La mise en place d’un système d’orientation scolaire aux lendemains de Mai-Juin 68 : entre rénovation pédagogique et reflux conservateur (1968-1973)
- Par Paul Lehner
Pages 165 à 185
Citer cet article
- LEHNER, Paul,
- Lehner, Paul.
- Lehner, P.
https://doi.org/10.3917/pox.122.0163
Citer cet article
- Lehner, P.
- Lehner, Paul.
- LEHNER, Paul,
https://doi.org/10.3917/pox.122.0163
Notes
-
[1]
Chauvel (S.), Des politiques aux pratiques d’orientation. Enquête ethnographique dans deux collèges de banlieue parisienne, thèse de sociologie, EHESS, 2012 ; André (G.), L’orientation scolaire. Héritages sociaux et jugements professoraux, Paris, PUF, 2012.
-
[2]
Van Zanten (A.), Choisir son école. Stratégies familiales et médiations locales, Paris, PUF, 2009.
-
[3]
Berthelot (J.-M.), École, orientation et société, Paris, PUF, 1993 ; Baluteau (F.), « L’orientation scolaire en perspective. “L’empilement” de l’État, de l’usager et du local », Revue française de pédagogie, n° 124, 1998. Ces travaux réintègrent les dimensions sociales et structurelles mais laissent dans l’ombre les logiques au principe de l’évolution de l’orientation scolaire tout comme les fondements de sa définition.
-
[4]
Lehner (P.), « La légitimation contrariée du métier de conseiller d’orientation scolaire et professionnelle (1880-1959) », in Martin (J.), Gutierrez (L.), Ouvrier-Bonnaz (R.), dir., Henri Piéron (1881-1964). Psychologie, orientation et éducation, Toulouse, Octarès, 2016.
-
[5]
Castel (R.), La gestion des risques, de l’anti-psychiatrie à l’après-psychanalyse, Paris, Les Éditions de Minuit, 1981, p. 23.
-
[6]
Brucy (G.), Histoire de la FEN, Paris, Belin, 2003, p. 328-330. La FEN craint notamment que l’ONIOP soit cantonné à la ventilation des élèves parmi les différentes filières d’enseignement, et s’oppose à la réduction de l’orientation au rôle d’information.
-
[7]
Caroff (A.), L’organisation de l’orientation des jeunes en France, des origines à nos jours, Issy-les-Moulineaux, Éditions EAP, 1987, p. 188-189. Edgar Faure semblait concentrer les efforts du ministère autour de la loi d’orientation des universités qui l’intéressait prioritairement.
-
[8]
Paul Fraisse est un proche collaborateur d’Henri Piéron. Il est directeur adjoint de l’EPHE de 1943 à 1952, professeur de psychologie à la Faculté des Lettres et de Sciences Humaines de Paris en 1957, et directeur de l’Institut de Psychologie en 1961.
-
[9]
Maurice Reuchlin, chef du service de recherche de l’INOP en 1950, il devient le directeur de l’INOP en 1963, et directeur du laboratoire de psychologie différentielle à l’EPHE depuis 1964.
-
[10]
Prost (A.), Histoire de l’enseignement et de l’éducation en France. Tome IV. L’École et la famille dans une société en mutation (depuis 1930), Paris, Perrin, 2004, p. 421.
-
[11]
Prost (A.), Du changement dans l’École, Paris, Seuil, 2013, p. 137.
-
[12]
J.-C. Forquin montre bien comment, dans les années 1960 et 1970, se construit aux États-Unis l’hypothèse du déficit culturel et cognitif des enfants des classes populaires au principe des inégalités scolaires, justifiant la thèse du handicap socio-culturel et les enseignements de compensation. On désigne par inégalités de performances, l’appréhension des différences de réussite scolaire des élèves comme le produit de différences de capacités cognitives reproduisant dès lors l’opposition doué/non doué. Cf. Forquin (J.-C.), « Note de synthèse. La sociologie des inégalités d’éducation : principales orientations, principaux résultats depuis 1965 », Revue française de pédagogie, 1979, 49 (1).
-
[13]
Archives nationales (ci-après AN), Fonds 19870192/62. Commission « rénovation pédagogique – 1er cycle – Finalités », p. 2.
-
[14]
Lascoumes (P.), « Rendre gouvernable : de la “traduction” au “transcodage” : l’analyse des processus de changement dans les réseaux d’action publique », La Gouvernabilité, Paris, PUF, 1996, p. 325-338.
-
[15]
D’après les comptes rendus des travaux de la commission d’orientation, l’élaboration de l’ONIOP s’est faite dans le plus grand secret. La commission n’a pas été consultée.
-
[16]
AN du monde du travail. Cf. Archives du SNI. Commission de l’orientation. Fonds 2011/014/0202. L’intitulé de conseiller-psychologue ne garantissait pas la préservation de la définition du métier que promouvaient les syndicats du BUS, à savoir le conseiller-informateur proche de la fonction des conseillers du BUS, censés rejoindre les services d’OSP dans la nouvelle organisation. En outre, l’intitulé de psychologue n’était pas compatible avec la défense par l’UNAF des prérogatives de la famille en matière d’orientation scolaire de leurs enfants.
-
[17]
Le bureau de la Société Française de Psychologie se prononce en mai 1968 pour la dénomination de conseiller-psychologue et pour leur recrutement au niveau de la licence de psychologie. AN. Fond 19771307/40. Le rôle du psychologue dans l’orientation scolaire. Déclaration du Bureau de la Société. Session annuelle de mai 1968.
-
[18]
Chapoulie (J.-M.), L’École d’État conquiert la France : deux siècles de politique scolaire, Rennes, PUR, 2010, p. 465.
-
[19]
Prost (A.), Histoire de l’enseignement et de l’éducation en France, op. cit., 2004, p. 378-380. La CNGA rassemble une centaine d’enseignants de droite lors de sa création. Elle en réunit environ 6000 en septembre 1969.
-
[20]
AN. Fonds 19800375/1-2. Audience du bureau de la commission pour la réforme de l’enseignement du Français, présidée par Monsieur Pierre Emmanuel, du 11 octobre 1971. Cabinet du ministre de l’Éducation nationale.
-
[21]
Le projet de budget de 100 000 francs alloués à la commission présidée par P. Emmanuel pour l’année 1972-1973 est jugé injustifié par le ministère. Il ne s’engage qu’à couvrir les dépenses générées par les colloques et les frais avancés par les participants à la commission. Cf. « Note à l’attention du directeur délégué aux enseignements élémentaire et secondaire et courrier du ministre Fontanet à Pierre Emmanuel du 9 février 1973 ». AN. Fonds 19800375/1-2.
-
[22]
AN. Fonds 1980375/1-2. Note du 14 mars 1974 à l’attention de M. Guillebeau.
-
[23]
Prost (A.), Histoire de l’enseignement…, op. cit., p. 163.
-
[24]
« René Haby par lui-même. Un engagement pour la jeunesse 1919-2003 » : entretiens réalisés par Marie-Thérèse Franck et Marine Allaire ; préface de Xavier Darcos, ministre de l’Éducation nationale, Paris, INRP, Service d’histoire de l’éducation, 2008, p. 78.
-
[25]
Le CEREQ est placé au sein de l’ONISEP et sous son autorité. Néanmoins, il dispose d’une plus grande autonomie et a un caractère interministériel affiché.
-
[26]
Commission intergroupe « Formation-qualification ». Président : Roger Louet de la CGT-FO. Rapporteur général : Gabriel Ducray, chef du service de statistiques du ministère de l’Éducation nationale. Cité dans Caroff (A.), L’organisation de l’orientation des jeunes, op. cit., p. 195-196.
-
[27]
AN. Fonds 19800494/3-4. « Promotion des disciplines techniques et de leur enseignement ».
-
[28]
Ibid.
-
[29]
AN. Fonds 19800494/3-4. Services d’orientation scolaire et professionnelle de l’académie de Besançon. « Vous êtes en 3e. Que ferez-vous l’an prochain ? Voici des informations », n° 3, p. 2.
