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Négritude et universalisme selon Aimé Césaire, Souleymane Bachir Diagne et Norman Ajari

Pages 223 à 259

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  • Tranchant, T.
(2023). Négritude et universalisme selon Aimé Césaire, Souleymane Bachir Diagne et Norman Ajari. Présence Africaine, 203(1), 223-259. https://doi.org/10.3917/presa.203.0223.

  • Tranchant, Thibault.
« Négritude et universalisme selon Aimé Césaire, Souleymane Bachir Diagne et Norman Ajari ». Présence Africaine, 2023/1 N° 203, 2023. p.223-259. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-presence-africaine-2023-1-page-223?lang=fr.

  • TRANCHANT, Thibault,
2023. Négritude et universalisme selon Aimé Césaire, Souleymane Bachir Diagne et Norman Ajari. Présence Africaine, 2023/1 N° 203, p.223-259. DOI : 10.3917/presa.203.0223. URL : https://shs.cairn.info/revue-presence-africaine-2023-1-page-223?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/presa.203.0223


Notes

  • [1]
    Pierre-André Taguieff, L’imposture décoloniale : science imaginaire et pseudo-antiracisme, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2020.
  • [2]
    Ibidem, p. 60.
  • [3]
    Ibidem, p. 319.
  • [4]
    Ibidem.
  • [5]
    Delphine Abadie, Reconstruire la philosophie à partir de l’Afrique : une utopie postcoloniale, Thèse de doctorat, Université de Montréal, 2018.
  • [6]
    L’expression est d’Étienne Balibar, cf. Des universels : essais et conférences, Paris, Galilée, 2016.
  • [7]
    Je pense notamment à Ramón Grosfoguel, « Vers une décolonisation des “uni-versalismes” occidentaux : le “pluri-versalisme décolonial”, d’Aimé Césaire aux zapatistes », in Ruptures postcoloniales, dir. Achille Mbembe, Françoise Vergès, Florence Bernault, Ahmed Boubeker, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Paris, La Découverte, 2010, p. 119-138. Si Grosfoguel a raison de dire que Césaire procède à une critique de l’universalisme abstrait à partir des différences, il présente sa pensée comme étant incompatible par essence avec le républicanisme, ce qui est une simplification grossière du parcours césairien, mais aussi de l’idée républicaine comme telle. Faut-il rappeler que Césaire voyait chez Toussaint Louverture la vérité du républicanisme par-delà sa compromission avec le colonialisme ? Une autre lecture de ce genre est sensible dans François Durpaire, « Césaire, Fanon et la colonialité de la République », in Ruptures postcoloniales, op. cit., p. 79-87.
  • [8]
    Aimé Césaire, « Le message de Péguy », L’Action socialiste, 1939, reproduit dans Les Temps Modernes, n° 676, 2013, p. 255.
  • [9]
    Aimé Césaire, « Nègreries : jeunesse noire et assimilation », L’Étudiant noir, mars 1935, reproduit dans Les Temps Modernes, n° 676, 2013, p. 246-248.
  • [10]
    Aimé Césaire, « Nègreries : conscience raciale et révolution sociale », L’Étudiant noir, mai-juin 1935, reproduit dans Les Temps Modernes, n° 676, 2013, p. 249-251.
  • [11]
    Césaire restera fidèle toute sa vie durant à sa critique de l’assimilationnisme. Dans ses entretiens avec Françoise Vergès, il affirme : « La civilisation européenne a construit une doctrine : il faut s’assimiler à l’Europe. Mais non, je regrette, il faut d’abord être soi-même. » Aimé Césaire et Françoise Vergès, Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Vergès, Paris, Albin Michel, 2005, p. 28.
  • [12]
    Aimé Césaire, « Nègreries : jeunesse noire et assimilation », op. cit., p. 246.
  • [13]
    Ibidem, p. 247.
  • [14]
    Ibidem, p. 248.
  • [15]
    Sur la constitution de la vulgate marxiste-léniniste et sur la place qu’y occupe Staline : Georges Labica, Le Marxisme-léninisme : éléments pour une critique, Paris, B. Huisman, 1984.
  • [16]
    Aimé Césaire, « Nègreries : conscience raciale et révolution sociale », op. cit., p. 249-250.
  • [17]
    Ibidem, p. 250.
  • [18]
    Ibidem, p. 251.
  • [19]
    Aimé Césaire, « Lettre à Maurice Thorez », [En ligne : https://www.humanite.fr/node/488777]. Consulté le 22 février 2022.
  • [20]
    Laurence Proteau, « Entre poétique et politique : Aimé Césaire et la “négritude” », Sociétés contemporaines, vol. 44, n. 4, 2001, p. 15-39.
  • [21]
    Achille Mbembe soutient que la phase actuelle du développement de la rationalité capitaliste peut être décrite comme un « devenir-nègre » du monde en sa totalité, c’est-à-dire comme une expansion de la « condition nègre » comme forme ultime de la perte de soi, de l’autre et de la nature. Cf. Achille Mbembe, Brutalisme, Paris, La Découverte, 2019, p. 11.
