2005.
Au nom de la loi et de la technique L'évolution de la figure de l'inspecteur des installations classées depuis les années 1970.
Politix,
2005/1 n° 69,
p.131-161.
DOI : 10.3917/pox.069.0131.
URL : https://shs.cairn.info/revue-politix-2005-1-page-131?lang=fr.
Bonnaud, Laure.
« Au nom de la loi et de la technique : L'évolution de la figure de l'inspecteur des installations classées depuis les années 1970 ».
Politix,
2005/1 n° 69,
2005.
p.131-161.
CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politix-2005-1-page-131?lang=fr.
Bonnaud, L.
(2005).
Au nom de la loi et de la technique L'évolution de la figure de l'inspecteur des installations classées depuis les années 1970.
Politix,
69(1),
131-161.
https://doi.org/10.3917/pox.069.0131.
(2005).
Au nom de la loi et de la technique L'évolution de la figure de l'inspecteur des installations classées depuis les années 1970.
Politix,
69(1),
131-161.
https://doi.org/10.3917/pox.069.0131.
Bonnaud, Laure.
« Au nom de la loi et de la technique : L'évolution de la figure de l'inspecteur des installations classées depuis les années 1970 ».
Politix,
2005/1 n° 69,
2005.
p.131-161.
CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politix-2005-1-page-131?lang=fr.
BONNAUD, Laure,
2005.
Au nom de la loi et de la technique L'évolution de la figure de l'inspecteur des installations classées depuis les années 1970.
Politix,
2005/1 n° 69,
p.131-161.
DOI : 10.3917/pox.069.0131.
URL : https://shs.cairn.info/revue-politix-2005-1-page-131?lang=fr.
Cf. Theys (J.), Fabiani (J.-L.), dir., La société vulnérable, Paris, Presses de l’ENS, 1987 ; Beck (U.), La
société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001, ainsi que les actes du séminaire du
programme « Risques collectifs et situations de crise », publiés depuis 1994 sous la direction de C. Gilbert.
DDAF : Direction départementale de l’Agriculture et de la Forêt ; DDASS : Direction départementale des
Affaires Sanitaires et Sociales ; DSV : Direction des Services Vétérinaires ; STIIC : Service Technique Interdépartemental des Installations Classées (Préfecture de Police de Paris).
La directive européenne « SEVESO », adoptée en 1982, vise à renforcer le contrôle de la puissance
publique sur les activités industrielles. Elle impose de nouveaux instruments de gestion du risque : l’étude
de danger (qui décrit et recense les accidents que peut provoquer l’installation et propose des mesures pour
en réduire la probabilité et les effets), le plan d’opération interne (les mesures d’urgence à mettre en œuvre
au sein de l’établissement en cas d’accident) et le plan particulier d’intervention (les mesures à prendre en
cas d’accident s’étendant à l’extérieur de l’installation).
Colliot (J.), de Font-Réault (B.), « La prise en charge de l’Inspection des installations classées par les services de l’Industrie et des Mines », Annales des Mines, juillet-août 1979.
Desjeux (D.), Friedberg (E.), « Fonctions de l’État et rôle des grands corps : le cas du corps des Mines »,
Annuaire international de la fonction publique, 1972-1973, p. 577.
E. Suleiman, par l’analyse des débats internes au corps des Mines, nuance cependant l’idée d’une décision ferme et d’une conversion enthousiaste au nouveau domaine représenté par l’environnement. C’est
que la spécialisation dans un domaine (qu’il s’agisse du contrôle de l’exploitation minière ou de l’environnement) va à l’encontre de la volonté d’expansion qui est la condition du maintien de l’ascendant et de
l’attractivité du corps. Par ailleurs, rien ne dit alors que l’environnement, ce secteur émergent, va nécessiter
un engagement durable. Enfin, ce qui importe pour le corps, c’est de « s’adapter » à un nouveau problème,
et non de se spécialiser dans un domaine, quel qu’il soit. Dans cette perspective, l’écologie n’est « qu’une
occasion parmi d’autres ». Pour une comparaison, à propos du corps des Ponts et Chaussées, cf. Thoenig
(J.-C.), L’ère des technocrates, Paris, Les éditions d’organisation, 1973.
La part de la stratégie du corps des Mines et son influence sur la nature de la politique d’inspection des
installations classées seront à nouveau développées par G. Decrop et C. Gilbert à propos des études de danger. Cf. Decrop (G.), Gilbert (C.), « L’usage des politiques de transition : le cas des risques majeurs », Politique et management public, 11 (2), 1993.
Ce faisant, on s’attache non pas aux mutations vécues par les membres du corps des Mines, qui n’est pas
présent dans les départements, mais au changement de métiers des ingénieurs de terrain, de l’Industrie et
des Mines, le « petit corps » selon la terminologie de J.-C. Thoenig.
Par exemple Dubois (V.), La vie au guichet. Relation administrative et traitement de la misère, Paris, Economica, 1999, ou la revue Droit et société, 44-45,2000 – notamment les articles de Weller (J.-M.), « Une
controverse au guichet : vers une magistrature sociale » ou Choquet (L.-H.), Sayn (I.), « Droit de la sécurité
sociale et réalité de l’organisation : l’exemple de la branche famille ».
L’organisation du service des Mines (les « arrondissements minéralogiques » deviennent SIIM : Service
interdépartemental de l’industrie et des mines en 1976), de la DII (Direction interdépartementale de
l’industrie) en 1979, de la DRIR (Direction Régionale de l’Industrie et de la Recherche) en 1983, et enfin de
la DRIRE en 1991, ne connaît pas de modification majeure au cours de la période couverte par l’article. Elle
repose sur la juxtaposition de « subdivisions » dirigées par un ingénieur et qui peuvent compter un technicien et une secrétaire. L’ensemble des subdivisions d’un département forme un « groupe de
subdivisions », dirigé par un « chef de groupe ». Ce mode de fonctionnement assure une grande marge
d’autonomie sur le terrain aux ingénieurs et techniciens qui sont inspecteurs des installations classées. Pour
une analyse de l’organisation des DRIRE en matière d’inspection, cf. Bonnaud (L.), Experts et contrôleurs
d’État : les inspecteurs des installations classées de 1810 à nos jours, Thèse de doctorat de sociologie de
l’ENS de Cachan, 2001 (en particulier le chap. 2).
Ces entretiens ont été réalisés au cours d’une enquête ethnographique dans la région Rhône-Alpes.
Cependant, parmi les inspecteurs qui se trouvent actuellement dans la région (en poste ou à la retraite),
rares sont ceux qui ont débuté en Rhône-Alpes dans les années 1970. Les exemples, les situations décrites,
concernent donc souvent d’autres régions.
Le recrutement du service des Mines pour assurer l’inspection des installations classées est un fait avéré,
mais sa quantification reste délicate : en effet, on peut connaître l’évolution des effectifs des services des
mines, mais on ne peut pas savoir qui, parmi le personnel ainsi identifié, assurait l’inspection d’établissements classés. P. Lascoumes propose les chiffres suivants : 14 inspecteurs en 1968,273 en 1978,515 en 1988,
puis une progression de 20 par an jusqu’au début des années 1990. En 1997, les inspecteurs étaient, d’après
le ministère de l’Environnement, 1325. Lascoumes (P.), L’éco-pouvoir, environnements et politiques, Paris, La
découverte, 1994, p. 150.
On trouve là une définition de la compétence de ces ingénieurs très proche de celle de D. Montjardet à
propos de la police : Montjardet (D.), Ce que fait la police. Sociologie de la force publique, Paris, La découverte, 1996, p. 115-123.
L’inspection des installations classées a été généralement exercée par l’inspection du travail entre
le début des années 1920 (suite à la loi sur les établissements dangereux, insalubres et incommodes du 19 décembre 1917) et la fin des années 1960.
Auvergnon (P.), « Débats et idées sur l’inspection du travail », in Inspecteurs et inspection du travail sous
la IIIe et la IVe République, Paris, La Documentation Française, 1998.
La représentation de l’inspecteur du travail en juriste est propre aux discours des inspecteurs des installations classées. Cependant, des travaux comme ceux de N. Dodier ont montré que les inspecteurs du travail accommodent le droit plus qu’ils ne l’appliquent stricto sensu et que le corps de l’inspection du travail
entretient une réflexion, parfois très critique, sur le droit et ses modalités d’application. Dodier (N.), « Le
travail d’accommodation des inspecteurs du travail en matière de sécurité », in Boltanski (L.), Thévenot
(L.), dir., Justesse et justice dans le travail, Paris, PUF, 1989, et Dodier (N.), « Représenter ses actions. Le cas
des inspecteurs et des médecins du travail », Raisons Pratiques, 1990,1.
DCO : Demande Chimique en Oxygène. La pollution de l’eau par les matières organiques, dégradables
ou non, est évaluée par la demande chimique en oxygène, qui représente le poids d’oxygène nécessaire à la
dégradation, par voie chimique, des substances polluantes.
Ces études envisagent l’impact du fonctionnement de l’établissement. Elles détaillent les atteintes à
l’environnement de façon thématique : impact sur l’air, l’eau, le paysage, les sols, la santé, etc.
L’expression de « magistrature technique » est utilisée par un interlocuteur de P. Lascoumes pour
définir son activité, au début des années 1990. Lascoumes (P.), L’éco-pouvoir …, op cit., p. 150.
Pour une présentation de la loi et de la jurisprudence, cf. Baucomont (M.), Gousset (P.), Traité de droits
des installations classées, Paris, Lavoisier, 1994 ; Boivin (J.-P.), Droit des installations classées, Paris, Le Moniteur, 1994.
Weber (M.), Sociologie du droit, Paris, PUF, 1986. Cf. également Serverin (E.), Sociologie du droit, Paris,
La Découverte, 2000 ; Serverin (E.), Lascoumes (P.), « Le droit comme activité sociale : pour une approche
wébérienne des activités juridiques », Droit et Société, 9,1988.
On rejoint ici les analyses qui prennent en compte les « appuis conventionnels de l’action » : Dodier
(N.), « Les appuis conventionnels de l’action. Éléments de pragmatique sociologique », Réseaux, 62,1993,
p. 63-85.
Cette préférence est statistiquement sensible, comme le montre le tableau de l’activité annuelle de
l’inspection en 2000.
TOTAL DRIRE
Visite et inspections 30 000 15 000
Sanctions administratives 04 000 02 500
Procès-verbaux 01 200 0 0800
Ainsi, on constate que le service dont dépendent les inspecteurs a préalable-
Lascoumes (P.), « Administration et justice, les logiques de renvoi », in Mucchielli (L.), dir., Crime et
société, l’état des savoirs, Paris, La découverte, 2002.
