Le « groupe des filles » : réflexions à partir d'une expérience institutionnelle
Pages 199 à 205
Citer cet article
- MERUCCI, Margherita
- et JAILLET, Juliette,
- Merucci, Margherita.
- et al.
- Merucci, M.
- et Jaillet, J.
https://doi.org/10.3917/psys.123.0199
Citer cet article
- Merucci, M.
- et Jaillet, J.
- Merucci, Margherita.
- et al.
- MERUCCI, Margherita
- et JAILLET, Juliette,
https://doi.org/10.3917/psys.123.0199
Notes
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[1]
Docteur en Psychologie, Psychologue, Thérapeute Familiale – Université Catholique de Lyon.
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[2]
Psychomotricienne.
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[3]
Chaque année des enfants peuvent partir pour rejoindre des structures pour adolescents.
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[4]
Les différents supports prenaient en compte les limitations liées aux handicaps de chacune. Bien que les médiations visuelles restent majoritaires, nous avons veillé à y inclure des médiations sonores ou tactiles pour permettre aux filles malvoyantes de participer.
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[5]
Avec « nous » nous indiquons la psychologue et la psychomotricienne.
-
[6]
Nous sommes conscientes aussi du rôle que nous avons pu jouer dans ces dynamiques d’identifications. Nous sommes tous les deux des femmes, d’âges différents. Jeune professionnelle sans enfant la psychomotricienne, femme mûre et mère de famille la psychologue, nous avons incarné deux modèles et des passerelles à une reconnaissance de soi pour les jeunes filles du groupe.
1La mise en place d’activités en groupes pluridisciplinaires dans l’accompagnement des enfants polyhandicapés n’est pas nouvelle, toutefois les limites posées par les handicaps constituent un défi et un questionnement constant pour les professionnels.
2Dans cet article, nous voulons présenter une expérience de groupe conduite par la psychologue et la psychomotricienne sur plusieurs années auprès de jeunes filles préadolescentes et/ou adolescentes dans l’Institut d’Education Motrice où les auteurs travaillent. A partir des besoins que nous avions repérés auprès des jeunes dans notre institution, nous avons voulu leur proposer un temps et un espace afin de favoriser le processus de représentation de soi en tant que jeune fille appartenant au genre féminin et à une génération.
3Nous avons mis en place cette expérience convaincues que nous pouvions, à partir des sensations et des émotions, activer un processus de représentation de soi en travaillant la séparation-individuation et l’inscription dans la filiation, même dans les conditions de dépendance physique et psychique très lourde, comme c’est le cas pour les jeunes de notre institution.
4Dans cet article, nous voulons présenter cette expérience ainsi que les éléments de réflexion théorique qui ont guidé nos hypothèses de travail. Pour cela, nous allons tout d’abord présenter brièvement le contexte institutionnel où l’expérience s’est déroulée. Il nous semble en effet essentiel de pouvoir la contextualiser. Par la suite, nous allons présenter l’expérience ainsi que nos hypothèses de travail et les auteurs dont les apports théoriques ont constitué le support à notre réflexion. Nous illustrerons par la suite en détail quelques éléments.
Le contexte institutionnel de l’expérience
5Dans l’institution sont accueillis en journée 36 enfants de 3 à 14 ans environ, du lundi au vendredi. Tous présentent une déficience motrice qui peut être due à des souffrances périnatales, à des syndromes génétiques (évolutifs ou non), à des traumatismes crâniens ou encore avoir une étiologie inconnue.
6L’idée de proposer un groupe est née, il y a quatre ans, du constat effectué par la psychologue et la psychomotricienne que dans notre institution nous manquions de propositions adaptées aux jeunes filles préadolescentes ou adolescentes. Nous avons donc imaginé un groupe de parole afin de leur permettre d’évoquer et de mettre en mots tout ce que « grandir » pouvait signifier pour elles, de les accompagner dans cette période de transition et les soutenir dans leur réflexion autour de leur « devenir femme » et de leur handicap. Cette expérience s’est révélée très positive et intéressante, et nous avons décidé de la poursuivre avec d’autres filles, même si leurs moyens étaient plus limités. Nous avons proposé alors à des jeunes filles entre 12 et 14 ans un groupe avec médiation. Des petits livres, des images très colorées et « parlantes » étaient toujours présentés sur la table et pouvaient être choisis pour introduire des thèmes difficilement abordables uniquement avec les mots : le handicap, la maladie, l’hôpital, mais aussi les émotions comme la colère, la peur et la tristesse. Nous n’étions plus tout à fait dans un groupe de parole sans médiation, mais dans un groupe d’« expression », où la parole se libère grâce au support d’activités ou de matériel.
