Exils et construction de la mémoire généalogique : l'exemple des Pieds-Noirs
- Par Michèle Baussant
Pages 29 à 44
Citer cet article
- BAUSSANT, Michèle,
- Baussant, Michèle.
- Baussant, M.
https://doi.org/10.3917/psud.024.0029
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https://doi.org/10.3917/psud.024.0029
Notes
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[1]
Brochure de l’Association Généalogie Algérie, Maroc, Tunisie 1830-1962, fondée en 1982.
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[2]
Ces entretiens ont été effectués dans le Gard, la Côte d’Azur, les Charentes Maritimes, le Var, l’Hérault, les Bouches-du-Rhône, le Périgord et la Région parisienne, entre 1996 et 2000, et entre 2002 et 2003. S’y ajoutent trente-cinq questionnaires. Je n’ai gardé dans le cadre de cette analyse que les individus nés en Algérie avant 1962, ayant une expérience vécue dans le pays et dont l’expression des souvenirs ne relevait pas (seulement) d’une construction imaginaire. La question des origines, de la généalogie et de la filiation a été abordée dans le cadre des entretiens et non à partir de la reconstruction par les interviewés de leur arbre généalogique, sous la forme d’un schéma.
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[3]
Voir R. Robin (1989).
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[4]
Comme ce fut le cas pour les déportations politiques. L’État favorisa l’émigration vers l’Algérie, en interdisant par exemple les départs vers le Venezuela en 1856 et vers le Brésil en 1857.
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[5]
Né à Mostaganem, 73 ans, commerçant, habitant en Région parisienne.
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[6]
Elle favorisa la migration familiale d’origine rurale, venant du sud-est de la France du Massif Central et de la Corse. Les régions du Centre, la Franche-Comté et le département de la Seine ont fourni aussi un nombre non négligeable de colons (Yacono, 1982, p. 63).
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[7]
Par exemple, X. Yacono (1982, p. 66) estime à environ 200 les Espagnols présents en Algérie avant 1830.
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[8]
Né à la Calle, 55 ans, cadre supérieur, vivant dans le Var.
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[9]
Les mouvements migratoires induits par la colonisation officielle semblent faire infléchir cette proportion mais de manière artificielle puisque les chiffres avancés ignorent les oscillations dues aux migrations saisonnières. Grecs, Libanais maronites, Irlandais, Portugais, Hollandais, Anglais comptent de manière plus marginale parmi les migrants pendant la période coloniale (Yacono, 1982, p. 67).
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[10]
Ce caractère de rupture semble renforcé par l’évocation marginale de l’existence de réseaux d’accueil internes à chaque « communauté », qui a pu jouer un rôle non négligeable (Jordi, 1996), et l’accent mis sur l’absence ou la défaillance de structures d’accueil facilitant l’implantation des migrants.
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[11]
Née à Alger, 93 ans, institutrice, vivant dans les Alpes-Maritimes. Du côté maternel et paternel, ses ascendants viennent de France, et en particulier de la région lyonnaise.
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[12]
Née à Tébessa, 66 ans, infirmière, vivant à La Réunion.
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[13]
Entre autres, pour ceux qui doivent fuir, telles que les carlistes ou républicains lors de la guerre civile en Espagne, les Italiens qui souffrent des aléas de l’Unité…
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[14]
Ce que semble par ailleurs confirmer les sources historiques sur les divers courants européens d’émigration en Algérie et le fait que certains émigrants n’hésitèrent pas à quitter le pays dès qu’ils en eurent la possibilité.
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[15]
Il s’agit en général d’un des deux parents du couple fondateur.
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[16]
Tels que les guerres, les convois de colons…
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[17]
Né à Mers el-Kébir, 70 ans, cadre supérieur, vivant dans les Bouches-du-Rhône.
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[18]
Voir à ce sujet, L. Martini, Racines de papier. Essai sur l’expression littéraire de l’identité pieds-noire, Aix-en-Provence, Publisud, 1997.
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[19]
Né à Oran, 73 ans, cadre moyen, vivant dans le Var.
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[20]
Née à Alger, 66 ans, enseignante, vivant dans les Alpes Maritimes.
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[21]
On retrouve cette idée de l’installation en Algérie comme une mise à la marge de la collectivité française, sous une autre forme, déjà durant la période coloniale.
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[22]
Au sens développé par Jan Assmann (2001, p. 66), reprenant les travaux d’Amos Funkestein et de David Biale : un contre-souvenir peut être codifié sous diverses formes et participer dès lors à une contre histoire, dont la fonction est polémique, sa méthode consistant « en l’exploitation systématiquement inversée des plus importantes sources de l’adversaire par la déconstruction de ses souvenirs. ».
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[23]
Dans les premiers temps de la colonisation, la distinction entre propriétaires fonciers et membres des professions non agricoles n’est pas toujours faite. Voir notamment Mgr Pons, 1931, La nouvelle église d’Afrique, Tunis. Néanmoins, on retrouve dans la correspondance échangée entre le gouverneur général de l’Algérie, le Ministère de la Guerre et l’évêque d’Algérie l’usage du terme colons lorsqu’on parle de colonie agricole, et d’Européens ou de population européenne pour les migrants non agricoles (CAOM F80 1625).
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[24]
« Si les colonies françaises ne furent en effet pas uniquement peuplées de gens indésirables dans la Métropole, il demeure du moins que ce fut le vœu constant, puis le stéréotype le plus habituel des zélateurs de l’idée coloniale », note Ageron (1979, p. 62).
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[25]
Né à Birkhadem, 75 ans, architecte, vivant dans les Bouches-du-Rhône.
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[26]
Il ne constitue pas un itinéraire de migration toujours valorisé. On retrouve ce motif du côté de la France, y compris en ce qui concerne le clergé : « Je n’ai pas reconnu chez la plupart de ces prêtres cette ferveur éclairée, ni ces lumières qui distinguent le clergé de plusieurs diocèses de France […] Tant que les évêques de France ne mettront que des sujets médiocres et inutiles à leurs diocèses à la disposition de Mgr l’évêque d’Alger, l’église d’Afrique n’offrira pas un tableau très consolant. », Rapport du général commandant la province d’Oran au Gouverneur Général d’Algérie, 16 juillet 1849 (CAOM F80 1625).
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[27]
Constat parfois corroboré par la littérature de l’époque.
