Qu’est-ce que la société ?
- Par Edgar Morin
Pages 119 à 127
Citer cet article
- MORIN, Edgar,
- Morin, Edgar.
- Morin, E.
https://doi.org/10.3917/rdm.056.0119
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- MORIN, Edgar,
https://doi.org/10.3917/rdm.056.0119
Notes
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Introduction pour l’anthologie du Nouvel Observateur.
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[2]
Un agrégat est de la diversité non relationnée, donc ne constitue pas un système. Il se peut que des conditions extérieures imposent une certaine unité. Ainsi, on parle de système clos pour un récipient hermétique enfermant un gaz. Mais ce gaz, population de molécules se mouvant et se heurtant au hasard sans établir d’interrelations ne constitue pas un système : il est dans un système : le récipient. Dans un système, les interrelations entre éléments/événements ou individus sont constitutives de la totalité, et par là, constituent l’organisation du système.
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[3]
La tradition « systémique » en sociologie, de Comte et Pareto à Parsons, tente bien d’expliquer ce qu’est un système social, mais non en quoi il appartient à la famille des systèmes.
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[4]
La Théorie générale des systèmes ouvre en la problématique systémique. Celle-ci conflue avec la cybernétique de Norbert Wiener, (Cybernetics, or Control and Communication in the Animal and the Machine, 1948, publié, en anglais, par la Librairie Hermann. Paris), avec la pensée de William Ross Ashby qui introduit la Loi de la variété requise et répand la notion d’homéostasie. En France, Jean Louis Le Moigne publie sa synthèse de la pensée systémique dans la Théorie du système général (1977). En ce qui me concerne, j’ai compléxifié la notion de système en la liant à celle d’organisation dans La Méthode 1 [1977].
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[5]
Le terme d’élément, ici, ne renvoie pas à l’idée d’unité simple et substantielle, mais est relatif au tout dont il fait partie. Ainsi, les « éléments » des systèmes dont nous allons parler (molécules, cellules, etc.) sont eux-mêmes des systèmes (qui deviennent dès lors sous-systèmes), ou/et des événements, ou/et des individus (êtres complexes doués d’une forte autonomie organisatrice). Un tout complexe, comme l’être humain, peut apparaître comme élément/événement d’un système social et d’un système de reproduction biologique.
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[6]
Voir Introduction à la pensée complexe, 1990, Paris, Seuil.
1Qu’est-ce qu’une société ? Nous reconnaissons en la société un système, et bien que le terme de système ne soit pas reconnu dans toute sa signification chez les fondateurs de la sociologie, il signifie au moins une relation organisatrice qui relie entre eux et au tout social les individus participant à une société. Par son organisation une société est plus qu’une horde, un agrégat [2], un troupeau : une réalité organisatrice propre.
Des sociétés animales
2Longtemps le concept de société a été réservé aux humains, mais aussi, avec une triple exception étonnante, à un rameau très éloigné de l’arbre évolutif, pour les fourmis, abeilles, termites. On y retrouve une organisation de la solidarité des membres avec le tout, des spécialisations dans le travail, pour la recherche de nourriture, le soin aux larves, la défense du territoire, etc.
3En ce qui concerne le reste du monde animal, l’organisation sociale y fut longtemps invisible. Ce sont les progrès tout récents de l’éthologie animale, notamment chez les mammifères et les primates, qui ont fait découvrir une organisation sociale. Ainsi les sociétés de mammifères sont organisées selon une double polarité apparemment antagoniste ; l’une est communautaire à l’égard de l’extérieur (stratégie commune d’attaque des prédateurs comme les loups, stratégie commune de défense des proies) ; l’autre, à l’intérieur du groupe, est rivalitaire et hiérarchique (les deux catégories de Tönnies gemeinschaft et gesellschaft sont les deux pôles d’une même réalité) ; ainsi loups, babouins, chimpanzés obéissent à un mâle dominant qui a conquis son rang en soumettant les autres prétendants : des rites de soumission (comme tendre la gorge chez les loups) ou de domination (montrer les dents, fixer du regard) assurent la hiérarchie. Les babouins marchent en troupe les mâles à l’avant et à l’arrière-garde, encadrant les femelles qui portent leurs rejetons. Les observations des chimpanzés et bonobos ont révélé une certaine complexité sociale : un langage différencié de gestes et de cris, l’utilisation d’outils, une grande variété de comportement, individuels coopératifs ou conflictuels, l’absence d’inceste entre fils devenu adulte et sa mère.
