Sentiment de compétence parentale
Style d’attachement et caractéristiques sociodémographiques
Pages 59 à 78
Citer cet article
- BERNADAT, Flore-Anne
- et WENDLAND, Jaqueline,
- Bernadat, Flore-Anne.
- et al.
- Bernadat, F.-A.
- et Wendland, J.
https://doi.org/10.3917/psye.642.0059
Citer cet article
- Bernadat, F.-A.
- et Wendland, J.
- Bernadat, Flore-Anne.
- et al.
- BERNADAT, Flore-Anne
- et WENDLAND, Jaqueline,
https://doi.org/10.3917/psye.642.0059
Introduction
1Dans la société actuelle, devenir parent est un choix raisonné, conscient et souvent maîtrisé, grâce à l’accès aux moyens de contraception. Devenir parent entraîne des remaniements psychologiques modifiant le fonctionnement des adultes. Devenir mère (« maternalité ») ou père (« paternalité ») s’inscrit dans un processus appelé « parentalité » qui permet aux parents de répondre aux besoins singuliers de l’enfant (Barraco de Pinto, 2002). La construction et l’acquisition de la posture parentale s’inscrivent dans un processus dynamique évoluant au cours du temps et sont liées à la subjectivité de l’expérience de l’adulte (Sellenet, 2007). Ce cheminement vers la parentalité induit un questionnement de l’adulte sur sa compétence parentale, ou plus précisément, sur son sentiment de compétence parentale (SCP). Ce dernier varie en fonction du degré de satisfaction ou de difficultés que le parent ressent lorsqu’il exerce son rôle avec son enfant. Par ailleurs, être parent peut réactiver chez l’adulte des conflits psychiques internes en lien avec son histoire personnelle et son vécu familial, entraînant parfois une ambivalence face à sa propre parentalité (Favez, 2017).
2Le SCP demeure un concept peu abordé dans la recherche en psychologie. Les études dans le domaine se limitent souvent aux mères ayant un nourrisson ou un enfant d’âge préscolaire, et à l’impact de l’attachement de l’enfant sur le SCP. De surcroît, aucun consensus n’a été établi entre le SCP et le sexe du parent du fait du manque d’études du SCP chez les pères. Par ailleurs, peu d’études ont investigué l’influence du style d’attachement de l’adulte et des caractéristiques sociodémographiques du parent sur le SCP. Enfin, aucune recherche n’a été consacrée à l’évolution de cette notion en fonction des périodes de développement de l’enfant, à savoir du nourrisson au jeune adulte.
3Le modèle de Belsky (1984) assume que le fonctionnement parental est inter-influencé par les ressources psychologiques parentales, les caractéristiques de l’enfant et les sources contextuelles de stress et de soutien. D’après Belsky, les ressources psychologiques parentales, dont le style d’attachement de l’adulte, sont le premier facteur influençant le fonctionnement parental. Ainsi, le modèle d’attachement proposé par Bartholomew et Horowitz (1991) permet d’expliquer dans quelle mesure le style d’attachement propre au parent influence le SCP. D’autres études mettent en avant la divergence du SCP selon l’âge et le sexe du parent (Trudelle & Montambault, 1994), en fonction de la profession et des conditions de travail sur le SCP (Heath, 1976 ; Trudelle & Montambault, 1994 ; Stuckey, McGhee & Bell, 1982) et de l’impact indirect des relations conjugales sur le SCP (Johnson & Lobitz, 1974 ; Carveth & Gottlieb, 1979). Enfin, l’étude de Trudelle et Montambault (1994), menée auprès de parents ayant un enfant d’âge préscolaire, est la seule, à ce jour, à avoir démontré une diminution du SCP congruente avec l’augmentation de l’âge de l’enfant.
4Afin d’approfondir les travaux antérieurs, cette recherche a pour objectif d’investiguer l’influence du style d’attachement de l’adulte et des caractéristiques sociodémographiques sur le SCP des parents ayant des enfants de différentes classes d’âge. Ainsi, cette étude se focalise sur les parents ayant au moins un enfant vivant au domicile familial, puisque la présence de l’enfant au quotidien rend implicitement le SCP actif et continu.
Revue de la littérature
Le sentiment de compétence parentale
5Le SCP se caractérise par l’auto-évaluation faite par les parents de leur degré de compétence ou des perceptions qu’ils ont de leurs capacités à influencer positivement le comportement et le développement de leur(s) enfant(s) (Johnston & Mash, 1989 ; Coleman & Karraker, 1997 ; Jones & Prinz, 2005). Le SCP comprend deux dimensions (Duclos, 2004) : le sentiment d’efficacité parentale (SEP), correspondant à la dimension instrumentale de la parentalité et défini par la perception de l’individu sur ses propres capacités à résoudre les problèmes liés à son rôle de parent, et le sentiment de satisfaction parentale (SSP) qui correspond à la dimension affective liée au rôle parental (Trudelle & Montambault, 1994).
6La perception subjective du parent dans son rôle parental a des répercussions sur sa compétence réelle, puisque moins le parent est confiant, moins il éprouve de satisfaction dans son rôle parental et moins il se sent efficace (Coleman & Karraker, 1997). À son tour, le parent ayant un SCP élevé influence positivement le développement de son enfant, car cela a des répercussions sur sa compétence réelle. Ainsi, plus l’adulte valorise son rôle parental, plus il exerce un impact positif sur le développement de l’enfant (Duclos, 2004) ; c’est pourquoi il est important d’agir sur le SCP. De plus, les expériences vécues dans l’enfance avec ses parents et l’histoire personnelle du parent impactent la perception subjective de son rôle parental car elles définissent le concept de soi parental et se répercutent sur l’éducation de l’enfant (Trudelle & Montambault, 1994).