7Ces premières expériences nous ont encouragées à aller toujours plus loin. Dans notre institution, nous accueillons aussi de nombreux enfants dont l’accès à la parole est définitivement compromis ou très déficitaire. Nous avons alors imaginé ouvrir un groupe pour des filles pré-adolescentes et adolescentes avec des capacités d’expression verbale fortement réduites.
8Ce projet a émergé des besoins repérés chez certains enfants pour qui le groupe est un élément facilitateur à l’expérimentation et à la communication. La population changeait [3], mais les objectifs du groupe restaient similaires. Nous visons en effet à la création d’un espace ludique pour explorer, connaître et se reconnaître dans les transformations et les changements du corps. Pour cela nous avons mis à disposition différents supports : miroirs, masques, maquillage, tissus, perles, musiques, livres afin de faciliter et d’encourager l’expression émotionnelle et verbale de chacune selon ses possibilités [4]. Nous avons aussi veillé à « laisser des traces » des expériences et du parcours effectués, sous forme de photos, masques, etc.
L’expérience
9Avant d’expliciter nos hypothèses de travail et de préciser les références théoriques sur lesquelles nous nous sommes appuyées tout au long de ce chemin, nous tenons à présenter brièvement les participantes. Nous avons proposé ce groupe à cinq filles polyhandicapées, qui présentaient toutes des troubles importants du langage.
10« Le polyhandicap est une grave atteinte du développement, vaste comme le suggère l’intitulé évoquant les expressions multiples de handicap, pouvant associer une déficience motrice et une déficience mentale profonde, des troubles sensoriels, de la perception, et de la conscience » (Camélio, 2006, p. 64).
11On voit à quel point ce terme de polyhandicap peut recouvrir des réalités différentes. En effet, les jeunes filles accueillies dans ce groupe présentent toutes une déficience motrice, mais à des degrés relativement divers, allant d’une gêne à la marche à des atteintes sévères des quatre membres entravant lourdement l’autonomie dans tous les gestes du quotidien. La déficience intellectuelle est présente chez toutes les filles, là encore à différents degrés. L’une d’entre elle a d’importantes défenses de type autistique. Certaines présentent en outre des troubles sensoriels, allant jusqu’à une déficience visuelle grave pour l’une d’entre elles.
12Des disparités importantes existent également au niveau du langage, que ce soit dans sa construction ou dans son utilisation et son investissement. Avec le temps, nous avons pu préciser notre impression selon laquelle ces différences n’étaient pas toujours superposables. En effet, certaines filles ne pouvaient produire que quelques mots, mais les utilisaient en relative adéquation avec la situation et avec ce que nous pouvions percevoir de leur état interne. D’autres, capables de produire des phrases plus construites et ayant acquis un vocabulaire relativement riche, nous semblaient cependant utiliser le langage de façon souvent plaquée, peu reliée à l’expérience et au vécu.
13Le groupe s’est déroulé sur deux ans, et a pris fin pour des raisons « naturelles » : les filles étant accueillies dans des structures pour adolescents à partir de la rentrée prochaine.
Hypothèses de travail
14Toutes les filles, comme nous venons de le préciser, dépendent de la présence de l’autre pour leur survie, car à cause de la complexité et de la gravité de leur handicap elles ne peuvent pas subvenir seules à leurs besoins quotidiens. Elles gardent un certain dégré de fusion avec le milieu et se posent souvent dans une attitude d’attente de propositions auxquelles elles répondent soit par l’adhésion, soit par le refus. Dans ce contexte, nous ne pouvions pas espérer qu’elles amènent dans le groupe des émotions/expériences vécues en dehors, afin de les travailler. Nous avons donc posé l’hypothèse que nous pouvions, grâce à des médiations, créer des émotions qui pouvaient être parlées dans le groupe et seulement par la suite reliées à l’extérieur. Plus particulièrement, nous avons posé l’hypothèse qu’à partir des émotions expérimentées dans le groupe, nous aurions pu travailler la construction de l’empathie et à travers celle-ci promouvoir une réelle communication sociale dans le groupe et à son extérieur. Enfin, ce travail, malgré les réelles difficultés de langage des filles, aurait pu leur permettre de se découvrir comme des êtres sexués et leur signifier l’appartenance au genre féminin.