Pour éviter de subir cet état de fait, il est demandé aux chefs de groupe de subdivisions d’entretenir des
relations, au moins annuelles, avec le procureur et son substitut. Le contenu des discussions à avoir à ses
occasions est lui aussi très précisément décrit : « Quelles sont les infractions à relever par PV ? (Tous les
délits ? Quelles contraventions ? Vous veillerez notamment à faire valider par le Procureur la doctrine de la
DRIRE reprise par cette note (notamment les points 4.1.2., 4.2.5., 6.2 et 6.4) ». Il y a là un effet de rétroaction dans la mesure où les normes administratives d’application sont présentées par l’inspection afin d’être
acceptées par les tenants de l’ordre juridique pénal. Les services administratifs tendent donc à obtenir une
modification locale des règles générales qui dépasse le cadre d’interventions seulement ponctuelles, sur un
dossier ou un autre.
Pour autant, l’inspection ne maîtrise pas absolument les sanctions administratives, puisqu’elle les propose à la signature du préfet. Néanmoins, comparée au long chemin que suivent les sanctions pénales dans
des circuits que l’inspection connaît mal, la voie administrative peut être considérée comme plus sûre lorsqu’il s’agit de sanctionner un fonctionnement inadapté.
La mise en place de normes ISO 14 000 (environnementales) constitue un exemple de cette mobilisation industrielle sur les questions environnementales. Cf. Reverdy (T.), « Les formats de la gestion des rejets
industriels : instrumentation de la coordination et enrôlement dans une gestion transversale », Sociologie
du travail, 42,2000. On peut noter que l’inspection des installations classées ne reconnaît pas, dans son
activité, les démarches volontaires des entreprises (essentiellement au motif qu’une entreprise peut être certifiée ISO 14 000 sans être en règle avec l’inspection ; il suffit qu’elle s’engage à respecter ultérieurement la
réglementation). D’autres polices sanitaires (par exemple en matière de risque alimentaire) ont au contraire choisi d’intégrer dans le droit les normes techniques produites par les professionnels.
« Lettre du Secrétariat d’État auprès du Premier ministre chargé de l’environnement et de la prévention
des risques technologiques et naturels majeurs aux préfets », 4 décembre 1989.
Les sujets à traiter sont les suivants : les risques industriels, l’eau, l’air et les odeurs, le bruit et les vibrations, les déchets, les sols pollués, les effets sur la santé, comportement-relation avec un industriel, responsabilité pénale, organiser son travail (suivre ses objectifs, maîtriser son temps).
La définition de la « compétence » (particulièrement l’examen de ses liens avec la « qualification ») a
donné lieu, en sociologie, à de nombreux débats. La perspective développée ici décale légèrement ces
débats, en prenant acte tout d’abord de l’existence d’un « modèle de la compétence » pour l’inspection,
promu par le ministère de l’Environnement et qu’il convient de décrire, et d’autre part, en envisageant non
le contenu de cette compétence mais les terrains sur lesquels elle s’affirme. Pour un état du débat, voir le
numéro spécial de Sociologie du travail, 43,2001. Voir également Dubar (C.), « La sociologie du travail face
à la qualification et à la compétence », Sociologie du travail, 2,1996, et Stroobants (M.), Savoir-faire et compétences au travail, Bruxelles, Éditions de l’Université Libre de Bruxelles, 1993.
Notons également que les inspecteurs doivent encadrer l’activité de recherche de certains laboratoires
industriels dont les produits peuvent être, par définition, inconnus et dont les effets sont, à coup sûr, mal
appréhendés.
Pollak (M.), « Expertise et réglementation technologique », in CRESAL, Situations d’expertise et socialisation des savoirs, Paris, L’Harmattan, 1985, p. 257.
Compte-rendu du séminaire « L’évaluation de l’impact des installations classées sur la santé des
populations », Paris, ministère de l’Environnement, juillet 2002.
Actuellement, le modèle du savoir spécialisé et le modèle procédural cohabitent au sein de l’inspection
de façon plus ou moins conflictuelle. Un phénomène semblable de concurrence entre formes de compétence s’observe chez les enseignants étudiés par L. Demailly et chez les policiers analysés par D. Montjardet. Demailly (L.), « La qualification ou la compétence professionnelle des enseignants », Sociologie du
travail, 1,1987 ; Montjardet (D.), « Compétence et qualification comme principes d’analyse de l’action
policière », Sociologie du travail, 1,1987.
1Depuis une vingtaine d’années, le traitement public des crises alimentaires, écologiques, industrielles (ESB, légionellose, listériose) ainsi
que de certains événements accidentels (explosion de l’usine AZF) a
accrédité l’idée qu’il existait des « politiques du risque [1] » représentant un
nouveau modèle de gestion des risques collectifs. La définition de ces politiques
du risque repose sur l’idée qu’il y a désormais dans nos sociétés un type de
vulnérabilité inédit [2], et que cette nouveauté induit la création de nouvelles
formes d’intervention publique fondées sur des principes d’action publique
originaux, comme l’information du public, la traçabilité ou le principe de
précaution. Cette focalisation des analyses sur l’originalité des dispositifs
d’action publique récemment créés a conduit à occulter les formes plus anciennes d’intervention de l’État, qui n’ont pourtant pas disparu. Parmi elles, les
politiques d’inspection, qu’il s’agisse de l’inspection des installations classées
(environnement et sécurité industrielle), de l’inspection du travail (hygiène et
sécurité du travail), ou de l’inspection sanitaire (santé animale et hygiène des
aliments), conservent leur rôle central et constituent le socle des interventions
régulatrices de l’État dans un univers de libre concurrence. Ces diverses inspections ont en commun d’appuyer leurs interventions sur le droit, dans un
contexte de forte incertitude technique et scientifique : les dangers qu’elles
doivent prévenir et encadrer sont souvent mal appréhendés, les seuils fixés pour
les réglementer sont mouvants et susceptibles de remises en cause brutales. Dès
lors, l’activité des inspecteurs s’exerce dans une tension constante entre le droit
et la technique, entre l’encadrement réglementaire du fonctionnement des
entreprises et la valorisation du progrès industriel.
2L’inspection des installations classées, chargée de la gestion et de la prévention de la pollution et des risques industriels, est emblématique de ces dispositifs anciens confrontés à des crises graves, comme l’explosion de l’usine AZF
à Toulouse ou la légionellose autour de l’usine Noroxo. Elle repose depuis
1810 sur un principe immuable : les entreprises qui présentent un risque
d’atteinte à l’environnement doivent obtenir une autorisation administrative
(qui fixe les conditions du fonctionnement de l’établissement) et sont soumises à une surveillance. Actuellement, la mise en œuvre de ce dispositif mobilise diverses structures administratives départementales ou régionales
(DDAF, DDASS, DSV, DRIRE et STIIC [3] ) plus ou moins bien coordonnées.
La plus importante, à la fois par le nombre d’inspecteurs et par le type d’établissements contrôlés (les plus dangereux, dont ceux qui relèvent de la directive « SEVESO [4] »), est la DRIRE : Direction Régionale de l’Industrie, de la
Recherche et de l’Environnement. Ces fonctionnaires, dont l’inspection des
installations classées ne constitue qu’une partie du travail, exercent cette activité depuis les années 1970 – période à partir de laquelle leur service, qui
dépend du ministère de l’Industrie, est devenu le principal relais sur le terrain
du ministère de l’Environnement.
3L’objet de cet article est de décrire et d’analyser la façon dont les DRIRE et
leurs agents ont pris en charge l’inspection des installations classées dans les
années 1970, puis la manière dont est née et a évolué une figure particulière
du contrôle et de l’expertise : l’inspecteur des installations classées. Il s’agit
ainsi d’apporter une contribution à l’analyse de la mise en œuvre des politiques publiques sous l’angle de la sociologie du travail et des professions, et
notamment d’envisager l’identité et le travail des « metteurs en œuvre »
comme des « analyseurs » du changement de la politique en matière de risque
industriel.
Récits des origines
4L’histoire de l’arrivée de l’inspection des installations classées dans les services des Mines, telle qu’elle est présentée par le ministère de l’Environnement,
est celle d’une suite d’enchaînements logiques à partir d’un événement
fondateur : la catastrophe de Feyzin, survenue le 4 janvier 1966 (18 morts et
des centaines de blessés). La catastrophe étale au grand jour une double incohérence. D’une part, la raffinerie, comme l’ensemble des installations pétrolières, ne relevait pas alors de l’inspection des établissements classés mais d’un
décret de 1939 sur les installations de guerre (incohérence juridique). D’autre
part, des établissements appartenant à un secteur industriel en forte expansion
depuis le début des années 1960 n’étaient pas contrôlés (incohérence administrative). Dans cette configuration, l’entrée en scène d’un service technique
compétent du ministère de l’Industrie constitue un aboutissement logique qui
répond à ces désordres. D’autant que le service en question se présente comme
spécialisé en matière de sécurité industrielle [5], puisqu’il s’occupe déjà de la
sécurité dans les mines, et qu’il repose sur le travail d’ingénieurs spécifiquement formés. Ainsi se construit l’idée d’une continuité dans l’action des services du ministère de l’Industrie, de la sécurité minière à la sécurité industrielle,
dans une adéquation immédiate des structures et des compétences aux nouveaux enjeux.
5Cette « évidence » a été largement déconstruite par les travaux de sciences
sociales qui ont analysé la naissance du ministère de l’Environnement, institué
le 7 janvier 1971, ainsi que les stratégies des grands corps de l’État à cette occasion. Dès l’origine, il est prévu que ce ministère « ne devrait rien coûter à
l’État [6] », qu’il n’aura pas d’administration propre et sera organisé par une
recomposition des administrations existantes. Au sein de la Direction de la
Prévention de la Pollution, on trouve essentiellement des membres du corps
des Mines, qui tendent à investir le tout nouveau ministère de l’Environnement. Des travaux comme ceux de C. Spanou [7] et d’E. Suleiman [8] insistent sur
l’importance des manœuvres et processus mis en œuvre par les grands corps
en général, et celui des Mines en particulier [9], pour occuper ce nouveau
domaine. C’est que l’adaptation des corps aux modifications de l’appareil
d’État est la condition du maintien de leur prestige et de leur influence [10]. Dans
cette perspective, le transfert de l’Inspection des établissements classés de l’Inspection du travail aux services des Mines peut être vu comme le résultat d’une
concurrence entre grands corps de l’État, et d’une stratégie particulière du
corps des Mines [11].
6Les analyses qui visent à décrypter comment l’action de l’administration
centrale du ministère de l’Environnement, et les orientations qui sont les
siennes, ont pu être influencées par les stratégies des grands corps, ne disent
rien de la façon dont l’Inspection des établissements classés s’est mise en
place à la base, dans les « arrondissements minéralogiques » des services des
Mines [12]. Or, la reconversion de ces structures, de tailles très diverses en
fonction de l’activité minière du département concerné, n’a rien d’évident.
