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Entre médiation et plaidoyer pour la paix : la communauté de Sant’Egidio

Pages 148 à 157

Citer cet article


  • Pérouse de Montclos, M.-A.
(2019). Entre médiation et plaidoyer pour la paix : la communauté de Sant’Egidio. Questions internationales, 99-100(4), 148-157. https://doi.org/10.3917/quin.099.0148.

  • Pérouse de Montclos, Marc-Antoine.
« Entre médiation et plaidoyer pour la paix : la communauté de Sant’Egidio ». Questions internationales, 2019/4 n°99-100, 2019. p.148-157. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/magazine-questions-internationales-2019-4-page-148?lang=fr.

  • PÉROUSE DE MONTCLOS, Marc-Antoine,
2019. Entre médiation et plaidoyer pour la paix : la communauté de Sant’Egidio. Questions internationales, 2019/4 n°99-100, p.148-157. DOI : 10.3917/quin.099.0148. URL : https://shs.cairn.info/magazine-questions-internationales-2019-4-page-148?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/quin.099.0148


Notes

  • [1]
    Jean-Luc Marret, « Les ONG et la médiation de la paix : l’exemple de la communauté de Sant’Egidio », Annuaire français des relations internationales, vol. 1, Centre Thucydide, Paris, 2000, p. 53-69.
  • [2]
    Pamela Aall, « What Do NGOs Bring to Peacemaking ? », in Chester A. Crocker, Fen Osler Hampson et Pamela Aall (dir.), Turbulent Peace : The Challenges of Managing International Conflict, United States Institute of Peace Press, Washington, 2001, p. 365-383.
  • [3]
    La communauté est aussi intervenue en faveur de laïcs, notamment en Colombie en 2001 et en 2002.

1 Un moment sur les rangs pour obtenir le prix Nobel de la paix, la communauté de Sant’Egidio est surtout connue pour la réussite de sa médiation qui, en 1992, a conduit à la signature des accords de Rome et mis fin à la guerre civile au Mozambique. Ses activités ne se limitent cependant pas à proposer des bons offices pour inciter les belligérants à déposer les armes, ou bien encore à négocier des libérations d’otages.

2 Objet hybride, la communauté de Sant’Egidio se veut tout à la fois mouvement social, organisation caritative, réseau de plaidoyer et plateforme de médiation. Politique et religieuse, formelle et informelle, secrète et publique, séculière et proche des courants les plus progressistes du clergé catholique, elle veut promouvoir un message de paix et une vision œcuménique du monde sur la base d’un « dialogue interreligieux, interculturel et intra-chrétien ».

3 Dotée d’une personnalité civile reconnue par l’État italien, la communauté de Sant’Egidio est officiellement une association de laïcs agréée par le Vatican. Bien que l’article 2 de ses statuts lui assigne un mandat d’évangélisation, sa relation à la papauté n’a pas toujours été simple.

4 Issue des secousses de Mai 68 et du concile Vatican II, la communauté a été fondée par un professeur d’histoire de l’université de Rome, Andrea Riccardi, et des étudiants du lycée Virgile qui voulaient se démarquer des idéologies partisanes de l’époque pour s’engager dans des actions concrètes en faveur des pauvres. Proche de démocrates-chrétiens comme Mario Giro et Marco Impagliazzo à la Confédération italienne des syndicats de travailleurs (CISL), le mouvement n’en a pas moins frayé avec les milieux catholiques de gauche et, parfois, des pacifistes, des écologistes et des altermondialistes.

