Article de revue

Aux côtés de la maladie d’Alzheimer, chemin d’écritures

Être aux côtés

Pages 88 à 96

Citer cet article


  • Ferré, I.
(2012). Aux côtés de la maladie d’Alzheimer, chemin d’écritures Être aux côtés. Art et thérapie, 112-113(3), 88-96. https://doi.org/10.3917/rath.112.0088.

  • Ferré, Isabelle.
« Aux côtés de la maladie d’Alzheimer, chemin d’écritures : Être aux côtés ». Art et thérapie, 2012/3-4 N° 112-113, 2012. p.88-96. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-art-et-therapie-2012-3-page-88?lang=fr.

  • FERRÉ, Isabelle,
2012. Aux côtés de la maladie d’Alzheimer, chemin d’écritures Être aux côtés. Art et thérapie, 2012/3-4 N° 112-113, p.88-96. DOI : 10.3917/rath.112.0088. URL : https://shs.cairn.info/revue-art-et-therapie-2012-3-page-88?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rath.112.0088


Notes

  • [1]
    Mariane Perruche, « J.-B. Pontalis, une œuvre, trois rencontres : Sartre, Lacan, Perec », l’Harmattan. 2008.
  • [2]
    Gerrad Haddad, Manger le livre, Pluriel 2006.
  • [3]
    Jacques Boulerice, La mémoire des mots, Alice au Pays d’Alzheimer, Fides, Montréal, 2008.
  • [4]
    Cf. Danièle Simart in La petite rapporteuse de mots « Les mots. Pourquoi sa mamie les reperd-elle aussitôt ? Les a-t-elle vraiment égarés ? Ne les lui aurait-elle pas plutôt donnés ? Ça expliquerait beaucoup de choses… Donné, c’est donné… »
  • [5]
    Annie Ernaux, Je ne suis pas sortie de ma nuit, Folio 1999.
  • [6]
    Annie Ernaux, Je ne suis pas sortie de ma nuit, Folio 1999.
  • [7]
    Étymologiquement, enfant vient du mot latin infans, qui signifie « celui qui n’a pas la parole » (le très jeune enfant qui ne parle pas et non pas celui qu’on ne laisse pas parler). Infans désigne donc l’enfant qui n’a pas acquis le langage.
  • [8]
    La mémoire morte, appelée ROM pour Read Only Memory est un type de mémoire permettant de conserver les informations même lorsque la mémoire n’est plus alimentée électriquement. Ce type de mémoire ne peut être accédée qu’en lecture.
  • [9]
    Claudie Bolzinger, « L’oubli nécessaire ». Association FRIPSI.
  • [10]
    Laura Lange. L’identité de la personne malade d’Alzheimer face à la métaphore. Co-auteur : Nicolas Kopp. Espace Éthique Rhône-Alpes. site Implications philosophiques 2012.

« Point de temps hors des désirs et des souvenirs. Le temps, à l’origine, n’existe pas plus dans notre conscience même que dans un sablier. Nos sensations et nos pensées ressemblent aux grains de sable qui s’échappent par l’étroite ouverture. Comme ces grains de sable, elles s’excluent et se repoussent l’une l’autre en leur diversité, au lieu de se fondre absolument l’une dans l’autre ; ce filet qui tombe peu à peu, c’est le temps. »

L’origine

1 Éditer sur la maladie d’Alzheimer, composer une partition écrite à plusieurs mains, comme élaborer avec une équipe une intervention art-thérapeutique dans un établissement de soin soulève un terreau vital. Celui qui nous lie à l’origine, insaisissable. Qui suis-je pour me glisser dans ces univers de l’oubli, en faire des histoires, des livres, des films parfois…

2 Avec la maladie d’Alzheimer la réalité dépasse la fiction d’ailleurs, tellement s’y entrechoquent les mémoires et les temps.

3 Combien d’écrivains, de conteurs, d’auteurs de théâtre ont déployé leur art pour rendre compte de cet événement qu’est le surgissement de la maladie d’Alzheimer, dans l’espace intime de la famille, du lien de mémoire

4 Histoires de longs face à face, de longues heures côte à côte dans la chambre confinée d’une maison médicalisée, visites indispensables comme retour aux sources. Aux origines du souvenir, origine du mot, origine de moi scribe, auteur, enfant de cette femme ou de cet homme altéré qui me confond.

