« Vigilar y Limpiar ». Identification et auto-justice dans le Michoacán, Mexique
Pages 103 à 125
Citer cet article
- LE COUR GRANDMAISON, Romain,
- Le Cour Grandmaison, Romain.
- Le Cour Grandmaison, R.
https://doi.org/10.3917/pox.115.0103
Citer cet article
- Le Cour Grandmaison, R.
- Le Cour Grandmaison, Romain.
- LE COUR GRANDMAISON, Romain,
https://doi.org/10.3917/pox.115.0103
Notes
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[1]
« Surveiller et nettoyer ». Il s’agit des termes fréquemment utilisés par les Autodéfenses du Michoacán pour qualifier leur mobilisation contre le cartel des Chevaliers Templiers.
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[2]
Extraits de chansons populaires, les corridos, composées à la gloire des Autodéfenses dans le Michoacán. Celles-ci passent sur YouTube, à la radio et pendant les fêtes locales.
« (1) : Les Chevaliers Templiers nous tenaient par le cou. Le peuple n’en pouvait plus et les entrepreneurs non plus. »
« (2) : Bataille après bataille, je lutte pour les miens, ceux du Michoacán. La résistance est arrivée, les gardiens du Michoacán. »
« (3) : Aujourd’hui on va lutter pour notre village. J’ai déjà pris mon arme et j’ai rejoint les Autodéfenses. Aujourd’hui on va lutter pour les droits qu’on mérite. Prêts à y laisser la vie, pour le village et la famille, pour la cause on se battra avec honneur. » -
[3]
Nous tenons ici à remercier les coordinateurs de ce numéro, les évaluateurs anonymes, ainsi qu’Adèle Blazquez, Adam Backzo, Gilles Dorronsoro et Jacobo Grajales pour leurs critiques et commentaires sur les versions successives de cet article.
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[4]
Le Mexique est une République fédérale composée de trente-deux États fédérés. Les gouvernements sont organisés entre l’échelon municipal, fédéré et fédéral. L’échelon local, le municipio, constitue le niveau que nous observons dans cet article. Il est l’équivalent d’un département français, mais possède de larges prérogatives, notamment en matière de sécurité publique. Il est dirigé par un président municipal (presidente municipal), élu au suffrage universel direct pour un mandat non immédiatement renouvelable de trois ans.
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[5]
Le niveau de violence au Michoacán doit être mentionné afin de saisir les risques que prennent les membres des Autodéfenses, notamment ceux d’entre eux qui ne sont pas des professionnels de l’usage de la force. Entre 1990 et 2009, le taux d’homicide du Michoacán a été constamment supérieur à la moyenne nationale mexicaine. En 1992, ce taux a atteint son niveau record : 34,7/100 000 habitants. Entre 2007 et 2013, le nombre de « morts violentes » dans l’État a augmenté de 82,35 %. En 2013, année des soulèvements des Autodéfenses, le taux d’homicide du Michoacán s’est élevé à 22/100 000 habitants, tandis que celui du municipio d’Apatzingan, capitale informelle de la région de notre enquête, la Tierra Caliente, a atteint 60/100 000 habitants. Voir les statistiques de l’Institut national de statistiques (INEGI), consultées sur cette page : http://www.uam.es/personal_pdi/economicas/cresa/TierraCaliente9013.pdf
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[6]
Cf. l’introduction à ce dossier.
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[7]
Cochet (H.), Des barbelés dans la sierra, Mexico, CEMCA-ColMich-ORSTOM, 1991.
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[8]
La Comisión para la Seguridad y el Desarrollo Integral en el Estado de Michoacán (Commission pour la Sécurité et le Développement de l’État du Michoacán), créée en janvier 2014 par le président de la République Enrique Peña Nieto, visait à assurer la gestion directe du conflit par l’État fédéral, en l’occurrence le ministère de l’Intérieur (Secretaria de Gobernación), sans passer par l’échelon fédéré. Cette gestion portait notamment sur la question du désarmement des Autodéfenses, de leur démobilisation et de leur éventuelle transformation en forces de police publiques. La Commission, dont les travaux se sont étendus sur une année, a provoqué de violents affrontements, politiques et physiques, dans la région. Pour plus de détails sur les activités de cette Commission, les négociations avec les Autodéfenses et leur aboutissement, voir Guerra Manzo (E.), « Las Autodefensas de Michoacán. Movimiento social, paramilitarismo y neocaciquismo », Politica y Cultura, 44, 2015 ; Le Cour Grandmaison (R.), « Understanding in Order to Address: For a State Strategy in Michoacán », México, Centro de analisis de politicas publicas, juin 2014 ; Pansters (W. G), « We Had to Pay to Live! Competing Sovereignties in Violent Mexico », Conflict and Society. Advances in Research, 1, 2015.
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[9]
Scott (J. C), Seeing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, New Haven-London, Yale University Press, 1998.
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[10]
Dans le vocabulaire contemporain associé ou provenant du narcotrafic, la plaza désigne un territoire clé pour l’organisation, souvent situé sur un axe routier stratégique.
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[11]
Hernandez (R.), « Challenging Caciquismo. An Analysis of the Leadership of Carlos Hank Gonzalez », in Knight (A.), Pansters (W.), eds., Caciquismo in Twentieth-century Mexico, London, University of London Press, 2005.
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[12]
Butler (M.), « God’s Caciques. Caciquismo and the Cristero Revolt in Coalcoman », in Knight (A.), Pansters (W.), eds., Caciquismo in Twentieth-century Mexico, London, University of London Press, 2005.
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[13]
En 2015, le Mexique fournit 30 % de la production mondiale de citrons verts et d’avocats. Au niveau national, le Michoacán assure 80 % de la production d’avocats, pour des revenus estimés à environ un milliard de dollars par an (2012). Le secteur agricole est la première source de revenus de l’État du Michoacán : selon les chiffres officiels, il emploierait 23 % de la population active déclarée. Ces chiffres sont probablement très supérieurs si l’on y ajoute les travailleurs journaliers non déclarés, y compris les mineurs.
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[14]
Entretien, Buenavista, septembre 2015.
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[15]
« Constitution politique des États-Unis mexicains », consultée à partir du site internet http://estadomayor.mx/
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[16]
Barragan (E.), Con un pie en el estribo, Zamora, Colegio de Michoacán, 1997.
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[17]
Ibarra (R.), « Pueblos de Michoacán mantendrán autodefensas », La Opinión, 6 juin 2013.
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[18]
Scott (J. C), Seeing Like a State, op. cit., p. 2.
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[19]
Ibid., p. 310.
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[20]
Detienne (M.), Vernant (J.-P.), Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 1978.
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[21]
Les policiers municipaux sont payés environ deux cents euros par mois dans les municipios étudiés. Ils sont peu ou pas formés, et impuissants face aux cartels contemporains. Souvent pris pour cibles par les groupes criminels qui prennent le contrôle d’un territoire, ils peuvent être forcés de devenir leur bras armé légal et public. Ils sont alors sommés d’utiliser leurs prérogatives au bénéfice du cartel, par exemple en arrêtant certains « suspects » et en les livrant à l’organisation criminelle.
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[22]
Entretien, Buenavista, février 2014.
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[23]
Entretien, Coalcoman, octobre 2015 [souligné par l’auteur].
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[24]
Entretien, Coalcoman, octobre 2015.
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[25]
Entretien, Buenavista, septembre 2015.
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[26]
Entretien, Buenavista, février 2014.
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[27]
Source : enregistrement d’un discours prononcé à Paracuaro le 4 janvier 2014.
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[28]
Le Michoacán est producteur de drogues depuis les années 1940 environ, en particulier de marijuana.
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[29]
Entretien, Aguililla, janvier 2015.
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[30]
Sur la cartellisation et les dynamiques de professionnalisation des organisations criminelles mexicaines, voir Mendoza Rockwell (N.), « Microhistoria de la violencia en Altar, Sonora », in Antonio Aguilar (J.), dir., Las bases sociales del crimen organizado y la violencia en México, Mexico, Centro de Investigación y Estudios en Seguridad, 2012.
