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3. Optimisme personnel, déprime sociétale : le paradoxe de la jeunesse française

Pages 35 à 44

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  • Galland, O.
(2017). 3. Optimisme personnel, déprime sociétale : le paradoxe de la jeunesse française. Regards croisés sur l'économie, 20(1), 35-44. https://doi.org/10.3917/rce.020.0035.

  • Galland, Olivier.
« 3. Optimisme personnel, déprime sociétale : le paradoxe de la jeunesse française ». Regards croisés sur l'économie, 2017/1 n° 20, 2017. p.35-44. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2017-1-page-35?lang=fr.

  • GALLAND, Olivier,
2017. 3. Optimisme personnel, déprime sociétale : le paradoxe de la jeunesse française. Regards croisés sur l'économie, 2017/1 n° 20, p.35-44. DOI : 10.3917/rce.020.0035. URL : https://shs.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2017-1-page-35?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rce.020.0035


1D’enquête en enquête les jeunes Français font preuve d’une étrange contradiction : ils se révèlent assez optimistes lorsqu’on les interroge sur leur avenir personnel, alors qu’ils ont une vision très noire de l’avenir de la société française. Une enquête menée en 2013, sur un échantillon représentatif de plus de 4 000 individus de plus de 18 ans, confirme à nouveau ce phénomène : 79 % des jeunes de 18-29 ans s’y déclaraient (très ou assez) optimistes au sujet de leur avenir personnel, alors qu’ils n’étaient que 29 % à faire de même concernant l’avenir de la société (Galland, 2016). Notons d’ailleurs que les attitudes des adultes ne sont pas très différentes : les chiffres sont identiques concernant le pessimisme sociétal, les adultes étant néanmoins un peu moins optimistes au sujet de leur avenir personnel (63 %). Au fond, les jeunes donnent le sentiment de se porter relativement bien dans une société qui sombre ! Comment expliquer ce paradoxe ?

2Le résultat qui paraîtra sans doute le plus surprenant est celui relatif à l’optimisme personnel. En effet, la jeunesse française est perçue comme étant victime de multiples difficultés – chômage, précarité, déclassement, difficultés de logement – qui ne feraient que s’accentuer. Un récent rapport de France Stratégie le montre à nouveau : le sort des jeunes Français n’a rien d’enviable, leur taux de chômage a été multiplié par 3,5 en 40 ans et se situe aujourd’hui dans la moyenne haute de l’Europe. Il paraît donc difficilement compréhensible que les jeunes Français ne traduisent pas ces difficultés dans l’appréhension subjective de leur situation. Seraient-ils aveugles ou le tableau que l’on dresse de leur état est-il biaisé ?

3La solution à cette énigme sociologique tient en grande partie au fait que la jeunesse est profondément clivée et que, par conséquent, les analyses qui portent sur la jeunesse – pensée comme un ensemble relativement homogène, comme une « génération » à l’avenir à peu près commun – sont entachées d’un biais tenant à la très forte dispersion, selon leurs atouts de départ, des destins sociaux des jeunes constituant cette génération. Parmi ces atouts, le niveau de diplôme joue un rôle crucial. Il n’y a rien de commun entre l’avenir prévisible d’un jeune pourvu d’un diplôme, même relativement modeste, et celui d’un jeune sortant du système éducatif sans aucune qualification, ni aucune certification.

4Quelques données peuvent illustrer ce clivage et surtout le fait qu’il s’est accentué ces dernières années. La figure 1 montre à quel point le fossé s’est creusé pour accéder à l’emploi entre les non ou les très faiblement diplômés (brevet des collèges au plus) et les autres. En 2015, le taux de chômage des premiers était de plus de 35 %. Par contraste, celui des diplômés du supérieur oscillait autour de 10 % et est relativement stable depuis 20 ans.

Figure 1

Taux de chômage des 15-29 ans en fonction du plus haut niveau de diplôme obtenu

Description de l'image par IA : Graphique montrant les taux de chômage des 15-29 ans selon le plus haut niveau de diplôme obtenu de 1975 à 2014.