4Aussi il est juste de penser, comme l’a proposé Serge Moscovici dans un texte d’anthologie, La Société contre nature [1972], que l’hominisation est un processus non seulement génétique, anatomique, physiologique, cérébral, psychologique, mais aussi un processus évolutif d’une société de primates à la société d’Homo sapiens, via des sociétés d’Homo erectus où seraient apparus le langage à double articulation qui fait l’originalité des langues humaines, le développement de la production d’outils, l’aptitude à enseigner et apprendre savoirs et savoir-faire non innés, c’est-à-dire transmis ou acquis, et par là même les débuts de la culture.
5Rappelons ici que durant au moins cent mille ans les sociétés humaines ont été de petites sociétés de chasseurs-cueilleurs, sans agriculture, sans État, sans classe sociale, mais organisées selon un système de bio-classes hommes/femmes/enfants et selon des règles de partage de la nourriture et de répartition des femmes, comportant l’interdiction de l’inceste. Les hommes effectuent la chasse, prennent les décisions politiques ; les femmes effectuent la cueillette, puis le tissage, la poterie, les soins domestiques), les enfants accèdent au statut d’homme après de souvent cruels rites d’initiation.
6Ainsi le concept de société ne concerne pas seulement nos sociétés historiques, disposant d’État, d’agriculture, de ville, d’armée, de grande religion, d’arts divers, constituées de classes sociales, dont jusqu’à une époque récente les esclaves. Ce concept est beaucoup plus ample, il concerne aussi l’humanité préhistorique ou archaïque, et de nombreuses espèces animales.
7Ici nous sommes confrontés à la relation nature/culture qu’a examinée Claude Lévi-Strauss. Les sociétés humaines ont les caractères fondamentaux de toutes sociétés animales : la liaison communautaire, comportant la solidarité à l’égard de l’extérieur, la présence interne d’intérêts égoïstes et de conflits, c’est-à-dire la double polarité communauté/société. Dans les sociétés humaines, dès les plus anciennes, le lien communautaire est institué par le mythe d’un ancêtre commun, la relation sociétale est instituée par les règles d’organisation produisant prescriptions, contraintes, interdits, dont le tabou de l’inceste. Ainsi les sources de toute société humaine sont de nature, la complexité de leur organisation est de culture.
Société et organisme
8Quand on considère les sociétés de termites, fourmis, abeilles et bien entendu les sociétés humaines historiques, où se sont développées les divisions/spécialisations du travail et, pour les sociétés humaines historiques, l’organisation à la fois centralisée et décentralisée, les hiérarchies et polyarchies, les interactions spontanées entre les membres, une analogie entre société et organisme saute aux yeux. En effet, un organisme biologique comme l’organisme humain comporte un centre de décision et de commandement, le cerveau, (qui ne conduit pas seulement le comportement dans l’environnement, mais induit via les sécrétions hormonales, des comportements internes à l’organisme) des hiérarchies multiples (des organes aux cellules qui les constituent du tout organisateur aux divers organes) et nous le savons maintenant des interactions spontanées « anarchiques » entre les myriades de cellules constituant notre organisme. D’où l’analogie frappante, (depuis l’apologue romain des membres et de l’estomac jusqu’à l’organicisme d’un Spencer) qui a masqué aux organicistes la différence non moins frappante entre société et organisme. À la différence des cellules d’un organisme les individus d’une société sont mobiles dans l’espace, ils sont dotés de pattes, ou/et d’ailes, de nageoires, et ils sont en même temps dotés d’un système nerveux qui peut être rudimentaire, mais qui a pu développer un cerveau. La différence capitale entre organisme et société, surtout humaine, est dans les aptitudes de l’individu. Ces aptitudes peuvent être brimées, inhibées dans une société esclavagiste, totalitaire, oppressive, mais elles se libèrent dès que la société s’ouvre. Par contre chez les insectes sociaux, l’individu a certes des marges d’autonomie, mais il est quasi génétiquement subordonné à l’autorité du tout en tant que tout, de la fourmilière ou termitière. Ces sociétés sont des sortes de super organismes tout en demeurant des sociétés. Donc, le propre des sociétés humaines, répétons-le, est dans la très grande autonomie des individus, laquelle est inséparable de la complexité sociale humaine et de ses créativités propres.
