Pleins feux
Intensifier sa vie pour défier la mort ?
- Par Cynthia Fleury,
- Propos recueillis par Marie Drique,
- Jean Merckaert
- et Claire Capou
Pages 74 à 81
Citer cet article
- FLEURY, Cynthia,
- Propos recueillis par DRIQUE, Marie,
- MERCKAERT, Jean
- et CAPOU, Claire,
- Fleury, Cynthia.,
- et al.
- Fleury, C.,
- Propos recueillis par Drique, M.,
- Merckaert, J.
- et Capou, C.
https://doi.org/10.3917/pro.355.0074
Citer cet article
- Fleury, C.,
- Propos recueillis par Drique, M.,
- Merckaert, J.
- et Capou, C.
- Fleury, Cynthia.,
- et al.
- FLEURY, Cynthia,
- Propos recueillis par DRIQUE, Marie,
- MERCKAERT, Jean
- et CAPOU, Claire,
https://doi.org/10.3917/pro.355.0074
Notes
-
[1]
Réforme agraire intervenue au XVIIIe siècle en Angleterre et qui a consisté à privatiser des terres agricoles, en particulier des communaux, dont dépendaient nombre de paysans [NDLR].
1 « Débordé ». L’adjectif traduit littéralement notre situation actuelle, selon la philosophe C. Fleury : dépassé par les événements, mais aussi expulsé de notre propre vie. Et si la nature nous aidait à retrouver un sens de la limite salutaire ?
2 Vous conjuguez vos réflexions de philosophe avec une activité de psychanalyste. Dans quelles réalités vous semble s’incarner le phénomène d’accélération ?
3 Les individus se sentent comme « expulsés » de leur vie. Pour calmer un autiste, disait Bettelheim, il faut mettre des bords, car ils ont des « comportements de frontières ». Ils doivent « toucher », « mettre du bord »,pour récupérer un espace et un temps parce que, précisément, ils ne se sentent pas intégrés dans un espace-temps. Quand les gens me disent : « Je suis dé-bordé », le mot est très juste. La société, dans sa psychose ordinaire, pousse les gens à sortir de leurs bords, leur donnant le sentiment qu’ils sont perpétuellement à nu. L’hystérie, ou tout autre comportement à tendance psychotique, devient une réaction quasi épidermique tant l’usure est grande. C’est un phénomène d’érosion, qui découle d’un management par le harcèlement, par la placardisation. Il remet en cause l’enveloppe psychique de l’autre. Plus qu’une accélération, c’est un phénomène de dépossession et de déperdition. Les uns et les autres sont soumis à une expulsion de leur vie, qui peut confiner à une expulsion corporelle – au sens où ils ne se supportent plus ou mal. C’est la traduction somatique du fait de ne plus avoir de place, d’espace, de temps, car la confiscation du « temps propre », défini par soi-même, est grande. L’accélération, sans en interroger le sens, produit un sentiment d’expropriation.
4 La reconquête de ces espaces-temps est politiquement et existentiellement déterminante. Faute de quoi, les individus sont « hors d’eux » : déprimés, en colère… et la pulsion mortifère se retourne contre eux-mêmes ou contre autrui. Si vous enlevez un espace et un temps à un sujet, il n’est plus capable de penser une action, il passe à l’acte. Face à ce processus d’expulsion, certains se résignent, endurent jusqu’au burn out. D’autres deviennent hystériques.
5 Comment entrer en concurrence avec un temps désincarné et récupérer de l’espace ? Des mouvements sociaux comme Nuit Debout ou Occupy Wall Street sont significatifs : on prend place, on s’installe pour récupérer un espace public sans cesse spolié, pillé. Ou bien on lutte contre ceux qui veulent le « marchandiser », à l’image de Notre-Dame-des-Landes ou d’Occupy Gezi en Turquie. Cette récupération de l’espace n’est ni naïve ni égoïste. Les occupants de la place de la République savent que ce n’est pas « leur » espace. Cette dynamique des commons renvoie au phénomène ancien de la lutte contre les enclosures [1], qui s’incarne différemment aujourd’hui : « fab lab », tiers lieux, etc. Face à une captation de l’attention et du temps mental, la réintégration dans le temps est bien plus compliquée. Le télétravail et le divertissement nous inondent : vous pourriez passer vingt-quatre heures capté par un temps qui n’est pas le vôtre. D’où une frustration immense, à laquelle les individus réagissent difficilement. Ils peuvent entrer dans un consentement, s’anesthésier, se mettre sous tutelle. Et s’ils refusent la mise à disposition, le prix à payer est le bannissement social. Dans le travail, la conséquence est un sentiment d’aliénation, car la définition du métier (activités, allocations du temps etc.) revient de moins en moins au sujet.
