Les inégalités de pouvoir au sein des coopératives de femmes au Maroc
Pages 87 à 101
Citer cet article
- IGAMANE, Saâdeddine,
- Igamane, Saâdeddine.
- Igamane, S.
https://doi.org/10.3917/recma.358.0087
Citer cet article
- Igamane, S.
- Igamane, Saâdeddine.
- IGAMANE, Saâdeddine,
https://doi.org/10.3917/recma.358.0087
Notes
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[1]
Toutes les coopératives doivent se conformer à cette loi, faute de quoi elles sont dissoutes.
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[2]
L’approche par les capabilités, initiée par Amartya Sen (Sen, 1999), considère la liberté de choix comme fondement du développement et de la justice sociale. La capabilité est la liberté de choix, mais également la liberté d’avoir un accès effectif à des choix.
-
[3]
Depuis son lancement en 2005, l’INDH a connu trois phases d’évolution. La phase 3 (2019-2023) comprend quatre programmes à réaliser sur une période de cinq ans avec un budget de 18 milliards de dirhams (environ 1,8 milliards d’euros). Le programme 3 de cette phase, qui concerne le domaine des coopératives, est intitulé « Amélioration du revenu et inclusion économique des jeunes ». Les autres programmes concernent la promotion des services sociaux de base (programme 1), l’accompagnement des précaires (programme 2) et l’impulsion du capital humain des générations montantes (programme 4). Pour plus de détails, voir : http://www.indh.ma/
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[4]
À titre d’exemple, le programme Mourafaka, lancé en 2018 et prévu pour une durée de cinq ans, vise officiellement le renforcement des capacités de 2 000 coopératives nouvellement créées (500 par an), ce qui permettra d’améliorer et de pérenniser les revenus d’environ 200 000 bénéficiaires directs et indirects (voir : http//www.odco.gov.ma/fr/content/programme-mourafaka).
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[5]
Plan stratégique lancé en 2009 visant le secteur de la pêche au Maroc.
- [6]
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[7]
Depuis 2008, le Haut-Commissariat au plan (HCP) a adopté l’approche multidimensionnelle de la pauvreté telle que définie par l’OPHI (Oxford Poverty and Human development Initiative, Université d’Oxford), qui fonde la mesure de la pauvreté sur un large faisceau de besoins et de privations répartis sur trois dimensions essentielles : l’éducation, la santé et les conditions de vie (voir www.hcp.ma).
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[8]
Dans un premier sens, le douar désignait un village de tentes des Arabes nomades. Actuellement, dans les pays d’Afrique du Nord et surtout au Maroc, le douar désigne une division administrative en milieu rural. Une commune rurale est constituée de plusieurs douars.
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[9]
Référence à l’éducation et au maître de métier qui dispose d’une longue expérience dans son domaine et transmet son savoir-faire aux jeunes générations. C’est également une appellation utilisée par les adhérentes apprenties pour exprimer leur respect et la reconnaissance du talent, principalement dans les coopératives qui travaillent dans l’artisanat, la couture, etc.
-
[10]
Pour des raisons d’anonymat, les prénoms ont été changés. Les témoignages sont traduits de l’arabe dialectal marocain.
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[11]
Dans une organisation, les zones d’incertitude correspondent aux ressources et/ou aux comportements non contrôlables par les autres. Elles permettent à des acteurs d’avoir des marges de liberté. Il peut s’agir de la maîtrise des compétences ou de contacts particuliers, de l’accès à des informations ou encore de certaines règles organisationnelles (Crozier et Friedberg, 1981).
