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Les relations LAT ou living apart together : 40 ans de recherches sociodémographiques

Pages 51 à 86

Citer cet article


  • Giraud, C.
(2023). Les relations LAT ou living apart together : 40 ans de recherches sociodémographiques. Population, . 78(1), 51-86. https://doi.org/10.3917/popu.2301.0051.

  • Giraud, Christophe.
« Les relations LAT ou living apart together : 40 ans de recherches sociodémographiques ». Population, 2023/1 Vol. 78, 2023. p.51-86. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-population-2023-1-page-51?lang=fr.

  • GIRAUD, Christophe,
2023. Les relations LAT ou living apart together : 40 ans de recherches sociodémographiques. Population, 2023/1 Vol. 78, p.51-86. DOI : 10.3917/popu.2301.0051. URL : https://shs.cairn.info/revue-population-2023-1-page-51?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/popu.2301.0051


Notes

  • [1]
    Dans les publications francophones, d’autres expressions sont aussi utilisées, notamment « couples non cohabitants » ou « relations chacun chez soi » au Québec.
  • [2]
    Jan Trost (1935-2018), sociologue spécialiste de la cohabitation hors-mariage, collabore avec Cees J. Straver (1928-2020) au début des années 1980 en publiant un texte en néerlandais sur les « autruis significatifs ».
  • [3]
    Comme le montre Straver, les partenaires LAT prennent en compte les mesures sociales destinées à protéger les mères célibataires et les femmes divorcées. La cohabitation supprimerait la ressource perçue par l’un des deux partenaires, alors que la non-cohabitation assure un revenu d’appoint régulier à l’un des deux partenaires.
  • [4]
    Liebe auf Distanz, Getrennt Zusammen Leben (Schmitz-Köster, 1990) (toutes les traductions d’une langue étrangère au français ont été faites par l’auteur).
  • [5]
    Partnerschaften mit getrennten Haushalten.
  • [6]
    Martin (1994, 1997) réalise en 1988 une enquête auprès des femmes divorcées, allocataires de la Caisse d’allocations familiales (CAF) du Calvados, et observe une proportion non négligeable de couples non cohabitants formés après le divorce.
  • [7]
    Ces travaux sont lus au-delà de la France : Levin et Trost (1999) citent Caradec et sa catégorie de « cohabitation intermittente » dont ils reprennent les caractéristiques pour définir celles des relations LAT.
  • [8]
    Construit sur le terme « sambo » qui désigne la cohabitation hors mariage (Levin et Trost, 1999).
  • [9]
    Une liste (que l’on espère) exhaustive des enquêtes dans chaque pays développé, ayant donné lieu à des publications, est présentée en tableau A.2.
  • [10]
    Traduit en français en 2001 par le terme de « semi-cohabitation » (Pinelli et al., 2001).
  • [11]
    Norvège (1988/1989), Finlande (1989/1990), Canada (1990), Pologne (1991), Belgique (1991/1992), Allemagne (1992), Hongrie (1992/1993), Suède (1992/1993), Pays-Bas (1993), Estonie (1994), France (1994), Espagne (1994/1995), Lituanie (1994/1995), Slovénie (1994/1995), Suisse (1994/1995), États-Unis (1995), Lettonie (1995), Nouvelle-Zélande (1995), Autriche (1995/1996), Italie (1995/1996), Bulgarie (1997), Portugal (1997), République tchèque (1997), Grèce (1999).
  • [12]
    « Are you currently having an intimate relationship with someone who lives in a separate household? »
  • [13]
    Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Bulgarie, Estonie, France, Géorgie, Hongrie, Italie, Japon, Lituanie, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Roumanie, République tchèque, Russie, Suède.
  • [14]
    « main romantic involvement ».
  • [15]
    « A couple which does not share the same household; both of them live in their own households, in which other persons might also live; they define themselves as a couple; and they perceive that their close social network also does so. LAT relationships can be constituted by people of same or of opposite gender ».
  • [16]
    « Do you live in a marriage-like relationship with someone while maintaining separate homes? »
  • [17]
    Le questionnaire identique à EFL demandait : « Êtes-vous actuellement en couple ? Oui, avec une personne qui vit dans le logement / Oui, avec une personne qui ne vit pas dans le logement / Non ».
  • [18]
    « Are you currently having an intimate relationship with someone who lives in a separate household? ».
  • [19]
    « Do you currently have a regular partner? ».
  • [20]
    « Are you currently having an intimate (couple) relationship with someone you’re not living with? This may also be your spouse if he/she does not live together with you. Our survey does not only cover heterosexual relationships, but also same-sex relationships. If you have a partner of the same sex, please answer the following questions as well ».
  • [21]
    Sur les questions de définitions et d’indicateurs, voir également Régnier-Loilier (2018) et Pasteels et al. (2017).
  • [22]
    Ce critère d’éloignement ou de proximité géographique n’a jamais été repris dans une enquête quantitative pour définir les relations LAT.
  • [23]
    De même, en 1994, 1,5 % des répondants se déclaraient en couple non cohabitant et 8 % déclaraient une relation amoureuse stable (Villeneuve-Gokalp, 1994).
  • [24]
    Les pays de l’Est de l’Europe (hors Russie) ayant participé à l’enquête GGS montrent des taux de relations LAT plus faibles qu’en Europe de l’Ouest, plutôt de l’ordre de 5 % (Liefbroer et al., 2015).
  • [25]
    L’enquête GGS de 2020 propose deux questions pour identifier les relations non cohabitantes (qui incluent les « mariés vivant séparément quelques jours dans la semaine », « commuter marriages ») : « Avez-vous un partenaire intime ? » (« Do you have a partner? ») et « Est-ce que votre partenaire intime vit dans le même logement que vous ? » (« Does your partner live with you in the same household? »). Partner est utilisé comme terme générique couvrant à la fois les conjoints mariés, les concubins et les personnes en relation non cohabitante.
  • [26]
    C’est notamment le cas pour le « second round » des enquêtes GGS qui sont en cours de passation depuis 2020 en Europe.