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[31]
Cf. Maldonado (S.), Los margenes del Estado mexicano. Territorios ilegales, desarrollo y violencia en Michoacán, Zamora, ColMich, 2010.
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[32]
Entretien, Buenavista, septembre 2015.
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[33]
Entretien avec un habitant d’« A », août 2013.
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[34]
Bourdieu (P.), « L’identité et la représentation. Éléments pour une réflexion critique sur l’idée de région », Actes de la recherche en sciences sociales, 35, 1980, pp. 65 et 69.
-
[35]
Entretien avec le même habitant d’« A », septembre 2015.
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[36]
Cf. Blazquez (A.), Lecture d’un ordinaire en contexte de violence dans le Nord du Mexique. Déguisements du quotidien et détournement de la tension, mémoire de master, EHESS, 2013.
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[37]
Schmitt (C.), Théorie du partisan, Paris, Flammarion, 2009 (1962), p. 223.
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[38]
Grajales (J.), Gouverner dans la violence. Le paramilitarisme en Colombie, Paris, Karthala, 2016.
-
[39]
Chez Scott, cette mise en transparence est inséparable de la notion de legibility : tandis que l’État classique était « partiellement aveugle », l’État moderne se caractérise par sa vision synoptique du social. cf. Scott (J.), Seeing Like a State, op. cit., p. 2.
« Ya nos tenían hasta el cuello los Caballeros Templarios,El pueblo ya no aguantaba, y tampoco los empresarios. » (1)« Batalla tras batalla, luchando por mi raza, mi raza michoacana,Aquí está la resistencia, los guardianes michoacanos. » (2)« Hoy vamos a luchar por nuestro pueblo,Ya me colgué el arma y me he convertido en comunitario.Hoy vamos a pelear por los derechos que nos merecemos […]Dispuestos a dar la vida, por el pueblo y la familia, por la causa pelearemos con honor [2]. » (3)
1En février 2014 [3], la traversée d’Apatzingan, capitale informelle de la région de la Tierra Caliente, dans l’État du Michoacán [4], demandait de franchir six checkpoints successifs. Le premier et le dernier étaient tenus par des hommes armés, jeunes, vêtus de tee-shirts sur lesquels était mentionnée leur appartenance aux Grupos de Autodefensas de Michoacán (groupes d’autodéfense du Michoacán) ainsi que leur municipalité d’origine. Ces hommes assuraient leur mission avec un sérieux ostentatoire, n’hésitant pas à faire descendre les passagers des véhicules, à ouvrir les coffres et à scruter le moindre recoin à l’aide de puissantes lampes torches. Aux quatre checkpoints intermédiaires, protégés par des sacs de sable, étaient positionnés des membres de la Policía Federal (Police fédérale) et des militaires. Lourdement armés, ces derniers se tenaient sur des véhicules blindés, le visage dissimulé par des passe-montagnes. Les vingt-cinq kilomètres de trajet à travers la ville prenaient au moins une heure, dans un paysage de guerre [5] marquant l’entrée de la Tierra Caliente, où sont apparus les groupes d’autodéfense en février 2013.
2En deux ans, ces groupes sont parvenus à éliminer l’une des organisations criminelles les plus puissantes du Mexique. Dès leur création, les Autodéfenses du Michoacán n’ont eu de cesse d’affirmer, dans leurs discours publics et leurs interventions dans les médias mexicains, que leur soulèvement constituait une initiative citoyenne visant à restaurer l’État de droit et « éradiquer » le cartel des Chevaliers Templiers qui gouvernait de facto la région. Ce dernier était parvenu à un degré d’institutionnalisation inédit au Mexique, fondé notamment sur une lourde taxation de la population et un encadrement strict de la vie sociale (couvre-feu, interdiction de se réunir sur les places des villages, restriction du droit de chasse, mesures de contrôle de la jeunesse, etc.). Dans le même temps, le contrôle des administrations municipales et fédérées avait permis au cartel de monopoliser, puis de fermer les canaux de l’intermédiation politique, maintenant ainsi une large partie du Michoacán hors de portée des autorités fédérales.
3Cette domination régionale a provoqué l’aliénation des groupes sociaux que le cartel affirmait protéger. La création des Autodéfenses, en février 2013, résulte d’une agrégation de mécontentements – un phénomène que l’on retrouve dans la formation de nombreux mouvements de vigilantes [6]. Au sein de cette coalition se détachent les rancheros, ces petits ou moyens propriétaires fonciers qui constituent autant un groupe social qu’un ethos : celui de la « société ranchera », valorisant historiquement l’initiative individuelle et l’autonomie vis-à-vis de l’État [7]. À un noyau dur d’éleveurs-agriculteurs s’ajoutent des acteurs au statut social varié (industriels, commerçants, professions libérales, petits paysans, etc.), qui se reconnaissent néanmoins dans les valeurs de self-help portées par les rancheros, au point de s’en revendiquer explicitement, et qui s’investissent plus ou moins activement dans l’Autodéfense, en fonction de leurs moyens. Si cette adhésion à des valeurs et une histoire communes, autant que l’hostilité aux Templiers, fournissent à cette coalition une base, celle-ci n’en présente pas moins un caractère hétéroclite, voire contradictoire. Alors qu’elles prennent pour cible le cartel des Templiers, les Autodéfenses accueillent en effet dans leurs rangs des narcotrafiquants, ce qui va parfois brouiller leur action. Autre paradoxe de cette mobilisation : tout en se revendiquant d’une longue tradition de self-help, celle-ci en appelle au gouvernement fédéral [8], invité à intervenir contre les échelons municipaux et fédérés jugés corrompus et inopérants.
4En s’appuyant sur une enquête en cours (cf. encadré 1), il s’agit ici de saisir comment le remplacement des Templiers par les Autodéfenses a pu être interprété par les populations locales comme un gage de retour à la sécurité, alors même que ces groupes étaient fréquemment infiltrés par des narcotrafiquants. Pour cela, nous procéderons en trois étapes. Nous analyserons d’abord les conditions de formation et d’émergence d’une coalition socialement hétérogène qui, en s’appuyant sur un mouvement armé, est parvenue à faire disparaître l’un des cartels les plus puissants du Mexique. Dans un second temps, nous nous intéresserons aux pratiques d’auto-justice des Autodéfenses, aux compétences localisées sur lesquelles elles s’appuient et à la manière dont l’exercice de ces compétences s’inscrit dans une revendication d’autochtonie porteuse de légitimité. Dans le prolongement des travaux de James Scott sur la legibility [9], nous verrons ici que la (re)mise en lisibilité du social n’est pas l’apanage des institutions étatiques. Cette entreprise est également au cœur du vigilantisme, dont les acteurs sont autant des redresseurs de torts que des opérateurs de lisibilité, engagés dans d’intenses luttes d’identification et de classement. Bien souvent, leurs tentatives de remise en ordre sont cependant porteuses de nouveaux désordres et de nouveaux brouillages. C’est ce que nous verrons dans une dernière partie, consacrée aux apories du modèle sécuritaire porté par les Autodéfenses.
Encadré 1. L’enquête de terrain dans le Michoacán
L’apparition des groupes d’autodéfense ayant contribué à délier la parole des habitants de la région, il a été possible de réaliser une cinquantaine d’entretiens et d’aborder une très grande variété de sujets. Par ailleurs, et cela n’est plus vrai aujourd’hui, les Autodéfenses permettaient de se déplacer facilement dans l’État, notamment à partir de janvier 2014. Nous avons ainsi pu nous rendre dans une dizaine de municipios contrôlés par les Autodéfenses, où au-delà de la réalisation d’entretiens semi-directifs et de conversations informelles avec les habitant.e.s, nous avons pu observer directement les pratiques d’auto-justice de ces groupes.
