L'addiction trompe le vide, un leurre des contenants généalogiques troués. Une approche transcontenante de l'anorexie mentale
- Par Pierre Benghozi
Pages 103 à 121
Citer cet article
- BENGHOZI, Pierre,
- Benghozi, Pierre.
- Benghozi, P.
https://doi.org/10.3917/psyt.201.0103
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- Benghozi, P.
- Benghozi, Pierre.
- BENGHOZI, Pierre,
https://doi.org/10.3917/psyt.201.0103
1Je présenterai, en l’illustrant par l’exemple de l’anorexie mentale de l’adolescente, les addictions comme des symptômes que j’appelle des « trompe le vide ». La clinique des addictions peut être repensée dans une perspective généalogique contenant-contenu. Les symptômes de pathologie de contenant caractérisent la clinique du vide. Nous sommes concernés surtout par des pathologies de contenants généalogiques familiaux. L’anorexie mentale d’une adolescente, pensée comme une addiction paradoxale sera envisagée comme le symptôme d’un corps psychique familial troué. Selon ma conceptualisation du maillage des contenants généalogiques (Benghozi, 1994), le maillage affiliatif thérapeutique, famille-thérapeute en thérapie familiale permet de remailler les béances des contenants familiaux. Cette modélisation développe une perspective psychanalytique du lien (Kaës R.) dans une approche clinique intersubjective et transpsychique des addictions.
Anorexie mentale et famille adolescente en thérapie familiale psychanalytique
2Nous allons illustrer à propos d’une anorexie mentale d’adolescente, une prise en charge de thérapie familiale dans l’unité clinique du lien et de thérapie familiale du service.
3Dans l’exemple qui suit, le tiers demandeur est un médecin diététicien. Julie 16 ans et demi consulte avec ses parents, en thérapie familiale à la demande d’un médecin nutritionniste pour une anorexie mentale. Elle est cadette d’une fratrie de deux. Sa sœur Noellie a 20 ans. Elle n’est pas présente à ce premier entretien. Elle suit une préparation à une grande école. Au-delà de son trouble de comportement alimentaire, elle souhaite être aidée dans la relation avec ses parents. « J’ai un problème avec la nourriture, je ne pense pas que ce soit réversible, mais ça peut s’améliorer. Le rapport avec mes parents n’est plus le même… » La présentation décrit une forme habituelle de trouble de type anorexie mentale qui aurait débuté à la suite d’un régime. Les parents inquiets par l’amaigrissement l’ont conduite chez un psychiatre, mais il n’y a pas eu de suivi. « Julie n’a pas accroché. » Elle investit beaucoup ses études. Le père souligne l’excès de sport. Julie intériorise avec la maîtrise impérieuse de son corps et l’investissement scolaire, les exigences parentales. Elle a besoin d’en faire toujours plus et dit vouloir être pilote de l’armée de l’air. Elle est en compétition constante avec sa sœur sur le plan de ses réussites scolaires. Cette exigence apparaît bien dans l’entretien en écho avec les anxiétés parentales. Le père a été très rassuré de pouvoir progresser sur le plan professionnel en étant fonctionnaire dans une grande administration. Pour lui comme pour sa femme, il faut arriver à avoir un poste comme fonctionnaire. C’est la sécurité. « J’ai toujours pu passer les échelons… » Cela lui a évité la dérive et les « galères sociales » de ses sœurs actuellement très isolées. Il dit « je ne veux pas de ça pour mes filles ». La mère soutient l’exigence de son mari pour la réussite dans les études de leurs filles. Elle-même a souffert enfant de ne pas avoir eu un père proche d’elle et attentif. « Mon père ne s’est jamais intéressé à nos études. Il soulignait toujours le négatif. Il ne valorisait pas les bonnes notes. On a essayé de faire mieux que nos parents. Mon père est né en 1913, il a eu son certificat d’études, c’était beaucoup pour l’époque. On avait conseillé à mes grands-parents de lui faire faire des études, mais ils l’ont envoyé garder les chèvres ! Alors qu’ils avaient des moyens financiers pour les payer. Mon père en a gardé une profonde amertume. Quelquefois, il était violent et je m’interposais entre lui et ma mère terrorisée et déprimée. Je ne me sentais pas en sécurité. Pourtant, je l’avais placé dans ma tête sur un piédestal. Mais au fil du temps, on se rend compte que le monde n’est pas parfait. Mon père a été plusieurs fois au chômage. La vie à la maison était difficile. À l’époque, je lui en voulais de ne pas être capable de trouver un emploi… »
Pacte d’alliance conjugal et mythe familial : « l’insécurité, c’est la mort »
4L’insécurité, c’était aussi se retrouver seul non marié. Le lien conjugal est pour le couple un protecteur essentiel. La protection est une dimension fondatrice de leur pacte d’alliance conjugale. On retrouve la rémanence de cette insécurité. Il y a une intériorisation d’un contrat familial qui se potentialise d’une famille à l’autre avec une ligne de force qui essaie de dire : « Plus jamais ça ! »
5« Ça ! », c’est au-delà du rationnel, la croyance en une vulnérabilité dangereuse.