  • [22]
    Achille Mbembe le souligne d’une autre manière : pour Césaire, « il n’y a donc pas d’universel absolu. Il n’y a d’universel qu’en tant que communauté des singularités et des différences, partage qui est à la fois mise en commun et séparation ». Cf. Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, 2015, p. 228.
  • [23]
    Édouard Glissant, Le Tout-monde, suivi du Traité du tout-monde, Paris, Gallimard, 1997.
  • [24]
    Édouard Glissant, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990.
  • [25]
    Édouard Glissant, cité dans Souleymane Bachir Diagne, « La Négritude comme mouvement et comme devenir », Rue Descartes, n° 83, 2014, p. 50-61.
  • [26]
    Souleymane Bachir Diagne, Bergson postcolonial, Paris, CNRS éditions, 2014.
  • [27]
    C’est l’établissement de cette commensurabilité à partir des différences qui creuse l’écart entre Diagne et Amselle dans leur échange fructueux, mais sans concession. Cf. Souleymane Bachir Diagne et Jean-Loup Amselle, En quête d’Afrique(s) : universalisme et pensée décoloniale, Paris, Albin Michel, 2018. Fidèle à la dimension universaliste de l’anthropologie culturelle, notamment lévi-strausienne, Amselle entend en effet penser l’universel non à partir des différences et des singularités, mais comme restitution et découverte des a priori anthropologiques et de ses invariants structurels. Ainsi, dans un texte repris dans En quête d’Afrique(s), Amselle peut dire que la position empirique de Diagne débouche finalement sur une forme de relativisme qui n’est pas sans faire penser au romantisme nationaliste d’un Herder, selon lequel chaque culture est un système clos de sens : « C’est donc dans le registre du relativisme culturel que réside sa quête de l’universalité, le but de sa démarche étant de trouver des “communs” à toutes les cultures en partant d’une base empirique. » Cf. Jean-Loup Amselle, « Philosophies de la traduction ou universalisme matriciel ? », Raison présente, n° 195, 2015, p. 35-44. Sur la dimension universaliste de l’anthropologie culturelle, y compris dans sa phase coloniale, on peut lire : Stéphane Vibert, « L’universel concret : l’unité de l’homme et sa nature culturelle », Anthropologie & Sociétés, vol. 44, n. 3, 2020, p. 247-267.
  • [28]
    Emmanuel Lévinas, Humanisme de l’autre homme, cité dans Souleymane Bachir Diagne, « Pour une histoire postcoloniale de la philosophie », Cités, n° 72, décembre 2017, p. 85.
  • [29]
    Cet emprunt revient souvent chez Diagne. Voir, par exemple, Souleymane Bachir Diagne, « Penser l’universel avec Étienne Balibar », Raison publique, N° 19, Presses universitaires de Rennes, 2014, p. 15-21.
  • [30]
    Souleymane Bachir Diagne, « La Négritude comme mouvement et comme devenir », op. cit.
  • [31]
    Bien entendu, le poststructuralisme et la créolité n’ont pas le monopole de la critique de la Négritude. On retrouve chez Stanislas Adotevi une critique vigoureuse, d’un point de vue marxiste, de ce mouvement selon laquelle elle reconduit les essentialismes en faveur des néocolonialismes. Cf. Stanislas Adotevi, Négritude et négrologues, Paris, UGE/Plon, 1970. Plus radicalement encore, il a pu être dit que la Négritude est symptomatique du recouvrement des gnoses africaines par l’épistémè moderne et que, en ce sens, elle est une formation idéologique tardive de l’impérialisme occidentale. Cf. Valentin-Yves Mudimbe, L’invention de l’Afrique : gnose, philosophie et ordre de la connaissance, Paris, Présence Africaine, 2021.
  • [32]
    Souleymane Bachir Diagne, Bergson postcolonial, op. cit., p. 36.
  • [33]
    Leopold Sédar Senghor, cité dans Souleymane Bachir Diagne, « La Négritude comme mouvement et comme devenir », op. cit.
  • [34]
    Souleymane Bachir Diagne, « La traduction comme méthode », Journal of Philosophical Research, vol. 40, 2015, p. 9-15. La référence à cet aspect de l’œuvre de Merleau-Ponty est très fréquente dans les textes de Souleymane Bachir Diagne. Aussi pourra-t-on la retrouver dans d’autres textes.
  • [35]
    Ibidem, p. 13.
  • [36]
    Étienne Balibar, Des universels : essais et conférences, op. cit.
  • [37]
    Barbara Cassin, Éloge de la traduction : compliquer l’universel, Paris, Fayard, 2018.
  • [38]
    Souleymane Bachir Diagne, « Penser l’universel avec Étienne Balibar », op. cit.
  • [39]
    Souleymane Bachir Diagne et Jean-Loup Amselle, En quête d’Afrique(s) : universalisme et pensée décoloniale, op. cit., p. 67-68. La première monographie de Diagne était consacrée à Boole, cf., Souleymane Bachir Diagne, Boole : 1815-1864 : l’oiseau de nuit en plein jour, Paris, Belin, 1989.