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[12]
L’Onssa est un établissement public fondé en 2009. Ses attributions et missions figurent sur le site : http://www.onssa.gov.ma/fr/onssa1/missions
1Au Maroc, comme dans la plupart des pays du monde arabe, le secteur coopératif est resté longtemps sous l’emprise des pouvoirs publics avant d’être libéralisé dans les années 1990, après la fin de l’application des plans d’ajustement structurel. Les deux tiers de ces coopératives exercent leur activité dans l’agriculture et présentent un caractère familial et tribal, ce qui peut altérer le principe de libre adhésion qui caractérise le travail coopératif en général (Cesao, 2014). Si les secteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS) participent à hauteur d’environ 10 % au PIB de certains pays européens tels que la France, la Belgique ou les Pays-Bas (Ipemed, 2013), ce taux, au Maghreb, oscille entre 1 et 2 %. Malgré cette faible contribution, le nombre d’emplois créés (4 % de la population active employée directement) reste très important (BEI, Femise, 2014).
2Ainsi, au Maroc, les coopératives permettent aux femmes de migrer du chômage ou du prolétariat vers l’entrepreneuriat (Igamane, 2017), de mettre en commun leurs aspirations et leurs besoins économiques, sociaux et culturels dans des coopératives censées être des organisations assurant revenu, autonomie et participation démocratique. Des femmes deviennent donc leur propre cheffe ; elles peuvent engager des décisions et se partager le pouvoir.
3Les principes de l’ESS ont été fixés au Maroc par la loi 112.12 relative aux coopératives, qui a été publiée au Bulletin officiel en août 2018 [1]. Un projet de loi relative à l’ESS a également été déposé en 2016 et est en cours d’adoption. En Tunisie, une loi similaire a été adoptée par le Parlement en juin 2020. Dans toutes les législations relatives à l’ESS comme dans la loi marocaine sur les coopératives, l’un des principes mis en exergue est celui de l’égalité des droits en matière d’administration et de gestion de la coopérative, quel que soit le nombre de parts possédées. Par conséquent, chaque coopérateur est supposé disposer d’une voix dans les assemblées générales de la coopérative.
4Cet article vise à faire une analyse critique du partage du pouvoir entre des femmes présentant des profils variés au sein de la coopérative, ainsi que des tensions qui peuvent surgir entre esprit coopératif et individualisme, remettant en question les principes mêmes de l’ESS. À partir d’une analyse des dynamiques professionnelles s’exerçant au sein des coopératives de femmes, il s’agit de montrer la difficulté de respecter les principes afférents à ce statut, principalement ceux relatifs à la démocratie interne et au partage du pouvoir. En cas de diversité des profils et des sources de pouvoir chez les adhérentes, ce partage se fait-il dans le respect des principes démocratiques ? Quelles femmes ont le plus de chances de prendre le pouvoir et d’accumuler des ressources, et comment légitiment-elles leur pouvoir ?
5Après avoir présenté le contexte spécifique de l’évolution des coopératives féminines au Maroc, nous exposerons la recherche qualitative menée auprès d’une quarantaine d’adhérentes à des coopératives de la région de Fès-Meknès, au Maroc. Enfin, nous analyserons les arguments des enquêtées justifiant les inégalités de pouvoir.
L’évolution récente des coopératives de femmes au Maroc
6L’ESS est pensée aujourd’hui dans les pays en voie de développement comme une solution pour lutter contre le chômage et la pauvreté, principalement chez les femmes et les jeunes en milieu rural. Elle est devenue une référence en matière de lien social volontaire défiant la domination du capital.
Un secteur en plein essor
7À partir des années 1990, l’entrepreneuriat en général et celui des coopératives en particulier ont été officiellement présentés comme une opportunité pour l’intégration des femmes dans le développement local et un moyen efficace de lutte contre la pauvreté et le chômage (Bouchafra, 2011). Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics s’efforcent d’accompagner l’évolution des coopératives, et plus particulièrement celles de femmes.
8Au Maroc, le soutien au développement de ce secteur vise à contribuer à la création d’emplois, à la réduction des disparités sociales et régionales, à l’organisation du travail informel, à la garantie de l’intégration sociale et de l’autonomisation des femmes vivant en milieu rural, etc. Cette démarche s’inspire essentiellement de l’approche par les capabilités [2]. En effet, l’année 2005 a été marquée par le lancement de l’Initiative nationale de développement humain (INDH) [3], qui a permis la mise en œuvre de plus de 43 000 projets liés à l’accès aux services de base, aux soins et à la scolarisation, au soutien aux jeunes et aux personnes en situation précaire. En outre, plus de 9 400 activités génératrices de revenus ont été lancées, dont plus de 60 % en milieu rural. L’INDH, à côté d’autres initiatives émanant d’organismes nationaux et internationaux, a généré une augmentation exponentielle du nombre de créations de coopératives, notamment féminines (voir tableau 1).
