Le travail sur les enveloppes psychocorporelles en psychomotricité chez le sujet addict
Pages 113 à 127
Citer cet article
- REYNAUD, Marie-Alix,
- Reynaud, Marie-Alix.
- Reynaud, M.-A.
https://doi.org/10.3917/psyt.252.0113
Citer cet article
- Reynaud, M.-A.
- Reynaud, Marie-Alix.
- REYNAUD, Marie-Alix,
https://doi.org/10.3917/psyt.252.0113
Notes
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[1]
J.-L. Pedinielli, G. Rouan, P. Bertagne (2017). Psychopathologie des addictions (2e éd.), Paris, Presses universitaires de France.
-
[2]
P. Denis (2015). « Le narcissisme chez Freud », dans P. Denis, Le narcissisme, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », p. 32.
-
[3]
J. Marvaud (dir.) (1995). Relaxation : actualités et innovations, vol. 1, Le Bouscat, L’Esprit du temps.
-
[4]
M. Monjauze (2008). La problématique alcoolique (2e éd.), Paris, In Press.
-
[5]
J. Pages-Berthier (1993). « Psychanalyse et toxicomanie », Revue Toxibase, n° 2, pp. 1-16.
-
[6]
B. Busschaert, B. Vandewalle, B. Meurin et al. (2011). « Le corps et ses représentations », dans P. Scialom, F. Giromini, J.-M. Albaret, Manuel d’enseignement de psychomotricité (pp. 179-218), Marseille, Solal.
-
[7]
Ali Sami, repris par B. Lesage (2012). Jalons pour une pratique psychocorporelle : structure, étayage, mouvement et relation, Toulouse, Erès, p. 31.
-
[8]
P. Schilder (1968). L’image du corps : étude des forces constructives de la psyché, Paris, Gallimard, p. 35.
-
[9]
F. Dolto (1984). L’image inconsciente du corps, Paris, Seuil, pp. 22-23.
-
[10]
D. Winnicott (1975). Jeu et réalité, Paris, Gallimard.
-
[11]
Jean-Claude Stoloff, cité par O. Lesourne (2007). La genèse des addictions : essai psychanalytique sur le tabac, l’alcool et les drogues, Paris, Presses universitaires de France, p. 154.
-
[12]
Paola Desfourneaux (2008). « Corps postmodernes et corps toxicomanes : quels rapports à l’enveloppe charnelle ? », La Clinique lacanienne, 14(2), 195-211.
-
[13]
David Le Breton cité par G. Lambrette (2008). « À son corps défendant : une approche constructiviste du corps dans le champ des toxicomanies », Psychotropes, 14(2).
-
[14]
D. Bolsanello (2005). « La pertinence de l’éducation somatique auprès des toxicomanes : le corps vécu », Psychotropes, 11(1).
-
[15]
D. Anzieu (1995). Le Moi-peau, Paris, Dunod.
-
[16]
Ibid., p. 71.
-
[17]
S. Robert-Ouvray (2004). « Psychogenèse de la rupture affective chez le jeune enfant », Journal du droit des jeunes, 234(4), 17-20.
-
[18]
J. Pages-Berthier (1993). « Psychanalyse et toxicomanie », Revue Toxibase, n° 2, pp. 1-16.
1Je vous propose d’exposer les bases théoriques de la construction des enveloppes psychocorporelles dans la petite enfance, dans l’ordre chronologique de leur acquisition, afin de mettre au jour leurs défaillances qui peuvent expliquer l’émergence des comportements addictifs. La prise en charge en psychomotricité avec les patients addicts tente de combler les failles de ces enveloppes ; je l’illustrerai avec une étude de cas d’une patiente que l’IMR et l’hôpital Marmottan ont eu en commun.