-
[30]
AN. Fonds 19800494/3-4. Courrier du recteur de l’académie de Besançon aux chefs d’établissement d’enseignement du second degré du 7 janvier 1971.
-
[31]
AN. Fonds 19960211/1. Rapport de synthèse du rapport sur l’information et orientation des élèves et des étudiants. Planification Interne au Ministère (PIM).
-
[32]
Pierre Dasté, tout en se prononçant contre une dominante psychologique dans la formation des conseillers d’orientation, confiera aux chercheurs du Service d’Histoire de l’Éducation qu’il lui fallait élaborer un système d’orientation moins directif et moins arbitraire. Cf. Enregistrements des entretiens réalisés le 13 décembre 1994, 27 janvier, 14 février, 24 mars et 11 avril 1995 à l’Institut national de recherche pédagogique (INRP) par Martine Allaire et Marie-Thérèse Franck.
-
[33]
Gobille (B.), « Introduction. Mai-Juin 68 : crise du consentement et ruptures d’allégeance », Damamme (D.), Gobille (B.), Matonti (F.), Pudal (B.), dir, Mai-Juin 68, Paris, Éditions de l’Atelier, 2008.
-
[34]
Qu’on analyse dans la section suivante.
-
[35]
Chapoulie (J.-M.), L’École d’État conquiert la France, op. cit., p. 469.
-
[36]
Olivier Guichard se contente de transformer le mode d’admission en 6e. J. Fontanet parachève la réforme de l’orientation et s’appuie largement sur les réflexions menées sous Guichard.
-
[37]
Caroff (A.), op.cit., p. 227-228.
-
[38]
Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale, n° 31, 30 août 1973, p. 2376.
-
[39]
Memmi (D.), « Faire consentir : la parole comme mode de gouvernement et de domination », Lagroye (J.), dir., La Politisation, Paris, Belin, 2003, p. 445- 459. D. Memmi définit la domination rapprochée comme « une relation de domination ayant la particularité de trouver à s’exprimer surtout voire seulement, à l’occasion d’un face-à-face physique entre ses protagonistes. C’est par excellence le cas de la relation “médecin-patient” mais aussi des rapports homme-femme, parents-enfants, maître-élève, maître-serviteur. Et ce contrairement par exemple à la relation patron-salariés, homme politique-citoyens, ou plus généralement élites-groupes socialement et culturellement dominés, où le face-à-face peut ne jamais se produire, et tend d’ailleurs à être évité. »
-
[40]
Memmi (D.), « Mai 68 ou la crise de la domination rapprochée », in Damamme (D.), Gobille (B.), Matonti (F.) et Pudal (B.), dir, Mai-Juin 68, op. cit.
-
[41]
« René Haby par lui-même. Un engagement pour la jeunesse 1919-2003 » : entretiens réalisés par Marie-Thérèse Franck et Marine Allaire ; préface de Xavier Darcos, Paris, INRP, Service d’histoire de l’éducation, 2008.
-
[42]
Tanguy (L.), « De l’éducation à la formation : quelles réformes ? », Éducation et sociétés, 2 (16), 2005.
-
[43]
Fondateur du CELSA, docteur en sociologie, professeur titulaire au CNAM puis à l’Université Paris-IV.
-
[44]
Éléments tirés de l’entretien réalisé par le SHE de l’INRP. Cf. Frank (M.-T.) et Mignaval (P.), Témoins et acteurs des politiques de l’éducation depuis la Libération. Tome 2. Inventaire de soixante-six entretiens, Paris, INRP, 2000.
-
[45]
Déduction réalisée à partir des archives de l’ACOF et des comptes rendus des audiences entre l’association et les chargés de la question de l’orientation au ministère. P. Moret y figure régulièrement entre 1969 et 1971, puis c’est au tour de R. Begarra et de R. Vatier.
-
[46]
Raphael Begarra, ancien instituteur et conseiller d’orientation, formé à l’INETOP après la guerre, parmi les premiers secrétaires régionaux d’orientation professionnelle.
-
[47]
Begarra (R.), « Un parcours professionnel : quelques souvenirs », Questions d’orientation, n° 3, 2000.
-
[48]
Ibid.
-
[49]
D’après Lucie Tanguy, Vatier « a longtemps collaboré à la direction du personnel chez Renault. Il est un des fondateurs des GARF (Groupement amical des responsables de formation) en 1954. Il crée, en 1958, le premier centre inter-entreprises de formation qui deviendra le CESI (Centre d’études supérieures industrielles), assume la présidence de l’ANDCP (Association nationale des directeurs et chefs de personnel) ». Cf. Tanguy (L.), « La mise en équivalence de la formation avec l’emploi dans les IVe et Ve Plans (1962-1970) », Revue française de sociologie, 43 (4), 2002, p. 688.
-
[50]
Chapoulie (J.-M.), L’École d’État conquiert la France, op.cit., 2010.
-
[51]
Vatier (R.), Développement de l’entreprise et promotion des hommes, Paris, Entreprise Moderne Éditions, 1968, 4e éd., p. 9-10.
-
[52]
Ibid, p. 138-139.
-
[53]
Chiaverini (I.) et Dasté (P.), L’orientation scolaire et professionnelle, Paris, Berger-Levrault, 1971, p. 372-373.
-
[54]
Haby (R.), René Haby par lui-même, op. cit., p. 26.
-
[55]
Ibid., p. 27.
-
[56]
Prost (A.), Du changement dans l’École, op. cit., 2013, p. 132-135.
-
[57]
Haby (R.), René Haby par lui-même, op. cit., p. 66.
-
[58]
Ibid., p. 59. Cf. Jeunes d’aujourd’hui. D’après le Rapport du Ministère de la Jeunesse et Sport, Paris, La Documentation française, 1967.
-
[59]
AN. Fonds 19870192/62. Archives des Commissions de rénovation pédagogique. Intervention de M. Haby. Journées d’études régionales des services d’orientation, 5 et 6 juin 1969.
-
[60]
Vimont, chargé d’études au Conseil Économique et Social puis sous-directeur de l’INED, fut pendant une quinzaine d’années, de 1955 à 1969, rapporteur général de la commission de la main-d’œuvre présidée par Jean Fourastié. Celle-ci fut supplantée par la commission de l’emploi, dont Jean Rippert (directeur de l’INSEE) était président et Claude Vimont son vice-président.
-
[61]
Voir n° 17 de l’École libératrice, 1970.
-
[62]
Dorison (C.), « Éthique et identité collective d’un groupe professionnel. Les rééducateurs de l’Éducation nationale (1960-1990) », Recherche et formation, 52, 2006.
-
[63]
Audience accordée à l’ACOF le 11 décembre 1969 par Monsieur Moret.
-
[64]
André Dellinger (1932-2014), secrétaire national du SNES de 1967 à 1983.
-
[65]
Secrétaire national des conseillers d’orientation.
-
[66]
AN du monde du travail. Fonds 2012-022-312. Compte rendu d’audience du 17 décembre 1969.
-
[67]
AN. Fonds Guy Caplat 19870194/5. Note à M. Moret, conseiller technique du 24 décembre 1969. Sous direction de l’orientation.
-
[68]
André Giraud (1925-1997), ingénieur et haut-fonctionnaire qui deviendra ministre de l’Industrie en 1978 sous le gouvernement de R. Barre.
-
[69]
D’après les archives de l’ACOF, 4 audiences ont été accordées à l’ACOF entre le 30 avril 1970 et le 11 décembre.
-
[70]
AN. Fonds 2000220/1-3. Courrier du ministre de l’Éducation nationale à Monsieur le Premier ministre. 11 mars 1971.
-
[71]
Caroff (A.), op. cit., p. 215-216.
