Article de revue

Olivier Fournout, La Trumpisation du monde. Pourquoi le monde adore Trump, y compris ceux qui le détestent

Lormont, Éd. Le Bord de l’eau, coll. Documents, 2020, 172 pages

Pages 594 à 596

Citer cet article


  • Eyriès, A.
(2021). Olivier Fournout, La Trumpisation du monde. Pourquoi le monde adore Trump, y compris ceux qui le détestent Lormont, Éd. Le Bord de l’eau, coll. Documents, 2020, 172 pages. Questions de communication, 40(2), 594-596. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.27775.

  • Eyriès, Alexandre.
« Olivier Fournout, La Trumpisation du monde. Pourquoi le monde adore Trump, y compris ceux qui le détestent : Lormont, Éd. Le Bord de l’eau, coll. Documents, 2020, 172 pages ». Questions de communication, 2021/2 n° 40, 2021. p.594-596. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-questions-de-communication-2021-2-page-594?lang=fr.

  • EYRIÈS, Alexandre,
2021. Olivier Fournout, La Trumpisation du monde. Pourquoi le monde adore Trump, y compris ceux qui le détestent Lormont, Éd. Le Bord de l’eau, coll. Documents, 2020, 172 pages. Questions de communication, 2021/2 n° 40, p.594-596. DOI : 10.4000/questionsdecommunication.27775. URL : https://shs.cairn.info/revue-questions-de-communication-2021-2-page-594?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.27775


1 Durant quatre années (de 2017 à 2021), l’ancien golden-boy, milliardaire, homme d’affaires et propriétaire de médias américain, Donald Trump, a dirigé la première puissance économique du monde, à savoir les États-Unis d’Amérique, dans son style caractéristique, ce que d’aucuns ont appelé la stratégie du pire, à savoir un mélange de virilité surjouée, d’intimidation physique et de recours surabondant à des fake news dont il passait pour être paradoxalement le principal pourfendeur. À en croire les observateurs roués de la vie politique américaine, sa réélection ne semblait être qu’une formalité, l’issue victorieuse ne faisait aucun doute. Pour l’Amérique de la middle class acquise à la cause de D. Trump, l’élection de Joe Biden a constitué un véritable coup de tonnerre. Quelques mois après, que reste-t-il de la mandature de D. Trump ? De quelle manière le monde continue-t-il sa course folle après son passage haut en couleur à la tête des États-Unis ?

2 Dans l’ouvrage qu’il a publié aux éditions Le Bord de l’eau en septembre 2020, Olivier Fournout, maître de conférences HDR en sciences de l’information et de la communication à Télécom Paris, esquisse une série d’éléments de réponse, formules différentes préconisations et recommandations pour essayer de redynamiser le lien social et de mobiliser des savoir-faire et des savoir-être utiles pour comprendre ce monde en perpétuelle évolution et aux frontières mouvantes et incertaines. Organisé en deux parties comprenant respectivement neuf et sept chapitres, l’ouvrage comprend également une conclusion qui donne à voir une liste éclairante de douze propositions pour sortir du trumpisme ambiant.

3 Dans l’introduction de son ouvrage (p. 5-8), O. Fournout explique fort à propos que D. Trump est le visage clivant et potentiellement générateur de polémiques de notre monde complexe, violent et dans lequel les forces centrifuges et les tensions communautaires sont légion : « Le climat de l’époque, outre qu’il se réchauffe, est à la division et à la controverse – qui chauffent les relations. Exemple le plus récent : la pandémie du coronavirus (2020). Elle enfièvre les corps, mais enfièvre aussi la communication. Les désaccords, y compris internes à la médecine, éclatent au grand jour. L’anathème fuse dans les espaces publics larges ou niches (listes de diffusion, y compris scientifiques, Twitter) ou semi-privés (les réseaux sociaux d’amis, les petits groupes d’échanges électroniques) » (p. 5).