Selon Stanton Peele, les sujets addicts ne sont pas dépendants d’une substance chimique mais d’une expérience, l’addiction. Elle est une réponse à un problème, face à l’échec et au sentiment d’incompétence personnelle et sociale du sujet. Cette expérience addictive serait une stratégie d’adaptation entre le sujet et son environnement, lui permettant de satisfaire ses besoins, qu’il est en incapacité de pouvoir satisfaire seul. Le comportement addictif permet au sujet de faire face à des situations anxiogènes et de créer des sensations plaisantes, source de diminution de son sentiment de défaillance. Au long terme, le sujet est moins capable d’affronter ses difficultés, entraînant une baisse de l’estime de lui-même et une consommation répétitive du produit pour se soulager, ne pouvant plus contrôler sa consommation addictive.« L’addiction est définie comme un processus par lequel un comportement, qui peut être à la fois source de plaisir mais également permettre d’échapper à une sensation de malaise interne, est employé selon un modèle caractérisé par une perte de contrôle et sa persistance en dépit de ses conséquences négatives importantes. »
L’élaboration du narcissisme
2En 1914, Freud introduit le narcissisme primaire comme : « Être amoureux de soi-même est un stade de développement indispensable [2]. » C. Balier, en 1976, définit le narcissisme « comme étant l’investissement de soi, c’est-à-dire de sa propre personne, à l’origine du sentiment d’identité, de la confiance en soi, de l’estime de soi ». Ce phénomène se construit entre 6 et 18 mois d’âge.
3Le narcissisme secondaire apparaît ensuite lorsque la libido investit les choix d’objets d’amour extérieurs. À travers la connaissance de son environnement et son action sur celui-ci, le Moi de l’enfant va continuer de se développer, et la base de son assise narcissique se mettre en place.
4Certains traumatismes psychiques désorganisateurs au cours de la constitution du Moi peuvent avoir des conséquences sur l’établissement du Soi (fond narcissique du Moi). Marvaud évoque « l’atteinte à la sécurité d’être d’un Moi en constitution » par « les défenses archaïques trop sollicitées qui hypothèquent alors plus ou moins gravement le développement psycho-affectif de l’individu » [3]. Ces traces mnésiques traumatiques peuvent être réactivées lors de la période de l’adolescence et le vécu d’événements douloureux (maladie, décès, séparation…), provoquant une fêlure dans l’unité du Moi et une blessure narcissique chez le sujet.
5Jeammet considère l’addiction comme un moyen permettant d’assurer l’homéostasie narcissique du sujet dont les assises du Moi sont fragilisées. Les conduites addictives sont une forme de narcissisme pathologique où la libido est surinvestie vers des objets d’addiction, entraînant une insécurité interne, un sentiment identitaire défaillant et l’échec d’une représentation de soi unifiée [4]. L’addiction représente un « bouclier contre la souffrance » permettant au sujet de restituer sa toute-puissance narcissique originelle [5]. Le comportement addictif est ainsi une solution pour soulager les blessures narcissiques profondes du Moi du sujet, entraînant la construction d’« une identité addictive ». Le sujet addict va construire son existence et tenter de structurer son identité autour de l’objet d’addiction.
6Les facteurs pouvant entraîner des comportements d’addictions peuvent apparaître dans les premiers moments de vie, mais aussi peuvent s’inscrire dans une dimension transgénérationnelle. L’histoire de vie de certains sujets addicts est marquée par des événements traumatiques familiaux (mort violente, suicide, émigration, guerre, deuil, alcoolisme…) et des souffrances non dites qui ont été transmises aux générations successives. Ces événements n’ont pu être symbolisés et assimilés psychiquement par le sujet. Ces expériences familiales douloureuses sont incorporées et verrouillées par le secret, qui aura alors recours à un clivage du Moi. Elles engendrent des souffrances psychiques et/ou somatiques. Les effets sédatifs de la drogue permettent de réduire la tension douloureuse et l’angoisse provoquées par le secret familial.