6Dans l’entretien, une croyance est formulée, elle semble être partagée comme une référence mythique familiale : on cherche le bonheur. La sécurité, c’est le bonheur. La menace terrorisante, c’est de vivre l’insécurité. La valeur travail, comme la réussite sociale, apparaît protectrice contre des angoisses d’effraction. La déconstruction au sens de la critique littéraire selon Jacques Derrida autour des mots « sécurité/insécurité » réactualise des événements traumatiques qui ont marqué l’histoire familiale. Dans l’histoire familiale du père, la menace d’une sécurité insuffisante est mortelle. La naissance du père a été précédée par la mort d’une sœur âgée de 33 mois. Elle s’est noyée dans un ruisseau. Un tout petit ruisseau, comme dans un verre d’eau. Il y aurait eu un moment d’inattention. Sa mère en reste très culpabilisée. Il est né un an après et porte la mort de sa petite sœur en héritage. Il est le dépôt d’un impossible deuil familial en suspens. Le père de Julie est ainsi un enfant dit « de remplacement. » Il est habité par le fantôme du corps de sa petite sœur morte. Son prénom est au masculin, celui de sa sœur. Il a toujours vu son père triste et porte la souffrance de ses parents, toujours présente. « Ils ne méritaient pas ça. Je suis, dit-il, un peu l’enfant gâté. Mes sœurs sont jalouses de moi, j’ai été très protégé. Je suis de nature anxieuse. Ce que ma mère a ressenti, je l’ai ressenti. Elle ne voulait plus s’alimenter, elle refusait de vivre, c’était angoissant. Ma deuxième sœur lui ressemble beaucoup. » Il s’en sent aussi responsable.
Le corps familial-éponge et l’étayage carapace de survie
7Comment survivre comme couple et comme famille quand on est confronté à l’impardonnable ? Comment enfant, réparer le sentiment de défaillance honteuse et de culpabilité assassine de ses parents insuffisamment protecteurs ? Comment se protéger soi-même ? Comment frère puis père, protéger les autres ? Réussir des études pour entrer dans une grande administration apparaît au niveau mythique protecteur contre l’insécurité mortelle. Cette construction autour de ce mythe familial est partagée par tous. Cela est confirmé avec la présence de Noellie, invitée à notre demande à participer au troisième entretien. Noellie est terrorisée à l’idée de ne pas réussir ses études. C’est au prix de sacrifices constants et d’une vie d’ascète qu’elle tente de grimper les échelons universitaires. Elle a des troubles du sommeil, des maux de ventre, elle est très anxieuse et déprimée car, malgré des résultats scolaires moyens, elle craint de ne pouvoir être admise avec succès au concours qu’elle prépare. Ce serait un échec terrible, non seulement pour elle, mais aussi un effondrement pour toute la famille. Elle se sent sous pression. Les deux filles sont très proches de leur père. Celui-ci apparaît paradoxalement à la fois très fort, car il a survécu dans l’adversité dès sa naissance – il a dû se battre –, mais en même temps ce père est comme un petit oiseau fragile, un enfant ayant besoin d’être sans arrêt rassuré. Il parle peu, il est méfiant et sur le qui-vive. Ses émotions et ses affects le submergent comme si la peau qui le protège était une fine pellicule précaire. L’angoisse est à fleur de peau. Il est vigilant à ce que personne ne craque. Il était effrayé à l’idée que Noellie participe aux entretiens familiaux et puisse décompenser. Ce père apparaît plus comme un grand frère pour ses enfants, pour ses deux filles, avec lesquelles, il dit lui-même être « très fusionnel ». Sa femme est une maman poule qui tente aussi de rassurer cet oiseau vulnérable. En fait, chacun est vigilant à ce que personne ne craque. Autrement, c’est l’architecture de l’édifice familial qui s’écroule.