Dans les départements où la mine est une activité majeure, le service comprend plusieurs ingénieurs, qui encadrent le travail de plusieurs milliers de
personnes, pour une production en millions de tonnes. À l’inverse, il existe
des départements sans grosse exploitation minière où le service est représenté de façon plus ou moins symbolique, parfois par une seule personne,
qui remplit des missions techniques variées (essentiellement le contrôle des
véhicules poids lourds et des appareils à pression). Le décalage entre le
contenu des programmes publics et leur mise en œuvre a été maintes fois
souligné par l’analyse des politiques publiques. Cette dernière a théorisé la
nécessité d’une approche « par le bas » [13], qui prête attention aux dispositifs
concrets, et envisage les situations d’action dans lesquelles s’engagent les
acteurs. Parallèlement, depuis les années 1990, s’est développée une sociologie de la vie « au guichet » [14], qui s’intéresse à la quotidienneté du travail des
agents de l’État accueillant des usagers, souvent défavorisés. Ces travaux ont
en commun de refuser une vision de l’administration comme entité uniforme, où travaillent des individus interchangeables, qui se confrontent à
des usagers standardisés. Les fonctionnaires décrits dans cet article ont peu
de chose en commun avec les agents de guichet, dans la mesure où il s’agit
de techniciens et d’ingénieurs de l’industrie et des mines, qui exercent avec
une grande autonomie des missions d’expertise sur les risques industriels et
de contrôle des installations dangereuses ou polluantes. Cependant, l’attention portée à l’identité des inspecteurs et à la façon dont leur travail est organisé et réalisé rapproche notre analyse des études sur le travail dans l’action
publique. L’article propose donc une réflexion sur les « figures » d’inspecteurs qui existent depuis les années 1970, afin de montrer en quoi l’évolution des pratiques quotidiennes de travail peut configurer une politique
réglementaire.
7Pendant la période envisagée, l’organisation de l’inspection change peu : les
arrondissements minéralogiques du service des Mines [15] assurent, sous l’autorité
du préfet, l’inspection des installations classées. En revanche, l’identité des inspecteurs (leur recrutement, leur formation) varie, ainsi que la façon dont ils
appréhendent la fonction et la mettent en œuvre. Ces changements affectent
directement le travail concret des inspecteurs, qui porte à la fois sur la production et l’interprétation de règles de droit, c’est-à-dire, concrètement, l’écriture
d’arrêtés d’autorisation (qui sont ensuite proposés à la signature du préfet) et le
contrôle du respect de ces mêmes arrêtés. Étudier les pratiques des inspecteurs,
c’est appréhender à la fois leur statut d’expert technique, la façon dont ils utilisent les instruments du droit à leur disposition, et plus généralement les formes
de l’intervention de l’État dans une activité régalienne. Construite à partir de
documents d’archives et d’entretiens auprès d’inspecteurs actuellement en activité [16] ou de leurs prédécesseurs, cette réflexion est présentée sous la forme de
trois modèles, dénommés « figures ».
8La construction des différentes figures d’inspecteur repose sur un ensemble
de données de terrain que l’on peut regrouper selon trois pôles : l’identité des
inspecteurs, leur rapport à la technique et leur rapport au droit. En premier
lieu, il convient en effet de préciser qui sont les inspecteurs, quelle est leur formation et le type de carrière à laquelle ils peuvent prétendre ; en second lieu, de
mettre l’accent sur la place de la compétence technique que ces ingénieurs et
techniciens de l’industrie et des mines choisissent d’investir dans leur activité
pour la protection de l’environnement ; enfin, de dire quel rapport ils entretiennent avec la ressource juridique, qui permet et encadre leur activité, de même
que le type de droit dont il s’agit. Par ailleurs, il convient de caractériser, pour
chaque figure, les rapports que les inspecteurs entretiennent avec leur autorité
centrale et avec les industriels qu’ils contrôlent. Ces cinq dimensions d’analyse
permettent d’appréhender les modes d’ajustement d’un métier en actes et
contribuent à établir quelques hypothèses quant à la qualité d’« ingénieurs
d’État ». Entendue ainsi, chaque figure est conçue comme une stylisation cohérente et significative, mais toutes les pratiques des inspecteurs ne se laissent pas
réduire à ces « types construits ». De même, la diversité des situations d’action
des inspecteurs est telle qu’un même individu peut faire appel, selon les entreprises ou selon les interactions dans lesquelles il est engagé, à des registres
d’action qui découlent de l’une ou l’autre figure. Ces figures sont présentées
selon une perspective chronologique, car elles n’ont pas toutes émergé de façon
concomitante. Rien ne permet toutefois d’identifier avec précision des dates de
début et de fin pour chacune d’elles. Au final, aucune d’elles n’est exclusive des
autres, et toutes restent intriquées aujourd’hui encore, même si on constate,
suivant les périodes, des dominantes.
La figure pionnière de l’inspecteur technicien
9À la fin des années 1960, le service des Mines disposait, dans les départements, d’effectifs faibles. Le recrutement s’effectua progressivement, au sein
des écoles des Mines (qui dépendent du ministère de l’Industrie) de Douai et
Alès, ce qui rend la population des inspecteurs très homogène. Par ailleurs
deux recrutements exceptionnels eurent lieu en 1973 : 100 ingénieurs issus
d’écoles diverses (notamment des écoles de chimie), ainsi que des techniciens, dans les mêmes proportions [17]. En tout état de cause, en quelques
années, c’est un bouleversement complet du service des Mines qui s’opère :
alors que la fermeture des diverses mines de France prédisait à moyen terme
sa disparition, il s’est retrouvé dans une dynamique d’extension et de recrutement. Cela ne signifie pas que le personnel du service a abandonné ses missions antérieures : le contrôle des véhicules, des appareils à pression, des
carrières et des quelques mines qui restent (ainsi que le traitement de l’abandon des concessions minières) font toujours partie du travail quotidien.
D’activité supplémentaire et un peu marginale, l’inspection des installations
classées devient pourtant, petit à petit, la dominante et l’élément autour
duquel se construit l’identité du service.
Inventer un nouveau modèle
10Il est essentiel de noter que si l’argumentation en faveur d’une reprise de
l’inspection par le service des Mines insiste sur la logique et la continuité de ce
passage, l’expérience du terrain ne va pas tout à fait dans ce sens. La connaissance du travail constitue la première difficulté pour des ingénieurs qui découvrent leurs nouvelles fonctions : « Les deux premières années, chacun faisait
comme il l’entendait. On ne savait pas faire du tout. »
Techniciens avant tout
11Pour tous, l’inspection des installations classées suppose des compétences
nouvelles, y compris sur le plan technique. Tous ces ingénieurs, qui « faisaient
de l’inspection » dans les Mines, avaient une expérience professionnelle de la
mine : ils avaient le plus souvent travaillé comme ingénieurs d’exploitation,
« au fond ». Ils connaissaient donc bien ce qu’ils devaient inspecter, la mine, et
avaient un regard très assuré sur les questions de sécurité, avec une conception
claire de leur responsabilité pour prévenir des accidents pouvant entraîner la
mort des hommes. Avec l’inspection des installations classées, le statut de ces
hommes change. Ce ne sont plus des spécialistes, qui partagent une même
expérience avec ceux qu’ils contrôlent.
« Lorsqu’on s’occupait des tâches classiques, c’étaient des professionnels qui
s’occupaient d’inspection technique. À partir du moment où on s’est occupé
d’installations classées, on n’était plus des professionnels, parce que si je veux
contrôler une entreprise chimique, je ne suis pas chimiste et si je veux contrôler
du traitement de surface, je ne suis pas non plus traiteur de surface. Donc on a
pris en charge des installations qu’on ne connaissait pas. Parce que les mines, on
y avait travaillé physiquement, on savait ce que c’était. Donc on a pris en charge
des activités dont on n’était pas spécialiste et on n’avait pas forcément été formé
et pour cause, vu l’éventail qu’il peut y avoir, c’est exclu, c’est impossible. Donc
on a pris en charge quelque chose qu’on ne connaissait pas, un changement
considérable de nos activités. » (Ingénieur)
13Confrontés à cette nouveauté, les ingénieurs du service des Mines font une
lecture de la fonction cohérente avec leur expérience d’inspecteurs des
mines : ils cherchent à comprendre les procédés, à se représenter le fonctionnement des entreprises visitées, pour trouver les solutions techniques immédiatement applicables. Ils font de l’acquisition de la connaissance technique
du fonctionnement des installations un préalable indispensable à son encadrement juridique.
« Au départ, on ne savait pas ce qu’on allait voir. On allait visiter une entreprise
pour savoir ce qu’il y avait dedans. Donc on s’est formé petit à petit et sur certaines activités, on a fini par acquérir une certaine compétence. Au début, les traitements de surface, on n’y connaissait rien. On voyait des cuves, des cuves et des
cuves. Bon. Quand vous en avez vu dix, vous commencez à comprendre les choses. Donc progressivement, on s’est formé. Et au bout d’un certain temps, on
avait une certaine expérience. » (Ingénieur)
15Sur le plan technique, des arrangements personnels permettent peu à peu
d’acquérir une certaine connaissance des installations les plus représentées
localement. Les visites « de contrôle » sont mises à profit pour se former sur le
tas et acquérir les bases techniques nécessaires à la compréhension des processus de production. Dans cette conception où l’apprentissage se fait « sur le tas »,
dans les établissements à contrôler, la compétence [18] repose sur l’expérience de
terrain, sur le nombre et le type d’établissements du même genre déjà visités. La
multiplicité des cas que l’inspecteur a déjà eu à traiter et la liste qu’il a pu constituer des pratiques de traitement reconnues efficaces forment son expérience
propre. Cette conception suppose qu’un inspecteur débutant ne peut être compétent. Un dispositif de formation se met par ailleurs en place, dont le fonctionnement est caractéristique de la conception de l’inspection qui entre alors en
vigueur.
Se former ensemble
16Pour intégrer la nouvelle activité dans le service, la mobilisation est générale,
et comprend l’ensemble de la structure administrative du ministère de l’Industrie, dont les écoles des Mines, qui mettent en place très rapidement la formation continue, notamment dans le domaine de la chimie, par des stages ou des
cycles de conférences sur les problèmes environnementaux.
17Ce dispositif n’est pourtant pas le plus important, ni le plus original. L’arrivée du ministère de l’Industrie sur le terrain des établissements classés se traduit immédiatement par l’implication la plus forte possible des industriels
eux-mêmes, par l’intermédiaire de leurs instances de représentation, comme
les chambres de commerce. Toutes les formations dispensées au début des
années 1970 (qui concernent l’eau, la pollution atmosphérique, le bruit…
ainsi que des stages spécifiques, pour le traitement de surface, ou la pollution
chimique) ont en effet la spécificité d’être communes à l’administration et
aux industriels, par exemple à la chambre de commerce de Paris. Réciproquement, les stages qui sont organisés dans les écoles des Mines sont ouverts aux
industriels.