Tableau 1. Évolution de la création de coopératives de femmes au Maroc
Tableau 1. Évolution de la création de coopératives de femmes au Maroc
9En parallèle, plusieurs initiatives d’encadrement juridique (récemment, la loi 112.12) et d’accompagnement ont été adoptées pour promouvoir l’esprit entrepreneurial coopératif, principalement en milieu rural [4].
10Selon l’Office de développement de la coopération (Odco), le nombre de créations de coopératives au Maroc est passé de 303 en 2005 à 909 en 2010, puis 15 735 en 2015, dont 2 280 seulement étaient des coopératives de femmes. Cependant, le nombre de coopératives en cessation d’activité n’est pas disponible.
11Toujours selon l’Odco, fin 2018, le nombre total de coopératives (24 319, dont 3 167 féminines) a augmenté de 55 % par rapport à 2015, avec une moyenne approximative de 23 adhérents par coopérative. Et en 2019, le nombre de coopératives a atteint 27 262 unités. Outre l’INDH, plusieurs initiatives ont contribué au développement des coopératives au Maroc, notamment le plan Maroc vert (Ahrouch, 2011), qui s’est intéressé à l’agriculture solidaire, dont les coopératives constituent les structures principales. D’autres projets parallèles ont été lancés, tels la Vision 2015 de l’artisanat, le programme Halieutis [5] ou encore la stratégie de lutte contre le cannabis (Bouchafra, 2011).
12L’agriculture constitue le secteur d’activité prédominant (environ 65 %) des coopératives en général. Cependant, au niveau des coopératives de femmes, c’est le secteur de l’artisanat qui occupe la première place (environ 45 %).
Les coopératives de femmes en tant qu’objet d’étude
13Cet article vise à analyser les données recueillies dans le cadre de deux focus-groups et d’une vingtaine d’entretiens semi-directifs réalisés auprès d’adhérentes de coopératives dans deux localités de la région de Fès-Meknès, afin de vérifier si les dirigeantes ont du pouvoir sur les adhérentes de la base et si les différences de ressources entre les acteurs concernés par l’étude (culturelles, économiques, politiques ou propres aux acteurs eux-mêmes) influencent l’exercice démocratique du pouvoir au sein de ces structures. Bien que les coopératives de femmes prennent de l’importance et suscitent un intérêt croissant au Maroc, elles ne sont pas régies par un statut juridique particulier. Comme toutes les autres, elles peuvent être, selon la loi 112.12, une coopérative de production ou de services destinés aux tiers, une coopérative de production ou de services au profit de ses membres ou une coopérative offrant un emploi rémunéré à ses membres. Néanmoins, une coopérative peut réunir les activités de deux ou trois de ces catégories. Les coopératives de salariés constituent une nouveauté de la loi qui n’a pas encore été bien explorée. Nous avons constaté sur le terrain que certaines coopératives fonctionnent sur la base d’un travail manuel effectué pour l’essentiel à domicile.
14Les études sur l’ESS réalisées au Maroc soulignent généralement la nature de l’activité exercée (agriculture, commerce, service, etc.) et la présence ou non de femmes. Quand une coopérative est exclusivement composée de femmes, on parle de « coopérative féminine » ou de « coopérative de femmes ». La majorité de ces travaux présentent l’ESS en général et les coopératives en particulier comme un levier de développement local (Elkandoussi et al., 2011 ; Azenfar et al., 2019) et un outil capable d’assurer l’autonomisation économique des femmes (Khales, 2012 ; Dardory, 2012). Rares sont les études qui ont porté un regard critique sur les coopératives féminines au Maroc pour questionner leur capacité à assurer l’insertion professionnelle des femmes et à faire reculer le travail précaire (Damamme, 2011 ; Gillot, 2016). La question des inégalités de pouvoir ou de ses sources de légitimation n’a quant à elle guère été traitée par les études sur l’ESS.
