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Les influenceuses beauté et leur cour : les mécanismes du prestige sur Instagram

Pages 333 à 358

Citer cet article


  • Duverné, T.,
  • Le Yondre, F.
  • et Héas, S.
(2022). Les influenceuses beauté et leur cour : les mécanismes du prestige sur Instagram. Questions de communication, 42(2), 333-358. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.30446.

  • Duverné, Tristan.,
  • et al.
« Les influenceuses beauté et leur cour : les mécanismes du prestige sur Instagram ». Questions de communication, 2022/2 n° 42, 2022. p.333-358. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-questions-de-communication-2022-2-page-333?lang=fr.

  • DUVERNÉ, Tristan,
  • LE YONDRE, François
  • et HÉAS, Stéphane,
2022. Les influenceuses beauté et leur cour : les mécanismes du prestige sur Instagram. Questions de communication, 2022/2 n° 42, p.333-358. DOI : 10.4000/questionsdecommunication.30446. URL : https://shs.cairn.info/revue-questions-de-communication-2022-2-page-333?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.30446


Notes

  • [1]
    Le rôle d’influenceur n’est pas né avec l’Internet. Cette appellation est mobilisée, par exemple, par C. Bremond dès 1970 à propos des rôles narratifs d’un personnage « dans un récit mais aussi dans la vie ». Une revue de littérature scientifique rapide de l’analyse de l’influence sociale dans les sociétés contemporaines est disponible dans le mémoire de master de L. Pietrangelo (2019 : 13 sqq.), où l’influence d’un leader d’opinion n’est pas toujours liée au prestige qui lui est attribué ou reconnu.
  • [2]
    Dans le domaine économique, par exemple, le Syndicat du Conseil en relations publics (SCRP) propose comme définition : « toute personne qui, par sa notoriété et/ou sa communauté, opère comme un créateur de contenus et peut être mobilisé pour le compte d’une marque ou d’une organisation en échange ou non d’une rémunération ». Accès : https://www.definitions-marketing.com/definition/influenceur-digital/ (consulté le 19 juin 2021).
  • [3]
    Ces éléments sont extraits de la définition par l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP) des influenceurs dans le cadre de ses « recommandation[s] communication publicitaire numérique ». L’ARPP est une association loi 1901 indépendante des pouvoirs publics, composée et financée par des professionnels de la publicité (annonceurs, agences…). Elle se donne pour objectif de créer « des règles de déontologie » dans les pratiques publicitaires. Accès : https://www.arpp.org/nous-consulter/regles/regles-de-deontologie/recommandation-communication-publicitaire-numerique/ (consulté le 6 sept. 2022).
  • [4]
    R. Mazzoli, « Les influenceurs, nouvelle génération de leaders d’opinion », emarketing.fr, 1er fév. 2001. Accès : https://www.e-marketing.fr/Marketing-Magazine/Article/Les-influenceurs-nouvelle-generation-de-leaders-d-opinion-6234-1.htm (consulté le 19 juin 2021).
  • [5]
    Les affaires judiciaires telles que celle concernant Nabila (ancienne candidate de la télé-réalité en France) incitent ces professionnels ou amateurs chevronnés à une mise en conformité rapide avec les lois de leur pays de résidence… sous peine d’être accusés, a minima, de pratiques publicitaires dissimulées.
  • [6]
    74 % des influenceurs sont des femmes et Instagram® est la première plateforme utilisée par les enquêtés (94 %) selon l’étude annuelle de l’agence Reech spécialisée dans le marketing d’influence. Cette étude porte sur les réponses de 1 735 influenceurs au questionnaire administré en décembre 2020. Accès : https://assets.reech.com/hubfs/Ressources/french_influencers_study_2021.pdf?utm_medium=email&_hsmi=113126245&_hsenc=p2ANqtz-_gm0-nbv7g3DlB_7A5eIIWZcDYVFsnYhm6gXvt7rbeGelSjZXj7-LcENADMS6w-o3loqStGVCxlwoWblabZGxb4qexVg&utm_content=113126245&utm_source=hs_automation (consulté le 3 juin 2021).
  • [7]
    Ces semaines consacrées à la mode voient l’engagement des influenceuses augmenter considérablement avec la publication de plusieurs dizaines de photos par jour contre quelques-unes en périodes usuelles.
  • [8]
    Les liens entre les pratiques commerciales et publicitaires et les styles de vie ont fait couler beaucoup d’encre notamment en France à partir des Styles de pub de B. Cathelat et R. Ebguy (1989).
  • [9]
    Un tableau en Annexe 1 apporte davantage d’éléments biographiques sur la trajectoire singulière de chaque influenceuse.
  • [10]
    L’usage du terme « communauté » s’entend ici au sens de la catégorie indigène fréquemment mobilisée par les influenceuses. Au regard de la logique singulariste qui prévaut sur les réseaux sociaux et dans l’activité des influenceuses généralement, le terme ne peut s’appliquer au sens classique de la sociologie de F. Tönnies (2010 [1887]), caractérisant la communauté comme un type de groupe social marqué par une forte conscience collective fondée sur ce que l’auteur appelle un Verständnis (consensus latent). Pour une étude approfondie des formes que prennent lesdites communautés sur les réseaux sociaux, voir D. Cardon, G. Fouetillou et C. Roth (2014).
  • [11]
  • [12]
    Les stories sont des publications éphémères (photos ou vidéos) durant 24 heures sur un modèle similaire à la plateforme Snapchat. Le nombre de stories publiées quotidiennement varie entre 5 et 15 publications/jour/enquêtée approximativement. Ce type de publication se distingue des posts (eux aussi pris en compte dans l’enquête) : des publications plus durables, moins régulières et souvent davantage travaillées.
  • [13]
    Toutes ces pratiques (aimer, partager, commenter, s’abonner, enregistrer) présentent une composante évaluative. Elles consistent toutes à porter un jugement, positif ou négatif, sur le sujet. La quantification de l’individu ensuite s’opère par l’établissement d’un score global, à partir de la somme des réactions des internautes, ôtant ainsi toute précision et toute forme de nuance au langage évaluatif. On voit alors émerger la notion d’évaluation globale de l’individu, qui sanctionne la compétence du sujet sur ces plateformes (Bertin et Granier, 2015).
  • [14]
    Ces échanges prennent les contours d’un don/contre-don, à la fois matériel et symbolique.
  • [15]
    Le travail sur l’usage de la photographie par une influenceuse particulière, Camille DG, précise ce point en filigrane avec un « message assez important au niveau du culte de la beauté et de la chirurgie esthétique. Elle aimerait que toutes les femmes se sentent bien dans leur peau, peu importe leur tour de taille et leur grandeur » (Labelle-Dion, 2020 : 122).
  • [16]
    Un site spécialisé dans la promotion de la chirurgie esthétique utilise, entre autres illustrations, une photographie de Maeva Ghennam où elle se met en scène avec du sable blanc mouillé et sur ses seins. Ainsi illustre-t-elle une exposition de la nudité considérée comme « vulgaire ». Accès : https://www.medespoir.fr/blog/maeva-ghennam-critiquee-sur-twitter-pour-sa-chirurgie/ (consulté le 22 nov. 2022)
  • [17]
    Une célébrité qui lui permet de lancer sa propre marque. Accès : https://www.maevaghennambeauty.com (consulté le 6 sept. 2022).
  • [18]
  • [19]
    La culture populaire diffusée par M. Ghennam s’incarne aussi, par exemple, dans son lien avec des rappeurs plébiscités par les franges les plus modestes, en témoigne son histoire avec Booba. Accès : https://www.nextplz.fr/telerealite/231184-booba-accuse-davoir-passe-nuit-maeva-ghennam-reagit (consulté le 6 sept. 2022).
  • [20]
    Le dropshipping est une pratique consistant à transmettre directement la commande de l’abonné à un fournisseur (grossiste), lequel assure la livraison. Ici, l’appel à cette pratique illustre l’idée d’associer son profil à des marchandises bas de gamme faisant perdre en prestige : « l’aspirateur à bouton » (dixit).
  • [21]
    Les majuscules transcrivent l’accentuation orale sur les possessifs.
  • [22]
    La teneur genrée de cette expression confirme à la fois l’assignation et le gynécée, soit deux formes de contraintes imposées au féminin.
  • [23]
    La précision de la date n’est pas simplement liée au fait que sur les réseaux sociaux les dates des « posts » sont automatiquement enregistrées ; d’autres enquêtes ont repéré cette précision concernant, par exemple, la date d’un diagnostic ou d’un accident corporel qui prend les contours d’un choc, voire d’un tournant biographique (Dubuis, 2014 ; Héas et Le Hénaff, 2017).
  • [24]
    Si les abonnés considèrent qu’un contenu n’a pas sa place sur Instagram® ceux-ci peuvent le signaler. Les administrateurs de la plateforme examineront et supprimeront le contenu s’il va à l’encontre des règles de la plateforme. En attendant que cet examen soit fait, une suspension temporaire du compte peut avoir lieu comme dans le cas de Chloé : personne ne pouvait accéder à ses contenus pendant deux jours.
  • [25]
    Le concept d’« idiome figuratif » renvoie à un ensemble de codes visuels qui permet de désigner un métier par des conventions de représentation : la truelle permet d’identifier le maçon, la hache le bûcheron, etc.