8C’est un contenant familial troué que ce corps-éponge tente de protéger. Aucun effort ne pourrait redonner naissance à cette petite sœur. Il y a un ciel pour les prières et un ciel où le corps est mis en jeu. Aucun avion ne permettra à Julie pilote de faire revenir la petite fille. Mais comment en faire le deuil autrement qu’en mettant en offrande son propre corps. C’est la fonction autosacrificielle du symptôme anorexique.
9Le signifiant « insécurité » prend, dans ce récit familial, un écho particulier. La menace n’est pas tant celle d’un danger extérieur que celle intérieure de garants défaillants. La contenance familiale défaillante confronte à une vulnérabilité menaçante. Il y a une nécessité de se protéger contre un effondrement psychique. Les mécanismes de défense groupaux de survie sont mobilisés. Plus que de vivre, l’enjeu est la survie psychique. Les désirs sont aliénés pour les besoins de survie du groupe familial. L’écart entre les espaces de subjectivité est réduit. Il y a une tendance à une agglutination au profit de la famille mythiquement en danger. Les adolescents ont là une fonction totémique, identifiés à l’idéal du moi familial. Ils sont au service de la patrie familiale menacée. Le sujet singulier est mobilisé au service du sujet d’appartenance. Les mécanismes de défense familiaux visent à gérer le risque de débordement de l’angoisse. La solution mythique est de s’appuyer sur un contenant social fiable. Au niveau de l’image du corps familial, les limites floues exigent une enveloppe carapace. Cette « coquille » matricielle protectrice à la fois maternelle et paternelle, n’est pas adhésive comme celle que Tustin F., attribue à l’enfant psychotique. Elle permet de s’y adosser.
10C’est une structure d’étayage, une figuration projetée sur l’administration. La mère-poule institution ne laisserait pas mourir ses petits, selon les croyances partagées du mythe familial.
11Comment faire toujours plus pour tenter de faire bien ? Comment réaliser à quel point on est sensible à la douleur de l’autre et montrer combien on en est proche ? Chacun est pris dans le piège de vouloir en faire toujours plus. C’est le syndrome de la barre haute. L’idéal du moi à atteindre est surélevé, toujours plus haut. Il est inaccessible comme un contenant incomblable.
12C’est une tentative de remplissage sans fin, même si elle est source de jouissance, d’un puits sans fond, d’un contenant qui ne peut être comblé comme un tonneau des Danaïdes. Il en faut toujours, toujours plus. C’est l’assuétude et la dépendance que l’on retrouve dans les conduites addictives. Le symptôme anorexie mentale est envisagé comme une tentative de remaillage en leurre du contenant familial troué.
Maillage du contenant généalogique
13Qu’est-ce qu’un contenant groupal familial et généalogique ? Je propose de le penser comme un filet, comme un maillage construit par du lien psychique, c’est-à-dire, dans ma perspective, uniquement par l’enchevêtrement entre du lien psychique de filiation et du lien d’affiliation (Benghozi, 1994). La maille est une unité de contenance psychique construite grâce à un travail de maillage, démaillage et remaillage des liens. Le contenant a une fonction d’accueil et une capacité de transformation au sens de W. Bion.
14La fonction contenante groupale familiale et généalogique permet d’accueillir les processus de transformation en jeu dans le cycle de vie et en particulier à l’adolescence. La défaillance de la contenance-maille est ici l’expression des accros, des ruptures, des avatars du lien, en particulier à propos du lien de filiation.
15Or le lien est le support et le vecteur de la transmission psychique. Au niveau généalogique, on distingue la transmission intergénérationnelle où le matériel psychique est transformé et transmis d’une génération à l’autre et la transmission transgénérationnelle.
16Les loyautés généalogiques sont l’expression de l’héritage familial inconscient porté par tel ou tel membre de la famille.
17Les avatars dans la transmission généalogique d’une génération à une autre génération se manifestent par une vulnérabilité du lien. Les vulnérabilités des liens en relation avec des non-dits, des secrets inavouables, des in-élaborés psychiques, des empreintes en creux de la transmission transgénérationnelle se transmettent à travers les générations sans être transformés, métabolisés, symbolisés. Cela peut induire un démaillage, donc un trou dans le contenant généalogique familial. C’est alors ce que j’appelle un contenant généalogique troué. Ces trous dans le maillage, en rapport avec des in-élaborés de la transmission psychique, caractérisent des ruptures de mailles, donc des défaillances de la fonction contenante.
