Programme de formation en humanités pour un écosystème d’innovation sociale au XXIe siècle
Pages 35 à 44
Citer cet article
- KIM, Sung-do,
- LARDELLIER, Pascal,
- KIM, Sung Tai
- et ISHIDA, Hidetaka,
- Kim, Sung-do.,
- et al.
- Kim, S.-d.,
- Lardellier, P.,
- Kim, S.-T.
- et Ishida, H.
https://doi.org/10.3917/qdm.204.0035
Citer cet article
- Kim, S.-d.,
- Lardellier, P.,
- Kim, S.-T.
- et Ishida, H.
- Kim, Sung-do.,
- et al.
- KIM, Sung-do,
- LARDELLIER, Pascal,
- KIM, Sung Tai
- et ISHIDA, Hidetaka,
https://doi.org/10.3917/qdm.204.0035
Notes
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This research has been supported by the « Center for Social value Enhancement Studies and the Hapiness Foundation ».
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[1]
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[4]
Dandurand L. (2005), Réflexion autour du concept d’innovation sociale, approche historique et comparative, Revue Française d’Administration Publique, n°115, https://www.cairn.info/revue-francaise-d-administration-publique-2005-3-page-377.htm.
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Dandurand L. (2005), Réflexion autour du concept d’innovation sociale, approche historique et comparative, Revue Française d’Administration Publique, n°115, https://www.cairn.info/revue-francaise-d-administration-publique-2005-3-page-377.htm.
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Introduction
1Le but de cet article est d’établir un lien réciproque entre les sciences humaines et l’innovation sociale et par voie de conséquence de développer un programme d’éducation créatif en sciences humaines pour former et encourager les innovateurs sociaux. Pour ce faire, il nous faut définir d’emblée définir les concepts clés – humanités (y compris numériques) et innovation sociale – qui servent de clé de voûte au présent article.
2Définissons tout d’abord les humanités qui, dans leur acception la plus répandue, désigne ce qu’on enseigne autour du latin et des auteurs latins, ainsi que des éléments de la langue et de la culture grecque antiques. Selon Nathalie Denizot – Professeure des Universités en didactique du français – ce que l’on appelle humanités constitue « une formation complète et “gratuite”, qui vise une éducation libérale (au sens de former des hommes libres) et morale. Le latin signe symboliquement l’appartenance à une élite et l’exercice roi est le discours latin, qui vient parachever l’enseignement rhétorique. Plus qu’une “discipline”, les humanités forment un système éducatif, caractérisé par ce que Renée Balibar (1993) nomme le colinguisme, associant plusieurs langues écrites (le latin et le français, et à la marge le grec) [1] ». Les humanités classiques ont longtemps constitué une panacée éducative destinée à inculquer une large culture et un esprit critique acéré à des individus autonomes et responsables. Au cours du XXe siècle, une métamorphose des humanités s’est initiée au gré des transformations sociétales et des évolutions scientifiques et surtout technologiques qui en constituent le corollaire obligé. C’est qu’on appelle les humanités numériques ou digitales qui n’ont pas à voir avec la simple numérisation de contenus mais qui interrogent les modalités de création d’un véritable humanisme numérique (Doueihi, 2011). Comme l’écrivent Fabien Granjon et Christophe Magis, les humanités numériques auraient vocation à proposer « à proposer des formes innovantes de mise en cycle du savoir fondées sur de nouvelles alliances entre certaines sciences dites “dures” (biologie, mathématiques, informatique, etc.) et les sciences humaines et sociales, considérées de la manière la plus extensive qui soit (littérature, arts, histoire, anthropologie, sociologies, etc.) : “Les digital humanities désignent une transdiscipline, porteuse des méthodes, des dispositifs et des perspectives heuristiques liés au numérique dans le domaine des Sciences humaines et sociales” (Dacos, 2011) [2] ».