1 La fréquentation massive des réseaux sociaux numériques ces dernières années a fait émerger la figure de l’influenceur, des leaders d’opinion qui utilisent principalement (voire exclusivement) l’Internet [1]. Au-delà des domaines variés dans lesquels cette catégorie s’est imposée (politique, mode, sport, décoration, cuisine…), l’audience semble être un élément de définition essentiel : un influenceur est reconnu lorsqu’il est suivi par plusieurs milliers de personnes sur les réseaux sociaux [2]. Ce faisant, les influenceurs acquièrent une forme de légitimité pour exprimer « un point de vue » ou « donner des conseils, dans un domaine spécifique [3] », y compris dans le registre de la consommation, étant parfois présentés comme des « consommateur[s] expert[s] [4] ». Par leur position, ces individus incarnent des modèles de conduite. Tous et toutes publient ainsi des photos et des vidéos en prodiguant des conseils en matière vestimentaire, cosmétique, alimentaire et d’entretien de soi par la pratique physique, par exemple. La catégorie des influenceurs « beauté » est ainsi particulièrement sujette à des placements de produits des marques avec lesquelles ils et elles collaborent, officiellement ou non [5]. Puisque les femmes sont les cibles prioritaires de ce commerce de l’apparence (Le Breton, 2010), dans cette catégorie, la majorité des influenceurs sont des influenceuses dont le support préférentiel est actuellement Instagram [6]. Ce réseau, créé en 2010, est d’ailleurs considéré comme « taillé pour la mode » : il permet la diffusion d’une manière large et quasi permanente d’informations dans ce domaine et dépasse ainsi certaines restrictions des médiatisations traditionnelles telles que les magazines ou les périodes dédiées comme les fashion week[7] (Pietrangelo, 2019 : 25). En effet, la plateforme se prête particulièrement à l’exposition du corps par son format de publication composé de photos et vidéos. Si les influenceuses exposent des contenus qui se présentent explicitement comme des conseils, ces publications diffusent aussi de manière allusive des normes par la mise en scène de la personne dans des situations présentées comme relevant de la vie quotidienne et intime : son « lifestyle[8] ».

2 Pour atteindre son audience, l’activité de l’influenceuse apparaît constamment orientée vers l’acquisition, le maintien et l’accroissement de prestige en ligne alors même que ce dernier constitue un principe fondamental des relations sociales. Pour Norbert Elias (1985 : 92), le « prestige » se définit précisément comme « l’expression […] de sa chance d’exercer son influence sur d’autres ou d’être obligé de se soumettre à leur influence ». Dans ce cadre d’analyse, les influenceuses sont ainsi tenues de respecter les normes qu’elles contribuent à diffuser, normes qui sont inhérentes à la reconnaissance de leur statut, ici virtuel. En effet, un individu ne peut « soumettre les autres à la contrainte de l’étiquette et de la représentation, instrument de sa domination, sans y prendre part lui-même » (ibid. : 142). De ce point de vue, un individu possédant un haut niveau de prestige en ligne se situe donc dans la posture paradoxale qui consiste à incarner et diffuser des modèles d’action normatifs tout en se soumettant aux réactions et actions des (potentiels) abonnés. L’étude décrit la configuration particulière qui place les influenceuses au cœur de ce réseau d’interdépendances avec leurs abonnés, la plateforme, éventuellement leur agence, les autres influenceuses du même registre thématique et les marques utilisant leur position dans le cadre de stratégies publicitaires, plus ou moins contractualisées avec les influenceuses. Plus spécifiquement, cette étude examine la manière dont les influenceuses beauté débutantes et en cours de reconnaissance sur Instagram construisent et entretiennent leur prestige en ligne. Parallèlement, il s’agit de comprendre ce que cette forme de célébrité comporte de particulier en matière de construction et de diffusion des normes esthétiques (Morin, 1972 [1957] ; Heinich, 2011) et d’expériences singulières esthétiques (Braizaz, 2018). À partir des expériences et justifications des acteurs et actrices du domaine, l’étude montre aussi les contraintes, appelées par le prestige, auxquelles les influenceuses s’exposent. Ce faisant, il s’agit de mobiliser un cadre éliasien (Elias, 1985 [1969] ; Elias et Scotson, 1997) afin de mettre au jour les mécanismes de construction et régulation de ce prestige en ligne, tout en le mettant à l’épreuve du terrain afin d’estimer dans quelle mesure les outils numériques font évoluer ces mécanismes. Si des travaux (Casilli, 2010 ; Casilli et Tubaro, 2010) ont montré assez tôt que le développement des réseaux sociaux a relativement peu fait évoluer les schémas d’articulation entre les expressions de soi et l’accumulation de capital social, il parait encore utile d’analyser les effets de ces mêmes réseaux sociaux sur les mécanismes de production de la norme et du prestige social, liés à l’apparence physique.

3 La démarche consiste à caractériser d’abord la teneur de ce prestige sur les réseaux sociaux qui tentent de le quantifier, sans toutefois annihiler son versant qualitatif. Nous décrirons ensuite les modalités de sa construction : observation, singularisation et normalisation vis-à-vis des autres influenceuses, valorisation et dévoilement de la construction de son prestige auprès de sa communauté d’abonnés. Dans un dernier temps, nous analyserons la manière dont le réseau d’interdépendances dans lequel sont prises les influenceuses les soumet à un ensemble de contraintes qui font de l’entretien du prestige un art délicat.

Éléments de méthode

4 Le corpus mobilisé ici est constitué de 4 influenceuses « beauté », des jeunes femmes âgées de 22 à 25 ans, issues de classes sociales moyennes (voir Annexe 1 [9])… loin des catégories sociales les plus élevées en termes culturels et/ou économiques étudiées par N. Elias. Cette homogénéité sociale des enquêtées et leur appartenance à la même catégorie beauté permet de cibler un type particulier d’étiquette à laquelle elles s’intègrent et s’astreignent. Reste que les mécanismes décrits ne sont pas toujours spécifiques à la thématique beauté, ni à ce genre : certains constats sont transposables, éventuellement, à d’autres catégories d’influenceurs. Au moment de l’enquête, la « communauté [10] » d’Inès et Amandine était de l’ordre de 10 000 abonnés, celle de Flora s’étendait à 125 000 abonnés et celle de Chloé est passée de 28 000 à 180 000 grâce à la diffusion d’une émission de télé-réalité à laquelle elle a participé. Ces audiences sont très restreintes par rapport, par exemple, au corpus mobilisé par Letizia Pietrangelo en 2019 qui couvrait 30 millions d’abonnés pour 4 influenceuses (soit cent fois plus). Ce corpus regroupe donc des « micro-influenceuses », dans une phase débutante de professionnalisation e-médiatique, loin des « stars » de l’influence analysées chez l’auteure. Or, cette situation incertaine, où la professionnalisation du travail de l’influenceuse devient possible sans être encore assurée, permet d’observer les tensions entre des logiques contradictoires. Nos enquêtées sont autant animées par la possibilité de façonner une identité numérique à la fois avantageuse et relativement fidèle à leurs goûts et sensibilités réelles que par la logique de mise en conformité aux intérêts des marques susceptibles de les rémunérer au prix de publications plus stratégiques que sincères. Autrement dit, à l’orée de l’engagement professionnel, nous verrons à quel point les tensions entre logiques symboliques et économiques, ou entre reconnaissance et visibilité, occasionnent des tiraillements, des choix ou des compromis qui mettent en évidence les contraintes qu’imposent les configurations dans lesquelles elles sont prises. À partir d’un certain volume d’abonnés, des acteurs économiques entrent en jeu et complexifient les mécanismes de construction du prestige. Nous laisserons de côté l’analyse purement économique du secteur de l’influence mais il importe de ne pas négliger la présence des enjeux économiques qui, à leur façon, constituent des contraintes sociales structurant l’activité des influenceuses.

5 Une à deux heures d’entretien semi-directif ont été réalisées pour chacune, dans une approche « compréhensive » marquée par un « engagement actif de l’enquêteur [dans les questions] pour provoquer l’engagement de l’enquêté » (Kaufmann, 2011 : 19). Cette première phase d’enquête a été couplée à une analyse « netnographique » de leurs contenus en ligne. Cette méthode ethnographique adaptée aux communications en ligne est non intrusive : elle permet d’adopter une position d’observateur des publications qui influe peu le participant (Mercanti-Guérin, 2009), voire permettant aux enquêtés de maîtriser pour partie les relations d’enquête (Héas et Régnier, 2022). Elle assume aussi le fait de s’attacher à la connaissance du local, du particularisme et du spécifique (Kozinets, 2002). Ainsi trois semaines de stories ont-elles été récoltées et catégorisées. Pour chaque catégorie construite, une publication, jugée représentative de sa catégorie, a été sélectionnée par l’enquêteur pour préparer une deuxième série d’entretiens. En effet, dans un souci de polymorphie méthodologique (Olivier de Sardan, 2008 : 73), des entretiens « d’auto-confrontation » à leurs propres publications ont été effectués dans un troisième temps. L’entretien d’auto-confrontation correspond à une « remise en situation [de l’enquêtée] par essentiellement, mais pas seulement, des observations et/ou enregistrements du comportement » (Theureau, 2010 : 289) auxquels elle est confrontée, qu’elle discute et qu’elle justifie.

