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7. Les trois états de la monnaie. Approche interdisciplinaire du fait monétaire

Pages 275 à 323

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  • Théret, B.
(2016). 7. Les trois états de la monnaie. Approche interdisciplinaire du fait monétaire. Dans
  • P. Alary,
  • J. Blanc,
  • L. Desmedt
  • et B. Théret
Théories françaises de la monnaie (p. 275-323). Presses Universitaires de France. https://doi.org/10.3917/puf.there.2016.03.0275.

  • Théret, Bruno.
« 7. Les trois états de la monnaie. Approche interdisciplinaire du fait monétaire ». Théories françaises de la monnaie, Presses Universitaires de France, 2016. p.275-323. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/theories-francaises-de-la-monnaie--9782130731474-page-275?lang=fr.

  • THÉRET, Bruno,
2016. 7. Les trois états de la monnaie. Approche interdisciplinaire du fait monétaire. In :
  • ALARY, Pierre,
  • BLANC, Jérôme,
  • DESMEDT, Ludovic
  • et THÉRET, Bruno,
Théories françaises de la monnaie. Paris cedex 14 : Presses Universitaires de France. Hors collection, p.275-323. DOI : 10.3917/puf.there.2016.03.0275. URL : https://shs.cairn.info/theories-francaises-de-la-monnaie--9782130731474-page-275?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/puf.there.2016.03.0275


Notes

  • [1]
    Texte initialement publié dans la Revue économique, vol. 59, n° 4, juillet 2008, p. 813-842.
  • [2]
    Aujourd’hui beaucoup d’anthropologues « sont de plus en plus persuadés qu’il n’existe pas de société qui ignore la monnaie » (Rospabé, 1995, 24). Ainsi, par exemple, les conceptions reçues selon lesquelles l’empire Inca n’aurait pas connu de monnaie sont-elles désormais contestées et le dossier ré-ouvert : on admet notamment qu’il ait connu une circulation de biens précieux – dont l’or et l’argent – dans les échanges de dons au sein de l’élite (cf. Sallnow, 1989). Seules les sociétés de chasseurs-cueilleurs qui ne cherchent pas à maîtriser la nature et ne connaissent pas de rites sacrificiels seraient sans monnaie (Hénaff, 2002 ; Testart, 2002).
  • [3]
    Le « capital-vie » renvoie au fait que « tout se passe comme si, dans les sociétés traditionnelles (et à bien des égards cette représentation survit à leur disparition), existait un modèle de réserve de vie, un stock énergétique qui ne peut être entamé ou menacé sans que soit ressentie la nécessité de le restaurer » (Hénaff, 2002, p. 298-299). La vie comme fait biologique et comme existence sociale doit être maintenue « dans son intégrité ; toute atteinte appelle une action en retour, une procédure de compensation. Telle est la dette de vie » (id.). Cf. également Rospabé, 1995.
  • [4]
    On doit à Bernhard Laum d’avoir solidement établi « l’origine religieuse et même, plus précisément, sacrificielle de la monnaie » (Scubla, 1985, note 73, p. 213) ainsi que « l’association de la monnaie non seulement à la procréation, mais aussi au meurtre et à la mort (même si c’est pour les opposer) [qui] peut difficilement passer pour contingente… » (ibid., note 69, p. 88). « Si on définit l’argent comme un moyen déterminé de paiement défini par sa nature et sa quantité, alors il faut considérer le culte comme la source originelle de l’argent » (Laum, 1992, p. 61). La relation entre monnaie et mort pour le cas d’une société « sauvage » est développée dans les travaux de Daniel de Coppet (voir notamment Coppet, 1970).
  • [5]
    Pour un exemple particulièrement limpide de paiement de la dette de vie sous la forme d’un impôt monétaire, voir la description du hasina du Royaume Merina à Madagascar faite par Bloch (1989, p. 182-188) et son interprétation en tant que sacrifice rituel in Graeber (1996, p. 19).
  • [6]
    Aglietta et Orléan (2002) l’affirment encore avec plus de force à la suite de Simiand (1934) en disant que la monnaie est un lien de confiance, est confiance.