15Nous avons construit notre expérience de travail à partir de plusieurs auteurs, parmi lesquels H. Wallon et D. Anzieu ont joué un rôle principal. Bien que ces auteurs fassent référence à deux épistémologies différentes, leurs apports ont nourri notre réflexion tout au long de cette expérience.
16En particulier nous sommes parties des hypothèses de Wallon (1934, 1941, 1942) sur le rôle de l’empathie comme première étape pour la construction d’une communication sociale, et sur la métaphore du Moi-peau d’Anzieu (1985) pour la construction d’un espace groupal où faire évoluer le vécu émotionnel et le transformer en expérience socialisante.
17Wallon affirme que le social se construit à partir des émotions, ces « systèmes d’attitudes qui, pour chacune, répondent à une certaine espèce de situation » (1941, p. 114). Il s’agit là de la forme la plus archaïque de communication, et si « souvent, c’est l’émotion qui donne le ton au réel » (ibid.), il peut aussi s’avérer que « le réel peut acquérir le pouvoir de déclencher les émotions à coup sûr » (ibid.). Les émotions sont à la base de l’éprouvé de l’empathie, qui seule permet de les reconnaître dans ce que l’autre nous montre à voir. « Par essence contagieuse, l’émotion établit directement des liens intuitifs, sur un système d’accord entre celui qui ressent l’émotion, la donne à voir, et celui qui la voit et la réfère à ses propres états. Pour communiquer, il faut être capable de la double opération qui consiste à “décoder de façon stable chez les autres des signaux qu’on émet soi-même”, d’après la définition de Jacqueline Nadel (1986) » (Camélio, 2006, p. 67).
18Si, comme l’affirme Wallon (1941), l’émotion est contagieuse grâce à son « pouvoir expressif » (p. 115), elle l’est parce qu’elle se laisse voir en se traduisant en des variations du tonus et en actes moteurs.
19« L’émotion, quelle que soit sa nuance, a toujours pour condition fondamentale des variations dans le tonus des membres et de la vie organique… Simultanément modelé par les variations qui viennent de se produire aussi bien dans l’ambiance que dans les viscères et dans l’activité propre du sujet, le tonus est bien fait pour servir d’étoffe à la vie affective » (Wallon, 1934, p. 134), ou encore : « Les émotions sont une formation d’origine posturale, et elles ont pour étoffe le tonus musculaire » (ibid., p. 174).
20En effet, c’est à partir des émotions vécues dans l’ici et maintenant de la séance qu’il a été possible de construire une communication sociale entre les filles du groupe et d’aboutir à une plus grande autonomie de pensée. C’est en partant de la reconnaissance du ressenti propre à chacune, et en passant par la reconnaissance du ressenti semblable chez l’autre dans l’espace délimité et sécurisant du groupe, que les filles ont pu développer la conscience d’exister, d’être différentes l’une de l’autre, et commencer à construire leur propre histoire à partir de l’histoire commune du groupe. Comme nous l’illustrerons par la suite, les filles dans le groupe ont traversé différentes étapes. Elles en ont exprimé la conscience à travers le choix des images qui témoignent de leur investissement et de leur parcours.
21Le fonctionnement psychique étant doublement « dépendant du fonctionnement de l’organisme vivant qui lui sert du support, et des stimulations, des croyances, des normes, des investissements, des représentations des groupes dont il fait partie » (Anzieu, 1985, p. 26), nous avons veillé à garantir un fonctionnement de groupe où le Moi et l’Autre pouvaient se construire de façon conjointe.