-
[72]
Le processus d’individuation renvoie aux travaux de Norbert Elias qui admet, aux côtés du pouvoir bureaucratique, un ensemble de dispositifs qui assurent l’autocontrainte par le renforcement de la conscience de soi et par l’intériorisation des contraintes externes. C’est aussi ce que désigne Pierre Bourdieu sous le concept de violence symbolique à comprendre comme ordre des choses, du domaine du pensable et de l’impensable, qui s’exerce sur les représentations des agents sociaux. Cf. Elias (N.), La société des individus, Paris, Fayard, 1991 ; Bourdieu (P.), Sur l’État. Cours au collège de France 1988-1992, Paris, Raisons d’Agir/Seuil, 2012, p. 22 ; Bourdieu (P.), « Livre 1. Fondements d’une théorie de la violence symbolique », La Reproduction, Paris, Éditions de Minuit, 1970.
1L’orientation scolaire est généralement appréhendée comme un processus interactif au sein des établissements scolaires au cours duquel se négocie le devenir scolaire d’un élève [1], ou encore comme le choix d’un établissement ou d’une filière d’enseignement par un élève et sa famille [2]. Sans être exclusives l’une de l’autre, ces perspectives de recherche se combinent pour restituer les logiques agissantes dans une trajectoire scolaire. Mais l’orientation scolaire est rarement étudiée comme un ensemble de dispositifs publics censé organiser la répartition des élèves dans les différentes filières scolaires et/ou dans des voies professionnelles, et résultant d’une politique scolaire [3]. Pourtant, la transformation de l’intitulé des Conseillers d’Orientation-Psychologue en Psychologue de l’Éducation Nationale en février 2017, ou encore la définition d’un Service Public Régional d’Orientation en 2014, sont autant d’indicateurs d’une politique en la matière.
2Cet article propose d’analyser une période charnière de l’histoire des politiques d’orientation scolaire, celle qui correspond à la mise en place du système d’orientation. C’est en effet au début des années 1970 que sont créés l’Office National d’Information Sur les Enseignements et les Professions (ONISEP) et un statut pour les conseillers d’orientation (CO), et que sont élaborées de Nouvelles Procédures d’Orientation (NPO). L’ONISEP traduit la poursuite de la politique d’orientation scolaire impulsée par le cabinet de Pierre Laurent, secrétaire général de l’Éducation nationale (1964-1968), qui met l’accent sur l’information des élèves et l’ajustement de l’École aux besoins de l’économie. Mais les NPO et le statut des conseillers d’orientation attestent la prise en compte d’une des dimensions de la crise politique de Mai-Juin 1968 : la critique de l’arbitraire. La « non-directivité » et le « dialogue » se trouvent ainsi au cœur des procédures d’orientation. Quant aux CO, ils se voient reconnaître une place dans le cycle d’observation des élèves, rôle auquel ils aspiraient depuis l’après Seconde Guerre mondiale [4] mais qui leur échappait à cause des finalités assignées à la politique d’orientation mais aussi du fait des luttes entre le Syndicat National des Instituteurs (SNI) et le Syndicat National des Enseignements du Secondaire (SNES) pour le contrôle de « l’école moyenne » (Frajemann, 2007).
3Dans l’histoire de l’Éducation, la politique impulsée par Olivier Guichard, ministre de l’Éducation nationale de 1969 à 1972, marque le retour à l’ordre scolaire après la rénovation pédagogique d’Edgar Faure, son prédécesseur de juillet 1968 à juin 1969. Aussi, comment comprendre et expliquer la mise en place d’un tel système d’orientation au moment du reflux des innovations scolaires ? L’examen du processus d’élaboration de cette réforme révélera les logiques au principe de l’incorporation de la thématique antiautoritaire au sein des politiques scolaires d’O. Guichard et de son successeur au poste de ministre de l’Éducation nationale, de 1972 à 1974, Joseph Fontanet et, du même coup, les conditions de l’attribution d’un statut pour les conseillers d’orientation. Nous essaierons de montrer ici que ces réalisations répondent moins au souci de rénover le système éducatif qu’à celui de susciter le consentement des élèves à leurs destins scolaires et professionnels, et, plus largement, à celui de maintenir l’ordre social. Nous verrons dans une première partie qu’en instituant l’orientation comme processus continu ou en reconnaissant le caractère éducatif de l’expertise des conseillers d’orientation, la politique de rénovation pédagogique d’E. Faure et les travaux des commissions de rénovation pédagogique constituent une première prise en compte des critiques faites à la politique d’orientation scolaire de Pierre Laurent et, plus généralement, à l’ordre scolaire. Mais parce qu’ils perpétuent aussi les représentations dans lesquelles sont saisies les inégalités de réussite à l’École et l’orientation scolaire, ils contiennent, en germe, l’incorporation future des revendications exprimées durant les événements de Mai-Juin 68 par la politique d’O. Guichard. La place centrale de la non-directivité dans les procédures d’orientation est inséparable du contexte de la fin des années 1960, marqué par la « thématique antiautoritaire généralisée [5] », mais elle est surtout le résultat d’un sens commun psychologique partagé par les producteurs de la politique scolaire sous O. Guichard. C’est l’objet de la deuxième partie. Enfin, nous montrerons, grâce à l’examen de la mobilisation du groupe professionnel visant à défendre l’unité de l’expertise des conseillers d’orientation, que le statut de 1972 augure une faible légitimité de leur fonction au sein de l’École. Tout en s’appuyant sur les travaux en histoire de l’École et de l’orientation, cet article exploite différents types d’archives, de cabinets ministériels, des commissions de rénovation pédagogique, mais aussi professionnelles et syndicales.
Les commissions de rénovation pédagogique et d’orientation de 1968 : une hétérodoxie limitée
4L’abandon de la politique d’orientation menée par Pierre Laurent, secrétaire général de l’Éducation nationale de 1964 à 1968, et Alain Peyrefitte, ministre de l’Éducation nationale en 1967-1968, constituait un préalable posé par la Fédération de l’Éducation Nationale (FEN) pour la reprise des négociations concernant l’élaboration d’un système d’orientation scolaire [6]. Parmi les différentes commissions installées par Edgar Faure, l’une d’elles était chargée de la question de l’orientation. La commission de l’orientation démarra ses travaux en octobre 1968 tandis que les autres commissions de la rénovation pédagogique fonctionnaient déjà et que la loi d’orientation des universités était prête [7]. Les travaux sur l’orientation rassemblaient des représentations de la FEN, des syndicats enseignants (Syndicat National des Enseignements du Secondaire, Syndicat National des Instituteurs, Syndicat National des Collèges, Syndicat National des Lycées et des Collèges), du syndicat du Bureau Universitaire de Statistiques, des associations professionnelles (Association des Conseillers d’Orientation de France, Société des Agrégés), et de parents d’élèves (Union Nationale des Associations Familiales, Fédération Cornec), des professeurs de psychologie, dont Paul Fraisse [8], René Zazzo et Maurice Reuchlin [9]. Plusieurs groupes de travail furent organisés autour de différentes thématiques : la formation des personnels, la structure des services, l’orientation dans l’enseignement élémentaire (premier et second cycle) et dans l’enseignement supérieur. Les travaux des sous-commissions s’achevèrent en mars 1969. L’examen de ces travaux est inséparable d’une analyse de ses conditions de production, parmi lesquelles le degré d’hétérodoxie de la commission de rénovation pédagogique, et l’effritement préalable de la légitimité de l’ordre scolaire traditionnel.