  • [7]
    En anglais, cela pourrait correspondre au triptyque Confidence, Credibility et Trust. Cette triade recoupe en fait les réflexions sur la confiance formulées par certains historiens, sociologues et anthropologues. Ainsi, par exemple, l’historien numismate François Thierry distingue à sa manière pour la Chine ancienne ces trois mêmes formes de la confiance lorsqu’il nous dit que « ces monnaies sont de véritables billets métalliques dont la valeur repose uniquement sur la confiance dans le gouvernement (confiance hiérarchique), sur la réciprocité d’usage au taux légal (confiance méthodique) et sur l’agrément de la population (confiance éthique). […] Dans une société où fonctionne un système monétaire fiduciaire, le problème de la confiance est le problème fondamental. Cette confiance est fondée à la fois sur les liens qui unissent gouvernants et gouvernés, mais aussi sur la capacité des gouvernants à garantir les termes du contrat qui les lie aux gouvernés (autre définition de la confiance éthique) » (Thierry, 1993, p. 6-7).
  • [8]
    Il s’agit donc de revenir à la « question même de la nature de la monnaie » qui préoccupait encore les fondateurs de l’économie politique mais « qui semble avoir perdu toute pertinence » pour la science économique au milieu du xixe siècle dès lors que la monnaie était « caractérisée comme quoi que ce soit qui remplit les quatre fameuses fonctions », décrites par Jevons (1876), « qui paraissent essentielles à sa pleine manifestation » (Lagueux, 1990, p. 81). On trouve l’idée que la monnaie ne doit pas être définie par ses fonctions ou par ce qu’elle fait (comme dans Dalton, 1965) chez l’anthropologue H. Codere (1968) qui a développé une théorie de la monnaie comme système symbolique propre articulant quatre sous-systèmes de symboles : les objets-monnaies, les nombres ou système de compte, les systèmes des poids et mesures, et l’écriture. Plus récemment, l’anthropologue A. Testart (2001) a également critiqué la notion de fonction appliquée à la monnaie en soulignant son ambiguïté ; on y confond « fonction et aptitude à la fonction » (p. 26). Mais ce dernier reste proche d’une définition de la monnaie par ce qu’elle fait en la concevant comme « une ou plusieurs espèces de biens […] dont la cession […] est prescrite ou préférée dans la plupart des paiements et est réputée avoir valeur libératoire », définition donc par le paiement d’où se déduirait que la monnaie est la forme suprême de la richesse (« caractéristique principale de la monnaie ») et ses « fonctions subséquentes de moyen d’échange, de réserve de valeur et d’étalon de valeur » (p. 34).
  • [9]
    De nombreux auteurs – de toutes disciplines – considèrent que la monnaie est même un instrument peu efficace pour remplir cette « fonction », voir Boyer-Xambeu, Deleplace, Gillard (1986) ; Courbis, Froment, Servet (1990) ; Thierry (1993) ; Ingham (1999) ; Blanc (2000) ; Davies (2002) ; etc.
  • [10]
    Comme le soutiennent Karl Menger et Ludwig Von Mises pour qui la fonction de moyen d’échange est la fonction définitionnelle de la monnaie et celle de moyen de paiement ou de règlement une fonction seulement secondaire et dérivée : « la fonction de la monnaie en tant qu’objet qui facilite les échanges de marchandises et de capital […] inclut le paiement des prix monétaires et le remboursement des emprunts… il n’y a ni nécessité ni justification de poursuivre plus loin la discussion sur un emploi ou même une fonction de la monnaie spécifique en tant que moyen de paiement » (Menger, cité par Von Mises, 1981, p. 49). Pour Von Mises, la définition de la monnaie comme moyen de paiement est une erreur qui relève d’une acceptation non critique du point de vue juridique et des habitudes communes de pensée. « Du point de vue du droit, la question de la dette est centrale et peut et doit être considérée en tant que telle, entièrement (au moins dans une certaine mesure) sans référence à l’origine de l’obligation de payer. Bien sûr, en droit comme en économie, la monnaie n’est rien d’autre que le médium commun de l’échange. Mais le principal, quoique non exclusif, motif du droit pour se préoccuper de la monnaie est le problème du paiement. Quand il cherche à répondre à la question “Qu’est-ce que la monnaie ?”, c’est pour déterminer comment les dettes monétaires peuvent être acquittées. Pour le juriste, la monnaie est un médium de paiement. L’économiste, pour qui le problème de la monnaie présente un aspect différent, peut ne pas adopter ce point de vue s’il ne souhaite pas dès le départ nuire à ses objectifs de contribuer à l’avancement de la théorie économique » (id.).
