sont affectés par les uns ou par les autres). Les salariés confrontés aux arriérés et aux congés réagissent en changeant d’emploi ou en s’engageant dans une activité secondaire. Deux comportements distincts semblent se dessiner, les salariés ayant connu un congé administratif changent plus souvent d’entreprise que ceux qui subissent des arriérés de salaire (respectivement 16 % et 13 %).

Tableau 4.

Évolution des flux et stocks d’arriérés de salaire, 1994-1996

Description de l'image par IA : Tableau montrant l'évolution des flux et stocks d'arriérés de salaire de 1994 à 1996, avec des pourcentages en pourcentage.
Tableau 4. Évolution des flux et stocks d’arriérés de salaire, 1994-1996 (au sein de la population active occupée) (en %) 1994 1995 1996 Arriérés de salaire : flux........................... 22,1 27,1 36,2 Arriérés de salaire : stocks........................ 47,8 50,4 64,8 Congés obligatoires sans solde................. 13,0 7,0 8,3 Source : RLMS, calculs des auteurs.

Évolution des flux et stocks d’arriérés de salaire, 1994-1996

RLMS, calculs des auteurs.
Tableau 5.

Montant moyen du stock individuel d’arriérés, durée moyenne de la créance

Description de l'image par IA : Tableau avec données financières sur les arriérés pour 1994-1996.
Tableau 5. Montant moyen du stock individuel d’arriérés, durée moyenne de la créance et des congés 1994-1996 (parmi les salariés touchés) 1994 1995 1996 Montant du stock d’arriérés (en roubles constants, base 1994)................................ 338 433 237 961 475 687 Durée de la créance (en mois)................... 2,9 3,1 3,8 Durée des congés obligatoires (en jours).. 38,5 59,0 50,1 Source : RLMS, calculs des auteurs.

Montant moyen du stock individuel d’arriérés, durée moyenne de la créance

RLMS, calculs des auteurs.
Tableau 6.

Mobilité à partir du statut de salarié mono-employé en 1996 :

Description de l'image par IA : Tableau avec pourcentages de mobilité des salariés en 1996.
```
Tableau 6. Mobilité à partir du statut de salarié mono-employé en 1996 : impact des congés sans solde et des arriérés de salaire Touché par les arriérés Touché par les congés de salaire sans solde oui non oui non Inactivité............................................. 5,2 3,8 6,2 4,3 Chômage............................................. 3,0 2,5 2,3 2,7 Mono-emploi...................................... 72,9 77,3 69,8 75,8 Changement d’emploi dans l’année... 12,7 11,3 15,5 11,6 Pluri-activité....................................... 6,2 5,2 6,2 5,6 Nombre d’observations...................... 882 1 040 129 1 798 Source : RLMS, calculs des auteurs.

Mobilité à partir du statut de salarié mono-employé en 1996 :

RLMS, calculs des auteurs.

27Une analyse multivariée va nous permettre d’isoler l’impact des arriérés de salaire et des congés sur la mobilité. La procédure d’estimation est décrite dans la section suivante.

PROCÉDURE D’ESTIMATION

28Avant de nous pencher sur les déterminants des comportements de participation, nous nous sommes intéressées aux caractéristiques individuelles et/ou d’entreprise qui affectent les probabilités d’être confronté à des arriérés de salaire et/ou de subir des congés sans solde.

Modèle probit sur la probabilité de faire face à des arriérés de salaire et des congés sans solde

29Trois modèles concernant la probabilité de faire face à des arriérés de salaire ou des congés sans solde ont été estimés. Les variables endogènes étant dichotomiques, nous avons estimé des modèles probit standard.

30Les variables explicatives utilisées dans les régressions sont les suivantes :

  • variables individuelles : sexe, nationalité, variables de capital humain (éducation, expérience, ancienneté);
  • variables de ménage : statut marital, nombre d’enfants et de personnes âgées dans le ménage;
  • variables d’entreprise : forme de propriété de l’entreprise et profession du salarié;
  • variables régionales et variable muette indiquant si le ménage est urbain, ce qui nous permet de tenir compte des conditions du marché local du travail.

31 Dans les modèles 1 et 2, la variable endogène est une variable binaire indiquant si l’individu dispose d’un stock d’arriérés de salaire l’année t; le modèle 2 contient une variable muette supplémentaire relative au stock d’arriérés de l’année précédente ( t ? 1). Cette variable décalée des arriérés nous permet de tester l’existence d’une « trappe à arriérés ». Cependant, il est fort possible que cette variable décalée soit endogène à l’estimation du modèle probit[1]. C’est pour cette raison que nous avons testé son endogénéité à l’aide de la méthode de Barnow, Cain et Goldberger [1981]. Dans cette méthode, un paramètre ?i (écart type généralisé correspondant à la probabilité de faire face à des arriérés en 1994 (1995)) est ajouté comme variable explicative de la probabilité de connaître des arriérés de salaire en 1995 (1996). Si la variable ?i est significative dans l’estimation du modèle probit, cela signifie que le fait de subir des arriérés en 1994 (1995) contribue à expliquer de manière endogène la probabilité d’accumuler encore des arriérés l’année suivante [2].

32Dans le modèle 3, la variable dépendante est une variable muette égale à 1 si l’individu n’a pas été payé le mois précédant la date de l’enquête (occurrence d’un flux d’arriérés) et égale à 0 sinon. Ce dernier modèle a été estimé dans le but de mesurer l’impact de l’intensité de travail sur la vulnérabilité aux arriérés. En effet, intuitivement, on peut supposer qu’il existe une corrélation entre le stock d’arriérés de salaire et le fait de travailler ou/et de s’engager dans une activité secondaire. Cependant, nous ne pouvons estimer cette relation en utilisant le stock d’arriérés, étant dans ce cas confrontées à un problème de temporalité. D’un côté, le fait d’avoir une deuxième activité peut diminuer la productivité au travail et peut rendre les travailleurs plus vulnérables aux arriérés : l’individu qui travaille moins est « puni » par des arriérés de salaire (cela suppose évidemment une bonne gestion et une bonne information dans l’entreprise). D’un autre côté, les arriérés peuvent inciter les travailleurs à trouver une activité supplémentaire et/ou induire une réduction du nombre d’heures travaillées. Pour contourner ce problème de temporalité, nous utilisons comme variable expliquée le flux d’arriérés, qui n’est connu qu’à la fin du mois, c’est-à-dire après que la décision de s’engager dans une activité additionnelle a été prise. Nous introduisons dans ce modèle deux types de variables explicatives supplémentaires : le nombre d’heures travaillées et les emplois additionnels (formel, informel ou travail sur un lopin) [3], ces variables étant supposées tenir compte de l’impact de l’intensité de travail sur la probabilité d’être ou non payé le mois précédant la date de l’enquête.