Après deux années d’affrontements et de négociations politiques (2013-2015), la plupart des groupes d’autodéfense ont disparu. Certains ont été légalisés, transformés par le gouvernement fédéral en forces de police, tandis que d’autres forment le socle de nouvelles organisations criminelles locales. Seule une minorité de groupes d’autodéfense restent actifs, notamment dans les régions indigènes de l’État. Ces groupes ne seront cependant pas abordés dans cette étude, qui porte exclusivement sur les Autodéfenses de la région de la Tierra Caliente.
De la « protection » à l’autodéfense
5L’émergence des groupes d’autodéfense dans le Michoacán s’inscrit dans une configuration politico-criminelle marquée par l’emprise d’un cartel, les Chevaliers Templiers, sur la vie sociale et économique de la région. Issus d’une scission du cartel de La Familia Michoacana (La Famille michoacane), les Templiers s’imposent en promettant de protéger la population de l’extorsion pratiquée par La Familia, qui s’effondre en quelques semaines à la fin de l’hiver 2011. Au cours des années qui suivent, le cartel acquiert une autorité inédite dans le paysage criminel mexicain. Les Templiers désignent des jefes de plaza (chefs de place) responsables du contrôle d’une localité ou d’un municipio [10]. Ceux-ci se chargent de faire appliquer la loi du cartel, représentent le groupe, administrent le territoire et gèrent les finances publiques. Les autorités locales, notamment les presidentes municipales et leurs administrations, tombent sous leur autorité. Les jefes de plaza jouent par ailleurs un rôle d’intermédiaires entre les leaders du cartel, la population et les responsables politiques du Michoacán. Leur position rappelle au départ celle des caciques [11], dans la mesure où ils représentent « une entité semi-poreuse, tel un tamis [qui] administre lui-même l’arrivée de l’État, laissant passer certaines choses, bloquant le reste [12] ». Progressivement, le cartel va cependant monopoliser, puis verrouiller, les canaux d’intermédiation, jusqu’à les faire quasiment disparaître.
6Dans la plupart des cas que nous étudions, les Templiers nomment des jefes qui ne proviennent pas du chef-lieu (cabecera municipal), voire du municipio qu’ils contrôlent. Cette règle s’applique également à une grande partie des sicaires (sicarios) qui opèrent dans les municipios, formant des équipes locales composites, qui regroupent à la fois des opérateurs (operadores) provenant de la localité et des recrues originaires d’autres régions du Michoacán. Au sein de la structure du cartel, les jefes jouissent en conséquence d’une certaine marge de manœuvre dans la gestion quotidienne de leur municipios. Enfin, le cartel contrôle une grande partie de l’administration fédérée du Michoacán (l’échelon du gouverneur) par la corruption et la menace. Des enregistrements vidéo, diffusés après le soulèvement des Autodéfenses, attestent l’organisation de réunions régulières entre les leaders templiers et les plus hautes autorités fédérées, en particulier le Secrétaire général du gouvernement de l’État et le fils du gouverneur, de 2011 à 2013.
7Bien que les Templiers se soient initialement dressés contre les pratiques d’extorsion de La Familia, les jefes de plaza sont à leur tour les vecteurs d’un système de racket d’une sophistication sans précédent, qui n’épargne aucun groupe social. Dès 2011, le cartel prélève 10 % du budget total des municipios contrôlés. L’organisation perçoit environ vingt millions de dollars par mois sur les budgets municipaux, sans compter les revenus tirés du détournement des marchés publics, de l’extorsion des exploitations agricoles, des entreprises, des usines et des commerces, et des activités directement liées à la production et au trafic de drogue. L’évolution de la valeur de la tortilla de maïs, aliment de base et indicateur de prix du « panier de la ménagère » au Mexique, est emblématique de ces pratiques. Sous la domination du cartel, le prix du kilo de tortilla augmente d’environ 30 % selon les régions, passant de onze ou douze pesos (soixante centimes d’euro) à quinze, seize ou dix-sept pesos (un euro). Cette augmentation est due au prélèvement par les Templiers d’un pourcentage général sur les revenus mensuels des commerçants, ou d’un ou deux pesos directement sur le prix de vente. Ces pratiques peuvent être combinées au prélèvement d’un impôt sur les locaux commerciaux, le derecho de piso, équivalent du pizzo des mafias italiennes, ce qui contribue à faire flamber le prix des denrées alimentaires. Enfin, les Templiers organisent l’extorsion des pôles industriels locaux, une mesure qui aliène les élites de l’agro-industrie régionale. Les secteurs les plus touchés sont l’exploitation forestière, la culture de l’avocat, surnommé « el oro verde » (l’or vert), et du citron vert [13].
8L’effondrement rapide d’une structure en apparence aussi solide que celle des Templiers s’explique par la convergence d’intérêts opposés au système criminel en place. En s’aliénant l’ensemble des groupes sociaux qu’il prétendait « protéger », le cartel a provoqué une mobilisation née dans la Tierra Caliente et qui s’est étendue rapidement entre février 2013 et l’hiver 2014 : elle s’appuie sur des solidarités locales et sur les capitaux sociaux et financiers des acteurs économiques victimes du racket. Les grands propriétaires terriens, regroupés au sein de coopératives de producteurs, jouent un rôle crucial dans l’émergence de cette nouvelle configuration. Ce groupe social est en effet capable de mobiliser d’importantes ressources économiques – notamment pour l’achat d’armes – mais également de faire le lien avec les autorités fédérales, ce qui assure une importante autonomie d’action et d’organisation aux Autodéfenses, notamment vis-à-vis du gouvernement fédéré.
9Certains acteurs criminels, pourtant au service des Templiers, vont s’agréger à cette coalition. C’est le cas, en particulier, des trafiquants locaux tenus de s’acquitter d’un impôt auprès des Templiers. Alors même que ces acteurs s’étaient vus promettre une marge de manœuvre au sein du cartel, la montée en puissance des jefes de plaza et la multiplication des prélèvements tout au long de la chaîne du narcotrafic ont remis en cause le pacte initial. Comme l’explique un producteur de citron de Buenavista, membre du conseil local des Autodéfenses,
« À la fin, avec les Templiers, les narcos d’ici ne gardaient qu’environ 30 % des profits. Le reste était destiné au cartel et aux leaders. Même la production de crystal [méthamphétamines] n’était plus rentable ! [14] »
11Dans ce contexte, les jefes et les sicaires cristallisent l’image d’un cartel oppresseur et allogène, composé d’hommes qui se comportent comme des « gens de l’extérieur » (« gente de fuera ») au sein des localités où ils opèrent. Lorsque se mobilisent les groupes d’autodéfense, ces « étrangers » sont les premiers hommes à abattre, autant pour les criminels désireux de renverser les Templiers que pour les habitants cherchant à se libérer de leur emprise.
12Les groupes d’autodéfense, qui voient le jour le 24 février 2013, constituent un mouvement rural de par leur sociologie et leurs ancrages territoriaux. À l’instar des Templiers quelques années plus tôt, ces groupes ont recours à une rhétorique mettant en avant leur autochtonie et leur rejet de l’extorsion. La rupture se situe plutôt dans les efforts déployés par ces groupes pour s’inscrire dans un cadre légal. Dans leurs allocutions publiques ou sur leurs « uniformes » (généralement des tee-shirts frappés d’un logo accompagné du nom de leur municipio d’origine), les Autodéfenses jouent sur l’ambiguïté de leur statut, en entretenant notamment la confusion avec les « Polices communautaires » (Policías Comunitarias). L’existence de ces forces de police est garantie par l’article 2 de la Constitution mexicaine, qui reconnaît « le droit des peuples indigènes à la libre détermination et à l’autonomie » afin « d’appliquer leurs propres systèmes normatifs dans la régulation et la résolution de leurs conflits internes [15] ». Ce type d’organisations existe déjà dans l’État voisin du Guerrero et dans une moindre mesure dans le Michoacán (où la population indigène est moins nombreuse). Ainsi, en 2011, les habitants du municipio indigène de Cheran prennent les armes et érigent des barricades afin d’expulser les Templiers et mettre fin au pillage des forêts qui appartiennent à la communauté. Ce précédent constitue une source d’inspiration pour l’ensemble des groupes de la Tierra Caliente, qu’ils soient ou non membres d’une communauté indigène. Ainsi, l’ambiguïté que les leaders des Autodéfenses cultivent tout au long du mouvement n’est pas seulement sémantique. Elle témoigne de la volonté de ces groupes de s’approprier un label qui a fait ses preuves dans un passé récent (en permettant d’inscrire un soulèvement populaire dans un cadre légal), alors même que les leaders des Autodéfenses sont généralement de souche métisse.