6 L’ensemble des entretiens et autres matériaux empiriques sur lesquels repose cette étude ont été récoltés entre décembre et mars 2021 sur la plateforme Instagram, un réseau social plébiscité particulièrement chez les 18-24 ans (30,2 %) et 25-34 ans (31,7 % [11]). Comme l’indique son nom, « Instagram » est un mot-valise bâti à partir de « Insta » de l’anglais « Instant camera » (appareil photographique instantané) et « gram » du mot anglais « telegram ». Le format de ce réseau social se prête donc tout particulièrement à une exposition « instantanée » de sa vie en ligne, sous forme d’images et de vidéos, notamment au travers des « stories[12] ». Pour autant, malgré la volonté d’instantanéité affichée dans son nom, toutes les images diffusées sur la plateforme ne s’inscrivent pas dans cette logique : « Chaque photo publiée par une marque ou un influenceur est désormais soignée au détail près, rien n’est laissé au hasard » (Pietrangelo, 2019 : 26).

Le prestige sur les réseaux sociaux numériques

L’émergence d’une quantification du prestige

7 La sociologie et l’anthropologie s’attachant à l’analyse des interactions quotidiennes ont mis en évidence l’importance du regard (Goffman, 1974 ; Nahoum-Grappe, 1998 ; Haroche et Vigarello, 2004 ; Leclerc, 2006) et plus largement des perceptions dans les rapports sociaux ; c’est particulièrement le cas dans la diffusion des normes corporelles. Par exemple, sur la plage, les interactions visuelles apparaissent plus centrales que les interactions verbales et la coercition normative directe (Kaufmann, 1995). Sur les réseaux sociaux, ce principe fonctionne aussi, mais semble se formaliser. Les individus les plus vus, dont le comportement est davantage susceptible de modifier la configuration normative, sont ouvertement identifiés : leur niveau de visibilité est quantifié par leur nombre d’abonnés, de likes, d’enregistrements. L’un des aspects novateurs de cet espace se situe donc dans la quantification de cette composante du prestige, que représente la visibilité, et l’identification plus explicite des acteurs centraux d’une configuration. Au-delà du seul aspect technique, le rôle même endossé par les « influenceuses » traduit une approche réflexive et intentionnelle de la diffusion des normes au sein de configurations données : l’émergence d’un nom dédié à cette activité en témoigne. Pour maintenir leur rang, les influenceuses enquêtées orientent largement, si ce n’est entièrement, leur activité vers l’amélioration de leurs chiffres. « Comme tout le monde, on se cherche un petit peu, on teste des trucs pour voir… ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas ! » (Amandine). Ici, une publication qui « fonctionne » est une publication qui permet de gagner en visibilité par le nombre d’interactions qu’elle suscite (likes, gain d’abonnés, enregistrements…). Soit une volonté d’augmenter son « capital visibilité » : une ressource sociale caractérisée par la dissymétrie entre le nombre de personnes qui reconnaissent un individu et ceux qu’elle reconnaît (Heinich, 2012). C’est cette composante quantifiée du prestige que cherchent à augmenter les enquêtées, en essayant, par tâtonnements successifs comme l’explique Amandine, de se constituer une forme de « savoir-faire » d’influenceuse. De ce point de vue, influencer ne relève plus seulement d’une participation plus ou moins avantageuse aux configurations dans lesquelles les individus sont pris malgré eux mais d’une fonction visée et perfectionnée. Plusieurs tactiques, définies comme des adaptations réactives profitant des espaces laissés libres par le pouvoir (de Certeau, 1991 [1980]), sont testées par les enquêtées afin d’augmenter leurs chiffres. Citons « le jeu concours » utilisé régulièrement : il offre un cadeau à une personne tirée au sort gratuitement à condition qu’elle like, commente et s’abonne [13]. « Faire des jeux concours ça marche bien, surtout quand c’est des gros lots » ; « L’IPhone il nous a coûté 952 donc on a divisé par 2 mais tu vois ? Ça fait 400 euros pour 1 000 abonnés, enfin je veux dire c’est quand même cher en fait ! » ; « Franchement les petits lots ça rapporte 200, 300 abonnés je pense [14] » (Chloé). Ces jeux concours peuvent être organisés en collaboration avec une marque ou financés directement par l’influenceuse. Pour Chloé, il s’agit là d’un véritable investissement dans la ressource abonnés pour faire croître son capital visibilité.

8 Par extension, si les influenceuses tentent d’exercer un contrôle sur leurs chiffres (en maximisant leurs statistiques), elles sont, en même temps, contrôlées par eux (King et al., 2019). Amandine ne publie, par exemple, qu’à certaines heures stratégiques, au moment où sa communauté est la plus active sur la plateforme pour obtenir les meilleures statistiques. La temporalité de son activité en ligne est donc dépendante de celle de la masse de ses abonnés. Dans le même registre, les enquêtées s’imposent une fréquence et certains types de publications pour tenir le rythme : « Là par exemple hier j’ai posé une question pour… vu que je n’étais pas chez moi, j’avais pas forcément de contenu à publier… Je me suis dit je vais essayer de poser simplement… une question ouverte pour laquelle je partagerai les réponses le lendemain… histoire d’avoir un petit contenu sur deux jours mais sans forcément en créer moi ! » (Amandine). Ici, la tactique est d’autant plus pertinente qu’elle permet de susciter l’interaction avec la communauté et, finalement, de renforcer l’interdépendance réciproque. Dans le cas présent, la question était : « Vous avez eu des cadeaux beauté [pour Noël] ? Si oui, vous avez eu quoi ? ». Comme sur la story adossée (voir Figure 1), à partir des réponses des abonnés, Amandine pouvait réagir en partageant ses connaissances, goûts et ressentis sur leurs produits reçus. En partageant un peu de soi, mais aussi en offrant à ses abonnés une tribune pour partager leur propre expérience de leur réveillon de Noël, symbole d’un moment intime réservé traditionnellement à la famille, l’influenceuse renforce ainsi l’interdépendance qui la lie à sa communauté. Dans le même temps, le type de questions posées ici constitue aussi l’opportunité de gérer cette interdépendance puisque qu’elle lui permet de mieux saisir les normes et pratiques en vigueur, dans la consommation de produits de beauté, qu’elle pourra diffuser à son tour. Influencer consiste donc, en pratique, à savoir mobiliser les outils numériques afin de développer et de renforcer son réseau d’interdépendances en précipitant ainsi le jeu de la légitimation intersubjective (Mercklé, 2016) par lequel s’élaborent des normes.

Figure 1. Story Instagram illustrant les questions de l’influenceuse à sa communauté (source : Amandine).

Description de l'image par IA : Bouteille de parfum My Way d'Armani avec fleurs et citrons sur fond rose.

Figure 1. Story Instagram illustrant les questions de l’influenceuse à sa communauté (source : Amandine).

La qualité du prestige comme fer de lance

9 Si les modalités de construction du prestige se matérialisent par le recours aux outils numériques, ces derniers donnent lieu à une formalisation quantophrénique (Guénon, 1972) du prestige. L’attention aux nombres d’abonnés ou de likes et les publications tactiques pour les optimiser traduisent une focalisation sur la visibilité qui n’entame pas le caractère fondamentalement qualitatif du prestige. Pour preuve, une visibilité prestigieuse, parce que commercialisable, est recherchée en priorité. Tous les types de visibilité ne le sont pas :

10

« Ah mais là je sais que si je mets des photos un petit peu osées, j’aurais beaucoup plus d’abonnés, ça c’est sûr et certain. […] Bah plus de gars déjà, plus de garçons et ça pour les marques de cosmétique et de vêtements, les marques n’aiment pas. Si elles voient tes stats et remarquent 70 % de garçons et le reste de filles, ils vont se dire “bah en fait t’as pas une communauté féminine donc du coup on ne veut pas travailler avec toi”. C’est super important ! Donc plus tu mets des photos un peu olé olé, plus il y a de garçons et moins c’est top quoi » (Chloé, entretien téléphonique par l’un des auteurs, 04/03/2021).

11 Dans ce réseau d’interdépendances, les marques imposent que cette visibilité soit au service d’une réelle influence sur les comportements d’achat. Ainsi les influenceuses marchandent-elles davantage un certain type de regard posé sur elles, une certaine qualité de visibilité, plutôt qu’une visibilité globale. Être vue ne suffit guère, il importe d’être suivie par de potentielles clientes. On discrédite alors les influenceuses suivies par des hommes dont le regard, qu’on suppose lubrique, serait moins commercialisable. En effet, les influenceuses ne disposant pas d’une proportion de femmes suffisante au sein de leur communauté attisent la critique par les pairs. La quantification de la visibilité, tout en étant devenue indispensable, reste donc subordonnée à une évaluation qualitative discriminant les influenceuses entre elles. « Quand tu as affaire à des grosses marques qui font appel à toi, c’est que voilà, quand même, tu présentes bien, que tu n’es pas à moitié à poil » (Chloé). On saisit à quel point la définition de ce prestige est tributaire de l’organisation économique de la configuration. Ce sont bien les attentes des marques qui conduisent les influenceuses à indexer la définition du prestige à la relative propension d’une communauté d’abonnés à développer des comportements d’achat.