18On ne peut pas ne pas transmettre, comme on ne peut pas ne pas communiquer. Cela nous invite à une relecture des travaux d’Abraham & Torok (1978) sur la place du revenant, du fantôme et de la crypte, dans une perspective de transmission généalogique.
19J’ai émis l’hypothèse que le « porte la Honte » (Benghozi, 1994) est le porteur héritier ventriloque de la Honte inconsciente familiale. Impensable, innommable, indicible et inavouable familial sont là l’expression de la transmission transgénérationnelle du négatif.
Psychopathologie et stratégies thérapeutiques de contenu ou de contenant
20Prenons une métaphore. Vous êtes dans un bateau qui est en train de couler. Que faire ? Vous écopez, vous videz l’eau. Il y a deux possibilités :
- soit il coule car il y a trop d’eau : c’est donc un problème de contenu d’eau, mais le contenant-coque du bateau est intègre. Écoper suffit.
- soit cet excès d’eau correspond à une brèche dans la coque du bateau. C’est un problème de contenant. Écoper limite les dégâts, mais au mieux, si la béance n’est pas excessive, il faut sans cesse écoper pour maintenir le bateau à flot.
21Nous connaissons en analogie, dans notre pratique psychiatrique, ces modes de gestion qui se chronicisent, avec une dépendance à ces thérapies interminables.
22Écoper est une stratégie de gestion d’une problématique de contenu.
23La gestion du contenant troué consiste logiquement à colmater la brèche du bateau, c’est-à-dire à engager une stratégie de gestion d’une problématique de contenant.
24Cette métaphore nous permet de clairement distinguer qu’un symptôme peut correspondre à une problématique de contenu ou à une problématique de contenant.
25D’autre part, nous pouvons mettre en évidence qu’il y correspond deux gestions radicalement différentes. L’une est une stratégie de gestion en rapport avec une problématique de contenu, l’autre une stratégie de gestion de contenant.
26Il en est de même dans le repérage de l’approche clinique, et dans les stratégies thérapeutiques. Considérons à présent, en analogie au bateau qui coule, une symptomatologie dépressive. Elle peut correspondre à une problématique de contenu comme pour une dépression réactionnelle secondaire à la perte d’un objet. Ou c’est une problématique de contenant, comme pour une dépression narcissique mélancolique. Il est évident que les approches thérapeutiques vont être différentes.
Les addictions : un symptôme-leurre trompe le vide
27Le vide est au contenant ce que le manque est au contenu (Benghozi, 2007).
28Le vide est l’expression d’une problématique de contenant troué. Il est le résultat d’une hémorragie narcissique, comme s’il y avait une fuite de substance psychique par les béances des contenants troués. À ce vide correspond l’effondrement dépressif narcissique.
29Dans cette perspective, j’appelle manque, lorsque le non-plein est relatif à une problématique de contenu et non de contenant.
30J’appelle leurre la substitution d’une stratégie concernant une problématique de contenant par une stratégie de gestion psychique en rapport avec une problématique de contenu.
31Des solutions symptômes de type gestion de contenu se substituent à celles d’une problématique de contenant.
32Plutôt que de se confronter à l’horreur de la béance, le symptôme-leurre trompe le vide comme un trompe-l’œil, en faisant illusion.
33Tromper le vide, c’est tenter de se protéger comme dans les toxicomanies, contre des « angoisses d’effondrement » (Winnicott D.W.) et de néantisation, et contre une agonie psychique.
L’illustration du leurre trompe le vide est la symptomatologie des pathologies addictives
34Il y a, par exemple, une tentative insatiable de remplissage du contenant psychique troué comme un tonneau des Danaïdes. Il en faut toujours et toujours plus. C’est la logique de la dépendance et de l’assuétude des conduites addictives. La stratégie de gestion du contenant psychique troué est l’expression d’un mécanisme de défense inconscient : le leurre. Tromper le vide par du contenu, par du remplissage avec des objets. Que ce soit par de l’objet-alcool dans l’alcoolisme, de l’objet-drogue dans les toxicomanies, de l’objet-aliment dans l’anorexie-boulimie, par une addiction au numérique, par une compulsion d’achats ou de consommation sexuelle, par des grossesses à répétition…
La transmission du scénario généalogique
35Dans de nombreuses situations familiales, ce qui s’impose, c’est la fréquence des répétitions de symptômes d’addiction, comme l’alcoolisation de génération en génération, ou retrouvé chez le partenaire du couple traduisant là, à mon sens, la transmission d’un scénario généalogique inter- et transgénérationnel. J’emploie le terme de scénario en analogie à son utilisation dans la description du fantasme comme scénario qui figure des structures sous-jacentes inconscientes. Chacun est acteur et joue un rôle qui lui a été délégué, par diffraction des loyautés généalogiques.