4 Le rapport de force envahit la communication ordinaire, aussi bien entre les individus (il n’est qu’à penser à la polémique récente autour de la vaccination contre le Covid-19, aux effervescences et crispations provoquées par le mouvement woke dans le monde, etc.) qu’entre les États. Ce livre défend la thèse d’un D. Trump structurel qui devient le symbole d’une héroïsation de l’individu au sein de nos sociétés symboliquement violentes au sens de Pierre Bourdieu. Il s’agit d’analyser « ce que nous appellerons la trumpisation du monde. Une trumpisation qui nous embarque toutes et tous dans une disposition collective de divisions et de controverses. Qui nous prépare mal à la résolution des crises à venir. Les accidents de communication y sont comme des répétitions de la guerre. De la trumpisation du monde, Trump est un agent virulent et viral mais il n’est pas le seul. Les disputes autour du coronavirus en sont un symptôme parmi d’autres » (p. 5-6).

5 Le sentiment qui a guidé O. Fournout dans l’écriture de cet essai est que le monde n’en a pas encore fini avec les politiques de division et de controverses, même au-delà de la défaite de D. Trump à la dernière élection présidentielle américaine. Le présent livre porte sur D. Trump, mais aussi et surtout sur « ceux qui le détestent – qui adorent le détester. Non pas que ceux qui s’opposent à Trump soient pareils à lui en tout point mais les différences ne devraient pas barrer la route à une enquête sociologique sur ce qu’ils ont en commun, du côté de la logomachie médiatique, de l’impossibilité de dialoguer, du face-à-face simplificateur, de la volte-face périlleuse, de l’exclusion des positions tierces, de la grossièreté dans l’invective » (p. 7).

6 Dans la première partie de l’ouvrage (p. 9-87), l’auteur s’intéresse à la trumpisation ordinaire du monde qui passe par des processus de survalorisation outrancière d’un héroïsme de carton-pâte, un héroïsme fantasmé et qui emprunte largement à l’imaginaire cinématographique hollywoodien. D. Trump a imposé dans le débat public le concept de « Tous héros » qui a rapidement fait florès : « Le tous héros est désormais un dogme solidement installé, du mangeur de pizza au manager dans les organisations, en passant par la génération Z, l’entrepreneur sur internet ou le possesseur d’une montre, d’un vélo tout-terrain, d’un téléphone portable ou d’une mini-caméra » (p. 12). Ce dogme politico-médiatique repose sur une mécanique communicationnelle simple (simpliste même) et efficace, il s’agit d’imposer des éléments de langage dans lesquels des personnalités uniques, hors normes, des profils atypiques et extraordinaires au sens étymologique du terme accomplissent des gestes (voire une geste) dont le commun des mortels n’est pas ou peu capable : « Le point commun de ces enthousiasmes est le culte de l’individu au sommet de son courage, de sa splendeur médiatique, de ses performances sexuelles et guerrières – au mieux de sa forme comme on dirait d’un sporti » (p. 13). Le héros moderne que D. Trump a pu incarner aux États-Unis (en s’instituant même storyteller de sa propre réussite à travers des traités de management qui sont devenus de véritables best sellers) est d’abord capable de prendre le pouvoir sur lui-même. Il se constitue en entité autonome, maître de soi, patron de sa destinée, artisan de lui-même, puis il part à la conquête de territoires en lutte avec certains et en alliance avec d’autres. En surfant sur un lexique empreint de populisme, D. Trump a institué comme principe fondateur le fait « d’opposer les clans les uns contre les autres, les intérêts les uns contre les autres, les races les unes contre les autres, les électeurs les uns contre les autres, les catégories socioprofessionnelles les unes contre les autres, car le trumpisme prospère sur la guerre » (p. 34). L’homme d’affaires D. Trump a précédé de plusieurs décennies l’homme politique et le 45e président des États-Unis, mais pour l’un comme pour l’autre les mêmes stratégies ont toujours prévalu, et notamment l’imposition d’une domination symbolique sur l’autre via la manifestation symbolique d’une force physique, technologique ou économique : « Trump a besoin de cet état de guerre généralisé pour justifier ses manières en affaires comme en politique, dans la vie personnelle comme publique, dans ses rapports avec les médias comme au sein de ses propres équipes à l’international comme sur la scène nationale. Trump excelle à diviser, et c’est une erreur stratégique cuisante de chercher à faire aussi bien que lui en matière de division » (p. 34). La controverse est une technique communicationnelle très efficace pour attirer les médias et D. Trump l’a évidemment compris mieux que personne et très précocement.