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[28]
Elle a permis de contrebalancer le déséquilibre numérique entre Français et étrangers, aussi favorisé par le tarissement progressif du courant migratoire à la fin du xixe siècle. Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 avait tenté de faciliter la naturalisation des étrangers européens et des populations « indigènes ». En 1870 et en 1889, deux mesures collectives permirent l’accession à la citoyenneté de 34 574 Juifs « indigènes » d’Algérie nés dans les territoires conquis en 1870 (Décret Crémieux de 1870), et des Européens nés en Algérie (loi de 1889). Dès 1896, ces derniers l’emportaient numériquement sur les immigrés et en 1955, environ trois-quart des Français, Européens d’Algérie, étaient nés dans ce pays (Frémeaux, Gérard, Valensi, 1981, p. 32).
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[29]
Né à Aïn Témouchent, 70 ans, technicien, vivant en région parisienne.
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[30]
Né à Alger, 70 ans, architecte, installé dans le Var.
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[31]
Ainsi, à propos de Vesoul Benian, destiné à devenir le « premier village départemental fondé en Algérie » : « la fondation du village de Vesoul Benian est le premier essai d’un système qui peut avoir des grands résultats pour la colonisation de l’Algérie. Il importe que cet essai soit fait dans les conditions de succès les plus favorables, et l’une de ces conditions essentielles, […] c’est que les émigrants retrouvent en quelque sorte en Afrique le pays qu’ils auront abandonné avec ses institutions communales et religieuses ». Lettre du 20 août 1853, du ministère de la guerre, direction des affaires de L’Algérie, 1er bureau, administration générale, municipale et des affaires arabes au Gouverneur général de l’Algérie (CAOM F80 1625).
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[32]
Sur cette question de l’élaboration d’une topographie légendaire chrétienne en Algérie, voir M. Baussant. (2002 a) et (2002b).
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[33]
Né à Oran, 55 ans, avocat, vivant en région parisienne.
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[34]
Elle paraît surprenante du fait de la brisure en aval et en amont dans la trame des histoires familiales qu’ont constitués l’installation en Algérie puis le départ d’Algérie, perçus de manière négative ou occultés du champ social. En outre, les traces que cette rupture laisse, ou leur absence, ne se posent pas de la même manière pour toutes les catégories d’une population, même si cette perte touche chez chacun son capital de connaissances commun.
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[35]
Elle renvoie aux souvenirs personnels, quotidiens qui prennent corps dans l’échange, à un horizon direct d’expérience et à des modèles d’action communs, orientant les individus (Assmann, 1992).
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[36]
Née à Mostaganem, 73 ans, institutrice, vivant dans le Var.
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[37]
Né à Oran, 61 ans, commerçant, vivant dans les Bouches du Rhône.
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[38]
Ne serait-ce que dans la mesure où l’un engage des individus isolés et l’autre se solde par le départ, dans leur totalité, des familles.
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[39]
L’un renvoie à une mémoire communicative, l’autre à une histoire longue des origines, qui constitue une ressource identitaire et s’actualise dans des symboles, des images.
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[40]
Née à Oran, 75 ans, journaliste, vivant dans les Alpes Maritimes.
1« Français, Espagnols, Minorquins, Mahonais, Italiens, Maltais... ont émigré nombreux en Afrique du Nord aux xixe et xxe siècles. Beaucoup de leurs familles restées au pays ont perdu leur trace. Ceux qui sont partis ont fondé des foyers avec des enfants qui, à leur tour, ont pu se disperser. Souvent, ils ne connaissent plus leurs origines. Et puis, la quasi-totalité a quitté l’Afrique. Nouvelle dispersion [1]. »
2Dispersion, exil, perte, émigration sont là des mots dont la récurrence, dans les écrits ou dans les récits oraux de ceux qu’on appelle aujourd’hui les Pieds-noirs, viennent rendre compte d’une expérience singulière et collective de rupture des liens de filiation et de transmission mémoriels. À travers eux, s’énonce un rapport à un autre monde, qui constituait jadis une réalité tangible, cette Algérie coloniale, « paysage dévasté » de la mémoire, aujourd’hui inhabitable. Avec l’exil d’Algérie et la dispersion des familles, par-delà les situations très différentes constatées chez les Pieds-noirs, le lien entre le passé, le présent et le futur dans la chaîne des générations semble s’être défait. Lorsque le passé ne constitue plus, ou difficilement, une ressource identificatoire à partir de laquelle s’élabore un roman mémoriel (et familial), comment les individus vont-ils se réconcilier avec leur propre trajectoire biographique et/ou généalogique ? De quelle manière construisent-ils dans le présent une définition et une compréhension partagées de leur passé, un certain sentiment d’affinité ou d’affiliation ?
3Ces interrogations débordent et déplacent la question de l’existence des Pieds-noirs en tant que communauté, définis comme un agrégat de groupes disparates en Algérie, que seuls la guerre et l’exil auraient permis de constituer en un groupe soudé autour de l’expérience du départ et de la « nostalgérie ». Une telle question dénote une attention davantage portée sur ces derniers comme « rapatriés », cette catégorisation juridique constituant de fait une forme d’identification externe qui vient associer les individus autour d’un fait vécu en commun et de son souvenir. Or ni l’un ni l’autre, rappelle C. Attias-Donfut (1988), ne sauraient être constitutifs d’une mémoire collective et de l’existence d’un groupe social. En outre, cette catégorisation et les représentations auxquelles elles renvoient ne coïncident guère avec l’histoire et le sens que les intéressés confèrent à leur propre expérience individuelle et collective. Cet événement du départ renvoie davantage à l’effondrement des réseaux relationnels et des formes catégorielles qui constituaient des modes d’identification, à une fracture identitaire peu susceptible de fonder les bases d’un sentiment durable d’appartenance et d’assurer la reproduction des rapports sociaux.
4Dépasser cette problématique englobante du groupe dans laquelle l’analyse a tendance à se diluer, nécessite de saisir les éléments qui ont participé à forger, en Algérie puis en France, un imaginaire minimal de continuité, lignager ou contractuel, situé en quelque sorte « au-delà de l’identité » (Brubaker, 2001). Pour ce faire, il faut repartir de l’histoire de la généalogie du peuplement issue de l’entreprise coloniale au Maghreb et remonter le cours de la mémoire des individus, en saisir les variations, ou comment ces différentes couches de passé, en fonction d’événements historiques particuliers et du contexte social, sont à la fois traces de ruptures mémorielles multiples. Il ne s’agit pas là de retracer, dans toute sa complexité, une réalité historique, ni d’analyser l’évolution de la politique coloniale française, mais de s’intéresser à la façon dont cette évolution a été traduite dans le langage et le vécu des individus.