33Enfin, le modèle 4 estime la probabilité de subir un congé administratif non payé. Tout comme dans le cas des arriérés de salaire, l’estimation est faite à l’aide d’un modèle probit. Les variables explicatives sont identiques à celles utilisées dans le modèle 2.

Le modèle logit multinomial

34L’impact des arriérés de salaire sur les comportements de participation (inactivité, chômage, emploi unique sans changement entre deux années, emploi unique avec changement d’entreprise, ou pluri-activité) est estimé à l’aide d’un modèle logit multinomial (voir Greene [1993]). L’hypothèse de base que nous voulons tester est la suivante : les individus confrontés à des arriérés ou à des congés administratifs sont plus susceptibles de quitter le marché du travail ou de s’engager dans une activité supplémentaire que les individus payés à toutes les périodes de travail.

35La variable dépendante est codée de la manière suivante : 0 = emploi unique avec changement d’emploi entre deux années, 1 = inactif, 2 = chômeur, 3 = emploi unique sans changement entre deux années, et enfin 4 = pluri-activité. Ce modèle logit multinomial comprend donc J + 1 (5) réponses. Selon ce modèle, la probabilité pour que l’un de ces choix soit observé est la suivante :

Description de l'image par IA :

L’équation estimée fournit un ensemble de probabilités pour les cinq choix d’un individu ayant les caractéristiques xi.

36Avant de pouvoir procéder à l’estimation proprement dite du modèle, il convient de lever une indétermination. En effet, si on définit ?j * = ?j + q pour tout vecteur q, il en résulte un ensemble de probabilités identiques puisque tous les termes faisant intervenir q disparaissent. Une manière de résoudre ce problème consiste à supposer que ?0 = 0. Dans ce cas, les probabilités sont :

Description de l'image par IA : Formules mathématiques avec des probabilités et des intégrales.

Le modèle implique que l’on peut construire quatre ratios Prob(Y Prob ( Yi = 0 ) ?j xi i = j )

37ln = ? Nous pouvons ainsi normaliser toutes les autres probabilités pour obtenir :

Description de l'image par IA : logarithme népérien début matrice 3 par 1 1re rangée  P majuscule en normal r en normal o en normal b en normal parenthèse gauche barre oblique inversée d Y majuscule indice i position de base égale j parenthèse droite 2e rangée  points de suspension points de suspension points de suspension points de suspension points de suspension points de suspension points de suspension 3e rangée  P majuscule en normal r en normal o en normal b en normal parenthèse gauche barre oblique inversée d Y majuscule indice i position de base égale k parenthèse droite fin matrice égale x prime indice i position de base parenthèse gauche barre oblique inversée d B majuscule indice j position de base moins barre oblique inversée d B majuscule indice k position de base parenthèse droite

La vraisemblance du modèle peut être obtenue en définissant pour chaque individu, dij = 1 si l’alternative j est choisie par l’individu et 0 sinon, et cela pour les cinq choix possibles. Ainsi, pour chaque i, un et un seul des dij est égal à 1. La log-vraisemblance du modèle est :
Description de l'image par IA : logarithme népérien L majuscule ajouré égale sommation début souscript i égale i d début suscript i d fin scripts sommation début souscript j égale 0 début suscript j fin scripts d indice u j position de base l en normal n en normal P majuscule en normal r en normal o en normal b en normal parenthèse gauche Y majuscule indice i position de base égale j parenthèse droite

Les dérivées ayant la forme suivante :
Description de l'image par IA : début fraction suscrire g avec circonflexe points de suspension i en normal n en normal L majuscule en normal sur suscrire g avec circonflexe t en normal h en normal suscrire g avec circonflexe indice j position de base fin fraction égale sommation début souscript i fin scripts parenthèse gauche d en normal indice i en normal j en normal position de base moins P majuscule en normal indice i en normal j en normal position de base parenthèse droite x en normal indice i en normal position de base p en normal o en normal u en normal x en normal j égale 1 virgule point point point virgule 5

Il est particulièrement important de noter ici que les coefficients du modèle sont difficiles à interpréter. Il est tentant d’associer ?j au j -ième choix, mais cela n’est pas correct. En effet, en dérivant (2), on obtient le véritable effet marginal : Ainsi, chaque sous-vecteur de ? entre dans chaque effet marginal à la fois à travers la probabilité et à travers le poids moyen qui apparaît dans ?j. Ces derniers peuvent être calculés à partir des coefficients estimés. De plus, l’équation (3) suggère qu’il puisse y avoir quelques confusions dans l’interprétation (Pj des coefficients estimés. Par exemple, pour un n’a pas forcéxk particulier, ( xk ment le même signe que ?jk. Il est par conséquent particulièrement important de calculer les effets marginaux de chaque variable explicative sur les différentes probabilités.
Description de l'image par IA :

38Ensuite, les écarts types peuvent être calculés à l’aide de la méthode du Delta. Pour le calcul, on écrit : ? = { 0, ??1, ??2,..., ??j }. Nous incluons le vecteur fixe 0 pour le choix 0 parce que même si ?0 = 0, ?0 = ? P0 ??, n’est pas égal à 0. Noter aussi que Asy. Cov { ?ˆ0, ?ˆj } = 0 pour j = 0,..., 4. Alors, Comme dans le cas de l’estimation du modèle probit décrit dans la section précédente, on peut supposer que le stock d’arriérés en 1994 (1995) et le fait d’avoir connu un congé administratif peuvent être endogènes à l’équation logistique multinomiale en 1995 (1996). En effet, les caractéristiques non observées de faire face à des arriérés ou à un congé peuvent affecter simultanément la probabilité de quitter le marché du travail ou la probabilité d’avoir plusieurs emplois. Pour corriger ce biais d’endogénéité, nous avons à nouveau utilisé la méthode de Barnow, Cain et Goldberger [1981] [1].