Description de l'image par IA : Le pape François lit un livre à des enfants syriens réfugiés au Vatican.
Face à la crise migratoire de 2015, la Communauté de Sant’Egidio a mis en place en 2016 des couloirs humanitaires afin de permettre aux réfugiés de rejoindre l’Europe en toute sécurité et d’entrer sur le territoire italien de manière légale. Ici, des enfants syriens logés par la Communauté rencontrent le pape François au Vatican.
© Handout / Osservatore Romano / AFP

5 Sa principale source d’inspiration vint d’abord de l’esprit de tolérance des franciscains, à qui le pape Paul VI avait, en 1970, accordé une grande liberté d’action pour promouvoir un dialogue interreligieux. La communauté de Sant’Egidio, qui avait commencé ses actions caritatives dans les bidonvilles de Rome, s’est alors attirée les foudres des conservateurs qui reprochaient aux franciscains d’être laxistes et syncrétiques, parce qu’ils autorisaient des danses rituelles indiennes et des sacrifices animistes de poulets africains au cours de leurs rassemblements religieux. Ainsi, le mouvement fut quelque peu marginalisé à ses débuts. En 1978, il fit par exemple campagne pour un candidat malheureux à l’élection papale, le cardinal Ugo Poletti, en lice contre Jean-Paul II.

Le temps de l’institutionnalisation

6 Par la suite, le mouvement a néanmoins fini par bénéficier de la bienveillance du Vatican et par s’imposer comme un acteur diplomatique non négligeable. S’il chercha à ramener les franciscains dans le rang en les plaçant sous la tutelle directe de l’évêque d’Assise en 2005, Benoît XVI fut en l’occurrence le premier pape à participer à la rencontre annuelle de la communauté de Sant’Egidio, qui, fin 2007, réunit 200 dignitaires de différentes religions pour dénoncer la haine au nom de Dieu.

7 Dans les milieux catholiques, l’ouverture à l’œcuménisme ne fit bientôt plus débat et devint d’autant plus évidente qu’entre-temps le mouvement avait étendu ses liens jusque dans les communautés orthodoxes de Russie et d’Ukraine.

8 De fait, Sant’Egidio se pense aussi comme un réseau de fraternité dont les fidèles se font appeler les « gens de paix » (genti di pace) ou les « amis sans frontières » (amici senza frontiera). La communauté revendiquait plus de 30 000 membres de par le monde à la fin des années 1990, peut-être jusqu’à 50 000 au milieu des années 2000, quasi exclusivement dans des pays catholiques, et pour moitié en Italie, avec près d’un tiers de fidèles à Rome.

9 Il demeure difficile d’obtenir des chiffres exacts dans ce domaine. Dans son édition du 31 octobre 1996, Le Nouvel Observateur mentionnait 8 000 adhérents romains sur un total de 15 000 dans le monde. D’après l’hebdomadaire italien L’Espresso du 7 avril 1998, le nombre de membres actifs était en réalité bien moindre, peut-être 700 à Rome et autant dans le reste de l’Italie.

10 Très présente dans les médias, la communauté de Sant’Egidio agit également comme une ONG de plaidoyer ou, pour reprendre ses termes, une « école de paix » (scuole della pace). En 1999, par exemple, elle organisa en Italie une campagne contre la peine de mort, l’expulsion des sans-papiers et le racisme. Sous la houlette de son porte-parole Mario Marazziti, un journaliste à la télévision élu député en 2012, elle attache beaucoup d’importance à la communication. En même temps, la communauté cultive le goût du secret et de la discrétion diplomatique. Ses archives restent fermées et elle ne publie pas de rapports budgétaires sur son site internet.

11 Dans un article du Nouvel Observateur en date du 31 octobre 1996, Mario Marazziti affirmait en l’occurrence que 70 % des fonds de la communauté provenaient de sources privées avec les cotisations des fidèles et le mécénat d’entreprises comme la Banque de Rome, la Società torinese per l’esercizio telefonico (STET), Telecom, Fiat et Mercedes.

12 Il semble toutefois que le mouvement soit bien plus dépendant des pouvoirs publics qu’il ne veut bien le dire. Sur un budget d’environ six milliards de lires au milieu des années 1990 (soit un peu plus de trois millions d’euros actuels), on estimait ainsi que près des trois quarts provenaient des gouvernements italien et norvégien, de la municipalité de Rome, de la région du Latium et de l’Union européenne. Les dépenses, elles, étaient ventilées à hauteur de quatre milliards de lires pour les activités caritatives, un milliard pour les médiations diplomatiques et un autre pour l’organisation annuelle en Italie des rencontres interreligieuses pour la paix à Assise.