  • [11]
    Néanmoins, on doit considérer que cette « fonction » spécifie la monnaie des sociétés capitalistes étatiques dont l’usage en tant que réserve de valeur et sa capacité à se transformer en capital (argent) sont hypostasiés. D’où l’ambivalence de cette monnaie (Aglietta, 1988). Il serait alors utile de réserver le terme « argent » pour nommer cette monnaie moderne sans la confondre avec la monnaie en général ou « courante » dont le rôle médiateur dans la circulation des biens matériels et symboliques, voire des personnes, et la reproduction sociale doit être pensé comme premier. Cette distinction fait écho à celle opérée par divers anthropologues de langue anglaise qui distinguent la « money » des États territoriaux et du capitalisme moderne des « currencies » circulant dans les sociétés locales mélanésiennes (Robbins et Akin, 1999). En allemand, cela pourrait correspondre à la distinction Munze/Geld utilisée par Laum (Bensa, 1992).
  • [12]
    Dans l’ancienne Chine, il semble que cette exigence ait été très tôt (beaucoup plus tôt qu’en Occident) ressentie et formulée comme une question d’économie politique, ce qui est peut-être à relier avec l’apparition elle aussi précoce de papier-monnaie (Von Glahn, 1996, p. 44 ; Lamouroux, 2007).
  • [13]
    On trouve dans les sociétés à État de multiples traces de ce processus qui peut conduire à une fragmentation territoriale et à un éclatement de la souveraineté. Ainsi, après sa mise en place par Charlemagne, le système monétaire de compte « livre-sou-denier » a éclaté en plusieurs systèmes (esterlin, tournois, parisis, de gros flamand, etc.) dans lesquels la livre représente des poids de métal différents (Davies, 2002). On observe le même type de différenciation dans le cas du système grec talent-mine-statère (systèmes attique et éginète) (Lombard, 1971). Pensons également à l’exemple contemporain des monnaies fiscales provinciales en Argentine émises en masse à partir de 2001 dans l’unité de compte nationale, le peso, mais dont la valeur n’a pas tardé à se différencier selon les provinces et la confiance variable qu’inspiraient les politiques des gouvernements provinciaux : alors que le patacon émis par la province de Buenos Aires est toujours resté au pair, à sa valeur faciale, dans certaines provinces, ces types de monnaie ont perdu jusqu’à 50 % par rapport à la monnaie nationale (cf. Théret et Zanabria, 2006).
  • [14]
    Boyer-Xambeu, Deleplace et Gillard (1986 ; 1990) ont particulièrement bien mis en évidence ce type de contradiction et la manière dont elle a été gérée dans le cas de la France du xvie siècle où circulaient deux « espèces » de moyens de paiement, les espèces dites régnicoles émises par le souverain français et incorporant un seigneuriage, et les espèces étrangères évaluées à leur poids de métal précieux. Cette dualité provoquait une tension sur l’unicité de l’unité de compte se traduisant par une inflation tendancielle.
  • [15]
    Ces monnaies fiscales relèvent a priori d’un monnayage « marchand », le circuit du trésor bouclant par l’intermédiaire des marchés, et non pas d’un monnayage « capitaliste » par lequel « seul un “capitaliste” peut participer à l’ouverture du circuit et assurer par là même l’existence économique de tout individu non propriétaire » (Iotti, 1990, p. 63). Sur le « monnayage capitaliste », cf. Benetti et Cartelier, 1980.
  • [16]
    Ce fut notamment le cas aux USA au xixe siècle où régnait une forme de free-banking. Sur ce cas, voir par exemple Le Maux (2001), Weiman (ed.) (2006), Le Maux et Scialom (2007).
  • [17]
    Cf. a contrario le désordre monétaire, associé à une crise de la confiance hiérarchique, dans la Russie des années 1990, désordre qui, selon Motamed-Nejad (2007), est dû au fait que les banques et les entreprises les plus puissantes n’y sont pas véritablement assujetties à la contrainte de règlement de leurs dettes.