36Les membres de la famille et les communautés sont engagés inconsciemment dans un scénario groupal qui se rejoue de génération en génération. Le scénario est l’expression symptomatique d’une tentative de remaillage des contenants généalogiques groupaux familiaux, des remaillages réciproques des contenants familiaux d’origine des partenaires des nouveaux pactes d’alliance conjugale.
La métaphore du kaléidoscope : images du corps individuel et familial en miroir, identité individuelle et identité groupale familiale
37Le réaménagement des défenses psychiques est contemporain pour l’adolescent, de ce que Philippe Gutton appelle le « pubertaire ». Comment s’articulent le niveau individuel et le niveau groupal familial ? Comment se co-construisent le contenant individuel et le contenant groupal familial ? Comment se réaménagent l’image inconsciente du corps individuel et l’image inconsciente du corps groupal familial et du corps social ?
38Cette démarche est pensée dans la perspective du maillage généalogique transcontenant.
39Nous pouvons modéliser un emboîtement en kaléidoscope de ces niveaux de contenance de telle manière qu’il y ait un co-étayage réciproque dynamique entre le contenant individuel, le contenant groupal familial et le contenant social.
40Selon le schéma suivant :
Adolescence : Kaléidoscope : co-construction transcontenante de l’image du corps individuel et familial
Adolescence : Kaléidoscope : co-construction transcontenante de l’image du corps individuel et familial
41Nous pouvons modéliser un emboîtement kaléidoscopique kinésique en poupée russe de ces niveaux de contenance de telle manière qu’il y ait un étayage réciproque entre le contenant individuel et le contenant groupal familial.
42J’ai décrit l’existence d’une homomorphie, c’est-à-dire d’une analogie de forme entre l’organisation du maillage généalogique des liens psychiques, les limites de l’image inconsciente du corps, la représentation de l’espace vécu par le spatiogramme (Benghozi, 1996, 2004, 2014) et celles des contenants psychiques généalogiques.
43Tout se passe comme s’il y avait une co-construction dynamique de nouvelles images. Comme dans un kaléidoscope, il se crée une figuration nouvelle à partir du mouvement kinétique de chaque cylindre jusqu’à la constitution d’une image suffisamment stable. Selon cette métaphore, chaque cylindre représente un contenant psychique, l’identité et l’image inconsciente du corps.
44Je définis ainsi en écho un champ clinique spécifique de cette phase de transformation dans le cycle de vie individuel et familial : la périadolescence.
45La périadolescence est à l’événement adolescence ce que, par exemple, la périnatalité est à l’événement naissance.
Adolescence familiale : crise, « en » crise ou catastrophe ?
46L’adolescence individuelle met en tension le maillage des contenants familiaux.
47La vulnérabilité des liens lors de la périadolescence familiale est l’expression des avatars de la transmission généalogique qui s’actualisent ou se réactualisent à l’occasion de l’adolescence individuelle.
48Dans cette perspective, je différencie trois modalités cliniques évolutives : la crise de l’adolescence, l’adolescence en crise et l’adolescence catastrophe (Benghozi, 1999).
- Si la maille du contenant groupal familial tient : c’est la crise d’adolescence.
- Si elle ne tient pas et rompt partiellement, le contenant est troué : c’est l’adolescence « en » crise.
49La production de symptômes dont l’adolescent est porteur est une tentative de remaillage des contenants familiaux troués. Le remaillage assure un stoppage, évitant l’extension de la béance. Nous sommes ainsi sollicités comme thérapeutes, lors des manifestations symptomatiques individuelles remaillant le contenant familial en souffrance.
50Cela se parle par le corps (anorexie, boulimie, scarifications…) particulièrement chez la jeune fille, cela se parle par des agirs (auto-, hétéro-agressif) plus chez l’adolescent garçon.
- S’il y a une déchirure : c’est l’adolescence catastrophe.
51Le contenant familial est déchiré, c’est le démaillage catastrophique (Benghozi.1994).
52Les symptômes individuels, telles les addictions, portés par l’adolescent ne suffisent plus. Différents symptômes touchent plusieurs membres de la famille sans qu’aucun ne semble suffire à remailler la béance de la déchirure de contenant.
53Leur mode d’expression peut se traduire au niveau psychique, au niveau somatique, mais aussi au niveau d’une déstructuration du lien social.