18Ces formations communes, qui sont largement déclinées au niveau
départemental, remplissent un double objectif : d’une part, elles permettent
de perfectionner les nouveaux inspecteurs quant aux techniques industrielles et de leur faire connaître les procédés de dépollution ; d’autre part, elles
sont l’occasion d’associer les industriels, d’expliquer la réglementation et de
présenter les solutions techniques applicables. Il s’agit avant tout d’obtenir
un consensus sur les objectifs avant d’instaurer un dialogue sur les conditions pratiques d’application. Par ailleurs, ce mode de fonctionnement
affirme la capacité d’innovation du service et affiche très nettement la différence avec l’inspection du travail, antérieurement chargée des installations
classées [19] et qui a une réputation d’administration pointilleuse et assez tracassière [20].
L’inspection du travail comme repoussoir : contre les juristes
19Tous les inspecteurs rencontrés se sont montrés très fortement critiques
envers l’inspection du travail quant au bilan qu’ils ont dressé de l’inspection
à leur entrée en fonction. Trois points principaux font l’objet de critiques :
d’une part, l’inspection du travail n’avait laissé que des dossiers qui
n’étaient pas actualisés, quand ils n’étaient pas inexistants. Ensuite, les termes des arrêtés d’autorisation étaient insuffisamment précis, ignorants des
aspects techniques, (« Il ne faut pas exagérer non plus, parce qu’au début
quand on a lu, dans les arrêtés d’autorisation : “il est interdit d’émettre dans
l’atmosphère des fumées et des vapeurs susceptibles (susceptibles, hein ?)
de nuire au voisinage” ! Moi, il faudrait qu’on m’explique comment on
vérifie ça, “susceptibles”. Donc bon… »), et ne permettaient pas une véritable surveillance ni même une incitation à se soucier de la protection de
l’environnement. Enfin, beaucoup trop d’établissements échappaient complètement à une réglementation un peu oubliée et fonctionnaient alors sans
autorisation.
20Dans ces conditions, la transition entre l’inspection du travail et les services des mines pouvait difficilement avoir lieu, et de fait, ce sont les services
préfectoraux qui se sont chargés de transmettre les fonds de dossiers aux
nouveaux inspecteurs. Plus fondamentalement, le service des mines entend
rompre avec une vision de l’inspection (attribuée à l’inspection du travail)
qui repose sur le droit sans se soucier de la situation technique des
entreprises :
« Alors l’inspection du travail… Autant les autres (Agriculture, Équipement)
sont des services techniques, autant l’inspection du travail… ce sont des juristes,
alors bon… des juristes ! On leur reprochait un petit peu leur étroitesse d’esprit :
“Le droit ! Le droit !” Brut de frappe ! Avant la situation industrielle qui peut
être améliorée… L’inspection du travail n’avait pas une bonne côte. Pour nous
et pour les autres services techniques. On avait choisi, le service des Mines avait
choisi, de vivre et puis les autres, pff. » (Ingénieur)
22D’un point de vue tactique, cette attitude permet aux inspecteurs de repartir
avec les industriels sur des bases entièrement nouvelles. La dénonciation [21] des
« juristes » de l’inspection du travail participe d’une entreprise de légitimation
de la nouvelle pratique de l’inspection dans laquelle la discussion technique
prime sur le droit.
La force de la technique
23Le premier travail des inspecteurs du service des Mines a indiscutablement
consisté à impliquer davantage les industriels afin que la protection de l’environnement devienne une condition de l’exploitation des entreprises. Dans cette
perspective, il convenait de recenser les établissements, de les visiter, et d’expliquer aux exploitants l’existence de la réglementation. Ces démarches ne pouvaient cependant réussir qu’à condition d’être générales (tous les industriels
d’une même branche, sur un même bassin d’emploi sont concernés) et de
reposer sur une dimension technique. Il va de soi que les résultats ont été plus
ou moins concluants en fonction des interlocuteurs rencontrés. Les inspecteurs
attribuent la plus ou moins grande réussite de leurs initiatives à la taille des
entreprises concernées.
24Dans les grosses entreprises, l’inspection des installations classées était
connue, sinon dans les détails, du moins dans le principe. Ces entreprises suivaient donc la procédure et déposaient des demandes d’autorisation
lorsqu’elles procédaient à une extension ou à une modification d’installation.
En ce cas, elles se trouvaient en avance et en position de force vis-à-vis d’inspecteurs débutants :
« Le plus gros dossier, là où on m’a envoyé un peu au casse-pipe parce qu’il n’y
avait pas du tout de formation, c’était une usine automobile (de la région parisienne) où il y avait 25 000 emplois. La première visite que j’ai faite, je l’ai faite
seul et j’avais en face une quinzaine de bonshommes, avec le directeur de l’usine,
le directeur (du groupe), le directeur des achats, technique, etc. Et j’ai été très
impressionné, parce que ces gens-là m’ont dit : “Écoutez monsieur, on vous
attendait”. Ça faisait peut-être quatre ou cinq années qu’ils étaient prêts, qu’ils
attendaient, parce qu’on commençait à parler d’installations classées de façon
un peu différente et ils me disent : “On vous attendait. Maintenant, qu’est-ce
que vous souhaitez ?”. Moi évidemment, j’étais sec. Parce qu’évidemment,
c’était le début de ce travail. J’étais assisté un peu par la division. Ils m’ont dit :
“Il suffit que vous nous envoyez un courrier et la DCO [22] qu’on envoie dans la
Seine, on la divise par deux”. À l’époque, ça devait être douze ou treize tonnes de
DCO qui partait dans la Seine ! Et suite à un courrier de l’inspection des installations classées, ils divisaient par deux parce qu’ils faisaient reprendre les bains de
traitement de surface. C’était un très très gros dossier. » (Ingénieur)
26Dans ces circonstances, où l’inspecteur des établissements classés, du ministère de l’Industrie, entame des discussions essentiellement techniques avec des
industriels qui sont favorables à cette démarche, la légitimité de la fonction ne
pose pas de problèmes : l’objectif poursuivi par l’administration est partagé
avec les industriels.
27Dans les PME-PMI, cependant, la connaissance de l’inspection des installations classées est plus aléatoire et le premier travail des inspecteurs consiste
essentiellement à expliquer ce qu’est la réglementation et quels sont ses objectifs. Au lieu d’attendre que des industriels informés et responsables se manifestent et viennent solliciter l’inspection, les inspecteurs ont donc procédé en
recensant les établissements et en les démarchant pour connaître leur situation
réglementaire au regard de la loi. Ces initiatives étaient surtout générées par un
enjeu local, par exemple la mise en place d’une station d’épuration urbaine, et
elles étaient organisées avec des relais locaux, dont les chambres de commerce.
Convaincre les industriels, travailler avec leurs représentants, trouver pour traiter leurs rejets des solutions techniques acceptables et si possible collectives (ce
qui permet de partager les coûts), tel est alors le travail des « contrôleurs de
l’environnement » du service des Mines, qui intègrent immédiatement la
dimension économique de leurs interventions.
28La proximité avec les industriels a des conséquences sur le type de travail des
inspecteurs pour réglementer les établissements nouvellement identifiés, et
notamment sur le type de tâches qu’ils sont amenés à effectuer.
« Petit à petit, on a réussi à avoir des demandes d’autorisations, mais qui
tenaient en dix pages. Dix pages d’affirmations gratuites : “Je ne gênerai pas”, “Je
ne polluerai pas”, “C’est pas possible que je pollue, et d’ailleurs, j’ai jamais pollué”, “Je ne suis pas dangereux”. D’ailleurs, à l’époque, l’étude de danger n’existait pas. On a compensé : on était déjà assez content de voir les demandes
d’autorisations qui arrivaient, on compensait la carence des exploitants par des
dispositions internes à l’administration qui consistait à faire des règlements de
trente pages, là où la demande d’autorisation faisait dix pages. En gros, c’était ça.
Et je dirais même… Lorsque la demande d’autorisation soulevait quelques tollés
dans le voisinage, on mettait soixante pages d’autorisation. Vous voyez ce que je
veux dire. Plus le dossier était creux, plus l’arrêté d’autorisation était fourni.
Alors bon, il était évident qu’un système comme celui-ci ne pouvait pas marcher
longtemps. On s’en est rendu compte petit à petit. Il ne fallait pas compenser les
carences de l’industriel par un travail de l’administration, c’est pourtant comme
ça qu’on a fait. C’est comme ça qu’on a fait. Parce qu’il fallait bien que les dispositions réglementaires dont on avait la charge… C’est comme ça que j’ai procédé. Et puis après, ça a changé. » (Ingénieur)
30La perspective retenue consiste donc à ce que l’administration accompagne le travail des industriels, notamment en participant à l’identification des
dangers et des pollutions. Ce sont alors les ingénieurs et les techniciens du
service des Mines qui font ce qui est appelé aujourd’hui des « études
d’impact [23] », ce sont eux qui étudient les solutions techniques applicables
(« Il a fallu calculer, trouver des règles. On balbutiait ; il a fallu calculer la
hauteur des cheminées et faire des études. […] On essayait d’avoir des données, donc on a récupéré la météo sur vingt ans, avec les micro-climats, les
vents dominants, etc. »), et qui tranchaient parmi les procédés proposés.
Alors que ces travaux sont aujourd’hui confiés aux industriels qui s’appuient
sur des bureaux d’étude environnementaux, c’est l’administration qui en a
alors la charge. On voit ici, par un effet de rétro-action, comment la définition que les inspecteurs de terrain donnent de leur fonction fixe la nature de
la politique publique considérée.
31Dans cette perspective, la dimension technique de la fonction est évidente et
consiste, par le biais des prescriptions techniques, en décrivant les circuits suivis
par les déchets (en imposant une filière de traitement par exemple) ou les rejets,
(en décrivant finement les processus) à orienter, voire à modifier le fonctionnement des établissements. En contrepartie, cela implique, pour les inspecteurs,
de bien connaître les divers procédés de dépollution présents sur le marché, et
de maîtriser leur adaptation aux établissements dont ils avaient la charge, donc
de se tenir particulièrement au courant de l’évolution des techniques (par la
visite de sites pilotes pour le traitement de l’eau ou de l’air). Dans cette perspective, le travail d’inspecteur des installations classées s’apparente à celui d’un
ingénieur chargé d’étude dans un bureau d’environnement aujourd’hui. Il est
avant tout technique.