6 Il faut comprendre à quoi sert l’accélération : si elle aide à produire de la connaissance de soi, c’est un instrument intéressant. Si elle brouille et éloigne d’une connaissance de soi et des autres, il faut la remettre en cause. Mais l’homme a besoin d’un certain temps pour digérer ce qu’il apprend. Toute la notion d’expérience est construite autour de celle du temps vécu. Aujourd’hui, elle n’est plus guère valorisée, à l’inverse de celles de changement ou d’adaptation.
7 L’obsolescence n’en vient-elle pas à toucher aussi les travailleurs ?
8 Un des premiers sentiments vécus par les patients est celui d’interchangeabilité, de remplaçabilité. C’est un découragement profond, une déconsidération et une disqualification, même chez les plus qualifiés. Ils viennent de milieux différents, mais établissent un même diagnostic de déshumanisation et de mépris. Dans un monde où le travail occupe une place centrale, cela les détruit et engendre une demande de « renarcissisation ». Ils expriment une mésestime d’eux-mêmes, infondée mais nourrie par les humiliations subies chaque jour. Leur personnalité s’en trouve changée. Sans parler du fait qu’aujourd’hui, leur travail peut être – parfois – mieux et plus vite fait par un robot. Avec de l’accompagnement, on peut essayer de reconfigurer les métiers, de reconvertir des salariés. Certains métiers, bien sûr, sont voués à disparaître. C’est parfois salutaire, car il s’agit souvent de tâches sans grande qualification, sachant que le management néolibéral a aussi standardisé ces tâches pour qu’elles deviennent insignifiantes et automatisables. Tout le monde est concerné par l’automatisation et le travail dissimulé. Un exemple courant : désormais, vous achetez vous-même vos billets d’avion ou de train sur internet, tâche autrefois accomplie par une personne en agence. L’automatisation n’est pas à écarter bien sûr, mais seulement si l’on a un souci de justice sociale, si l’on est prêt à repenser le code du travail, à réduire le temps de travail, à créer un revenu universel citoyen, etc.
L’obsolescence du travailleur
Vous travaillez sur l’obsolescence des compétences : qu’entend-on par-là ?
Dans quelle mesure des organisations professionnelles ont des savoirs ou des compétences suffisamment à jour pour rester performantes dans leur activité actuelle ou future [1] ? Le problème se posait dans les années 1930, quand les travailleurs devaient s’adapter à l’usage de nouvelles machines. Mais on s’en est davantage soucié dès lors que les changements technologiques se sont accélérés, après la Seconde Guerre mondiale. La part des savoirs techniques acquis durant la formation initiale et valables à vie a alors chuté. Les premières analyses ont porté sur les ingénieurs. Désormais, l’obsolescence menace tout autant les carrières individuelles que la survie de grandes organisations.
L’obsolescence des compétences se décline aujourd’hui de trois façons. Elle peut être physique ou technique : par exemple, vous étiez dans le BTP et vos douleurs au dos vous empêchent de continuer dans ce secteur, vous connaissiez une langue, mais ne l’avez pas pratiquée pendant dix ans, etc. De plus en plus, l’obsolescence est économique : vous avez des compétences, mais plus personne ne les demande (celle de taper à la machine, par exemple). Ce risque est une source importante de stress. Une troisième catégorie, moins évidente, est apparue, que nous qualifions d’obsolescence de perspective, quand votre façon de travailler ne cadre plus avec les nouveaux modes d’organisation. Par exemple, il n’est plus guère accepté que, pour résoudre un problème, des cadres dirigeants se contentent de faire appel à leurs conseillers en communication, ou qu’ils prennent des décisions à huis clos, sans associer leurs collaborateurs.
Qu’est-ce qui est à l’origine de ce phénomène et quelles en sont les conséquences ?
L’obsolescence des compétences a pris de l’importance avec le caractère plus exigeant et la complexification des emplois. Il faut s’attendre à ce que les avancées technologiques accélèrent cette tendance au cours des prochaines années.