54L’anorexie mentale de l’adolescent est un symptôme de l’adolescence « en » crise. Elle peut se compliquer dans une adolescence catastrophe avec un cortège d’autres symptômes associés, diffractés sur les différents membres de la famille.
L’anorexie mentale, un « corps tube » : l’érotisation addictive du vide
55Nous sommes à l’adolescence régulièrement confrontés à des symptômes de leurre. L’anorexie est au niveau individuel une addiction paradoxale, une forme de perversion narcissique auto-érotique.
56Tout se passe comme s’il s’agissait inconsciemment, d’un corps « tube », un contenant « tube » avec une entrée et une sortie, pour reprendre le titre La métaphysique des tubes d’Amélie Nothomb également auteur de Biographie de la faim. Dans les syndromes de boulimie et d’anorexie mentale, le corps est inconsciemment phantasmé comme un tube digestif avec une jouissance des fonctions de remplissage et de vidage.
57Ces symptômes-leurres type anorexie, boulimie concernant une clinique du vide de l’intériorité de l’image du corps se retrouvent particulièrement au féminin chez les adolescentes. C’est une forme d’implosion du vide. Des comportements agis de violence expriment une explosion du vide, chez des adolescents. Garçons et filles adolescents tentent de maîtriser leur souffrance indicible du vide psychique par la reconnaissance de l’éprouvé sensoriel douloureux lors de tentatives de suicide. (Benghozi,1994).
58À la suite de diverses hypothèses psychanalytiques intrapsychiques, comme l’auto-érotisation de la faim (Kestemberg & Decobert, 1972), un dysfonctionnement dans le processus princeps pulsionnel de l’oralité (Corcos, 2000), dans la psychisation des pulsions sexuelles (Brusset, 2004), une érotisation nostalgique (Marinov, 2001), j’envisage une approche de l’anorexie mentale comme une co-construction symptomatique complexe généalogique intersubjective et transpsychique. Le symptôme-leurre est ainsi l’expression d’un porte symptôme autosacrificiel aliénant au service du groupe familial d’appartenance, sa subjectivité de sujet désirant.
59La conduite auto-érotique perverse d’auto-emprise de remplissage vidage de l’image inconsciente du corps individuel est une tentative de remaillage du contenant-corps psychique groupal familial troué dans une organisation généalogique incestuelle des liens.
60Dans ce type d’organisation psychique familiale, le travail psychique d’adolescence réactualise, avec le travail de séparation individuation, les impasses du fondement des assises narcissiques, des rigidités symbiotiques et des angoisses incestuelles de néantisation. Il y a un retournement régressif vers un corps-sensations.
L’anorexie mentale familiale : une configuration généalogique incestuelle du maillage des liens
61L’incestualité est une notion décrite par le psychanalyste Paul-Claude Racamier. À la différence de l’inceste, elle ne caractérise pas un agir sexuel transgressif, mais elle actualise un climat confusionnel érotique des frontières générationnelles entre un adulte et un enfant, ou au niveau de la fratrie entre frère et sœur.
62C’est une attaque de la différenciation qui se traduit par un excès d’excitation non métabolisable, avec des conséquences psychiques analogues à celles du traumatisme effractant des passages à l’acte incestueux. Mais l’incestualité est d’expression plus insidieuse, moins formulable et ne fait pas l’objet d’un interdit légal.
63L’incestualité généalogique est, dans ma perspective et dans la continuité de l’exemple clinique présenté, l’expression d’une organisation familiale des frontières psychiques in-différentiées ou dé-différentiées au niveau de l’organisation des liens de filiation et d’affiliation, donc au niveau de l’organisation du maillage des contenants psychiques, donc de la construction de l’image inconsciente du corps psychique individuel et du corps psychique groupal familial.
64Les frontières psychiques sont floues et mal différentiées entre le moi et le non-Moi, entre les générations, entre les limites des corps psychiques individuels et groupaux, les frontières dans la différenciation du sexué.
65On note une compacité du corps familial carapace, avec une dilution des espaces intermédiaires, une dilution des contenants de l’intime, une dilution des frontières des espaces psychiques individués.
66En termes sémiotiques, le trouble de la différenciation se traduit par une inscription floue, confuse, voire illisible.
67L’anorexie mentale n’est pas un symptôme réductible à une approche uniquement intrapsychique, ni à une lecture psychanalytique classique d’un conflit psychique mère-fille. C’est le symptôme d’une perversion narcissique familiale du corps groupal psychique de la famille adolescente.