La commission de rénovation pédagogique : une rupture inaboutie avec l’ordre scolaire traditionnel
5La politique d’orientation est, en effet, prisonnière de la plus ou moins grande inclination des membres de la commission à remettre en cause le système scolaire qui prévalait jusqu’alors. Les travaux de la commission de rénovation pédagogique, divisée en deux sous-groupes (formation des personnels d’une part, notation et examens d’autre part), débouchèrent sur la circulaire du 6 janvier 1969, qui substitua à la notation de 0 à 20 celle de A à E, supprima les compositions et suggéra de renoncer à toute forme de classement et moyenne des élèves. Cette circulaire s’inscrivait dans la continuité des mesures prises par E. Faure qui réalisa le tronc commun de la 6e à la 5e et repoussa le latin à la classe de 4e, déplacement symptomatique « de la démystification provisoire de la culture classique comme culture de classe [10] ». Elle traduit également un déclin de la confiance dans les résultats scolaires et les examens pour la mesure des performances de l’élève. À ceux-ci devaient se conjuguer des éléments familiaux, médicaux, sociaux et biologiques qu’étaient susceptibles de fournir les conseillers d’orientation, les psychologues scolaires et les assistantes sociales qui firent désormais partie intégrante de « l’équipe éducative ». Celle-ci comprenait également le chef d’établissement, les enseignants, le professeur principal et un médecin scolaire. La création de cette notion d’équipe éducative – qui restait d’ailleurs assez illusoire puisque l’insuffisance des moyens matériels ne permettait pas la réunion de ces différents acteurs dans chaque établissement – coïncidait avec la substitution d’une orientation ponctuelle en classe de 3e comme le prévoyait le projet Laurent-Peyrefitte, à une orientation continue supposant une observation de l’élève tout au long de sa scolarité. Les différents éléments biographiques rassemblés sur l’élève étaient constitutifs du dossier scolaire à partir duquel le bilan global de l’élève était établi en conseil de classe.
6Cette réorganisation pédagogique s’enracine dans la dynamique d’effritement de la légitimité de l’ordre scolaire traditionnel, à commencer par la transformation, dans les années 1960, de la relation pédagogique maître-élève à tous les échelons de l’ordre scolaire. Dans les collèges, la remise en cause des méthodes magistrales et collectives émana d’instituteurs, appartenant notamment au Groupe Français pour l’Éducation Nouvelle ou au mouvement de l’École Émancipée, qui enseignaient dans les classes de transition. L’adaptation des méthodes pédagogiques aux « mauvais élèves » se traduisit par la transformation de l’histoire, la géographie ou encore l’orthographe en disciplines d’éveil. Celles-ci devaient être dorénavant conçues directement en lien avec les intérêts des élèves. Cette pédagogie de la motivation et de la découverte se diffusa grâce aux centres de formation des maîtres et participa à la disqualification de la forme scolaire traditionnelle. La réforme de l’enseignement du français en primaire contribua à la transformation de la relation pédagogique. La commission Rouchette insistait sur l’expression orale de l’élève. Elle impliquait une mise en retrait de l’enseignant qui était censé incarner, pour reprendre l’expression de Prost, « le meneur de jeu [11] ». Bien que restant au stade de l’expérience, menée au sein de dix académies, cette transformation de l’apprentissage du français témoignait d’une tentative de dépassement du modèle pédagogique de la IIIe République.
7Il reste que les différentes mesures prises par la commission de rénovation pédagogique, aussi hétérodoxes qu’elles puissent paraître, s’inscrivaient dans une représentation de la question scolaire qui demeurait structurée en termes d’inégalités de performances [12]. À la différence de la conception sociologique des inégalités de sélection, la problématique des inégalités de performances déplace le centre de gravité de la remise en cause des normes scolaires à l’étiologie des différences de réussite. Le compte rendu des travaux de la commission de rénovation pédagogique l’atteste :
« […] le premier cycle devra tout particulièrement prendre en considération les inégalités, notamment en ce qui concerne les moyens d’expression provenant de l’origine socio-culturelle des jeunes, et […] il se devra d’y apporter remède. Il lui faudra fournir aux enfants désavantagés sous ce rapport l’aide psychologique et intellectuelle nécessaire, non seulement sous la forme d’un enseignement d’appoint, mais surtout sous la forme d’un entourage socio-éducatif adéquat [13]. »
9Se perpétuait donc une représentation des inégalités scolaires sous la forme de différences de performances dues en partie aux carences du milieu familial qu’il s’agissait de corriger. On verra que les travaux de la commission d’orientation ne parvinrent pas non plus à se défaire de la politique d’orientation scolaire antérieure.
La commission d’orientation : une adaptation mineure du projet Laurent-Peyrefitte
10Les comptes rendus des débats de la commission d’orientation corroborent l’ambivalence des avis exprimés dans la commission de rénovation pédagogique à l’égard de la politique menée dans les années 1960. Ils témoignent tout à la fois d’une remise en cause unanime des finalités du projet Laurent-Peyrefitte et d’une certaine continuité avec celui-ci. La disqualification des professeurs-conseillers, censés être formés en quelques semaines aux techniques et savoirs mobilisés par les conseillers d’orientation, celle de l’orientation en classe de 3e et la critique du maintien des filières différenciées en classe de 6e et 5e firent consensus parmi les membres de la commission d’orientation. Tous plaidèrent pour une orientation continue de l’enseignement élémentaire jusqu’à l’enseignement supérieur et, corrélativement, reconnurent la place du conseiller d’orientation au sein du système éducatif et son expertise de psychologue. Si le projet des professeurs-conseillers fut mort-né, et s’il fut reconnu aux conseillers d’orientation une place au sein du cycle d’observation, subsistait néanmoins le projet de double formation des conseillers d’orientation prévu par le projet Laurent-Peyrefitte : la première avait trait à l’observation des élèves tandis que la seconde était axée sur l’information. Cette scission de l’expertise des conseillers répondait à la fois à la fusion des services du Bureau Universitaire de Statistiques (ci-après BUS), de l’Orientation Scolaire et Professionnelle (OSP) et des psychologues scolaires, mais aussi au projet de l’ONIOP, tous deux symptomatiques de l’opération de « transcodage » [14], menée à l’écart de la commission, associant orientation et information [15]. Seuls les représentants de l’Association des Conseillers d’Orientation de France (ACOF) militèrent, au sein de la commission, pour l’unité de la formation des conseillers. Le SNES plaida pour l’ajout du titre de psychologue à la dénomination de conseiller, qui recueillit l’assentiment de tous les participants, excepté ceux de la CGT BUS et CGT-FO BUS et de l’Union Nationale des Associations Familiales (UNAF) [16]. Cette transformation de la dénomination des conseillers d’orientation coexista avec le projet de loi sur le titre de psychologue, préparé par Didier Anzieu à la demande d’E. Faure et qui modifiait le recrutement des conseillers d’orientation, désormais censés détenir une licence de psychologie [17]. Elle répondait aussi au projet du SNES d’instituer deux options dans leur formation : la première axée sur la psychopédagogie pour le premier cycle ; la seconde axée sur l’orientation scolaire et professionnelle et destinée au premier et deuxième cycle.
11Si, au cours des années 1960, « la question des inégalités scolaires a acquis le caractère d’un problème public [18] », justifiant par conséquent des aménagements pour atténuer les mécanismes de sélection des élèves, force est de constater, à travers la permanence de la double spécialité du métier de conseiller d’orientation et le projet de l’ONIOP, qu’elle n’entraîna qu’une adaptation limitée de la politique en matière d’orientation scolaire. La préservation, après les événements de Mai-Juin, du projet de l’ONIOP qui devient Office National d’Information Professionnelle et Pédagogique (ONIP), confirme le fort ancrage de la question de l’information scolaire et professionnelle au sein du ministère. C’est d’ailleurs le seul élément de la politique d’orientation, impulsée sous E. Faure, qui subsistera sous le ministère d’Olivier Guichard.
La nouvelle orthodoxie : la mise au ban de la sélection et la production du consentement
12L’élaboration du système d’orientation scolaire par la commission d’orientation s’interrompit peu de temps après la victoire de Georges Pompidou à l’élection présidentielle de juin 1969 et l’arrivée d’Olivier Guichard au ministère de l’Éducation nationale (1969-1972). Les projets de décrets relatifs à l’observation et l’orientation, et à la formation des personnels furent, en effet, rejetés par le Premier ministre et le ministre des Finances qui les jugèrent trop lourds et trop coûteux. L’idée de constituer un véritable système d’orientation ne fut cependant pas abandonnée. Et bien qu’elle opérât un retour à l’ordre ancien – préserver le second cycle de l’enseignement secondaire de l’explosion scolaire et ajuster l’École à l’emploi –, elle fut loin de rompre complètement avec les innovations pédagogiques.