Style d’attachement du parent et scp
7À partir des années 1950, John Bowlby a développé la théorie de l’attachement qui se fonde sur l’importance des liens affectifs entre l’être humain et des personnes significatives (Bowlby, 1979). Puis des chercheurs comme Main, Kaplan et George (1985) ont mis l’accent sur les relations entre l’attachement des parents en tant qu’adultes et celui de leurs enfants, notamment à l’aide de l’Adult Attachement Interview (AAI). Ainsi, les notions de modèle de soi et le modèle de l’autre, sur un versant positif ou négatif (Bartholomew & Horowitz, 1991 ; Guédeney & Guédeney, 2006), ont servi d’appui à celle de modèle interne opérant (MIO) chez l’adulte et ont permis d’établir une classification des styles d’attachement chez l’adulte en quatre catégories. Ces styles d’attachement sont l’attachement sécure (modèles de soi et de l’autre positifs), l’attachement préoccupé (modèle négatif de soi et modèle positif de l’autre), l’attachement détaché (modèle positif de soi et modèle négatif de l’autre) et l’attachement craintif (modèles de soi et de l’autre négatifs).
8La plupart des études se sont intéressées à l’impact du style d’attachement de l’adulte dans les relations conjugales (Shaver & Hazan, 1988 ; Shaver, Hazan & Bradshaw, 1988). Les rares études qui ont investigué l’impact du style d’attachement du parent sur le SCP se sont centrées sur des parents ayant un nourrisson (Jean, 2003) ou un enfant d’âge préscolaire avec un problème de santé mentale (Lacharité, 1998). L’effet du style d’attachement de l’adulte sur le SCP, chez des parents ayant des enfants de tout âge (nourrisson, âge préscolaire, âge scolaire, adolescent et jeune adulte), n’a donc pas encore été exploré.
9Bien que l’étude de Jean (2003) ne démontre aucun lien significatif entre le style d’attachement des parents ayant un nourrisson et leur SCP, les résultats de l’étude de Lacharité (1998) révèlent que les représentations de soi sont le premier élément déterminant dans l’expérience parentale avec un enfant ayant une pathologie mentale. En effet, les parents ayant un style d’attachement détaché ou sécure possèdent un SCP plus positif que les parents ayant un style d’attachement préoccupé ou craintif. Bartholomew et Horowitz (1991) proposent un modèle théorique de l’attachement permettant d’interpréter ces résultats : les styles d’attachement sécure et détaché renvoient à un modèle positif de soi, tandis que les styles d’attachement préoccupé et craintif renvoient à un modèle négatif de soi. Ainsi, avoir un style d’attachement préoccupé ou craintif, et donc posséder un modèle de soi négatif, constitue un facteur de risque et peut engendrer des difficultés dans le rôle parental (Lacharité, 1998).
10Par ailleurs, le sexe du parent peut influer sur le style d’attachement de l’adulte puisque les styles d’attachement préoccupé ou craintif sont plus présents chez les mères, tandis que le style d’attachement détaché est plus caractéristique des pères (Bartholomew & Horowitz, 1991 ; Brennan, Shaver, et Tobey, 1991 ; Scharfe & Bartholomew, 1994).
Caractéristiques sociodémographiques du parent et scp
Sexe du parent et SCP
11La plupart des études se sont focalisées sur le SCP des mères. Les études s’étant intéressées à l’influence du sexe du parent sur le SCP ne sont pas parvenues à établir un lien clair entre les deux. Alors que certaines études montrent que les mères ont un sentiment d’efficacité parentale plus élevé que les pères (Gilmore & Cuskelly, 2008), mais un sentiment de satisfaction parentale moins élevé (Gilmore & Cuskelly, 2008 ; Johnston et Mash, 1989 ; Rogers & Matthews, 2004), une autre étude ne constate aucune différence concernant les dimensions du SCP selon le sexe du parent (Ohan, Leung & Johnston, 2000). En l’absence de consensus, Gilmore & Cuskelly (2008) postulent que les mères chercheraient davantage à être efficaces dans le rôle parental, tandis que les pères accorderaient plus d’importance à la satisfaction.
Âge des parents et SCP
12Aucune étude n’a envisagé de rechercher l’existence d’un lien entre le SCP et l’âge des parents ayant des enfants de tout âge et vivant au domicile. Une des rares études portant sur l’effet de l’âge des parents sur le SCP a été réalisée chez des parents ayant des enfants d’âge préscolaire (Trudelle & Montambault, 1994). Elle a montré que l’âge des parents semble impacter le SCP différemment, et plus particulièrement la dimension affective liée au rôle parental, selon le sexe du parent. En effet, contrairement aux pères, plus les mères avancent en âge, plus leur sentiment de satisfaction parentale diminue (Trudelle & Montambault, 1994).
Catégorie socioprofessionnelle et SCP
13Les études antérieures, pour la plupart assez anciennes, ont porté sur l’effet du travail sur le SCP. Ces études ont montré la nécessité de prendre en compte l’effet du travail sur les attitudes parentales, puisque ce facteur influe sur la parentalité et le développement de l’enfant. Cet effet sur la parentalité a été observé à la fois chez les mères et chez les pères. Ainsi, le développement de l’enfant serait moins optimal lorsque les mères sont insatisfaites au travail (Farel, 1980 ; Hock, 1980 ; Hoffman, 1963). De même, les situations de stress au travail induisent une diminution du SCP chez les mères (Heath, 1976 ; Stuckey, McGhee & Bell, 1982). À son tour, le manque d’investissement paternel apparaît lié au temps consacré au travail, impliquant que plus le père passe de temps et déploie d’énergie au travail, plus il devient irritable et impatient avec son enfant (Heath, 1976). Enfin, quel que soit le sexe du parent, plus il exerce une profession hiérarchiquement élevée, plus le sentiment d’efficacité parentale diminue (Trudelle & Montambault, 1994).