5La narration, comme processus de reconfiguration du passé et du temps, constitue une médiation incontournable, ayant pour objectif de restituer la pluralité des interprétations du passé en fonction du présent, lui-même visité par le passé. Elle oblige à examiner les questions que le présent pose au passé, soit le travail du souvenir, envisagé comme une prise de position par rapport à un passé et à un présent. On ne peut ignorer combien celles-ci se croisent avec la notion d’instrumentalisation des mémoires, nécessaire pour comprendre les évènements, les figures, les valeurs et les références dont la récurrence discursive balise le champ public du souvenir (Savarese, 2002). Sans pour autant négliger cette dimension, je centrerai cette analyse sur la question du récit de filiation [2] et sur la manière dont ce dernier, de par son caractère performatif, met en scène un rapport problématique à un passé que les individus rencontrés définissent comme leur étant propre, passé entendu aussi comme objet de connaissance autonome. Il s’agit en effet de comprendre comment l’exil de 1962 a constitué une coupure avec un passé qui n’est plus porteur de continuité, dans le présent et dans l’avenir, coupure dont les effets sur les générations nées en France se font sentir à de multiples niveaux (Buono, 2004). Cette brisure n’est pas seulement la conséquence de l’effondrement de la société coloniale, du départ d’Algérie des Pieds-noirs dans leur ensemble, puis de leur dispersion. Mais elle est aussi l’effet d’une certaine forme d’illégitimité mémorielle dans laquelle, au sein des espaces publics en particulier, leur histoire, de par l’ombre portée par la colonisation, a été brusquement précipitée. Cette forme d’illégitimité pose la question des contraintes externes qui peuvent peser sur la construction de la mémoire et sur sa transmission, dans sa dynamique ascendante et descendante (Attias-Donfut, Lapierre et Segalen, 2002).
6Dans cette perspective, il s’agit de s’intéresser aux usages sociaux de la mémoire, à travers les résurgences dans le souvenir d’un événement à la fois individuel et collectif, l’exil, comme porteur d’une dynamique interne des représentations du passé, face à d’autres schèmes de mise en sens. En effet, en tant qu’ils présentent l’histoire des Pieds-noirs comme une double perte, engendrée par une rupture en aval – le départ des ascendants vers l’Algérie – et en amont – le départ d’Algérie de leurs descendants –, ces récits de filiation constituent une manière de spécifier un passé, une culture, qui reposent eux-mêmes sur la fiction d’une communauté, fût-elle imaginée. Plus précisément, ils nous renseignent sur les catégories à partir desquels les individus rencontrés ont construit les représentations internes de leur propre passé et le « tableau » réorganisé, unifié, voire simplifié, qu’en donne dans le présent la mémoire. Ils permettent de comprendre comment une fiction, l’Algérie française, construite sur le mythe florissant d’une origine, d’une permanence et d’un avenir dans le pays, a été vécue par ces derniers de l’intérieur comme une réalité sociale, sans pour autant oublier la manière dont le contexte colonial est venu entretenir les illusions et conforter cette fiction durant près de cent trente ans.
7Par-delà le « continuum horizontal de l’histoire », ce texte invite à suivre, à travers les entretiens, la « trace verticale de la mémoire », en s’attachant aux réseaux d’intertextualité et aux « lignes diachroniques du souvenir » (Assmann, 2001). Travailler sur les liens symboliques et réels de filiation, réinvestis et réactualisés en fonction du présent, comme cadre de compréhension d’un rapport au passé, nécessite enfin de saisir, au-delà d’une apparente normativité de la mémoire, l’habileté des justifications : ou comment, à partir d’un élément qui constitue un arrimage mémoriel, les individus construisent, à travers des pratiques et des discours, des liens et un modèle commun de sens, dont il faut comprendre la nature.
La colonisation comme exil : migration vers l’Algérie et contre-souvenir
Vers l’Algérie : exil et multiplicité des trajectoires individuelles
8L’évocation des parcours migratoires, caractérisés par un entrelacs de hasards et de déterminations, met en exergue la diversité des expériences individuelles. Ces parcours esquissent les contours singuliers des « romans mémoriels » élaborés par chacun, cette structure d’hybridité et de mise en forme narrative du passé faite d’images, de mots et d’éléments relevant de registres différents [3]… Par-delà son statut composite, lié entre autres à une transmission de la mémoire familiale différentielle en fonction du patrimoine social et culturel propre à chacun, l’expression des souvenirs se structure cependant autour d’une trame narrative commune, participant à la construction d’un temps mémorable (Valensi, 1992). En tant qu’ils médiatisent la mémoire sociale, génèrent et maintiennent une conscience historique et généalogique, ils représentent une forme, parmi d’autres, d’historicisation de la culture.
9Les premiers temps de la conquête virent l’émergence d’une colonisation libre, progressant modestement à l’ombre d’une armée oscillant entre une politique d’occupation restreinte et un « système guerroyant » (Ageron, 1964). Venant de France, de Malte ou de Minorque, les premiers colons, des hommes pour l’essentiel, au statut social parfois très différent, s’installèrent aux environs immédiats d’Alger et sur la bande côtière du Sahel. Le premier essor de la colonisation eut lieu sous le gouvernement de Bugeaud (1840-1847) et prit le double visage d’une colonisation militaire, s’appuyant sans grand succès sur d’anciens soldats devenus colons, et d’une colonisation officielle, agricole et civile, favorisant les populations françaises, allemandes et suisses. Ces migrations programmées par l’État [4] reviennent dans les récits, donnant à l’installation en Algérie un caractère forcé et aliénant généralisant. Ainsi, une immigration motivée par la misère, l’absence de perspective d’emploi ou le désir d’échapper à une répression sociale se transforme-t-elle parfois en expulsion politique.
10L’apport des Alsaciens-Lorrains, quittant les provinces annexées suite à la guerre franco-prussienne de 1870, fut de fait assez limité (Yacono, 1956, p. 215 ; Hureau, 1987). Reste que cette migration a laissé son empreinte dans les mémoires, présentant aussi le départ sous l’angle de la contrainte politique : « Ma famille a quitté l’Alsace en 1871 pour rester française et a émigré en Algérie » [5]. Énoncé sous la forme d’une allégeance vis-à-vis d’un État, d’un sentiment d’appartenir à une histoire et à une culture, ce motif résonne avec la manière dont se décline l’expression des souvenirs du départ d’Algérie en 1962 et de l’installation en Métropole, auxquels il donne une autre clé de compréhension : la Nation y représente un pôle identificatoire aussi important, sinon plus que le territoire, qui fait en quelque sorte défaut. Même après la séparation des deux pays, elle continue de symboliser, non sans ambiguïté, un cadre de mise en sens partagé des expériences individuelles. Cette représentation s’inscrit en décalage avec la remise en question actuelle dans de nombreux espaces publics de l’efficacité du rôle de l’État dans la constitution d’une politique officielle de la mémoire et la gestion d’un « nous » collectif.