Le rétablissement progressif de l’ordre scolaire
13Les résultats aux élections professionnelles des professeurs du secondaire peuvent témoigner du caractère éphémère de l’élan d’hétérodoxie au sein du champ scolaire. Comparant les élections de 1969 et 1965, Antoine Prost montre les résistances aux transformations pédagogiques parmi les professeurs du secondaire. Le SNES et le SGEN perdirent respectivement 10 points et 5 points, passant à 58,2 % et 22,3 %, tandis que le SNALC plus conservateur, désormais à 16,2 %, doubla son score, et que la nouvelle Confédération nationale des groupes autonomes (la CNGA est créée en juin 68) obtint 7,9 % [19]. Ces indicateurs d’un affaiblissement de la rénovation pédagogique ne coïncident néanmoins pas avec un prompt retour à l’ordre. Olivier Guichard rétablit l’enseignement du latin en 5e, mais sous forme d’initiation. La participation des parents aux conseils de classe, décidée par Faure, ne fut pas supprimée comme l’espéraient le SNALC et la Société des Agrégés, Guichard laissant le soin aux conseils d’administration des établissements de statuer en la matière. Quant à la notation sur 20, qui avait été remplacée par celle de A à E, elle fut à nouveau admise, en juillet 1971, mais seulement pour les classes d’examen.
14Si la politique de Guichard satisfaisait une partie des revendications des conservateurs, il leur résista aussi et fit le choix de l’équilibre politique. « La commission des sages » (décembre 1971) présidée par Louis Joxe – ami de Guichard, agrégé et ancien ministre – et chargée d’étudier le « malaise » des enseignants, ainsi que la commission de rénovation du français, dirigée par Pierre Emmanuel (mars 1970) – poète membre de l’Académie Française – témoignaient d’une certaine continuité avec les problèmes exprimés en Mai-Juin. En attestent les objectifs assignés par le ministre à Pierre Emmanuel, dont la nécessité d’ajuster l’enseignement du français au monde des adultes, et d’éveiller et de susciter l’intérêt des élèves ainsi que leur créativité [20].
15Ce projet de rénovation du français se heurta cependant à des difficultés. D’abord, des dissensions relatives à la réforme de l’enseignement de la grammaire et de la langue se firent jour. Roger Ikor, agrégé de grammaire, démissionna de la commission dont il souligna l’impéritie dans Le Figaro du 9 novembre 1971. L’Association pour l’enseignement du français dénonça un sabordage de la culture française dans un article du même journal le 21 février 1973 intitulé « Halte aux Chinois ». De plus, le nouveau ministre de l’Éducation Nationale, J. Fontanet (1972-1974), sans répudier complètement la commission, ne donna pas de réponse à la demande de budget formulée par Pierre Emmanuel pour l’année 1974 [21], occasionnant du même coup la démission de celui-ci le 6 mars 1974 [22]. Les propositions de la commission furent ainsi largement édulcorées [23] et passèrent inaperçues. C’est donc au cœur de cette remise en ordre, oscillant entre les partisans d’une rénovation pédagogique et ceux du système scolaire traditionnel, que s’élabora la politique d’orientation.
L’information scolaire et professionnelle au cœur du système d’orientation
16La réforme des services d’orientation fut ajournée en avril 1969. Sa réorganisation fut confiée à Philippe Moret – agrégé d’anglais et professeur à l’ENS-Ulm, conseiller technique de Guichard – et à Pierre Dasté – administrateur civil, sorti de l’ENA en 1967, chef du bureau de l’orientation. La création de l’ONISEP en mars 1970, qui abandonna la référence à l’orientation dans son sigle, traduit la continuité de la politique scolaire en la matière depuis 1966, puisqu’elle reprend trait pour trait l’organisation de l’ONIOP précédemment élaborée par l’équipe du secrétaire général du ministère de l’Éducation nationale, Pierre Laurent. Elle s’inscrit plus généralement dans la mise en place d’un système hiérarchisé et décentralisé d’information et d’orientation. L’ONISEP, établissement public national placé sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale, s’étendait en effet au niveau académique grâce à des délégations régionales, dirigées par des chefs de service académique d’information et d’orientation (CSAIO) nommés auprès des recteurs dès septembre 1970. L’enjeu était, d’après René Haby, de « couvrir les activités d’orientation dans une académie par une hiérarchisation et une organisation de l’activité scolaire des conseillers d’orientation [24] ». L’ONISEP assurait, en outre, une mission de documentation, d’information et de prévision, grâce aux travaux du Centre d’Études et de Recherches sur les Qualifications (CEREQ) placé en son sein [25]. Cette organisation de l’ONISEP et l’éviction (ou le retrait) des psychologues scolaires du projet d’unification des services d’OSP – censé réunir les personnels de l’OSP, du BUS et les psychologues scolaires – entérinèrent la fonction régulatrice de l’orientation scolaire censée canaliser les flux d’effectifs scolarisés selon les besoins de l’économie. En témoigne, la mission dévolue par la commission du VIe Plan de l’inter-groupe « Formation-qualification » au système d’orientation scolaire, lequel était censé mener « une action régulatrice capable de « corriger les distorsions qui, dans l’exécution de Ve Plan, ont gravement affecté l’évolution des flux d’élèves et d’étudiants, dans le partage entre formations scientifiques et littéraires d’une part, entre formations générales et techniques d’autre part [26] ».
17Bien que l’adéquation des effectifs scolarisés aux prévisions d’emploi fût largement mise en cause tout au long des années 1960, l’adaptation de l’École à la structure d’emploi resta une des topiques principales de l’élaboration des politiques scolaires, comme l’atteste la campagne « Protechnique », décidée à l’issue de la réunion tenue le 20 mai 1970 par Pierre Billecocq, secrétaire d’État au ministère de l’Éducation nationale, et relative aux problèmes liés à la désaffection problématique des enseignements techniques et professionnels dans un contexte de ralentissement de l’industrialisation de la France [27]. Lancée en mai 1970, cette campagne concernait de nombreuses académies : Lille, Nantes, Bordeaux, Rennes, Lyon et Toulouse [28]. Elle fut soutenue par l’ONISEP qui produisait et diffusait des brochures sur l’orientation scolaire après la 3e. La délégation régionale de l’ONISEP de Besançon élabora à ce titre une fiche d’OSP intitulée « Vous êtes en 3e, que ferez-vous l’an prochain ? » qui dispensait à ses lecteurs quelques conseils assez suggestifs pour faciliter les choix d’orientation :
« Si vous choisissez la voie qui conduit à des baccalauréats de culture générale (A, B, C, D et E), vous devez savoir :
- que 50 % des élèves qui ont choisi cette voie après la classe de 3e ne parviennent pas à obtenir leur baccalauréat, soit par élimination à l’issue des classes de seconde ou première, soit à cause d’un échec à l’issue de la classe terminale ;
- que ces études ne comportent aucune formation professionnelle. Les baccalauréats A, B, C, D et E ne constituent que des étapes vers des études supérieures ou spécialisées qui dureront ensuite de deux à plusieurs années, sauf pour ceux qui désireraient se présenter à certains concours de recrutement de l’administration.