Le développement technologique peut aussi représenter une toute autre menace lorsque la machine remplace complètement un emploi. Une personne qui ne savait « faire que ça » aura bien du mal à trouver autre chose. D’autant qu’en raréfiant le nombre d’emplois, la crise économique accentue la concurrence. Des personnes très qualifiées en viennent à occuper des postes peu ou moyennement qualifiés – au risque que leurs compétences deviennent obsolètes faute d’être utilisées. Il demeure que l’obsolescence menace d’abord le personnel peu qualifié, car les personnes qualifiées ont davantage d’opportunités pour se former. Le risque augmente aussi avec l’âge, en fonction de votre engagement dans la formation continue, de la polyvalence demandée sur votre poste et de votre environnement de travail, selon qu’il est ou non propice à l’expérimentation.
Comment combattre ce risque d’obsolescence des compétences ?
L’essentiel, pour des petites et moyennes entreprises, est d’accompagner le vieillissement de leurs salariés. De bonnes conditions de travail et des politiques de formation judicieuses peuvent permettre à chacun de continuer à exprimer tout son potentiel. Mais souvent, les petites entreprises n’ont pas les services de ressources humaines adéquats. L’enjeu est de les accompagner pour promouvoir « l’alphabétisation démographique » : faire un diagnostic de l’évolution des emplois dans les dix prochaines années, puis élaborer un plan d’action pour investir dans les personnes, avec les outils appropriés (bilan de compétence, etc.). Selon des calculs faits dans les années 1970, faute d’avoir investi dans la formation pendant sept ans, votre savoir est moitié moins pertinent qu’il ne l’était auparavant.
Au niveau européen, des politiques éducatives visent à investir dans la formation tout au long de la vie, à faciliter le suivi d’une formation en parallèle d’un travail, etc. Un enjeu tient à la validation des compétences : un travailleur âgé sur cinq possède un niveau de compétences que ne reflète pas son diplôme. À l’avenir, les plus cruciales seront des méta-compétences. Si vous vous contentez de ce que vous avez appris à l’école, en six mois vous pouvez être dépassé.
Propos recueillis par Marie Drique, traduits et adaptés de l’anglais par Jean Merckaert.
9 Hartmut Rosa voit dans l’accélération un désir de vivre intensément, dès lors que l’on a proclamé la « mort de Dieu ».
10 Notre époque est en quête de performance, en-cadenassée dans ses simulacres. Elle s’illusionne, non plus sur Dieu mais sur une certaine idée d’elle-même. Incapable de gérer sa frustration, d’établir un principe de réalité, elle témoigne d’une immaturité forte. Ce qui a changé, c’est qu’il y a encore plus de vide, d’insatiabilité, de voracité… C’est une chose que la psychanalyse et la philosophie savent depuis toujours : si vous n’affrontez pas la véritable interrogation et le vrai questionnement critique de votre désir, vous êtes pris dans une course folle, où vous ne savez même plus ce que vous désirez. Et, une fois que vous l’avez, vous vous rendez compte que cela ne correspond pas à un vrai désir. Ce questionnement sur le fait que notre désir ne doit pas être sous tutelle sociale est important. En témoignent les travaux de René Girard sur la rivalité mimétique : « Je désire quelque chose parce que d’autres le désirent. » C’est une époque magnifique d’avatars, où un territoire entier de fantasmatique s’ouvre : celui de la réalité augmentée. Avec des moyens, on pourra se l’offrir. Légalement. On peut aujourd’hui voyager à Sidney, puis aller au musée, puis sortir au restaurant, rentrer chez soi et vivre une expérience sexuelle « augmentée », mais dés-augmentée côté humain. Celui qui pourra se payer ce « luxe » pourra échapper aux contraintes mondaines – en apparence seulement, tant il faut être asservi au diktat de la performance pour jouir de son suspens. Être dans une bulle de réalité augmentée revient à être sous tutelle, sous captation, sous substance. La technique ne s’intéresse souvent qu’à l’aspect abâtardi de la politique : l’ordre, le contrôle.