1 Depuis les années 1980 en Europe occidentale, les sciences sociales ont découvert et porté une attention de plus en plus soutenue à de nouvelles formes de vie privée, les relations affectives sans logement commun. Plusieurs termes ont été proposés pour les qualifier, et aujourd’hui les chercheurs, dans les publications internationales en langue anglaise, s’accordent sur celui de « relations LAT » (living apart together relationships) [1].

2 La mise en évidence des relations LAT se fait dans un double contexte propre aux années 1970 et 1980 en Europe occidentale : la pluralisation des formes de vie affective avec le recul du mariage et l’augmentation des unions non légalisées (Leridon et Villeneuve-Gokalp, 1988 ; Toulemon, 1996), et la fragilisation des liens conjugaux avec l’essor des divorces et des séparations. Les relations LAT ont été envisagées dans les premiers travaux comme une nouvelle forme conjugale se développant aux dépens du mariage, au même titre que l’union libre, où la cohabitation conjugale ne fait l’objet d’aucune reconnaissance légale (Straver, 1981 ; Villeneuve-Gokalp, 1990). Elles amplifient certaines caractéristiques des unions libres : un désir d’indépendance des conjoints qui fait écho à l’indépendance professionnelle et financière croissante des femmes (Levin et Trost, 1999). Ainsi, certains auteurs identifient dans les relations LAT une forme de vie intime stable et durable, une alternative au mariage ou à l’union libre, une nouvelle forme de vie familiale (Levin et Trost, 1999 ; Levin, 2004 ; Roseneil et Budgeon, 2004). Pour d’autres, ces nouvelles relations intimes se sont développées en lien avec les aides que les États-providence ont mises en place pour protéger économiquement les conjoints séparés et les ménages monoparentaux, et leur permettre de vivre sans la nécessité de retrouver un conjoint avec qui cohabiter (Straver, 1981). Elles seraient alors une forme de vie liée aux événements et accidents biographiques, très éloignée de l’idéal relationnel d’indépendance des individus par rapport aux normes collectives définies par les sociétés occidentales (Haskey et Lewis, 2006 ; Duncan et Phillips, 2010).

3 Cet article revient sur près de 40 ans de travaux et de débats sur ces relations LAT. Il examine d’abord l’écart entre les définitions et les moyens mis en œuvre pour objectiver ces nouvelles formes de vie privée. Il présente ensuite un bilan des résultats les plus saillants obtenus jusqu’ici dans la littérature portant sur l’Europe occidentale, les pays d’Amérique du Nord et du Pacifique (Japon, Australie, Nouvelle-Zélande), et enfin un tableau des perspectives actuelles de la recherche.