11La colonisation française officielle de l’Algérie se poursuivit jusqu’aux environs des années 1930 [6], entraînant parallèlement un mouvement migratoire libre, entamé bien avant l’occupation française [7]. Qu’elle fût anglaise, française, sicilienne, espagnole ou génoise, cette présence, de par les traces qu’elle avait laissées, devint a posteriori une légitimation, parmi d’autres, de l’installation des Européens en Algérie : « Du côté de ma mère, c’étaient des pêcheurs de corail [qui] venaient de la région de Naples […]. Nous étions dans un petit port, […] un petit village où la France était présente depuis quatre siècles avant la colonisation. La Calle était un bastion qui existait depuis 1430. Il y avait quatre, cinq, six générations qui avaient déjà vécu dans ce village » [8]. D’abord saisonnière, la migration des Espagnols, des Italiens et des Maltais [9] conduisit à l’implantation dans les villes et dans les campagnes d’une population allochtone qui allait progressivement supplanter, notamment en Oranie, le peuplement français (Temime, 1987 ; Jordi, 1996).
12L’évocation de la misère des « premiers migrants » constitue un thème particulièrement prégnant. Sélectionné et reconstruit par la mémoire de leurs descendants, il accompagne le motif de l’émigration comme rupture définitive [10], y compris pour ceux qui partent de France : « Ils [les membres de ma famille] considéraient comme un exode momentané, et qu’ils allaient revenir dans leur pays et ils se faisaient une illusion car ils étaient obligés de rester pour vivre […]…ils se sont rendus compte que matériellement ça n’était pas possible. Ils se considéraient en exil. » (Renée) [11] ; « La misère dans les années 75 et les rumeurs de la peste qui accable l’Italie ont fait partir mes grands-parents paternels et maternels de Sicile, […] dans une barque et à la rame pour rallier Bizerte. » [12]
13La pauvreté à elle seule n’explique ni l’impossibilité de vivre dans son pays natal, ni le caractère de fuite donné à l’émigration européenne. Dans la trame des récits, l’Algérie représente autre chose qu’un exutoire à la misère. Elle est également une terre « d’asile », paradoxalement synonyme d’infortune et de disgrâce [13]. Dès lors, quels qu’aient été les motifs de l’émigration, le départ est rarement évoqué en terme de choix assumé par l’individu [14], même lorsqu’il s’énonce sous la forme d’un projet de vie. À défaut d’avoir subi de profondes transformations, une fois que le départ et l’installation sont investis d’une signification négative, il devient difficile de les interpréter autrement (Altounian, 2002).
La construction d’une contre-mémoire
14Que retirer de la diversité des parcours, inscrite dans le cadre plus large de l’histoire coloniale, et de la manière dont ce souvenir résonne, y compris lorsqu’il ne laisse qu’une trace en creux dans le présent de nos interlocuteurs ? Certes, les récits n’existent ici qu’en relation avec un vécu singulier, mais ils s’intègrent à une expérience collective de l’exil et de la convergence des émigrants, quels que soient leur origine et l’époque de leur départ, vers l’Algérie.
15Ces récits évoquent des personnages soit masculins, soit féminins, appartenant à la lignée [15] maternelle ou paternelle d’ego, généralement présentés comme partant seuls, et plus rarement à plusieurs. La misère, tout ce qui est considéré comme un « écart » de conduite tel que l’alcoolisme, l’adultère, peuvent constituer un facteur de disqualification du parent concerné et d’appauvrissement de la mémoire familiale, ou au contraire, fournir un support dans le processus de mythification des ascendants.
16Les récits utilisent l’histoire événementielle en sélectionnant quelques dates clés [16], en relation étroite avec le destin de tel ou tel parent ou, plus largement, de la population européenne d’Algérie. Si certains dépeignent de manière positive le parcours migratoire (volonté de « tenter l’aventure », « tempérament pionnier », …), pauvreté, service ou engagement militaires, guerre de 1870, désaccords familiaux, décès de proches, mutation dans le cadre de la fonction publique dressent un tableau unifié, fût-il fictif, des trajectoires sociales de la plupart des migrants. Une certaine forme de temporalité se construit ici, différente de la temporalité historique linéaire et périodisée, qui ne tente pas de replacer les parcours les uns par rapport aux autres et dans leur propre contexte historique et social. L’expression des souvenirs et leur homogénéisation relèvent d’un chronotope particulier qui mêle parfois les lieux et les dates, associant la précision de détails quotidiens et le trou de mémoire dans l’événement précis (Robin, 1989) : « En Algérie, il y avait beaucoup d’Alsaciens-Lorrains. En 1830, quand il y a eu la prise de l’Algérie, en Alsace-Lorraine, il y a eu la guerre et beaucoup sont partis en Algérie et vous aviez des villages entiers spécifiques de l’Alsace-Lorraine… » [17]. Elles condensent l’histoire longue du processus migratoire dans le pays, par-delà la multiplicité des trajectoires individuelles qui engagent des temps et des espaces très différents. En témoigne la tentative de faire coïncider la destinée de certains groupes familiaux, tels ces pêcheurs italiens décrits par B. Sasso (1980), avec l’arrivée antérieure des Français en Algérie : ce qui importe ici, c’est « que l’espace français et l’espace de ces pêcheurs arrivés d’Italie concordent, que la date de naissance de l’un et de l’autre soient presque parallèles pour faire surgir dès le début la destinée commune de ces deux mouvements. » (Sasso 1980, p. 20).
17Ces motifs peuvent emprunter, dans un enchevêtrement complexe, à la fois au récit familial, à la mémoire nationale, au savoir médiatique et historique, à l’entreprise généalogique, ou encore à la littérature [18], aux archives privées et aux documents historiques, à des images, des représentations, des objets conservés, à partir desquels chacun bricole sa propre perception du passé. Empruntés à différentes époques, notamment coloniales et postcoloniales, mêlant parfois des éléments qui relèvent a posteriori d’un travail de recherche chronologique et distancé autour de l’histoire et/ou de sa propre généalogie, de l’expression individuelle de souvenirs transmis et recomposés, ou de leur absence, ils peuvent se contredire et se conforter. Ils mettent ainsi à jour le rôle dynamique de la multiplicité des narrations, dans lesquelles « le processus explicatif intervient comme érosion, déplacement, modification dans le champ du récit social » (De Certeau, 1984, p. 24).