9Certes dans toute société animale ou humaine, les interactions entre individus produisent la société laquelle produit les interactions entre individus, le système de reproduction sexué produit les individus, lesquels dans l’accouplement mâle- femelle produisent l’espèce ; mais, dans la relation trinitaire individu/société/espèce où chaque terme est produit/producteur des autres, c’est, chez les humains, la qualité et le rôle des individus qui deviennent de plus en plus importants, non seulement en tant qu’être doués d’une certaine autonomie, mais aussi qu’êtres apportant leurs contributions manuelles et cérébrales à tous les domaines sociaux (commerce, administrations, techniques, architecture, arts, etc.).
Le système social
10J’ai indiqué en exergue que la notion de système a été toujours utilisée pour caractériser la société, mais sans avoir été réfléchie et approfondie. L’idée de système social demeure triviale : la sociologie qui use et abuse du terme de système ne l’élucide jamais : elle explique la société comme système sans expliquer ce qu’est un système [3]. La réflexion sur la notion de système a commencé chez un biologiste anomique, Ludwig Von Bertalanffy qui publie en 1968 sa General Systems theory (traduite en France chez Dunod). Il nous faut donc interroger la notion de système [4]. Y a-t-il des principes systémiques à la fois fondamentaux, originaux, non triviaux qui auraient quelque intérêt pour l’étude des systèmes particuliers dont le système social ?
11La définition de Ferdinand de Saussure (qui était un systémiste plutôt qu’un structuraliste) est particulièrement bien articulée, et fait surtout surgir, en le liant à celui de totalité et d’interrelation, le concept d’organisation : le système est « une totalité organisée, faite d’éléments solidaires ne pouvant être définis que les uns par rapport aux autres en fonction de leur place dans cette totalité » [Saussure, 1931].
12En effet, il ne suffit pas d’associer interrelation et totalité, il faut lier totalité à interrelation par l’idée d’organisation. Autrement dit, les interrelations entre éléments, événements, ou individus [5], dès qu’elles ont un caractère régulier ou stable, deviennent organisationnelles et constituent un « tout ». Dès lors, on peut concevoir le système comme unité globale organisée d’interrelations entre éléments, actions, ou individus.
13Qu’est-ce que l’organisation ? L’idée d’organisation renvoie à l’agencement des parties dans, en, et par un Tout. Elle assure solidarité et solidité relative à ces liaisons, donc assure au système une certaine possibilité de durée en dépit de perturbations aléatoires. L’organisation donc transforme, produit, relie, maintient.
14En première définition : l’organisation est l’agencement de relations entre composants ou individus qui produit une unité complexe ou système, doté de qualités nouvelles, inconnues au niveau des composants ou individus : ce sont les émergences.
15Ainsi toute société produit des qualités inconnues aux individus s’ils avaient été isolés, dont le langage, la culture, les institutions, et ces qualités reviennent sur les individus pour qu’ils s’accomplissent, via la culture, en individus proprement humains.
16Mais il faut ajouter, de façon apparemment paradoxale, que le tout est aussi moins que la somme des parties. En effet l’organisation inhibe l’expression de qualités propres aux éléments, et, dans le cas d’une société, des individus. Ainsi les individus ne peuvent satisfaire toutes leurs aspirations et leurs potentialités, et nous devons remarquer que la conscience est une qualité proprement individuelle qui n’existe pas au niveau de la société en tant que tout.