I. Les relations LAT, une découverte progressive et collective dans les pays développés

4 Les premières réflexions sur ces nouvelles formes de vie intime émergent à la fin des années 1970 dans le sillage des grandes transformations démographiques qui ont eu lieu à cette période dans toute l’Europe, avec notamment l’essor de l’union libre et du divorce. Cet intérêt a été progressivement partagé par de nombreux pays d’Europe de l’Ouest tout d’abord, et a donné lieu dans les années 1980 et 1990 aux premières mesures statistiques du phénomène.

1. Naissance et diffusion d’une idée, concurrence des notions

5 Le terme LAT ne s’est imposé dans la littérature scientifique internationale qu’au début des années 2000 après l’article de Levin et Trost (1999) et celui de Levin (2004), mais il a une plus longue histoire. Selon le propre récit de Trost (2016), l’acronyme LAT a été créé par le journaliste néerlandais Berkel dans un article intitulé « Les nouveaux célibataires : ensemble séparés » (1978), en référence au film néerlandais Frank & Eva, Living apart together (1973). Trost explique comment, lors d’un séminaire international de recherches sur la famille à Budapest en 1980, une collègue néerlandaise (non citée) lui a parlé de cette nouvelle forme de relations non légalisées et non cohabitantes à propos de laquelle elle constatait une absence de données et de visibilité. Cette collègue faisait référence aux travaux de Straver [2], alors chercheur à l’Institut néerlandais de recherche sociosexuelle (NISSO), qui venait tout juste de réaliser une recherche qualitative sur ces couples non mariés et publiait alors deux textes tirés de son travail, l’un en allemand, l’autre en anglais (Straver, 1980, 1981). Le terme LAT est proposé dans le texte de Straver pour nommer un type de relations intimes stables caractérisé par un fort désir des deux partenaires (quelle que soit leur orientation sexuelle) de préserver leur indépendance économique et résidentielle, mais où la relation intime est indispensable à la satisfaction personnelle de chacun. Straver l’utilise sans faire clairement référence à Berkel, et sans expliciter cette expression, laissant supposer qu’elle était déjà bien identifiée aux Pays-Bas.

6 Les relations intimes non cohabitantes ne sont pas une découverte de Straver. Plusieurs chercheurs travaillent à la même période sur les « commuter marriages », ces unions où les conjoints vivent séparés plusieurs jours par semaine, en raison notamment de leur double activité professionnelle (Engel-Gross, 1980). La nouveauté des LAT est que la non-cohabitation serait voulue par les individus eux-mêmes. Le choix ou la préférence pour la vie non cohabitante peuvent découler de considérations pratiques ou matérielles [3], mais cette forme d’union non légalisée est choisie aussi pour l’indépendance qu’elle procure et n’est pas vécue comme une contrainte.

7 Le terme de LAT se diffuse rapidement dans la littérature scientifique : une question sur l’acceptabilité sociale des relations LAT est intégrée dès 1980 dans l’enquête d’opinion néerlandaise annuelle « Social and Cultural Reports » (reproduit dans van der Kaa, 1987, p. 8). En Belgique et aux Pays-Bas, l’expression est rapidement utilisée sans besoin d’explicitation (Lesthaeghe, 1991). Elle devient pour Lesthaeghe l’une des manifestations de la seconde transition démographique en train de s’opérer en Europe occidentale, soutenue par les valeurs d’émancipation des individus. Plus tard, les travaux néerlandais sur la vie intime des personnes âgées, menés par De Jong Gierveld (2002), prennent en considération les relations non cohabitantes nommées explicitement LAT sans faire référence à Straver, ni citer d’autres auteurs sur le sujet.