3Il nous revient à présent la tâche de définir l’innovation sociale en nous appuyant tout d’abord sur la définition donnée en 2012 par Nadine Richez-Battesti, Francesca Petrella et Delphine Vallade dans la revue Innovations : « L’innovation sociale est, en effet, souvent présentée tant du point de vue de certains gouvernements que des organisations internationales, comme le fondement de la rénovation des politiques sociales. En cohérence avec les règles du nouveau management public et les impératifs d’efficience et de compétitivité des services publics, l’innovation sociale participe du renouvellement des formes de l’action publique afin de compléter, voire se substituer, à un État de moins en moins producteur direct de services. L’innovation sociale est donc convoquée pour combler les lacunes de l’intervention de l’État et des collectivités territoriales en matière de politiques sociales, voire parfois d’en favoriser le désengagement [3] ». La politologue québécoise Louise Dandurand – par ailleurs Présidente du Fonds Québécois de la Recherche sur la Société et la Culture – définit quant à elle l’innovation sociale de la façon suivante : « toute nouvelle approche, pratique, ou intervention, ou encore, tout nouveau produit mis au point pour améliorer une situation ou résoudre un problème social et ayant trouvé preneur au niveau des institutions, des organisations, des communautés [4] ».
4L’innovation sociale est apparue d’une façon fulgurante comme un sujet d’intérêt académique dans divers domaines de recherche au cours des vingt dernières années (Fagerberg, 2006). Cette étude vise à montrer que les enseignants-chercheurs en sciences humaines et sociales peuvent jouer un rôle de premier plan dans l’innovation sociale, comme l’appellent d’ailleurs de leurs vœux les décideurs politiques. La plupart des chercheurs en sciences humaines sont convaincus, sans doute à tort, que le champ d’application du concept d’innovation se limite à la haute technologie ou aux sciences naturelles et appliquées (cf. Belfiore, 2015 ; Benneworth, 2015, Olmos-Penuela et al., 2015). Généralement, l’innovation sociale est saisie sous l’angle de la croissance économique dans les secteurs de la technologie et de l’industrie (à travers des demandes de brevet et des start-ups). La croyance tenace relative à l’applicabilité de l’innovation sociale aux humanités classiques s’impose comme une idéologie dominante avec une ténacité invincible. (Abreu et Grinevich, 2013 ; Bullen et al., 2004 ; Hughes et al., 2011). Nous tenons à souligner que l’innovation sociale est indissociable de la formation en sciences humaines et que la mise en place d’un programme éducatif en humanités autour de l’innovation sociale constitue un enjeu majeur de notre temps. Les enseignants en sciences humaines ont la possibilité de recevoir un soutien de la part des industriels et des décideurs politiques, il convient donc d’améliorer leur impact social. (Bullen et al., 2004 ; Belfiore, 2015). À quelques rares exceptions près, il n’y a guère de programmes universitaires de recherche et d’enseignement sur la relation dynamique entre innovation sociale et sciences humaines. À l’échelle internationale, il existe encore un vrai fossé entre l’innovation sociale et la contribution possible de la recherche en sciences humaines. Cette étude aspire en premier lieu à comprendre selon quelles modalités précises les interactions entre formation en sciences humaines et innovation sociale peuvent se fertiliser mutuellement. Pour jeter les bases théoriques d’un tel programme de formation en innovation sociale nous mobiliserons de récents résultats de recherche. Cette étude tentera de saisir avec précision les difficultés qui surgissent lors de l’articulation entre innovation sociale et formation en sciences humaines. Par la suite, nous nous efforcerons de cerner les aspects culturels et sociaux surgissant de l’interaction entre ces deux domaines. Nous ne nous limiterons pas à la fondation théorique mais viserons à établir un atlas du programme d’éducation en innovation sociale grâce à une recherche collaborative internationale, quis sera suivi d’une collecte d’informations et d’études de cas approfondies. Cette étude revendique la nécessité du recours aux humanités publiques et aux sciences humaines appliquées.