13 En pratique, la communauté investit une bonne partie de son budget dans des actions de secours qui, bien souvent, visent à gagner en respectabilité humanitaire pour gagner la confiance des belligérants et être en mesure de mener des missions de bons offices.

14 Avant d’entamer les négociations qui devaient conduire à la signature des accords de Rome en 1992, le mouvement commença ainsi à envoyer des avions d’aide médicale lors d’une famine au Mozambique en 1984. En 1985 puis en 1988, encore, il affréta deux bateaux pour y débarquer des vivres. La signature des accords de paix n’a ensuite pas empêché la communauté de continuer à s’investir dans le champ médico-social, par exemple en s’impliquant dans la lutte contre le sida au Mozambique à partir de 2000.

15 D’autres pays africains ont également bénéficié des largesses du mouvement, telle la Guinée-Bissau, où Sant’Egidio ouvrit un hôpital grâce à des financements de l’Union européenne. En Europe, enfin, l’organisation a envoyé des médecins et des infirmières dans un camp de réfugiés kosovars à Kukës en Albanie au moment de l’offensive de l’OTAN contre les Serbes en 1999.

Une diplomatie informelle

16 Le cœur de métier et de mandat de la communauté n’en reste pas moins la promotion de la paix à travers la prière et la médiation. Son modus vivendi consiste d’abord à obtenir que toutes les parties à un conflit acceptent le principe d’un dialogue. De la façon la plus souple possible, l’organisation entend agir dans la discrétion et la confidentialité, sans imposer aux belligérants de délais ou de documents à signer. La communauté revendique sa totale indépendance à cet égard.