13Comme on l’a vu plus haut, le noyau dur des Autodéfenses est issu de la « société ranchera ». Celle-ci fait moins référence à un groupe social clairement délimité qu’à un système de valeurs, fondé sur des solidarités horizontales, une tradition de maîtrise de l’espace (dans le contexte de territoires ruraux historiquement isolés) et des compétences dans l’organisation et l’usage de la violence, auxquelles il faut ajouter la prédominance de structures sociales promouvant la résolution des conflits sociaux de façon personnalisée, en « face-à-face [16] ». Ces compétences vont s’avérer cruciales dans l’organisation interne des groupes d’autodéfense et la construction de leur légitimité locale.
Pour le village et la famille : l’ancrage local des Autodéfenses
14À l’inverse de ce qui était observé concernant les Templiers, les membres des Autodéfenses sont tous originaires des villes et villages depuis lesquels ils se mobilisent. Ces groupes connaissent une première phase d’expansion entre la fin de l’hiver 2013 et le printemps 2014. Durant celle-ci, ils opèrent hors de leurs municipios d’origine pour en conquérir 33, sur 113 que compte le Michoacán, au plus fort de la mobilisation. Ces victoires marquent la réussite des operativos, c’est-à-dire des opérations coordonnées afin de « libérer » (liberar) des municipios, durant lesquelles des groupes appartenant à différents municipios s’allient pour occuper momentanément un chef-lieu « étranger ». Au terme de l’opération, chaque groupe se replie dans son municipio et abandonne la gestion locale aux Autodéfenses nouvellement constituées sur place. Si ces groupes peuvent compter plusieurs centaines d’hommes dans certains cas, notamment durant la première phase du mouvement, et s’ils sont extrêmement mobiles, leur activité consiste avant tout à vigilar (surveiller) et limpiar (nettoyer) leurs propres territoires.
15Le label d’Autodéfense adopté par la coalition souligne son ancrage local. Les Autodéfenses revendiquent une forme d’autochtonie qui, bien que distincte de celle des populations indigènes, doit leur permettre d’asseoir leur légitimité locale. Qu’ils s’expriment dans les médias ou devant les villageois des municipios « libérés », les leaders des Autodéfenses n’ont de cesse de se projeter comme les défenseurs du pueblo (au double sens de « peuple » et de « village »), de la famille et des intérêts économiques locaux. Dans un entretien au quotidien La Opinión daté du 6 juin 2013, l’un des leaders des Autodéfenses, le chirurgien José Manuel Mireles, déclare ainsi :
« Le village s’est libéré de lui-même [el pueblo lo recuperó el pueblo mismo], en expulsant les criminels de toutes nos communautés. […] Ce n’est ni grâce à l’armée ni à la police fédérale. C’est grâce au courage des habitants de ces villages que nous poursuivons la lutte [17]. »
17Cette critique de la performance (ou plutôt de l’inaction) de l’État fédéral et de ses forces de sécurité, soulignant en creux l’efficacité et la légitimité de la mobilisation « populaire », caractérise le discours des Autodéfenses au début du mouvement. Elle tend cependant à s’atténuer à mesure que ces groupes cherchent à se rapprocher de Mexico. En effet, cette critique n’a jamais empêché les Autodéfenses d’en appeler à l’armée et plus généralement au pouvoir fédéral. Dès les premières heures du soulèvement, celui-ci est ainsi sommé de mettre sous tutelle les autorités fédérées – une revendication qui perdure jusqu’à la création d’une Commission spéciale par le gouvernement central en janvier 2014.
18L’appartenance au local est par ailleurs fondatrice de compétences ancrées dans des savoir-faire et des savoir-voir spécifiques. Celles-ci sont fondamentales pour le travail de remise en ordre des Autodéfenses, qui consiste avant toute chose à réintroduire de la lisibilité (legibility) dans un monde social brouillé. Chez James Scott, à qui l’on doit le développement de cette notion, la mise en lisibilité renvoie aux grilles de lecture du social et aux arrangements de la population destinés à simplifier les fonctions classiques de l’État : taxation, conscription et prévention des révoltes [18]. Mais comme Scott lui-même en convient, ces procédures étatiques ne sauraient fonctionner sans être articulées à des pratiques informelles, fondées sur des compétences localisées, un savoir-faire [19] que l’auteur analyse en empruntant à Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant le concept de « mètis [20] ». C’est précisément sur ce terrain que les Autodéfenses vont conquérir leur légitimité, aux yeux de leurs partenaires étatiques (auxquels elles tiennent lieu de guide et d’interprète) mais aussi de la société locale (au sein de laquelle elles vont initialement aider à refonder la distinction ami/ennemi, avant d’introduire de nouveaux brouillages dans celle-ci).
Se repérer dans un monde brouillé : la mètis des Autodéfenses
19La mètis des groupes d’autodéfense recouvre des connaissances pratiques, à la fois topographiques et sociales, qui leur permettent de se repérer sur un terrain accidenté et de s’adapter à un environnement fluide. Les Autodéfenses sont ainsi en mesure d’identifier les membres du cartel et leur rôle précis au sein de l’organisation, notamment dans le cas des opérateurs locaux. D’autre part, les groupes d’autodéfense constituent des espaces de très forte interconnaissance, où priment des liens personnels directs, voire familiaux. Au sein des territoires que les groupes contrôlent, les liens d’interconnaissance permettent par ailleurs l’identification directe : tout le monde se connaît ou se reconnaît. Une personne étrangère au municipio est immédiatement identifiée en tant que telle. Lorsque l’identification au faciès n’est pas possible, les noms de famille et le domicile des individus permettent aux Autodéfenses de mettre rapidement en œuvre des enquêtes, sur lesquelles nous reviendrons. La capacité d’identification de ces groupes s’étend aux trajectoires personnelles des individus, notamment en ce qui concerne leur éventuelle participation à une organisation criminelle et la nature de celle-ci. Les habitants, et par voie de conséquence les membres des Autodéfenses, savent en effet quels sont les individus du municipio ayant fait partie des Templiers, quels étaient leur rôle et leur pouvoir dans l’organisation, qui sont les membres de leur famille et probablement où ils habitent. Ces compétences sont des vecteurs de distinction, non seulement par rapport aux forces armées publiques qui en sont dépourvues, mais aussi entre les groupes d’autodéfense eux-mêmes, puisque leur ancrage local ne leur permet pas de les valoriser en dehors de leur municipio d’origine et de ses proches environs.
20À ce savoir social s’ajoute une connaissance intime du terrain, des pistes empruntées par les trafiquants, de leurs cachettes, de leurs zones d’influence, etc. Ce savoir géographique local constitue une ressource indispensable au déplacement sur des terrains non balisés, uniquement praticables avec l’aide des habitants de la région, et qui constituent un enjeu crucial pour le contrôle des zones montagneuses de la Tierra Caliente. La région est en effet accidentée et difficile d’accès, et seuls les axes routiers principaux sont goudronnés et figurent sur des cartes. Le reste du territoire, en particulier la sierra, est constitué de pistes (brechas) qui relient les ranchos et que l’on doit emprunter en 4x4, voire à pied ou à cheval. La capacité de déplacement dans le municipio relève donc de la compétence exclusive des locaux ou des Templiers opérant dans la zone. Les forces armées publiques sont dépassées : en dépit des moyens techniques déployés lors de l’« Opération Michoacán » (Operativo Michoacán), elles ne connaissent pas la région et ne peuvent se déplacer efficacement sans l’aide des groupes d’autodéfense. Les compétences techniques des forces publiques ne sauraient combler leurs lacunes en termes de connaissances pratiques, que seule la collaboration avec les Autodéfenses leur permet d’espérer compenser.