Écritures

5 Ces livres au père, à la mère que l’écrivain donne à voir et à entendre, comme un surgissement du langage que ne permettrait pas le seul journal intime, ne figurent-ils pas ce poignant appel aux personnes sources que sont nos parents ? Toi qui m’as reconnue lorsque je suis née comment vais-je supporter le jour où tu me dévisageras sans plus m’envisager ?

6 Comme l’écrit Marianne Perruche sur l’ouvrage de Pierre Pachet « Au fond que deviendrons-nous quand nous aurons perdu le regard de l’autre ? Pachet évoque souvent les yeux de sa mère qui ne le regardent plus (elle est presque totalement aveugle) ; c’est donc dans le regard du fils que se reconstitue le regard perdu de la mère. Regarder l’autre pour réinventer, dans une relation tragiquement asymétrique, qu’il vous regarde. Même chose pour la parole. Parler à l’autre, toujours tenter – malgré tout et contre l’inexorable – de ressusciter l’échange. Et le miracle a parfois lieu[1]. »

7 Alors le livre comme un passeur, garant d’éternité, dernier échange nourricier entre l’enfant et son parent. « Incorporer le livre, c’est prendre sa place dans l’histoire d’un groupe. L’écriture du livre est le moment où l’on fixe l’intemporalité d’une histoire, où l’on détermine une vérité intemporelle [2] ».

8 La reconnaissance devient faillible, elle qui marque, plus qu’aucune autre action, notre entrée dans l’existence humaine. Glaner et créer encore pour donner matière à leur évanouissement lent, c’est le chemin de certains qui deviennent à leur tour les auteurs de leurs jours, en immortalisant l’histoire du lien. Conjurant ainsi la vulnérabilité parentale qui nous renvoie à notre propre vulnérabilité, à la potentialité que nous avons aussi d’être diminués, fragilisés et de mourir. Convoquant la magie de l’écriture pour se mettre en correspondance avec l’événement, ce qui advient là, dans un rôle de scripteur. Comme le scribe égyptien protégé par le dieu Thot, inventeur du langage, quiconque écrit sur son père ou sa mère atteint de cette maladie conjure cette altération irréversible de la parole. Et dépose, quoiqu’il en devienne, une création qui bravera le temps et en détournera la course. « Ces efforts d’écriture que j’ai déployés, d’abord inconsciemment comme un écran entre le fils aidant et la mère atteinte, m’ont finalement fait revisiter les lieux où se joue le mystérieux théâtre de nos joies et de nos peines. Tout est vrai dans cette histoire, tout y est rapporté fidèlement. Et pourtant, n’ai-je pas redonné là, en réalité et littéralement, une autre vie à ma mère et aux distorsions des lointains souvenirs ?[3] » écrit Jacques Boulerice.

« Une aide-soignante d’origine roumaine entre, énergique et active, portant les petits pots du goûter et me propose de les faire manger à ma mère, à la cuiller. Mais d’abord elle entreprend de la stimuler. Elle se penche vers elle, écarte les cheveux de son oreille droite, et lui parle – en français – directement dans le conduit auditif, et assez fort. Bonjour Madame Pachet ! – Bonjour. Vous voulez manger ? Pas de réponse. Il faut manger, insiste-t-elle. Et, me désignant : Vous le reconnaissez ? Ma mère ne réagit pas. Mais l’aide-soignante insiste, me demande mon nom, s’adresse à ma mère dans l’oreille : Vous le reconnaissez ? C’est Pierre.– Pierre Pachet, dit alors distinctement ma mère. »
Devant ma mère Pierre, Pachet Stock, 2007

9 Fictions en mémoire. Temps retrouvés, acceptation des bateaux qui s’éloignent, au prix d’un voyage assumé de la naissance à la maturité, de notre état de donataire à celui de donateur [4].