8 L’expression traduite en allemand (getrennt zusammen leben) a été utilisée dès 1987 dans des publications scientifiques qui font explicitement référence aux travaux de Straver. Elle était citée alors comme un des futurs possibles pour la famille individualisée et pluralisée (Hoffmann-Nowotny, 1987, cité par Schlemmer, 1995) dessinée notamment par Beck (2001) dans La société du risque, dont la première publication date de 1986. L’expression en Allemagne est par la suite popularisée par la journaliste Schmitz-Köster, dans un essai, L’amour à distance. Vivre ensemble séparément[4]. Le débat sur le sens et la portée des relations « ensemble séparés » s’est poursuivi au rythme de la publication d’études empiriques (Schlemmer, 1995 ; Seidenspinner et al., 1996). Mais dans les années 1980 et 1990, l’expression reste en concurrence avec d’autres comme les « partenaires avec des logements séparés » [5] (Schneider, 1996). Le débat est cependant vif en Allemagne où Schneider, qui étudie les relations LAT chez les jeunes, montre combien celles-ci ne sont pas des relations intimes choisies pour leurs qualités intrinsèques mais constituent plutôt un pis-aller ou une situation d’amorce des relations intimes. Seules 13 % des relations étudiées sont vécues comme une « alternative temporaire ou permanente à l’union libre ou au mariage » (p. 96).

9 En France, dans les années 1980, des travaux qualitatifs évoquent les couples « sans domicile commun » (Chalvon-Demersay, 1983) ou « la conjugalité non cohabitante » (Le Gall et Martin, 1988). Plusieurs travaux quantitatifs vont ensuite mettre au jour ces formes de vie affective chez des personnes divorcées ou séparées. Villeneuve-Gokalp (1994, 1997) et Martin (1994, 1997), dans leurs recherches sur l’après-divorce, montrent l’importance de ces configurations à deux logements qui pouvaient précéder ou pas une nouvelle vie commune sous un même toit [6]. De la même façon, les travaux pionniers de Caradec (1996) mettent en lumière l’existence de ces « jeunes couples âgés » et de relations intimes non cohabitantes chez les divorcés et les veufs après 50 ans [7]. Le vocabulaire est peu stabilisé : « couples non cohabitants » (Leridon et Villeneuve-Gokalp, 1988 ; Le Gall et Martin, 1988 ; Martin, 1994), « couples chacun chez soi » ou « semi-cohabitation » (Villeneuve-Gokalp, 1997), « relations intermittentes », une des formes de vie conjugale des « jeunes couples âgés » (Caradec, 1996). Selon les situations, on insiste ici sur un choix assumé, là sur des contraintes spécifiques qui pèsent sur la remise en couple à un âge donné : les femmes divorcées trouvent moins rapidement que les hommes un nouveau partenaire stable, mais elles vivent plus souvent des relations non cohabitantes. Les personnes âgées (plus de 50 ans) vivent des relations intermittentes de façon relativement stable, car elles souhaitent souvent ne pas quitter leur domicile et tous les souvenirs qui y sont associés.

10 Les recherches sur les relations LAT se développent au cours des années 1990 dans les pays scandinaves. Levin et Trost réalisent une première enquête par sondage en Suède en 1993 (tableau A.2). La Suède et la Norvège connaissent comme d’autres pays d’Europe continentale un taux important d’unions non légalisées. Parmi elles, les relations non cohabitantes sont particulièrement nombreuses et ont une dénomination spécifique qui s’impose au début des années 1980, « särbo » [8]. L’acceptation rapide d’un terme spécifique est interprétée comme une forme d’institutionnalisation de ces relations non cohabitantes (Trost, 2016).

11 Aux États-Unis et dans les pays anglo-saxons, la réflexion sur les transformations de la vie privée est influencée par l’importance du mariage, institution bien plus structurante de la vie intime qu’en Europe continentale. Elle se porte alors sur les « commuter marriages » (Gerstel et Gross, 1984) ou sur les relations dites de « dating ». Le vocabulaire est encore incertain. Winfield (1985) associe dans le titre de son livre les « commuters » à l’expression « living together, apart ». À la différence des relations LAT, les conjoints des « commuter marriages » disposent systématiquement d’un domicile conjugal principal (clairement distinct du logement secondaire) et cette vie intime distante est un effet de contraintes imposées par l’emploi occupé plus qu’une alternative au mariage. Des enquêtes qualitatives pionnières comme celle de Bulcroft et O’Connor (1986) sur les relations de « dating » des personnes âgées ont montré cependant l’existence de relations non légalisées et non cohabitantes stables. Elles se rapprochent de la notion de LAT (mais le terme n’est pas utilisé) dans la mesure où les partenaires conservent chacun leur logement. Le terme « dating » les assimile cependant à la période juste après la rencontre qui précède la mise en couple.