Focus

Le mouvement Sant’Egidio en quelques dates
1968, Italie
Peu après sa fondation, la communauté de Sant’Egidio commence à travailler dans les bidonvilles de la périphérie de Rome. À partir de 1969, elle entreprend d’y alphabétiser les immigrés, de fournir un soutien scolaire aux enfants défavorisés, de servir des repas aux indigents et de suivre à leur domicile les personnes âgées qui refusent d’aller en maison de retraite.
1973, Italie
Quittant les banlieues de Rome pour gagner le quartier populaire du Trastevere, l’organisation s’installe dans un ancien couvent de carmélites et prend pour nom Saint Gilles, patron de l’église voisine. À Naples, la communauté de Sant’Egidio mène également sa première action sociale en dehors de la capitale, en l’occurrence en faveur de victimes du choléra.
1981-1988, Mozambique
Par l’intermédiaire de l’évêque de Beira, Jaime Gonçalves, la communauté de Sant’Egidio organise une rencontre avec le chef du Parti communiste italien, Enrico Berlinguer, et son collègue, le sénateur Gerardo Chiaromonte, pour essayer de convaincre les dirigeants du Front de libération du Mozambique (Frelimo), marxiste, d’arrêter de réprimer l’Église catholique locale.
1986, Italie
Reconnue par le Saint-Siège, la communauté de Sant’Egidio se voit confier la responsabilité d’organiser chaque année les célébrations interreligieuses des Franciscains à Assise. Accusée de syncrétisme, la rencontre suscite des protestations de la part des intégristes de la confraternité Pie X.
À partir de 1989, Mozambique
Avec l’aide de l’ambassadeur italien à Maputo, Manfredo Incisa, la communauté de Sant’Egidio facilite les négociations qui conduisent à la signature à Rome, le 4 octobre 1992, d’accords de paix entre le parti au pouvoir, le Frelimo, et la guérilla de la Résistance nationale mozambicaine (Renamo).
1996, Guatemala
À Mexico en décembre 1996, la communauté de Sant’Egidio préside à la signature d’un accord de paix consécutif à des négociations entreprises à Paris, à Rome et à San Salvador. Le mouvement cherche ensuite à soutenir le désarmement des groupes rebelles.
À partir de 1996, ex-Yougoslavie
La communauté de Sant’Egidio facilite l’élaboration d’un accord sur l’éducation qui permet aux jeunes Kosovars de retourner à l’école après cinq ans de boycott (en raison d’un programme scolaire qui réduisait l’usage de l’albanais dans les écoles au bénéfice de la culture et de l’histoire serbes). L’accord est signé le 1er septembre 1996 par le président serbe Slobodan Miloševic´ et le leader kosovar Ibrahim Rugova.
1997, Albanie
La communauté de Sant’Egidio facilite les négociations qui permettent la tenue d’élections et envoie des secours alors qu’une crise financière a provoqué des émeutes dans le pays.
2002, Nigeria
La communauté se mobilise pour demander la grâce de Safiyyatu Hussein, une femme condamnée à la mort par lapidation dans l’État de Sokoto en vertu des dispositions de la charia, le droit coranique. Accusée d’adultère, parce qu’enceinte et séparée de son mari, celle-ci est finalement acquittée en appel.
À partir de 2003, Côte d’Ivoire
Dans la banlieue sud de Paris, la communauté participe aux négociations de Marcoussis qui, en janvier 2003, se déroulent entre le gouvernement de Laurent Gbagbo et les rebelles. Au Burkina Faso en mars 2007, l’organisation facilite également un accord de sortie de crise qui n’empêche cependant pas la reprise des hostilités.
2005, Rwanda
Réunis à Rome par la communauté de Sant’Egidio, les rebelles hutus des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), liés au génocide de 1994 et repliés sur la frontière congolaise, annoncent qu’ils sont prêts à cesser leur lutte armée contre le régime de Kigali.
2006, Liberia
La communauté de Sant’Egidio est invitée à superviser le processus de désarmement des diverses factions qui ont ravagé le pays.
2009, Pologne
Réunis par la communauté de Sant’Egidio à Cracovie du 6 au 8 septembre 2009 pour célébrer l’esprit de paix de saint François d’Assise, des représentants des principales confessions du monde rendent hommage aux victimes de la Shoah et entament une réflexion sur l’antisémitisme comme source de tensions entre les religions.
2010, Guinée-Conakry
La communauté de Sant’Egidio parraine un accord qui, signé à Rome le 27 mai 2010, appelle à la création d’un conseil de réconciliation nationale et à la tenue d’élections pacifiques.
2010, Niger
Sous l’égide de la communauté de Sant’Egidio, la junte au pouvoir, l’opposition et les partisans de l’ancien président Mamadou Tandja signent à Rome en octobre 2010 un « pacte républicain » qui vise à assurer une transition électorale pacifique, transparente et honnête.
2013, Sénégal
Invité en 2012 par le président Abdoulaye Wade à démarrer une médiation avec les rebelles sécessionnistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), la communauté de Sant’Egidio soutient des négociations qui se déroulent à Ziguinchor.
2018, Italie
Le président français Emmanuel Macron se rend au palais Farnese à Rome pour rencontrer une délégation de Sant’Egidio et discuter de la stabilisation de l’Afrique.

17 Dans une interview publiée dans Le Monde du 26 décembre 2002, son fondateur Andrea Riccardi affirmait ainsi que la communauté n’était pas une officine de diplomatie parallèle, ni pour le Saint-Siège, ni pour le ministère italien des Affaires étrangères. À meilleure preuve, au début des années 1990, Sant’Egidio a pris l’initiative d’engager des médiations en Algérie et au Mozambique en bravant l’opposition de la Curie.

18 D’aucuns remarquent pourtant que, dans un contexte de réduction des effectifs du clergé, les laïcs de la communauté ont permis au Vatican de mener une diplomatie moins coûteuse, plus discrète, plus légère et plus souple, en échappant aux pesanteurs de la hiérarchie ecclésiastique. Certains considèrent plutôt Sant’Egidio comme une sorte d’association « parapublique » qui accompagne les initiatives du Saint-Siège et l’informe régulièrement de ses démarches [1].

19 En ce qui concerne le Mozambique, la communauté a ainsi envoyé des secours humanitaires seulement lorsque les relations entre l’Église et le Front de libération du Mozambique (Frelimo) se sont détendues. Dans le même ordre d’idées, pour engager des négociations de paix, elle a attendu que le cardinal Roger Etchegaray puis le pape Jean-Paul II aillent officiellement en visite à Maputo.