10 Les écrivains qui ont accompagné leur parent dans cet irréversible font ressentir cette dynamique du don. Ce don est sans retour, sans exigence de réciprocité. Être là. « Constamment, je me demande comment elle perçoit le monde maintenant. Lorsque je pense à ce qu’elle a été, à ses robes rouges, sa flamboyance, je pleure. Le plus souvent, je ne pense à rien, je suis auprès d’elle, c’est tout [5]. »

11 Être auprès. C’est ce qui importe pour l’enfant en re-connaissance. Puis en connaissance de l’être dans son inconnu, qui demeure un père, une mère. « C’est ma mère, ce n’était plus la femme que j’avais toujours connue au-dessus de ma vie, et pourtant, sous sa figure inhumaine, par sa voix, ses gestes, son rire, c’était ma mère, plus que jamais[6] ».

12 Ce va-et-vient entre les deux extrêmes de l’existence n’est supportable aux enfants que nous sommes qu’au prix d’un détachement, d’un décollement, d’un nouveau sevrage. Une dernière fois se séparer, partir dans sa propre promenade, revisiter. Accepter que le phrasé syncopé et hachuré de cette maladie étrange, qui semble endosser une forme singulière pour chacun, marque leur retour inexorable dans les contrées d’avant la parole, les espaces du tout petit enfant, l’infans [7]. Enfant chargé d’une mémoire morte [8].

Un Ehpad en banlieue parisienne, 18 heures on dîne bientôt

Petite femme brune voûtée du haut de 92 ans qui la stupéfient encore, elle mélange les mots et vitupère contre « les enfants » qui mangent au 3e étage alors qu’on l’oblige, elle, à descendre au réfectoire commun.
Je m’étonne de son irritation face à cette répartition, qui la distingue pourtant des personnes les plus dépendantes et malades consignées à ce dernier étage : ceux qu’elle nomme les enfants ou les petits d’une voix courroucée sont presque centenaires. Rejoints par les démences séniles et la maladie d’Alzheimer ils ne quittent plus l’étage et les soignantes ont pour eux les gestes de nourrices.
La petite dame brune n’a plus le souvenir des mots et des âges mais elle laisse remonter à la surface de sa mémoire une irritation acide à les voir assis là – presqu’à sa place – enfants gâtés ? Elle poursuit en maugréant. « Les petits qui sont là tous les soirs, il faudrait qu’ils partent vite finalement. Ce serait mieux, pour leurs parents… moins de charges… » Confusion des mots et des images, ce télescopage entre les deux bouts de la vie heurte le tiers que je suis, témoin et public de cet enchevêtrement menaçant des générations.
Puis, tout en assimilant l’impact vif que ces mots ont produit, je poursuis avec elle un travail narratif entre souvenir et fiction et comprendrai qu’il lui revient, à la vue de ces tablées où elle n’a pas sa place, l’écho d’une famille trop nombreuse qui bien avant les guerres peinait à asseoir tout ce petit monde à la même table.
Et la réminiscence confuse, noyée – heureusement – dans son capharnaüm verbal, d’une grande sœur mourante qu’elle avait dû veiller à six ans à peine.

13 L’infantile c’est ce qui est au-delà des archives, ce sont précisément ces impressions ressenties, parfois surprenantes. Cela peut se traduire par une façon particulière de parler, de se comporter, d’être dans ses postures, une image inconsciente du corps où sont englobées des expériences et des émotions lointaines. Cela peut donner des souvenirs bizarres ou incompréhensibles. Ce qui fait leur étrangeté, c’est qu’ils sont déconnectés des événements et des expériences[9].

La vie par les deux bouts

14 La mémoire ne peut qu’être inconsciente, disait Freud. Un accès direct aux traces mnésiques est barré. Se souvenir du passé, c’est le reélaborer dans un langage actuel où ce que l’on oublie compte autant que ce qu’on se remémore. Qu’elle soit de son, d’odeur, de plaisir, de douleur ou de mot la mémoire a ses raisons que la raison ignore et connaît maints détours pour rappeler au temps présent l’événement acculé dans les poussières du passé. Dans cet espace primitif, délestée de toute tentation interprétative et infantilisante, notre présence chargée de matériaux et d’inventions peut avoir lieu.

15 S’il est difficile d’homogénéiser cette maladie dans le grand pot des pathologies communes, nous pouvons d’autant mieux nous appliquer à en suivre le mouvement, forts de nos capacités imaginatives, attentives et empathiques.