32Très rapidement, pourtant, le champ de compétence des inspecteurs doit
s’élargir :
« Et on a pris en compte l’aspect industriel. Ce n’était pas encore le développement industriel tel qu’il existe aujourd’hui dans les DRIRE, mais c’était déjà le
démarrage. Parce qu’il est bien évident que lorsque vous allez trouver un industriel et que vous lui dites qu’il faut faire telle réalisation pour avoir l’autorisation,
ça a des conséquences sur son bilan. Et l’industriel nous dit : “Non, je ne peux
absolument pas”. Donc il faut avoir, à ce moment-là, des notions d’économie,
pour savoir quels délais lui accorder, et quand il dit oui, savoir si c’est compatible, pour pouvoir lui apporter des arguments et disant : “Oui, mais moi, je sais
que…”. Donc on a déjà viré sur la partie économie, gestion des entreprises. »
(Ingénieur)
34L’inspection des établissements classés implique donc un double élargissement des compétences pour le personnel du service des Mines : d’une part, il
faut diversifier la compétence technique, par la connaissance de ce qui se passe
dans des industries diverses et non plus seulement dans la mine ; d’autre part,
les points de vue à envisager et à concilier se diversifient : ils intègrent des
dimensions dont les inspecteurs des mines sont peu familiers comme le développement économique et surtout le respect de l’environnement (et plus seulement la sécurité de ceux qui travaillent).
35Le travail se doublait d’un nouvel « esprit » de l’inspection des installations
classées, fait de proximité avec les industriels à réglementer, et reposant sur la
nécessité d’arriver à des solutions acceptables sur le plan environnemental. Les
nouveaux inspecteurs des installations classées tentent de se démarquer de leurs
prédécesseurs de l’inspection du travail et d’œuvrer avec leurs interlocuteurs
industriels :
« Souvent, je connaissais les ingénieurs dans les entreprises et c’était plus facile
de discuter. Ils ont compris qu’on n’était pas comme l’inspection du travail :
“C’est comme ça et si vous ne le faites pas… Boum, on vous tombe dessus”.
Non, on essayait de regarder un petit peu l’amélioration. On voyait le côté technique des installations. Ça changeait tout. Au moins on parlait le même langage.
On se voyait souvent. Ça créait, non pas un lien, non pas une amitié, mais une
certaine connaissance. Et leur patron a vu que je n’étais pas le fonctionnaire
bête. Bête et borné. Quand on a commencé à discuter technique. Les règles sont
là pour être appliquées, mais elles peuvent être améliorées. D’ailleurs, je les ai
embarqués avec moi à la mine. Pour leur montrer. Je suis descendu avec eux. Ils
étaient heureux de descendre. Ils ont retrouvé des gars qu’ils connaissaient, des
ingénieurs, et en contrepartie, ils les ont invités à venir à l’usine. Donc c’était une
bonne ambiance. On discutait. On est là pour la sécurité. Ça passe avant tout.
Mais la sécurité peut très bien s’appliquer sans une réglementation brutale,
aveugle. Il faut respecter la technique. » (Ingénieur)
37L’instauration d’un dialogue avec les industriels dessine une nouvelle figure
de l’inspecteur des établissements classés. Les contacts, qui sont essentiellement bipartites, sont fondés sur la recherche commune de solutions acceptables sur le plan technique. Les incertitudes propres au service, qui subsistent
alors sur le plan organisationnel et réglementaire, garantissent localement, aux
inspecteurs, l’autonomie nécessaire à l’exercice de la fonction, définie avant
tout comme une conciliation technique et fortement individualisée. Dans ce
contexte, l’industriel et l’inspecteur tendent vers un même but, le développement industriel et la protection de l’environnement peuvent fonctionner de
concert : la recherche de solutions pragmatiques prime. En revanche, ce fonctionnement a contribué à instaurer une image de l’inspecteur de la DRIR très
dégradée auprès des associations de protection de l’environnement et des
autres administrations, pour qui « la DRIR et les industriels, c’est la même
chose ».
38Si ce modèle n’est pas remis en cause, c’est sans doute parce que ses avantages l’emportent sur les dénonciations dont il peut être l’objet. En matière de
protection de l’environnement, peu d’éléments concrets avaient jusqu’alors été
mis en place. En conséquence, les pollutions étaient à la fois importantes et visibles. Les premières actions de l’inspection (filtres contre les pollutions de l’air,
stations de prétraitement pour assainir les rejets dans l’eau, etc.) sont conformes aux objectifs, même si les moyens semblent peu orthodoxes pour des contrôleurs investis d’une mission régalienne.
Quand les évolutions réglementaires dessinent
une nouvelle figure : l’inspecteur magistrat [24]
39Dans le modèle de l’inspecteur technicien, le travail d’inspection s’effectue
presque sans recours au droit, qui conserve un rôle marginal (voire « contre »
le droit dans les discours de dénonciation des inspecteurs du travail). Il faut
dire que le cadre réglementaire, mal adapté à l’activité concrète des inspecteurs, date alors de 1917. La nouvelle loi de 1976, sur les « installations
classées », marque un tournant. Pour la première fois, la formalisation juridique, pragmatique, coïncide avec le développement de services techniques
chargés de l’inspection. La modification de la référence réglementaire
entraîne progressivement un changement dans les pratiques quotidiennes,
parce qu’elle modifie l’équilibre entre le pôle de l’expertise technique et celui
de l’activité réglementaire.
La loi sur les installations classées du 19 juillet 1976
40La loi [25], discutée à partir de 1975, est conçue dans la continuité de celle
de 1917, avec le souci de combler les lacunes, de tirer les leçons de la catastrophe de Feyzin, et de « coller » à la nouvelle sensibilité écologique qui
apparaît depuis quelques années et promet d’être durable. Le texte prévoit
notamment un renforcement des sanctions, qu’elles soient administratives
(comme la création d’une nouvelle sanction qui oblige l’exploitant à consigner une somme correspondant au montant des travaux nécessaires pour
satisfaire aux conditions imposées aux installations) ou pénales (là où
n’existaient que des contraventions sont désormais prévus des délits). Par
ailleurs, le principe de consultations diverses est maintenu : l’enquête
publique, le recueil des avis du conseil municipal de toutes les communes
concernées (et non de la seule commune d’implantation de l’établissement
comme prévu initialement) et enfin l’avis du conseil départemental
d’hygiène.
41La loi de 1976 inaugure une longue série de textes qui vient encadrer l’activité
de l’inspection. Les directives et circulaires du ministère de l’Environnement
sont de plus en plus nombreuses. Si le nombre d’arrêtés, de circulaires et d’instructions ne dépasse jamais le nombre très raisonnable de trois par an avant
1982, le ministère promulgue une moyenne de treize de ces textes dans les
années 1990 avec une pointe à vingt-cinq textes en 1996, soit plus de deux textes par mois ! Une autre évolution majeure tient à la possibilité, ouverte par le
texte de 1976, que le ministère propose des prescriptions techniques applicables
à certaines catégories d’industrie. Cette possibilité a été largement exploitée, et
les interventions réglementaires du ministère sont devenues très fréquentes,
notamment sous la forme d’« arrêtés intégrés », qui fixent des prescriptions
techniques pour toutes les installations classées. Le dernier arrêté ministériel de
ce genre date du 2 février 1998 et réglemente « les prélèvements et la consommation d’eau ainsi que les émissions de toute nature des installations classées
pour la protection de l’environnement ». Ces textes qui s’accumulent, petit à
petit, tendent à modifier le fonctionnement d’un service qui ne comptait l’inspection que comme une activité « parmi d’autres ». Dès lors que les sollicitations du Ministère de l’Environnement sont à flux continus, la question du
choix des priorités se pose.
Principaux textes environnementaux
Loi sur les déchets (15 juillet 1975)
Loi sur l’inspection des installations classées (19 juillet 1976)
Circulaire « Seveso » sur les risques technologiques (1982)
Modification de la circulaire SEVESO (1987)
Loi sur l’eau (3 janvier 1992)
Loi sur les déchets (13 juillet 1992)
Circulaire sites et sols pollués (3 décembre 1993)
Circulaire SEVESO II (1996)
Loi sur l’air (30 décembre 1996)
42Par ailleurs, comme le nouveau texte de loi crée les conditions d’une intervention large du public et des associations, la visibilité de la politique s’accroît ainsi
que les demandes à son égard. Il n’est plus possible de cantonner l’inspection à
un dialogue entre l’industriel et l’administration. Le statut de l’inspecteur des
installations classées doit être redéfini, dans un univers local élargi (aux associations de protection de l’environnement, et aux élus). Les demandes d’explications concernent notamment, et de plus en plus, la place que l’inspection entend
réserver au contrôle : tant que les textes réglementaires ne couvraient que mal,
ou partiellement, ou pas du tout, les atteintes à l’environ-nement (par exemple le
traitement à réserver aux sites et sols pollués), il était difficile de poser la question
de l’efficacité de l’inspection. Dès lors que le dispositif réglementaire est précis et
imposant, cette question se pose, périodiquement relancée par des événements
dramatiques, accidents ou pollutions. Confrontés à cette abondance de textes et
aux demandes de leurs interlocuteurs locaux, les services d’inspection s’efforcent
d’aménager le cadre réglementaire afin de le conformer aux pratiques de terrain,
et de se ménager des possibilités de négociations et d’arrangements locaux.
L’aménagement du cadre réglementaire
43La perspective ouverte par la sociologie du droit de M. Weber [26] permet d’envisager « l’ordre juridique » non comme un ensemble d’impératifs, mais comme un
ensemble de ressources réglementaires, plus ou moins mobilisées, en situation.
Dès lors, l’analyse s’attache aux conditions d’application des textes, dans les multiples situations particulières auxquelles sont confrontés les inspecteurs, et essaie de
déterminer quelles sont les solutions pragmatiques qu’ils apportent et de quels
arbitrages elles résultent. C’est le « droit en action », en tant que pratique de lecture
de textes ouverts qui devient objet d’étude. Ainsi, le droit devient « un système de
potentialités à partir duquel se déploient des activités spécifiques de mobilisation
des règles. Dans cette perspective, le droit oriente les conduites, il ne les détermine
pas. D’autre part, les notions d’enjeu et de situation d’action deviennent centrales
pour comprendre et interpréter les opérations juridiques menées par les différents
types d’acteurs dans la mise en œuvre des politiques publiques [27] ».
44Les « situations d’action » ne sont cependant pas uniquement définies « dans
l’instant » ; elles sont considérablement prédéterminées par des cadres juridiques, certes, mais aussi administratifs et cognitifs [28]. Cela ne signifie pas que les
inspecteurs soient les agents d’un « modèle » d’action qui détermine leurs comportements et leurs réactions. Simplement, l’analyse doit prendre en compte
que le répertoire des actions est décrit antérieurement aux pratiques déployées
en situation, qu’il s’impose plus ou moins aux inspecteurs et constitue également une ressource de réactions, d’attitudes, d’argumentation pour eux : c’est
le cas notamment des « pratiques administratives pararéglementaires », qui
orientent le comportement des inspecteurs et déterminent par exemple le type
de sanctions (et donc le type de droit) que les inspecteurs sont susceptibles
d’appliquer aux situations qu’ils rencontrent.