Taux de chômage des 15-29 ans en fonction du plus haut niveau de diplôme obtenu

5Les données du CEREQ vont dans le même sens et confirment ce creusement des écarts au sein de la jeunesse (tableau 1). Le taux de chômage des non diplômés a augmenté de 16 points entre les deux générations étudiées (celle qui a fini ses études en 2004 et celle qui les a terminées en 2010), il n’a augmenté que de 3 points chez les diplômés de master (CEREQ, 2014).

Tableau 1

Situation des générations 2004 et 2010 de sortants du système éducatif, trois ans après la fin de leurs études (en %)1,2

Tableau comparant les taux de chômage, emploi et inactivité pour les générations 2004 et 2010 trois ans après leurs études.
Taux de chômage 1 Emploi à durée indéterminée 1 Éloignés de l’emploi (< 10 % du temps) 2 G2004 G2010 G2004 G2010 G2004 G2010 Non diplômés 32 48 48 40 22 36 Supérieur long 6 9 82 80 2 2

Situation des générations 2004 et 2010 de sortants du système éducatif, trois ans après la fin de leurs études (en %)1,2

1. Trois ans après la fin des études, soit en 2007 pour la G2004 et en 2013 pour la G2010.
2. Ont été en emploi moins de 10 % du temps entre 2004 et 2007 ou entre 2010 et 2013.
(source : CEREQ)

6Cependant, même s’ils sont moins touchés par le chômage et la précarité, les jeunes Français diplômés ne sont néanmoins pas dans une situation très favorable si on les compare à leurs homologues européens des pays de même niveau économique que la France. La persistance du taux de chômage en fonction du temps écoulé depuis la sortie des études des diplômés français du secondaire et du supérieur est, par exemple, assez proche de celle des diplômés espagnols dont on connaît les difficultés et nettement moins favorable que celle des diplômés néerlandais (OCDE, 2009, Graphique 1.12, p. 69). La stabilisation dans l’emploi est plus lente en France que dans beaucoup d’autres pays développés, notamment ceux qui ont un marché du travail plus flexible, un marché du travail plus flexible associé à des mécanismes de prise en charge et d’accompagnement individualisé des décrocheurs beaucoup plus développés (les pays scandinaves), ou un dispositif d’apprentissage fortement structuré (Allemagne, Autriche). Selon l’OCDE (2009), la part des jeunes travailleurs français de 15-24 ans en emploi temporaire (la moitié en 2007) est ainsi nettement supérieure à la moyenne de l’OCDE.

7Certes, entre 25 et 30 ans, l’immense majorité d’entre eux parvient à décrocher le fameux CDI qui est, en France, le gage d’accès au statut d’adulte (il permet généralement d’accéder à un logement autonome et donc de prendre son indépendance à l’égard de ses parents). Mais, il faut plusieurs mois et souvent plusieurs années, en fonction du niveau et de la qualité du diplôme, pour que la conversion du CDD au CDI se réalise. Tous les jeunes connaissent plus ou moins une phase de transition précaire au sortir des études. Comment se fait-il que leur optimisme personnel ne soit pas plus entamé ? L’énigme n’est pas totalement résolue.

Un contrat générationnel implicite

8Pour le comprendre, il faut admettre que s’est noué dans notre pays une sorte de contrat générationnel implicite dont nous allons maintenant détailler les bases. Tout d’abord, il faut bien avoir conscience que les adultes dans la force de l’âge sont presque totalement épargnés par la montée de la précarité professionnelle. Les échos médiatiques des licenciements économiques donnent une image fausse de la réalité des entrées au chômage. Les licenciements, individuels ou collectifs, ne représentent qu’une infime partie de ces entrées. L’essentiel est constitué par la fin des contrats courts, c’est-à-dire par le fort turn-over entre l’emploi et le chômage que connaissent les jeunes en début de vie active. Ce partage inégal du poids de la flexibilité de l’économie entre les classes d’âge est le résultat d’une société « statutaire » (Maurin, 2009) qui protège très fortement les « insiders » et fait des autres, dont les jeunes, les variables d’ajustement des variations conjoncturelles de l’économie.