16 La maladie d’Alzheimer a ceci de particulier qu’elle semble survenir de nulle part et s’installer partout où l’on ne l’attend pas. Une cohorte de souvenirs disparaît mais soudain une trace essentielle remonte en surface avec une acuité parfois saisissante. Elles sont visibles dans les productions créatrices qui peuvent émerger d’un accompagnement, illuminant un dessin, une peinture, un texte. Mais lorsque l’avancée de la maladie ne permet plus de se fixer trop longuement dans le cadre d’un atelier, passer par le détour du quotidien et des gestes communs constitue un chemin vers les productions symboliques.

L’espace

Histoires du dehors

17 Je rencontre des personnes de tous les âges et de toutes les sortes de vies. Dans des endroits publics, de passage, d’habitation. Zones indéterminées derrière leurs enseignes clignotantes – antenne de proximité, accueil des familles, centre social, foyer, espace public numérique – ces structures à la fois molles et contenantes participent à une économie fragile où la place de l’individu est peu identifiée. Mais où reste vacante l’installation de certaines disciplines du soin, de l’accompagnement, la création et la transformation. Disciplines capables de transformer et d’opposer une force de résistance créatrice aux forces d’inertie masquées en agitations « culturelles et sociales ».

18 C’est dans l’une d’elle que j’ai connu Serena et la maladie d’Alzheimer qui ici n’avait pas droit de citer ! À ces endroits en effet, personne n’est enfermé dans son symptôme, les pathologies et les douleurs – pourtant lourdes souvent – ne se confondent pas avec l’identité du sujet comme c’est le cas en structures hospitalières, sanitaires, pénitentiaires. Dans le fil d’un long travail de médiations artistiques et de présences « sur-mesure » dans un quartier, j’ai créé ainsi pour un groupe de six femmes un atelier jubilatoire autour du textile, de la couture, du collage, du « masque-page », qui pour certaines d’entre elles sera fondation thérapeutique, source d’une transformation profonde qui se déroule encore.

19 À l’occasion d’un stage élaboré avec une étudiante vidéaste de l’Inecat, nous est venue l’idée d’introduire l’image photographique comme médium dans ce petit groupe. Il s’agissait de choisir un endroit précis de son environnement proche, passer de la vue à la prise de vue, effectuer un cadrage avec l’appareil, prendre la photo en gros plan puis de travailler en écriture sur le repère ainsi cadré. Ce fut mon premier échange de pratique avec la maladie d’Alzheimer et la confirmation d’une conviction profonde : même inexorable et irréversible, la maladie d’Alzheimer est un endroit en soi, qui exige de l’art-thérapeute autant de disponibilité et d’ouverture à l’étonnement qu’un anthropologue découvrant de nouvelles contrées aux signes et aux codes inconnus. Ainsi qu’une propension à l’oubli ! Avec Serena j’oublie à chaque fois de traduire son agitation en symptômes de démence que sa vie encore sociale à l’intérieur de la cité lui permet de canaliser. Participante active de l’atelier photo, elle s’était emparée de la consigne dans une frénésie verbale métissée, espagnol et français. Elle choisit de cadrer la façade mosaïque de son immeuble, spectaculaire répétition graphique. Une fois le tirage effectué, elle désigna sans hésiter sur le cliché sa fenêtre que nous aurions eu des difficultés nous-mêmes à repérer.

20 Perte de repères, errance, déambulation…

21 Cette fois-là qui avait égaré l’autre ?

22 Serena, quelques mois plus tard.

23 Antenne urbaine du quartier 14 heures, en semaine. Elle arrive à chaque fois à l’heure pile. Pétulante et menue comme ces ouvrières du fond de l’Andalousie, ou bien ces servantes appliquées aux ménages dans les années soixantes.

24 Serena est malade mais on ne le voit pas. À chaque rendez-vous elle porte beau. Un chemisier d’une autre époque qui brille un peu et retombe en plis, un collier de faux jade assorti aux manchettes, un sac gonflé de richesses invisibles qu’elle déballe et commente dans un brouhaha verbal aussi coloré qu’elle.

25 Serena vit encore seule dans son logement de trois pièces. Nous avons écrit, elle de sa voix, moi la suivant de mon stylo dans cette présence de scribe qui figure de nombreux ateliers d’écriture.