La constitution du schéma corporel
7L’élaboration du schéma corporel dépend de la maturation neurologique et des expériences, il s’édifie vers l’âge de douze ans. J. Corraze [6] propose une construction du schéma corporel en quatre étapes :
- le corps vécu grâce aux informations perceptives
- le corps perçu dans l’environnement
- le corps reconnu comme étant sien
- le corps connu, reconnaissance et nomination des différentes parties du corps.
8Les effets des produits modifient le schéma corporel en transformant les sensations et les perceptions de l’individu. Ils modifient la perception de l’environnement et entraînent une perte des repères temporels et spatiaux. « L’unité du corps perçu est défaite lors de consommation de stupéfiants, la perception et la projection du monde ne peuvent maintenir sa cohésion [7]. » La chronicité de la consommation et les effets toxiques des produits peuvent induire des répercussions somatiques, en provoquant des atteintes corporelles et altérant le schéma corporel de l’individu. Le sujet ne fait plus qu’un avec le produit.
9Schilder introduit en 1950 la notion d’image du corps : « L’image du corps humain, c’est l’image de notre propre corps que nous formons dans notre esprit, autrement dit la façon dont notre corps nous apparaît à nous-mêmes [8]. » L’image du corps représente la première représentation inconsciente de soi, ainsi que les perceptions et représentations mentales que nous avons de notre corps, comme objet physique chargé d’affects. « Des sensations nous sont données en provenance de toutes les parties du corps. Par-delà ces sensations, nous éprouvons de façon directe qu’il y a une unité du corps. »
10F. Dolto quant à elle différencie l’image inconsciente du corps du schéma corporel. L’image du corps est propre à chacun, liée à l’histoire de l’individu. Elle s’élabore par l’investissement libidinal et les expériences émotionnelles, au travers du regard des autres et par la communication. Elle appartient à l’imaginaire, à l’inconscient, elle est hors du temps. Elle reflète aussi bien le vécu archaïque qu’actuel. Elle est le support d’interaction, et permet d’accéder à l’image du corps de l’autre : « C’est grâce à notre image du corps portée par et croisée à notre schéma corporel que nous pouvons entrer en communication avec autrui [9]. »
La constitution de l’image du corps
11L’enfant accède à une première représentation de soi, à la connaissance de son corps propre, à travers ses relations précoces et les soins corporels adaptés qui lui sont prodigués. C’est la mère ou son substitut qui, par son corps et son schéma corporel, donne un soutien, une surface contenante à l’enfant pour sa construction corporelle et identitaire. L’environnement de l’enfant doit être « suffisamment bon » afin de lui fournir l’espace propre au développement de son vrai Self et de sa continuité d’être [10]. La mère, par sa « préoccupation maternelle primaire », se dessaisit de soi au profit de son enfant, pour s’adapter harmonieusement aux besoins de celui-ci grâce à ses capacités d’empathie.
12Le « Holding » qui désigne le portage, le maintien maternel, permet le soutien physique et psychique du nourrisson. Il a un rôle de pare-excitation, contribue au sentiment d’unité corporelle, ainsi qu’à la prise de conscience des limites corporelles du nourrisson. Le « Handling », à travers la qualité des soins manuels prodigués par la mère, permet la « personnalisation », c’est-à-dire l’installation de la psyché dans le soma (union entre le Moi et le corps), et donne à l’enfant le sentiment d’habiter son corps. La régulation des rythmes des soins maternels permet au nourrisson d’acquérir une temporalité subjective et la « réalisation », entraînant le sentiment de réalité dans le temps et dans l’espace et assurant une continuité d’être.
13Lorsque ces soins corporels sont précaires et non adaptés aux besoins et aux rythmes du nourrisson, le développement peut être altéré, voire suspendu, et empêcher d’acquérir « une bonne assise narcissique » [11]. Michèle Monjauze (2008) évoque l’existence chez les personnes addictes d’une défaillance dans le portage, qui n’a pas été suffisamment solide et dont le regard de la mère a fait défaut. Elle serait à l’origine du vécu d’angoisse d’abandon, ainsi que du sentiment de détresse du nourrisson, laissant des traces traumatiques corporelles et entraînant une mauvaise connaissance de ses limites corporelles. L’alcoolisation et la prise de toxiques seraient un remède contre ces angoisses archaïques.