20 D’autres soulignent, quant à eux, que la réussite de la médiation au Mozambique a en fait reposé sur le soutien tacite de Washington et des États occidentaux, qui se sont effacés pour ne pas concurrencer le travail de l’ONG [2]. Indéniablement, le mouvement n’a pas agi seul. En Italie, il a d’ailleurs fini par tisser des liens étroits avec les pouvoirs publics, notamment dans la mouvance démocrate-chrétienne.

21 Après avoir refusé plusieurs propositions, Andrea Riccardi a ainsi accepté, fin 2012, de prendre le portefeuille du ministère de la Coopération internationale, en l’occurrence pour le compte du gouvernement « technocratique » du professeur Mario Monti, qui ne comprenait pas de politiciens. Le fondateur de la communauté a alors saisi cette occasion pour promouvoir le volontariat en ONG à la place du service militaire obligatoire, supprimé depuis 2005.

22 De fait, le mouvement n’est pas exempt de critiques quant à son indépendance politique. Concernant plus précisément ses efforts de médiation, on lui a reproché les limites d’une approche confessionnelle, un manque de coordination et, parfois, une forme d’amateurisme et d’inconstance sous prétexte de souplesse. En effet, la multiplication des initiatives de paix a pu devenir contre-productive lorsqu’elle a échappé à toute concertation.

23 Ce fut par exemple le cas au Burundi, à partir de 1995, quand des organisations aussi diverses qu’ActionAid, International Alert, International Crisis Group et Sant’Egidio ont, chacune de leur côté, essayé de faciliter la résolution du conflit. À l’occasion, la communauté a aussi été critiquée pour son absence de discrétion.

24 Avec des financements de l’Union européenne, le mouvement a ainsi échoué en 2013 à rétablir les fils d’un dialogue interrompu entre la Résistance nationale mozambicaine (Renamo) et le Frelimo au Mozambique. La publicité qui a entouré la négociation a été contre-productive, incitant finalement les ennemis d’hier à se parler directement, sans intermédiaires étrangers.

25 Dans le même ordre d’idées, en 1996, la communauté de Sant’Egidio annonçait l’élaboration d’un plan de règlement du conflit burundais avec l’ancien président tanzanien Julius Nyerere et l’envoyé spécial des États-Unis, Howard Wolpe. Mais le cycle des négociations s’arrêta moins d’un an après, du fait de fuites dans la presse.

26 En pratique, les parties au conflit ne s’étaient mises d’accord sur rien : sous l’égide du Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD), l’opposition voulait un retour à la situation qui, en 1992-1993, avait abouti au retour au multipartisme et à la victoire électorale des Hutus du Front pour la démocratie du Burundi (Frodebu), tandis que le gouvernement à dominante tutsie, issu du coup d’État de 1996, préférait travailler à l’élaboration d’une nouvelle Constitution.

Des limites d’une approche confessionnelle

27 L’identité confessionnelle de la communauté de Sant’Egidio a bien autant retenu l’attention. Assez logiquement, le mouvement a en effet eu plus de facilités à intervenir dans des pays de culture catholique comme le Mozambique, la Colombie ou les Philippines. Il a en revanche échoué à marquer des points en terre d’islam.

28 En octobre 1993, par exemple, il organisait à Rome une rencontre entre le pape Jean-Paul II et le chef des islamistes soudanais, Hassan al-Tourabi, qui dirigeait le pays d’une main de fer avec la junte du général Omar el-Bechir à une époque où Khartoum abritait des terroristes comme Oussama ben Laden. Mais cette tentative de dialogue ne déboucha sur rien et ne permit nullement d’améliorer le sort des minorités chrétiennes dans le sud du Soudan en guerre.