12 En Grande-Bretagne, l’expression LAT apparaît plus tardivement (à notre connaissance) sous la plume de Murphy (1996) et de Heath (1999) pour parler des arrangements amoureux des jeunes. Les travaux de Davidson (2001) rendent compte également de l’envie de nouvelles relations amoureuses stables et non cohabitantes chez les veuves, mais le terme utilisé est celui de « romantic partnership » et non celui de LAT. Les chercheurs reconnaissent des formes relationnelles non cohabitantes, mais aucun terme ne s’impose avant les années 2000. Les premiers travaux quantitatifs réalisés en Grande-Bretagne sur les relations LAT ont été réalisés par Haskey (2005) et Haskey et Lewis (2006). Leurs publications citent notamment les travaux de Levin et Trost et de De Jong Gierveld pour les Pays-Bas, ainsi que ceux de Villeneuve-Gokalp et Caradec pour la France, mais ni ceux de Straver ni les travaux allemands antérieurs.

13 Pour résumer, les relations non cohabitantes stables suscitent un vif intérêt, mais la façon dont elles sont définies et interprétées est liée aux structures sociales des pays dans lesquelles elles sont observées. Le développement des unions non légalisées en Europe occidentale favorise une interprétation des relations non cohabitantes comme une nouvelle forme de conjugalité, en concurrence avec des formes familiales traditionnelles ; la force de l’institution matrimoniale qui perdure dans les pays anglo-saxons oriente le regard des chercheurs vers les mariés, contraints par le marché du travail (les « commuter marriages ») de vivre séparément, ou vers des formes de vie intime préconjugale comme le « dating ».

2. La prise en compte progressive des LAT dans les grandes enquêtes quantitatives

14 Dès ces enquêtes [9], plusieurs réflexions sur la transformation des structures familiales ont lieu dans un contexte d’internationalisation des outils statistiques, sous l’effet notamment de l’action de la Commission économique pour l’Europe de l’ONU (UNECE) basée à Genève, qui va favoriser la circulation des notions et des questions sur les nouvelles formes de vie conjugale et familiale. La décennie 1990 est marquée par des travaux empiriques quantitatifs importants pour mesurer l’ampleur des relations LAT dans de nombreux pays d’Europe occidentale, et plus généralement l’importance des formes de vie conjugale alternatives au mariage. Le « Groupe d’activités sur la population » (Population Activities Unit, PAU), ensemble d’experts de plusieurs pays membres à l’UNECE, met en place la Fertility and Family Survey (FFS). Cette enquête prend en compte les relations nommées « LAT relationship » ou « non co-residential partnership »  [10] et donne lieu aux premières statistiques comparatives (Kiernan, 2002) pour une population âgée de 20 à 49 ans. Les questions sur les LAT de la FFS s’appuient sur l’expérience de l’enquête française sur les situations familiales (ESF) de 1985 réalisée auprès d’individus âgés de 21 à 44 ans (Villeneuve-Gokalp, 1994). En tout, 24 pays vont réaliser une enquête similaire entre 1988 et 1999 [11] avec une question spécifique pour les relations non cohabitantes, posée aux personnes qui ne vivent pas avec un ou une partenaire : « Avez-vous actuellement une relation stable avec quelqu’un qui vit dans un autre logement ? » [12]. Elle propose également une question sur les raisons pour lesquelles les personnes ne vivent pas ensemble (« reasons for not living together »), qui prévoit la modalité « LAT contraint » (« forced LAT ») en parallèle de celle de « désaccord conjugal » (« marital discord »). « LAT contraint » désigne les circonstances extérieures qui poussent le couple à ne plus vivre ensemble (Festy et Prioux, 2002, p. 35). Là encore, les deux interprétations concurrentes des relations LAT sont présentes dans l’enquête : les relations LAT en tant que choix ou en tant que contrainte.