  • [18]
    Cf. Sapir (2007) pour le cas de la Russie soviétique, exemple de crise endogène. Pour un exemple de crise exogène, cf. le cas de la société Tiv au Nigeria dans les années 1950 où la segmentation des sphères d’échange a été remise en cause par l’introduction par la puissance coloniale d’une unité de compte et d’un moyen de paiement « moderne » qui a homogénéisé l’ensemble des échanges et paiements sociaux et entraîné simultanément un affaiblissement du volume des biens de subsistance disponibles, un accroissement des inégalités de richesse, et une inflation des gages monétaires dans les échanges matrimoniaux (Bohannan, 1959). A ainsi été introduit un déséquilibre structurel entre les nouvelles institutions monétaires (imposées de l’extérieur et qui valorisent la monnaie liquide moderne comme richesse absolue) et les valeurs et normes sociales qui perdurent (et font des femmes et des enfants la forme suprême de richesse). Toutefois comme le montrent certaines sociétés mélanésiennes (Akin et Robbins (ed.), 1999), contrairement au diagnostic de Bohannan, la résorption d’un tel déséquilibre ne débouche pas obligatoirement sur la disparition de la monnaie « sauvage » et de la société qu’elle totalise, la résistance à la centralisation pouvant se traduire par la réduction de la monnaie moderne à un moyen de paiement parmi d’autres et son absorption dans le cadre des règles monétaires pré-existantes. De la même manière, jusqu’en 1914, le dollar-argent a été intégré au système monétaire impérial chinois sans en modifier le fonctionnement fractionné (Kuroda, 2005).
  • [19]
    Ce qu’illustre bien le cas de la dollarisation à Cuba dans les années 1990 (Marques Pereira et Théret, 2007).
  • [20]
    Cf. les crises hyper-inflationnistes du début des années 1920 en Allemagne (Orléan, 2007) et en Russie (Després, 2007).
  • [21]
    Le cas de l’Angleterre au moment du Great Recoinage de 1696 sur lequel nous allons revenir est exemplaire à cet égard (Desmedt, 2007), comme l’a été tout récemment encore l’expérience du Currency Board argentin (Sgard, 2007). De même dans le cas du Japon des Tokugawa au xviiie siècle, le rétablissement d’une « bonne monnaie » est allé de pair avec un marasme économique alors que la période inflationniste était une période de prospérité économique (Carré, 2007). A contrario, la grande inflation de la Rome impériale au ive siècle ap. J.-C. ne semble pas avoir été un obstacle au dynamisme économique (Carrié, 2007). Pour ce qui est des monnaies « sauvages » ou exotiques, on retrouve une telle corrélation entre qualité de la monnaie et déflation économique (alimentaire en ce cas) dans la société Wodani de Nouvelle-Guinée décrite par Stéphane Breton, exemple qui serait par ailleurs généralisable à toute la Mélanésie (Breton, 2002, p. 213).
  • [22]
    Pour l’historien Glyn Davis (2002, p. 29-33), cette dialectique se traduirait par un mouvement historique de pendule entre périodes où qualité – associée à une domination du « pouvoir net des créanciers » – et quantité – associée quant à elle à celle du « pouvoir net des débiteurs » – de la monnaie en circulation s’imposent alternativement. Le caractère récurrent sur le long terme de ce mouvement d’oscillation entre les deux pôles de la qualité de la monnaie et de la quantité de monnaie constitue pour cet auteur une « métathéorie de la monnaie ».
  • [23]
    En fait, sa scientificité, y compris pour les monnaies métalliques, est controversée. Selon F. W. Fetter (1932), elle a été popularisée au xixe siècle par les monométallistes et devrait être imputée non à Gresham (1558) mais à McLeod (relayé ensuite notamment par Jevons). C’est pour contrer les arguments en faveur du bimétallisme que McLeod, qui y voit un facteur de désordre monétaire, s’est servi du nom de Gresham pour ériger en loi naturelle universelle, en « théorème » selon Jevons, l’idée qu’une monnaie moins valorisée (sur le marché monétaire) chasse de la circulation une monnaie plus valorisée. Pour Fetter, qui suit ici Giffen (1891, p. 304), « ce n’est pas la mauvaise qualité de la monnaie, mais un excès de monnaie, qui conduit à sa sortie de la circulation. Une telle sortie peut se produire quand toute la monnaie est d’égale qualité. La loi de Gresham explique simplement quelle monnaie sort de la circulation quand, en cas d’excès de l’offre de monnaie, il existe le choix entre plusieurs monnaies de différentes valeurs sur le marché » (1932, p. 495). Cf. également les critiques de Rolnick & Weber (1986), et la tentative de réhabilitation partielle par Selgin (1996).
  • [24]
    Cf. Théret, 1990, tome 1, chapitre 3.
  • [25]
    Les dimensions politico-symboliques sont celles qui caractérisent la monnaie en tant qu’elle est lien politique d’appartenance commune à une communauté de compte et de paiement (Théret, 1999). Les dimensions économiques sont celles associées aux usages particuliers de la monnaie dans différents contextes sociétaux ; elles peuvent relever d’usages économiques au sens courant du terme – i. e. relatifs à l’économie marchande et aux dettes contractuelles –, ou d’usages politiques – i. e. relatifs à la dette sociale et aux finances publiques (Théret, 1998).