Situation conjugale et SCP
14La qualité du soutien social perçu par les parents dans leur couple joue un rôle important sur le SCP. Lorsque le soutien social est perçu négativement par les mères, il a un effet délétère sur le SCP, d’autant plus quand il s’agit d’une personne significative comme le conjoint (Razurel, Desmet & Sellenet, 2011). Au contraire, un soutien social bienveillant induit un effet positif indirect sur le SCP des mères (Cutrona & Troutman, 1986), puisqu’il influence positivement le sentiment d’efficacité parentale (Sinclair & Naud, 2005), ainsi que le sentiment de satisfaction parentale (Trudelle & Montambault, 1994).
15La relation conjugale, principal soutien social des parents, est donc un facteur important pour comprendre la parentalité et son influence sur le développement de l’enfant (Belsky, 1981). La qualité de l’entente conjugale impacte positivement le SCP des mères (Teti & Gelfand, 1991 ; Reece, 1993 ; Reece & Harkless, 1998). En revanche, des relations conjugales conflictuelles contribuent à la diminution du SCP des mères (Teti & Gelfand, 1991 ; Olioff & Aboud, 1991 ; Gross, Conrad, Fogg & Wothke, 1994). De plus, le sentiment de satisfaction parentale est plus élevé chez les mères vivant avec un conjoint que chez celles vivant seules (Trudelle et Montambault, 1994). Certaines études mettent en évidence un lien direct entre le mariage et la qualité de la paternité (Belsky, 1979 ; Belsky, Gilstrap & Rovine, 1984). D’autres postulent l’existence d’un lien indirect entre la parentalité et la situation conjugale, puisque cette dernière agirait sur le bien-être psychologique ainsi que sur les comportements parentaux (Johnson & Lobitz, 1974 ; Carveth & Gottlieb, 1979).
16Cependant, l’ensemble de ces résultats concernent principalement les mères en couple ou vivant seules et proviennent d’études menées pour la plupart dans les années 1990 ou avant. Aussi, ils ne prennent pas en compte toutes les situations conjugales et parentales induites par l’évolution de la société actuelle.
Âge des enfants et SCP
17Aucune étude n’a investigué l’évolution du SCP en fonction de l’âge de l’enfant, comprenant la période allant de la naissance au jeune adulte.
18Chez des parents ayant des enfants d’âge préscolaire, il a été montré que plus l’âge de l’enfant augmente, moins les parents se sentent compétents, donc le SCP diminuerait avec le temps. Ainsi, les parents se sentiraient plus compétents avec les jeunes enfants, et cet effet se retrouverait principalement chez les mères (Trudelle & Montambault, 1994).
Nombre d’enfants et SCP
19L’étude de Trudelle et Montambault (1994) portant sur des parents ayant des enfants d’âge préscolaire a montré une différence significative du SCP selon le sexe du parent et le nombre d’enfants au domicile. Ainsi, plus le nombre d’enfants est élevé, moins les mères se sentent compétentes, tandis que chez les pères, plus leur famille est nombreuse, plus ils se sentent compétents.
Méthodologie de la recherche
Objectifs
20La plupart des travaux recensés sur le SCP sont relativement anciens, menés avant les années 2000, et limités à des mères ayant des enfants en bas âge. Cette étude permettra ainsi d’étudier l’évolution, dans le contexte actuel, du SCP chez des parents des deux sexes et ayant des enfants de différentes classes d’âge. De plus, nous investiguerons également l’influence du style d’attachement de l’adulte et des caractéristiques sociodémographiques du parent sur le SCP, à savoir le sexe, l’âge, la situation conjugale, la catégorie socioprofessionnelle, le nombre et l’âge des enfants vivant au domicile familial.
Participants
21Cette étude a été menée sur un échantillon de 139 parents (79 mères et 60 pères) ayant au moins un enfant vivant au domicile familial. Les parents sont âgés de 24 à 64 ans (M = 41,24 ; E.T. = 9,23) et ont en moyenne 1,8 enfant vivant au domicile (E.T. = 0,92), dont l’âge varie de la naissance à 18 ans et plus. Concernant les catégories socioprofessionnelles, l’échantillon de cette étude est favorisé comparativement au rapport de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) de 2018, avec une surreprésentation des cadres et professions intellectuelles supérieures (39,6 %) et une absence d’agriculteurs et d’ouvriers. Pour la répartition de la situation conjugale des participants, 50 % sont mariés (n = 69), 25 % sont en concubinage (n = 35), 14,5 % sont pacsés (n= 20), 5,8% sont célibataires (n= 8), 4,3 % sont divorcés (n= 6) et 0,7 % sont veufs (n= 1).
22Les critères d’inclusion étaient : 1/ avoir une compréhension suffisante de la langue française pour comprendre et répondre à l’ensemble des questions ; 2/ être parent ; 3/ avoir au moins un enfant vivant au domicile familial, car la présence de l’enfant au quotidien rend le SCP actif et continu.
Procédure
23Les participants ont été recrutés via les réseaux sociaux, ainsi que par le réseau de connaissances des chercheurs. La plateforme Google Forms a permis la création d’un questionnaire en ligne regroupant l’ensemble des trois questionnaires nécessaires à l’étude. Avant de participer, chaque parent devait lire une note d’information décrivant brièvement l’étude et son objectif, présentant l’investigateur principal, les critères d’inclusion, le nombre total d’items dans le questionnaire, la durée de passation, la garantie de l’anonymat et de la confidentialité des données, et enfin, le recueil du consentement pour participer à l’étude. Il était possible pour les parents de prendre contact avec l’investigateur principal via son adresse mail. Une fois leur consentement donné, chaque participant remplissait en premier le Questionnaire d’Auto-Évaluation de la Compétence Éducative Parentale (QAECEP), ensuite le Relationship Scales Questionnaire (RSQ) et enfin le questionnaire sociodémographique créé pour l’étude. À la fin, les participants étaient remerciés pour leur contribution à la recherche.