5Forts d’une riche expérience de direction de divers projets sur les politiques nationales, nous souhaitons jeter les bases théoriques d’une collaboration entre sciences humaines, politiques publiques, développement durable, sécurité, environnement et créativité.
1 – Innovation sociale et sciences humaines : épistémologie, généalogie, géopolitique
1.1 – L’innovation sociale : essai de définition(s)
6Dans le passé, une conceptualisation scientifique de l’innovation dominait dans le champ de recherche sur l’innovation sociale, mais ces dernières années, elle s’est ouverte à de nouvelles technologies et à de nouveaux produits. Les spécialités de l’innovation soulignent qu’elle existe dans le secteur public, les industries des services et non pas seulement dans les technologies de pointe (Pavitt, 2004, Tidd et Bessant, 2013). Le secteur public et les organisations à but non lucratif reflètent cet élargissement conceptuel et l’innovation ne doit pas forcément impliquer une valeur ajoutée commerciale. En effet, le terme d’innovation sociale fait référence à des activités qui donnent la priorité à des fins sociales – commerce équitable, apprentissage en ligne et microcrédits dans les pays pauvres – (Sharra et Nyssens, 2010). Louise Dandurand « reconnaît deux fonctions à la recherche dans le processus de l’innovation sociale. Une fonction de création de l’innovation proprement dite et une fonction de reconnaissance de l’innovation. Le milieu de la recherche est en effet lui-même lieu d’innovation par l’expérimentation ou le développement de nouveaux programmes et outils, de nouvelles pratiques et stratégies. Par sa fonction de reconnaissance, la recherche est un “révélateur” en ce sens qu’en amont, elle nomme une situation nécessitant une innovation sociale ou, en aval, fait de l’innovation un objet de recherche : elle en vérifie la validité, en augmente la capacité d’application à des contextes variés et identifie les conditions optimales pour une implantation réussie [5] ».
7La recherche sur l’innovation concerne désormais toutes les disciplines universitaires et les sciences humaines ne font pas le moins du monde exception, tant s’en faut. En effet, les étudiants en humanités avec un esprit d’innovation sociale peuvent avoir une motivation concrète pour un emploi dans le secteur public et les institutions à but non lucratif. Il convient de noter que de nombreuses institutions, y compris les universités, se consacrent à réaliser l’innovation (Christensen et al., 2015).
8Pourtant, l’innovation comme concept et pratique souffre d’un manque de reconnaissance et de compréhension précises de la part du grand public et des enseignants en sciences humaines (Pavitt, 2005 ; van de Ven et al., 2008). Dans cette situation, le processus d’innovation est forcément risqué, incertain et doit s’accompagner de changements dans les régimes économico-politiques. Les sociétés qui souhaitent encourager l’innovation ont besoin de services publics améliorés, de nouveaux emplois créatifs dans le secteur privé, d’un renforcement du capital social et du système éducatif. L’innovation légitime et accentue le rôle des sciences sociales. Même si l’innovation sociale a gagné du terrain et de la visibilité ces dernières années, c’est un concept devenu majeur au fur et à mesure qu’il se distingue de l’innovation technologique. L’économiste autrichien Joseph Schumpeter (1912, 1939) a établi le rôle crucial de l’innovation dans le progrès économique. Le concept d’innovation fortement tecniciste a continué d’exercer une influence décisive dans la généalogie des discours de l’innovation tout au cours du XXe siècle. Dans cette lignée, en 1992, le Manuel d’Oslo de l’OCDE (Manuel d’Oslo) ne considérait par conséquent que les innovations technologiques mises en valeur dans les produits et dans les processus de fabrication. Puis, dans la version 2005, l’innovation non technique a été enfin théorisée.
1.2 – L’innovation sociale : généalogie et épistémologie
9Dans cette section, nous nous efforcerons de construire une vision de l’innovation sociale sur un plan généalogique et épistémologique. Nous voulons traiter l’innovation sociale comme un problème, un phénomène qui ne va jamais de soi. Les difficultés de l’innovation sociale ne se limitent pas aux obstacles institutionnels, politiques, économiques ou même personnels. La définition de l’innovation sociale elle-même n’est jamais évidente.