12 Lorsque la quantité d’abonnés peut être inférée à l’exposition d’un corps trop dénudé, l’influenceuse peut aussi être qualifiée de « vulgaire ». Ainsi un équilibre doit-il être tenu dans la mise en valeur du corps chez ces dernières [15]. Un dévoilement excessif du corps représenterait une faute traduisant l’inaptitude de l’influenceuse à porter et respecter l’étiquette, cet ensemble de règles nécessaires à la distinction, véritable « fétiche du prestige » (Elias, 1985 : 96). Chloé en témoigne : « C’est pas pour me jeter des fleurs mais je trouve que je suis quand même plus un bon exemple que Maëva Ghennam. La vie c’est pas faire la fête, se mettre des gros décolletés et sortir en culotte… ». Ici, l’exemplarité normative revendiquée ne porte pas seulement sur la beauté mais s’étend jusqu’à la définition de la « vraie vie ». Elle définit la bonne manière de vivre : celle qui se caractérise en creux par la pudeur et l’autocontrainte dont se parent, traditionnellement, les classes supérieures et intermédiaires (dont fait partie Chloé) pour se distinguer des classes populaires (Bourdieu, 1979). Ainsi, au sein de notre catégorie particulière d’influenceuses, tout l’art de leur activité consiste à être numériquement le plus visible possible, tout en mettant en évidence le caractère civilisé de leur exposition numérique. Sur les réseaux, comme ailleurs, sont vécues comme impudiques ces manifestations publiques qui éveillent chez autrui des affects : excitation ou compassion, dégoût ou rejet (Heinich, 2010 ; Alessandrin et al., 2021). Une exposition insuffisamment contrôlée, non civilisée, consisterait donc, en termes éliasiens, en une absence de maîtrise des émotions et des pulsions corporelles. Si ce comportement ne s’observe pas au sein de l’échantillon d’influenceuses, il n’en demeure pas moins visible chez d’autres influenceuses en dehors de notre catégorie, homogène culturellement, d’enquêtées.

13 La célébrité Maëva Ghennam ne respecte pas ces normes d’exposition du corps auxquelles nos enquêtées accordent pourtant une grande importance : ne pas en montrer « trop », ne pas suggérer la sexualité, etc [16]. Ainsi la retenue et la réserve sont-elles des normes plus ou moins présentes et valorisées selon la culture spécifique qui soude la configuration de l’influenceuse. M. Ghennam a construit sa célébrité [17] sur cette distance à la pudeur. Pour autant, ce manque de retenue est moins sanctionné, voire valorisé, dans la configuration qui est la sienne, marquée par une culture très populaire qu’elle véhicule : celle de la « femme-objet » et du SUV Mercedes-Benz exposés sur son profil, tous deux surdimensionnées [18], à la manière des clips de musique rap les plus ostentatoires plébiscités par ces catégories sociales [19]. En revanche, depuis le référentiel normatif légitime et dominant (Bourdieu, 1979), celle-ci commet une transgression, un écart considéré par les enquêtées comme « vulgaire » et qui lui vaut les critiques précédentes de Chloé. Si les enquêtées peuvent montrer leur corps, le façonner pour être séduisantes, le dévoiler aussi parfois, elles s’évertuent à demeurer dans le registre de la sensualité plus que dans celui de la sexualité qui est sanctionnée au sein de l’étiquette spécifique à laquelle elles appartiennent. Par conséquent, il convient de rester attentif aux concurrentes pour sonder avec justesse la frontière normative et évolutive entre sensualité et sexualité. Confrontée à une image d’elle allongée en sous-vêtements sur un lit, Inès explique : « J’ai fait en sorte que la photo ne soit pas vulgaire […] après voilà… c’est très subtil, on ne voit pas grand-chose. » À travers cette norme « subtile » de nudité se joue la régulation d’une hiérarchie symbolique entre les influenceuses sur Instagram. Savoir faire la différence entre l’exposition sexuelle vulgaire et la suggestion sensuelle devient une compétence qui situe celles qui ne l’ont pas en dehors de la compétition civilisée. Il faut être suffisamment belle et bien vêtue pour jouir d’une visibilité féminine, sans laisser percevoir l’intention de la séduction ; être séduisante sans être séductrice. Finalement, la gestion de la nudité lève le voile sur la compétence de l’influenceuse à sonder les normes corporelles et à les incarner à son tour. De ce point de vue, le prestige reste, comme chez N. Elias, la qualité de celles et ceux qui savent saisir et s’approprier avec plus de justesse les manières d’être convenables. Il sanctionne la compétence des acteurs à pratiquer et dicter les règles du jeu social, les êtres les plus prestigieux sachant s’extraire des trivialités du corps ou, mieux encore, à les transformer en un art du paraître et de l’influence dans le cas spécifique des enquêtées.

14 Comme la nudité, la télé-réalité constitue une opportunité de gain de visibilité considérable. Des analyses quantitatives et qualitatives ont montré l’opposition entre deux manières de capitaliser de l’autorité sur l’Internet : par le développement des échanges numériques au sein de sa communauté et par l’import d’une autorité construite sur une autre scène (Cardon et al., 2014). Si nos enquêtées ont la particularité de mobiliser principalement le premier levier, dans la mesure où elles ne bénéficient d’aucune notoriété publique initiale, le prestige acquis sur la toile peut ouvrir un accès à une visibilité télévisuelle plus élargie. La participation de Chloé à une émission de télé-réalité pendant la période d’enquête et son passage de 28 000 à 180 000 abonnés en quelques mois témoignent du gain de visibilité que peut permettre ce type d’opération médiatique. Mais cet accès à la visibilité télévisuelle, loin d’être une finalité, est appréhendé de manière ambivalente par Chloé. L’accroissement de la visibilité se paye en termes de prestige dans la configuration qui est la sienne : « C’est pas la honte, c’est pas la honte mais c’est quand même… Enfin, tu sais la télé c’est un peu pour les cas soc[iaux]… Enfin… Pas les cas soc… Mais c’est pas une image de ouf [fou]… » (Chloé). Ce verbatim suggère un rapport de classe cultivé par l’influenceuse décidée à entretenir une célébrité prestigieuse loin des contenus médiatiques qu’elle considère destinés spécifiquement aux catégories populaires, voire aux franges les plus déclassées : les télé-réalités cherchant précisément « à exposer le banal dans ce qu’il a justement de banal, d’inintéressant et de parfois vulgaire » (Boenisch, 2011). La définition de la vulgarité, dont elles doivent se préserver, engage aussi un rapport de distinction sociale. Pour autant, Chloé a quand même fait le choix de participer à cette émission par besoin de visibilité, pour lancer son agence. Avant de s’engager, elle explique avoir mis en balance visibilité et image, autrement dit gagner en prestige quantitatif sans dégrader son prestige qualitatif. Pour ce faire, elle s’est elle-même donnée pour stratégie en tournage d’avoir « une image lisse. Ni une racaille, ni une pute, ni une meuf qui crie, ni n’importe quoi. Donc, je suis restée le plus simple possible » (Chloé). Ici, l’usage des contre-modèles renseigne utilement sur la définition de la vulgarité en contrepoint du prestige. La « racaille », figure peu sexualisée voire masculine, se situe à l’extrémité repoussoir d’un continuum à l’autre bout duquel se placerait la sexualité outrancière et instrumentalisée de « la pute » (Clair, 2012). En n’étant ni l’une ni l’autre et en ne criant pas, Chloé privilégie la retenue et la réserve plutôt que la violence, l’incivilité ou l’absence de maîtrise de ses émotions qui pourtant lui auraient conféré sans doute davantage de visibilité au détriment du prestige de cette dernière. La mesure et la discrétion fondent alors d’autant plus la noblesse qu’elles sont pratiquées dans un contexte où le débordement émotionnel semble permanent (Vincent-Buffault, 2011). La télé-réalité est tactiquement retournée comme une occasion de s’attacher une forme de noblesse singulière et d’associer ainsi la visibilité massive au prestige. Le pari est incertain mais la prise de risque est, là encore, suscitée par les enjeux économiques puisqu’il s’agit pour Chloé de lancer une agence sans entacher son image de marque en construction. Cette perspective nécessite de bénéficier de suffisamment de visibilité accumulée et massive, mais qui reste insuffisante si elle n’est pas associée à une forme de prestige.

15 Cette dimension qualitative du prestige est travaillée dans chaque mise en scène de soi, chez les influenceuses vigilantes au maintien de leur activité à long terme, et s’étend même aux marques et aux produits qu’elles utilisent. « Il vaut mieux prendre par exemple une collaboration avec une bonne marque et tout, qui t’envoie 3 vêtements gratuitement, plutôt que de prendre quelque chose en “dropshipping[20]” qui te paye 800 euros mais que enfin… tu sais, c’est l’aspirateur à bouton quoi ! » (Chloé). Une perte de prestige peut donc aussi être occasionnée par de mauvais choix de collaborations dans lesquels certaines influenceuses, ne faisant pas partie de notre échantillon, s’engagent pour des avantages financiers à court terme. La construction du prestige implique finalement un double calcul associant deux tensions à gérer pour la majorité des influenceuses y prêtant attention : la quête d’une visibilité quantitative sans affecter son image d’une part et la recherche du gain économique sans devoir accepter de faire la publicité de produits de mauvaise qualité d’autre part. La gestion de ces contraintes paradoxales traduit en fait la posture de l’influenceuse au confluent d’interdépendances multiples impliquant les abonnés hommes et les abonnées femmes, les marques, les autres influenceuses et la plateforme.