Répercussions de l’addiction sur l’image du corps
14Comme nous l’avons vu précédemment, les objets addictifs permettent de colmater les blessures d’un narcissisme fragilisé. Ils permettent également de soutenir une image du corps défaillante, non unifiée. Les produits modifient la perception de soi et le vécu de soi au monde. Le corps est atteint dans la perception de ses limites. L’individu alterne généralement entre un sentiment de satisfaction, de toute-puissance sous l’effet du produit, et un sentiment de désespoir, d’impuissance totale, de souffrance lorsque l’effet disparaît.
15La consommation chronique de ces produits toxiques entraîne des répercussions somatiques et modifie l’apparence du corps, altérant l’image du corps. Ces atteintes corporelles provoquent chez le sujet addict un désinvestissement corporel, entraînant une baisse de l’estime de soi, un manque de confiance en soi, ainsi qu’une altération du sentiment d’identité. Le corps est réduit à sa dimension mécanique, il n’y a plus de corps-plaisir, le corps est désexualisé, et se limite généralement aux sensations apportées par les produits. C’est un « corps désormais étranger dont on a oublié le langage » et un « corps déshabité, non investi, incapable de se vivre en relation avec les autres corps » [12]. De plus, les effets corporels du manque marquent la perte de la maîtrise de soi, de son propre corps, et l’illusion de contrôler la situation. « En perdant la confiance élémentaire en son corps, l’individu perd la confiance en soi et dans le monde [13]. » Ce n’est plus alors uniquement le corps qui est atteint mais l’individu en son entier.
Les enveloppes psychocorporelles
16Le corps du toxicomane parle : rempli, vidé, troué, usé, c’est un corps qui ne trouve pas ses limites. Dans l’addiction, les dommages infligés au corps et à sa surface sont exposés. Le corps est marqué par l’histoire de consommation.
17L’enveloppe corporelle : la peau est l’enveloppe protectrice du corps, elle a une fonction de contenant, et marque les limites de l’intérieur et de l’extérieur du corps. La peau représente un système de protection de notre individualité en même temps que premier instrument et lieu d’échange avec autrui. « La peau joue le rôle de frontière entre soi et l’autre. Marqueur de l’intimité et de l’identité, elle permet de rentrer en contact les uns avec les autres [14]. » La peau est le plus vaste organe du corps humain, sensible avant la naissance, déjà in utero le fœtus vit par l’intermédiaire de sa peau des expériences corporelles. Le sens tactile est un des premiers sens apparaissant dans le développement embryonnaire.
18La construction de cette enveloppe corporelle s’élabore à partir d’expériences corporelles vécues par le fœtus puis par le nourrisson en lien avec son environnement, plus particulièrement par l’étayage maternel. In utero, le fœtus est en position fœtale, entièrement contenu, enveloppé, et soutenu. À la naissance, le nouveau-né est soumis à l’apesanteur, il se retrouve brusquement dans un milieu aérien et n’est plus contenu par l’utérus de sa mère. Il a besoin d’être porté, tenu solidement, et enveloppé, pour se sentir en sécurité et lutter contre ses angoisses archaïques de chute et de morcellement.
19Progressivement, grâce à la mise en place d’une fonction maternelle contenante, sa peau est ressentie comme une surface contenante. Le nourrisson dans une dépendance absolue à sa mère a besoin de contact peau à peau avec elle, de caresses, de portage ainsi que d’échanges de regards, de sons, et de sourires. Cette relation lui permettra d’acquérir un attachement sécure et ainsi par la suite de pouvoir se séparer de sa mère et de parvenir à son individuation. Par le biais de l’introjection de la fonction contenante maternelle, l’enfant ressent son corps comme contenu et unifié. Il acquiert un sentiment d’exister dans sa propre peau et de sécurité interne. La mère comme objet contenant est un attracteur qui contient la vie pulsionnelle et émotionnelle du bébé et donne une forme aux éprouvés. Elle stabilise les forces qui agitent le psychisme de l’enfant.