10La catégorie représentée par l’innovation sociale est générale, transversale et polyvalente. En effet, l’innovation sociale est un terme transversal. Et même elle est invoquée par tout le monde comme un passe-partout ou une panacée. Apparemment tout le monde (ou presque) est favorable à l’innovation sociale, cependant, les significations qu’on lui prête diffèrent fortement. Concept historique et politique, l’innovation dépend de systèmes sociaux de référence. Les pratiques innovantes ne se sont pas toujours construites avec facilité et dans une aura positive. Dans de nombreuses sociétés anciennes (avec un fort substrat religieux), la répétition, le respect de la tradition et la ritualité de la vie quotidienne sont à l’antipode de l’innovation. Il est nécessaire de souligner que l’innovation est un concept historique duquel elle titre son titre de noblesse. L’innovation est également un concept politique. Les diverses sociétés capitalistes ne sont pas toutes disposées à encourager aveuglement l’innovation. De nombreuses innovations pouvant atténuer la dureté du sort de millions de personnes ne rencontrent hélas pas de succès et d’appropriation sociale. L’innovation ne va pas mécaniquement dans le sens d’une reproduction pure et simple des systèmes existants. L’intérêt de l’étude de l’innovation sociale par les sciences humaines réside dans le caractère pluriel des interprétations qu’elles permettent.
11Le besoin d’innovation implique que les institutions existantes, les pratiques qui y sont développées et les modalités d’exercice de l’autorité professionnelle ne répondent pas pleinement à leurs objectifs. La raison de l’innovation sociale se justifie par le fait que le travail social ne peut dépasser l’une des « trois tâches impossibles », qui, selon Freud, consistent à gouverner, éduquer et prendre soin. L’innovation crée des violations de l’ordre social établi (elle n’est donc pas politiquement correcte), l’innovation a donc une fonction disruptive. Et en même temps, en tant que condition préalable à la réalisation et à l’événement de l’innovation et à sa permanence, l’innovation doit s’installer, prendre racine et convaincre les membres de la communauté. L’innovation peut s’imposer comme un idéal-type car elle consiste à revoir les pratiques déjà en place, à modifier les prérequis et les objectifs de telles pratiques sociales existantes, et à ne plus les considérer comme allant de soi.
2 – Formation en sciences humaines et innovation sociale : un croisement fécond ?
12En nous fondant sur une variété de recherches, et dans la perspective de proposer une approche opérationnelle, nous nous proposons de définir l’innovation sociale comme un processus de partage au moment d’imaginer et de créer les questions d’innovation sociale et les solutions aux problèmes que des personnes, des groupes ou des institutions jugent importants dans un contexte particulier. La définition de l’innovation sociale englobe des pratiques telles que les microcrédits ou le covoiturage. Nous nous intéresserons quant à nous principalement au rôle des personnes, des groupes et des institutions qui pratiquent à titre professionnel les sciences humaines. En d’autres termes, nous souhaitons prêter attention à cette part de l’innovation sociale qui induit des recherches et des enseignement innovants en humanités.
13Cela pourrait être compris simplement comme un domaine des sciences humaines appliquées. Cependant, une telle façon de comprendre consisterait à appliquer un cadre restrictif. Nous nous intéressons aux sciences humaines impliquées et engagées dans le monde réel au-delà des murs de l’Université. Les sciences humaines doivent communiquer avec le monde réel, c’est-à-dire avec les groupes sociaux établis, et discuter des problèmes publics effectifs. Les enseignants-chercheurs en sciences humaines peuvent, par rapport à leur investissement dans le monde réel peut ainsi contribuer à la transformation et à l’innovation sociales de différentes manières.