45Les façons de faire préconisées aux inspecteurs de la DRIRE sont inscrites
dans une série de notes de service, qui décrit les « attitudes à adopter » dans des
situations particulières (fonctionnement sans autorisation, inobservation des
prescriptions imposées, par exemple). « L’esprit » dans lequel se font les
contrôles environnementaux y est notamment décrit.
« 1.3. - La présente note est motivée par les considérations suivantes :
1.3.1 - Il est certain que les inspecteurs des installations classées doivent d’abord
établir un dialogue avec les responsables des établissements contrôlés. Engager
de façon systématique des sanctions pour chaque infraction, même mineure,
serait de nature à ne pas créer avec l’exploitant ce climat de concertation que
nous souhaitons. Mais, lorsque l’inspecteur s’aperçoit que la confiance qu’il a
accordée à son interlocuteur est mise à mal, ce dernier doit être sanctionné
lorsqu’il commet une infraction [29]. »
47Contrairement à ce que pourrait laisser entendre une lecture littérale de la loi de
1976, sanctionner les infractions n’est donc pas l’attitude prioritaire exigée d’un inspecteur. Il a le devoir d’établir un dialogue et une concertation afin d’obtenir une
modification de l’installation ou de la situation de l’entreprise. Cependant, le statut
d’inspecteur des installations classées comporte certaines contraintes, notamment
en termes de responsabilité pénale de l’inspection, voire de l’inspecteur. Ne pas
sanctionner des infractions est donc un risque pénal pour les inspecteurs.
« 1.3.2. La loi du 19 juillet 1976 a doté l’État de pouvoirs importants lui permettant de faire cesser des situations irrégulières. Décider, en connaissance de cause,
de ne pas utiliser ces pouvoirs peut conduire à engager la responsabilité de l’État,
voire la responsabilité propre de l’inspecteur des installations classées, en cas
d’atteinte à l’environnement ou, plus grave, en cas d’accident. Il faut donc veiller
à formaliser nos rapports avec l’exploitant de façon à ne pas le couvrir [30]. »
49L’action des inspecteurs se situe donc à mi-chemin de ces deux contraintes,
entre la négociation et l’exercice d’une police administrative. Le même genre
d’aménagement du cadre réglementaire conduit à préférer les sanctions administratives aux sanctions pénales [31], et à doter de significations particulières certaines ressources juridiques. C’est le cas du procès-verbal : simple constatation
juridique, il est assimilé, en pratique, à une sanction. Il vise ainsi des situations
que les activités habituelles de pression et de négociation n’ont pas réussi à faire
évoluer [32]. Par ailleurs, les inspecteurs des installations classées choisissent d’écarter définitivement certaines ressources juridiques, alors qu’elles font partie, a
priori, de leur arsenal répressif : ainsi ils ne relèvent jamais de procès-verbaux de
contraventions, mais seulement de délits. De la même façon, ils préfèrent les
sanctions de type administratif et le justifient par des raisons d’efficacité : les tribunaux sont lents et engorgés, et l’inspection n’est pas suffisamment informée
des suites données à ses procès-verbaux [33]. Une différence importante entre les
deux types de sanctions tient à ce que l’inspection maîtrise davantage [34] les sanctions administratives que les sanctions pénales : en cas d’arrêté préfectoral de
mise en demeure, de consignation de sommes ou de suspension, elle peut suivre
la procédure, elle sait où l’entreprise en est du respect des échéances. Ce n’est pas
le cas pour les sanctions de type pénal, qui lui échappent largement, ce qui complique le suivi chronologique fin des établissements sanctionnés.
ment trié, dans les ressources juridiques, celles qui lui semblent les plus efficaces pour l’exercice de l’inspection, et a défini « ce qui est acceptable » du point
de vue du service. Les normes juridiques qui sont proposées aux inspecteurs
s’inscrivent donc dans le cadre du code de l’environnement, mais ce dernier a
été travaillé, réduit sur certains points, enrichis sur d’autres, de telle sorte que ce
n’est plus le cadre juridique de la loi de 1976 qui s’impose aux inspecteurs, mais
un cadre juridique propre aux services d’inspection qui leur est suggéré. Cet
aménagement du droit, et notamment la gradation des sanctions, garantit des
marges de négociation avec les interlocuteurs industriels. Il permet de maintenir la priorité au dialogue bipartite avec les industriels.
La technique en question
50Dans le même temps, alors que les ressources juridiques augmentent jusqu’à
devenir incontournables et s’imposer, la portée de la compétence technique des
inspecteurs tend à être contestée, à la fois par les industriels et par un marché de
la protection de l’environnement qui s’est peu à peu mis en place.
« Dans l’industrie, au début, la démarche était nouvelle. […] Les efforts
étaient faciles à faire et ils avaient un impact important. En termes de pollution des eaux, il est facile de diminuer par dix, enfin de diminuer le niveau de
pollution, c’est pour re-diminuer par dix après, c’est le deuxième stade, qui est
difficile. […] C’était nettement plus facile au début. Maintenant, ça devient de
plus en plus technique et spécialisé. Maintenant, dans le même temps, dans
l’industrie, il y a eu le même parcours, c’est-à-dire en 1973, on avait des industries assez primaires qui faisaient des choses assez simples, assez banales,
qu’on ne fait plus dans nos régions, mais dans des pays plus éloignés,
d’Extrême-Orient ou du Tiers Monde. Les industries sont devenues de plus en
plus technologiques et les inconvénients de plus en plus précis. La possibilité
de risque a augmenté et les facteurs de toxicité des produits aussi. Les produits
sont plus performants donc présentant des inconvénients, ou susceptibles de
présenter des inconvénients, de plus en plus embêtants. » (Ingénieur)
52Paradoxalement, c’est le succès de l’action engagée au début des années 1970
d’implication et de mobilisation des industriels qui tend à affaiblir l’inspection.
Alors que les inspecteurs se présentaient comme des interlocuteurs techniciens
incontournables car porteurs des solutions techniques, ils apparaissent de plus
en plus marginalisés dans cette fonction, dans la mesure où le relais a été pris en
interne [35]. On retrouve là un mouvement qu’a connu l’inspection du travail au
cours de l’entre-deux-guerres : les inspecteurs du travail – qui fondaient leur
légitimité sur la compétence technique en matière d’hygiène – ont peu à peu été
concurrencés puis remplacés par des ingénieurs qui appartenaient aux usines,
et ils ont dû redéfinir leur position par rapport à la nouvelle situation [36]. Un phénomène très semblable est observable pour les inspecteurs des installations classées, dans la mesure où le contexte s’élargit à la concurrence d’autres voies de
perfectionnement environnemental et de réduction des pollutions. Désormais,
les industriels embauchent des ingénieurs sécurité-environnement, instaurent
des normes ISO 14 000 ou des éco-audits et ne comptent plus sur les inspecteurs des installations classés pour proposer des solutions techniques aux questions environnementales.
53L’ensemble de ces modifications affecte la figure de l’inspecteur telle qu’elle a
été construite à la fin des années 1970 et au début des années 1980 et conduit à
réévaluer le poids des dimensions techniques et réglementaires qui composent
l’équilibre de leur identité professionnelle.
« De mon point de vue, ce qui est caractéristique de l’évolution de l’inspection,
c’est le passage d’une inspection technique à une inspection administrative. Au
départ, on faisait vraiment de l’inspection technique, en tant que technicien,
dans une entreprise. On avait le titre d’ingénieur. Maintenant, c’est beaucoup
plus le titre de fonctionnaire qui vient voir si les textes sont en place. Une inspection technique, vous pouvez très bien vous passer de texte. Vous connaissez
la technique, vous n’avez pas besoin de texte. Mais si vous prenez l’intégralité
de la réglementation des installations classées, c’est différent. » (Chef de groupe
de subdivisions)
55Confrontés à une remise en cause de leurs compétences techniques, les inspecteurs se tournent vers le droit pour trouver les ressources nécessaires à
l’exercice de leur mission. Cette nouvelle orientation de l’inspection est suggérée par le ministère de l’Environnement, qui édicte de plus en plus de textes. Il
s’agit pourtant d’un droit aménagé localement, de manière à permettre la poursuite d’un dialogue privilégié avec les industriels.
Pratique procédurale et nouvelle définition
du métier d’inspecteur
56Ces dernières années, le travail des inspecteurs a fait l’objet d’une politique
volontariste du ministère de l’Environnement, qui entend instaurer et valoriser
un « métier » d’inspecteur des établissements classés. Rien ne permet cependant de savoir si les orientations que tente d’initier le ministère connaîtront une
postérité, et influenceront durablement les pratiques (même si, au moment de
l’enquête en 2001, cette influence était tangible). Le dernier type présenté ici n’a
donc pas le statut des précédents : il repose sur la description de pratiques
encore incertaines, et d’évolutions techniques et réglementaires en cours.
Des spécialistes
57Aujourd’hui, les ingénieurs recrutés dans les DRIRE n’ont plus grand-chose
à voir avec ceux qui travaillaient dans les arrondissements minéralogiques des
années 1970 : les écoles des Mines forment des ingénieurs généralistes, qui ne
sont plus conduits à exercer une activité minière, et qui disposent dès la fin des
études d’une culture forte en matière d’environnement industriel, valorisée
dans les écoles.
58Au cours des dix dernières années, le ministère de l’Environnement a par
ailleurs profondément modifié les conditions d’exercice de la fonction. S’il n’a
développé que récemment une rhétorique du métier d’inspecteur, il a depuis
longtemps affirmé le caractère particulier de l’activité, qui exige un « état
d’esprit spécifique ». Cette disposition de l’esprit tient à la pratique, et serait
notamment altérée par une activité trop intermittente.
« On peut craindre que certains des inspecteurs […], lorsqu’ils ne peuvent malheureusement consacrer à cette mission qu’une faible part de leur temps, n’y
conservent les préoccupations principales et les habitudes acquises dans d’autres
activités, alors que l’inspection des installations classées exige un état d’esprit
spécifique qui est le fruit de la pratique et d’une bonne connaissance des textes
réglementaires et des directives de mes services. […] L’inspection des installations classées ne doit pas constituer une activité marginale [37]. »
60Parallèlement à la définition des règles initiales de nomination des inspecteurs,
le ministère a développé deux voies pour développer cet état d’esprit spécifique,
préalable indispensable à l’harmonisation de l’organisation et des pratiques de
l’inspection : la première consiste en une formation initiale commune à tous ; la
seconde repose sur le respect de certains principes déontologiques.
La formation : vers une carrière d’inspecteur ?