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RÉSULTATS

Probabilité de faire face à des arriérés de salaire ou à des congés sans solde

39On estime la probabilité de faire face à des arriérés de salaire (modèles 1,2, 3, tableaux 7 et 8) et celle de connaître des congés obligatoires sans solde (modèle 4, tableau 9) pour chacune des années 1994,1995 et 1996 [1]. Nous considérons que l’allocation des arriérés est une décision du seul employeur; l’estimation de fonction d’« offre » d’arriérés à partir de données d’entreprises permettrait de déterminer les critères de choix de l’employeur. Nous estimons, pour notre part, la probabilité de faire face à des arriérés afin de mettre à jour les caractéristiques des personnes touchées, toutes choses égales par ailleurs. Ces estimations peuvent également permettre de comprendre comment les employeurs décident de la répartition des arriérés entre travailleurs : cela correspond-il à des critères productifs ou à une discrimination ? Pour répondre à cette question, nous intégrons des variables individuelles dans les estimations en contrôlant par des caractéristiques de l’entreprise, comme le type de propriété, et par des variables géographiques.

À travailleurs différents, ajustements différents

40Les travailleurs en butte aux arriérés de salaire ou aux congés obligatoires ne présentent pas les mêmes caractéristiques individuelles. Les femmes ont moins de risques de subir des arriérés de salaires en 1994 (1995), mais cette différence de vulnérabilité selon le sexe disparaît en 1996. En revanche, les femmes sont davantage concernées que les hommes par les congés sans solde obligatoires. Cette discrimination sexuelle, si tant est qu’elle existe, décroît dans le temps. La probabilité de faire l’expérience d’arriérés ou de congés dépend fortement de la région de résidence. Néanmoins, les disparités régionales constatées pour les congés sans solde diffèrent de celles des arriérés : les habitants de Moscou et de Saint-Pétersbourg ont une probabilité plus forte de connaître des congés administratifs, alors qu’ils ont une probabilité plus faible d’être confrontés à des arriérés de salaires. Les disparités régionales se creusent avec le temps, atteignant plus de 30 % en 1996, quand les Moscovites ont 12 % moins de chance de subir des arriérés, alors qu’en Sibérie occidentale et dans le Nord-Ouest la probabilité est de 20 % supérieure. De même, la taille de l’unité urbaine joue un rôle important, les actifs urbains ayant significativement moins de chances d’être victimes d’arriérés. La disponibilité d’emplois alternatifs dans les villes réduit vraisemblablement la probabilité de rester dans son entreprise quand on n’est pas payé. D’un autre côté, les ruraux ont une plus grande probabilité d’être mis en congés forcés.

41Concernant les variables professionnelles, le métier joue un rôle significatif, particulièrement en 1996. Commerciaux et financiers, managers et employés ont plus de chances de ne pas être touchés par les arriérés. Les ingénieurs (catégorie de référence) ont plus de risque d’être mis en chômage technique. L’intelligentsia, les salariés du commerce et de la finance, les agriculteurs, les techniciens, les employés et les ouvriers sans qualification ont une probabilité inférieure de connaître des congés sans solde, d’environ 5 %.

Le capital humain ne protège pas les travailleurs

42Les qualifications générales, mesurées par l’éducation et l’ancienneté [1], ne protègent les travailleurs, ni des arriérés de salaire, ni des congés administratifs. L’éducation n’a pas d’effet significatif sur la probabilité de subir des arriérés en 1994 et en 1995. Les diplômés de l’enseignement supérieur ont, seulement en 1996, significativement moins de risques d’avoir des arriérés. De façon générale, le niveau d’éducation n’affecte pas la probabilité d’être mis en congés sans solde. L’expérience accroît, en 1994, la probabilité de ne pas avoir été payé, elle n’a plus d’effet significatif les années suivantes, de même qu’elle n’affecte pas la probabilité d’être mis en chômage technique.

43L’ancienneté dans l’entreprise accroît significativement la probabilité de connaître des arriérés de salaire ou des congés administratifs ; le capital humain spécifique à l’entreprise accroît donc la vulnérabilité au non-paiement. Ce résultat conforte l’idée qu’en raison de la dévalorisation des qualifications acquises au cours de la période socialiste (voir, par exemple, Katz [1994]; Pascal [1999]), les travailleurs aux qualifications obsolètes ont moins de chances de trouver un emploi alternatif. Ils sont donc plus attachés à leur entreprise pour laquelle ils ont des qualifications spécifiques et, leur pouvoir de négociation étant faible, ils ont une plus grande probabilité d’être affectés par des arriérés de salaire et les congés sans solde [2]. Du côté de la demande de travail, on peut en effet penser que les dirigeants des entreprises allouent les arriérés aux travailleurs qui sont « liés » à l’entreprise, et qui continuent à travailler en dépit de leurs arriérés. Ce résultat permet de nuancer l’idée selon laquelle les insiders contrôlent les entreprises. À défaut, les insiders s’assureraient un emploi, et en échange ils « accepteraient » de ne pas être toujours payés à temps.

Différents ajustements selon la propriété de l’entreprise

44Le type de propriété de l’établissement influence la probabilité de connaître des arriérés de salaire et des congés sans solde. Alors que les arriérés touchent davantage les salariés du secteur public, la probabilité d’être mis en congé administratif est significativement inférieure dans ces établissements. En 1996, les salariés du public ont 7,5 % plus de risque d’être affectés par des arriérés que les salariés du secteur privé, alors qu’ils en ont 4,5 % moins d’être mis en congé sans solde. Un ajustement par les quantités a donc lieu dans les entreprises privées tandis qu’on constate qu’un ajustement par les prix s’instaure dans les établissements publics.

Cumul des désavantages

45La substitution entre salaire et biens en nature apparaît clairement : avoir reçu des biens en nature en guise de paiement dans les trente derniers jours accroît la probabilité de subir des arriérés. Cette substitution n’a pas lieu dans le cas des congés sans solde, la seule « rémunération » demeurant les avantages sociaux liés à l’appartenance à l’entreprise, comme le logement, les crèches ou les services médicaux.