18Que l’expression des souvenirs relatifs aux trajectoires migratoires familiales s’énonce sous la forme d’un modèle narratif précis ou d’une dispersion des informations au sein du récit, elle n’en dénote pas moins une tentative de retotaliser le passé. Ces récits, de par leur caractère fragmentaire et souvent composite, rendent compte d’un imaginaire social qui se construit autour de la perte et de l’amputation d’une partie de l’histoire propre à chacun, « dans la rareté des repères » (Trévisan, 2002). Les ascendants sont dépeints comme des « gens sans passé », dont on ignore parfois jusqu’à la date de naissance et les circonstances d’arrivée en Algérie, sinon de manière très approximative. Ces dernières s’énoncent alors en terme de générations, dénotant la manière dont s’est transmis par bribes le passé, au sein des interactions familiales, tandis que les médiations matérielles avec ce dernier restent exceptionnelles : « C’est mon grand-père au début du siècle, 1900 et quelques… Ils ont dû venir dans les années 1910, avant la guerre de 1914, et ça venait d’Espagne, je suis d’origine espagnole. C’était pour améliorer leur vie, voilà. Mon père est né à Arzew et il était orphelin à 10 ans, de père et de mère, donc je n’ai pas de racines avant. » [19]. Le décès prématuré d’un ou des deux parents installés en Algérie, situation fréquemment évoquée, vient sans doute renforcer la coupure avec le passé : « … du côté de maman, sa mère était née en Espagne dans la province d’Alicante et elle en était partie à cinq ans avec sa mère et deux petites jumelles. Et quand elles sont arrivées en Algérie, elles ont appris que le père était mort en mer. […] Et elle s’est retrouvée là avec trois petites filles, les jumelles sont tombées malades, elles sont mortes, la mère est morte et ma grand-mère s’est retrouvée toute seule en Algérie. […] J’ai un grand-père, né en France, dont je tiens le nom, […] qui est venu en Algérie, on ne sait pas en quelle année, parce qu’il est mort jeune, mon père avait dix ans à l’époque et il n’a jamais su pourquoi son père était venu. […] On n’a jamais rien su sur le reste de sa famille… » [20]. Mais il peut aussi jouer, par-delà l’altération de la mémoire familiale, dans la valorisation d’un ascendant, accentuant son caractère de « premier » et de fondateur.
19À travers le souvenir singulier de ces ascendants, ceux-ci prennent la valeur d’ancêtres communs, « géniteurs, réels ou imaginaires, de notre présence au monde » (Muxel, 1996, p. 181). Leur dissolution dans l’histoire plus large d’une migration collective, sans qu’il soit toujours possible de retracer de manière précise des liens de filiation, ne relève pas d’une entreprise d’anonymisation mais de la constitution d’un patrimoine familial légendaire partagé qui ne compte en réalité qu’un nombre limité de figures. Dès lors, ce sont moins les discordances qui importent que le motif récurrent de l’exil comme événement fondateur d’une histoire commune, dont la mise en récit détermine a posteriori les limites d’une communauté historique (Valensi 1992, 443). Intégrée dans la trame plus large du récit de vie, la dimension de contrainte et de marginalité [21] prend une valeur particulière, une fois remise en perspective avec le départ d’Algérie, énoncé comme un effondrement multiple — des réseaux de sociabilité, des réseaux institutionnels — qui ouvre, à un autre niveau, à une temporalité traumatique. Cette référence première de l’émigration comme exil permet de signifier une expérience collective par-delà l’hétérogénéité des origines, des statuts et des trajectoires.
20Mais telle n’est pas son unique dimension : ces récits appartiennent à un registre identitaire singulier, qui s’inscrit dans un rapport problématique au passé, et constituent à leur manière une contre-mémoire. [22] Celle-ci valorise des motifs longtemps refoulés ou non relevés par la mémoire « officielle », éclairant en retour les déficits structurels de légitimité, la valeur différentielle créditée aux expériences passées et la manière dont le travail de mémoire est toujours pris dans des enjeux politiques, historiques et sociaux donnés (Robin, 2003). Elle contredit et déconstruit d’autres représentations du passé, relevant elles-mêmes d’un enchevêtrement complexe d’éléments et de registres hétéroclites, qui délient implicitement la France de son histoire coloniale. Ces représentations ne sont pas toujours produites par des institutions déterminées, mais peuvent être construites, véhiculées par le biais de récits publics, dont la force repose moins « sur des instantiations particulières que sur la manière anonyme dont ils pénètrent nos manières de penser, de parler et de comprendre le monde social » (Brubaker, 2001, p. 76).
21Trois d’entre elles nous intéressent ici : la catégorisation des Pieds-noirs comme des colons, au sens péjoratif du terme, d’aventuriers sans foi ni lois, d’usurpateurs et d’exploiteurs, utilisée dans la pratique et dans l’analyse sociales en tant qu’instrument et symbole de la colonisation ; leur désignation comme les seuls responsables du système colonial et par extension, de la colonisation ; la manière dont le langage commun souligne leurs origines étrangères, voire leur attitude anti-française (par le biais notamment de leur assimilation globale avec l’OAS), et/ou les associe confusément, de par leur naissance en Algérie, aux Algériens. Ces représentations ambivalentes et contradictoires, qui se construisent déjà durant la période coloniale, se superposent, venant souligner la coexistence de valeurs qui s’inversent sans cesse et s’unissent à la fois.