  • [40]
    Souleymane Bachir Diagne et Jean-Loup Amselle, En quête d’Afrique(s) : universalisme et pensée décoloniale, op. cit., p. 68.
  • [41]
    Ibidem, p. 68-69.
  • [42]
    Ibidem, p. 69.
  • [43]
    Souleymane Bachir Diagne, « La traduction comme méthode », op. cit., p. 12.
  • [44]
    Ibid., p. 13.
  • [45]
    Diagne retrouve ainsi les thèmes, voire les thèses, de Barbara Cassin, qui revalorise la sophistique contre le logos parménido-platonicien. Cf. Barbara Cassin, Éloge de la traduction. Compliquer l’universel, Paris, Fayard, 2016.
  • [46]
    Norman Ajari, La dignité ou la mort : éthique et politique de la race, Paris, La Découverte, 2019, p. 10.
  • [47]
    Ibidem, p. 12.
  • [48]
    Ibidem, p. 110-116.
  • [49]
    Ibidem, p. 112.
  • [50]
    Ibidem, p. 114.
  • [51]
    Ibidem, p. 115.
  • [52]
    Ibidem, p. 19.
  • [53]
    Ibidem, p. 14.
  • [54]
    Ibidem, p. 18.
  • [55]
    Claude Bourguignon et Philippe Colin, « De l’universel au pluriversel. Enjeux et défis du paradigme décolonial », Raison présente, vol. 199, n. 3, 2016, p. 99-108.
  • [56]
    Norman Ajari, La dignité ou la mort : éthique et politique de la race, op. cit., p. 16.
  • [57]
    Houria Boutelda et Sadri Khiari, « Il faut qu’on ait notre propre organisation », in Nous sommes les Indigènes de la république, éd. Houria Bouteldja, Sadri Khiari, Félix Boggio Éwanjé-Épée, Stella Magliani-Belkacem, Paris, Éditions Amsterdam, 2012, p. 27.
  • [58]
    Ibidem, p. 32.
  • [59]
    Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille : immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues, Paris, Textuel, 2006, p. 17.
  • [60]
    Ibidem, p. 21.
  • [61]
    Alix Héricord, Sadri Khiari et Laurent Lévy, « Réponses à quelques objections : à propos des réactions suscitées par un appel anticolonialiste », in Nous sommes les Indigènes de la république, éd. Houria Bouteldja, Sadri Khiari, Félix Boggio Éwanjé-Épée, Stella Magliani-Belkacem, Paris, Éditions Amsterdam, 2012, p. 39-58, [p. 44].
  • [62]
    Indigènes de la république, « Appel : “Nous sommes les Indigènes de la république !” », in Nous sommes les Indigènes de la république, éd. Houria Bouteldja, Sadri Khiari, Paris, Éditions Amsterdam, 2012, p. 19-22, [p. 22].
  • [63]
    Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille : immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues, op. cit., p. 102.
  • [64]
    Ibidem, p. 103.
  • [65]
    Cette suspicion rejaillit d’ailleurs sur les lectures universalistes de la négritude. Ajari voit en ces dernières une « condition de lisibilité » de la négritude pour le lectorat Blanc. Il note la place qu’a pu occuper le thème de l’universalisme chez Césaire et Senghor, mais se dit troublé par le sort que réserve les commentateurs à cette notion dans l’interprétation de leurs œuvres, comme s’il s’agissait de les sauver d’un particularisme scandaleux. Selon lui, la focalisation sur ce thème contribue à oublier que la négritude tire sa puissance d’une condition historique particulière, voire une « stratégie pour crédibiliser les philosophies, les éthiques, les esthétiques et les pensées politiques noires ». Cf. Norman Ajari, La dignité ou la mort : éthique et politique de la race, op. cit., p. 155-156.
  • [66]
    Ibidem, p. 139.
  • [67]
    Ibidem, p. 142.
  • [68]
    La critique vigoureuse de Badiou et de Zizek dans La dignité ou la mort par Ajari porte la marque de ce rejet du marxisme, ou du moins d’une composante « séculariste » du communisme tel que ces deux auteurs l’interprètent. Cf. Ibidem, p. 145-154. La thèse d’Ajari à leur sujet est que leur interprétation de l’universalisme à partir de l’expérience paulinienne de la révélation reconduit les travers du sécularisme en neutralisant à nouveau toute référence à la particularité historique. À Badiou et à Zizek, Ajari préfère donc Balibar, pour lequel la question de l’universalisme est inséparable de la dialectique historique entre particularisation et universalisation, et pour lequel il n’existe pas de conception substantielle de l’universalité. Cf. Étienne Balibar, Des universels : essais et conférences, op. cit.
  • [69]
    Norman Ajari, La dignité ou la mort : éthique et politique de la race, op. cit., p. 154.
  • [70]
    Ibidem, p. 161.
  • [71]
    Comme a pu le faire Ludivine Bantigny, « Non, la pensée décoloniale ne menace pas la République », [En ligne : https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20181217.OBS7278/non-la-pensee-decoloniale-ne-menace-pas-la-republique.html]. Consulté le 22 mars 2021.