Sources et légitimation du pouvoir
Enquête qualitative auprès des coopératives féminines dans la région de Fès-Meknès
Représentation des coopératives féminines dans la région de Fès-Meknès
15Au Maroc, d’après les statistiques de l’Odco [6], les femmes représentent 29 % de l’ensemble des coopérateurs, alors que les coopératives formées exclusivement de femmes représentent seulement 14 % des structures. Selon la même source officielle, environ 45% des coopératives féminines évoluent dans le secteur de l’artisanat et plus du quart dans l’agriculture et l’élevage. Le reste se partage entre approvisionnement en denrées alimentaires et valorisation des plantes médicinales et des produits du terroir (argan, olives, figues, etc.).
16En termes de répartition géographique, et parmi les douze régions du royaume, les régions de Fès-Meknès et de Béni Mellal Kénitra comprennent le plus grand nombre de coopératives de femmes, soit 14 % chacune de l’ensemble national. D’où notre choix de mener l’enquête de terrain à Fès-Meknès. Dans cette région, les 3 227 coopératives regroupent 45 460 adhérents (soit une moyenne de 14 adhérents par coopérative). Au niveau des coopératives de la région, celles qui travaillent dans les secteurs de l’agriculture et de l’artisanat représentent 89 % du total et rassemblent environ 83 % des adhérents (Odco, 2019).
Répartition par secteurs des coopératives de la région de Fès-Meknès
Répartition par secteurs des coopératives de la région de Fès-Meknès
17Sur l’ensemble des coopératives de Fès-Meknès, celles de femmes représentent 11 % (au-dessous de la moyenne nationale de 14 %) et elles sont plus présentes dans les domaines de l’agriculture (plus de 50 %) et de l’artisanat (plus de 40 %).
Répartition par secteurs des coopératives de femmes de la région de Fès-Meknès
Répartition par secteurs des coopératives de femmes de la région de Fès-Meknès
18Sur les neuf provinces de la région, seules deux d’entre elles ont été ciblées dans le cadre de notre enquête qualitative : Boulemane et Taounate (distantes d’environ 280 kilomètres). Parmi les 357 coopératives féminines de la région (Odco, 2019), Boulemane vient en tête (75), suivie de Meknès (55) et de Taza (54). Avec 24 coopératives de femmes, Taounate occupe la 8e place, à égalité avec El Hajeb. Moulay Yaacoub arrive au dernier rang avec huit coopératives féminines. En moyenne, les coopératives de la région sont constituées de 12 ou 13 femmes. Cette moyenne atteint 14 adhérentes dans les deux provinces choisies.
Contexte et méthodologie de la recherche
19D’après les données du dernier recensement (2014), la région étudiée abrite 13 % de la population marocaine et affiche une incidence de la pauvreté multidimensionnelle [7] relativement élevée (9,6 %) par rapport à la moyenne nationale (8,2 %). 85,4 % des personnes pauvres vivent en milieu rural, et ce sont essentiellement des femmes (HCP, 2014). Les deux provinces étudiées, à dominante rurale, présentent une incidence de la pauvreté deux fois supérieure à la moyenne nationale : 17,1 % pour Boulemane et 23,4 % pour Taounate. Le taux de chômage dans les deux villes choisies est faible par rapport à la moyenne nationale : 3 à 4 % contre 9 à 10 %. Mais cette différence est principalement due au fait que, dans les statistiques officielles, les aides familiales et le travail non rémunéré en milieu rural sont considérés comme une forme d’activité et restent donc invisibles au niveau statistique. Conformément à la répartition par secteurs d’activité des coopératives de femmes au niveau de la région, celles travaillant dans l’agriculture et l’artisanat sont les mieux représentées dans notre échantillon.