68Selon mon hypothèse, l’anorexie mentale est le symptôme d’une configuration généalogique complexe incestuelle, c’est-à-dire avec une confusion des frontières et d’un flou dans la différenciation des liens de filiation et d’affiliation.
69Ce qui se traduit souvent à différents niveaux généalogiques d’organisation du maillage des liens familiaux.
70On retrouve souvent, au niveau des lignées d’origine du couple parental de l’anorexique :
- du côté familial de la mère : dans la lignée maternelle : une attaque dépressive de l’identification au sexué féminin sur au moins 3 générations : grand-mère/mère/fille…
- du côté familial du père : une disqualification du sexué masculin.
71Au niveau du pacte d’alliance du couple parental de l’anorexique, le couple relie une mère dépressive avec une féminité peu affirmée et un père immature qui se présente plus comme un grand enfant. Le couple parental est donc structuré avec une mère plus comme la mère du père que comme sa femme. La mère apparaît comme mère du couple chimérique mari-fille. La mère ne fait pas tiers entre son mari et sa fille.
72Au niveau du Lien mère- fille, on relève une rivalité haineuse.
73Au niveau du Lien père-fille, sur lequel j’insiste particulièrement, on note souvent une séduction incestuelle du père avec sa fille. C’est plus un père/grand frère/grand adolescent. Il y a un flou confusionnel incestuel entre ce père qui fait plus couple incestuel avec sa fille que couple génitalisé avec sa femme.
74Au niveau de la fille, le symptôme anorexique témoigne d’une fixation régressive maniaque omnipotente infantile, défensive d’un vide mélancolique. Il y a une internalisation de l’emprise de l’Idéal du Moi cruel. Avec l’avènement du génital pubertaire, à l’adolescence, le charme de la complicité incestuelle infantile avec le père est menacé. En protection contre l’effroi de la confrontation avec le génital incestueux, la préadolescente s’identifie à un idéal du moi cruel avec une rigidité des conduites d’emprise et de maîtrise omnipotente en défiant la mère et le corps du groupe familial.
75Au niveau groupal familial, le corps psychique est comme une éponge avec une intolérance à la conflictualisation, un lissage des émotions, des affects, des angoisses.
Configuration familiale trigénérationnelle résumée de l’anorexie mentale
76Schématiquement, je propose d’envisager la modélisation d’un scénario généalogique familial avec
- un rejet de l’identification à la lignée des femmes et à la féminité mère/grand-mère/fille
- une masculinité paternelle infantilisée
- un couple parental dé-sexué : avec une mère/non tiers
- un couple incestuel père/fille :
77Dans cette perspective, l’anorexie mentale familiale manifeste une forme de perversion narcissique familiale. Pour penser la clinique des addictions, c’est un exemple d’organisation généalogique des liens. L’addiction est un symptôme-leurre, un « trompe le vide » avec, selon les formes d’addiction, des modalités diverses de configuration des contenants psychiques individuels non étayés par les contenants groupaux familiaux troués ou déchirés.
Déconstruction du mythe généalogique et figuration d’un néo-contenant narratif alternatif à un néo-scénario familial
78La thérapie familiale vise à rendre possible la créativité d’un nouveau remaillage alternatif trans-contenant qui se substitue à celui qui est assuré par le porte symptôme adolescent. Il y a un co-étayage en miroir entre la co-construction de l’image du corps et de l’identité individuelle et celle de l’identité et du corps psychique familial.
Les stratégies de gestion des addictions « trompe le vide »
79Le soin n’est plus centré sur l’éradication d’un symptôme, mais sur l’accueil d’une souffrance concernant l’économie psychique de l’ensemble du groupe familial dans son contexte. Les différentes modalités de prise en charge sont articulées par un métacadre médico-psycho-social, qu’elles soient individuelles, familiales, en couple, en groupe ou institutionnelles, dans une compréhension dynamique psychique groupale de la fonction du symptôme addictif allégué.
80Globalement, dans ce type d’organisation familiale incestuelle telle que nous la retrouvons dans les différents types d’addiction, les stratégies de gestion de ces symptômes addictifs « trompe le vide » sont des stratégies de contenant.
81Dans cette perspective, le travail de remaillage va concerner le travail sur les frontières psychiques, les attaques du cadre comme attaque contre les liens. En ce sens peuvent être envisagées comme des formes d’interprétation sur le cadre, la proposition de dispositifs posant une différenciation intergénérationnelle, comme une thérapie du couple parental, une thérapie de fratrie.