20Didier Anzieu [15] définit une structure, le Moi-peau, à partir d’expériences de la surface de la peau. Les fonctions psychiques du Moi-peau s’étayent sur les fonctions biologiques de la peau. Il a une fonction de contenant et délimite une surface de séparation entre un dedans et un dehors. Il constitue une barrière protectrice et filtre les stimuli externes, tout en permettant des échanges entre ces espaces. Par l’étayage maternel et le contact de sa peau avec le corps de sa mère, l’enfant peut percevoir la surface de sa peau comme contenante et limitante, et acquérir un sentiment d’intégrité de son enveloppe corporelle assurant au Moi une enveloppe narcissique.
21Ce « Moi-peau » assure neuf fonctions :
- une fonction de maintenance de psychisme par l’intériorisation du « Holding » maternel,
- une fonction de contenance par l’intériorisation du « Handling » maternel,
- une fonction pare-excitatrice protégeant des excès de stimulations extérieures,
- une fonction d’individuation du Soi qui apporte le sentiment d’être unique,
- une fonction d’intersensorialité qui permet de donner un sens commun aux informations provenant des organes des sens,
- une fonction de soutien de l’excitation sexuelle du fonctionnement psychique,
- une fonction d’inscription des traces sensorielles tactiles,
- une fonction « toxique » ou « anti-fonction », d’autodestruction de la peau et du Moi.
Constitution de l’enveloppe psychique et intériorisation de la fonction contenante
22La notion d’enveloppe psychique est plus difficile à définir. Utilisée comme synonyme du Moi chez Freud, ou comme partie constituante du Moi-peau chez Anzieu [16], ce dernier finit d’ailleurs par l’envisager en tant qu’enveloppe psychique à part entière. Elle se structure comme le Moi-peau, en deux couches : une couche externe qui fait écran aux stimulations extérieures (enveloppe d’excitation) et une couche interne qui met en lien les stimulations extérieures et l’environnement intrapsychique (enveloppe de communication).
23L’enveloppe psychique dérive de la bonne mise en place de l’enveloppe corporelle. Elle est une fonction de contenance consistant à contenir et à transformer.
Les addictions : pathologies des enveloppes
24Nous avons vu précédemment chez les sujets addicts, l’échec d’introjection d’un objet suffisamment contenant ou d’une fonction maternelle primaire défaillante. L’enveloppe psychique de ces sujets est rompue, et elle ne permet pas à l’appareil psychique d’être contenu et maintenu. À travers les actes, symptômes que représentent les conduites répétitives de prises de toxiques, ces sujets tentent de contenir les débordements pulsionnels de leur psychisme et de soulager une tension interne. L’incorporation du produit peut être par voie orale en buvant de l’alcool, en avalant des pilules, et par voie respiratoire avec l’inhalation des fumées du tabac ou du cannabis, par voie olfactive avec la pratique du sniff et par voie cutanée avec l’injection d’héroïne ou de cocaïne qui pénètre la peau et attaque l’enveloppe corporelle dans sa fonction de contenant et de protection. Cette enveloppe corporelle effractée ne peut plus contenir le Moi psychique. L’addiction sert alors de protection contre l’effondrement psychique.