14Quel serait alors le rôle de l’enseignement des sciences humaines dans l’innovation sociale ? En général, il existe une croyance forte à propos de l’innovation sociale, qui repose sur la fausse croyance que les résultats des sciences dures et des sciences sociales telles que l’économie et la gestion sont les principales ressources applicables dans un processus d’innovation sociale. Ce qui est commun à ces différents domaines, c’est que de toute manière, leur contribution à l’innovation est foncièrement indirecte. En d’autres termes, il s’agit d’éduquer les étudiants à s’engager dans un travail innovant, l’innovation sociale, etc., et de fournir des connaissances générales accessibles à tous ceux qui peuvent créer une problématique innovante et trouver une solution potentielle (Gulbrandsen, 2014). L’enseignement des sciences humaines doit être ouvert à différents types d’interactions sociales afin de participer au processus d’innovation sociale. Cela signifie qu’une interaction continue des humanités avec la société peut conduire à de nouveaux changements dans la manière dont l’éducation, la recherche et la diffusion des sciences humaines se construisent. La participation active des enseignants-chercheurs des sciences humaines dans le monde réel et l’interaction pour l’innovation sociale peuvent également apporter des bénéfices à la transformation de l’enseignement des sciences humaines même. Les établissements d’enseignement des sciences humaines les plus innovants ont montré une évolution rapide dans la transformation des programmes éducatifs en réponse aux demandes sociales. Récemment, en sciences sociales et humaines, les sujets de l’enseignement tels que « l’innovation sociale et l’esprit entrepreneurial » sont enseignées dans les universités. Cependant, le nombre de ces matières est encore faible et le nombre d’étudiants est également limité (Gulbrandsen, 2011). Dans la mise en œuvre du programme d’éducation des sciences humaines pour l’innovation sociale et pour former les innovateurs sociaux, la compétence et la volonté des parties prenantes en dehors de l’université sont cruciales. Le problème clé du processus d’innovation n’est jamais le manque d’idées créatives, mais la capacité de mettre les idées en pratique (van de Ven et al., 2008). Articuler formation en sciences humaines et innovation sociale suppose et induit des déploiements différenciés en fonction des institutions.
2.1 – La créativité des sciences humaines : un atout pour l’innovation sociale ?
15Les sciences humaines ne reconnaissent toujours pas l’importance des technologies sociales dans le développement de la société. En d’autres termes, la plupart des praticiens des sciences humaines n’ont pas encore saisi le potentiel des inventions sociales pour promouvoir une société meilleure grâce à des programmes innovants d’éducation en sciences humaines. La méthode des sciences humaines étant analytique et descriptive par nature, il n’y a donc pas de place pour l’expérimentation pour prouver ou réfuter leur pensée et leurs hypothèses. Mais sans une exploration expérimentale, nous ne pouvons pas avoir de connaissances réelles et vraies. Le programme d’éducation en sciences humaines pour l’innovation sociale doit constituer un laboratoire pour inventer des solutions ainsi que pour tester les idées des sciences humaines (non sans financement adapté).
16Les progrès marquants des XIXe et XXe siècles reposaient sur le développement des procédés d’invention de la technologie, qui sont des méthodes scientifiques. Cependant, les sciences humaines ont adopté leurs méthodes scientifiques afin d’évaluer diverses pratiques sociales et humaines, mais n’ont pas réussi à développer de nouvelles technologies sociales pour accoucher d’une véritable innovation sociale. Si la mission des sciences humaines est de promouvoir l’amélioration dans la société (et d’y contribuer de façon significative), son enseignement doit reconnaître avec précision cinq faits majeurs. Premièrement, force est de constater que l’innovation sociale peut être réalisée grâce à l’éducation efficace et innovante en sciences humaines. Deuxièmement, nous avons besoin d’élaborer une technologie sociale pour produire une innovation sociale. Troisièmement, il est nécessaire d’inventer des institutions et de nouvelles procédures ainsi que les moyens d’expérimenter les idées de l’innovation sociale. Quatrièmement, les enseignants-chercheurs des sciences humaines devraient être prêts à travailler au cœur de l’innovation sociale avec d’autres grands spécialistes des sciences sociales. Cinquièmement, il s’agit de louer les vertus des expériences actives d’innovation sociale avec des citoyens ordinaires et des travailleurs qui se consacrent à l’innovation sociale.