26 Je suis ici depuis 40 ans mon oui, oui. Mon mari est mort. Je suis femme de ménage, c’est ça ici bien sûr. 72 ans, voilà ! J’ai un médicament tous les mois et un pour dormir, toute la vie. Pour pas oublier. Mon mari est mort du cancer mais moi, je vais pas à l’hôpital. Il vient chez moi le docteur, et moi je vais chez lui. J’aime bien on attend beaucoup chez lui. Je peux causer avec les dames. Chez moi je regarde la télé et je mange. Dehors c’est les courses des fois, la pharmacienne elle est très gentille, très très gentille, vous devriez aller chez celle-là. Quand il me manque les médicaments, elle les donne comme ça ! Elle me connaît.

27 Tous les mois je vais faire des dessins pour savoir si j’oublie ou quoi. Ceux-là, c’est une fille, en haut un cœur, en bas une étole. Le chemin passe entre les deux.

28 La fillette ? Elle a 9 ans, elle est grande et belle. C’est Léa ma petite fille. (Soudain les voisines font irruption dans la narration de Serena, la ramenant dans une réalité abrupte et une émotion colérique qui la submerge. Elle vocifère puis nous reprenons les dessins pour nous échapper du palier hostile.)

29 C’est un dessin du dimanche, ça. J’ai fait ça avec elle, ma petite fille. C’est elle là ? Non c’est moi… On l’a fait ensemble, moitié moitié (Serena dit qu’elle a juste rempli les coins du dessin, que sa petite fille traçait. Léa a fait les étoiles. Il y a des chiffres qui s’embrouillent sur la feuille. Elle me montre aussi un découpage sur un bout de papier strié comme raturé. « Ça c’est de moi, c’est… ; comment ça s’appelle, vous voyez bien c’est… c’est le sol évidemment, le sol, l’herbe, ici.

30 Évidemment.

31 La maladie d’Alzheimer progresse lentement mais la laisse encore négocier sa vie sociale d’habitante au cœur de la cité.

32 Chez Serena les mélanges et les va-et-vient entre espagnol, français et dialecte « alzheimérien » trompent leur monde. Alors on lui parle comme si de rien n’était, on tripote avec elle les napperons qu’elle étale fièrement comme trophées offerts à l’atelier, on scrute ensemble les dessins de sa petite fille Léa qu’elle a vue ce dimanche. Mais c’est peut-être elle finalement qui est dessinée là, on ne sait plus, on ne sait pas, qu’importe.

33 Ses enfants semblent veiller sévèrement si l’on en croit son air outragé, évoquant leur surveillance autoritaire et leurs coups de fils intempestifs. Mais elle peut vivre chez elle grâce à cette présence à distance et structurante. Et « chez elle » c’est sacré.

34 Et il y a le docteur du quartier qui l’encourage et la soigne. Pas trop de médicaments inutiles, d’ailleurs elle sait elle-même oublier les cachets qui l’assomment. Rien qu’hier elle a dormi toute la journée alors ça non !

35 Serena a son caractère, que n’a pas démoli la maladie d’Alzheimer. Dans cette antenne de quartier où nous avons rendez-vous pour écrire et raconter des histoires, elle est une habitante et la maladie n’est pas de mise dans les conversations.

36 La fougue agressive qui la prend quelquefois et l’emporte dans des colères violentes est attribuée à son asociabilité et occupe les conversations vitupérantes des commères et voisines. Serena est absente aux autres, à la parole des autres. À la place, c’est une langue libérée des contingences extérieures qui se développe, une langue de la solitude. Serena est parcourue par un flux continu de mots, à l’écoute de ce que Pierre Pachet appelle sa radio intérieure, laquelle diffuse des histoires apparemment lointaines, et qui sont en fait les siennes.

37 On dit qu’elle jure et insulte à qui mieux mieux dans sa cage d’escalier. Alors Serena est un peu seule même si son orthophoniste l’emmène parfois au café sur la place, boire un chocolat.

Histoires du dedans

38 Certains êtres conservent leur puissance vitale et leurs désirs créateurs tout au long de leur existence. Leurs corps accommodent comme l’œil sait le faire et leur mouvement s’ajuste, comme un habit, aux manières de l’âge. Quels mécanismes, quelles forces, quels dons, quelles histoires expliquent ces diversités du vieillir que la maladie d’Alzheimer est venue diaboliser ? Comment marcher ensemble, sentir son propre déroulé, au contact de l’autre dans son état. Une forme de mouvement dansé.