Instruments de mesure
Caractéristiques sociodémographiques
24Un questionnaire sociodémographique spécifique à l’étude a été créé afin d’obtenir les caractéristiques personnelles des parents : le sexe, l’âge, la situation conjugale, la catégorie socioprofessionnelle, le nombre et l’âge des enfants vivant au domicile familial.
Évaluation du sentiment de compétence parentale : le Questionnaire d’Auto-Évaluation de la Compétence Éducative Parentale (QAECEP)
25Le Questionnaire d’Auto-Évaluation de la Compétence Éducative Parentale (QAECEP) correspond à la traduction française du Parenting Sense of Competence Scale (PSOC) de Gibaud-Wallston (1978). Il s’agit d’un auto-questionnaire de 17 items mesurant le sentiment de compétence parentale et ses deux sous-dimensions, à savoir, le sentiment d’efficacité parentale (7 items) et le sentiment de satisfaction parentale (9 items). Deux versions en fonction du sexe du parent sont proposées. La validation francophone de cet outil a été réalisée par Terisse et Trudelle (1988) et possède des qualités psychométriques satisfaisantes, aussi bien pour le score total du sentiment de compétence parentale (α = 0,87) que pour les sous-scores de sentiment d’efficacité parentale (α = 0,83) et de sentiment de satisfaction parentale (α = 0,80) (Copeland, 2003). Le participant répond sur une échelle de Likert allant de tout à fait d’accord (1) à tout à fait en désaccord (6). Un score pour chaque sous-dimension évaluée, ainsi qu’un score global du sentiment de compétence parentale sont obtenus par le biais de cet auto-questionnaire. Le score total pour le sentiment de compétence parentale peut varier de 16 à 96, celui du sentiment d’efficacité parentale peut aller de 7 à 42 et celui du sentiment de satisfaction parentale peut fluctuer de 9 à 54. La perception subjective positive du parent est caractérisée par des scores élevés, quelle que soit la dimension évaluée (sentiment de compétence parentale, sentiment d’efficacité parentale et sentiment de satisfaction parentale).
Évaluation du style d’attachement du parent : the Relationship Scales Questionnaire (RSQ)
26Le Relationship Scales Questionnaire (RSQ) est un auto-questionnaire créé par Griffin et Bartholomew (1994) pour mesurer la sécurité de l’attachement chez l’adulte. Cet outil a été traduit et validé en français par Guédeney, Fermanian et Bifulco (2009). Le modèle théorique sur lequel cet outil s’appuie est le concept de Modèles Internes Opérants (MIO) (Bowlby, 1983 ; 2002). Le RSQ permet d’identifier quatre styles d’attachement en fonction du modèle de soi et des autres, sur un versant positif ou négatif (Bartholomew et Horowiz, 1991 ; Griffin et Bartholomew, 1994) : attachement sécure (modèles de soi et de l’autre positifs), attachement préoccupé (modèle négatif de soi et modèle positif de l’autre), attachement détaché (modèle positif de soi et modèle négatif de l’autre) et attachement craintif (modèles de soi et de l’autre négatifs). Cet outil est constitué de 30 items dont seulement 17 items sont pris en compte dans le score : 5 items pour la sous-échelle (S), 4 items pour la sous-échelle (F), 4 items pour la sous-échelle (P) et 5 items pour la sous-échelle (D). Le participant répond sur une échelle de Likert allant de pas du tout comme moi (1) à tout à fait comme moi (5). Les auteurs recommandent de procéder à une analyse dimensionnelle de cet outil. Des qualités psychométriques moyennes à satisfaisantes sont relevées dans la version française : les coefficients alpha de Cronbach indiquent une cohérence interne moyenne comprise entre 0,60 < α < 0,69 pour les différents scores (Guédeney, Fermanian et Bifulco, 2009).
Analyse des données
27Après avoir recueilli l’ensemble des données sur Google Forms, elles ont ensuite été ajoutées à un fichier Excel afin de procéder à leur analyse sur le logiciel Statistica, version 13.3.1 FR. Avant d’analyser les données, les critères d’inclusion ont été vérifiés pour l’ensemble des questionnaires afin de s’assurer que tous les participants étaient parents et qu’ils avaient au moins un enfant vivant au domicile familial. De plus, une vérification a été effectuée pour s’assurer qu’il n’y avait pas de valeurs manquantes et/ou aberrantes. Ensuite, la normalité des données a été examinée pour justifier l’utilisation de tests paramétriques et permettre de procéder à une analyse statistique des données.
28Tout d’abord, pour étudier l’influence du style d’attachement de l’adulte sur la variation du SCP, une régression linéaire multiple a été utilisée. Ensuite, le test t de Student a permis d’analyser l’impact du sexe du parent sur le SCP. De même, un test t de Student a été réalisé pour évaluer l’influence de la situation conjugale sur le SCP. Il a été nécessaire de créer deux sous-groupes pour diminuer l’hétérogénéité entre les diverses situations conjugales. Pour ce faire, les participants célibataires, veufs ou divorcés forment le premier groupe « Sans le conjoint » et le second groupe « Avec le conjoint » rassemble les participants pacsés, mariés ou en concubinage. Malgré les effectifs hétérogènes (n = 15 pour le groupe « Sans le conjoint » ; n = 124 « Avec le conjoint »), ce test a été rendu possible car les conditions d’application de ce test étaient valides. Par ailleurs, des analyses de variances univariées (ANOVA) ont permis d’investiguer les répercussions éventuelles de la catégorie socioprofessionnelle du parent sur le SCP. Enfin, des analyses corrélationnelles ont permis d’étudier l’effet des caractéristiques sociodémographiques (âge des parents, âge et nombre d’enfants vivant au domicile familial) sur le SCP. Pour l’ensemble de ces tests, le SCP et ses deux sous-dimensions ont été analysés chez les parents de manière générale, puis en faisant la distinction père/mère.