11 Certains auteurs voient aussi dans la consommation un moyen de réalisation de soi…
12 C’est toujours une affaire de régulation et de degré. Hannah Arendt disait que les objets participent de la stabilité du monde. Si la consommation donne l’occasion de réfléchir à un objet susceptible de nous satisfaire dans la durée, elle offre un rapport raisonné, qui participe de la stabilisation du sujet. Mais on peut aussi avoir un rapport négatif à l’objet, entraînant une détérioration de soi : dès que l’on met la main dessus, il devient inexistant et il nous en faut un autre. Ce comportement est lié à l’obsolescence programmée : on n’a même plus le temps de vivre le rapport à l’objet que le désir se déporte ailleurs. Ce rapport désoriente plus qu’il ne construit. Je n’ai aucune vision diabolique de la consommation. C’est la surconsommation qui est mortifère : c’est parce que l’on n’arrive pas à gérer sa pulsion de mort de façon raisonnée, ni à la sublimer, que l’on consomme à outrance. La surconsommation, c’est d’abord de la compensation, parce que précisément le sujet est en décompensation et n’arrive plus, de façon autonome, à compenser. Alors il se remplit de façon addictive : substances, nourriture, dépenses, l’univers de la compulsion est assez restreint. Heureusement, la norme des comportements n’est pas aussi pathologique. Mais on observe, chez des personnes dans une immaturité affective, une certaine fébrilité. Si on leur dit « non » pour un objet sur lequel elles ont jeté leur dévolu, elles peuvent paniquer, ressentir un sentiment d’abandon ou de rejet. Bien sûr, refuser un iPad n’est pas refuser un objet anodin, car la connectivité n’est pas un objet mais une condition de possibilité. Elle appelle une suite : on veut telle application, pour ne pas paraître en retard, sans mesurer à quoi renvoie cette attente. Mais souvent, politiquement et écologiquement parlant, de telles positions se traduisent par un gaspillage délirant. Comment consommer de façon plus respectueuse envers la nature et les humains qui nous entourent ? En ce domaine, la raison a encore une belle marge de progression.
13 On constate chez les cadres une tension entre l’individuel et le collectif, entre le temps du travail et celui de la famille. Est-ce le propre de la dynamique d’accélération ?
14 Si on utilise le terme « individualisme » pour définir l’individu, on se rend vite compte des tensions avec le collectif. La passion de l’individu reste « égocratique » : votre intérêt privé, personnel, présentiel, prend la main sur beaucoup de choses.
15 En revanche, si on définit l’individu par le terme d’individuation, il se réalise aussi grâce à autrui. Le processus de construction du sujet, de son émancipation, passe par la juste compréhension de la place de l’autre, car tout se joue dans l’intersubjectivité. C’est la conscience de son propre manque : on peut être autonome, mais on est interdépendant. Toute la dynamique de coopération, de rencontre avec l’autre et de décentrement, est une dynamique propre à l’individuation. Celle-ci nous rappelle que l’émancipation collective et l’émancipation individuelle sont très liées. Aussi peut-on avoir un usage profondément collectif des réseaux sociaux, dans lequel on a le sentiment d’être soi-même, singulier, tout en cherchant celui avec lequel on va partager des affinités électives et s’aventurer dans un engagement commun. On construit un projet avec des personnes pas forcément proches de soi, mais avec lesquelles se crée une territorialité des valeurs.
16 Quelles sont les répercussions de cette difficulté à être dans le collectif sur la vitalité de notre démocratie et sur notre capacité à gérer les défis écologiques ?
17 L’État de droit, dans sa version actuelle, déficiente, travestie, qui devient le lieu d’inégalités croissantes, produit un sentiment de remplaçabilité, d’interchangeabilité, de précarisation. La singularité des individus est niée. Et en plus de détruire la psyché individuelle, il se détruit lui-même. La démocratie n’est rien d’autre qu’un aller-retour. Elle a besoin, pour être durable, de l’investissement d’individus irremplaçables, qui viennent revitaliser la démocratie par de la réflexion critique, de l’engagement associatif et citoyen, l’invention de nouvelles réformes, etc. Faute de quoi, on tombe dans une décadence, avec des individus qui ne sont plus aptes à protéger la démocratie, au sens de l’État de droit. À trop séparer les institutions des hommes, on dévitalise les deux et les institutions s’écroulent. Sans l’éveil des individus, l’État de droit n’est rien : son autoconservation nécessite de ne pas détruire le déploiement de cet éveil.