39 Pour l’art-thérapeute il s’agit peut-être de se laisser entraîner dans ce qui advient de l’autre dans son instant, en poursuivant son geste ou en soutenant l’infime étant. L’étant de cette dame que je croise dans une unité Alzheimer, qui plie et repasse de la main une serviette blanche comme amidonnée, replie encore. Soudain une voisine, habile dans ses désarticulations, énonce quelques syllabes que je n’entends pas mais je vois qu’elles s’assoient et triturent ensemble le linge raide.

40 Une autre femme, grande et droite, passe en chiffonnant un tissu au creux de sa main, mouchoir, serviette, doudou ? Un monsieur scrute les robes des jeunes soignantes et remarque les imprimés les plus chatoyants. En bas on dresse les tables et les nappes se déplient. J’élabore un atelier tissu, pli, écriture… tout cela à la fois pas plus. J’ai appris que l’origine latine de tissu était textus. Alors tissons.

41 Il m’a semblé que le linge est ici une source inépuisable de trituration, de relation, de convoitise aussi, de conflits parfois qui ajoutent une certaine tonicité au quotidien et anime de multiples désirs. Qu’en est-il d’ailleurs du désir dans ces maisons médicalisées, des relations entre les hommes et les femmes, de ce qui se joue entre soignants, personnels divers, artistes de passage, résidents à tous les stades de vie encore possible, brassés par cette microsociété qui passe de l’agitation fébrile diurne à l’inertie menaçante des soirs et des dimanches.

Le beau linge

42 La maladie d’Alzheimer entraîne une levée des tabous et favorise donc l’expression du désir. Réjouissons-nous de cette irruption de vie même si l’affaire est moins simple qu’il n’y parait si, comme le petit enfant que nous demeurons parfois, nous n’envisageons pas notre parent sexué. Comme cet homme qui, par exemple, arrête dans le couloir une nouvelle soignante toute de jaune vêtue. Des salutations s’échangent. Son regard est masculin et séducteur, prenant son temps de haut en bas, comme s’il accostait la dame dans le métro. « Vous… êtes… (le mot est long à remonter en surface)… sensationnelle ! ». Le mot résonne. Il appartient à une autre époque et me rappelle directement une grand-tante friande de superlatifs enthousiastes dès qu’elle faisait du « lèche-vitrine ». « Vous aussi vous êtes sensationnel » répond-elle. Nous le saluons comme on prendrait congé d’un soupirant et poursuivons la visite.

Pudeurs

43 À chaque fois qu’elle voit passer Karim avec sa blouse blanche, elle me le vante et balbutie quelques drôleries. « Ah c’est lui, tu vois, tu sais bien, mon premier… Lui, il a toujours un petit geste pour moi. » Karim était son premier soignant lorsqu’elle est entrée en urgence dans cette résidence. Effectivement c’est le bel homme qu’elle décrit, doté d’une élégance pudique qui lui permet certainement d’assumer les toilettes intimes en demeurant « Karim » qu’elle se plaît à me présenter à chaque fois. (Curieusement elle se souvient difficilement du prénom des femmes et leur attribue des surnoms plus ou moins coquets…). Karim permet par sa présence discrète et sa manière d’être, de faire perdurer la notion d’identité et de féminité chez chacune malgré la manipulation forcée de leurs corps abîmés.

Les chambres

44 Elle s’est liée d’une amitié protectrice avec Mr G., son voisin. « On se comprend sans se parler, on est de la même histoire, lui il sait… ». Mr G. la fait rire car il semble absolument égaré et désorienté, manifestant une colère dépitée qui semble lui tenir lieu de canne et qu’il ne quitte pas de la journée. Elle le surveille et doit parfois le ramener souvent sur le bon chemin jusqu’à sa porte. Mais Mr G. se trompe encore. Par erreur il entre toujours dans sa chambre à elle en croyant que c’est chez lui…

Cause et ris

45 M’emmène voir une autre voisine, Mme F. Chacune papote mais je n’arrive pas à suivre car trois conversations s’emmêlent dans le même échange et le même niveau sonore ! Puis Mme F. avec un clin d’œil fait un détour bien cru sur une histoire plus que sulfureuse, qui aurait inspiré Henri Miller. Corps et sexualité sont là, ici et maintenant.