25Dans l’addiction, la fonction de maintenance du Moi-peau est altérée et entraîne une fragilisation du Moi. L’unité corporelle et le sentiment d’identité sont menacés. La fonction de pare-excitation du Moi-peau est défaillante et ne permet pas de protéger de l’effraction des stimuli extérieurs. Le recours à l’objet addictif est nécessaire pour remplir cette fonction de pare-excitation. On retrouve chez ces patients une « carapace musculaire » [17] ou une « seconde peau psychique » en tant que substitut d’un contenant peau défaillant. Ces sujets se construisent « un contenant auxiliaire » par le biais de leur extrême tension musculaire afin de se protéger des stimuli externes. L’incorporation des produits addictifs donne l’illusion au Moi corps troué de colmater ses failles, permettant ainsi de combler les manques et les besoins du sujet, afin de restaurer l’illusion de l’unité de soi perdue. Les conduites addictives seraient une tentative inconsciente de retrouver « l’illusion du plaisir primitif » de Bergeret [18], où « le sujet retrouve l’état de l’enfant qu’il était dans le ventre de sa mère ». Les sujets addicts tenteraient ainsi par le recours aux produits de combler les failles de leur enveloppe ou de reconstruire une nouvelle enveloppe corporelle plus contenante.
Étude de cas
26La patiente est une jeune femme de 32 ans (que j’appellerai Aurélie) au moment de sa prise en charge, adressée à l’IMR en octobre 2014 en service de SSR en addictologie par l’hôpital Marmottan pour sevrage de THC (consommation de 15 joints par jour) et de cocaïne. Elle a déjà eu 6 hospitalisations en psychiatrie depuis ses 15 ans pour dépression avec plusieurs tentatives de suicide par IMV (la dernière en 2010), elle a fait un épisode d’anorexie à l’adolescence, et est depuis sur un versant boulimique mais sans vomissements, depuis des années. À son entrée, elle est très anxieuse, avec un trouble dépressif récurrent, mais motivée pour l’abstinence.
Antécédents familiaux
27Sa mère est diagnostiquée schizophrène a priori non stabilisée et qui refuse les traitements. Aurélie a peur d’être « folle comme sa mère ».
28Son père, qu’elle admire beaucoup, s’avère avoir été un homme violent verbalement et physiquement envers son épouse. Aurélie en relate un épisode : 5 jours après sa naissance, il frappe sa femme qui doit être hospitalisée pendant 2 semaines. Le lien d’attachement précoce mère-enfant est rompu, et nous pouvons imaginer qu’il n’y a pas ou peu de fonction pare-excitatrice de la part de sa mère par la suite et des carences affectives importantes étant donné la pathologie de celle-ci et de la toxicité du couple parental.
29Aurélie à 2 frères, dont un qui est décédé à 31 ans par overdose d’héroïne, qui était très soutenu par son père. Aurélie dit avoir beaucoup fonctionné en mimétisme par rapport à ce grand frère lorsqu’elle était adolescente.
Antécédents personnels
30Elle est élevée par sa grand-mère paternelle jusqu’au décès de celle-ci à ses 10 ans (Aurélie dit ne pas en avoir fait le deuil) ; elle retourne chez ses parents, où elle est maltraitée par sa mère, elle est son mauvais objet, leur relation confine autour de menaces de suicide et d’insultes. Son père quitte le domicile conjugal pour aller vivre à la campagne, laissant les enfants à leur mère : abandon du père qui laisse ses enfants dans une situation d’insécurité affective, psychique et corporelle.
31Elle débute ses TCA à 14 ans, anorexie pendant un an (passage de 65 à 34 kg), puis boulimie depuis. Les pertes et reprises de poids sont majeures et rapides (+28 kg en 5 mois, -17 kg en 5 mois). Cela met en avant les premiers symptômes connus de la porosité des enveloppes psychocorporelles d’Aurélie, démontrant un Moi-peau défaillant.
32Elle a été victime d’abus sexuels, et a subi 3 IVG. Elle ne supporte pas le regard des hommes sur elle et se rend masculine voire vulgaire pour ne pas attirer le désir. Nous notons ici une nouvelle effraction du Moi-peau et des traumatismes secondaires qui réactivent les traumatismes primaires.