Dans un essai récent, L’imposture décoloniale : science imaginaire et pseudo-antiracisme, le politologue Pierre-André Taguieff affirme que le « postcolonialisme/décolonialisme » est une menace fondamentale pour l’universalisme, en particulier républicain. Prolongeant une accusation courante dans l’espace public contre les « postcoloniaux/décoloniaux », Taguieff soutient que ces « mouvances » sont par essence communautaristes, séparatistes, particularistes, plus généralement anti-universalistes. « Idiots utiles » de « l’islamisme radical », les « théoriciens postcoloniaux et décoloniaux se comportent en destructeurs et ne font pas de quartier : ils criminalisent l’universalisme pris en bloc, en tant que masque de l’Occident manipulateur ». S’il reconnaît, en se tournant vers Hegel, que « la critique de l’universalisme abstrait est légitime et nécessaire », il estime cependant que les auteurs « postcoloniaux/décoloniaux » n’ont rien de mieux à offrir qu’une condamnation unilatérale de l’universalisme occidental, « réduit à un instrument symbolique de la “domination blanche” ». Reléguant cette « mouvance » dans les marges de la raison, Pierre-André Taguieff appelle, ce faisant, le législateur à prendre ses dispositions contre ces ennemis de la République et à faire « face à l’ethnicisation des problèmes sociaux et à la menace séparatiste ».
Une lecture attentive des textes de ces théoriciens montre pourtant que la « mouvance » décoloniale, par ailleurs extrêmement diversifiée, est moins caractérisée par un rejet de l’universalisme que par une volonté de la refonder sur de nouvelles bases, soucieuses des différences et des singularités que la modernité, malgré ses intentions normatives formelles, a pu constituer tout au long de son déploiement…


Date de mise en ligne : 29/01/2024

https://doi.org/10.3917/presa.203.0223

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