17Remarquons maintenant qu’une société dispose d’une organisation active qui en fait un système à la fois ouvert et fermé. Ainsi l’organisation sociale comme l’organisation vivante s’ouvre sur son environnement où elle se ravitaille, mais aussi elle se ravitaille pour se refermer (assurer son autonomie, préserver sa complexité) et elle se referme pour s’ouvrir (échanger, communiquer, jouir, exister). Les organisations actives des systèmes dits ouverts assurent les échanges, les transformations qui nourrissent et opèrent leur propre survie : l’ouverture leur sert à se reformer sans cesse ; ils se reforment en se refermant, par boucles multiples, rétroactions négatives, cycles récursifs ininterrompus (cf. Méthode 1. iie partie, chap. II). Ainsi s’impose le paradoxe : la société, comme tout système vivant, vit de la vie de ses individus qui nourrissent sa vie et nourrit leur vie, elle est ouverte pour se refermer, mais est fermée pour s’ouvrir. La fermeture d’un « système ouvert » est le bouclage sur soi.
18Il nous faut donc dépasser l’idée simple de fermeture qui exclut l’ouverture, l’idée simple d’ouverture qui exclut la fermeture. Les deux notions deviennent relatives l’une à l’autre, l’une et l’autre, comme dans l’idée de frontière, puisque la frontière est ce qui à la fois interdit et autorise le passage, ce qui ferme et ce qui ouvre. Or ce lien ne peut être établi qu’au sein d’une organisation complexe qu’est l’auto-organisation.
19L’organisation sociale est une auto-organisation. Nous jugeons indispensable de nous référer à cette notion qui a émergé dans les années 50 du dernier siècle. Dans un de ses colloques, Heinz Von Foerster a relevé un paradoxe fondamental : c’est pour assurer son autonomie et sa survie qu’une auto-organisation comporte l’organisation de sa propre nutrition en énergie et constituants vitaux en puisant ses éléments dans son environnement. En effet une telle organisation effectue un travail incessant, lequel dégrade son énergie, d’où la nécessité de s’alimenter en énergie dans l’environnement, en y puisant ses nourritures vitales. Donc l’autonomie de l’être vivant comme de l’être social comporte sa dépendance à l’égard de l’environnement. Plus la complexité est grande, plus la dépendance à l’égard de ce qui nourrit cette complexité est grande. Ainsi l’ordinateur qui me permet d’écrire ce texte a besoin d’énergie électrique, mon esprit a eu besoin d’être alimenté par mes lectures, mon cerveau dépérirait si j’étais voué à un jeûne continu. Alors que les petites sociétés archaïques de chasseurs ramasseurs, semi-nomades, avaient besoin d’un minimum d’énergies pour leur nourriture et leur outillage, nos méga-sociétés modernes sont dépendantes en agriculture et élevage, gaz, charbon, pétrole, uranium, et mille autres matières premières, plus d’innombrables objets fabriqués. Jamais nous n’avons été aussi dépendants de la biosphère que lorsque nous nous en sommes crus maîtres !
20Notons un autre paradoxe qui est celui de toute vie, y compris de la vie de la société, qu’a formulé Héraclite « vivre de mort mourir de vie ». Nous vivons non seulement de la mort des végétaux et animaux qui font notre alimentation, mais aussi de la mort de nos cellules, lesquelles sont sans cesse remplacées par des cellules neuves. De même, une société se régénère sans cesse par la naissance de nouveaux individus.
21En ce qui concerne les sociétés modernes en évolution permanente, il faut remarquer que tout processus évolutif est un processus désorganisateur/réorganisateur, c’est-à-dire que l’évolution de sociétés rurales à des sociétés urbanisées et industrialisées s’est payée par des destructions culturelles ; aussi les gains évolutifs peuvent comporter des pertes.