Méthodologie de l’enquête
Les femmes interrogées avaient un âge moyen de 35 ans, avec un écart-type de 4 ans. 50 % étaient célibataires, 40 % mariées, 10 % divorcées ou veuves. Un tiers d’entre elles avaient un niveau d’instruction égal ou supérieur au lycée, un tiers un niveau de collège, un tiers étaient analphabètes ou avaient un niveau d’école primaire. Les plus instruites (collège et plus) étaient généralement des dirigeantes. Les 41 femmes interrogées se répartissaient entre 10 coopératives travaillant essentiellement dans l’agriculture, l’artisanat, l’élevage et la couture. Les structures concernées par l’étude étaient majoritairement de petite taille (12 adhérentes en moyenne) et de création récente (entre 2012 et 2016). Certaines étaient auparavant des associations, qui se sont transformées en coopératives pour pouvoir bénéficier des subventions versées dans le cadre des programmes nationaux (INDH, Maroc Vert, etc.). Au Maroc, comme au niveau international, la coopérative ou l’union de coopératives (groupement d’intérêt économique) disposent d’un statut juridique différent de celui des associations. Néanmoins, une bonne partie des femmes interrogées avaient eu une expérience préalable du travail associatif comme bénéficiaires (formations en couture ou en pâtisserie, cours d’alphabétisation, etc.) ou comme actrices (formatrices, membres ou dirigeantes).
20Nous allons décrire les thématiques récurrentes et co-occurrentes au niveau du terrain de l’enquête, avant d’analyser le contenu des entretiens, notamment le ressenti des coopératrices rurales quant à l’application des principes de partage et de solidarité.
Des arguments justifiant les inégalités de pouvoir
Les dirigeantes comme personnes clés
21Lors des entretiens et des focus-groups, les grandes lignes du guide d’entretien ont été respectées. Les thématiques étaient : la motivation de l’adhésion à la coopérative, le rôle primordial joué par les dirigeantes, la perception du pouvoir de ces dernières et les aspirations des adhérentes.
22En analysant les propos recueillis, on s’aperçoit que la thématique la plus récurrente était : « Les dirigeantes sont en général considérées comme les personnes clés des coopératives. » La deuxième renvoyait aux « problèmes liés à la survie de la coopérative face aux défis de commercialisation et de concurrence » (voir fig. 3).
Les thématiques récurrentes au niveau des entretiens et des focus-groups (plus de vingt occurrences)
Les thématiques récurrentes au niveau des entretiens et des focus-groups (plus de vingt occurrences)
23Malgré les difficultés rencontrées, les adhérentes de base et les dirigeantes déclarent avoir constaté une amélioration de leur situation, principalement sociale, grâce à l’adhésion à la coopérative. Celle-ci leur a permis de s’ouvrir au monde extérieur (participer à des foires, suivre des formations, bénéficier de voyages organisés, etc.). Certaines adhérentes sortent pour la première fois de leur douar [8] d’origine dans le cadre du travail coopératif pour assister à des formations ou commercialiser les produits de la coopérative dans des souks ou des foires, etc.
24La thématique « prises de décision par la dirigeante » est souvent liée à celle de l’incompétence des autres adhérentes – puisque analphabètes – ou à celles qui renvoient aux problèmes récurrents de recherche d’un local, d’obtention de la certification des produits, de commercialisation des articles, etc. (voir fig. 4).
Les thématiques récurrentes au niveau des entretiens et des focus-groups (plus de vingt occurrences)
Les thématiques récurrentes au niveau des entretiens et des focus-groups (plus de vingt occurrences)
25Les dirigeantes des coopératives, outre leur niveau d’instruction généralement plus élevé, disposent d’autres ressources inhérentes à la maîtrise du métier et aux facilités relationnelles, compétences utiles au développement de la coopérative. En plus de la source légale du pouvoir, celle qui découle du capital culturel semble encore plus déterminante quand il s’agit de décisions à prendre au quotidien, parfois à titre individuel ou à la suite de discussions informelles entre dirigeantes.