La construction du prestige

S’observer, se singulariser, se normaliser

16 Parmi toutes les exigences que doivent respecter les influenceuses pour conserver leur prestige, la dialectique « singularisation-conformité » semble structurer leur activité. Cette dialectique est inhérente au phénomène de la mode où se trouvent réunies dans une unité d’action la tendance à l’égalisation sociale d’une part et la tendance à la différenciation individuelle et à la variation d’autre part (Simmel, 2013 [1905]). Les influenceuses doivent respecter des normes communes, se conformer : « C’est la mode de ouf de, je sais pas, par exemple les tables en marbre ! Et bah les influenceuses vont se sentir obligées d’avoir un support table marbre parce qu’on voit que ça » (Flora). Pour autant, cette mise en conformité doit être habilement implicite pour ne pas être perçue comme un suivisme béat et opportun qui serait foncièrement antinomique avec le rôle d’influenceuse. Ce serait en effet reconnaître le caractère à la fois construit et hétéronome de leurs choix, alors même que ces dernières puisent leur légitimité dans l’incarnation du statut de leader de goût. Selon ce même principe, aucune ne reconnaîtra suivre cette logique de mise en conformité, tout en rejetant ce comportement sur les autres pour mieux s’en distancier. D’ailleurs, cette normalisation fait l’objet d’une critique aussi sévère que régulière dans le milieu : « Elle l’a copié… », « elle n’a aucune personnalité… » (Flora). Parallèlement à cette nécessité officieuse de conformité, chaque influenceuse tente officiellement de se singulariser. Cet élément est revenu dans le discours de chacune des enquêtées : « Moi je sais qui je suis, je sais quelles sont mes valeurs… » (Chloé), « Moi je suis Inès. Et on me suit pour ce que je suis et ce que je propose, mon univers » (Inès), « Je vais avoir MA [21] personnalité, je vais avoir MON style, je vais avoir MA façon de faire une collaboration » (Flora). En cela, les influenceuses enquêtées semblent vouées à s’engager dans la revendication et la mise en exergue de leur singularité pour pouvoir accroître leur prestige. Ce phénomène s’enracine dans une montée structurelle des singularités dont les formes concrètes prennent largement appui sur les outils numériques qu’offrent les plateformes en ligne (Martuccelli, 2010 ; Roudinesco, 2021).

17 Pour répondre à cette double exigence contradictoire de normalisation-singularisation, l’observation des autres influenceuses est indispensable… confirmant l’un des principes de la sociologie configurationnelle : l’attention portée à chacune varie avec son niveau de prestige. Ainsi opère le maillage que forment les différentes influenceuses qui disposent d’un pouvoir d’influence réciproque, d’une interdépendance : « La concurrence oblige certaines fois, certaines personnes je pense à changer sa personnalité, à s’adapter en fait aux personnes qui vont beaucoup parler, qui ont beaucoup de notoriété » (Flora). La configuration globale d’Instagram évolue alors au fil de ce que les unes se permettent ou non, sachant que le niveau de prestige de celui qui ose ou non se distinguer a un effet proportionnel sur la configuration. Cette observation des autres ne prend sens que lorsqu’elle est mise en rapport avec une observation de soi (Elias, 1985 : 99). C’est seulement par un tel mécanisme que les influenceuses peuvent mesurer et maintenir précisément le bon écart vis-à-vis de la norme commune. Enfin, il est utile de noter que Flora ne limite pas son observation aux pratiques esthétiques, en mentionnant la personnalité des influenceuses. En effet, il n’est pas exclu que l’importance des interactions qui se déroulent sur les réseaux sociaux soit telle que la structuration du petit réseau des influenceuses et son histoire (sa « sociogenèse ») participe, pour partie, de leur psychogenèse.

Se valoriser : de la construction du masque à sa critique

18 « Ils me suivent vraiment pour ce que je propose et peut-être pas pour ce que je suis réellement » (Inès). L’exigence de valorisation nécessite de différencier le contenu publié de la vie vécue en dehors des réseaux. « Y a vraiment un backstage qui est complètement différent de ce qu’on montre sur une story : ce qui est normal hein parce que… ben, le but c’est de vendre du rêve, c’est de donner envie, c’est de montrer qu’on a une vie de dingue » (Flora). Les influenceuses ne vivent donc pas exactement ce qu’elles montrent et ne s’en cachent pas. En confrontant ce constat à la modélisation de Dominique Cardon (2008) qui, sur un axe continu, oppose à un pôle les identités numériques se confondant avec les identités réelles et à l’autre celles qui s’en affranchissent radicalement, la présentation de soi chez les influenceuses tend du côté des logiques fictionnelles, voire de simulation. En atteste leur langage lexical (« ce que je suis réellement » ; « vendre du rêve », etc.), celui-ci invalide l’hypothèse d’une inversion hiérarchique des mondes physique et numérique qui consisterait à considérer comme plus authentique l’identité développée en ligne, tout autant qu’il invalide l’hypothèse d’une confusion complète des deux registres. Non seulement la vie réelle n’est pas totalement dissimulée, mais sa mise à distance réflexive est pratiquée de manière lucide et assumée ; il s’agit bien d’endosser l’identité d’une personne dont on reconnait le caractère stratégique et, a minima, partiellement artificiel, voire fictif. Le constat est connu de tous et assumé comme en témoigne aussi Inès : « Instagram je dirais c’est tout beau tout rose [22]. Ce que je veux dire c’est que […] tu ne montres pas tout… Tu montres qu’une partie de ta vie » (Inès). Que les influenceuses enquêtées assument aussi facilement ce constat révèle la force avec laquelle il s’est installé sur Instagram : dissocier « Instagram » et la « vraie vie » de l’influenceuse (en dehors des réseaux) s’impose ici comme un lieu commun. Certains moments de vie se prêtent davantage à une publication : les influenceuses doivent pouvoir les repérer à l’aune de leur attractivité. Chaque publication est alors envisagée comme la pièce d’un puzzle dessinant un « lifestyle inspirant » (Inès) et recomposant au passage leur mode de vie réel. Non seulement le récit de soi quotidien des influenceuses ne s’inscrit pas pleinement dans un régime de transparence brute mais la dimension artificielle est assumée comme un savoir-faire d’influenceuse, un art d’inspirer. Cette dimension artificielle, tout en s’imposant comme une évidence, doit toutefois ne pas être trop perceptible. L’une des critiques récurrentes consiste à taxer l’influenceuse « d’hypocrisie » quand la communauté perçoit un décalage entre l’affichage et la vie extérieure : « Les gens au début me disaient “ouais c’est hypocrite, tu veux trop montrer que t’es une fille bien” » (Chloé). Le travail de mise en scène de soi sur Instagram est donc admis comme un filtre nécessaire mais doit aboutir à une authenticité crédible. L’artifice ne doit pas être trop manifeste. Chaque influenceuse doit respecter cette grammaire de l’influence sous peine d’être sanctionnée en discrédit. En toile de fond, la transgression grammaticale est une faute individuelle dont les influenceuses pâtissent collectivement car c’est leur art de l’influence qui perd globalement en crédit auprès des abonnés (Goffman, 1973). La nature artificielle est une évidence pour tous mais l’on sanctionne celles et ceux qui manquent de justesse dans l’entretien de l’illusion.

Se dévoiler : exposer les dessous du masque

19 C’est dans cette exigence de crédibilité du travail de fiction que les expressions « naturelles », « authentiques », « transparentes » étaient de loin les plus récurrentes dans le discours des enquêtées. Chaque influenceuse est enjointe de donner régulièrement des preuves à sa communauté qu’elle les incarne. Les catégories d’« authenticité » et de « naturel » renvoient à la qualité de ce qui est intrinsèquement et éminemment vrai, pur de tout ajout ou artifice. Le lien entre l’influenceuse et ses abonnés repose sur un contrat tacite engageant la première à se dévoiler sans filtre pour renseigner les seconds sur ce qu’il convient d’être et la manière d’y parvenir, par la consommation de certains produits notamment. L’influenceuse est alors soumise à une contrainte forte de réduire le delta visible entre sa vie exposée et sa « vie réelle » : celle qui se déroule en dehors des réseaux. Pour ce faire, elle doit, en principe, ne rien filtrer ni masquer, elle doit « agir en toute transparence » (Inès). Le manque manifeste de transparence occasionne de sévères critiques. Elles peuvent porter, par exemple, sur l’apparence lorsque les influenceuses échangent entre elles lors de meetings : « Ah mais elle ressemble pas à ses photos… » (influenceuses imitées par Flora) ou de la part de la communauté « Moi j’ai beaucoup de personnes qui me disent “c’est pas ton sourire naturel” » (Inès). Une telle logique a déjà été relevée dans d’autres secteurs comme celui des politiques sociales traversé par une « injonction biographique » (Astier et Duvoux, 2006) conduisant à valoriser la capacité à livrer son intimité, y compris dans un cadre public. Cette injonction adressée par la communauté est amplifiée par l’intérêt que les influenceuses pourraient avoir à cacher certains éléments d’elles-mêmes. Rappelons que certains blogueurs ont été découverts en flagrant délit « d’invention identitaire » (Fosseux, 2001 : 52-58), sanctionné par un lourd discrédit sur la toile. L’exigence de transparence de la part de la communauté confine au principe moral au point d’être vécue de manière inconfortable, coupable même, lorsque l’influenceuse ne la satisfait pas. C’est le cas de Chloé qui a longtemps caché ses boutons à sa communauté :

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« Quand il y avait des filles qui me disaient “tu as une peau magnifique, dis-moi comment tu te maquilles ? Mais qu’est-ce que tu fais sur ta peau pour avoir une peau si belle ?” moi j’étais pas bien, je me disais “mais je pleure tous les soirs pour mes boutons” et j’ai des filles qui me disent “Chloé, conseille-moi pour avoir une belle peau comme la tienne”… Je me disais “non mais c’est trop hypocrite, je peux pas mentir comme ça en fait” » (Chloé, entretien téléphonique l’un des auteurs, 04/03/2021).