Le métacadre du maillage-réseau
82Dans ces types de situation où l’histoire somatique individuelle et l’histoire familiale s’entrecroisent, il nous faut penser dans une logique de métacadre. Je parle de métacadre quand la cohérence du cadre thérapeutique est d’être nécessairement articulée à d’autres dispositifs, comme celui de la justice à propos d’histoires d’inceste, ou comme ici, avec le médecin et le nutritionniste à propos d’anorexie mentale.
83Le métacadre du maillage réseau des différents partenaires du soin contribue à l’étayage transcontenant des contenants psychiques individuels et groupaux démaillés.
84Par exemple, dans des situations concernant des anorexies mentales sévères d’en crise ou de catastrophe, le maillage réseau des intervenants articule le remaillage affiliatif du réseau médico-psycho-éducatif et social, avec les soignants : médecins gynéco/pédiatre/psychiatre/psychologue/nutritionniste et l’environnement (école, amis, famille…).
85La thérapie familiale psychanalytique facilite cet écart avec la répétition d’un destin individuel inexorable en mettant au travail la fonction économique du symptôme dans l’édifice psychique généalogique. Le travail thérapeutique de déconstruction narrative permet une élaboration d’un néo-contenant narratif d’où peut émerger un scénario alternatif à la répétition du scénario généalogique familial.
86La thérapie familiale psychanalytique est une bonne indication de l’adolescence « en » crise. Elle est associée au contenant « maillage- réseau » dans une adolescence « catastrophe ».
87Le travail thérapeutique familial s’inscrit dans un « maillage-réseau » (Benghozi, 1999) de la périadolescence, reliant les différents partenaires médicaux, psycho-sociaux, éducatifs, voire juridiques concernés par l’accompagnement des adolescents et de leur environnement familial.
88L’approche psychothérapique familiale s’inscrit dans une conception transdisciplinaire du soin. Elle est complémentaire de l’approche psychothérapique individuelle et institutionnelle, ainsi que de la dimension pédagogique et éducative.
Organisation incestuelle et contexte socio-culturel : l’anorexie mentale, un « symptôme ethnique » ?
89J’ai pu constater la répartition très différente des manifestations d’anorexie mentale dans des organisations socio-familiales différentes dans des contextes divers. Par exemple, lors de nos études en Nouvelle-Calédonie dans la population kanake, nous avons noté la faible fréquence de ce symptôme. Cela évoque la formulation faite par Georges Devereux, d’un « symptôme ethnique ». Nous envisageons plutôt son expression dans la continuité de notre lecture du maillage des organisations concernées par des impasses dans la différenciation des frontières. L’anorexie mentale n’est-elle pas ainsi plutôt évocatrice de l’organisation des contenants en transformation comme un symptôme des sociétés incestuelles (Benghozi, 1999) ?
Conclusion
90La clinique des addictions a été présentée dans une approche psychanalytique des liens. Selon la conceptualisation d’une organisation du maillage des liens psychiques, c’est un symptôme traduisant au niveau de l’image inconsciente du corps psychique individuel et du corps groupal familial une hémorragie narcissique associée à un trou ou à une déchirure de contenant généalogique.
91La clinique des addictions est celle des symptômes leurres qui « trompent le vide ».
92L’idéal du Moi est un organisateur psychique groupal et généalogique. Je ne détaillerai pas dans l’espace de cet article la référence à la transmission de la honte inconsciente familiale et la fonction phorique « porte la honte » du patient présentant une addiction.
93Nous avons illustré les addictions « trompe le vide » à partir de l’anorexie mentale de l’adolescente. Elle est envisagée comme une addiction paradoxale de vidange du vide, symptôme d’une construction complexe individuelle, familiale, communautaire et sociale.
94Nous avons décrit les caractéristiques de l’organisation incestuelle aux frontières psychiques mal différenciées de la « famille d’une anorexique ».
95Cette présentation est à penser dans une logique de co-construction selon la théorie de la complexité (Morin E.) et non comme une typologie familiale selon un modèle causaliste linéaire.
96Cette modélisation conceptuelle ouvre des perspectives thérapeutiques dans la clinique des addictions fondées sur le remaillage des liens.
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Mots-clés éditeurs : addictions, anorexie mentale, approche trans-contenante, contenant familial et généalogique, identité individu, image inconsciente du corps, péri-adolescence, thérapies du contenu ou du contenant
Date de mise en ligne : 17/11/2014
https://doi.org/10.3917/psyt.201.0103