61Pour le Service de l’Environnement Industriel, la formation des inspecteurs
constitue le premier axe d’infléchissement de la politique menée : il souhaite
ainsi généraliser la formation à l’entrée en fonction, qui doit devenir « la même
pour tous ». Cette exigence a connu un nouveau développement avec la mise en
place, en 1999, d’un « plan triennal » de l’inspection des installations classées,
qui prévoit une session unique de formation pour tous (quel que soit le service
et quel que soit le grade), préalable d’un cursus en trois étapes : débutant, généraliste, spécialisé. L’élément central, pour le propos développé ici, concerne la
création d’une progression, au sein d’une carrière d’inspecteur des installations
classées, validée par le ministère de l’Environnement, indépendamment de la
carrière administrative, au sein du ministère de l’Industrie, de l’agent commissionné. Cette carrière a pour base une formation, identique pour tous.
62Le cursus de formation repose sur la formalisation, dans un cadre prédéfini,
d’un certain nombre de stages qui existent pour la plupart déjà. Il n’y a donc
pas, à proprement parler, de « nouveauté » dans la formation des inspecteurs.
Par exemple, l’habilitation d’inspecteur confirmé ne peut être obtenue qu’après
que l’agent aura suivi des stages sur un nombre défini de thèmes [38]. De même
pour le dernier niveau du cursus, l’habilitation d’inspecteur « spécialisé » : il
rend visibles et obligatoires des formations qui existent déjà comme le master
« risques industriels » de l’école des Mines d’Alès. Actuellement ces formations
constituent, de fait, une spécialisation, qui est aussi reconnue sur le plan hiérarchique (les inspecteurs qui l’ont suivie occupent généralement des postes de
responsabilités) : simplement, les conditions d’accès à ces formations restent
floues (sur proposition de la hiérarchie, essentiellement). L’acceptation du
cursus de formation de l’inspection aurait donc pour conséquence immédiate
de rendre visibles les conditions de la mobilité professionnelle, qui restent
actuellement largement tacites. Cette création d’une « carrière » d’inspecteur
s’accompagne du développement d’une réflexion sur la déontologie de
l’inspection.
La déontologie de l’inspection
63L’autre axe de la spécialisation concerne la déontologie des inspecteurs et
notamment la constitution d’une liste d’activités incompatibles. En effet, l’inspection des installations classées est, pour beaucoup d’inspecteurs, une activité
« parmi d’autres ». Il importe donc de voir dans quelle mesure les diverses charges sont compatibles.
64La spécialisation de certains ingénieurs et techniciens des DRIRE sur la seule
mission d’inspection constitue l’aboutissement d’un long processus commencé
dans les années 1990. Le ministère de l’Environnement instaure alors les premières incompatibilités de fonction selon lesquelles un inspecteur ne peut pas
contrôler un équipement qu’il a lui-même conçu ou dont il a supervisé la réalisation, pas plus qu’il ne peut travailler dans le même service qu’un collègue qui
serait dans cette situation. Seule une minorité d’inspecteurs, des DDAF principalement, est alors concernée. La question de la compatibilité de la DRIRE avec
la mission d’inspection se pose à la fin des années 1990 : un service chargé de
développement économique peut-il également exercer un pouvoir de police ?
65Pendant longtemps, les DRIRE ont développé « l’approche intégrée », selon
laquelle les deux activités de protection de l’environnement et de développement industriel, loin d’être incompatibles, se renforcent l’une l’autre. En ce
sens, la plus-value de la DRIRE réside dans sa capacité à trouver un compromis
entre protection de l’environnement et développement de l’industrie et à se
positionner comme un interlocuteur du monde industriel dans de multiples
domaines. L’objectif est de « réussir à rendre les petites entreprises plus vertueuses, par une sensibilisation des PME-PMI à l’environnement, en jouant sur
les synergies inspection des ICPE - développement industriel des DRIRE » [39].
C’est cette approche « intégrée » qui est aujourd’hui totalement rejetée par le
ministère de l’Environnement :
« Ils [les inspecteurs] ne comprenaient pas certaines choses qui étaient affichées
ici, comme la séparation du développement économique et de l’environnement.
Ils ne comprenaient pas et c’est normal, parce qu’il y a quelques années, il y avait
un discours intégrateur dans l’autre sens qui disait, au contraire : “Les DRIRE,
travaillez pour une industrie performante, propre et sûre [40] !”, tout ça dans le
même “package”, et puis c’était complètement à l’encontre du discours qu’on
tient aujourd’hui, où on dit : “Attention, vous avez un rôle de police de l’environnement, ne mélangez pas les rôles !”. C’est pas à nous de prendre des positions entre la survie de l’entreprise et le respect de l’environnement. […] Nous,
on est le ministère de l’Environnement. Nos missions, elles sont claires : on est là
pour faire respecter l’environnement, protéger les personnes et les biens, la
nature… Enfin, vous voyez ! Et c’est ça, notre rôle. On doit jouer notre rôle. Et
notre rôle, c’est d’alerter : il y a un problème, il y a un impact sur l’environnement, il y a un problème pour la santé, il y a des risques en termes d’accident,
des choses comme ça. C’est à nous de le dire, de le dire clairement, haut et fort.
À qui de droit. Et après, si le préfet prend d’autres choix, c’est sa responsabilité. »
(Ingénieur, Service de l’environnement industriel)
67Cet affichage ne fait cependant pas totalement l’unanimité au sein des diverses DRIRE, qui craignent notamment que cette définition du travail, tournée
vers la seule protection de l’environnement, ne remette en cause, à terme, le rattachement des DRIRE au ministère de l’Industrie. Pour cette raison, le groupe
de travail « déontologie » [41] appelé à se prononcer sur ces questions a produit
une conclusion très ambiguë :
« En conclusion, les participants ont estimé qu’il n’y avait pas de raisons déontologiques de séparer les missions de développement et de protection de l’environnement au niveau d’une structure administrative, mais que ces mêmes missions
ne pouvaient pas coexister au niveau d’un agent pris individuellement. Cela justifie la spécialisation des agents qu’il convient de définir dans le cadre de l’organisation et des méthodes de l’inspection. »
69La volonté de promouvoir un nouveau modèle de l’inspection est symbolisée
en outre par la promulgation d’une charte de l’inspection en janvier 2001. Très
descriptif, le texte rappelle avec beaucoup de minutie la « mission de service
public définie par la loi » selon le code de l’environnement et affiche « quatre
grandes valeurs fédératrices » : la compétence, l’impartialité, l’équité et la transparence. La portée de cette charte n’est pas décisive sur les pratiques des inspecteurs, mais elle constitue pour le ministère l’ultime étape de la spécialisation des
inspecteurs et donc de l’évolution décrite dans cet article.
Vers une inspection procédurale ?
70L’histoire récente de l’inspection des installations classées semble être celle de
la disparition progressive des ressources qui avaient permis l’émergence de la
figure de l’inspecteur des installations classées au début des années 1970 : la
spécificité de la compétence technique des ingénieurs de la DRIRE tend à se
banaliser, l’arsenal juridique encadre de plus en plus les pratiques, tandis que
des règles édictées par le ministère de l’Environnement rendent caduques certaines formes anciennes de négociation avec les industriels. Plus que la disparition de chacune de ces ressources, on doit analyser le changement de la nature
des compétences mises en œuvre par les inspecteurs : leur activité devient en
effet de plus en plus procédurale.
71Placés dans la position d’être des experts, les inspecteurs sont en effet
d’abord vus comme des individus-ressources qui viennent apporter leur
savoir technique ou réglementaire, dans les situations diverses où une réponse
doit être apportée, ou dans le cadre d’une décision administrative. Dans ce
contexte, faire appel à eux, c’est faire appel à un jugement techniquement
informé. On trouve là la définition classique de la figure de l’expert, défini
« par rapport au professionnel, au profane et au politique [42] ». Qualifier les inspecteurs d’« experts », ou de « spécialistes » de la protection de l’environnement est cohérent avec la présentation que l’inspection fait d’elle-même, par
exemple au travers de la charte de l’inspection. Cette dernière comprend tous
les éléments caractéristiques de la rhétorique de l’expertise : en réponse à un
besoin de la population, (et de l’environnement), l’inspection propose
« un traitement scientifique et technique, appuyé sur un savoir neutre et
universaliste [43] », conforme au principe de l’intérêt général. L’examen attentif
de la charte conduit à mettre l’accent sur deux aspects particuliers : d’une part
la compétence revendiquée par l’inspection est à la fois technique et réglementaire [44], et d’autre part il s’agit d’une compétence « partagée », répartie
entre divers membres de l’inspection. C’est collectivement, et non individuellement, que l’inspection revendique une maîtrise des domaines qui sont les
siens, ce qui conduit à examiner ce qu’est cette compétence « collective » et en
quoi elle est garantie par l’organisation.
72Pour l’inspection, garantir la compétence des inspecteurs pose des problèmes qui tiennent à la variété des installations à contrôler (le travail mécanique
des métaux n’a pas grand-chose à voir avec la chimie, ni avec le traitement de
surface ; les activités pétrolières sont bien éloignées du travail du bois) et aussi à
leur technicité : les inspecteurs, qui sont des généralistes, traitent avec des
industriels qui peuvent avoir établi des techniques ou des procédés de référence [45] dans leur secteur. Dans ce contexte, un des enjeux de l’inspection des
installations classées tient à ce que des décisions doivent être prises, alors même
que le contexte est marqué par la forte dimension d’incertitude qui caractérise
les installations à risques, notamment parce que les dangers potentiels inhérents
au fonctionnement de telle ou telle installation ne sont pas forcément connus
de façon détaillée ou exhaustive.
73Cette incertitude dans le travail des inspecteurs tient surtout aux nombreux cas
d’inadéquation entre le domaine technique et le domaine réglementaire, à
« l’impossible codification » décrite par M. Pollak [46]. L’ensemble des acteurs de
l’inspection évolue en effet dans un univers où toutes les connaissances ne sont
pas stabilisées : il peut arriver qu’un problème technique émerge sans être pris en
compte sur le plan juridique, ou au contraire que des seuils réglementaires, pourtant fixés depuis quelque temps, ne correspondent plus à la réalité du fonctionnement industriel. Le travail des inspecteurs est donc caractérisé par une
modification constante des cadres cognitifs, alors même qu’ils doivent arrêter des
décisions et fixer des limites techniques ou réglementaires. La prise en compte de
la dimension d’incertitude propre à l’activité d’inspection entraîne une délimitation nouvelle de l’analyse de la compétence des inspecteurs. Toute connaissance
visant à la maîtrise des risques environnementaux et sanitaires, via les connaissances scientifiques techniques, (même élargies à des éléments qui concernent
l’organisation, ou les facteurs humains) apparaît comme provisoire et contingente. Pour autant, cela ne signifie pas que l’évaluation des risques soit laissée à
l’arbitraire des uns et des autres, mais simplement qu’il n’existe pas de savoir spécialisé en soi. Dès lors, sur quoi reposent les jugements des inspecteurs ?