La couleur du lointain

46 Montréal, atelier d’art-thérapie « peinture et collage » de Pascale Godbout (cf. page..). J’y participe et entre en conversation avec un monsieur qui poursuit une peinture pointilliste. Ce sont les arbres du jardin du Luxembourg, abritant les chaises ouvragées dont je reconnais les ferronneries délicates. Il sait que je viens de Paris. Ancien architecte, il a connu la ville de près et de cette rencontre voyageuse naît une conversation remplie de ses souvenirs de bâtisseur, épris des lieux. Le jardin du Luxembourg nous guide dans nos propos, je sens son effort pour revenir là et évoquer cet autre pays, sa culture, ses changements politiques. Il hésite sur des mots et s’excuse : « ah, j’ai un passage de l’oubli ». L’oubli s’éloigne, nous poursuivons. Les arbres et le kiosque ont pris forme sur la feuille mais… « Je ne me rappelle plus la couleur du lointain », dit-il sans pouvoir conduire son pinceau dans le fond blanc du dessin.

En visite

47 Un groupe d’habitants en visite au Musée du Quai Branly. L’une d’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle a tenu tout l’après-midi dans ce lieu sophistiqué, dont la rampe monumentale permet de suivre l’exposition dans sa continuité, sans risquer de se perdre aux carrefours.

48 Mais nous terminons par un temps libre à la boutique. Les étalages de livres, d’albums et d’objets ethniques donnent une impression de bazar chic. Ici se perdre dans les rayons signifie se laisser tenter par l’achat. J’y déambule en hésitant, feuilletant, freinant ou déviant ma marche. Une présence dans mon dos devient sensible, il me semble que chacun de mes mouvements fait écho quelque part.

49 Derrière moi à une distance étudiée, elle marche aussi. Je fais un geste, elle le suit. Je change d’allée, elle change aussi. Désorientée dans cette boutique où les repères deviennent plus troubles, elle a su dominer sa probable insécurité et s’appuyer sur une silhouette familière pour accrocher son regard et sa marche, autonome.

Faites signe Les Visiteurs du Soir, un dispositif d’atelier

L’écriture est une composante du langage complexe et fragile, aussi multi-sensorielle que cérébrale.
À la fois indicateur et boussole, elle peut aider à redessiner des repères dans l’espace troublé.
Aider à orienter le geste, laisser advenir sa trajectoire.
Le signe naît au premier jet d’encre, sous la rature, la tache, à l’entour du dessin que compose l’enchevêtrement des lettres.
Dans la vibration du corps, même menue, même intense. Tout est trace possible.
Y prêter attention, laisser baigner la sensorialité de l’écriture sans rechercher trop vite les textes construits peut entrouvrir des portes mnésiques. Cette idée a présidé à l’élaboration de ce projet d’atelier dédié aux établissements de soin, sous le titre : Les visiteurs du soir.
Cet atelier est attentif au geste et aux formes, à la taille des marges sur les papiers, au rythme des levées du stylo, à la pression et l’épaisseur du trait. La désorganisation possible de l’écriture serait accompagnée et peut-être même propice à des recréations graphiques.
L’écriture de cette manière peut soutenir et servir de repère, accompagner les désordres du mouvement et permettre de déposer graphiquement.
Offert à chacun dans ses allées et venues ou ses immobilités, pour emmener en création.
Écrire dans l’espace du bout du doigt.
Dans l’empathie d’un geste commun, soutenir le parcours de la main vers la feuille. Si l’accompagnant se fait scribe, permettre le passage de la voix sur la page. Lorsque l’avancée de la maladie le tolère encore, il est possible de poursuivre le fil d’une narration tant par un recueil oral – script ou dictée – que par un accompagnement du texte en autonomie, soutenu par des propositions, des matériaux visuels, tactiles, sonores ou plus littéraires.
Les dysfonctionnements de l’orthographe utilisés comme éléments poétiques, phonétiques, peuvent appeler de nouveaux mots ou de nouvelles histoires à inventer.
À l’instar des logogrammes1, poèmes écrits spontanément, dont les lettres, ponctuations, chiffres se trouvent distordus, altérés mais dynamisés. Discontinuités source d’une autre cohérence, graphique, spatiale.
Nuées de signes.
1. Christian Dotremont « S’écrit, c’est écrit mais ça n’était pas écrit, Encre de Chine et mine graphite sur papier 76,1 × 55,5 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, cabinet d’art graphique. 1975.
Poèmes et dessins de mots, peintures-mots, tracés à l’encre noire, pinceau sur feuilles de papier blanc.