9Mais un élément capital vient compenser cette inégalité de cycle de vie : les transferts informels qui, dans les classes moyennes et supérieures, se réalisent à l’intérieur des familles. Ces transferts, d’une ampleur considérable, les enquêtes de l’Observatoire de la vie étudiante sur les revenus des étudiants ont pu les mesurer de façon assez précise en évaluant non seulement les transferts financiers directs entre les parents et leurs enfants étudiants, mais également l’ensemble des frais que les parents prennent à leur charge (loyer notamment, mais aussi abonnements divers liés au chauffage, à l’électricité ou aux communications). L’ensemble de ces aides représente la moitié du budget étudiant (Galland, 2012, 2016) et la plupart d’entre elles ne sont pas prises en compte dans les statistiques officielles. Les aides de cette nature peuvent se poursuivre au-delà des études elles-mêmes tant que les jeunes ne sont pas stabilisés dans l’emploi.

10Les bases du compromis implicite sont donc les suivantes : les jeunes acceptent de voir perdurer un modèle de marché du travail qui les pénalise au profit des générations aînées, d’une part parce que les aides familiales leur permettent de vivre sans de trop grandes difficultés durant cette période de transition, et d’autre part parce qu’ils espèrent profiter à leur tour de ce modèle statutaire.

11Ajoutons que le relatif optimisme personnel des jeunes est également alimenté par le fait qu’ils sont persuadés que le réseau de relations personnelles est l’atout décisif pour accéder à l’emploi. Selon un sondage IPSOS de janvier 2012 auprès de 800 jeunes de 18 à 30 ans, « avoir des relations » est ce qui leur « paraît le plus important pour réussir sa vie professionnelle ». La défiance à l’égard du système social est donc contournée par l’activation de ces réseaux. On ne peut s’empêcher de penser que se met ainsi en place un système de « débrouille » individuelle qui est le pendant de la méfiance profonde des jeunes à l’égard des acteurs institutionnels.

Un rejet des réformes du marché du travail

12Ce contexte n’est donc pas favorable à la mise en œuvre de réformes qui viseraient à réduire les protections statutaires pour accroître les chances d’accès de ceux qui sont aux marges du système et introduire plus d’équité dans le partage du poids de la flexibilité dans l’économie. C’est probablement ainsi que s’explique le fait que certains jeunes ont repoussé systématiquement toutes les réformes qui visaient à fluidifier le marché du travail dont la récente loi El Khomri dans certaines de ses dispositions.

13Les adultes partagent évidemment ce rejet. Les réformes visant par exemple à réduire le clivage entre CDD et CDI, comme celle menée en Italie par Mateo Renzi, auront donc du mal à s’imposer en France. Un récent sondage le montre bien (Figure 2). Les mesures qui touchent au CDI n’emportent pas l’adhésion d’une majorité de Français, alors que celles qui visent à étendre l’utilisation des CDD sont très largement approuvées. Au fond, les Français préfèrent donc pérenniser et même renforcer le principe clivant du marché de travail que nous connaissons actuellement. C’est d’ailleurs cette piste qui a été choisie par le gouvernement en donnant la possibilité aux entreprises de renouveler deux fois (au lieu d’une fois antérieurement) les CDD et les contrats d’intérim.

Figure 2

Les Français et les réformes du marché du travail

Description de l'image par IA : Graphique montrant les opinions des Français sur diverses réformes du marché du travail, avec des pourcentages pour chaque option.

Les Français et les réformes du marché du travail

(Source : observatoire politique du CSA pour les Echos et l’Institut Montaigne, 2-3 juin 2015)