21 La gêne dont témoigne l’enquêtée, liée ici à la transgression de l’exigence de transparence, révèle précisément l’intériorisation de cette demande et l’autocontrainte sous-jacente. Ne supportant plus ce poids, Chloé a finalement « avoué » son acné à sa communauté :

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« Vraiment pour moi c’était une grosse cachotterie… […] Moi, je me suis dit “mais je peux pas continuer à mentir”… et donc du coup ce jour-là, ce 22 septembre 2019 [23], je me suis dit “allez c’est parti pour dire que j’ai de l’acné… parce que tout le monde croit que j’ai une peau parfaite alors que c’est pas le cas” […] Et donc du coup, je suis fière de cette publication parce que j’ai eu beaucoup d’abonnements et de retours, surtout “courage”… vraiment des gens bienveillants qui m’ont dit “c’est que des boutons, ça va partir…”, tout ça. » (Chloé, entretien téléphonique l’un des auteurs, 04/03/2021)

23 La mise en conformité de sa vie publiée par rapport à sa vie en dehors des réseaux engendre un soulagement chez l’influenceuse. Ici, la communauté récompense même cette dernière pour son effort de transparence à la fois en la félicitant, mais aussi en lui offrant une grande visibilité (nombreux partages, likes, etc.). Le poids de cette exigence était d’autant plus difficile à porter pour Chloé que celle-ci appartient à différents cercles sociaux qui se recoupent : une partie de sa communauté Instagram est composée de personnes qu’elle fréquente en dehors (ses proches, sa famille). Simmel (1999 [1908]) avait déjà montré dans le cadre de la société traditionnelle que plus les cercles sociaux se recoupent, plus la personne est contrainte. L’identité qu’elle cultive, si elle peut varier d’un cercle à l’autre (sur Instagram et en dehors), se trouve alors vite limitée dès lors qu’une interdépendance traverse ces cercles : « Surtout, toutes les personnes qui me connaissent en vrai et qui savent que je souffrais pour ça… Ils ont tous commenté “bravo, tu l’as enfin dit !” » (Chloé). En ce sens, les proches présents en ligne représentent un garde-fou qui limite les possibilités d’entretenir des identités multiples, totalement indépendantes et déconnectées des appartenances réelles. Le cas des influenceuses met en évidence un travail d’articulation nécessaire et contraint entre une pluralité d’espaces communicants. Le prestige s’acquiert alors dans un jeu subtil qui consiste à ne pas faire complètement semblant d’être celle qu’on affiche. Les enquêtées ne montrent pas uniquement qu’elles sont belles mais que la beauté se construit, par exemple, en publiant régulièrement des « avant/après ». Ce type de publication fréquente en ligne consiste à se montrer avant préparation esthétique, « au naturel », puis après mise en beauté de soi pour marquer le delta lié au travail de son apparence. De cette manière, l’influenceuse obtient un prestige moral fondé sur une association paradoxale des valeurs d’authenticité et de mérite.

Transparence et apparence : des logiques articulées

24 L’éthique subtile de l’influenceuse n’oppose pas la transparence au travail d’apparence :

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« Le cheval il a mangé mon haut, mon tee-shirt. Enfin il m’a croqué mon haut ! Et moi j’étais en train de faire une story pendant ce temps pour filmer ses yeux […] du coup j’ai fait “ah il m’a mangée !!”. Et là il y a tout le monde qui a dit “MDR [mort de rire] c’est trop drôle !”. Et j’ai même eu des abonnements ! Elle, elle est “nature-peinture”. En gros, j’étais sans maquillage, en train de me promener dans la gadoue et en fait les gens aiment bien des gens simples ! Tu montres quand tu tombes, tu montres quand t’es moche, tu montres quand t’as des boutons, enfin… Quand j’ai des boutons et qu’il y a un truc qui part pas, je dis “regardez j’ai un énorme bouton, il se barre pas, j’en peux plus de ce bouton !”. Faut vraiment être naturelle en fait. » (Chloé, entretien téléphonique l’un des auteurs, 04/03/2021)

26 L’expression « nature-peinture » (Chloé) traduit bien l’articulation de la transparence et de l’apparence. La nature d’un côté et ce qui la transforme de l’autre. Dans notre cas, les deux sont solidement associées dans une conception de l’individu qui doit se livrer dans une forme d’authenticité (les boutons qui se cachent sous le maquillage) et mettre en exergue sa capacité à dépasser cette condition authentique (par le maquillage). À la différence de la société de cour analysée par N. Elias, dans la configuration particulière des influenceuses, ce n’est pas tant la beauté et encore moins le don esthétique qui est sacralisé et qui justifie le prestige, mais la capacité à le produire. C’est pourquoi les publications des influenceuses associent sans contradiction des contenus censés révéler l’authenticité et d’autres qui la dépassent par l’artifice (maquillage, mode vestimentaire, fitness). « Y a des jours où je ne suis pas maquillée sur Instagram aussi parce que je montre le côté naturel des choses et que moi je m’accepte aussi sans maquillage… » (Inès). La transposition du modèle de l’étiquette de cour étudié par N. Elias atteint ici ses limites : le roi n’était pas contraint de révéler les dessous de la construction de son prestige. Au contraire, les influenceuses suivent une logique qui n’est plus tout à fait celle de la performance, mais de l’exposition de sa construction. Elles donnent à voir les coulisses d’un processus (fantasmé) de construction de soi auquel chacun est aujourd’hui poussé à prendre part, sans pouvoir s’y astreindre, à défaut de ressources suffisantes. Le succès des influenceuses beauté s’explique, en partie, par la diffusion de l’illusion d’un individu capable de s’inventer en dépassant sa condition corporelle. De ce point de vue, une charge morale traverse le discours des influenceuses qui, loin de ne célébrer que l’insouciance, la légèreté, le superficiel et le plaisir, valorise au contraire une forme d’ascétisme au fondement de la maîtrise de son apparence corporelle. Les influenceuses doivent donc tenir un équilibre délicat là encore : se montrer au naturel, y compris de manière dévalorisante, sans l’être totalement. L’ensemble de ce paradoxe est illustré dans cette discussion à propos du filtre avec Chloé :

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« J’essaie de toujours mettre un filtre comme ça, ça fait un peu plus, une meilleure mine, quoi ! C’est pas du tout parce que j’ai pas confiance en moi, ou que ci ou que ça… C’est juste parce que c’est plus joli, ça lisse la peau, puis tu as une meilleure mine quand t’es un peu blanche, c’est toujours mieux quoi. Donc…

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Enquêteur : Ok. Et tu as différents styles de filtres ? Comment tu vas les choisir, en fonction de… ?

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Chloé : En fonction de… Un effet naturel dans tous les cas. Pas un truc qui te grossit la bouche, grossit les lèvres, grossit les yeux, parce que sinon ça fait un peu trop fake. Mais, quelque chose qui t’améliore globalement, qui te met un peu de blush sur les joues, comme ça, tu as meilleure mine et puis voilà. Quelque chose de pas trop trop fake quoi. » (Chloé, entretien téléphonique l’un des auteurs, 04/03/2021)

30 L’oxymore du « filtre naturel et pas trop fake » illustre la double contrainte dans laquelle sont prises les influenceuses. Au sein de ces interdépendances qui les enchaînent, et à la différence du roi étudié par N. Elias, un numéro d’équilibriste se joue sur une ligne de crête : apparaître à la fois filtrée et naturelle, se valoriser tout en faisant preuve de transparence par l’exposition des aspects dévalorisants de soi.