22Dans les récits, le motif récurrent de l’exil s’oppose à l’identification des Pieds-noirs avec l’entreprise de conquête, resituée dans une action politique de la France, maître d’œuvre de la colonisation. Elle contredit leur association à la catégorie de colon [23], qui entretient l’idée implicite que la société coloniale se définissait uniquement par rapport aux populations « autochtones ». Les Pieds-noirs réservent ce terme aux seuls propriétaires terriens et donc au mouvement de la colonisation officielle et rurale, lesquelles ne représentent ni l’ensemble des destins migratoires, ni la société européenne d’Algérie (Ageron, 1964). Cette remise en question concerne aussi l’image ambivalente du colon algérien, entre indésirable envoyé en Algérie [24], civilisateur, destructeur et exploiteur, laquelle ne renvoie, selon les époques considérées, ni au même contenu et ni aux mêmes enjeux : « Pourquoi on parle de nous comme des colons ? On n’était pas des colons, on vivait en ville… et puis, même, moi je les ai vus les colons, j’ai été un an en Kabylie. […] C’étaient des Alsaciens-Lorrains qui avaient été expulsés vers l’Algérie. Ils n’étaient pas venus pour conquérir. Et puis, il fallait voir comment ils travaillaient. […] Là où je suis né, il n’y avait pas un bout de terre, pas une parcelle qui n’était pas cultivée ou qui ne servait pas à quelque chose. » (Raphaël) [25]. La notion de pionnier, qui définit la figure des ancêtres, lui est préférée, se croisant tantôt avec un autre modèle plus ambiguë, le fonctionnaire français, présenté parfois comme son contraire [26]. Elle valorise le rapport à la terre, à son travail, symbole de l’enracinement, oblitérant les destructions qui en ont été la contrepartie.
23À travers la figure des premiers ascendants, des interprétations multiples de la marginalité émergent à partir du présent : marginalité des individus qui partent vers l’Algérie, marginalité que représente la vie en Algérie et marginalité ensuite éprouvée par les individus en France. Si elles puisent leur généalogie dans l’histoire de la colonisation, c’est à la lumière de l’expérience du départ de 1962 qu’elles empruntent une partie de leur signification. Dans une situation de crise profonde, les différences, les processus d’identification, les manières de se rappeler et d’oublier, restés sous-jacents jusque-là, sont réactualisés, déplacés, recomposés avec le présent (Assmann, 2001, p. 37). Aussi, ne peut-on envisager l’expression de ces contre-souvenirs sous le seul angle d’un rejet, d’une opposition ou d’un processus d’essentialisation identitaire. Elle s’inscrit aussi dans une dynamique complexe de réintégration, de connaissance et de reconnaissance de l’histoire.
L’Algérie comme espace de continuité et de filiation
La rupture comme fondation
24Le motif de l’émigration comme rupture permet de construire une continuité culturelle et historique entre une catégorie d’ascendants – ceux qui partirent pour l’Algérie – et une catégorie de descendants – ceux qui partirent d’Algérie. Bien davantage que sur les conditions réelles d’implantation des immigrants dans le pays, il nous éclaire sur l’imaginaire social et l’acculturation d’individus, coupés par deux fois d’un ancrage territorial, d’un passé familial et de la culture de leurs ancêtres.
25Si une fois sur place, les immigrants n’optent pas volontiers, semble-t-il, pour la nationalité française, rien n’indique non plus, dans les récits recueillis, qu’ils cultivent ou transmettent une image positive ou nostalgique du pays d’origine [27]. L’émigration signe ici une triple perte – du réseau familial et social, du « leadership » institutionnel et d’une assise territoriale –, laquelle favorisera sans doute l’aspiration, sinon le besoin, à s’assimiler dans le pays d’accueil. Dès lors, elle est aussi énoncée comme le commencement d’une histoire propre aux groupes constitués par les migrants. La misère des premiers temps n’équivaut pas toujours à un déclassement social et l’Algérie, comme pays colonisé, constitue une référence positive, entre deux éléments négatifs polarisés par l’exil.
26Le lien tissé avec la France, par le biais de l’Algérie, pérennisé par la naturalisation, représente un autre leitmotiv de l’expression des souvenirs autour de cette saga de fondation. Bien qu’il dépasse le cadre historique et politique de l’Algérie [28], ce motif n’en semble pas moins essentiel pour appréhender la place de la filiation et la nature de ses liens avec la mémoire. Dans l’esprit de nos interlocuteurs, la naturalisation s’inscrit dans la logique de la rupture du lien social avec le pays d’origine et de l’assurance prosaïque de leur enracinement en Algérie : « Mon grand-père paternel est venu […] d’Espagne en Algérie […] et mon père [29], étant donné qu’il était dans un pays français, l’Algérie était française, il était Français et nous, nous sommes Français depuis 1899. Quand mon père est né en 1899, il était Français. Donc nous, nous sommes Français depuis le 17 septembre 1899, date de naissance de mon père. » ; « C’est le plus magnifique exemple d’intégration des étrangers qu’ait fabriqué la France. […] Le grand débat de la population française en Algérie jusqu’en 1889, ça a été l’intégration des étrangers […] jusqu’à la loi de naturalisation automatique de 1889 qui juridiquement a réglé le problème. Il s’est réglé par la suite sociologiquement. » [30]. Que ces liens d’affiliation soient présentés comme politiques ou lignagers, ils sont toujours dépeints selon une vision naturaliste, fondement ultime de l’appartenance à la communauté européenne d’Algérie, où sol et sang partagés tendent à se confondre. Cette vision implique que ces liens n’ont pas été choisis, conférant cette force et cette évidence « sans réel équivalent à l’identification qui procède de l’affiliation » (Déchaux, 1997, p. 272).
Une acculturation programmée ? l’Algérie coloniale : des individus et une terre sans passé
27L’existence d’un statut formalisé, codifié et objectivé différentiel, qui distinguait les sujets – communément désignés sous le terme d’« Indigènes » – des citoyens, contribua aussi à définir les limites extérieures de la population européenne, institutionnalisant la place de chacun dans la société coloniale et en regard de la Métropole. La participation à la vie du pays, à sa culture, à ses normes, créa ensuite un réseau complexe d’appartenance et d’adhésion.
28Différents cadres de référence ont participé à forger cette assimilation semble-t-il réussie, également caractérisée par une certaine forme de répression programmée. Ont été ici mobilisés divers dispositifs matériels et culturels, religieux et profanes, nationaux, juridiques et administratifs, destinés à encadrer les populations mises en présence et à remodeler l’espace algérien. L’armée et l’école, la géographie, la toponymie, l’architecture, les formes de construction jouèrent un rôle essentiel dans cette entreprise, en instaurant des cadres concrets, dont la référence demeurait la France [31]. Ils puisaient également dans le modèle romain, dont l’héritage était revendiqué, transformant la colonisation du pays en reconquête. Loin de représenter un obstacle, l’éloignement physique de la Métropole, qui ne constituait guère, pour nombre d’émigrants, une réalité tangible, venait amplifier la place prépondérante dont elle jouissait dans l’imaginaire de chacun. Néanmoins, ces références imposées sont venues se juxtaposer, sans jamais totalement les supprimer, aux formes coutumières préexistantes et aux particularismes propres à la société coloniale.