Les pratiques d’enquête des Autodéfenses
21Ces connaissances se situent au fondement des pratiques d’enquête des Autodéfenses. Lors des « levantamientos » (soulèvements), les groupes désignent leurs cibles comme des acteurs étrangers, par opposition à l’appartenance locale qu’ils mettent en avant. La prise de contrôle par ces groupes suit un modus operandi récurrent, inspiré des mouvements indigènes mais également du mode de fonctionnement des groupes criminels et des forces armées mexicaines. Comme dans le reste du pays, les centres urbanisés du Michoacán sont construits le long des axes routiers principaux. Le contrôle des entrées et des sorties est donc relativement simple à mettre en place, comme nous le suggérions en introduction. Les hommes armés installent des barrages filtrants et procèdent à des contrôles d’identité visant à appréhender des membres du cartel, collecter des informations et surtout verrouiller les chefs-lieux, qui comptent entre dix et quinze mille habitants. Une fois les groupes armés déployés dans la ville, les leaders font sonner les cloches de l’église – une forme de ralliement de la population locale traditionnellement utilisée en cas d’événement exceptionnel ou de danger imminent. À Tepalcatepec, Buenavista-La Ruana ou Coalcoman, les Autodéfenses vont ainsi réunir plusieurs centaines de personnes sur la place centrale, avant de prononcer un discours de « présentation » du mouvement et de ses objectifs. La première étape consiste donc en une clôture géographique de l’espace, centrée d’abord sur le chef-lieu puis le municipio.
22Dès les premières heures du soulèvement, les forces de police locales, qui dépendent de l’autorité du président municipal, sont désarmées et parfois arrêtées ou expulsées. Quand le président municipal est lui-même considéré comme affilié au cartel, il est également interpellé, lorsqu’il n’a pas déjà pris la fuite. Dans tout le Mexique, les autorités municipales, notamment la police, cristallisent les accusations de corruption et de collusion avec les cartels [21]. Ces critiques justifient, aux yeux des Autodéfenses, de sécuriser le périmètre de la municipalité. En arrêtant et en isolant les policiers municipaux, les Autodéfenses cherchent à bloquer les flux d’informations vers le cartel, comme en témoignent les saisies de téléphones portables effectuées systématiquement lors des arrestations. Ces confiscations permettent également de récupérer les coordonnées de différents membres du cartel, de les localiser ou de les menacer. La saisie des téléphones peut aussi fournir des preuves de la collaboration d’un habitant avec les Templiers : on passe en revue les messages reçus, les contacts stockés et, dans certains cas, les photos susceptibles d’établir des liens avec l’organisation criminelle. Ces éléments à charge sont d’ailleurs utilisés lors d’interrogatoires afin d’établir la culpabilité de la personne arrêtée.
Vigilantisme et ordre moral des Autodéfenses
23En tant qu’ensemble de procédures « judiciaires », le vigilantisme des Autodéfenses ne se cantonne pas aux pratiques d’identification et d’enquête qui caractérisent le mouvement à ses origines. Au fil des semaines, les groupes d’autodéfense vont aller plus loin, en se faisant justice eux-mêmes. Ces pratiques d’auto-justice passent d’abord par la saisie de terres ou de propriétés immobilières accaparées par les Templiers, qui sont restituées à leurs propriétaires légitimes. Les armes, les véhicules et l’argent saisis durant les raids contre les propriétés des Templiers, en revanche, ne font l’objet d’aucun contrôle. Comme nous l’affirmait une habitante de Buenavista en février 2014, « dans les premiers jours du mouvement, tout le monde veut se venger ou récupérer quelque chose qu’il a perdu. Les gens veulent passer leur colère [22]. » Il n’est donc pas rare de voir des Autodéfenses utiliser des armes siglées du cartel et parader dans des 4x4 américains, arborer des montres de luxe, voire s’installer dans les anciennes résidences de membres du cartel. Mais si certaines de ces propriétés sont occupées, d’autres sont parfois saccagées.
Auto-justice et vindicte « populaire »
24La vindicte « populaire » n’est pas seulement dirigée contre les biens des membres du cartel : elle se prolonge par de véritables chasses à l’homme. Les groupes d’autodéfense traquent et dans certains cas éliminent physiquement les Templiers. D’autre part, après s’être réunis, les leaders des principaux groupes dressent une liste de dix-sept cibles prioritaires à arrêter ou à abattre, parmi lesquelles figurent notamment les fondateurs du cartel et les jefes de plaza en fuite qu’ils remettent aux autorités par voie de presse. Il s’agit de personnalités publiques dont les noms, les surnoms, les visages et les trajectoires biographiques sont bien connus des populations locales. Signe de la défiance initiale des Autodéfenses vis-à-vis du pouvoir fédéral, les leaders de ces groupes brandissent cette liste à la manière d’un ultimatum, en conditionnant leur démobilisation à la neutralisation de ces figures criminelles. Loin d’aboutir à un sursaut du gouvernement fédéral, cet ultimatum reste longtemps lettre morte. Il faut attendre plus d’un an avant que l’une des cibles désignées (Nazario Moreno Gonzalez, alias « el mas loco » – « le plus fou ») soit effectivement éliminée. Face à la lenteur de la réaction étatique, les Autodéfenses se mobilisent, d’abord en procédant elles-mêmes à l’arrestation de certaines figures criminelles. Soucieux de se mettre en conformité avec la loi, les leaders de ces groupes remettent ensuite leurs prisonniers aux autorités. Lorsqu’elles se tournent vers les autorités fédérées compétentes en matière de procédure judiciaire, les Autodéfenses vont pourtant de déconvenue en déconvenue : la plupart du temps, les suspects sont immédiatement relâchés, ce qui ne fait qu’alimenter la défiance vis-à-vis du pouvoir fédéré, accusé de collusion avec le cartel. Cet état de fait a deux conséquences. D’une part, lorsqu’elles souhaitent donner un fondement légal à leurs interpellations, les Autodéfenses vont se tourner vers la police fédérale. D’autre part, elles vont avoir de plus en plus recours à une justice expéditive, ce qui conduit à une multiplication des exécutions sommaires. Loin d’être perçues comme des bavures, ces actions punitives sont vues comme un mal nécessaire par la population, qui semble elle aussi avoir perdu confiance dans la capacité du gouvernement à la débarrasser du « fléau » templier (lacra). Ainsi, pour une habitante de Coalcoman,
« Une nuit, on entend des rafales, des fusillades. Le lendemain, tu apprends que fulano et fulano [untel et untel] sont morts. Mais ici tout le monde sait qui ils étaient et pourquoi ils sont morts. Personne ne demande les corps dans ces cas-là, la vie continue [23]. »
26Ces exécutions ne constituent qu’un volet, sans doute le plus spectaculaire, des pratiques d’auto-justice de ces groupes. En écho à des pratiques classiques des vigilantes nord-américains, les Autodéfenses procèdent également au bannissement de certaines personnes arrêtées, ce qui peut également entraîner le départ, volontaire ou forcé, de leur famille. Ces sentences sont généralement prononcées sans autre forme de procès. Dans certains cas, la population locale est cependant conviée à se réunir, moins pour décider du sort des suspects que pour désigner de nouveaux coupables. La délation est encouragée, avec des résultats mitigés. Les réunions de ce type auxquelles nous avons pu assister se caractérisent par une atmosphère extrêmement lourde – on est loin de l’effervescence collective des lynch mobs. Invités à dénoncer les opérateurs locaux du cartel, les habitants préfèrent généralement garder le silence. Parfois, pourtant, les langues se délient et il suffit que l’un des présents commence à proférer des accusations pour que s’enclenche une dynamique de délation, y compris vis-à-vis d’un individu présent au sein même de l’assemblée : on peut aller jusqu’à accuser son voisin de collusion avec le cartel, voire de complicité dans la disparition de ses proches. À l’imprévisibilité de la procédure répond le caractère aléatoire des sanctions, l’attribution des peines n’étant pas systématisée.