46Le pouvoir explicatif du modèle s’accroît lorsqu’on introduit les variables sur les arriérés antérieurs comme variables indépendantes (modèle 2 [1] ). Ces variables sont introduites pour tester l’hypothèse d’une « trappe à arriérés » : ne pas être payé dans le passé accroît la probabilité de continuer à connaître des arriérés, jusqu’à 38 % en 1995. Avoir connu des arriérés en 1995 accroît la probabilité d’en connaître à nouveau en 1996 de 30 %, ne pas avoir été payé deux ans auparavant l’accroît de 10 %.

47Enfin, il existe une corrélation entre les congés obligatoires et les arriérés. Toutes choses égales par ailleurs, avoir connu un congé administratif augmente de 27 % la probabilité d’être aussi confronté à des arriérés de salaire la même année, en 1994, de 39 % en 1995, et de 43 % en 1996. Les salariés faisant face à des arriérés et/ou à des congés non rémunérés ont de forts risques de combiner les désavantages, sur une longue période.

L’investissement dans son travail réduit la vulnérabilité

48L’influence de l’intensité de travail sur la vulnérabilité aux arriérés a été estimée grâce à la mobilisation des flux d’arriérés comme variable expliquée. Dans le tableau 9, le nombre d’heures travaillées le mois précédent a un impact significativement négatif sur la probabilité de ne pas être payé à la fin de ce mois en 1994 et 1995 : moins les travailleurs s’investissent dans leur travail, plus ils ont des risques de subir des arriérés.

49La vulnérabilité aux arriérés dépend également de l’engagement dans un emploi additionnel, les heures de travail étant contrôlées. Cependant, l’effet dépend du type de cette activité additionnelle. Ainsi, alors qu’avoir une activité informelle ou un emploi secondaire n’accroît pas la vulnérabilité aux arriérés dans l’emploi principal, travailler sur un lopin de terre individuel l’augmente significativement, à la fois en 1994 et en 1996.

50Sur la période la vulnérabilité aux arriérés dépend de plus en plus de la propriété de l’organisation, de la profession et des diplômes. Les inégalités régionales s’accroissent également, confirmant que la situation économique locale joue un rôle décisif dans le non-paiement des salaires. Pour résumer, les facteurs d’offre ne détiennent pas de rôle clé dans la répartition des arriérés, à l’exception de l’ancienneté.

Description de l'image par IA : Tableau statistique avec coefficients et valeurs pour différents modèles de 1994 à 1996.

Tableau 8.

Probabilité de ne pas être payé le mois dernier (modèle 3) : 1994-1996

Description de l'image par IA : Tableau statistique avec coefficients et valeurs pour les années 1994, 1995 et 1996.
Tableau 8. Probabilité de ne pas être payé le mois dernier (modèle 3) : 1994-1996 1994 1995 1996 Coef. DF/DX T de Coef. DF/DX T de Coef. DF/DX T de Student Student Student Femme – 0,239 – 0,064 – 2,860 – 0,144 – 0,043 – 1,650 – 0,136 – 0,049 – 1,610 Caucasien – 0,419 – 0,093 – 1,530 0,030 0,009 0,130 – 0,111 – 0,039 – 0,420 Balte – 0,101 – 0,026 – 0,570 – 0,015 – 0,005 – 0,090 – 0,353 – 0,116 – 1,980 Asiatique – 0,358 – 0,082 – 1,570 – 0,431 – 0,109 – 1,780 0,146 0,054 0,610 Niveau secondaire 0,051 0,014 0,370 0,002 0,000 0,010 – 0,139 – 0,048 – 0,890 Niveau supérieur – 0,028 – 0,008 – 0,340 – 0,038 – 0,011 – 0,420 – 0,277 – 0,099 – 3,180 Expérience 0,000 0,000 0,030 0,010 0,003 2,310 0,000 0,000 0,110 Ancienneté 0,002 0,000 0,340 – 0,002 0,000 – 0,350 0,000 0,000 0,070 Couple – 0,030 – 0,008 – 0,320 – 0,097 – 0,030 – 1,010 0,057 0,021 0,610 Nbr. d’enfants 0,035 0,009 0,960 – 0,019 – 0,006 – 0,470 – 0,015 – 0,005 – 0,360 Nbr. de pers. âgées 0,147 0,040 2,350 0,019 0,006 0,290 0,166 0,060 2,610 Dépenses par tête – 0,063 – 0,017 – 5,080 – 0,020 – 0,006 – 1,860 – 0,024 – 0,009 – 2,160 Biens en nature 0,023 0,006 0,370 0,063 0,019 2,000 0,046 0,017 2,650 Heures de travail – 0,001 0,000 – 1,310 – 0,002 – 0,001 – 3,230 – 0,002 – 0,001 – 2,560 Lopin 0,203 0,058 2,050 – 0,006 – 0,002 – 0,070 0,180 0,066 2,260 Emploi secondaire – 0,084 – 0,023 – 0,470 0,398 0,120 1,980 0,117 0,042 0,690 Activité informelle 0,106 0,029 0,820 – 0,053 – 0,016 – 0,370 0,137 0,050 0,930 Directeur 0,184 0,053 0,660 0,499 0,172 2,210 – 0,409 – 0,132 – 1,230 Intelligentsia – 0,321 – 0,077 – 1,740 0,018 0,005 0,090 0,017 0,006 0,100 Ouvrier 0,153 0,042 0,940 0,363 0,115 1,920 – 0,134 – 0,048 – 0,790 Fonctionnaire 0,107 0,030 0,470 0,197 0,063 0,770 – 0,208 – 0,071 – 0,870 Commerce- finance – 0,072 – 0,019 – 0,340 0,178 0,057 0,710 – 0,404 – 0,132 – 1,800 Technicien 0,170 0,049 0,980 0,291 0,095 1,440 0,159 0,059 0,860 Employé 0,099 0,028 0,520 0,265 0,086 1,260 – 0,342 – 0,114 – 1,720 Agriculteur 0,309 0,093 1,590 0,731 0,261 3,230 0,062 0,022 0,290 Prof. élémentaire 0,345 0,104 1,780 0,382 0,128 1,780 0,247 0,093 1,220 Conducteur 