74Dans cette conjoncture, on constate que les inspecteurs disposent de références, qui ne relèvent pas seulement de connaissances particulières (sur les questions techniques, réglementaires ou environnementales), ni même de l’ordre du
savoir-faire (savoir rédiger un arrêté ou un procès-verbal), mais plutôt d’un
savoir essentiellement procédural, c’est-à-dire appuyé sur des méthodes. C’est
bien ce que garantit le ministère de l’Environnement : « Nous avons besoin de
guides, de référentiels, de formations », déclare par exemple le Directeur de la
Prévention de la Pollution et des Risques, P. Vesseron, qui ouvre en janvier 2002 la journée d’étude sur « L’évaluation de l’impact des installations classées sur la santé des populations [47] ». Ainsi, la lecture des études d’impact, de
leurs volets sanitaires, ou des études de dangers, repose sur des guides, qui
visent à identifier tous les aspects importants, quel que soit le type d’installations concerné. À la fin des années 1990, ce sont les inspecteurs de terrain, et
notamment ceux qui devaient contrôler des établissements chimiques, qui ont
été à l’origine des premiers guides. Partant de l’idée qu’ils ne pouvaient pas tout
connaître du fonctionnement des entreprises, ils ont cherché à leur appliquer
des grilles d’analyses, qui s’adaptaient à la nature diverse des productions. Par
exemple, la prévention des risques technologiques majeurs, via les « études de
danger » a constitué un temps une nouveauté pour laquelle l’inspection n’avait
pas d’expérience. Pour juger « malgré tout », les inspecteurs, réunis en groupe
de travail avaient élaboré collectivement des « outils » de jugement :
« On avait listé une centaine de questions dans différents domaines. L’idée,
c’est : “Est-ce que le dossier nous apporte des réponses sur ces questions ?” Et
après, on pouvait se poser la question de savoir si la réponse était satisfaisante,
mais dans un premier temps, c’était : “Est-ce que le dossier apporte une
réponse ?” Donc on passait en revue toutes les questions : “Est-ce que la question est pertinente dans le cas de l’entreprise ? Si oui, le dossier apporte-t-il des
réponses ? Et ensuite, est-ce que la réponse est suffisante ?” Et pour ça, c’était un
peu plus variable, c’était l’expérience de chacun. » (Ingénieur)
76Ces pratiques conduisent à redéfinir la notion de compétence
« technique » : c’est aussi la maîtrise des outils de lecture critique qui fait qu’un
inspecteur est efficace dans son travail et dans ses réactions. Et d’ailleurs, c’est
bien le sens de l’« appui technique » proposé aux inspecteurs par le ministère
de l’Environnement, qui s’avère être constitué essentiellement d’une bonne
connaissance du contenu et du maniement des guides divers qui gouvernent
l’action de l’inspection. Les études de sol (ESR : études simplifiées des risques
ou EDR : études détaillées des risques) sont notamment évaluées de cette
manière. Pour le ministère de l’Environnement, qui promeut cette approche et
y joue un rôle central en tant que producteur des instruments d’analyse, la
compétence spécifique des inspecteurs est donc à chercher dans la maîtrise de
techniques précises, objectivables, transmissibles, fondées sur des guides, des
codes, et des outils d’évaluation des situations, et organisées selon des procédures de lecture et d’évaluation. Cette perspective n’accorde qu’une faible
place à l’expérience de terrain, ce qui semble contradictoire avec l’étymologie
du mot « expert [48] », et entre de ce fait en opposition avec l’ancien modèle de
l’expérience, qui légitimait la « débrouille » du terrain, et reste omniprésent
dans l’organisation de l’inspection [49]. Cette friction entre deux modèles se traduit dans la bouche de certains inspecteurs par l’expression d’un sentiment de
dépossession de la qualification technique : « On fait de plus en plus un boulot
administratif. » Plus fondamentalement, il s’agit d’une modification de la
nature de l’activité d’inspection.
77L’autre dimension importante de la redéfinition procédurale de la compétence des inspecteurs tient à ce qu’elle tend à brouiller la distinction entre compétence technique et compétence juridique. Examiner le cas d’un établissement
selon une procédure formalisée et préétablie n’a de sens que si cette dernière est
cohérente avec le cadre réglementaire. Et de fait, les guides et autres codes ou
méthodes intègrent une composante réglementaire qui leur préexiste. Enfin, le
changement de la nature de l’activité conduit à renforcer, dans la pratique quotidienne de l’inspection, la place du ministère de l’Environnement, qui est le
producteur des guides procéduraux et qui peut orienter les pratiques, via des
méthodes spécifiques.
Conclusion
78Les hypothèses quant aux modes d’appropriation du métier d’inspecteur des
installations classées peuvent être regroupées selon les cinq axes de l’analyse
transversale qui a guidé cet article. Ainsi se dessinent, schématiquement, les
trois figures.
Pratique de L’inspection La magistrature L’inspection
l’inspection technicienne technique procédurale
Identité Ingénieur « des Ingénieur généraliste, Ingénieur
des inspecteurs mines », avec formé au développe- généraliste, formé
une expérience ment industriel à l’environnement
minière industriel
Rapport à Technicien, avec Technicien, avec Action
la technique une vision globale une vision partielle procédurale
des établissements des établissements technicoà inspecter contrôlés juridique
Rapport au droit « Contre les Aménagement
juristes » du droit
Relations avec Proche. Relation de confiance. Standardisées et
les industriels « Tutorat » des Négociations encadrées par les
petits industriels technico-économiques procédures
Relations avec Peu de contacts Via les textes Très fréquentes,
l’autorité centrale réglementaires, de plus qui visent à
en plus nombreux orienter la pratique
de l’inspection
79Lorsque le service des Mines prend en charge l’inspection des installations
classées, à la fin des années 1960, rien ne dit que ses ingénieurs et techniciens
vont parvenir à intégrer et à développer cette nouvelle mission : spécialistes de
l’inspection et de la sécurité minière, ils découvrent alors un monde industriel
varié, et les enjeux très divers de la protection de l’environnement. Dans le contexte de la création du ministère de l’Environnement, ils organisent tout
d’abord leurs interventions de manière très volontariste, en cherchant à convaincre leurs interlocuteurs industriels de la nécessaire prise en compte des préoccupations environnementales dans les processus de production. La
discussion entre l’administration et les industriels s’établit donc sur le terrain de
la technique et du choix des procédés. L’inspecteur se présente comme un référent, à même d’expliquer comment produire mieux, plus sûr, plus propre. Les
ressources juridiques de l’inspection des installations classées, et notamment les
pouvoirs de sanction, sont alors écartées au profit d’un dialogue qui vise à
accompagner la conversion de l’industrie au respect de l’environnement.
80Au cours des années 1980 et 1990, les résultats obtenus par l’inspection, en
usant de ce compromis, ne sont plus aussi évidents : certes, les entreprises disposent désormais d’un arrêté d’autorisation, et elles ont souvent mis en place
des dispositifs de dépollution. Cependant, des pollutions et des accidents se
produisent, qui viennent démentir l’image que le ministère de l’Environnement
donne à voir, celle d’un développement adossé à l’édiction d’un grand nombre
de lois, sur l’air, l’eau, les déchets, les sites et sols pollués, etc. L’évolution et
l’enrichissement du cadre réglementaire de l’inspection conduit d’une part à
élargir le nombre d’interlocuteurs des inspecteurs aux associations, aux riverains et aux élus, et d’autre part à étendre de façon explicite le champ d’action
des inspecteurs à des domaines jusqu’alors un peu délaissés (par exemple la
préservation de la santé apparaît dans la loi sur l’air de 1996). Dans cette configuration, les nouveaux intérêts protégés par les textes s’imposent et le recours
aux ressources du droit devient indispensable dans l’activité pratique des inspecteurs. Cependant, c’est un cadre réglementaire aménagé qui leur sert de
référence. Il permet de maintenir les principes d’une politique d’accompagnement et de conversion des industriels à la reconnaissance de l’enjeu
environnemental : l’inspecteur-magistrat se présente comme un individu qui
cherche avant tout à établir une relation de confiance avec son interlocuteur
industriel pour guider le fonctionnement des entreprises dans le bon sens. Cette
primauté accordée à la relation de confiance prend, au cours des années 1990, la
forme de l’approche intégrée, dans laquelle les inspecteurs jouent sur l’articulation entre le développement industriel et l’inspection des installations classées
pour promouvoir la protection de l’environnement.
81Cette deuxième figure ne résout cependant pas les difficultés d’exercice de
l’expertise technique, liées à la complexification des procédés industriels et à
leur spécialisation. Dans ce cadre, il convient de revoir l’appréhension du risque
industriel, qui ne disparaît pas nécessairement avec le progrès technique. C’est
sur la voie d’une redéfinition de la notion de risque que le ministère de l’Environnement concentre son action au début des années 2000 : il entend promouvoir une approche procédurale, faite de guides, de procédures, de
méthodologies pour l’expertise et le contrôle. La ressource technique n’apparaît
plus ainsi comme propre à un individu ou à un service de terrain, mais elle est le
fait de nouveaux outils pour l’action, largement produits par l’administration
centrale et qui ont également la particularité de standardiser le recours aux ressources juridiques : les conditions de la qualification des situations par les inspecteurs et leur éventuel recours à la sanction sont précisément recensés et
décrits. Ainsi, en une trentaine d’années, on assiste à la disparition de la figure
pionnière de l’inspecteur technicien, autonome et souverain, au profit d’un
modèle complexe et procéduralisé.
82On ne peut que constater la proximité du nouveau modèle d’inspection des
installations classées avec les évolutions à l’œuvre dans les entreprises elles-mêmes. Les problématiques environnementales sont désormais largement
répandues dans l’industrie, où les certifications, la normalisation, la définition
de plans d’objectifs pour l’environnement doivent être interrogées en tant
qu’évolution durable. Dès lors, il convient de resituer l’inspection dans
l’ensemble plus général des politiques publiques de contrôle, afin d’examiner
l’évolution des formes d’intervention de l’État. D’autres politiques publiques de
gestion des risques collectifs (par exemple dans le secteur de l’alimentation)
sont confrontées aux mêmes évolutions. Les principes de leur action peuvent
cependant relever de choix bien différents, avec par exemple, sur le plan réglementaire, la reconnaissance des normes privées (certifications, accréditation),
ce que l’inspection des installations classées refuse. Cette analyse ouvre donc la
voie à une recherche qui envisagerait les évolutions comparées des dispositifs
publics de contrôle, notamment dans leurs dimensions professionnelles, dans
des secteurs où l’industrie et l’État sont en compétition quant au modèle souhaitable de gestion des risques.