- que si vous abandonnez des études générales à l’issue des classes de seconde, première ou terminale (avec ou sans baccalauréat), vous ne trouverez que des emplois modestes, sans commune mesure avec la culture acquise et vous serez trop âgés pour être réorientés vers des études techniques qui offrent de meilleurs débouchés. »
19Et il est ajouté en majuscules, au cas où le lecteur aurait encore quelque velléité de continuer à envisager le baccalauréat général :
« Si vous ne vous sentez pas apte à être parmi les meilleurs élèves du second cycle des lycées ou si vous n’avez pas l’intention de poursuivre vos études pendant 5 ans ou après la classe de 3e ou de passer un concours administratif à l’issue de la classe de terminale : ne choisissez pas la voie qui conduit aux baccalauréats de culture générale. […] informez-vous sur l’enseignement technique de second cycle long et court [29]. »
21Toujours dans l’académie de Besançon, la promotion des enseignements techniques et professionnels passa également par des émissions télévisées. Un diplôme de l’enseignement technique et professionnel fit ainsi l’objet d’une émission hebdomadaire de janvier à mai 1971. Le 3 mars 1971, le « BEP – Construction en bois agencement » fut à l’honneur. Deux semaines plus tard, ce fut au tour du « BEP – Constructeur de bâtiment [30] ». L’information scolaire et professionnelle devint, dès lors, l’instrument, non plus de la planification, inspirant de moins en moins confiance, mais de l’adaptation du système éducatif à la structure évolutive du marché du travail au principe de son rendement professionnel [31].
22Ainsi, la politique d’orientation d’Olivier Guichard paracheva la conception de l’orientation esquissée par l’Élysée et Matignon dans les années 1960 : l’orientation ne concernait que ceux qui n’avaient pas leur place dans les filières dites classiques et modernes. Elle était nécessairement technique et professionnelle. Néanmoins, elle devait renoncer à son caractère arbitraire et sélectif [32]. Cet impératif devait évidemment aux événements de Mai-Juin 68, mais l’évolution du mode de régulation des effectifs scolarisés tint également à l’avènement de la lutte contre les inégalités scolaires comme enjeu politique.
La transformation du mode de régulation des effectifs scolarisés : de l’arbitraire à la négociation
23Jusqu’ici les finalités assignées au système d’orientation au début des années 1970 ne divergeaient que très peu de celles qui prévalaient dans les années 1960 : préservation d’une hiérarchie scolaire et adéquation du système scolaire aux prévisions économiques, auxquelles se conjuguait la nécessité d’établir un système d’orientation « libéral ». La crise du consentement [33] à l’ordre institué en Mai-Juin 68 a contribué à discréditer l’instauration d’un système d’orientation arbitraire, c’est-à-dire d’une sélection sans négociation, et à repenser l’architecture d’une orientation devant tout à la fois être souple, c’est-à-dire laissant la décision à l’élève et à sa famille, et compatible avec la structure d’emploi projetée par les prévisions du Plan. L’instauration d’un nouveau système d’orientation ne rencontra, dès lors, aucune résistance, hormis celle générée par les luttes interprofessionnelles [34], d’autant que G. Pompidou se rangeait depuis 1962 parmi les partisans d’une orientation laissée aux enseignants et aux familles, et que le thème de la lutte contre les inégalités scolaires fut inscrit dans les programmes de gauche comme de droite à partir de 1970 [35], substituant à la thématique de la sélection celle de la compensation des handicaps socio-culturels.
24Ainsi, le système d’orientation scolaire mis en place après Mai-Juin 68 intégra le principe d’orientation continue, même si la différenciation des filières subsistait après la classe de 5e, et le principe d’orientation selon les aptitudes des élèves. L’adaptation des élèves constituait la finalité de l’orientation scolaire. Censés combler les incertitudes et dénouer les désaccords, le dialogue et la médiation entre l’élève et l’école furent au cœur du dispositif et au principe de la fabrication du consentement de l’élève à l’ordre scolaire. Tout se passe comme si le choix d’orientation était à nouveau celui de l’élève et de la famille.
25Les Nouvelles Procédures d’Orientation (NPO) mises en place sous le ministère Joseph Fontanet [36] (1972-1974) décomposèrent le processus d’orientation en 3 temps pour les classes du premier cycle et de seconde : d’abord la phase d’« information » au premier trimestre sur les différents enseignements et les débouchés professionnels ; puis la phase de « dialogue » au second semestre, qui confrontait les projets de l’élève et de sa famille aux propositions provisoires du conseil de classe ; enfin, une phase d’« orientation » à l’issue du troisième trimestre où le conseil de classe formulait ses propositions. Si celles-ci étaient en accord avec les vœux de la famille, elle donnait lieu à une décision d’orientation. Sinon, le dialogue était repris entre l’école et la famille. Au cas où le désaccord persistait, une procédure d’appel était prévue pour la famille qui pouvait soit saisir une commission soit demander que l’élève passe un examen. Le conseiller d’orientation conservait sa place au sein de l’équipe éducative et devait participer à l’observation et l’orientation des élèves [37]. Aux conseillers d’orientation était en effet reconnue « une compétence particulière pour aider les parents et élèves à prendre conscience de leur souhait [et] à apprécier dans quelle mesure ils sont réalisables [38] ». La place centrale prise par la non-directivité et le dialogue dans les procédures d’orientation fut le résultat d’une convergence de vue de la part des différents producteurs des textes ou réflexions sur l’orientation ; convergence qui s’inscrivait dans la transformation « des modes légitimes de sujétion sociale tout particulièrement dans les relations de “domination rapprochée” [39] » analysée par Dominique Memmi sous le prisme de l’évolution des domestiques [40]. L’autorité sociale ne pouvait désormais plus s’imposer sans parole.
Un sens commun psychologique au sein de l’administration
26La mise au ban de l’arbitraire et de la sélection sans négociation fut aussi le produit d’un sens commun psychologique diffusé au sein de l’administration par les producteurs de travaux et réflexions sur l’orientation. Aux côtés de P. Dasté et P. Moret, déjà présentés supra, figurent René Haby, alors inspecteur général de l’orientation scolaire [41], et Raphaël Begarra, inspecteur général de l’enseignement technique puis conseiller technique à la direction déléguée à l’orientation et à la formation continue (1970-1972) dirigée par Raymond Vatier. Ingénieur des arts et métiers, il a longtemps collaboré à la direction du personnel chez Renault [42]. Tous ces producteurs de représentations sur l’orientation avaient en commun un intérêt pour la pédagogie nouvelle et la psychologie.
27Pierre Dasté rejoignit l’ONISEP, dirigé par Charles-Pierre Guillebeau [43], comme directeur adjoint en 1970. Ses positions contre la dominante psychologique dans la formation et les pratiques des conseillers ont été exposées plus haut. Néanmoins, il ne rejetait pas le recours à la psychologie, reconnue comme nécessaire lorsqu’il s’agissait de dispenser à un élève des informations sur les filières et les métiers [44]. Dasté était d’ailleurs familier de cette discipline : son épouse était institutrice et psychologue ; et le bureau de l’orientation comptait parmi ses membres André Caroff, conseiller d’orientation puis directeur de centre d’orientation scolaire et professionnelle, qui collabora dans les années 1960 aux réflexions sur l’orientation.
28Quant à P. Moret, conseiller technique de Guichard, il semble avoir cédé son rôle d’interlocuteur avec les porte-parole syndicaux et professionnels des conseillers d’orientation à Raphael Begarra, une fois les psychologues écartés du projet d’unification des services en 1970 et l’ONISEP institué [45]. Inspecteur des services d’orientation, ancien instituteur et conseiller d’orientation formé à l’INETOP, Begarra [46] fut appelé par Raymond Vatier à la nouvelle Direction déléguée à l’orientation et à la formation continue. Il lui fut confié l’élaboration des textes sur l’orientation et particulièrement sur le statut des conseillers d’orientation [47]. Il défendit l’approche éducative dont il fut témoin durant ses années d’inspection [48]. Elle était alors parfaitement compatible avec la promotion, par Vatier [49], de la formation permanente des adultes instituée par les lois du 16 juillet 1971 [50] et de nouvelles relations sociales au sein de l’entreprise plus axées sur la négociation. Indicateurs de la prégnance de la question de la formation de la main-d’œuvre dans les politiques scolaires, les lois de 1971 attestaient également de l’évolution des représentations sur la relation formation-emploi. Elles plaidaient, en effet, non pas pour des formations spécialisées ajustées à des métiers précis mais plutôt pour une formation générale, favorisant les adaptations futures des individus à une division du travail qui évoluait continuellement. Dans Développement de l’entreprise et promotion des hommes, publié en 1960 et réédité quatre fois, Vatier définit ainsi la compétence comme « la conjonction harmonieuse de ces trois verbes, savoir, pouvoir et vouloir » et la considérait comme « jamais définitivement acquise […] toujours à reconquérir [51] ». La formation permanente des travailleurs fut aussi le produit d’une conception nouvelle de la gestion des conflits au sein des entreprises, reposant sur la négociation et sur les possibilités de promotion sociale. Parmi les différents procédés et méthodes de perfectionnement utiles à sa pédagogie de la promotion, Vatier faisait une place toute particulière à Carl Rogers et à son principe de non-directivité et d’empathie [52], qu’il découvrit au début des années 1950 au cours d’une mission de productivité aux États-Unis.