50 Nous avons ainsi cheminé jusqu’à la sortie où le groupe reformé a repris sa fonction de repère.

51 Ce ne sont que des instants mais il importe de les saisir, capable d’être là soi-même dans son entier, de s’oublier et capter les énergies et les flux qui traversent sans s’identifier ni se projeter.

52 L’artiste peut contribuer à cet ajustement en entendant l’écho d’une vie de travail qui revient en surface, en écoutant ses propres réminiscences dialoguer avec ce qui advient là, en aidant les familles à envisager leur parent de manière plus humaine que sublime, donc incarné et susceptible de désirs et de jeu.

53 Et de se réjouir de sa quête de reconnaissance dans son identité, sa virilité ou sa féminité, son savoir-faire ancien. Reconnaissance de ce qui est advenu.

54 L’identité de la personne atteinte de cette souffrance procède d’un feuilletage d’histoires superposées. Mon histoire d’avant. Réminiscences. La seconde histoire met la maladie en scène, la date et nomme ses symptômes, son évolution, ses constantes [10]. La dernière est une histoire en construction, une histoire floue mêlant un peu les deux autres, une histoire pleine de doutes, d’interrogations, et parfois un peu fuyante, c’est l’histoire intime du vécu de la maladie d’Alzheimer, celle qu’il s’agit de construire dans l’accompagnement. Avec cette histoire-là l’art-thérapeute chemine et raconte, donne forme, recoud les pièces avec des fils glanés dans les deux autres. Présent recomposé.

55 Ce que Blanchot appelait un arrêt de mort, une suspension de la Fin.

L’écriture

56 Tout accompagnement du soin passant par l’écriture est lui-même un mouvement porteur de multiples langages. L’écriture contient aussi ses vides et ses pleins, ses discontinuités. Les espaces entre les mots, les blancs et les signes de ponctuation constituent une mystérieuse alchimie qui permet à la masse opaque d’un texte de prendre forme de sens.

57 L’écriture, cette composante apparue tardivement dans l’histoire de l’humanité se développe aussi tardivement chez le petit d’homme. Bien plus loin dans le temps, l’avancée en âge ne modifie pas vraiment les paramètres lexicaux, sémantiques et syntaxiques. L’orthographe n’est pas non plus significativement affectée par l’âge. Les fautes sont rares.

58 La transformation a lieu dans les gestes graphiques : les marges se réduisent, les levées du stylo sont moins fréquentes, la pression et l’épaisseur de l’écriture s’allègent.

59 L’évolution de la maladie d’Alzheimer est caractérisée par une désorganisation progressive de l’écriture, dans sa dimension plastique (textes plus courts, agraphie lexicale) puis topographique (le dessin du texte et sa construction spatiale).

60 Si l’on considère cette transformation comme un nouvel état linguistique, il est alors possible d’envisager d’écrire avec des personnes malades d’Alzheimer ; inscrire autre chose, autrement, car le langage quel qu’il soit est une boussole qui peut vibrer dès le premier jet d’encre, la rature, la tache, le dessin que compose l’enchevêtrement des lettres.

61 « Si l’on veut localiser un centre, une origine des significations, on ne peut l’y trouver que dans le vide, le vide de langage, le blanc de l’écriture », écrivait Henri Atlan. Alors deviendrait possible le travail d’écriture à partir du « blanc » que nous donne à voir la maladie d’Alzheimer, ce trou de mémoire dans la narration. Ce qui apparaîtra alors sera moins la signification du script qu’une image graphique qui fera acte et trace. Saisissement du crayon, appui sur le papier, déroulé de l’encre ou du graphite noir sur le blanc de la page. C’est à cet endroit là que pourra s’attarder l’art-thérapeute, entre l’indélébile et l’effaçable.


Date de mise en ligne : 26/06/2025

https://doi.org/10.3917/rath.112.0088