22Il faut également remarquer que toute transformation profonde commence par une ou des déviances et si cette déviance s’enracine et se diffuse, elle devient une tendance, force historique transformatrice qui peut devenir éventuellement hégémonique. Durkheim avait bien noté que « la liberté de penser dont nous jouissons actuellement n’aurait jamais pu être proclamée si les règles qui la prohibaient n’avaient été violées avant d’être solennellement abrogées ». Déviance que la naissance de la démocratie dans une petite cité grecque cinq siècles avant notre ère, renaissant provisoirement dans la Rome antique, puis dans des cités médiévales jusqu’à ce que la démocratie devienne une force historique profonde de notre époque. Déviance la naissance de la science moderne au xviie siècle, en quelques esprits non conformes Galilée, Bacon, Descartes, Gassendi, devenue une force historique formidable au xxe siècle. Déviance que la pensée de Marx devenue en quelques dizaines d’années une double force historique celle de la social-démocratie et celle du communisme de Lénine et Staline.
23Enfin il faut remarquer que les sociétés modernes sont des Nations. Les grandes nations comme la France peuvent être constituées d’ethnies hétérogènes à l’origine mais celles-ci ont été intégrées dans l’entité nationale sans pourtant qu’elles perdent leur singularité. Le propre de la Nation est de comporter une composante communautaire de nature mythique ou imaginaire qu’indique le mot de patrie : ce mot bisexuel commence de façon masculine en évoquant la paternité et se termine de façon féminine en indiquant la maternité ; du reste le terme de « mère patrie » renvoie à cette substance maternelle. Autrement dit la notion de patrie comporte l’amour que se vouent réciproquement mère et enfant, ainsi que l’autorité paternelle légitime qu’incarne l’État. Les citoyens sont donc « enfants de la patrie » liés par un rapport fraternitaire, lequel se revitalise dans les guerres, occupations, compétitions internationales de football, rencontres entre concitoyens sur une terre lointaine. Ainsi la nation comporte son pôle communautaire (Gemeinschaft) et son pôle sociétal (Gesellschaft), fait de relations et de conflits d’intérêts lesquels prédominent dans les temps normaux de paix.
24Enfin notons que la globalisation a créé les infratextures d’une société-monde (unification techno-économique de planète, système de communications entre tous les points du globe) mais n’a pas pu créer une société qui ne pourrait être que d’un type nouveau par rapport aux États Nations, qui engloberait ceux-ci. L’avenir des sociétés humaines est ouvert…
Complexité anthropo-sociale
25Une connaissance de la société qui englobe les concepts de système, d’organisation et d’auto-organisation ne peut être que complexe. Elle comporte l’idée d’unité de la diversité et de la diversité de l’unité, qui rompt avec l’alternative simple unité ou diversité qui a opposé Voltaire et Herder ; elle rompt avec tout réductionnisme (du tout à ses éléments et, inversement, au holisme qui réduit les éléments au tout) ; elle révèle les émergences, qualités qui sont logiquement indéductibles à partir des éléments ; elle rompt avec la causalité linéaire (interactions, rétroactions, boucles récursives) ; elle combine complémentarités et antagonismes (individu-société, vie-mort, désorganisation-réorganisation, communauté-société). Pour la concevoir il faut être capable de relier des connaissances séparées et compartimentées dans des disciplines diverses, il faut une méthode de complexité [6] (comportant rétroactions, récursions, dialogiques)
26Indiquons de plus que si les sciences anthropo-sociales ont l’ambition d’être des sciences, c’est-à-dire d’établir des corrélations pertinentes et de vérifier leurs données, leur scientificité ne peut être celle des sciences physiques, où l’observateur est différent de son objet, où l’on peut formuler, comme Newton ou Einstein des Lois générales non triviales, où l’on peut expérimenter en isolant et extrayant les objets de leur environnement. Si des évènements sociaux peuvent créer des conditions d’isolats comme celui de passagers d’un avion ayant chuté dans les Andes, ces conditions sont rarissimes ; si l’on peut créer des situations de pouvoir arbitraire d’individus soumettant d’autre à un courant électrique, cela illustre le problème social fondamental de l’obéissance aux ordres, mais ne le révèle pas.
27De fait les sciences anthropo-sociales doivent viser au maximum de scientificité tout en sachant que leur scientificité est limitée. De fait les grands sociologues ou anthropologues ont été aussi des essayistes s’essayant à élaborer une conception pertinente des réalités anthropo-sociales ; ils ont été surtout des penseurs qui prolongent la réflexion philosophique mais en la confrontant aux données empiriques et au savoir scientifique.