  • [26]
    Nous nous appuyons ici sur Fay (1933), Appleby (1976), Caffentzis (1989), Diatkine (1988), Dang (1997), Kleer (2004), Larkin (2006), Desmedt (2007).
  • [27]
    Au contraire l’année de la grande refonte, elle se retrouve au bord de la faillite et doit se déclarer en défaut.
  • [28]
    On a compté autour de 400 mémoires écrits sur la question.
  • [29]
    Pour Kleer (2004), il s’agirait surtout pour Lowndes et le Trésor de subventionner les financiers détenteurs de métal – banquiers et collecteurs d’impôts – afin d’obtenir d’eux des prêts pour financer la guerre.
  • [30]
    Cité par Larkin, 2006, p. 19.
  • [31]
    On pourrait aussi bien évoquer celui de la dernière unification allemande avec mise à la parité des marks de l’Ouest et de l’Est, avec surévaluation de celui de l’Est limitée néanmoins à une période déterminée de conversion (comme dans le cas anglais de la reprise à leur valeur nominale des schillings rognés limitée aux premiers mois de 1696).
  • [32]
    Il est difficile de mesurer le coût de cette promesse non payée pour l’avenir à long terme de l’euro et de l’Europe, même si on peut lui imputer un rôle dans l’échec du référendum constitutionnel de 2005. Pour ce qui est de la grande refonte de la livre anglaise à l’ancien standard en revanche, on peut considérer que, par-delà ses effets dépressifs à court-moyen terme, elle n’a pas été pour rien dans le développement de la puissance et de la richesse britannique sous le régime de l’étalon-or dans les deux siècles et demi qui ont suivi.
  • [33]
    L’idée que la monnaie est un signe, voire une forme de langage, a une longue histoire qui remonte aux origines de l’économie politique lorsque celle-ci, avec notamment Locke, Montesquieu, Turgot [cf. Giacometti (1984), Lagueux (1990), Rosier (1990)], se préoccupait encore de la question de la nature de la monnaie.
  • [34]
    « Pour la théorie de la monnaie, il s’ensuit que nous pouvons laisser derrière nous les propositions traditionnelles concernant la valeur de la monnaie, qui expliquaient son fonctionnement en isolant une propriété commune à l’objet monnaie et à tout ce qu’il achetait. Une telle correspondance matérielle entre la monnaie et les marchandises, les choses traitées dans une transaction monétaire, peut avoir existé historiquement quand la monnaie marchandise était utilisée. Mais ce n’est pas une pré-condition nécessaire pour le fonctionnement de la monnaie. Tout ce qui est requis, c’est la compréhension mutuelle entre les agents engagés dans l’achat et la vente. Pour assurer cette compréhension, ils doivent agir en accord avec les règles établies. L’usage de tout objet fonctionnant comme le signe monétaire est à la fois expression de ces règles et un élément essentiel du processus de communication conduisant à la compréhension mutuelle et, par là, à la coordination des actions » (Ganssmann, 2001, p. 148).
  • [35]
    Cf. Crump, 1978. La langue elle-aussi est une ressource de pouvoir, un capital symbolique distinctif, selon que l’on sait en faire ou pas un usage approprié aux circonstances, son évolution faisant par ailleurs l’objet d’une régulation-normalisation par le pouvoir politique (cf. Bourdieu, 1995, p. 83-84).
  • [36]
    Ce qu’illustrent les crises de paiement liées à l’endettement dans l’Antiquité romaine décrites par Andreau (2001).
  • [37]
    Pour Hart, la référence à la pièce de monnaie est métaphorique et l’opposition entre ses deux côtés vaut également pour les sociétés « sauvages » comme celle des Trobriands où on la retrouve dans l’opposition entre kula et gimwali, c’est-à-dire entre échange cérémoniel de dons entre personnes où se joue l’autorité politique – le prestige – et échange de choses utiles de nature économique et de type marchandage interindividuel (1986, 647).
  • [38]
    En général, on réduit le système de compte à l’unité de compte, ce qui fait que le système de compte fondé sur cette unité reste implicite, à savoir le système pour nous devenu « naturel » de numération à base unique régi par les seules lois de l’arithmétique qui prévaut dans la trajectoire de la monnaie occidentale. Comme il existe des monnaies qui ne sont pas régies par un tel système, il faut admettre que ce qui est variable d’une société à l’autre n’est pas seulement l’unité de compte, mais plus généralement le système de compte donnant sa cohérence d’ensemble au système des objets-monnaies propre à une société.