17Cependant, la plupart des gens demeurent dans la notion habituelle que les sciences humaines peuvent être moins applicables à la vie sociale et réelle par rapport aux sciences naturelles et sociales. La transformation écologique, indispensable pour répondre au changement climatique, pourrait trouver une réponse dans les transformations sociales et les modes de vie fondés sur les valeurs humaines. D’une part, la société s’affronte à des questions urgentes et aux incertitudes auxquelles les humanités doivent constamment répondre en offrant un remède ou une vision à travers ses connaissances et son programme innovant. Bien sûr, un spécialiste des humanités est un expert dans son domaine d’études, mais dans une perspective d’innovation sociale, cette expertise doit, avant tout, servir à identifier, imaginer, structurer et créer une grande variété de solutions à divers problèmes. Pour cela, ils doivent s’inscrire continûment dans un double dialogue avec les autres sciences et la société. L’expertise et les connaissances du spécialiste des humanités ne doivent pas être transférées à la société sous la forme d’une évaluation extrinsèque par des pairs. Elles doivent, tant s’en faut, être déployées et mises en œuvre dans la société et co-développées avec la société elle-même.
18Voici les quatre premières questions qui se posent et sont explorées dans cet article. Elles sont les suivantes. 1) « Comment les sciences humaines transforment-elles la société ? » 2) « Quel est le mode le plus essentiel dont le programme de l’enseignement des sciences humaines peuvent contribuer aux transformations souhaitées dans le contexte des diverses tâches difficiles à l’heure actuelle ? » 3) « Dans quelles conditions les sciences humaines peuvent-elles contribuer aux transformations sociales ? » 4) « Ce positionnement de considérer l’innovation sociale transforme-t-il les matières de l’enseignement et des connaissances des humanités ? ».
19De cette manière, cet article entend contribuer à la réflexion sur le rôle transformateur des sciences humaines dans une visée de l’innovation sociale. Étant donné que la transformation sociale constitue l’un des aspects de l’innovation sociale, ces réflexions constituent un enjeu important pour établir la relation entre les sciences humaines et l’innovation sociale.
3 – Pour un programme d’éducation en sciences humaines autour de l’innovation sociale
3.1 – L’entreprise : un laboratoire de l’innovation sociale ?
20Le secteur privé joue un rôle clé dans l’économie mondiale, y compris en Corée, en France, et au Japon. En Europe, la Commission européenne (CE) l’a clairement expliqué et, grâce à « Innovation Europe », l’esprit d’entreprise a été considéré comme essentiel pour atteindre les objectifs de la stratégie Europe 2020. Traditionnellement, les acteurs de l’innovation sociale sont les associations, les fondations (fondations d’entreprises, fondations reconnues d’utilité publique, fondations de l’économie sociale…) et les collectivités territoriales, mais les entreprises privées et celles du secteur de l’économie sociale et solidaire ne sont pas en reste. Si l’on en croit certaines données du réseau Les Entreprises Pour la Cité, le secteur privé est de plus en plus reconnu comme un moteur direct de l’innovation sociale : « plus que jamais aujourd’hui, les acteurs privés, et tout particulièrement les entreprises, sont devenus clés dans la conduite du changement. Impliquées dans des démarches de RSE, elles disposent des ressources propres à apporter des solutions efficaces à des enjeux sociétaux auxquels la force publique ne peut répondre seule. Si les entreprises peuvent mettre en place des innovations sociales d’envergure, c’est qu’elles sont au cœur de dynamiques collectives complexes : elles sont en capacité de fédérer de nombreux acteurs pour co-construire les projets les plus en phase avec les besoins sociétaux émergents et ainsi contribuer à la réduction des inégalités [6] ». Selon le réseau BPIFrance, les principaux acteurs de l’innovation sociale sont, de façon somme toute assez coutumière, les associations loi 1901 qui constituent un important vivier d’expérimentations sociétales de toute nature, mais aussi les fondations d’entreprises, « les fondations reconnues d’utilité publique et les fondations de l’économie sociale, […] ; – les entreprises sociales, initiatives à forme privée (associative, coopérative, sarl…) à finalité sociale ou environnementale […] ; les collectivités territoriales qui sont de plus en plus engagées dans l’innovation sociale, parce qu’elles sont au contact direct des besoins des populations, qu’elles financent les associations […] en recherchant une forme de performance globale [7] ». L’innovation sociale vise ainsi à répondre aux besoins sociaux croissants auxquels seuls, le marché ou les pouvoirs publics ne peuvent répondre. Elle permet en premier lieu de moderniser les services publics en co-construisant les réponses avec citoyens et usagers, mais aussi de décloisonner les rapports entre économie sociale et classique, innovation technologique et sociale. Ce faisant elle peut être un levier de création d’emploi et de cohésion sociale.