29Bien que la direction, conduite par Vatier, se soit vu confier l’élaboration de la réforme de l’orientation [53], un troisième groupe se greffa sur cette organisation bicéphale : le groupe de coordination pour les problèmes d’information et d’orientation qui comprenait, en plus de Begarra, P. Dasté, alors directeur adjoint de l’ONISEP, et René Haby, inspecteur général de l’orientation. Si René Haby se déclara partisan et familier, de par sa formation d’instituteur de 1935 à 1938, des méthodes nouvelles – à tel point qu’il aurait présenté sa méthodologie à Célestin Freinet, lequel l’aurait jugée doctrinaire et inintéressante [54] –, il semble, pour A. Prost, qu’il fût davantage soucieux des problèmes de structure et de contenu que de relation pédagogique. Néanmoins, dans le témoignage qu’il livre à M.-T. Franck, Haby revient sur les méthodes nouvelles qu’il a élaborées en tant que professeur au lycée de Nancy, en particulier celle qui consistait à faire cours d’histoire en classe de première durant toute une année à partir de documents et de cartes, expérience dont il tirait une certaine fierté : « J’ai fait une expérience qui est restée assez célèbre [55] ! » Directeur de la pédagogie, il travaillait aux côtés de J. Capelle à la réalisation des Collèges d’Enseignement Secondaire et, surtout, à la mise en place des classes de transition qui adoptaient alors un fonctionnement pédagogique nouveau [56]. Se définissant lui-même comme quelqu’un d’autoritaire, il n’en reste pas moins que Haby s’intéressa à la pédagogie et à la psychologie. Durant les années 1950-1960, il investit notamment les ouvrages de Jean Piaget, non pour alimenter ses conceptions hétérodoxes du système éducatif, mais, bien plus, pour satisfaire son appétence pour une nouvelle organisation de la pédagogie qui transformerait les modalités de transmission des savoirs (il s’opposait à l’enseignement ex cathedra) et d’évaluation des élèves (prise en compte de la personnalité de l’élève [57]), de façon à distinguer doués et non doués, et à favoriser de la sorte le recrutement du plus grand nombre au sein de l’élite. Loin de remettre en cause l’ordre scolaire, il faisait de la réussite scolaire l’unique voie de promotion sociale. Haby avait, en outre, occupé le poste de directeur de cabinet du ministère de la Jeunesse et des Sports, fonction au cours de laquelle il avait été amené à diriger et à écrire une enquête sur la jeunesse, « Le Livre Blanc de la jeunesse ». Ce fut l’occasion pour lui, dit-il à M.-T. Franck, de rencontrer des consultants en psychologie et sociologie, et de réaliser des enquêtes pour l’IFOP sur « la mentalité des jeunes [58] ». La diffusion et la publicité de son rapport furent empêchées par le mouvement social et politique de Mai-Juin 1968, auquel il s’opposa.
30C’est sans doute son inclination constante pour la psychologie, appliquée à la pédagogie, que ses différents postes, y compris ministériels, lui permirent d’investir, et son attachement à l’ordre scolaire qui explique le rôle qu’il attribua aux conseillers d’orientation au sein de l’École en 1969 lors de journées d’études régionales des services d’orientation. Alors qu’il occupait le poste d’inspecteur général de l’orientation, Haby définit le métier de conseiller d’orientation en insistant moins sur sa capacité à mesurer les aptitudes des élèves que sur son rôle d’intermédiaire entre l’élève et l’École.
« […] Vis-à-vis de l’enseignant, quelle que soit la bonne volonté de celui-ci, l’enfant aura toujours une attitude qui est dictée par le fait que c’est un maître, c’est quelqu’un en face duquel on a un certain type de réactions et par conséquent qui n’est pas un “allié” total […]. Si je voulais aller jusqu’au paradoxe, je dirais que la difficulté pour un professeur qui s’intéresse à ces problèmes, c’est d’être un éducateur bien qu’il soit en même temps un enseignant. Mais, par rapport à lui, le conseiller est quelqu’un qui vient avec les mains libres ; le conseiller n’est pas chargé de transmettre un message, d’intégrer dans la personnalité de l’enfant d’une certaine façon, qui est parfois une façon de forçage intellectuel, des éléments nouveaux qu’il lui apporte ; il est là comme un personnage neutre, vis-à-vis des problèmes de l’enseignement, et il peut donc avoir avec l’enfant des types de contact que l’enseignant ne pourra avoir [que] plus difficilement et pour lesquels il devra faire abstraction de ses qualités d’enseignant. C’est donc sur ce plus-là que l’avantage du conseiller est considérable ; c’est compensé par le fait qu’il bénéficie d’un temps de contact bien plus réduit que celui du professeur, mais enfin vous voyez, il peut être en situation beaucoup plus “rogérienne” par rapport à l’enfant, que le professeur dans son action d’enseignement [59]. »
32L’arrivée de Joseph Fontanet, démocrate-chrétien, au ministère en 1972, n’entama pas la dynamique d’élaboration du système d’orientation puisque la mise en place des Nouvelles Procédures d’Orientation (NPO) se situait dans le sillage des réflexions menées sous le ministère Guichard. En outre, Fontanet fut partisan d’une indifférenciation des filières au sein du collège. Néanmoins, la nomination de Claude Vimont [60] – directeur de l’ONISEP de 1973 à 1984 – au poste de conseiller technique de Fontanet chargé des procédures d’orientation rappelle combien l’adéquation de l’École à l’emploi reste un élément fort du cadrage de la politique d’orientation.
33La transformation du mode de régulation des effectifs scolarisés répondait ainsi à l’institution progressive d’un ordre négocié dans les situations de domination rapprochée et à la double nécessité, économique et pédagogique, exprimée par les acteurs des politiques scolaires, de modifier l’organisation du système éducatif afin, d’une part, de la rendre plus perméable aux modifications du marché du travail et, d’autre part, d’assurer le consentement des élèves à leur devenir scolaire et professionnel ; finalités censées assurer le maintien de l’ordre établi. Si elle ne constitua pas une condition suffisante pour l’adoption du statut des personnels d’orientation, elle forma un contexte favorable à l’action des porte-parole des conseillers d’orientation.
Le statut de conseiller d’orientation de 1972 : une victoire syndicale et professionnelle ?
34Les porte-parole des conseillers d’orientation réclamaient depuis leur entrée dans le premier cycle de l’enseignement secondaire, en 1959, un statut qui garantisse l’unité de leur expertise psychologique et de leur domaine de compétences (observation et évaluation des aptitudes des élèves). Remis en cause directement par Pompidou et indirectement par les luttes entre le SNI et le SNES pour la définition de ce que serait l’école moyenne, c’est-à-dire le collège, l’expertise des conseillers d’orientation fut divisée selon deux spécialités au milieu des années 1960 : l’information d’une part, et le dépistage des « inadaptés scolaires » d’autre part. Au cours de Mai-Juin 68 furent officieusement et provisoirement reconnus l’unité et le caractère psychologique de l’expertise des conseillers d’orientation. L’ajournement par Guichard des projets élaborés par la commission d’orientation, généra une nouvelle dynamique de travail autour de l’orientation qui, on l’a vu, l’associa étroitement à l’information scolaire. Les conseillers d’orientation pouvaient craindre de voir à nouveau leur expertise scindée et principalement axée sur l’information scolaire et professionnelle. Néanmoins, le nouveau statut des conseillers d’orientation du 21 avril 1972 mettait fin à la scission de leur expertise prévue par la politique scolaire des années 1960 et leur attribuait une fonction « d’aide à l’adaptation » des élèves. Réexaminer la chronologie de la réforme laisse apparaître le rôle déterminant du contexte dans l’issue de l’action professionnelle et syndicale menée par les porte-parole des conseillers auprès du ministère.