27Comme on le verra en détail un peu plus loin, la mission de « nettoyage » des Autodéfenses concerne essentiellement les « mauvais » narcos, c’est-à-dire les membres les plus éminents et/ou cruels du cartel. Les autres, surtout s’ils sont originaires du municipio, peuvent être « pardonnés ». Il existe deux grandes formes de réinsertion dans la société locale : par l’intégration dans les Autodéfenses et par l’attribution de peines symboliques, généralement prononcées par les assemblées populaires évoquées plus haut. Dans le municipio de Coalcoman, par exemple, les adolescents employés par les Templiers en tant que petites mains, ceux dont « on sait qu’ils n’ont tué personne, en gros [24] », sont rapidement identifiés. Ils sont désignés par les populations, voire dénoncés par leur propre famille. Ceux qui sont arrêtés sont condamnés à balayer le centre-ville et à ramasser les poubelles, devant leur famille, avec une pancarte autour du cou sur laquelle est écrit : « Cela m’arrive parce que je suis Templier. »
28Certaines de ces pratiques d’auto-justice, notamment celles qui relèvent du naming and shaming, se prolongent sur les réseaux sociaux. C’est là un phénomène de très grande ampleur dans le Michoacán, qui rejoint certaines formes de vigilantisme numérique (voir l’article de Benjamin Loveluck dans ce numéro). Sur le modèle d’une page Facebook créée en 2012 dans l’État mexicain du Tamaulipas, Valor por Tamaulipas (Valeur pour le Tamaulipas), le mouvement des Autodéfenses du Michoacán conduit à la création de centaines de pages similaires. Certaines sont régionales, Valor por Michoacán notamment, mais la plupart sont liées à un municipio en particulier : Por un Tepalcatepec libre de Caballeros Templarios, Valor por Coalcoman, Autodefensas de Tancitaro… Ouvertes au public, ces pages rassemblent en quelques semaines des milliers d’utilisateurs. Elles servent à poster des informations en temps réel ou annoncer des réunions importantes. Elles favorisent surtout le développement de l’auto-justice : les utilisateurs peuvent y dénoncer un habitant du municipio comme Templier, témoigner contre lui et exiger son châtiment. Les membres des Autodéfenses peuvent également recourir à ces pages dans une démarche de crowd-sourced crime-solving. Ils postent des photos de suspects et appellent le public à témoigner à charge, en confirmant leur identité et leur rôle éventuel au sein du cartel, voire la localisation de leur cachette lorsqu’il s’agit d’individus en fuite. Les pages peuvent enfin servir un objectif d’accountability, en invitant les internautes à dénoncer de mauvais comportements de la part de membres des Autodéfenses, une pratique encouragée par plusieurs leaders et qui conduit la population à critiquer vivement certains membres du mouvement. Ces pages Facebook, ainsi que les groupes de discussion WhatsApp, participent de la limpieza (nettoyage) des communautés à partir d’un savoir extrêmement localisé, presque intime. Ces informations n’ont pourtant pas toutes le même statut : tandis que certaines ont vocation à administrer la preuve, d’autres constituent le point de départ d’enquêtes collectives.
Bons et mauvais narcos
29Si la réinsertion des opérateurs du cartel au sein de la société, voire leur intégration dans les Autodéfenses, ne soulève – initialement – guère de questions dans la population locale, il en va différemment pour les cadres de plus grande envergure. Au moment des premiers soulèvements, les jefes de plaza prennent la fuite avec leurs plus proches lieutenants. Cette scène, qui se reproduit dans la plupart des municipios, devient la preuve rétrospective de leur extériorité. Comme l’explique un membre des Autodéfenses de Buenavista,
« À ce moment-là, on se rend compte que les jefes sont finalement assez seuls. Ils ne sont pas du coin, n’ont pas de famille dans le municipio, pas d’attaches. Du coup ils partent en courant. Et une fois que tu es parti, impossible de revenir si tu n’es pas d’ici [25]. »
31Ces départs vont priver le cartel de ses principaux relais locaux, facilitant ensuite la percée des Autodéfenses. Pour autant, la fuite des jefes et des groupes de sicarios n’aboutit pas à la disparition des narcos dans les localités occupées par les Autodéfenses. Au contraire, de nombreux narcotrafiquants notoires intègrent voire dirigent des groupes d’autodéfense dès les premiers soulèvements, alimentant la crainte de voir émerger un nouveau cartel. Comme nous l’expliquait un habitant de Buenavista en février 2014, « tu les vois dans le village, ce sont les mêmes qu’avant ! Les mêmes types, les mêmes voitures, les mêmes façons de s’habiller. Certains font les malins en plus, ils se sentent tout-puissants maintenant que les Templiers ont disparu [26]. »
32Cette fluidité entre narcos et Autodéfenses mène à des distinctions qui dessinent l’univers normatif du soulèvement. Bien qu’on observe des fluctuations selon les contextes de prise de parole, les Autodéfenses fondent leur argumentaire sur une opposition au cartel plutôt qu’au trafic ou à la production de drogue en tant que tels. Cette position est manifeste dans le quotidien des mobilisations et des discussions. Dans une municipalité à l’entrée de la Tierra Caliente, au moment de s’adresser à la population du village après en avoir pris le contrôle, un leader des Autodéfenses déclare :
« Nous ne sommes pas là pour aller chercher les narcos dans la sierra, détruire leurs laboratoires ou les mettre en prison. C’est le travail des autorités, ça. Nous, on est là pour assurer la sécurité et faire en sorte qu’on puisse vivre à nouveau normalement [27]. »
34Cette référence à la « vie normale » intègre la présence du narcotrafic dans la région et vise surtout à dénoncer certaines pratiques récentes des organisations criminelles. Comme l’explique un leader des Autodéfenses d’Aguililla,
36Parmi les pratiques associées aux mauvais narcos, les habitants citent en particulier l’extorsion généralisée, les disparitions, les mises en scène publiques de la violence et, surtout, les violences faites aux femmes – viols et rapts. Les « nouvelles générations de narcos » ne respecteraient aucune règle, à l’inverse des anciens auxquels les habitants prêtent a posteriori un code d’honneur. Ainsi, c’est bien l’appartenance à une organisation – le cartel – et les pratiques qui lui sont directement associées qui sont sanctionnées, plutôt que la participation à une activité criminelle en elle-même. La distinction faite par les habitants doit également être liée au processus de cartellisation des groupes criminels, qui s’est renforcé depuis les années 1990 [30]. Ce processus entraîne la professionnalisation des activités du narcotrafic, la hiérarchisation stricte et la labellisation des groupes, ainsi que leur militarisation, dans un contexte où le Michoacán passe du statut de région uniquement productrice de drogues à celui de zone de production et de transit, notamment de la cocaïne en provenance d’Amérique du Sud. Ces évolutions régionales et internationales bouleversent les formes d’intégration et de participation à l’économie de la drogue [31]. La culture de la marijuana n’impliquait pas nécessairement l’appartenance à un groupe criminel constitué. Surtout, elle ne constituait pas forcément une activité à plein temps pour les producteurs, qui la combinait à d’autres activités agricoles ou commerciales. L’introduction de la cocaïne puis des drogues de synthèse change la donne et favorise le processus de cartellisation. Elle exige notamment un réseau international et des moyens de coercition, indispensables à la sécurisation des routes et des cargaisons. Le développement de ces drogues, dont la rentabilité est infiniment supérieure à celle de la marijuana, va ainsi accélérer la professionnalisation des trafiquants locaux, qui entrent au service d’une organisation criminelle structurée. Cette évolution s’accompagne d’une transformation des représentations sociales des trafiquants, désormais identifiés exclusivement à partir de leur affiliation au cartel.