33D’un point de vue intellectuel, Aurélie est brillante : elle est 1re nationale au Bac S, s’inscrit en candidate libre pour passer un BTS communication des entreprises, puis fait un master en affaires internationales, marketing et commerce. Elle n’arrive pas à en concevoir de la fierté, c’est un sentiment qu’aucun de ses parents ne lui a exprimé.
34Elle fait des crises d’angoisse qu’elle étouffe par ses crises de boulimie et sa prise de cannabis. Le cannabis et la cocaïne supplantent ses manques affectifs, ce qui lui donne une impression de maîtrise et un soulagement des tensions internes. Sinon, Aurélie se réfugie dans le sommeil.
35Elle reconnaît la déficience de ses modèles parentaux, mais préfère les affronter : « Je préfère avoir mal et être triste, je me sens vivre, alors que sous produits j’enfouissais tout et je ne ressentais plus rien. » Sans produits, elle est traversée par des émotions qu’elle ne contrôle ni ne connaît pas. L’étayage par le cadre de l’hôpital, du pavillon, des prises en charge en individuel lui sera indispensable pour pouvoir accueillir et penser ses émotions. Elle se sent perméable, ne pouvant filtrer les stimuli extérieurs.
36Pendant son hospitalisation, Aurélie bénéficiera d’une prise en charge en psychomotricité, en diététique, en activités physiques adaptées. Elle aura des entretiens de relation d’aide avec les infirmières et les moniteurs éducateurs, et participera à divers groupes : arts graphiques, forum addicto, groupe de prévention des rechutes, aquagym et randonnée.
37La prise en charge en psychomotricité débute rapidement après son admission. Après un long entretien de recueil des données, et d’évaluation de ses besoins et de son état psychocorporel, la prise en charge débute à raison de deux fois une demi-heure par semaine, au sein du service corporel de l’IMR. Une stagiaire participera aux prises en charge, ce qui va venir renforcer le côté sécure et rassurant dont Aurélie a besoin, et élargir les possibilités techniques.
38Étant donné tout ce que la patiente traversera comme émotions et événements extérieurs pendant son hospitalisation (rupture amoureuse, suicide d’une autre patiente, décès de sa tante), nous lui proposerons des techniques corporelles afin d’apaiser et d’accompagner son état émotionnel du jour.
Techniques corporelles utilisées
- Pressions corporelles à 4 mains pour un travail plus englobant et en symétrie, ou avec un ballon dégonflé qui épouse la forme du corps et vient donner une conscience corporelle.
- Enveloppement corporel global dans un grand tissu (fonction de Moi-peau et de holding maternel) avec pressions à 4 mains.
- Enveloppement segmentaire avec un foulard.
- Percussions corporelles à l’aide de bâtons en plastique creux, qui font propager des vibrations dans tout le corps et lui donnent une conscience de son intérieur, fermé par une enveloppe.
- Exercices de respiration pour apprendre à Aurélie comment maîtriser et calmer son rythme intérieur.
- Mobilisations passives (relaxation de type Wintrebert) pour amorcer un sentiment de lâcher prise en toute sécurité.
- Exercices de contracté/relâché (relaxation de type Jacobson) pour sentir et influer sur sa carapace tonique, et engager en toute autonomie une décharge motrice et un apaisement des tensions internes.
40Au bout de 2 mois d’hospitalisation, tant qu’elle est à l’hôpital, dans un cadre rassurant, Aurélie peut prendre de la distance sans se laisser trop envahir par l’histoire des autres patients ; elle arrive à gérer certains conflits, elle se sent plus calme, moins poreuse à tous les stimuli extérieurs, elle arrive à dire non. Elle est plus à l’écoute d’elle-même. Elle éprouve le besoin de faire « le tri dans sa tête ».