Une compétition pour le prestige, par l’étiquette

31 Prendre part à la compétition pour le prestige sur Instagram implique aussi son lot de conséquences : « Les filles se sentent constamment en concurrence et elles se sentent constamment obligées de devoir rabaisser les autres en se disant “je la rabaisse donc je me sentirai supérieure” » (Flora). Ainsi chaque membre de la configuration parvenant à acquérir une position de force relative s’expose-t-il aux attaques de ceux qui essayent de « provoquer des changements d’étiquettes et, de ce fait, de l’ordre hiérarchique » (Elias, 1985 : 76). Cette étiquette est appliquée, respectée et défendue à tous les niveaux, y compris chez l’enquêtée la moins influente. « Influenceuse, c’est un métier, c’est beaucoup de travail », « J’aimerais pas piquer en fait cette place à une personne qui fait beaucoup plus et pour qui c’est vraiment un métier à plein temps » (Inès). Inès considère que son niveau d’engagement et de mérite dans l’activité n’est pas encore suffisant pour avoir le droit d’accéder au statut officiel d’influenceuse. Ce faisant, elle renforce elle-même l’étiquette qui la place a priori en position d’infériorité car elle possède une petite communauté (8 000 abonnés). Dans cette position, Inès a davantage intérêt à conserver « son rang » en protégeant l’étiquette parce que sa suppression abolirait aussi bien la distance qui la sépare des autres influenceuses plus prestigieuses que celle qui la sépare des personnes d’un rang inférieur comme ses abonnés (Elias, 1985 : 95).

32 Bien que la population d’enquêtées ne permette pas de tirer de conclusion générale, sur ce terrain, cette compétition est perçue de manière renforcée par nos enquêtées les plus prestigieuses. Flora, l’enquêtée la plus visible et prestigieuse au début de l’enquête (125 000 abonnés), explique : « Forcément, si des filles sont en concurrence, elles vont devoir se sentir obligées de devoir rabaisser pour, elles, avoir la collab, pour elles avoir le meilleur budget » (Flora). Ainsi, à la différence de N. Elias dans la société de cour, l’enjeu économique inhérent à cette configuration et notre époque renforcerait-il cette compétition. La plus grande perception de la compétition liée au plus haut niveau de prestige de Flora s’explique notamment par l’augmentation de cet enjeu : la tarification du placement de produit augmente avec le prestige. Il est aussi possible que l’appartenance à une agence, pour les influenceuses suffisamment prestigieuses (ce qui est le cas de Flora), amplifie la compétition perçue en renforçant les interdépendances aux autres influenceuses qui s’y fréquentent. Cette configuration particulière met en concurrence plus directement les individus parce qu’elle centralise et redistribue les opportunités de placements de produits des entreprises. La compétition économique, inhérente à la configuration des influenceuses, amplifie donc partiellement la course au prestige sans en être la cause exclusive puisqu’au départ l’activité d’influenceuse n’est pas rémunérée.

Enchaînées par prestige

33 Le prestige acquis implique aussi un pouvoir de la communauté sur les influenceuses. Suivant N. Elias (1985 : 142) : le roi « n’aurait pu soumettre les autres à la contrainte de l’étiquette et de la représentation, instrument de sa domination, sans y prendre part lui-même ». Dès lors, les publications des influenceuses s’inscrivent nécessairement dans un réseau de contraintes qu’elles ont elles-mêmes tissé. Cela implique des sanctions par la communauté en cas de transgression : Chloé s’est fait signaler puis suspendre temporairement son compte [24] pour des propos déplacés durant notre période d’enquête. Ces contraintes se concrétisent aussi sous forme de critiques. « Plus tu montres, ben plus tu peux te faire critiquer donc. Heu donc voilà c’est un inconvénient mais après ça fait partie du jeu » (Chloé). Ce « jeu » révèle le pouvoir des interdépendances dans lesquelles elle se sent prise et qui limiteraient sa liberté d’action en tant que « premier joueur » (Elias, 1985 : 153). Il s’agit là du retour logique d’un mécanisme permettant aux influenceuses de diffuser des normes de beauté et de lifestyle. Pour reprendre les mots de N. Elias (1985 : 142), en « enchaînant » leur communauté à ces normes diffusées, les influenceuses « s’enchaînent » elles-mêmes. L’influenceuse accorde aussi un pouvoir à la communauté en s’engageant dans un régime de visibilité unidirectionnel dans lequel les publications de sa personne constituent un miroir sans tain, lui permettant d’être vue par tous sans voir tous les autres. Elle se soumet volontairement à ce régime qui est la condition d’un prestige instable car constamment soumis à la validation des abonnés. Pour autant, les influenceuses sont a priori libres de choisir les moments de cette exposition : elles contrôlent sa fréquence… dans la limite autorisée par leurs abonnés. Ceux-ci ne manquent pas de leur faire remarquer une absence trop longue en ligne : un ou deux jours sans publier de stories, par exemple. Cette visibilité est aussi vécue de manière agréable pour les enquêtées qui s’exposent : « Ça permet d’avoir quand même plus d’interactions, de se dire “bah voilà je vais publier quelque chose et il y a quand même pas mal de gens qui risquent de le voir” » (Amandine). L’utilisation du mot « risque » ici, alors même que l’influenceuse cherche à décrire le plaisir qu’apporte la visibilité en ligne, traduit l’ambivalence par laquelle l’acte de la publication est vécu. L’influenceuse se trouve prise entre l’opportunité agréable de gagner en prestige et le risque de se voir affaiblie par une faute de goût ou une faute morale. Dans notre cas, Chloé s’expose à des critiques fréquentes pour les choix qu’elle opère : « En fait, les gens ont tout le temps quelque chose à redire ! Quand tu snappes pas, quand tu fais pas de stories pendant deux jours : “Elle a quelque chose à cacher, elle fait pas de stories”. Quand tu fais trop de stories “elle veut réavoir des abonnés”. En fait, ils ont tout le temps quelque chose à dire, c’est incroyable… » (Chloé). Ces critiques témoignent des interdépendances dans lesquelles sont prises les influenceuses dont le pouvoir normatif est à relativiser. Dans la société de cour, à toute heure de la journée, l’attitude de l’homme de cour pouvait décider de son succès ou de son insuccès social. « C’est pourquoi le contrôle social s’exerçait aussi directement sur toutes les sphères de l’activité et sur tous les comportements. La société avait prise sur l’homme dans sa totalité » (Elias, 1985 : 113). Cette tentative de prise sur l’influenceuse se retranscrit au travers des critiques de sa communauté. Celles-ci donnent à Chloé l’impression que « les gens essayent de faire les imams, les prêtres… » au sens où ces derniers représentent une autorité qui viendrait limiter sa liberté d’action. Comme Wolfgang Amadeus Mozart qui, selon N. Elias (1991), doit sa reconnaissance en tant que génie à une noblesse qu’il méprise parallèlement, les influenceuses entretiennent un rapport ambivalent à leur communauté. Elles fondent leur reconnaissance sur cette dépendance qui les prive de liberté. Si Chloé perçoit mieux que les autres enquêtées ces limitations de liberté opérées par sa communauté, ce n’est pas parce qu’elle est plus contrainte que les autres, mais parce qu’elle transgresse plus régulièrement ce carcan normatif. Elle en paye donc le coût en critiques et sanctions. Par exemple, celle-ci n’a pas peur d’exposer ses incohérences : « Ça parfois c’est mal perçu en mode “samedi soir tu sors mais dimanche t’es à l'église” tu vois ? Des petits pics comme ça… » (Chloé), « Oui vous vous rendez compte, elle dit qu’elle est chrétienne, elle va à l’église, elle a refait son nez, elle fait des injections pour ses rides au front, elle veut se changer » (communauté imitée par Chloé). L’influenceuse expose une identité contrastée en y ajoutant parfois une part de provocation. Ce faisant, elle transgresse une norme de cohérence identitaire et se fait sanctionner, le plus souvent par des critiques.

Figure 2. Story Instagram illustrant les critiques de la communauté à l’influenceuse (source : Chloé).

Description de l'image par IA : Trois noix de coco ouvertes, disposées en cercle, avec du texte en surimpression.

Figure 2. Story Instagram illustrant les critiques de la communauté à l’influenceuse (source : Chloé).

34 Enfin, les influenceuses expriment un certain état de dépendance à l’égard de leur communauté : par exemple, celles-ci remercient régulièrement leurs abonnés et n’oublient pas de leur exprimer la « chance » qu’elles ont « d’avoir une communauté en or » (Flora). Cette dépendance se double d’un sentiment d’endettement chez ces dernières : « Si je fais ça du coup c’est grâce aux personnes qui me suivent » (Inès). Or, « rien n’éclaire mieux le problème de l’interdépendance humaine que le fait que chaque action d’un souverain – action qui réalise peut-être au mieux l’idéal d’une décision prise en toute liberté – établit en même temps sa dépendance par rapport à ses sujets, parce que ces derniers peuvent s’opposer à son acte ou du moins y réagir d’une manière imprévisible » (Elias, 1985 : 152). La dépendance des influenceuses à l’égard de leur communauté est donc à l’origine de leur obéissance à cette dernière. Sans leur communauté, les influenceuses considèrent « n’être rien » (Inès).