22En partant de la métaphore du Moi-peau (ibid., p. 28), nous avons travaillé à construire non seulement les limites nécessaires pour que le Moi psychique et le Moi corporel puissent être reconnus grâce à des frontières claires, mais aussi à mettre en place des limites groupales. C’est grâce à ce double investissement pour « reconstruire des limites, se redonner des frontières, se reconnaître des territoires habitables et vivables – limites, frontières à la fois qui instituent des différences et qui permettent des échanges entre les régions (du psychisme, du savoir, de la société, de l’humanité) ainsi délimitées » (ibid., p. 30) que nous avons pu proposer et co-construire avec les filles un espace contenant où les sensations corporelles et les émotions ont pu s’exprimer et prendre forme en évoluant dans l’espace et le temps.
23En effet, pour les filles que nous avons invitées à rejoindre ce groupe, il fallait d’abord qu’il y ait un vécu corporel et émotionnel partagé, dans l’ici et maintenant de l’expérience, pour accéder à un éprouvé d’empathie, support à la communication. A partir de cette mise en commun, les filles ont pu dans un premier temps se relier entre elles. Par la suite, en lien avec ce premier vécu immédiat, elles ont pu amener dans le groupe des expériences vécues à l’extérieur. Cette première mise en lien leur a ensuite permis de transmettre, au niveau institutionnel, une trace émotionnelle de l’expérience groupale.
Déroulement et analyse
La création du groupe
24Les rituels de début et de fin de séance ont permis la mise en place d’un temps et d’un espace aux limites clairement définies. C’est à partir de ces bases que nous avons pu construire dans le temps avec les filles un groupe d’appartenance. Les premiers mois, nous avons beaucoup travaillé à la création d’une enveloppe groupale solide et perméable. Une question a notamment beaucoup mobilisé le groupe au départ, celle de ce qui pouvait ou non être emporté avec soi. Les différents objets de médiation ont suscité de nombreuses questions : « Qu’est-ce que je peux emporter avec moi ? », « Est-ce que je peux emporter le masque ? Le collier ? », « Est-ce que je peux garder mon maquillage ? ». La limite a été à la fois posée et différée dans le temps, avec la perspective d’emporter à la fin de l’année un album de photos prises pendant les séances. Cela nous a permis de construire des traces, de baliser le temps et de créer une histoire à la fois groupale et individuelle. En effet, des photos ont été prises tout au long de l’année, sur demande des filles, pour arriver à la création d’un album du groupe, à partir duquel chacune a choisi les images qui composeraient son propre album, différent de celui des autres.
25L’un des questionnements centraux des débuts peut donc se formuler ainsi : « Qu’est-ce qui entre et qu’est-ce qui sort du groupe ? Qu’est-ce qu’on y amène ou non de soi ? Qu’est-ce qu’on en emporte ou pas ? »
26Les premiers mois, nous avons donc beaucoup travaillé à la création de cette enveloppe. Ce travail a été fortement engageant pour nous, professionnelles, comme pour les participantes. En effet, il ne faut pas oublier que ce groupe avait lieu à l’intérieur d’une institution au sein de laquelle les enfants peuvent nous rencontrer à d’autres moments et avec d’autres « casquettes ». Il a fallu donc avant toute chose, à partir de l’activité proposée et de la définition de ce que nous allions traiter dans le groupe, construire à la fois le contenu et le contour de ce groupe. Ce travail a été mené par nous, les intervenantes, mais également par les filles, qui ont pu à l’intérieur du groupe définir une qualité de présence particulière et différente de celle qu’elles pouvaient adopter dans les groupes éducatifs, les groupes de rééducation ou le groupe classe.
L’indifférenciation
27Dans les premiers temps du groupe, nous avons vécu une période de partage d’émotions « de base », émotions fondamentalement « humaines », mais pas forcément liées à l’identité sexuée. Ce vécu commun et partagé a contribué à renforcer les limites du groupe et à l’expérimenter comme lieu sécurisé et sécurisant.
28Le premier mouvement émotionnel qui a pu émerger et être partagé a été la peur. Le groupe a beaucoup joué avec cette émotion pour mieux l’appréhender et l’intégrer. La peur a tout d’abord été nommée comme une expérience lointaine qui n’était encore reliée à aucune représentation. Elle était parlée, mais peu vécue. Ce qui était alors au premier plan était la force de liaison de l’émotion, sa capacité à tenir le groupe ensemble, à faire vivre une expérience commune et mobilisatrice.