Argument des apports inégaux
26Selon le terrain de l’enquête, celles qui détiennent le pouvoir – généralement des dirigeantes – justifient cette situation par le fait qu’elles donnent plus que les autres et que la coopérative ne pourrait exister sans leur contribution. Dans une coopérative de couture, la présidente est appelée ostada (maîtresse en français) [9] par les adhérentes de base.
27Fatima [10], 42 ans, présidente d’une coopérative agricole dans la province de Taounate, est mariée et mère de deux enfants. Elle a un niveau d’instruction (collège) relativement plus élevé que celui des autres adhérentes. Dans un entretien semi-directif, elle déclare : « Toutes les adhérentes disposent de parts sociales égales, mais c’est moi qui fais tout, au détriment de ma famille et de mes enfants […], et qui assume les frais de déplacements. Les autres […] sont presque toutes analphabètes. »
28Dans le même ordre d’idées, Karima, trentenaire célibataire et adhérente de base à une coopérative d’artisanat dans la province de Boulemane, reconnaît : « C’est la présidente qui connaît tout, elle est instruite et connaît beaucoup de monde. C’est elle ou Saida (la secrétaire générale) qui décident. Grâce à elles, la coopérative survit. »
29Lors du focus-group de Taounate, Fatiha, une adhérente mariée d’une cinquantaine d’années, explique : « Nous sommes un groupe d’amies qui avons créé la coopérative en 2013 […]. Notre présidente veut démissionner, mais nous tenons à elle. Elle connaît beaucoup de monde et est respectée par les autorités publiques […]. Les autres et moi nous occupons de la production quand il y a des commandes. »
30Plusieurs autres témoignages confirment le rôle important de la présidente, mais aussi de la secrétaire générale et de la trésorière, dans la gestion de la coopérative. En plus des ressources liées au capital culturel (ici le niveau d’instruction), la personnalité des dirigeantes ainsi que leur investissement et leur engagement semblent très valorisés et reconnus.
31Quant aux adhérentes de base, dont la plupart sont analphabètes, elles s’occupent des tâches manuelles et jouissent rarement du privilège d’assister à des formations ou à des foires proposées par des organismes nationaux et internationaux. La majorité des dirigeantes trouvent normal de prendre seules les décisions relatives à la gestion quotidienne. Et les assemblées générales sont souvent l’occasion d’entériner ces décisions et d’informer les adhérentes des choix effectués. Si ce n’est pas la présidente qui décide, ce sont les réunions informelles et formelles (conseils d’administration) entre dirigeantes qui constituent les moments de prise de décisions.
32La maîtrise du métier de base et le capital relationnel et communicationnel figurent parmi les critères de sélection pour diriger une coopérative. Persuadées que les dirigeantes accomplissent un travail irremplaçable dont elles seraient elles-mêmes incapables, les adhérentes de base en viennent à conforter l’autorité de leurs dirigeantes. Pour leur part, ces dernières justifient les inégalités de pouvoir en leur faveur par l’argument des ressources et des efforts supplémentaires apportés, ainsi que par le manque d’esprit coopératif et d’investissement des adhérentes de base.
Défaillance de l’esprit coopératif et précarisation des adhérentes de base
33Lorsque la coopérative se développe, l’écart se creuse encore entre les dirigeantes et les adhérentes de base, du fait du manque de compétences de ces dernières. Les détentrices du pouvoir ne peuvent le conserver que grâce à leur maîtrise de certaines zones d’incertitude [11], qui correspondent souvent aux lacunes des autres adhérentes. Dans la pratique quotidienne des coopératives étudiées, il y a celles qui « réfléchissent et pensent » et celles qui « exécutent ».
34Les adhérentes de base, présumées ne pas comprendre le sens de l’esprit coopératif, sont naturellement écartées du pouvoir pour être dirigées par des femmes plus instruites, qui maîtrisent le métier et possèdent certaines qualités naturelles (communicationnelles, relationnelles, etc.). Les dirigeantes des coopératives étudiées, de leur côté, déplorent le manque de coopération des adhérentes, qui, dans leur majorité, selon elles, « pensent seulement à être payées ». « C’est un problème lorsque l’essence même du travail coopératif n’est ni respectée ni comprise ».