Conclusion

35 Si, depuis ces dernières années, le nombre d’études scientifiques portant sur l’influence ne fait que croître, celles-ci restent surtout menées par les sciences de la communication et de l’information, de la gestion et du marketing, notamment afin de modéliser les comportements des consommateurs en ligne (Charest et al., 2017 ; Nguiegui Massamba, 2020). Par cette étude, nous espérons démontrer que la configuration singulière des influenceuses beauté présente une ressource à la production de connaissances sociologiques, dont les études manquent encore. En effet, le rôle même d’influenceuse traduit une approche réflexive et intentionnelle de la diffusion des normes, autant qu’une fonction visée et perfectionnée. Comme chez N. Elias, ce pouvoir normatif implique en retour une restriction de ses libertés : ses pratiques et sa personnalité sont soumises à une validation constante par la communauté. Loin d’une logique uniquement descendante, les influenceuses sont en quelque sorte contraintes par prestige ; elles ne peuvent transgresser les normes qu’elles espèrent incarner. Pour autant, la configuration que forme le réseau des influenceuses rend compte d’un processus de construction et de régulation du prestige qui se distingue de deux manières de celui analysé par N. Elias.

36 La première porte sur l’articulation des pouvoirs économique et symbolique. À l’inverse du mode de vie aristocratique décrit par N. Elias et dans lequel il s’agit d’indexer ses dépenses au prestige social, les influenceuses se font stratégiquement octroyer une renommée leur servant d’accès à un surcroît de revenu. D’une part, elles sont en quelque sorte les courtisanes d’un pouvoir symbolique auprès d’une communauté dont les membres sont eux-mêmes en attente de consignes normatives ; d’autre part, elles vendent ce pouvoir aux marques qui elles-mêmes entendent vendre leurs produits aux communautés des influenceuses. Dans cette forme de marché biface (Tirole, 2016 : 499), le prestige constitue un moyen plus qu’une finalité quand il représente chez N. Elias l’horizon moteur des rapports sociaux dans la société de cour.

37 La seconde distinction fondamentale tient dans le statut accordé au travail de l’apparence. Si celui-ci est nécessairement relégué dans une sphère invisible à la cour, il est en réalité l’objet même des publications des influenceuses beauté. Comme nous l’avons fait remarquer, le travail de l’influenceuse ne consiste pas seulement à renseigner les internautes sur les normes en vigueur mais à révéler les techniques pour s’y conformer. L’art des influenceuses repose alors principalement sur leur capacité à exposer une identité fictive mais crédible. Comme leurs communautés, les influenceuses tiennent pour évidente la distance entre la vie réelle et la vie exposée, sans pour autant admettre que cet écart soit perceptible. En définitive, la configuration que forment les réseaux en ligne fonctionne comme un espace intermédiaire entre, d’un côté, une sphère publique où chacun engage une présentation de soi la plus cohérente et, en apparence, la plus authentique possible, et d’un autre côté, une sphère intime où le travail de l’apparence peut s’opérer à l’abri des jugements sociaux. Entre ces deux espaces, les influenceuses font des réseaux sociaux un lieu de partage public des techniques du travail de soi où s’apprennent les bonnes manières d’être responsable de son corps et de son apparence ; forme paradoxale de coulisses publiques de la présentation de soi.

38 Avec profit, ces éléments pourraient être appréhendés en complément dans le cadre d’une réflexion goffmanienne sur « l’idiome figuratif [25] » (Gadéa, 2016) de cette nouvelle profession en cours de constitution. En effet, si cette activité correspond au départ à « une vocation », « un loisir », du point de vue de nos enquêtées, elle tend de plus en plus à apparaître comme un véritable métier au regard d’une définition processuelle et relationnelle (Connan et al., 2021), poursuivant ainsi un processus de professionnalisation comme dans d’autres secteurs avant elle (Laborderie, 2021) et dont l’analyse des mécanismes mériterait d’être approfondie.


Annexe

Tableau 1. Profil des enquêtées.

FloraAmandine (même cercle d’amis)Inès (même cercle d’amis)Chloé (même cercle d’amis)
Âge22 ans24 ans22 ans25 ans
ÉtudesÉtudiante en école de commerceDiplômée d’un :
  • BTS Esthétique
  • MBA marketing
  • Bachelor Marketing digital
Étudiante en école de communicationDiplômée d’école de commerce
Activités et projets professionnelsStages : assistante communication Travaille en agenceCumule de petits métiers : vendeuse de parfum et cosmétiques, intervenante en formation à la vente, remplacement standardiste Fun Radio…)Stages : chargée de communication Élue 4e dauphine miss départementaleParticipation à deux téléréalités Modèle photo Lance une agence de placement (modèles et influenceurs)
Abonnés (évolution sur 3 mois)125 k => 143 k10 k8 k => 9 k28 k => 169 k

Tableau 1. Profil des enquêtées.

    • Alessandrin A., Estève-Bellebeau B. et Estève R., 2021, Que faire de nos dégoûts ?, Metz, Éd. de l’Éclisse.
    • Astier I. et Duvoux N. (dirs), 2006, La Société biographique : une injonction à vivre dignement, Paris, Éd. L’Harmattan.
    • Bertin E. et Granier J.-M., 2015, « La société de l’évaluation : nouveaux enjeux de l’âge numérique », Communication et langages, 184, p. 121-146. https://doi.org/10.3917/comla.184.0121
    • Boenisch G., 2011, « François Jost, Le Culte du banal. De Duchamp à la télé-réalité », Questions de communication, 19, p. 361-362. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.2831
    • Bourdieu P., 1979, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit.
    • Braizaz M., 2018, « La singularité de l’apparence : une quête esthétique paradoxale sous le joug des normes genrées de beauté », Tracés. Revue de Sciences humaines, 34, p. 83-102. https://doi.org/10.4000/traces.7574
    • Bremond C., 1970, « Le rôle d’influenceur », Communications, 16, p. 60-69. https://doi.org/10.3406/comm.1970.1229
    • Cardon D., 2008, « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0 », Réseaux, 152, p. 93-137.
    • Cardon D., Fouetillou G. et Roth C., 2014, « Topographie de la renommée en ligne. Un modèle structurel des communautés thématiques du web français et allemand », Réseaux, 188, p. 85-120. https://doi.org/10.3917/res.188.0085
    • Casilli A., 2010, Les Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Éd. Le Seuil.
    • Casilli A. et Tubaro P., 2010, « Légitimation intersubjective de la présence en ligne et formation de réseaux sociaux. Une approche ethno-computationnelle », Journées d’étude du réseau thématique « Réseaux sociaux » de l’Association française de sociologie, Toulouse, 16-17 mars.
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    • Certeau, M. (de), 1991 [1980], L’Invention du quotidien. Tome I : arts de faire, Paris, Gallimard.
    • Charest F., Alcantara C., Lavigne A. et Moumouni C. (dirs), 2017, E-réputation et influenceurs dans les médias sociaux. Nouveaux enjeux pour les organisations, Québec, Presses de l’université du Québec.
    • Clair I., 2012, « Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel », Agora débats/jeunesses, 60, p. 67-78. https://doi.org/10.3917/agora.060.0067
    • Connan P.-Y., Le Saulnier G. et Verdier B., 2021, « La mise en (in)visibilité des groupes professionnels », Questions de communication, 39, p. 9-22. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.25135
    • Dubuis A., 2014, Grands brûlés de la face. Épreuves et luttes pour la reconnaissance, Lausanne, Éd. Antipodes.
    • Elias N., 1985 [1969], La Société de cour, trad. de l’allemand par P. Kamnitzer et J. Étoré, Paris, Flammarion.
    • Elias N., 1991, Mozart. Sociologie d’un génie, trad. de l’allemand par J. Étoré et B. Lortholary, Paris, Éd. Le Seuil.
    • Elias N. et Scotson J. L., 1997, Logiques de l’exclusion. Enquête sociologique au coeur des problèmes d'une communauté, trad. de l'anglais par P.-E. Dauzat, Paris, Fayard.
    • Fosseux S., 2001, Les journaux personnels en ligne : le paradoxe des confidences publiques, mémoire de maîtrise, Université Paris-Panthéon-Assas.
    • Gadéa C., 2016, « L’idiome figuratif des groupes professionnels », Images du travail, travail des images [En ligne], 1. https://doi.org/10.4000/itti.1278
    • Goffman E., 1973 [1956], La Mise en scène de la vie quotidienne. Tome I : La présentation de soi, trad. de l’anglais par A. Accardo, Paris, Éd. de Minuit.
    • Goffman E., 1974 [1967], Les Rites d’interaction, trad. de l’anglais par A. Kihm, Paris, Éd. de Minuit.
    • Guénon R., 1972 [1945], Le Règne de la quantité et les signes des temps, Paris, Gallimard.
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    • Labelle-Dion É., 2020, Le rôle de la photographie dans la mise en scène des influenceurs sur Instagram : le cas Camille DG, mémoire en vue de l’obtention du grade de Maître ès Sciences en communication politique, Université de Montréal. https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/24162/Labelle_Dion_Etienne_2020_Memoire.pdf?sequence=6&isAllowed=y
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    • Simmel G., 1999 [1908], Sociologie. Étude sur les formes de la socialisation, trad. de l’allemand par L. Deroche-Gurcel et S. Muller, Paris, Presses universitaires de France.
    • Simmel G., 2013 [1905], Philosophie de la mode, trad. de l’allemand par A. Lochmann, Paris, Éd. Allia.
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Mots-clés éditeurs : apparence, configuration, influenceuse, Instagram, prestige, visibilité

Date de mise en ligne : 07/04/2023

https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.30446