37L’invocation d’une économie morale du narcotrafic, aussi fantasmée soit-elle, renvoie à une volonté de restaurer une époque pré-cartels, où cette activité n’était pas directement contrôlée par des organisations criminelles structurées et dont les « employés » étaient avant tout des connaissances, des amis, des membres de la famille, non définis comme narcos. Pour les populations excédées par les pratiques de prédation et les exactions du cartel, c’est ce retour à l’« ordre » que laisse entrevoir le mouvement des Autodéfenses, jusque dans ses dérives apparentes. Pour le dire autrement, les populations locales s’opposent moins au narcotrafic en tant qu’activité sociale et économique locale qu’elles ne rejettent une organisation et une conjoncture particulières du narcotrafic.
« Petit village, grand enfer » : le carcan de l’interconnaissance
Se (re)connaître pour mieux se surveiller
38Les checkpoints – qui survivent aux soulèvements initiaux – illustrent la territorialisation des Autodéfenses, fondée sur la fermeture du territoire et la production, ou la restauration, d’un ordre local. En effet, le passage obligé par ces checkpoints pour entrer ou sortir du territoire au quotidien, devant des habitants armés, entretient la surveillance mutuelle des individus et des comportements (cf. figure 2), surveillance également assurée par les patrouilles d’Autodéfenses opérant à l’intérieur de leurs municipios. Ces dynamiques reconstruisent le local comme un espace au sein duquel on se connaît et on se reconnaît, pour le meilleur (un monde social plus lisible) et pour le pire (la surveillance généralisée).
39En distinguant les trafiquants en fonction de leur origine géographique, il ne s’agit pourtant pas d’absoudre entièrement « ses » narcos ou de leur donner carte blanche. Si l’ancrage local des Autodéfenses fonde leurs compétences, il instaure néanmoins des contraintes. C’est en tout cas ce qu’espèrent les populations locales, qui considèrent que les hommes en armes (y compris les trafiquants) sont plus facilement contrôlables dès lors qu’ils se trouvent insérés dans des réseaux d’interconnaissance concrète. En septembre 2015, un ancien membre du Conseil des Autodéfenses de Buenavista nous expliquait ainsi que,
« Si “tout le monde se connaît” et “tout se sait”, on suppose que cela empêchera certaines pratiques. Si je connais ta famille, et vice versa, et que tu n’es pas protégé par un cartel, tu vas réfléchir à deux fois avant de faire n’importe quoi. Ici, tout le monde se surveille, pour le meilleur et pour le pire. Tu connais le dicton, “Pueblo chico, infierno grande” [petit village, grand enfer] [32]. »
41On voit bien ici comment le retour aux rapports d’interconnaissance est perçu par la population comme un gage de sécurité, en réduisant l’incertitude associée à un pouvoir criminel allogène. Partant de ce constat, dans plusieurs municipios, dès les premières réunions publiques, il est décidé que les groupes d’autodéfense seront financés par la population. Celle-ci, en particulier les commerçants et les industriels, accepte d’endosser le coût de la protection des vigilantes, jugé inférieur aux bénéfices tirés de la sécurisation des approvisionnements et des déplacements sur les axes routiers. Les membres des groupes sont initialement perçus comme participant à une mission d’intérêt général, ce qui leur vaut d’être dédommagés par le public. La solde versée aux recrues individuelles a ainsi vocation à compenser la perte de revenus (liés à leurs activités agricoles ou commerciales) occasionnée par leur participation au mouvement. Si les contributions individuelles au financement des groupes sont a priori volontaires, celles-ci répondent également à une pression collective, accentuée par la publicisation des contributions. Pendant la phase de combat contre le cartel, il est mal vu de ne pas participer au financement des Autodéfenses. En revanche, lorsque les groupes d’autodéfense sont clairement identifiés comme des groupes criminels reconvertis, les tentatives d’encadrement font long feu et les habitants expriment publiquement leur opposition à l’installation de « nouveaux » narcos. À Buenavista, par exemple, l’organisation de la collecte de fonds ne dure que quelques semaines et s’interrompt après que la population a dénoncé une nouvelle forme de racket.
42Dans d’autres municipios, en revanche, certains groupes s’institutionnalisent avec la formation de Conseils des Autodéfenses, auxquels est transférée la responsabilité de financer le mouvement. À Coalcoman, une décision du conseil municipal – qui, fait assez rare, n’avait pas été dissous par les Autodéfenses – alloue une partie de son budget aux besoins urgents du mouvement. Dans un second temps, un Conseil des Autodéfenses voit le jour, qui se constitue en association et siège dans l’enceinte de la Mairie. Ce Conseil est formé par les leaders des Autodéfenses et certains notables locaux. Il a pour objectif d’organiser la collecte de fonds destinés à la protection du territoire. Par ailleurs, le Conseil s’engage à la transparence financière, à travers la publication de rapports mensuels. Au paroxysme du mouvement, le Conseil collecte 1,4 million de pesos par mois (environ 80 000 euros) pour le fonctionnement des Autodéfenses.
Se rendre illisible ?
43Le mouvement des Autodéfenses porte en lui un retour au local, même s’il s’agit d’un local élargi, travaillé par de nouvelles pratiques et figures de l’intermédiation avec l’État fédéral. Cet ancrage local constitue un gage de compétences et de légitimité (pour les Autodéfenses) et de sécurité (pour les populations). Mais il peut aussi se révéler contraignant, pour les Autodéfenses autant que pour les populations elles-mêmes. Tandis qu’il pose des limites aux dynamiques d’institutionnalisation des premières, il n’est pas exclusivement synonyme de sécurité retrouvée pour les secondes. La (re)mise en lisibilité de la société locale par les Autodéfenses peut parfois prendre un caractère étouffant, en réassignant les populations à des identités sociales clairement définies. Le brouillage du social caractéristique de la période des Templiers avait parfois ses avantages pour les populations locales, notamment dans leurs interactions avec les forces de l’ordre. Les coordonnées sociales et géographiques des individus pouvaient être sources de prestige, de crainte ou de respect en se trouvant associées aux activités du cartel. Cela était particulièrement vrai dans le cas des Templiers, dont la position était dominante, voire hégémonique. En effet, avec le développement des cartels, certaines régions deviennent des centres de pouvoir, notamment les fiefs et régions d’origine des capos. L’identification publique des cartels à leur région d’origine – Cartel de Sinaloa, Cartel del Golfo, Familia Michoacana – est centrale dans leur entreprise de territorialisation, de création et d’imposition d’une identité : les groupes criminels participent ainsi de la constitution d’une identité exclusive, en opposition à un groupe ou un territoire rival.