21Étant donné que les stratégies de responsabilité sociale des entreprises font partie de la stratégie globale de l’entreprise, l’innovation sociale est comprise et pratiquée par le secteur privé comme un outil permettant de rechercher simultanément des rendements économiques et sociétaux. Car ne nous y trompons pas, l’impact positif direct sur la société est au cœur de cette démarche d’innovation sociale qui, de par sa dimension expérimentale, implique des résultats tangibles, des résultats mesurables. C’est une stratégie doublement gagnante pour les entreprises car, en dernière instance, cela leur garantit un accès pérenne à toutes les ressources nécessaires, aussi bien du capital humain que des ressources naturelles. À travers le programme de sciences humaines destiné à former les innovateurs sociaux que nous souhaitons mettre sur pied, nous encourageons vivement le secteur privé à explorer de nouvelles voies d’innovation sociale (aussi bien au niveau des produits que des processus) dans le but d’améliorer autant la compétitivité économique que le progrès social.
3.2 – Une éducation en sciences humaines pour promouvoir l’innovation sociale ?
22Les quatre co-auteurs du présent article tiennent à souligner que les défis de l’innovation, généralement perçus comme des phénomènes technologiques, existent dans toutes les formes d’activité humaine, y compris d’enseignement et de recherche en sciences humaines. L’innovation sociale concerne tous les pans de l’expérience humaine et tous les systèmes culturels de pensée, de croyances et de valeurs qui nous façonnent et déterminent qui nous sommes et quelle perception du monde nous avons. À cet égard, il est tout à fait logique que l’innovation sociale émerge de l’écosystème éducatif des sciences humaines puisque la condition humaine constitue leur principal objet de réflexion.
23L’innovation sociale et technologique sont des rouages essentiels à la création d’un écosystème éducatif en sciences humaines pour contribuer à l’innovation sociale du XXIe siècle. Dans le même temps, un vaste élan pour transformer en profondeur l’enseignement des sciences humaines doit également advenir. Ainsi les sciences humaines traitant de questions environnementale et sécuritaire, d’espace public, de problématiques médicales et d’humanités numériques sont quelques exemples parmi les chantiers de recherche les plus stimulants que les sciences humaines aient initié dans le monde au cours des 20 dernières années. Ces nouveaux programmes innovants d’éducation en sciences humaines sont le résultat d’interactions réussies entre une kyrielle de disciplines académiques stimulant l’imagination et la créativité dans le but de faire émerger une innovation sociale fondamentale. Dans ce cadre précis, la formation en sciences humaines peut aider à comprendre les tenants et les aboutissants de la création de l’innovation sociale. En d’autres, des programmes innovants d’enseignement des sciences humaines pourraient constituer une avancée significative à des fins de transformation sociale, et dans la perspective de concevoir un monde meilleur. La troisième partie de cette étude recèlera des préconisations pour développer un programme d’éducation en sciences humaines pour l’innovation sociale.