29 De même, en Algérie, la communauté de Sant’Egidio n’a pas réussi à désamorcer les tensions entre l’opposition et le gouvernement après l’annulation par les militaires des élections de décembre 1991, dont les résultats avaient été favorables aux islamistes. En novembre 1994, le mouvement, dont deux membres religieux avaient été assassinés dans la Casbah d’Alger, organisa en l’occurrence à Rome des discussions qui aboutirent en janvier 1995 à la rédaction d’une plateforme signée par les principales parties au conflit. La déclaration appelait à une résolution pacifique de la crise en reconnaissant les principes du pluralisme politique et de la liberté de croyance et d’expression. Mais elle ne connut pas de suites, car le gouvernement dénonça bientôt les interférences politiques du Vatican.

30 En matière de médiation, on a ainsi reproché à la communauté de Sant’Egidio de privilégier la défense des chrétiens. Dans les affaires d’otages, notamment, le mouvement est surtout intervenu en faveur de catholiques. Ce fut par exemple le cas en Algérie pour essayer d’obtenir la libération des moines français enlevés à Tibhirine en mars 1996. En Centrafrique, encore, c’est à la demande du Vatican qu’un membre de la communauté, Mauro Garofalo, négocia la libération d’un prêtre polonais, Mateusz Dziedzic, enlevé à Baboua par des combattants du Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) en octobre 2014.

31 Menée avec l’aide d’un ancien ministre centrafricain, Karim Meckassoua, la négociation avança assez vite et permit au bout d’un mois de récupérer vivants le missionnaire et 25 autres otages : 10 Centrafricains remis à la Croix-Rouge internationale et 15 Camerounais transférés aux autorités de leur pays dans l’avion du médiateur de la crise, le président congolais Denis Sassou-Nguesso. En échange, le leader du FDPC, Abdoulaye Miskine, fut relâché par l’armée camerounaise alors qu’il était recherché par la justice pour ses crimes de guerre [3].


32 Les débuts de la communauté sont particulièrement significatifs de ce biais confessionnel. Au Mozambique, Andrea Riccardi est d’abord intervenu pour négocier la libération d’ecclésiastiques entre les mains des guérilleros de la Renamo en 1982. Au Liban, à la même époque, la communauté menait sa première médiation pour obtenir le retour de groupes chrétiens dans le Chouf aux mains des musulmans druzes.

33 Après avoir organisé une rencontre entre le patriarche des Grecs d’Antioche et le leader des Druzes, Walid Joumblatt, elle obtint ainsi en 1983 une trêve qui permit de ravitailler un village chrétien assiégé dans la région, Deir el-Qamar. Cette année-là, le mouvement entreprit également d’assister des réfugiés chaldéens qui avaient fui l’Irak vers la Turquie.

34 D’un autre côté, l’identité chrétienne et l’appui des réseaux de l’Église ont aussi donné un avantage comparatif à la communauté pour mener des médiations dans des pays qui n’étaient pas tous dominés par une élite catholique.

35 Ce fut par exemple le cas au Kosovo, où le leader des Albanais, Ibrahim Rugova, était un ancien communiste converti au catholicisme. Rebaptisé Pierre en 1994, ce dernier était venu sur le tard à la religion sous l’influence conjuguée de la communauté de Sant’Egidio, de mère Teresa, du pape Jean-Paul II et d’un célèbre prêtre de Pristina, Lush Gjergji, dont les prêches n’avaient eu de cesse de rappeler que les Albanais étaient chrétiens avant de se convertir à l’islam du temps de l’occupation ottomane. Parmi les protestataires, Ibrahim Rugova incarnait en l’occurrence l’option pacifique de la résistance passive lors de la crise qui opposa les Kosovars aux Serbes.

36 Mais le compromis négocié sous l’égide de la communauté devint caduc quand l’OTAN attaqua les troupes de Slobodan Milošević en 1999. Ibrahim Rugova céda alors la place aux partisans de la lutte armée et dût être exfiltré vers l’Italie avec l’aide d’Andrea Riccardi. Ce fut finalement pour d’autres raisons que le Kosovo parvint à renouer avec la paix.

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  • Pour en savoir plus sur les religions

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Date de mise en ligne : 08/02/2024

https://doi.org/10.3917/quin.099.0148