35La réaffirmation par Dasté et Moret du rôle d’informateur des conseillers d’orientation coïncidait avec le retrait des psychologues scolaires du projet d’unification des services d’orientation du ministère. Désireux de sauvegarder la psychologie scolaire [61], le SNI souscrivit à la mise en place en février 1970 de Groupes d’Aide PsychoPédagogique [62] au sein desquels les psychologues scolaires intervenaient aux côtés d’instituteurs et de rééducateurs. La stratégie du SNI réactualisa une opposition, déjà ancienne, entre les psychologues scolaires et les conseillers d’orientation. Néanmoins, parce qu’elle rendit désormais caduques les craintes du conseiller technique au cabinet du ministre et celle du chef du bureau de l’orientation de voir le corps des conseillers d’orientation être « contaminés » par les psychologues, la position du SNI constitua une opportunité pour l’ACOF et le SNES de revendiquer l’unité de la formation, et corrélativement, l’unité de l’expertise des conseillers. Le 11 décembre 1969, une délégation de l’ACOF rencontra Moret pour faire valoir cette dernière [63]. Six jours plus tard, c’était au tour d’une délégation du SNES, composée de Dellinger [64] et Romian [65], d’être reçue pour discuter du programme de statut des personnels techniques d’orientation et du clivage entre le travail d’adaptateur, jusqu’en 5e, et celui d’informateur, à partir de la 4e. Moret se déclara « personnellement assez ouvert sur ce point et évoqu[a] la possibilité de montrer l’unité, le tronc commun, de parler de “conseillers” [66] ». Par ailleurs, l’ACOF milita pour une publication concomitante des textes relatifs aux personnels d’orientation et à l’ONISEP. Elle reçut le soutien indirect de la sous-direction de l’orientation dirigée par Guy Caplat, celui-ci estimant que disjoindre les réformes de l’information et de l’orientation risquait d’être préjudiciable à l’efficacité de l’ONISEP, les personnels du BUS n’étant pas aussi à même de fournir une information véritablement personnalisée que les conseillers d’orientation scolaire et professionnelle, formés à cette fin. Le Premier ministre Chaban-Delmas arbitra en ce sens [67].
36Le calendrier fut cependant largement remis en question du fait de la réorganisation des services du ministère menée en mai 1970 par le directeur de cabinet de Guichard, André Giraud [68], distinguant direction des objectifs et direction des moyens, et du fait des réticences de l’administration des finances quant au bien-fondé d’un nouveau statut de conseiller d’orientation. Aussi les représentants des conseillers d’orientation multiplièrent-ils les audiences auprès de Vatier et Moret [69], mobilisation qui ne fut pas vaine si l’on en croit le contenu de la lettre qu’adressa Olivier Guichard au Premier ministre le 11 mars 1971 :
« J’ai l’honneur de soumettre à votre attention la situation extrêmement préoccupante dans laquelle se trouvent les Services d’Orientation Scolaire et Professionnelle et les Délégations Régionales et Centres locaux du BUS en voie de réorganisation. [… Depuis dix mois, le projet de décret relatif à l’organisation des services et le projet relatif au statut du personnel technique d’information et d’orientation restent toujours à l’étude auprès de différents ministères. Leur adoption toujours imminente est toujours différée. L’absence de ces textes prolonge une situation transitoire qui devient très alarmante : les anciens services du BUS et de l’Orientation scolaire et professionnelle ne permettent absolument plus de faire face aux problèmes posés par l’orientation et l’information des jeunes […]. Je dois ajouter que les personnels du BUS et de l’OSP qui espéraient être intégrés dans les nouvelles structures dès le début de l’année scolaire 1970-1971 ont commencé à donner des signes de mauvaise humeur et se disposent à réagir maintenant sous des formes plus actives et cela risque de donner lieu à des manifestations dont le contrôle pourrait nous échapper. Une prompte parution des textes à l’étude permettrait de mettre fin à ces rumeurs, de reprendre en main le personnel et surtout, de mettre en place les éléments essentiels d’une réforme attendue depuis longtemps par les utilisateurs et qui est un aspect essentiel de votre politique des enseignements secondaires [70]. »
38Les enjeux professionnels, politiques et économiques d’une telle réforme, au demeurant très partielle, un an après son lancement, exigeaient à nouveau l’arbitrage du Premier ministre, d’autant que le spectre de 68 était lancinant pour le pouvoir. Un décret du 7 juillet 1971 attribua aux personnels d’orientation la mission « d’organiser l’information et l’orientation des élèves dans un processus éducatif d’orientation continue de façon à favoriser leur adaptation à la vie scolaire, de les guider vers l’enseignement le plus conforme à leurs aptitudes, de contribuer à l’épanouissement de leur personnalité et de les aider à choisir leur voie dans la vie active, en harmonie avec les besoins du pays et les perspectives du progrès économique et social [71] ». Le domaine de compétences des conseillers s’étendit même à l’enseignement supérieur. Si le groupe professionnel des conseillers d’orientation vit son rôle au sein de l’École reconnu et protégé par ce statut et l’unité de sa fonction sauvegardée, il n’en reste pas moins que l’amplitude de son champ d’action autorisa des acceptions multiples du poste.
39La sauvegarde de l’unité du métier de conseiller d’orientation dans les textes de 1971-1972 fut ainsi moins le résultat d’un processus de légitimation d’une expertise et d’un champ d’action propres – ceux-ci étant constamment redéfinis depuis le début des années 1960 – que celui d’une configuration historique spécifique où des logiques contradictoires empêchaient la définition d’un nouveau système d’orientation et ne sécrétèrent, par conséquent, qu’une réactualisation mineure de la politique menée par Pierre Laurent autour de l’information personnalisée. La mise au ban de la sanction générée par le mouvement de Mai-Juin 68, et la diffusion au sein de l’administration d’un sens commun psychologique, constituèrent un interstice du pensable au sein duquel purent s’immiscer les revendications des porte-parole des conseillers.
40* * *
41L’information personnalisée, avec son économie du dialogue et de la concertation, est symptomatique d’un processus d’individuation [72] des destins scolaires. L’intériorisation des contraintes objectives et des probabilités de réussite, par l’élève et sa famille, converties en espérances subjectives, se veut émancipatrice ou du moins prétend favoriser l’autonomie de l’élève à l’égard de la société et de ses structures mais, dans le même temps, parce qu’elle privilégie l’autocontrainte sinon l’autodiscipline, est au fondement du consentement à l’ordre scolaire et, corrélativement, participe au maintien de l’ordre établi. Alors que la IIIe République faisait des origines sociales le fondement de la loi symbolique du système éducatif, éliminant doute et incertitude sur le devenir scolaire et professionnel des élèves – lequel était déterminé par leur position sociale –, la Ve République érige progressivement un nouvel ordre scolaire où les devenirs scolaires et professionnels ne répondraient qu’aux seules performances des élèves, à leurs ambitions et à leurs motivations. La consécration, par la réforme Haby de 1975, des résultats scolaires comme critères principaux de l’orientation des élèves, parachève le système d’orientation. Elle renforce une représentation de la question scolaire structurée autour de la distinction doués/non doués, structuration à laquelle tenteront de participer les conseillers d’orientation.
Mots-clés éditeurs : conseiller d’orientation, inégalités sociales, orientation scolaire, politiques éducatives
Date de mise en ligne : 28/12/2018
https://doi.org/10.3917/pox.122.0163