35Aïcha, dirigeante d’une coopérative à Taounate, déclare ainsi : « Notre coopérative travaille dans la préparation de gâteaux. Nous avons fait notre maximum pour que cela réussisse, mais en vain. Le principal problème est que les adhérentes ne travaillent pas comme il faut et veulent être payées à l’avance, sans travailler avant même d’avoir commencé à travailler. »
36Dans le même ordre d’idées, Halima, 45 ans, dirigeante d’une coopérative de couture à Boulemane affirme : « Parfois, je cherche de nouveaux modèles en couture et je les partage avec les autres adhérentes. Quelques jours après, je découvre que l’une d’entre elles commercialise le modèle en son nom propre en dehors de la coopérative. Je fais mon maximum, je partage mes idées, je forme les filles… et, malgré tout cela, certaines d’entre elles continuent à travailler chez elles et à vendre en dehors de la coopérative. »
37Notre étude tend à montrer que les principes coopératifs qui ont servi de base à la théorisation de l’ESS sont en recul dans la pratique quotidienne des coopératives. Plusieurs faits témoignent de la régression de la solidarité. En effet, la division réelle du pouvoir est loin d’être égalitaire, du moins dans les coopératives féminines étudiées. Elle est souvent déterminée par le type d’apport (matériel, connaissances, relationnel, compétence, etc.). Les adhérentes détentrices d’un capital relationnel et/ou culturel plus élevé, associé à la maîtrise du métier, ont plus de chances de figurer parmi les membres dirigeants que les personnes effectuant des tâches manuelles. Cette situation rappelle le partage des tâches selon l’organisation scientifique du travail décrite par Frederick Winslow Taylor en 1911. Selon cette logique, le pouvoir réel ainsi que les droits qui en découlent (prise de décisions, vote, division des tâches, participation à des formations, etc.) sont loin d’être partagés de manière égale entre les adhérentes. Ici, le capital culturel ou relationnel et/ou la maîtrise des « ficelles du métier » valent plus que tout autre type de capital.
38Dans les coopératives étudiées, après une phase de solidarité active au moment de leur constitution, l’individualisme et l’utilitarisme prennent le dessus sur la solidarité et l’esprit du don. Même dans les coopératives abritant des adhérentes dont le profil social, culturel et relationnel est relativement homogène, certaines pratiques témoignent de l’émergence d’un esprit marchand et capitaliste. Dans le panel étudié, les dirigeantes désignent parfois une ou plusieurs adhérentes pour jouer le rôle de « contremaîtres » amenées à surveiller le travail des autres en contrepartie de certains privilèges. De l’autre côté, il arrive que des adhérentes peu respectueuses de l’éthique du travail coopératif recourent à des ruses pour satisfaire leur besoin de gagner plus d’argent, sans attendre le moment du partage des bénéfices de la coopérative. Il s’agit par exemple de copier les modèles de couture développés pour les fabriquer et les vendre dans le secteur informel, ou encore – concernant les dirigeantes – d’ouvrir des boutiques privées dans lesquelles seront vendus les articles achetés à bas prix dans la coopérative. Certaines dirigeantes motivent ces actes par le fait qu’elles ne sont pas assez récompensées de leurs efforts et des dons octroyés à la coopérative et aux autres adhérentes.
39Il ressort des entretiens que, dans les phases de démarrage, l’objectif des dirigeantes est d’assurer la survie du projet, ce qui se traduit par une volonté de réinvestir les revenus (aussi minimes soient-ils) et de réduire autant que possible la redistribution. Ceci est loin de plaire à la plupart des adhérentes de base, qui expriment le souhait d’être payées en contrepartie des tâches effectuées. Parfois, le caractère informel de la gestion ne permet pas de comptabiliser les heures supplémentaires, notamment celles effectuées à la maison.