29Le seuil de significativité retenu est de p < .05 pour l’ensemble des analyses statistiques.
Résultats
Style d’attachement des parents et sentiment de compétence parentale
30Les analyses de régressions linéaires multiples figurant dans le tableau 1 montrent des liens significatifs entre le style d’attachement du parent et la variation du SCP, ainsi que de ses deux sous-dimensions. En effet, plus les parents ont un style d’attachement préoccupé, moins ils se sentent compétents (β= −2,20, p=.02) et efficaces (β= −1,32, p=.04) dans leur rôle parental. Cependant, ce sentiment d’incompétence associé à ce style d’attachement est significatif uniquement chez les mères (β= −2,30, p=.03), contrairement aux pères (β= −1,99, p=.23). En revanche, le sentiment d’inefficacité associé au style d’attachement préoccupé s’exprime de manière significative uniquement chez les pères (β= −2,78, p=.01). Par ailleurs, plus les parents ont un style d’attachement détaché, moins ils se sentent compétents (β= −2,01, p=.04) et efficaces (β= −1,42, p=.04) dans leur rôle parental. Enfin, plus les parents ont un style d’attachement craintif, moins ils se sentent satisfaits (β= −2,36, p=.01). Aussi, chez les pères, le style d’attachement craintif entraîne une diminution significative à la fois du sentiment d’efficacité parentale (β= −2,10, p=.03) et du sentiment de satisfaction parentale (β= −4,13, p=.00). Pour les autres critères analysés, les résultats ne sont pas significatifs.
Tableau 1. Résultats des analyses de régressions linéaires multiples permettant d’identifier le lien entre la variation du SCP et de ses deux sous-dimensions en fonction du style d’attachement du parent
Tableau 1. Résultats des analyses de régressions linéaires multiples permettant d’identifier le lien entre la variation du SCP et de ses deux sous-dimensions en fonction du style d’attachement du parent
Sexe du parent et sentiment de compétence parentale
31Le test t de Student a été réalisé afin d’étudier l’influence du sexe du parent sur le SCP, ainsi que sur ses deux sous-dimensions. Les résultats révèlent une absence de lien entre le sexe du parent et le SCP et ses dimensions.
Situation conjugale du parent et sentiment de compétence parentale
32Afin d’étudier l’impact de la situation conjugale du parent sur le SCP, deux groupes de parents ont été créés pour permettre une comparaison de groupes, étant donné les disparités d’effectifs entre les différentes situations recueillies. Ainsi, le groupe « Avec le conjoint » comprend les participants mariés, pacsés et vivant en concubinage, et le groupe « Sans le conjoint » se compose de participants célibataires, divorcés et veufs. Les résultats au test t de Student montrent une absence de lien entre la situation conjugale du parent et le SCP et ses dimensions.
Catégorie socioprofessionnelle et sentiment de compétence parentale
33Des analyses de variance univariées (ANOVA) ont permis de vérifier si le SCP (et ses deux sous-dimensions) se distingue significativement en fonction de la catégorie socioprofessionnelle du parent. Les résultats obtenus démontrent l’absence de lien significatif entre la catégorie socioprofessionnelle du parent et le SCP et ses dimensions.
Caractéristiques sociodémographiques et sentiment de compétence parentale
34Les caractéristiques sociodémographiques prises en compte dans les analyses corrélationnelles sont l’âge des parents, ainsi que l’âge et le nombre d’enfants vivant au domicile familial (Tableau 2). Les résultats révèlent que le SCP est faiblement et positivement corrélé avec l’âge des parents (r= 0,19, p=.03), ainsi qu’avec le nombre d’enfants vivant au domicile familial (r= 0,22, p=.01). Ainsi, plus les parents avancent en âge, plus ils se sentent compétents dans leur rôle parental. De même, plus le nombre d’enfants vivant au domicile familial est élevé, plus les parents se sentent compétents dans leur rôle parental. Toutefois, ce dernier résultat ressort de manière significative uniquement chez les pères (r= 0,27, p=.04). Ainsi, plus le nombre d’enfants vivant au domicile familial est élevé, plus les pères se sentent compétents dans leur rôle parental.
35Par ailleurs, le SSP est faiblement et positivement corrélé avec l’âge des parents (r= 0,18, p=.03), avec l’âge des enfants vivant au domicile familial (r= 0,19, p=.02) et avec le nombre d’enfants au domicile (r=0,21, p=.01). Par conséquent, plus les parents avancent en âge, plus ils se sentent satisfaits dans leur rôle parental. De même, plus l’âge des enfants vivant au domicile familial augmente, plus les parents se sentent satisfaits. Aussi, plus le nombre d’enfants vivant au domicile familial est élevé, plus les parents se sentent satisfaits dans leur rôle parental. Cependant, le lien entre le SSP et le nombre d’enfants vivant au domicile familial se révèle significatif uniquement chez les pères (r= 0,28, p= .03).
36Les corrélations obtenues entre le SEP et les caractéristiques sociodémographiques évaluées ne montrent aucun lien significatif, que ce soit chez les parents de manière générale, ou en différenciant les pères et les mères. Enfin, aucune corrélation significative n’a été relevée chez les mères pour les dimensions évaluées dans le Tableau 2.