7 Dans la deuxième partie de l’ouvrage (p. 89-146), l’auteur s’intéresse de très près à ce qu’il appelle fort justement « l’héroïcomanie trumpiste » qui repose sur une logique permanente d’admonestation : « La société selon Trump est à l’image du cinéma américain, ultra-violente. Florilège : “Le monde est violent, brutal. C’est un endroit où les gens sont là pour vous tuer, si ce n’est physiquement, alors mentalement. […] C’est une jungle. Les gens seront méchants et mauvais et essayeront de vous blesser juste pour le plaisir” » (p. 91-92). En définitive, D. Trump n’est donc, selon O. Fournout, pas un fou atypique mais juste un ersatz des violences banales, universellement admises. Et comme la violence répond à la violence, toute insulte peut avoir pour excuse d’être une manière moderne de riposter, si l’on en croit l’homme d’affaires et homme politique américain pour qui la seule chose qui vaille, c’est la guerre de tous contre tous, acceptée par tous et censée être victorieuse pour tous : « La nouveauté est que le rapport de force extrême est ce qui cimente la société hypermoderne. La violence n’est plus disqualifiante, au contraire, et même plus en théorie : elle est le sésame que tous les acteurs sur la scène cherchent à se procurer pour se mettre en valeur – soi, son expertise, sa technologie, son produit, sa position sociale, son idéologie, etc. » (p. 97) Outre la violence et l’institution d’un rapport de force permanent dans ses stratégies agressives de communication, le milliardaire américain se singularise également par une manière d’accepter, et même de cultiver un art certain de la contradiction et de l’invraisemblance : « Trump dit tout et son contraire. C’est entendu. Les exemples sont légion. Trump se contredisant lui-même est monnaie courante. Une sortie médiatique inhibe l’autre. La corrige. Donne un semblant de choix dans une machine par ailleurs implacable. Pour Trump d’un côté “le commerce est mauvais” et de l’autre “nous faisons tous et toutes du business” » (p. 129).

8 Ce héros (ou anti-héros) paradoxal qu’est incontestablement D. Trump constitue à la fois l’incarnation d’un monde à la dérive et un repoussoir idéologique pour de nombreux détracteurs qui n’ont toujours pas perçu hélas les ramifications profondes et nombreuses qui excédaient largement le personnage de magnat des affaires et de la politique pour construire au-delà de D. Trump lui-même un écosystème politico-communicationnel populiste des plus complexes. Pour paraphraser la phrase rituelle prononcée lors de l’avènement d’un nouveau monarque en France (« Le roi est mort, vive le roi »), avec la trumpisation du monde, on pourrait écrire : « Trump est mort, vive Trump [la trumpisation du monde] ».

9 Dans la conclusion de son vivifiant essai (p. 147-160), O. Fournout rappelle avec force que le point de départ de la trumpisation du monde repose tout entière dans la matrice héroïsante de la réalité. Il formule douze propositions pour engager à nous réinventer collectivement à l’ère de D. Trump et du coronavirus. Par la richesse de ses analyses et des perspectives qu’il ouvre, et par la multiplicité d’études de cas qu’il propose, cet ouvrage dense et au style enlevé ne manquera pas de captiver un vaste lectorat intéressé par la politique et les stratégies de communication qui en sont indissociables.