29La peur a ensuite beaucoup été jouée et expérimentée au niveau du groupe, notamment à travers des jeux de cache-cache (peur de se cacher, de ne pas retrouver l’autre caché). Les filles ont également joué à provoquer la peur chez soi et chez l’autre, en poussant des cris, en faisant des grimaces, en se maquillant en sorcière, en se cachant derrière un masque blanc… Ces expériences ludiques ont permis de s’interroger sur le vécu de l’autre, comme un miroir.
30Le groupe a ensuite pu trouver une peur commune : la peur de l’hôpital, expérience partagée par toutes les filles du groupe qui ont toutes, un jour ou l’autre, été confrontées à des consultations ou des hospitalisations plus ou moins importantes. Au départ, le discours est un peu confus, mais les grimaces et les gestes qui l’accompagnent laissent voir toute la force de l’émotion. Certaines filles évoquent leurs opérations, la douleur, la peur des médecins, des soins. C’est seulement à partir de ce moment-là que la peur a pu être reliée à un vécu extérieur au groupe, décalé dans l’espace et dans le temps. Par là on pouvait commencer à accéder à un espace de représentation, et en miroir elles se reconnaissent les unes dans la peur et le vécu difficile des autres.
Différentiation-Individuation
31L’étape suivante a consisté en l’acceptation de peurs différentes chez les unes et les autres : tel bruit fera peur à l’une mais pas à l’autre, telle expérience sera effrayante pour certaines, pas pour d’autres. Une fille, dont la fréquentation des hôpitaux a été limitée à quelques consultations, peut dire que l’hôpital ne lui fait absolument pas peur, tout en restant attentive au discours des autres. Une autre, dont le langage est très limité, peut, tout en se mordillant une main, toucher avec l’autre le genou objet d’interventions répétées.
32A travers tout ce processus, nous allons assister à la mise en place d’un début de différentiation et d’individuation, à partir d’un état initial d’indifférenciation et de partage émotionnel total et immédiat. C’est seulement à ce moment-là qu’apparaît la colère. En effet, la peur semblait être une préoccupation centrale pour ce groupe-là, et c’est seulement une fois cette question de la peur suffisamment jouée, vécue, parlée, apprivoisée ensemble, que la colère a pu émerger sans représenter un trop grand danger. La colère, l’agressivité apparaît aussi à un moment où le processus de différenciation et d’individuation est plus avancé, son expression illustre et participe à la fois à ce mouvement d’affirmation de soi.
33La colère, son expression, son vécu, ses représentations nous ont donc occupées quelque temps. Elle a d’abord émergé de la part d’une des jeunes filles. Il a d’abord fallu prendre la peine de reconnaître cette colère, de la nommer, puis de reconnaître aussi ce qu’elle pouvait faire vivre, et provoquer chez celui qui la reçoit ou en est le témoin. Ensuite, en s’appuyant sur les bases de sécurité apportées par une enveloppe groupale fiable, il a été possible d’accepter et de supporter la destructivité, la sienne et celle de l’autre, et de vivre la colère tout en conservant suffisamment vivants les aspects positifs du groupe et de soi-même.
34Cette colère s’est manifestée tout d’abord comme réponse à des limites qui sont posées (par exemple ne pas donner la main à une autre fille si celle-ci ne veut pas), elle s’exprime par la suite comme une forme d’exaspération d’une des filles pour les disputes constantes et violentes entre ses parents dont elle est témoin à la maison. Mais c’est aussi de la colère vécue dans le groupe lorsqu’une fille, contrariée d’avoir rencontré un refus, utilise son fauteuil pour agresser la psychomotricienne et lui rentrer dedans. Elle veut taper, pendant que les autres se tiennent par la main en se resserrant entre elles. A la proposition de taper dans un coussin, elle adhère en y mettant petit à petit des mots. Elle a récemment rencontré un médecin à l’hôpital qui a proposé de lui mettre une pompe à Uresal sous la peau. Cette double invasion de son corps la met dans l’angoisse et la colère : « On est fou ou quoi ? ». Une autre fille fait écho avec son expérience en ramenant sa colère pour les soins dont son corps est devenu l’objet, les deux autres ne perdent pas un mot de ce qui se passe. La première fille me demande si je suis en colère, si nous sommes en colère avec elle. Elle veut savoir si nous sommes encore là pour elle. La colère s’exprime, elle prend différentes formes selon les filles. Les piqûres sont normales pour l’une et les mêmes piqûres deviennent une agression insupportable, une violence de plus subie par l’autre. Une émotion violente est ramenée dans le groupe, agie sans mots, déplacée d’une personne à un coussin, exprimée, regardée par toutes, et reliée par chacune à sa propre histoire, qui est différente de celle de sa camarade.