Tableau 2. Analyses corrélationnelles des scores obtenus au Questionnaire d’Auto-Évaluation de la Compétence Éducative Parentale (QAECEP) selon l’âge des parents ainsi que l’âge et le nombre d’enfants vivant au domicile familial
Tableau 2. Analyses corrélationnelles des scores obtenus au Questionnaire d’Auto-Évaluation de la Compétence Éducative Parentale (QAECEP) selon l’âge des parents ainsi que l’âge et le nombre d’enfants vivant au domicile familial
Discussion
37L’objectif de cette étude était d’explorer les facteurs impliqués dans la variation du SCP dans une population française de pères et de mères. Ainsi, l’attachement des parents et des critères sociodémographiques (l’âge et le sexe des parents, leur situation conjugale, leur catégorie socioprofessionnelle, l’âge et le nombre d’enfants vivant au domicile familial) ont été pris en compte.
Style d’attachement des parents et sentiment de compétence parentale
38L’étude révèle un lien significatif entre la diminution du SCP (ainsi que de ses deux sous-dimensions) et un style d’attachement insécure chez les parents. Tout d’abord, les parents ayant un style d’attachement préoccupé se sentent moins compétents et efficaces dans leur rôle parental. Ces résultats sont cohérents avec l’étude de Lacharité (1998) menée auprès de parents ayant un enfant atteint d’un problème de santé mentale, qui a montré une diminution du SCP chez ceux ayant un style d’attachement préoccupé. De plus, ces résultats sont cohérents avec la classification de styles d’attachement proposée par Bartholomew et collègues (Bartholomew & Horowiz, 1991 ; Griffin & Bartholomew, 1994). Ces auteurs décrivent l’attachement préoccupé comme caractérisant l’individu qui a un modèle négatif de soi et un modèle positif de l’autre, ce qui induirait à la fois de l’anxiété dans les relations interpersonnelles, le désir d’être approuvé par les autres, le manque de confiance en soi et le sentiment d’une certaine solitude. Ces observations sont aussi en adéquation avec l’idée de Lacharité (1998) selon laquelle une représentation négative de soi constitue un facteur de risque pour la perception du rôle parental.
39D’autre part, les parents ayant un style d’attachement détaché se sentent également moins compétents et efficaces dans leur rôle parental. L’attachement détaché implique un modèle de soi positif et un modèle de l’autre négatif et traduit peu d’intérêt pour les liens affectifs et l’intimité, avec une valorisation de l’indépendance et de la réussite et un sentiment d’invulnérabilité. Ainsi, nos résultats corroborent en partie ceux de Corcoran et Mallinckrodt (2000), démontrant que le style d’attachement détaché est lié à un faible SEP, pouvant s’expliquer par le manque d’intérêt pour les liens affectifs. En revanche, ces résultats vont à l’encontre de ceux de Lacharité (1998) qui suggéraient un SCP plus positif chez les parents ayant un style d’attachement détaché, car ils se perçoivent de manière positive. La divergence de ces résultats suggère que de multiples facteurs interviennent dans le fonctionnement parental, comme les ressources psychologiques parentales, les caractéristiques de l’enfant, les sources contextuelles de stress et de soutien (relation conjugale, réseau social et expériences professionnelles des parents) (Belsky, 1984). C’est pourquoi la particularité de cette étude est d’avoir étudié plusieurs de ces facteurs potentiellement impliqués dans la variation du SCP.
40Enfin, les parents ayant un attachement craintif se sentent moins satisfaits dans leur rôle parental. Ces derniers ont un modèle d’eux-mêmes et de l’autre négatif, induisant une faible estime d’eux-mêmes, peu de confiance en l’autre par crainte d’être rejeté, ce qui implique une grande insécurité personnelle. Ceci peut expliquer nos résultats, bien qu’aucune autre étude n’ait été faite sur ce sujet. Enfin, pour les parents ayant un style d’attachement sécure, impliquant un modèle positif de soi et de l’autre, les analyses ne montrent pas d’influence significative sur la variation du SCP, du SEP et du SSP.
41Par ailleurs, des différences significatives ont été constatées selon le sexe du parent. Ainsi, chez les mères et chez les pères, le style d’attachement préoccupé a un impact différent sur la perception de leur rôle parental. En effet, les mères ayant un style d’attachement préoccupé se perçoivent plus incompétentes, tandis que les pères ayant ce style d’attachement se sentent moins efficaces. De plus, l’influence du style d’attachement craintif n’impacte que les pères. Ceux-ci se sentent à la fois moins efficaces et moins satisfaits dans leur rôle parental. Ces résultats précis, parce qu’ils investiguent à la fois les sous-dimensions du SCP et observent leurs effets selon le sexe du parent, constituent une force de cette étude. En effet, les mères qui ont une perception négative d’elles-mêmes, point commun entre le style d’attachement préoccupé et le style d’attachement craintif, se percevraient comme moins compétentes tandis que les pères ayant un modèle négatif d’eux-mêmes se sentiraient moins efficaces et moins satisfaits dans leur rôle parental.
42Ainsi, un style d’attachement insécure chez le parent peut impacter négativement et différemment le SCP et ses deux sous-dimensions selon le sexe du parent.
Sexe du parent et sentiment de compétence parentale
43L’étude révèle une absence de lien entre le sexe du parent et le SCP (et ses deux sous-dimensions). Ainsi, les résultats ne permettent pas d’approfondir des différences entre les mères et les pères quant à l’expérience subjective de leur rôle parental. Cette absence de lien s’apparente aux études antérieures rapportant que le sexe du parent n’influe ni sur le SCP et ni sur ses deux sous-dimensions (Johnston & Mash, 1989 ; Rogers & Matthews, 2004 ; Ohan, Leung & Johnston, 2000).
Situation conjugale du parent et sentiment de compétence parentale
44Cette recherche a intégré la dimension situation conjugale afin de déterminer si celle-ci avait une influence sur l’expérience subjective associée au rôle parental. Comme le suggérait Belsky (1981), la relation de couple doit être prise en compte pour comprendre la parentalité et son influence sur le développement de l’enfant. Selon cet auteur, le couple ou le mariage constituerait le principal système de soutien des parents (Belsky, 1981).