29Ainsi, pour cette population hétérogène, la fabrication d’un ancrage territorial et d’un sentiment commun d’appartenance fut le fait de l’administration, de l’armée et, dans une certaine mesure, de l’Église, qui a contribué à une cohésion identitaire fondée en partie sur une topographie légendaire [32]. Cette fabrication supposait l’effacement du passé d’exilé et des origines très mêlées, ainsi que la relégation de la population locale. Dès lors, si les récits véhiculent souvent une vision harmonieuse de la coexistence en Algérie, ils valorisent rarement un idéal cosmopolite ou la figure interculturelle : « Nous, on était comme les petits arabes, on avait le crâne rasé, on jouait au foot ensemble. On était une bande, tant qu’on était dans le village, on dominait… mais le soir, quand je rentrais chez moi, ils m’attendaient à la sortie du village, je devais trouver des parcours à travers les villas pour pas me faire attraper, c’était une trouille tous les soirs… » (Raphaël).
30Conjointement, ces cadres sociaux et ces fondations matérielles ont travaillé à maintenir un rapport d’identité avec la France, en appréhendant la terre d’Algérie comme un espace de filiation et de continuité des générations. Par ce biais, les émigrants et leurs descendants furent coupés de tout lien historique, autre que celui de la naissance, avec l’Algérie, dépeinte comme une terre dont l’histoire aurait débuté avec l’arrivée des Français en 1830, un vaste marécage transformé en terre fertile par l’effort des pionniers.
31L’éloignement spatial avec la France et la distance sociale établie avec les « Indigènes » devaient entretenir l’investissement imaginaire sur l’enracinement dans le pays, à partir de la construction d’une filiation. Tant que cette fiction put s’appuyer sur une validation sociale, le difficile équilibre qu’elle avait acquis se trouva préservé, accentuant le décalage avec les réalités de la société métropolitaine et de la société algérienne. Mais une fois qu’il fut reconnu que l’Algérie n’était pas la France, il fallut faire un choix entre la première et la seconde. Un tel choix imposait une perte, dans la mesure où le lien que la plupart entretenaient avec la France passait par l’Algérie, et inversement. Il révélait aussi un vide identitaire originel, ne pouvant trouver de refuge ni dans la figure du métissage, ni dans l’idée d’une pluralité comme modèle de référence : « Et puis ici, je ne suis pas chez moi. […] et je ne sais plus d’ailleurs où est mon pays. Je ne sais même plus si c’est l’Algérie, si c’est la France où je vis maintenant depuis trente-cinq ans, […] et je ne sais même pas si je ne suis pas non plus Génois » [33]. Une hybridité qu’ils avaient refusée en Algérie, en ne se mêlant pas aux autres populations déjà sur place : « Le Français né en Algérie s’est tout à coup trouvé ne plus être Algérien après 62 donc il était un corps étranger, il était devenu l’intrus. […] [En France] On était aussi des intrus […]. Matériellement, ils n’étaient pas nés en France mais à Alger. C’était différent de la France. Et on nous le faisait sentir » (Renée). Faute d’un véritable « métissage », le rapport à la terre comme patrie physique, lieu de naissance et de sépulture des ancêtres, et comme patrie imaginée, n’aura pas permis un véritable enracinement en Algérie, devenue ce « point d’origine » désormais vécu comme un non-lieu. À travers la pluralité des parcours et des lieux, auxquels les individus ne peuvent plus s’identifier, l’Algérie et la France deviennent alors ce même « paysage dévasté » qui hante la mémoire des individus (Harel, 2002, p. 191).
Une mémoire des origines
De la constitution de nouvelles lignées…
32L’enracinement en Algérie supposait la rupture avec le passé pré-algérien, occulté de la mémoire collective du lieu de transplantation et de son champ culturel et politique. Cette rupture a généré une fixation sur l’exil, ainsi qu’un investissement important sur la descendance et l’espace dans lequel celle-ci se perpétuera.
33Dans la majorité des cas, le récit présente la même structure : migration et installation d’un ancêtre et, presque consécutivement, naissance et expansion de sa descendance. La segmentation constitue le point « d’origine » de différents groupes de filiation, nouant des relations complexes de mariage et créant par rapport aux « juifs » et aux « musulmans » algériens un ensemble distinct, dont l’enracinement est attesté par la présence des morts dans les cimetières. La segmentation ne signifie pas pour autant l’autofondation mais qualifie le fait que pour que « l’espèce soit reconnue, il est nécessaire d’organiser la certitude de la descendance, d’instaurer le principe de filiation comme principe garanti. » (Legendre, 1985, p. 156). Si elle prive les individus du soutien de l’inscription dans un temps et un lieu communs de l’origine antérieurs à l’Algérie, la valorisation des « fondateurs » révèle combien les « registres et les motifs sur lesquels s’appuie la fabrique identitaire ne sont pas toujours […] de l’ordre de l’origine, celui du projet est tout aussi efficace » (Quiminal, 2000, p. 113).
34Ces récits généalogiques révèlent une surprenante [34] profondeur longitudinale qui remonte toujours à l’arrivée d’un des ascendants en Algérie. La mémoire vive, communicative [35], restreinte aux générations présentes en France, s’étend jusqu’à cinq générations au-dessus d’ego, né en Algérie avant l’indépendance. À travers la construction de cet espace générationnel, se définit un espace de la mémoire, qui part généralement du plus ancien ancêtre connu installé en Algérie et s’arrête avec ego, intégrant rarement les enfants nés en France : « Deux frères, officiers de l’armée espagnole, ont fui l’Espagne autour des années 1830 pour des raisons politiques, dans une barque qui a échoué sur la côte méditerranéenne du Maroc. Pris par les musulmans, ils ont été vendus comme esclaves et emmenés en Algérie, dans la région d’Oran. Ils ont été, peu après, libérés par les troupes françaises et se sont enrôlés dans leurs rangs. […] Un de leurs descendants, mon grand-père, est venu habiter la région de Mostaganem, la « Vallée des Jardins », où mes parents se sont connus et où je suis née » [36].