Interactions
35Ce mouvement de différenciation et d’individuation a permis une complexification des liens qui se nouaient dans le groupe. Au départ, la sociabilité était essentiellement de type « réactionnelle » et passait principalement par l’intermédiaire des adultes. Au fur et à mesure, les liens se sont créés de façon plus nuancée, à partir des affinités et des différences. Une attention particulière était portée au vécu de l’autre et le passage par l’adulte n’était plus nécessaire.
36Cette complexification des liens s’appuyant sur le processus d’individuation s’illustre notamment dans l’évolution de l’utilisation par les filles de l’un des médiateurs les plus investis : le maquillage. Au début, les jeunes les plus autonomes dans leurs gestes se « tartinaient » la figure avec une énorme satisfaction, chacune dans son coin, et les interactions entre elles, la mise en lien de ces activités individuelles étaient essentiellement impulsées par les adultes. Petit à petit, elles ont acquis une délicatesse et des nuances, le rôle du maquillage étant alors moins de recouvrir, de dissimuler que de montrer, de mettre en lumière certains détails, certains traits. Le fard ne fait plus écran, mais permet au contraire une mise en lien avec l’autre. C’est à ce moment-là qu’une solidarité se crée et que les filles commencent à se maquiller l’une l’autre, en prêtant une attention de plus en plus grande au vécu de chacune. Dans un premier temps, l’attention s’est portée essentiellement sur le vécu sensoriel (« Ça chatouille ! », « Ça sent quoi ? », « C’est froid ! »), puis cette première base de ressentis corporels s’est enrichie de nuances plus affectives et subjectives (« Tu aimes ? » « Qu’est-ce que tu veux comme maquillage ? » « C’est beau ? » « J’aime pas ! »)
Filiation
37En fin de deuxième année, le maquillage devient support aux interactions et se fait plus esthétique, avec une conscience plus aiguë de son appartenance au genre féminin. Les bijoux sont montrés en début de séance, on les fait parfois essayer aux autres. Certaines filles arrivent parfois déjà discrètement maquillées. Le lien avec la figure de la mère se fait plus présent. En cours d’année, l’arrivée d’une stagiaire psychologue amène chacune à se présenter, à parler de soi et du groupe. Les mères, ou en tout cas les figures d’identification féminines (grande sœur, cousine) sont très présentes dans le discours du groupe à ce moment-là, comme si chacune se présentait alors inscrite non seulement dans un genre mais également dans une filiation de femmes. Jusqu’à ce moment, le groupe, qui est connu dans l’institution comme le « groupe de filles », évoquait plutôt des jeunes pré-adolescentes ou adolescentes appartenant au genre féminin. A partir de cette séance, nous [5] avons commencé à penser à ce groupe comme un groupe de filles de… et les liens avec d’autres membres féminins de la famille se font de plus en plus naturellement. Nous avons alors commencé de les penser comme de filles (enfants de) inscrites dans une filiation.
38En effet, en fin de la deuxième année, le maquillage se fait plus esthétique, on se maquille pour paraître plus belle et on le fait comme « maman » ou comme la grande sœur. Nous connaissons la difficulté d’inscrire l’enfant handicapé dans la généalogie. « L’enfant handicapé envoie à ses parents une image déformée, comme un miroir brisé, dans laquelle ils ont du mal à se reconnaître et, partant, à reconnaître l’enfant attendu, l’enfant qui se situe dans leur filiation et qui doit les perpétuer après leur mort » (Korff-Sausse, 1996, p. 43).