45Toutefois, il ressort de cette étude que l’absence ou la présence du conjoint n’a pas de répercussion significative sur le SCP ni sur ses deux sous-dimensions. Cette conclusion rejoint la possibilité que les relations conjugales n’affecteraient qu’indirectement la parentalité (Carveth & Gottlieb, 1979 ; Johnson & Lobitz, 1974). Le modèle de Belsky (1984) facilite la compréhension de ces résultats puisque le fonctionnement parental serait inter-influencé par les ressources psychologiques parentales, les caractéristiques de l’enfant et les sources contextuelles de stress et de soutien, dont la situation conjugale. Ainsi, l’ensemble de ces facteurs intervenant dans la fonction parentale contribuent au bien-être psychologique du parent, ainsi qu’aux caractéristiques personnelles qu’il a intériorisées et qui définissent sa personnalité (Belsky, 1984 ; Carverth & Gottlieb, 1979 ; Coleman & Karraker, 1997 ; Johnson & Lobitz, 1974). D’autre part, il est important de souligner que nous n’avons pas étudié la qualité de la relation conjugale, seulement le fait d’être ou non en couple. Enfin, l’absence de significativité dans les résultats peut être induite par la différence d’effectifs entre les deux groupes, bien que les conditions d’application du test t de Student aient été validées.
Catégorie socioprofessionnelle et sentiment de compétence parentale
46Cette étude ne révèle aucun lien significatif, quel que soit le sexe du parent, entre la catégorie socioprofessionnelle et le SCP ainsi que ses deux sous-dimensions. Ainsi, contrairement aux conclusions antérieures de Trudelle et Montambault (1994) mettant en évidence le lien entre une profession hiérarchiquement élevée et la diminution du SCP, du SEP et du SSP, nos résultats n’évoquent aucune variation de l’expérience subjective parentale quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle du parent. Aussi, le niveau professionnel ou de scolarité ne semble donc pas jouer un rôle dans l’augmentation de la satisfaction parentale des mères, contrairement aux résultats de Cutrona et Troutman (1986). Cependant, la particularité de cette recherche est que ses participants sont de milieu plutôt favorisé, du fait de la surreprésentation des cadres et des professions intellectuelles supérieures et de l’absence d’agriculteurs et d’ouvriers, en prenant pour référence le rapport de l’INSEE (2018).
Caractéristiques sociodémographiques et sentiment de compétence parentale
47Un résultat saillant de cette étude est que le SCP et SSP fluctuent selon l’âge des parents, ainsi qu’en fonction de l’âge et du nombre d’enfants vivant au domicile familial.
48Les résultats suggèrent que le SCP des parents est influencé positivement par l’âge des parents et le nombre d’enfants vivant au domicile familial. En effet, plus les parents avancent en âge, plus ils se sentent compétents dans leur rôle parental. De même, plus le nombre d’enfants vivant au domicile familial est élevé, plus les parents se sentent compétents dans leur rôle parental. Ces résultats sont novateurs puisque l’étude de Trudelle et Montambault (1994) investiguait ces caractéristiques en faisant la distinction père/mère, mais sans prendre en compte les parents de manière globale.
49Pour le SSP, plus les parents avancent en âge, plus ils se sentent satisfaits dans leur rôle parental. De même, plus l’âge des enfants vivant au domicile familial augmente, plus les parents se sentent satisfaits. Enfin, plus le nombre d’enfants vivant au domicile familial est élevé, plus les parents se sentent satisfaits dans leur rôle parental. Ces résultats apportent des contributions nouvelles à la littérature existante sur le sujet. L’étude de Trudelle et Montambault (1994), menée chez des parents ayant des enfants d’âge préscolaire, avait révélé que plus l’âge des enfants augmente, moins les parents se sentent satisfaits, contrastant avec nos résultats. Cette inversion concernant le SSP peut s’expliquer par la prise en compte dans la présente étude de l’ensemble des périodes de développement de l’enfant, du nourrisson à jeune adulte, contrairement à celle de Trudelle et Montambault (1994). Ainsi, l’avancement de l’enfant dans son développement accroît la satisfaction parentale.
50De plus, la variation du SCP et du SSP diffère selon les caractéristiques sociodémographiques évaluées et en fonction du sexe du parent. En effet, si aucun lien n’a été relevé entre le SCP et le SSP des mères et les caractéristiques sociodémographiques prises en compte dans l’étude, le nombre d’enfants vivant au domicile familial, quant à lui, révèle une incidence positive et significative sur la perception des pères, à la fois de leurs compétences et de leur satisfaction dans leur rôle parental. Les résultats corroborent une partie des conclusions de Trudelle et Montambault (1994) postulant que plus la famille est nombreuse, plus les pères se sentent compétents. Cependant, l’idée que plus les pères sont âgés, plus ils ont un sentiment de satisfaction élevé n’a pas été retrouvée dans cette recherche. Ainsi, l’influence positive du nombre d’enfants au domicile familial sur la satisfaction parentale des pères est novatrice.