0,293 0,088 1,470 0,622 0,218 2,800 – 0,061 – 0,022 – 0,270 Parts étrangères – 0,336 – 0,078 – 1,400 0,263 0,086 1,290 – 0,246 – 0,083 – 1,020 Public 0,025 0,007 0,290 0,219 0,065 2,400 0,241 0,086 2,650 Semi-public – 0,097 – 0,025 – 0,900 0,029 0,009 0,260 0,051 0,019 0,440 Moscou - Saint Pétersbourg – 0,164 – 0,041 – 0,960 – 0,266 – 0,073 – 1,490 – 0,274 – 0,093 – 1,650 Nord-Ouest 0,454 0,142 3,260 0,171 0,054 1,130 0,043 0,016 0,280 Volga 0,079 0,022 0,740 0,391 0,127 3,530 0,443 0,167 3,930 Caucase 0,043 0,012 0,340 0,289 0,094 2,220 0,416 0,158 3,160 Oural 0,009 0,002 0,080 0,033 0,010 0,280 – 0,063 – 0,023 – 0,520 Sibérie occidentale 0,479 0,149 3,840 0,568 0,196 4,320 0,329 0,124 2,440 Sibérie orientale 0,389 0,119 2,990 0,077 0,024 0,550 0,399 0,152 2,880 Urbain – 0,332 – 0,096 – 3,690 – 0,283 – 0,089 – 3,110 – 0,301 – 0,111 – 3,210 Congés 0,258 0,075 2,640 0,360 0,120 2,850 0,249 0,093 2,070 Arriérés en 1994 0,745 0,226 10,530 0,127 0,046 1,670 Arriérés en 1995 0,456 0,163 5,950 Constante – 0,274 – 0,551 – 1,754 – 3,057 – 0,723 – 2,797 Nombre d’observations 2 133 1 929 1 717 Pseudo R2 0,100 0,155 0,153 Les variables de référence sont : nationalité slave, niveau d’éducation primaire, ingénieur, entreprise privée, région Centre et zone rurale. Les variables en gras sont significatives à 90 %. Source : RLMS.

Probabilité de ne pas être payé le mois dernier (modèle 3) : 1994-1996

RLMS.
Tableau 9.

Probabilité d’avoir eu des congés sans solde obligatoires (modèle 4),

Description de l'image par IA : Tableau statistique avec coefficients et T de Student.
Tableau 9. Probabilité d’avoir eu des congés sans solde obligatoires (modèle 4), 1994-1996 1994 1995 1996 T de T de T de Coef. DF/DX Student Coef. DF/DX Student Coef. DF/DX Student Femme 0,449 0,080 5,152 0,437 0,045 4,150 0,246 0,029 2,492 Caucasien – 0,091 – 0,015 – 0,333 0,372 0,051 1,325 0,358 0,055 1,274 Balte 0,130 0,025 0,720 0,028 0,003 0,121 – 0,144 – 0,015 – 0,614 Asiatique 0,599 0,147 3,039 0,355 0,048 1,429 0,278 0,040 1,162 Niveau secondaire – 0,095 – 0,016 – 0,623 0,339 0,045 2,118 – 0,006 – 0,001 – 0,035 Niveau supérieur – 0,027 – 0,005 – 0,295 0,020 0,002 0,180 – 0,131 – 0,016 – 1,233 Expérience 0,004 0,001 0,935 0,002 0,000 0,310 0,004 0,000 0,719 Ancienneté 0,013 0,002 2,706 0,018 0,002 3,294 0,010 0,001 1,886 Couple – 0,022 – 0,004 – 0,224 – 0,085 – 0,009 – 0,758 0,086 0,010 0,762 Nbr. d’enfants – 0,108 – 0,019 – 2,557 – 0,008 – 0,001 – 0,162 – 0,005 – 0,001 – 0,096 Nbr. de pers. âgées – 0,013 – 0,002 – 0,187 – 0,056 – 0,006 – 0,667 0,009 0,001 0,113 Dépenses par tête – 0,025 – 0,004 – 2,025 0,004 0,000 0,346 – 0,028 – 0,003 – 1,533 Biens en nature – 0,040 – 0,007 – 0,486 0,029 0,003 0,806 0,028 0,003 1,427 Directeur – 0,764 – 0,083 – 1,990 – 0,526 – 0,037 – 1,763 – 0,767 – 0,051 – 2,040 Intelligentsia – 0,250 – 0,039 – 1,411 – 0,412 – 0,033 – 1,739 – 1,032 – 0,071 – 4,988 Ouvrier 0,135 0,025 0,839 0,052 0,005 0,258 – 0,382 – 0,040 – 2,197 Fonctionnaire 0,115 0,022 0,499 – 0,008 – 0,001 – 0,027 – 0,602 – 0,046 – 2,238 Commerce- finance – 0,268 – 0,041 – 1,249 – 0,189 – 0,017 – 0,739 – 1,024 – 0,062 – 3,967 Technicien – 0,232 – 0,037 – 1,323 – 0,498 – 0,038 – 2,162 – 0,835 – 0,061 – 4,082 Employé – 0,188 – 0,030 – 0,972 – 0,015 – 0,002 – 0,070 – 0,731 – 0,055 – 3,458 Agriculteur – 0,118 – 0,020 – 0,552 – 0,643 – 0,042 – 2,118 – 1,082 – 0,065 – 4,115 Prof. élémentaire – 0,245 – 0,038 – 1,184 – 0,212 – 0,019 – 0,876 – 0,781 – 0,056 – 3,444 Conducteur 0,300 0,062 1,414 0,143 0,016 0,555 – 0,575 – 0,045 – 2,275 Parts étrangères 0,075 0,014 0,367 0,068 0,007 0,313 – 0,395 – 0,035 – 1,435 Public – 0,401 – 0,075 – 4,345 – 0,463 – 0,053 – 4,404 – 0,353 – 0,045 – 3,451 Semi-public – 0,028 – 0,005 – 0,257 – 0,119 – 0,012 – 0,952 – 0,155 – 0,017 – 1,250 Moscou - St-Pétersbourg – 0,180 – 0,029 – 1,110 0,123 0,014 0,711 0,308 0,045 1,771 Nord-Ouest – 0,477 – 0,065 – 2,695 – 0,519 – 0,037 – 2,338 – 0,423 – 0,038 – 1,868 Volga – 0,012 – 0,002 – 0,106 – 0,153 – 0,015 – 1,074 0,129 0,016 0,941 Caucase 0,105 0,020 0,773 0,063 0,007 0,389 0,339 0,049 2,151 Oural 0,015 0,003 0,134 – 0,012 – 0,001 – 0,087 0,116 0,015 0,826 Sibérie occidentale – 0,224 – 0,035 – 1,560 – 0,362 – 0,030 – 1,954 0,045 0,005 0,264 Sibérie orientale 0,004 0,001 0,025 0,092 0,010 0,557 – 0,205 – 0,021 – 1,039 urbain 0,376 0,059 3,829 0,069 0,007 0,574 0,230 0,025 1,947 Arriérés en 95 0,621 0,113 8,375 0,443 0,047 4,909 0,490 0,053 4,848 Constante – 2,137 – 7,233 – 2,209 – 6,099 – 1,679 – 4,750 Nombre d’observations 2 419 2 381 2 287 Pseudo R2 0,121 0,120 0,115 Les variables de référence sont : nationalité slave, niveau d’éducation primaire, ingénieur, entreprise privée, région Centre et zone rurale. Les variables en gras sont significatives à 90 %. Source : RLMS.