Les vieilles recettes politiques en direction des jeunes

14Les politiques destinées aux jeunes participent à ce compromis implicite en s’en tenant jusqu’à présent à des mesures faisant l’impasse sur le clivage qui se creuse au sein de la jeunesse. Personne ne prend donc le risque de proposer des réformes structurelles qui viseraient à jeter les bases d’un nouveau compromis générationnel autour d’un partage du poids de la flexibilité. En lieu et place, on réactive à l’infini depuis 20 à 30 ans des dispositifs qui ont fait la preuve de leur inefficacité. Les emplois d’avenir en sont le dernier exemple. De multiples études ont montré depuis longtemps que les emplois aidés dans le secteur non marchand n’augmentaient pas les chances de retour à l’emploi des bénéficiaires (voir à ce sujet les travaux de Thierry Magnac ou de Denis Fougères réalisés à la fin des années 1990 et recensés dans l’article de synthèse, Aeberhardt, Crusson, Pommier, 2001). Pire même, une récente étude de la DARES (Benoteau, 2015) montre qu’ils ont un impact négatif du fait d’un double effet : enfermement d’un côté, stigmatisation de l’autre.

15En réalité, les réformes à entreprendre ne devraient pas viser essentiellement à compenser les effets de la précarité que subissent les jeunes, et surtout les non diplômés, mais à en traiter les causes, qui résident dans le fonctionnement du système scolaire d’un côté et du marché du travail de l’autre (Cahuc et al., 2013). Le système éducatif français est régulièrement mis à mal dans les enquêtes PISA de l’OCDE au motif qu’il tend à accroître les inégalités de résultat entre les élèves situés aux deux extrémités de l’échelle de performance, et qu’il est aussi l’un de ceux qui associe le plus fortement les résultats scolaires au milieu socio-culturel. La massification de l’accès aux études secondaires, et dans une large mesure aujourd’hui supérieures, ne s’est pas accompagnée d’une révision des méthodes d’enseignement qui restent en France très académiques, très formelles, très verticales et qui ne favorisent pas la réussite de tous (Cahuc et al., op. cit.). Quant au marché du travail, il reste très fortement clivé et fait porter, comme on l’a signalé, l’essentiel du poids de la flexibilité sur les jeunes. Les diplômés finissent par s’en sortir du fait qu’en général, ce sont également ceux qui peuvent bénéficier du soutien affectif et matériel de leurs parents. Les véritables perdants sont ceux qui ne bénéficient pas de ce soutien, ou dans des proportions bien moindres, alors qu’ils ont moins d’atouts scolaires pour s’intégrer dans le système d’emploi. La France perpétue ce modèle très inégalitaire qui scinde la jeunesse.

Bibliographie

  • Aeberhardt R., Crusson L., Pommier P. (2011), « Les politiques d’accès à l’emploi en faveur des jeunes : qualifier et accompagner », France Portrait Social 2011, p. 153-172.
  • Benoteau I. (2015), « Quels effets du recrutement en contrat aidé sur la trajectoire professionnelle ? Une évaluation à partir du Panel 2008 », Économie et statistique, n° 477, p. 85-129.
  • Cahuc P., Carcillo S., Galland O., Zylberberg A. (2013), La machine à trier. Comment la France divise sa jeunesse, Eyrolles (nouvelle édition à paraître en 2017).
  • CEREQ (2014), Face à la crise, le fossé se creuse entre niveaux de diplôme, Bref du CEREQ, n° 319.
  • Chauvel L. (1998), Le destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris, PUF.
  • Chauvel L. (2016), La spirale du déclassement, Paris, le Seuil.
  • Cohen D., Dupas P. (2000), « Trajectoires comparées des chômeurs en France et aux États-Unis », Economie et statistique, n° 332-333, p. 17-26.
  • Galland O. (2012), « Revenus étudiants : ces fortes disparités liées à la diversité de parcours », Jeunesses, études et synthèses, n°11, novembre, INJEP.
  • Galland O. (2016), « Le budget étudiant », dans Les vies étudiantes. Tendances et inégalités, Giret, Van de Velde, Verley (dir.), La Documentation française, p. 17-32.
  • Galland O., dir. (2016), La France des inégalités. Réalités et perceptions, Paris, Presses de l’université Paris Sorbonne.
  • Maurin E. (2009), La peur du déclassement. Une sociologie des récessions, Paris, le Seuil, coll. République des idées
  • OCDE (2009), Des emplois pour les jeunes, France.

Date de mise en ligne : 28/04/2017

https://doi.org/10.3917/rce.020.0035