  • [39]
    « Une monnaie, chose économique, est frappée par une nation, chose politique, et on y a confiance, elle inspire foi et crédit, phénomène à la fois économique et moral, ou même plutôt mental, habituel, traditionnel. Chaque société est une, avec sa morale, sa technique, son économie, etc. La politique, la morale et l’économique sont simplement des éléments de l’art social, de l’art de vivre en commun » (Mauss, cité par Tarot, 1999, p. 658). Parler de fait social total revient « à reconnaître la dimension symbolique de tous les faits où l’homme est pris et dont il est partie prenante. Or la perception de ces faits, ne dépend que de l’accommodation du regard. On peut ne voir dans une entreprise qu’un fait économique, et l’analyser de ce seul point de vue. Mais comme ce fait en inclut beaucoup d’autres, on peut également refuser de séparer complétement les faits économiques de l’organisation sociale dans laquelle ils restent pris, constater qu’ils renvoient à des faits de valeurs et d’idéologie qui signifient à leur manière, à des faits de pouvoir qu’ils expriment ou consolident, imposent ou reproduisent. […] Le fait social total, c’est le correctif aux excès d’abstraction qui peuvent nuire à la science et sont tout le danger de l’idéologie, c’est le primat du seul concret sur tout discours possible, c’est la volonté de replonger les mots dans les choses encore et toujours, car la science n’est qu’au service du réel et nous n’avons pas de science du réel. […] L’idée des faits sociaux totaux est donc la conséquence d’une analyse assez intensive même d’un seul aspect d’une société. Si nous poussons l’analyse le plus loin possible, une science particulière sera contrainte de réintroduire ce qu’elle avait cru devoir exclure, car c’est le donné qui le lui impose » (Tarot, 1999, p. 658).
  • [40]
    Ceci transparaît clairement au vu de la « grande stabilité de la dénomination des unités de compte sur de très longues périodes alors que les réalités y compris monétaires, les instruments de paiement, auxquelles elles correspondent subissent, en nature, en quantité et en qualité, des changements multiples et considérables » (Servet, 1998, p. 296 – qui vise ici les monnaies africaines ante coloniales). Plus près de nous, « quand nous parlons du Franc, de la Livre sterling ou du Dollar, nous désignons des entités métaphysiques dont la perpétuité est le caractère le plus remarquable, et qui participent de ce réseau conceptuel où se conjoignent les notions d’État, nation, territoire et souveraineté à travers lesquelles nous pensons toujours la politique » (Piron, 1992, p. 9).
  • [41]
    Voir également Codere pour qui « la monnaie en tant que symbole a la même neutralité morale que toute chose appartenant au monde symbolique et technologique » (1968, p. 576, note 2).

La monnaie est une invention sociale qui remonte à fort loin dans l’histoire de l’humanité et on en retrouve la trace dans la plupart des sociétés, quel que soit leur mode de constitution et d’organisation, qu’elles se soient dotées ou non d’un État. Elle n’est un trait spécifique ni des sociétés capitalistes modernes, ni de la trajectoire occidentale d’évolution vers cette modernité. Son étude nécessite donc de sortir de la conception traditionnelle qui la réduit à son usage d’instrument économique des échanges marchands. La nature de la monnaie, rapportée aux similitudes qui fondent la possibilité de parler de monnaie dans des sociétés très différentes, ne peut ainsi être véritablement comprise et formulée qu’à partir d’une démarche scientifique qui mobilise une approche comparative de la diversité spatiale et historique des expériences monétaires concrètes resituées dans leur contexte sociétal.
D’où une nécessaire montée en abstraction propre à dégager ce qui fait la (quasi) universalité du fait monétaire à partir de la construction d’un langage conceptuel commun interdisciplinaire. C’est ce qu’a cherché à faire le livre La monnaie souveraine (Aglietta et Orléan (dir.), 1998). L’universalité de la monnaie y est fondée dans sa nature d’opérateur de l’appartenance sociale, de médiation dans les échanges sociaux les plus divers au sein desquels elle opère comme un représentant de la totalité sociale, et cela aussi bien dans les sociétés modernes que dans les sociétés « primitives » et « pré-industrielles »…


Date de mise en ligne : 10/01/2020

https://doi.org/10.3917/puf.there.2016.03.0275

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