Probabilité d’avoir eu des congés sans solde obligatoires (modèle 4),

RLMS.

51Nous devons maintenant compléter l’analyse en observant la relation entre arriérés de salaire et mobilité. Pour cela, nous estimons un modèle logit multinomial. Les principaux résultats sont présentés dans la section suivante.

Effets des arriérés de salaire et des congés sans solde sur la participation au marché du travail

52Notre modèle logit multinomial comprend cinq types différents de participation. Comme nous nous intéressons à l’effet des arriérés de salaire et des congés sans solde, notre échantillon initial ne contient que les individus ayant une et un seul emploi salarié l’année t ? 1, et nous considérons cinq alternatives d’activité l’année suivante : l’inactivité, le chômage, la mono-activité sans changement d’entreprise, le changement d’entreprise et la pluri-activité (engagement dans une activité supplémentaire formelle ou non).

53Deux modèles différents sont estimés ; le premier comprend les stocks d’arriérés et une variable muette concernant les congés administratifs non payés (modèle 5 des tableaux 10 et 12) comme variables explicatives, tandis que le second comprend la durée et le montant des arriérés de salaire ainsi que la durée du congé obligatoire (modèle 6 des tableaux 11 et 13). Pour chacun des modèles, nous nous intéressons à la mobilité sur le marché du travail entre 1994 et 1995, et entre 1995 et 1996. Le test d’endogénéité conclut à l’exogénéité du stock d’arriérés de salaire et des congés.

Le mode de participation au marché du travail dépend des caractéristiques individuelles

54Les comportements en matière de participation varient en fonction des caractéristiques individuelles. Le fait d’être une femme, par exemple, augmente d’environ 7 % en 1995 (6 % en 1996) la probabilité de rester dans son emploi. En revanche, les femmes ont une probabilité plus faible de changer d’emploi (– 3 % en 1995, – 4 % en 1996) ou de s’engager dans une activité additionnelle (– 4 % en 1995, – 3 % en 1996). Les femmes sont, par conséquent, beaucoup moins mobiles que les hommes. Nous retrouvons ici un résultat traditionnel, puisque que la mobilité des femmes est souvent contrainte par leurs responsabilités domestiques et familiales. En revanche, il est important de noter que le sexe n’influence pas la probabilité de se trouver au chômage ou inactif.

55Si l’on se penche maintenant sur les variables de ménage, on constate que le fait de vivre en couple a un impact positif significatif sur la probabilité de rester dans l’entreprise en 1996 et un impact négatif sur les probabilités de changer d’emploi ou de s’engager dans une activité supplémentaire. Le nombre d’enfants de moins de 18 ans n’a pas d’effet sur les différentes probabilités, tandis que le nombre de personnes âgées influence positivement l’inactivité et négativement la probabilité d’être pluri-actif. Les individus montrent davantage d’aversion pour le risque quand ils ont des charges familiales.

56Les comportements de participation dépendent aussi de la région de résidence. Le fait de vivre à Moscou ou à Saint-Pétersbourg augmente, par exemple, la probabilité de combiner plusieurs activités en 1996, ainsi que de changer d’emploi. Le dynamisme observé dans la demande de travail semble clairement favoriser la pluri-activité et la mobilité sur le marché du travail.

Comment utiliser au mieux son capital humain ?

57Au regard des variables de capital humain, l’effet du niveau d’éducation semble peu influencer la mobilité. Les individus ayant une éducation primaire ont une forte probabilité de rester dans leur entreprise, vraisemblablement car ils ont peu d’opportunités alternatives sur le marché. Les diplômés du supérieur ne semblent pas avoir de comportement d’activité spécifique sur la période étudiée [1], hormis une plus faible tendance à la pluri-activité. Cette immobilité relative des plus éduqués semble être une des caractéristiques du marché du travail de la Russie en transition : habituellement, les diplômés des universités ont une mobilité plus importante que les moins éduqués, dans la mesure où ils ont des alternatives d’emploi plus variables mais potentiellement plus lucratives (Johnson [1979]).

58L’expérience et l’ancienneté ont un effet proche sur les différents types de participation au marché du travail. L’ancienneté influence négativement la probabilité de changer d’entreprise, tandis qu’elle augmente celle d’y rester. L’expérience influence négativement la probabilité de changer d’entreprise, mais aussi celle de s’engager dans une activité additionnelle. Ainsi, l’investissement en capital humain, qu’il soit spécifique (ancienneté) ou général (expérience) réduit la mobilité sur le marché du travail.