44« A », petite ville de la sierra michoacana et lieu de naissance de l’un des fondateurs des Chevaliers Templiers, illustre bien ces dynamiques. L’ascension du leader, au début des années 2000, transforme « A » en un centre de pouvoir. À partir de 2007, puis de façon plus importante à partir de 2010-2011, le contrôle du Michoacán par les Templiers et la réputation du leader ont des conséquences concrètes pour les habitants de « A ». Comme l’explique l’un d’entre eux,
« [Durant la domination des Templiers], on n’avait qu’à présenter notre pièce d’identité lorsqu’on se faisait arrêter par la police, n’importe où dans le Michoacán. La police ou l’armée lisaient nos documents [d’identité], voyaient qu’on était originaire de “A” et nous laissaient passer. Ils ne pouvaient pas vérifier si on était liés au capo ou à quelqu’un de haut placé dans le cartel. Pour éviter les problèmes, ils ne nous arrêtaient jamais. Tu vois, le cartel nous a mis sur la carte ! Tout le monde ici, et même ailleurs au Mexique, savait où se trouve “A”, et nous respectait pour ça [33]. »
46Avec le renversement des Templiers, les Autodéfenses imposent une nouvelle grille de lecture du monde social. Ces groupes se placent comme les acteurs du classement qui, selon Pierre Bourdieu, sont voués à « faire et défaire [des] groupes, séparer l’intérieur et l’extérieur ». Il importe de noter que, pour Bourdieu, la maîtrise des compétences de classement confère aux acteurs capables de les mobiliser la possibilité de redessiner ces critères de façon autonome, « de définir conformément à [leurs] propres intérêts les principes de définition du monde social [34] ». C’est précisément ce qui conduit au renversement des assignations identitaires discutées plus haut. Par leur pouvoir de classement, les Autodéfenses redéfinissent la signification sociale et politique de certaines appartenances géographiques, entraînant dans la foulée un ajustement de l’attitude des forces de l’ordre. Être originaire d’une localité connue comme un bastion des Templiers, à l’instar de « A », expose à la vindicte des Autodéfenses mais aussi, désormais, des forces armées régulières. Afin de parer à toute éventualité, les habitants de ces localités sont alors tentés de dissimuler leur identité, soit en changeant de domicile, soit en se procurant de nouveaux papiers. C’est en effet l’adresse du domicile, et non le lieu de naissance, qui est indiqué dans ces documents. Comme l’explique le même habitant de A., soucieux de choisir une ville non associée à une identité narco [35], « depuis que les Templiers ont disparu, et surtout depuis que [le leader Templier] est tombé, j’ai décidé de me faire domicilier ailleurs [qu’à « A »], sur mon lieu de travail ». Les habitants maîtrisant ces codes peuvent ainsi en jouer et tenter de se rendre illisibles [36].
Le verrouillage du territoire
47À l’inverse des Templiers, qui visaient à contrôler l’État, les Autodéfenses ne sont jamais parvenues à agir de manière unifiée au niveau régional. La recherche de la sécurité dans l’intimité (celle de la famille, du village, du municipio) fixe les limites géographiques et institutionnelles du soulèvement. Les territoires fonctionnent de plus en plus comme des verrous. En effet, les pratiques de contrôle (checkpoints, patrouilles, réunions publiques) qui incarnent la sécurisation du territoire contribuent simultanément à transformer les municipios en fiefs-sanctuaires. Au cours de l’hiver 2014, alors que le pouvoir templier vacille, un certain nombre de leaders tentent de créer un Conseil régional des Autodéfenses, afin de fédérer les groupes municipaux et de créer une force régionale. Ils appellent également d’autres régions du Mexique à se mobiliser et à reproduire le modèle du Michoacán. Cette initiative se heurte d’abord à l’hostilité des leaders des Autodéfenses impliqués dans la production et le trafic de drogue. En effet, ces derniers cherchent plutôt à consolider leurs intérêts locaux, fondés notamment sur le contrôle des territoires conquis ou reconquis par le biais des Autodéfenses. Le pouvoir fédéral, pour sa part, voit cette stratégie d’expansion d’un mauvais œil, craignant qu’elle ne débouche sur un mouvement social de plus grande ampleur. Cette convergence d’intérêts entre l’État fédéral et les acteurs émergents du narcotrafic aboutit à la marginalisation, voire à l’élimination des partisans de l’expansion régionale (qui sont aussi les leaders les moins compromis dans le narcotrafic).
48Avec l’échec de la stratégie d’expansion territoriale portée par les leaders les plus « propres », le local se referme autour des nouveaux hommes forts du mouvement, qui ne sont autres que les trafiquants ayant (ré)émergé à la faveur des Autodéfenses. L’interconnaissance n’est plus une garantie de lisibilité : les alliances entre Autodéfenses et groupes criminels deviennent de plus en plus floues, tandis que les manœuvres de l’État fédéral viennent accroître le sentiment de confusion et de défiance des populations, notamment vis-à-vis des forces armées régulières. La revendication d’autochtonie, qui avait joué un rôle central dans l’émergence du mouvement, s’est pour sa part essoufflée. Fin 2015, le mouvement des Autodéfenses a vécu dans la Tierra Caliente, pour laisser place à des groupes armés qui ne s’embarrassent plus d’affirmer leur différence – par exemple par le port de l’uniforme – avec les organisations criminelles. Les populations locales prennent acte de ce nouveau désordre et ajustent leurs routines quotidiennes (on évite certains axes routiers, notamment la nuit, on contrôle sa parole en public, etc.).
Conclusion
49Dans un cadre temporel relativement restreint, les Autodéfenses du Michoacán constituent un cas d’étude particulièrement riche pour l’analyse du vigilantisme. On se trouve ici en présence d’un mouvement armé voué à la (re)création d’un ordre local à travers des pratiques d’enquête, d’auto-justice et de classement du monde social. Ces pratiques mobilisent des ressources elles-mêmes fortement localisées. À l’instar des partisans de Schmitt, les Autodéfenses se caractérisent par leur caractère tellurique : ancrées dans la terre qu’elles défendent, elles puisent leur légitimité et leur efficacité dans « le lien avec le sol, avec la population autochtone et avec la configuration géographique du pays [37] ». En puisant dans ces savoirs locaux, les Autodéfenses ont développé des capacités de lecture du social qui leur ont permis, au moins dans un premier temps, de remettre de l’ordre dans leur société. Mettant leur mètis au service de l’État fédéral, elles ont permis à ses agents de se repérer localement. Parallèlement, ces groupes ont proposé à leur société un contrat de protection qui reposait sur la réhabilitation de l’espace d’interconnaissance, dans ce qu’il peut avoir à la fois de rassurant et de contraignant. Au-delà de ce qu’il révèle du vigilantisme comme procédure « judiciaire » et comme désir de retour à l’intime (celui de l’interconnaissance familiale et villageoise, ici), l’exemple des Autodéfenses suggère que les vigilantes n’ont pas nécessairement vocation à éradiquer le crime et peuvent se contenter de l’encadrer, notamment en le rendant plus lisible localement. De même, la sécurité offerte par les Autodéfenses n’est pas synonyme d’absence de violence mais bien de sa régulation. Et comme dans d’autres mouvements de vigilantes, la mobilisation de ces acteurs privés et armés de la sécurité n’a rien d’une révolte contre l’État mais constitue au contraire l’occasion de rouvrir des canaux d’intermédiation avec lui, participant à ce titre au processus continu de formation de l’État dans et par la violence [38].
50Le mouvement des Autodéfenses permet d’autre part de travailler le concept de lisibilité en contexte de violence et d’incertitude, tout en mettant en valeur son apport à l’étude du vigilantisme. Les savoirs locaux des Autodéfenses, qu’ils mobilisent initialement dans une situation d’extrême fluidité – la dislocation des Templiers –, leur permettent de réintroduire de la lisibilité et donc de la prévisibilité dans la vie sociale. Ces compétences sont cruciales au début du mouvement, y compris pour se positionner en tant qu’interlocuteurs du gouvernement fédéral sur le terrain. En revanche, une fois actée la disparition des Templiers, les leaders des Autodéfenses vont introduire de nouveaux brouillages. Les leaders criminels peuvent désormais cumuler plusieurs identités : narcotrafiquant, leader d’un groupe d’autodéfense, allié de l’État fédéral, notable et, dans certains cas, homme politique. Tandis que Scott s’intéresse essentiellement à la problématique de la legibility sous l’angle de la construction de l’État, l’exemple des Autodéfenses invite à élargir la focale. La mise en lisibilité du social est ici un terrain de lutte et de disputes, qui semblent moins avoir abouti à la mise en transparence du monde [39] et à l’affermissement de l’autorité de l’État qu’à l’apparition de nouvelles formes d’opacité sociale et de dispersion de l’autorité publique.