39Le groupe de filles leur a permis de s’identifier entre elles, en passant dans un premier temps par un partage d’émotions qui a renforcé le groupe dans son caractère d’appartenance. Est-ce que ces identifications à l’intérieur du groupe, d’abord entre elles comme « sujet humain ressentant », puis entre elles filles, appartenant au genre féminin, peuvent soutenir d’autres identifications notamment à la mère (ou à une figure maternelle) qui sont entravées par l’irruption du handicap ? [6] Au début de cette expérience par exemple, nous avions rencontré un refus massif de la part de certaines filles à se regarder dans le miroir, d’autres le faisaient uniquement « cachées » derrière des couches de fard et de maquillage qui empêchaient de cerner le vrai visage. Ce reflet était regardé comme autre, objet du rire, de la surprise, mais toujours avec beaucoup d’excitation. C’est le regard posé sur soi et en même temps le regard que nous avons posé sur elles qui leur ont permis de se trouver acceptable, supportable, pareille ou différente de l’autre et qui a permis de se reconnaître et de renouer avec « le fil des identifications nécessaires » (Korff-Sausse, 1996, p. 46). Si évolution il y a eu pour les filles, nous avons rencontré aussi une démarche de la part de deux mamans qui nous ont informées de l’importance de ce groupe pour leur enfant (qui apparemment n’attendait que le jour de la semaine où il y avait le groupe) et de leur désir de savoir ce qui se passait à l’intérieur pour pouvoir le reprendre avec leur enfant. « Le miroir brisé » a commencé à refléter des images acceptables, et le regard que les filles posaient sur soi est devenu de plus en plus bienveillant.
Conclusion
40L’expérience relatée s’est conclue cette année car le groupe a été dissous. Les jeunes, toutes en âge d’intégrer des établissements pour adolescents, vont poursuivre leur chemin dans d’autres établissements d’accueil à la rentrée prochaine. Dans notre cas, ce changement est attendu et souhaité par les filles, qui rêvent toutes de partager leur vie et leur temps avec des jeunes de leur âge. Avec ce groupe, nous les avons accompagnées pendant deux ans afin de répondre au mieux à leur « soif d’exister » et nous leur avons permis d’évoluer à leur rythme tout en affirmant en elles la conscience de leur appartenance au genre féminin et de leur place générationnelle. Cette expérience de groupe nous a montré qu’il est possible, même dans une situation de handicap très lourd avec une compromission du langage, d’accompagner les filles dans le processus de reconnaissance de soi comme être sexué et inscrit dans le temps. Nous avons pu accomplir ce travail, confortées par les apports théoriques de H. Wallon, à partir des émotions, fondement de la vie affective, et de l’éprouvé d’empathie. La reconnaissance de ses propres éprouvés, ainsi que la découverte des éprouvés des autres, sont à la base de la communication sociale. En absence, ou dans une situation de limitation de l’acquisition du langage, les médiations deviennent des supports pour la communication et des ancrages à partir desquels l’expérience vécue est reconnue et partagée avec les autres, en définissant les relations et le temps. Tout en restant fortement dépendantes d’autrui pour leur survie, les filles ont pu exprimer leur désir de vie, de reconnaissance, et elles ont pu sortir, au moins partiellement, du chaos et des limites de l’expérience présente.
Bibliographie
- Anzieu D. (1985) : Le Moi-Peau. Paris, Bordas, rééd. Dunod, 1995.
- Camelio M. C. (2006) : L’enfant polyhandicapé et les aléas de la communication empathique et émotionnelle, in : Dialogue : recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, 174 (4) : 63-73.
- Korff-Sausse S. (1996) : Le miroir brisé. Paris, Calmann-Lévy.
- Nadel J. (1986) : Imitation et communication entre jeunes enfants. Paris, PUF.
- Wallon H. (1934) : Les origines du caractère chez l’enfant. Paris, Boivin.
- Wallon H. (1941) : L’évolution psychologique de l’enfant. Paris, Armand Colin, rééd. 1968.
- Wallon H. (1978) : De l’acte à la pensée. Saint-Amand, Flammarion.