59La mobilité dépend fortement du type de propriété de l’entreprise La forme de propriété de l’entreprise dans laquelle l’individu travaille influence fortement les comportements en matière de participation : premièrement, les individus travaillant dans des entreprises privées (qui constituent la référence) ont une plus grande probabilité de se trouver au chômage que les autres en 1995, et que les travailleurs des entreprises publiques en 1996. En 1995, le fait de travailler dans une entreprise publique ou semi-publique diminue significativement la probabilité de sortir du marché du travail (probabilité de devenir inactif : – 2 %, chômeur : – 1,5 %). De plus, en 1995, le fait de travailler dans une entreprise publique ou semi-publique augmente d’environ 9,5 % la probabilité de rester dans la même entreprise etdiminue d’environ 5 % celle de changer d’établissement. En 1996, travailler dans un établissement public conserve un effet significativement négatif sur la probabilité de changer d’entreprise.

60Ce résultat appelle deux interprétations : soit les travailleurs des entreprises publiques sont plus attachés à leur entreprise que ceux du privé (explication du côté de l’offre de travail), soit les entreprises publiques sont plus réticentes à se séparer de leur main-d’œuvre (explication du côté de la demande de travail). On peut en effet supposer que les directeurs des entreprises publiques continuent à pratiquer des rétentions de main-d’œuvre afin de répondre aux aléas du marché [1]. Le maintien des anciens dirigeants d’entreprise contribue à l’inertie des comportements sur le marché du travail, dans la mesure où, non habitués aux relations marchandes, ils éprouvent de l’aversion pour le risque. Ces deux explications (côté offre et demande) se renforcent mutuellement, l’aversion au risque des salariés étant entretenue par celle des employeurs.

61Différents ajustements, différentes réactions sur le marché du travail La généralisation des arriérés de salaires et des congés administratifs a poussé les individus à réagir, l’influence des congés ne commençant à être significative qu’en 1996. Les arriérés de salaire diminuent la probabilité de rester dans la même entreprise (– 7,8 % en 1995 et – 6,8 % en 1996), la désutilité du travail augmentant avec le non-paiement du salaire.

62Encore une fois, les réactions des individus aux deux formes d’ajustement que sont les arriérés de salaire et les congés sans solde sont différentes. En 1996, les individus confrontés à des arriérés de salaire ont une probabilité plus grande de s’engager dans une activité additionnelle (+ 1,8 %), tandis que les travailleurs en butte à des congés sans solde ont 7,5 % plus de chances de changer d’entreprise.

63Pour les salariés qui subissent des arriérés de salaire, la réallocation du travail s’effectue, non pas par le départ de l’entreprise, mais par l’engagement dans une activité supplémentaire, donc à travers une réallocation des heures travaillées. Le nombre d’heures travaillées dans le premier emploi est en effet inférieur quand les personnes ont un double emploi (annexe 2). Cette réallocation des heures est néanmoins faible : le nombre moyen d’heures travaillées varie peu selon que les travailleurs sont ou non touchés par les arriérés (à l’exception de l’année 1995).

64La durée et le montant de la créance ont des effets opposés. En effet, la durée de la créance a un effet significativement négatif sur la probabilité de rester dans la même entreprise. Le montant du stock d’arriérés a plutôt un effet positif sur la probabilité de rester dans l’entreprise, bien que le coefficient ne soit pas significativement différent de zéro. Comme le versement des salaires non payés ne peut se faire que si les travailleurs restent dans l’entreprise, plus l’entreprise doit de l’argent, plus les travailleurs espèrent le recevoir en restant dans l’entreprise. La durée des congés, elle, a un effet significativement positif sur la probabilité de changer d’entreprise en 1996.

65À court terme, les arriérés contraignent vraiment les décisions de participation des travailleurs, dans la mesure où ils engendrent de forts coûts de mobilité (les salariés perdent là la fois leurs avantages sociaux et leur créance s’ils changent d’entreprise). À moyen terme, l’espoir d’un versement des sommes dues s’atténue, au point que les travailleurs préfèrent quitter leur emploi. Comme les coûts de mobilité sont inférieurs dans le cas des congés sans solde (il n’y a pas de créance à perdre), l’offre de travail se trouve moins contrainte que dans le cas des arriérés.

Description de l'image par IA : Tableau statistique avec coefficients et effets pour différents types de participation en 1995.

Description de l'image par IA : Tableau avec coefficients pour analyse statistique.

Description de l'image par IA : Tableau avec des coefficients et effets marginaux pour différents types de participation en 1996.

Description de l'image par IA : Tableau avec des coefficients pour différents types de participation en 1986.

CONCLUSION

66L’apparente stabilité de l’emploi en Russie cache d’importants flux de travail : de nombreux travailleurs changent d’entreprise ou s’engagent dans des activités additionnelles. Les arriérés de salaire et les congés administratifs ont contribué à ce dynamisme du marché du travail. Ces deux formes d’ajustement sont distinctes : elles concernent différents travailleurs, différentes entreprises et ont une influence spécifique sur la mobilité. On peut formuler trois conclusions principales.

67

  • Les caractéristiques individuelles expliquent peu le comportement de participation et la vulnérabilité aux arriérés et aux congés. Les femmes et les personnes vivant maritalement sont moins mobiles. L’investissement en capital humain, qu’il soit spécifique ou général, réduit la mobilité. L’intensité de travail (nombre d’heures travaillées), elle, réduit la probabilité d’être confronté à des arriérés de salaire.
  • Les variables d’entreprise, de profession et de région jouent un plus grand rôle. En particulier, les salariés des secteurs public et semi-public ont une plus forte probabilité de rester dans la même entreprise, ils ont moins de risques de devenir chômeur ou inactif, ce qui reflète leur plus grande aversion pour le risque et/ou une réticence plus marquée des employeurs à licencier dans les établissements publics. Ces entreprises préfèrent ne pas payer leurs salariés, comme nous l’avons vu dans les estimations de la probabilité d’avoir un stock d’arriérés. Elles retiennent leurs salariés au moyen de paiements en nature et de services sociaux, contribuant ainsi à une certaine inertie du marché du travail.