Extraits de l’encyclique du pape François Laudato si’ (2015)
« La sauvegarde des écosystèmes suppose un regard qui aille au-delà de l’immédiat, car lorsqu’on cherche seulement un rendement économique rapide et facile, leur préservation n’intéresse réellement personne. » (§ 36)
« Les dynamiques des moyens de communication sociale et du monde digital, en devenant omniprésentes, […] ne favorisent pas le développement d’une capacité de vivre avec sagesse, de penser en profondeur, d’aimer avec générosité. Les grands sages du passé, dans ce contexte, auraient couru le risque de voir s’éteindre leur sagesse au milieu du bruit de l’information qui devient divertissement. Cela exige de nous un effort pour que ces moyens de communication se traduisent par un nouveau développement culturel de l’humanité, et non par une détérioration de sa richesse la plus profonde. » (§ 47)
« La distraction constante nous ôte le courage de nous rendre compte de la réalité d’un monde limité et fini. » (§ 56)
« Il suffit de regarder la réalité avec sincérité pour constater qu’il y a une grande détérioration de notre maison commune. L’espérance nous invite à reconnaître qu’il y a toujours une voie de sortie, que nous pouvons toujours repréciser le cap, que nous pouvons toujours faire quelque chose pour résoudre les problèmes. Cependant, des symptômes d’un point de rupture semblent s’observer, à cause de la rapidité des changements et de la dégradation, qui se manifestent tant dans des catastrophes naturelles régionales que dans des crises sociales ou même financières, étant donné que les problèmes du monde ne peuvent pas être analysés ni s’expliquer de façon isolée. […] l’actuel système mondial est insoutenable […] parce que nous avons cessé de penser aux fins de l’action humaine. » (§ 61)
« L’humanité s’est profondément transformée, et l’accumulation des nouveautés continuelles consacre une fugacité qui nous mène dans une seule direction, à la surface des choses. Il devient difficile de nous arrêter pour retrouver la profondeur de la vie. » (§ 113)
18 Vous employez parfois le terme de « réconciliation » pour officialiser le besoin de l’autre, y compris de la nature. Y a-t-il, dans cette réinvention de notre relation à la nature, dans l’affirmation d’une interdépendance, une voie de sortie ?
19 Oui, à divers niveaux. D’abord en termes politiques. On constate un développement important des droits citoyens grâce à la question environnementale : elle ouvre un chemin pour faire évoluer la démocratie. Avec une autre manière d’aménager le territoire, qui prend en compte la biodiversité, une alliance beaucoup plus raisonnable entre les activités humaines et la nature. Sans parler du ressourcement que les uns et les autres peuvent ressentir près de la nature… Le renforcement du bien-être grâce à une réconciliation avec la nature n’est plus à démontrer. En matière de santé, ne joue-t-on pas avec le feu ? Il y a un pourcentage grandissant de causes environnementales dans les maladies chroniques et les maladies infectieuses. Les réflexions sur le microbiome (le génome bactérien) montrent l’immédiateté de notre interaction avec l’environnement. Les conflits autour des ressources naturelles sont depuis toujours des causes de guerres délirantes. Avec l’épuisement des ressources, ils le seront plus encore demain. La nature est le premier partenaire de l’homme.
20 L’encyclique Laudato si’ du pape François nous dit que l’absence de limites conduit l’homme à se prendre pour Dieu. Cela résonne avec le manque de « bords » que vous évoquez. Comment ré-instituer ces bords dans une société éprise de liberté, d’autonomie ?
21 Nous n’avons de la limite qu’une vue restreinte, alors qu’elle est consubstantielle à l’éducation, à la prise de conscience de ce qu’on est, à l’empathie. Plus on est empathique, plus on a conscience de la place de l’autre. Ce qu’on appelle limite est en fait une relation avec l’autre. La limite n’est pas simplement une entrave, c’est une manière d’être, un lien. Il faut sortir de l’individualisme, car il nous frustre. L’individuation s’invente à plusieurs. L’école, les médias, l’engagement associatif, tout cela peut nous l’apprendre et nous offrir des outils de mise à distance. Mais il n’existe pas de recette miracle.
22 Vous parliez du ressourcement auprès de la nature, d’autres voient la prière comme espace de réappropriation de leur temps. Ces îlots d’aération pourront-ils vraiment nous sortir du mouvement d’accélération ?
23 C’est une nécessité mentale, psychique et politique, de même que, pour bien agir, il faut dormir. Si on ne récupère pas la définition du temps propre, on va droit dans le mur. Certes, sortir vingt-quatre heures de l’aliénation est impossible, mais notre travail est d’accroître des lieux de non-aliénation. Sénèque ne disait-il pas : « Sois complètement maître de toutes tes heures » ?