4 – Former en sciences humaines à l’innovation sociale : changement systémique et nouveau système de transfert de connaissances
24La tâche principale de cette étude est de créer un écosystème d’innovation sociale qui intègre divers programmes transdisciplinaires d’enseignement et de recherche basés sur les sciences humaines. Pour cela, la formation d’une équipe de recherche transdisciplinaire est un élément essentiel du développement d’un programme d’éducation pour former les innovateurs sociaux. La raison en est que pour résoudre des difficultés complexes, il ne suffit pas d’acquérir des connaissances dans un seul domaine académique et une perspective tridimensionnelle doit être acquise. Quatre sortes d’innovation basées sur les sciences humaines seront présentées. Divers exemples peuvent relever de chaque catégorie d’innovation ou un ou plusieurs types d’innovation peuvent être combinés.
- Collaboration transdisciplinaire réussie entre les sciences humaines et les sciences naturelles / les sciences de la vie.
- Contribution à une innovation sociale réussie menée par l’enseignement des sciences humaines.
- Des moyens novateurs de mener des activités d’éducation et de recherche au sein de l’équipe d’éducation à l’innovation sociale.
- Une éducation et une recherche innovantes en sciences humaines qui créent divers changements et impacts sociaux. Cela consiste à transformer notre façon de penser ou à déclencher un changement social et des sous-produits pratiques dans notre façon d’agir. Ici, il s’agit de re-conceptualiser les problèmes et de les voir d’une manière différente par rapport aux habitudes existantes.
En guise de conclusion : rôle social et valeurs des sciences humaines
25Les prémisses de cet article sont fondées sur la critique de deux affirmations coutumières contradictoires existantes sur le rôle social et les valeurs des sciences humaines. Le premier argument est défendu par la soi-disant théorie de la valeur intrinsèque qui est acceptée comme une règle d’or aux artistes et aux praticiens des sciences humaines. Il accrédite l’idée que la recherche en arts et sciences humaines repose sur sa propre valeur intrinsèque. Le deuxième argument, aux antipodes du premier argument, reflète la position proposée par les décideurs politiques, accompagnée d’une justification pour défendre la valeur économique des sciences humaines.
26Selon cette conception, les valeurs économiques des arts et des sciences humaines sont quantifiables dans le sens où elles peuvent contribuer au développement des industries créatives et culturelles, d’aucuns prétendent qu’elles recèlent une valeur monétaire énorme. Les auteurs de cet article eux-mêmes ne rejettent pas les deux arguments et ne les considèrent pas comme incompatibles. Cependant, en ce qui concerne l’innovation sociale, nous cherchons à trouver la valeur des arts et des sciences humaines dans l’impact social susceptible de réaliser la transformation sociale et l’innovation sociale, c’est-à-dire l’influence sociale et la capacité de transformation sociale des sciences humaines à travers leur programme d’enseignement rénové. Nous aspirons à montrer que l’enseignement et la recherche en sciences humaines contribuent à augmenter et renforcer les capacités sociales.
27Les résultats pratiques obtenus par ces sciences humaines remettent en question les modèles d’innovation traditionnels fondés sur les apports des sciences dures et montrent que la recherche en arts et lettres a une réelle capacité à transformer la société, en lui donnant à voir les écueils et les dangers qui la guettent. Ces menaces ne proviennent pas de chercheurs dans des tours d’ivoire qui sont séparés de la société, mais de personnes qui croient en la valeur publique, sociale et citoyenne de la recherche.
28Sans une nouvelle façon de penser grâce à la recherche en sciences humaines nous ne serons pas en mesure de créer une société vivable, équitable, créative et innovante.
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Mots-clés éditeurs : créativité, esprit critique, humanités, innovation sociale, sciences humaines et sociales
Date de mise en ligne : 09/12/2020
https://doi.org/10.3917/qdm.204.0035