  • Les arriérés de salaire ont un impact positif sur la mobilité; ils augmentent la probabilité de s’engager dans une activité additionnelle, tout en conservant l’emploi principal. Les travailleurs confrontés aux congés obligatoires sans solde sont, eux, plus enclins à changer d’emploi. De ces résultats, nous tirons les conclusions suivantes : ( i ) les travailleurs concernés par les arriérés de salaire, en situation d’asymétrie d’information et d’incertitude radicale, espèrent le remboursement de leur créance; pour s’assurer un revenu, ils combinent plusieurs emplois ; ( ii ) les salariés confrontés aux congés sans solde ont davantage tendance à changer d’emploi dans la mesure où leurs coûts de mobilité sont inférieurs ; ( iii ) les travailleurs subissant des arriérés de salaire prennent généralement un emploi additionnel dans l’économie informelle, renforçant ainsi l’évasion fiscale, laquelle contribue à l’accroissement du volume d’arriérés de salaire dans le secteur public. Les arriérés de salaire forment donc un moyen d’ajustement pervers.


ANNEXE 1

Description de l'image par IA : Tableau avec des variables et leurs définitions en français. Liste de termes socio-économiques et de localisation.
DÉFINITION DES VARIABLES Variable Définition Femme Égal à 1 si la personne est une femme, 0 sinon Caucasien Égal à 1 si la nationalité de l’individu est azerbaïdjanaise, arménienne ou géorgienne, 0 sinon Balte Égal à 1 la nationalité de l’individu est lithuanienne, estonienne ou lettonne, 0 sinon Asiatique Égal à 1 la nationalité de l’individu est kazakhe, kirghize, tadjik, turkmène ou ouzbeke, 0 sinon Slave Égal à 1 la nationalité de l’individu est russe, ukrainienne ou biélorusse, 0 sinon Couple E ´ gal à 1 si la personne vit en couple (mariée ou non), 0 sinon Nbr. enfants Nombre d’enfants dans la famille (répondant exclu) Nbr pers. âgées Nombre de personnes âgées dans la famille (répondant exclu) Primaire Égal à 1 si niveau d’éducation primaire, 0 sinon Secondaire Égal à 1 si niveau d’éducation secondaire, 0 sinon Supérieur Égal à 1 si niveau d’éducation supérieur, 0 sinon Ancienneté Nombre d’année d’ancienneté dans l’entreprise Expérience Nombre d’année d’expérience professionnelle (âge – nombre d’années d’éducation) Dépenses par tête Dépenses du ménage/nombre de personne dans le ménage Heures de travail Nombre d’heures travaillées les trente derniers jours Biens en nature Estimation du montant de biens reçus dans les 30 derniers jours en guise de paiement du travail (production de l’entreprise ou d’une autre entreprise) Lopin Égal à 1 si la personne a travaillé sur un lopin de terre individuel, un jardin ou sa datcha dans les 7 derniers jours, 0 sinon Emploi secondaire Égal à 1 si la personne a un emploi secondaire, 0 sinon Activité informelle Égal à 1 si la personne a un emploi additionnel de type informel pour lequel elle a été payée dans les 30 derniers jours, 0 sinon Directeur Égal à 1 si l’individu est manager, 0 sinon Intelligentsia Égal à 1 si l’individu appartient à l’intelligentsia, 0 sinon Ouvrier Égal à 1 si l’individu est ouvrier ou artisan, 0 sinon Fonctionnaire Égal à 1 si l’individu est fonctionnaire, 0 sinon Commerce-finance Égal à 1 si l’individu travaille dans le commerce ou la finance, 0 sinon Technicien Égal à 1 si l’individu est technicien, 0 sinon Employé Égal à 1 si l’individu est un employé, 0 sinon Agriculteur Égal à 1 si l’individu est agriculteur, 0 sinon Prof. élémentaire Égal à 1 si l’individu a un emploi élémentaire, 0 sinon Conducteur Égal à 1 si l’individu est chauffeur, 0 sinon Parts étrangères Égal à 1 si la personne travaille dans un établissement étranger ou en partie étranger, 0 sinon Public Égal à 1 si la personne travaille dans un établissement public, 0 sinon Semi-public Égal à 1 si la personne travaille dans un établissement à propriété mixte (privée et public), 0 sinon Moscou-Saint- Égal à 1 si la personne vit à Moscou ou St.-Pétersbourg, 0 sinon Pétersbourg Nord-Ouest Égal à 1 si la personne vit dans le Nord-Ouest de la Russie, 0 sinon Volga Égal à 1 si la personne vit en Volga, 0 sinon Caucase Égal à 1 si la personne vit dans le Caucase, 0 sinon Oural Égal à 1 si la personne vit dans l’Oural, 0 sinon Sibérie occidentale Égal à 1 si la personne vit en Sibérie occidentale, 0 sinon Sibérie orientale Égal à 1 si la personne vit in Sibérie orientale, 0 sinon Urbain Égal à 1 si la personne vit dans une zone urbaine, 0 sinon Congés Égal à 1 si la personne a été mise en congé administratif non payé Arriérés en 1994 Égal à 1 si la personne disposait d’un stock d’arriérés de salaire en 1994,0 sinon Arriérés en 1995 Égal à 1 si la personne disposait d’un stock d’arriérés de salaire en 1995,0 sinon

ANNEXE 2

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des heures de travail par type d'emploi pour les années 1994, 1995 et 1996, avec et sans arrêts, en heures et en jours.
NOMBRE D’HEURES TRAVAILLÉES LE MOIS DERNIER PAR TYPE D’EMPLOI 1994 Avec arriérés N Sans arriérés N Premier emploi............................ 157 1 027 159 1 158 Premier emploi (travailleurs sans emploi additionnel)..................... 157 990 159 1 106 Premier emploi travailleurs avec emploi additionnel)..................... 157 37 165 50 Emploi secondaire....................... 83 44 74 48 1995 Avec arriérés N Sans arriérés N Premier emploi............................ 165 1 110 165 1 071 Premier emploi (travailleurs sans emploi additionnel)..................... 167 1 056 165 1 031 Premier emploi (travailleurs avec emploi additionnel)..................... 134 50 172 39 Emploi secondaire....................... 71 49 90 41 1996 Avec arriérés N Sans arriérés N Premier emploi............................ 166 1 344 165 724 Premier emploi (travailleurs sans emploi additionnel)..................... 167 1 282 166 695 Premier emploi (travailleurs avec emploi additionnel)..................... 136 61 139 29 Emploi secondaire....................... 64 63 71 32

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https://doi.org/10.3917/reco.524.0885