Apports et limites de cette étude
51Cette étude contribue à enrichir la littérature existante sur la perception subjective de l’adulte dans son rôle parental. En effet, l’examen détaillé du SCP ainsi que de ses deux sous-dimensions, analysés à la fois chez les parents de manière générale, puis en faisant une distinction père/mère, a permis une précision dans les résultats et a apporté de nouvelles données dans le champ de la parentalité. Par ailleurs, très peu d’études se sont intéressées à l’effet du style d’attachement de l’adulte sur le SCP, car les recherches antérieures ont privilégié l’étude du style d’attachement de l’enfant. Par ailleurs, nous avons constaté que le SCP n’est pas uniquement lié aux caractéristiques personnelles du parent, mais est également influencé par celles de l’enfant, puisque malgré l’étude détaillée des caractéristiques sociodémographiques du parent, les conclusions de la recherche ne permettent pas d’expliquer pleinement la variation du SCP et de ses deux sous-dimensions. Un second point fort de cette étude est l’équilibre du sexe ratio des participants qui a permis une comparaison pertinente du SCP entre les mères et les pères, alors que les études antérieures se sont essentiellement focalisées sur le SCP des mères. Enfin, contrairement aux recherches existantes sur le SCP des parents (essentiellement des mères) ayant un nourrisson ou un enfant d’âge préscolaire, cette étude a exploré le SCP à travers les différentes périodes de développement de l’enfant, de nourrisson à jeune adulte. Ceci a permis de mettre en évidence, d’une part, que le SCP perdure quel que soit l’âge de l’enfant vivant au domicile familial (même de plus de 18 ans), et d’autre part, que les parents se sentent davantage compétents et satisfaits au fur et à mesure que l’enfant grandit.
52Cependant, cette étude possède aussi certaines limites. Tout d’abord, dans le questionnaire sociodémographique, aucune question ne permettait de connaître l’existence d’une éventuelle pathologie somatique ou mentale de l’enfant. Or, les caractéristiques de l’enfant sont un des trois facteurs principaux influençant la parentalité (Belsky, 1984). De même, cette étude évalue seulement le sentiment de compétence parentale et ne permet pas d’inférer sur la compétence réelle du parent, puisqu’il s’agit d’une perception subjective. En effet, un parent ayant des comportements violents ou négligents envers son enfant peut se sentir compétent dans son rôle de parent, alors qu’un parent montrant une grande compétence parentale réelle peut se percevoir comme incompétent (Giguère, 1998), ou encore, un parent peut ne pas être conscient de ses compétences réelles ou avoir des attentes trop élevées, ce qui peut entraîner une démotivation ou une dévalorisation de son rôle parental (Boisvert & Trudelle, 2002).
53Par ailleurs, contrairement à l’objectif de départ, cette recherche n’a pas pu rendre compte des différences liées aux situations conjugales, du fait de l’hétérogénéité des effectifs pour chaque situation, amenant ainsi à la constitution de deux groupes restreints « avec le conjoint » vs. « sans le conjoint ». Ainsi, le rôle parental d’un parent veuf est susceptible d’être différent d’un parent divorcé. De même, un parent divorcé peut envisager un partage de la parentalité avec l’autre conjoint, tandis que le parent veuf est de fait seul à s’occuper de ses enfants et le décès du conjoint constitue un facteur de vulnérabilité psychologique lié à l’évènement potentiellement traumatisant. Il serait donc intéressant d’envisager une modification des sous-groupes (parent en couple vs. monoparentalité vs. famille recomposée), qui n’a pas été rendue possible du fait de la disparité des groupes et de l’absence d’information sur les familles recomposées.
54Une troisième limite porte sur la catégorie socioprofessionnelle puisque l’échantillon de l’étude n’est pas représentatif de la population générale et se caractérise par une surreprésentation des cadres et des professions intellectuelles supérieures et une absence d’ouvriers et d’agriculteurs exploitants. Le mode de recrutement en ligne peut expliquer l’absence de représentation de ces deux catégories socioprofessionnelles, et il peut être imputable au mode de fonctionnement de celles-ci. En effet, en référence à la classification sociale de Bourdieu des années 1970, celui-ci met en évidence que les différences sociales ne proviennent pas des différences de revenus mais du mode de socialisation. Le mode de recrutement via les réseaux sociaux restreint donc l’échantillon dans la mesure où le style de vie et les valeurs sont particuliers à chaque catégorie socioprofessionnelle (Bourdieu, 1980), expliquant ainsi la surreprésentation et l’absence de certaines catégories. De ce fait, il serait pertinent de réfléchir à un autre mode de recrutement pour toucher l’ensemble des catégories socioprofessionnelles, comme une diffusion en version papier et se rapprocher des catégories socioprofessionnelles qui ne sont pas ou peu représentées dans l’étude.
55Enfin, l’utilisation des questionnaires RSQ et QAECEP permet, certes, une exploration rapide des données, mais empêche les participants d’enrichir leurs réponses. Il serait donc intéressant de répliquer cette recherche en proposant un entretien semi-directif afin de recueillir des éléments précis et le ressenti du participant face à son rôle parental. De plus, la liberté des réponses lors d’un entretien permettrait l’émergence d’autres variables susceptibles d’influencer le SCP, telles que l’histoire personnelle et les conditions de vie du parent.
Conclusion
56Cette étude souligne l’importance de considérer le style d’attachement chez les parents, notamment lorsqu’ils font état de difficultés dans leur rôle parental. En effet, les parents avec un attachement insécure sont plus susceptibles d’avoir un sentiment d’incompétence parentale que les parents ayant un style d’attachement sécure, et cette insécurité peut également avoir des conséquences sur les compétences réelles du parent et donc sur le développement de l’enfant. Par ailleurs, des variations du SCP ont été constatées en fonction du sexe des parents. Ces résultats permettent de mieux cibler les caractéristiques personnelles du parent influençant négativement ou positivement le SCP et qui diffèrent selon le sexe du parent. Ainsi, ces résultats peuvent être utiles pour l’intervention auprès de parents ayant une faible perception subjective de leur compétence parentale. Aussi, le renforcement du sentiment de compétence parentale à l’aide d’un programme de soutien à la parentalité comme le programme « Être parents aujourd’hui » (EPA) (Pithon, Dumons, Cazorla, Bentiri & Terisse, 2008), permettrait de limiter l’impact d’un faible SCP à la fois sur le développement de l’enfant et sur les compétences réelles du parent.
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Mots-clés éditeurs : attachement, caractéristiques sociodémographiques, sentiment de compétence parentale
Date de mise en ligne : 01/12/2021
https://doi.org/10.3917/psye.642.0059