35L’origine nationale et le nom propre servent dans certains cas de supports à partir desquels s’élaborent des stratégies qui permettent de réinvestir dans une des lignées d’origine et de compenser la disqualification de la mémoire familiale antérieure à l’Algérie. Ces stratégies, qu’elles relèvent de la généalogie, de l’écriture autobiographique ou d’une entreprise de « retour », constituent une forme de construction « pleine » d’une histoire trouée, souvent envisagée comme objet de connaissance : « … par ma grand-mère, j’ai toute une branche italienne et tous les ans, on retourne à l’île de Procida et on va en pèlerinage. […] On y va depuis qu’on est en France. Quand on était en Algérie, on n’avait pas ce besoin. » [37] ; « C’est une petite cousine qui a fait notre généalogie, elle est remontée jusqu’au xve siècle. […] Mais finalement, maintenant je connais les noms, les liens de famille que j’ignorais, même avec des gens du village, mais cette histoire, je ne la connais toujours pas » (Raphaël).
36L’investissement sur la descendance s’accompagne souvent d’une mise en valeur de la parenté collatérale, englobant assez largement les frères et les sœurs, les germains, les oncles et les tantes, les alliés de consanguins, les consanguins d’alliés et parfois la fratrie des grands-parents. Elle permet d’entretenir le « cousinage » et de délimiter les deux cercles, étroitement imbriqués, de l’affinité et de la consanguinité, au-delà desquels gravitent des individus qui, sans être nommés en termes de parenté, sont intégrés à cette dernière. Ils déterminent les limites plus larges du groupe de codescendance, renforcé par un principe de corésidence et par la fréquentation entre les individus. Ils désignent un capital familial important et une appartenance territoriale et politique, à laquelle se rapporte ces nouvelles filiations. Cette mise en valeur de la parenté collatérale, qui ne s’étaye pas forcément sur une mémoire profonde, participe à l’idéalisation du passé algérien, contrastant a posteriori avec la situation d’atomisation sociale liée à l’exil d’Algérie.
37Les processus d’« ancestralisation » de la catégorie des ascendants qui ont émigré en Algérie créent la similitude et les limites extérieures du peuplement européen d’Algérie, tandis que l’extension latérale de la mémoire en précise encore les contours et compense horizontalement la segmentation. Plus que l’ancienneté, c’est la continuité, renforcée par la mythification des ascendants, qui appelle la légitimité de l’enracinement. Certes, on peut être « invité à entrer dans « la communauté imaginée » » (Anderson 1996 : 149) par le biais du principe de naturalisation. Mais dans cet imaginaire, la filiation joue un rôle structurant, venant souligner la dimension cognitive du sentiment d’appartenance, des identifications et des catégorisations, internes et externes, autour desquels il se construit.
Une double rupture
38L’histoire des Pieds-noirs s’origine donc dans un premier exil, qui oriente avec force le discours des personnes rencontrées et la mise en forme actuelle de leur mémoire généalogique. Le départ vers l’Algérie représente un moment charnière du temps familial et individuel qui structure le passé et enclenche les remémorations. Dans l’esprit de nombreux Pieds-noirs, cet exil n’établit pas seulement le début d’une histoire, individuelle et collective. Mais il spécifie également un lien singulier au sein d’une généalogie, entre ceux présentés comme les premiers ascendants, appelés parfois les « représentants » de la lignée, et les derniers descendants. Entre le départ vers l’Algérie et celui d’Algérie, deux niveaux de la conscience historique sont ainsi mis à jour – le temps des « origines » et le passé récent – qui se mêlent et se juxtaposent, faisant glisser les souvenirs devenus intermédiaires ou qui n’entretiennent plus de rapport significatif avec le présent dans l’oubli (Vansina, 1985). Fusionnant des expériences distinctes de l’exil [38], les récits éclairent le télescopage entre ces deux registres [39] (Assmann, 1992).
39La confusion entre les ancêtres « fondateurs » qui se sont arrachés de leurs origines pour s’installer en Algérie et les narrateurs qui ont tout quitté en la fuyant est revendiquée. Ce parcours simplifié, en trois temps – la migration et l’enracinement dramatique en Algérie, l’âge d’or de l’Algérie française, l’exil final -, est stylisé par la mémoire collective : « II y a une communauté de malheur, une communauté de bonheur et une communauté de malheur à nouveau. » [40]. Les exilés de 1962 constituent le terme, même fictif, des lignées créées en Algérie durant la colonisation, attestant la brisure de la mémoire familiale constituée. Le départ de 1962 a ainsi ravivé la mémoire enfouie du premier exil, énoncée comme une sorte de répétition à travers les générations, les descendants des proscrits et des exilés d’hier se concevant comme les perdants d’une histoire dans laquelle ils jouaient le mauvais rôle.
40La mise en sens partagée du passé, comme cadre de sens permettant de reconfigurer les trajectoires historiques individuelles au sein d’un destin commun englobant, s’effectue à travers la valorisation de ce double exil au sein des récits de filiation. Cette double rupture et ses effets sur la transmission de la mémoire, devenue lacunaire et paradoxale, signe une parole et un oubli impossibles autour d’une expérience sociale qui ne trouve plus dans les cadres du présent un appui ou une confirmation. Mais le travail de la mémoire chez les générations suivantes dévoile que ce qui fait rupture peut paradoxalement devenir un moment fondateur de la mémoire, et le lien brisé entre les générations, ce qui les noue entre elles. Si elles constituent de fortes contraintes sur le travail de la mémoire, la perte ou la destruction des traces résidentielles, la mort précoce des ascendants et les exils répétés n’annihilent pas entièrement le passé familial et la capacité des individus à le resignifier (Cannoodt et Lepoutre, 2005). Le récit de filiation constitue une manière de soustraire ces derniers et leurs ascendants de l’anonymat dans lequel cette double rupture les a placés, de les resituer dans une histoire singulière et collective. Néanmoins, associé à la nostalgie du pays perdu et à la charge négative de la figure du colon, ce récit troué peut aussi témoigner d’une mémoire close autour de ces brisures non réparées. Comme collé à une parenthèse historique et s’appuyant sur une forme d’extraterritorialité de la mémoire, il porte en lui sa propre rupture : « Pourquoi s’intéresser encore à cette histoire ? C’est fini, les Pieds-Noirs, on va tous crever. » (Raphaël). Lorsqu’il ne reste rien d’autre qui soit partagé et légitime, le statut de « victime » peut s’imposer et devenir une forme de patrimoine. Mais cette forme d’aliénation par rapport au temps et à l’espace, comme manière de restaurer le sens et la pérennité de leur existence, signe l’extrême fragilité de cette mémoire sociale, d’autant plus confrontée au risque de l’oubli que la relation au passé n’est plus porteuse de continuité.
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Mots-clés éditeurs : Algérie, exil, filiation, mémoire, rapatriés d'Algérie
Date de mise en ligne : 01/12/2008
https://doi.org/10.3917/psud.024.0029