41En décembre, lors d’un entretien avec son éducateur référent, Aurélie dit être dans une recherche de reconstruction identitaire ; elle reconnaît une angoisse archaïque en lien avec les problématiques de séparation d’avec la fonction maternelle et la recherche de cette affection auprès d’autres personnes qui viennent en substitut. Ceci l’affecte dans sa difficulté à vivre les séparations. Elle se rend compte qu’elle est en permanence à la recherche du lien avec l’autre.
42Elle se situe dans une phase où elle cherche à accepter et affronter ses blessures, et souhaite être accompagnée dans ce processus. Elle souhaiterait aussi pouvoir consulter ses dossiers médicaux de ses précédentes hospitalisations pour l’aider à comprendre certaines zones d’ombre de son passé.
43Lors d’une permission qui lui est accordée pour passer une semaine au ski en février 2015, elle s’alcoolise massivement, ce qui facilite ses crises de boulimie, causées par une sensation de vide intérieur et d’insécurité. Le cadre sécurisant et contenant de l’hospitalisation n’est plus là pour garantir une sécurité intérieure.
44Ses crises de boulimie perdurent, et ont toujours lieu pendant les permissions, car seule, elle est confrontée à des émotions qu’elle ne peut pas gérer. En mars 2015, Aurélie nous dit qu’elle associe toujours ces crises à du plaisir et un soulagement de ses tensions internes.
45Tout le long de sa prise en charge en psychomotricité, Aurélie nous livrera son inquiétude face aux difficultés qu’elle va rencontrer pour maintenir l’abstinence lorsqu’elle se retrouvera seule. Elle gardera une anxiété importante par rapport à ses envies de consommation qui persistent, qui sont en lien direct avec ses failles narcissiques, ses enveloppes psychocorporelles défaillantes et sa personnalité dépendante.
46En 5 mois et 30 séances de psychomotricité, Aurélie a appris qu’elle peut se détendre et s’écouter pour ne plus être en permanence dans une agitation psychique et physique qu’elle auto-alimente.
47Je note une bonne évolution globale de cette patiente qui est beaucoup moins dans les excès, elle a pu aborder tous ses traumatismes antérieurs et les exprimer par des émotions qu’elle ne contrôlait pas et qui l’envahissaient de manière parfois très violente ; mais son rapport aux soignants et la confiance qu’elle nous a accordée (la stagiaire et moi-même) ont permis une bonne accroche aux soins et une possibilité de réassurance et de travail thérapeutique profond au niveau de son vécu corporel et de la gestion de ses émotions.
48Mais ce temps de soins ne suffit pas à recréer ou réparer des enveloppes psychocorporelles défaillantes. J’insiste auprès d’elle et dans mon compte rendu de fin de prise en charge sur le fait qu’il est nécessaire qu’elle soit encore suivie en psychomotricité à l’extérieur.
Bibliographie
- Anzieu, D. (1995). Le Moi-peau, Paris, Dunod.
- Bolsanello, D. (2005). « La pertinence de l’éducation somatique auprès des toxicomanes : le corps vécu », Psychotropes, 11(1).
- Busschaert, B. Vandewalle, B. et al. (2011). « Le corps et ses représentations », dans P. Scialom, F. Giromini, J.-M. Albaret, Manuel d’enseignement de psychomotricité (pp. 179-218), Marseille, Solal.
- Denis, P. (2015). « Le narcissisme chez Freud », dans P. Denis, Le narcissisme, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? ».
- Desfourneaux, Paola (2008). « Corps postmodernes et corps toxicomanes : quels rapports à l’enveloppe charnelle ? », La Clinique lacanienne, 14(2), 195-211.
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- Lesage, B. (2012). Jalons pour une pratique psychocorporelle : structure, étayage, mouvement et relation, Toulouse, Erès.
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Mots-clés éditeurs : addictions, développement psychoaffectif, enveloppes psychocorporelles, image du corps, Moi-Peau, narcissisme, psychomotricité, schéma corporel
Date de mise en ligne : 12/12/2019
https://doi.org/10.3917/psyt.252.0113