40Cette situation, exacerbée par la pression du marché et de la concurrence, peut contribuer à une dégradation des conditions de travail chez les dirigeantes, qui souffrent également du stress, du manque de coopération des adhérentes et de la pression de l’entourage (manque d’esprit coopératif, insoumission, contrôle social, influence des hommes, etc.). Les adhérentes de base, quant à elles, ne sont pas épargnées par le cumul de différents types de précarité (sociale, d’emploi, de santé, etc.).
41Malgré tout, les adhérentes éprouvent un intérêt réel à être membres de coopératives, quand bien même toutes n’en retirent pas les mêmes avantages, les possibilités de développer leur relationnel et leur capital social étant fortement corrélées à leur niveau d’instruction. Ce sont les dirigeantes qui ont le plus de chances d’élargir le cercle de leurs connaissances, notamment en assistant à des formations, des expositions, des foires…
42Par ailleurs, les coopératives qui échouent ou qui peinent à survivre attribuent cette situation à des difficultés relationnelles qui leur ferment, selon plusieurs adhérentes, la seule voie d’accès aux opportunités de financement et aux marchés, ainsi qu’à la reconnaissance de l’entourage et de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (Onssa) [12].
Des inégalités de pouvoir au triomphe de l’individualisme
43Être une dirigeante ou une simple adhérente de base d’une coopérative de femmes n’est pas le fruit du hasard. Les dirigeantes arrivent munies d’un capital immatériel qui leur assure un avantage déterminant par rapport aux adhérentes de base. Il peut s’agir de la maîtrise du métier ou d’une compétence particulière, d’un capital culturel supérieur ou, mieux, d’un réseau relationnel utile à la coopérative. Dans la pratique quotidienne de l’autorité, la maîtrise de ces « zones d’incertitude » est une garantie supérieure à celle de la loi pour rester aux commandes des coopératives étudiées.
44Les autres adhérentes, majoritairement moins instruites, se trouvent évincées des postes de direction au motif qu’elles n’ont pas les compétences requises. La plupart du temps, elles acceptent et même approuvent l’autorité de leurs dirigeantes, qu’elles contribuent ainsi à renforcer. Cependant, le manque d’esprit coopératif et d’ardeur au travail des adhérentes de base sont des arguments fréquemment avancés par les dirigeantes pour justifier le fait qu’elles prennent de plus en plus de pouvoir au sein de la coopérative. Dans ce cas, les réunions officielles ne servent qu’à informer les autres adhérentes et à entériner les décisions et les choix des dirigeantes. Ces choix sont souvent effectués de façon informelle, lorsque l’urgence et la complexité des situations l’exigent.
45Les difficultés rencontrées par les coopératives étudiées découlent également du manque de débouchés et de la concurrence des autres coopératives – mais aussi des entreprises classiques. En outre, le réinvestissement continu des profits constitue parfois une gêne pour les femmes qui n’ont pas d’autre source de revenus que la coopérative. Certaines adhérentes de base ont ainsi recours à des ventes sous le manteau, tandis que des dirigeantes créent leurs propres boutiques, où elles vendent des produits achetés à leur coopérative. Ces pratiques commerciales parallèles remettent en cause le principe même de la coopération et sonnent le triomphe de l’individualisme. Si les avantages sociaux et économiques sont partagés entre les adhérentes de base et les dirigeantes, ils le sont d’une manière inégale : ces dernières ont plus de chances de développer leurs compétences.
46Dans les structures étudiées, les coopératrices affichaient des profils très variés. Les carences en matière de partage du pouvoir et de démocratie interne étaient liées à des facteurs endogènes (écarts entre les profils, rendements économiques faibles, manque d’esprit coopératif, conditions de travail difficiles, etc.) et exogènes (pression de l’économie de marché, exigences de l’administration, manque de financement, importance du relationnel et de l’informel pour accéder à des marchés, à des subventions, etc.). Une étude de terrain complémentaire auprès de coopératives rassemblant des adhérentes aux profils et aux sources de pouvoir plus homogènes serait intéressante à ce niveau.
Bibliographie
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Rapports
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