15 En parallèle, dans plusieurs pays développés, des enquêtes nationales intègrent des questions sur les relations non cohabitantes : en Allemagne de l’Ouest, les premières questions sur ce thème apparaissent dans des enquêtes en population générale comme le panel socioéconomique allemand (SOEP) dès 1992 ou le panel « Familien Survey » (dès 1994). Schneider (1996), par exemple, exploite ces données pour étudier les relations affectives des jeunes adultes. En Norvège et en Suède, Levin et Trost élaborent plusieurs questions dans une enquête quantitative réalisée en 1993, répétée en 1998 (et en 2001 pour la Suède), qu’ils exploiteront dans plusieurs textes (Levin et Trost, 1999 ; Levin, 2004). Aux Pays-Bas, dès 1992, l’enquête NESTOR-Living Arrangements and Social Networks (LSN) explore les relations intimes des plus de 55 ans et pose les premières questions sur les relations non cohabitantes (le terme LAT n’est cependant pas utilisé). Elles donneront lieu aux premiers travaux sur les relations LAT chez les personnes âgées (De Jong Gierveld, 2002), dans la mesure où l’enquête FFS se limitait aux personnes de moins de 50 ans.

16 Toutefois, en Grande-Bretagne, pays qui n’a pas participé à l’enquête FFS, les premiers travaux sont présentés par Haskey (2005) et sont issus de l’Omnibus Survey (OMN) réalisée en 2002-2003 par l’Office for National Statistics (ONS). D’autres enquêtes britanniques suivront rapidement.

17 Au niveau international et notamment européen, au début des années 2000, l’UNECE – à travers sa Population Activites Unit (PAU) –, lance une nouvelle grande enquête comparative, longitudinale cette fois, dans le cadre du programme Generation and Gender Surveys (Régnier-Loilier et al., 2010) à laquelle de nombreux pays européens et extra-européens [13] participent. GGS est l’héritière de FFS dont elle élargit le champ, puisqu’elle porte sur une population de 18 à 79 ans. Les relations non cohabitantes sont explicitement étudiées, comme dans la FFS, et le terme LAT s’impose dans les publications qui en sont issues. La première vague de l’enquête en France a lieu en 2005 et est répétée en 2008 et 2011.

18 En France, plus récemment, l’enquête Famille et logement (Insee-Ined, 2011) pose des questions sur les couples non cohabitants et l’enquête sur les parcours individuels et conjugaux (Epic, 2014) permet d’approcher les « couples non cohabitants » et les « relations amoureuses importantes ».

19 Les enquêtes dans les pays du sud de l’Europe sont plus tardives. Après la déclinaison italienne de la FFS en 1995, la nouvelle enquête fournissant des données sur les relations LAT a lieu en 2009, reprenant le module de questions prévues sur ce thème dans GGS (Régnier-Loilier, 2016). En Espagne, deux enquêtes sur la fécondité, sur le modèle de la FFS, ont été menées en 1999 et en 2006, donnant des informations sur les relations non cohabitantes. Pour le Portugal, il semble qu’aucune publication n’ait été effectuée sur les relations LAT, et pas d’autres enquêtes depuis la FFS en 1997 (le Portugal n’a pas participé à GGS). Dans d’autres régions du monde, le Japon semble précurseur, puisqu’une enquête intègre ces relations non cohabitantes dès 1987. L’Australie l’est également, car la première enquête prenant en compte ce type de relation a lieu en 1996, un an après la déclinaison de l’enquête FFS en Nouvelle-Zélande. Au milieu des années 1990, l’US General Social Survey (1996-1998) fournit les premières informations sur les personnes sans conjoint qui ont un « important engagement romantique » [14] aux États-Unis. Mais les premiers travaux qui exploitent ces résultats sont tardifs (Strohm et al., 2009). Ils utilisent le terme de relation LAT désormais bien installé dans le débat scientifique, mais qui n’était pas présent dans l’enquête. D’autres enquêtes variées vont suivre comme le NSHAP (National Social Life, Health, and Aging Project, 2005-2006), exploité par Brown et al. (2013). Au Canada, les premières mesures sont réalisées grâce au General Social Survey de 2001 (Milan et Peters, 2003).

20 Cette chronologie des différentes enquêtes quantitatives qui comportent des questions sur les relations non cohabitantes (voir la liste complète dans le tableau A.2) montre combien celles-ci se sont progressivement généralisées dans les enquêtes démographiques et combien les enquêtes internationales sous l’impulsion de l’UNECE ont été structurantes pour l’ensemble des enquêtes quantitatives, que ce soit en termes de calendrier, de méthodologie mais aussi d’outils pour objectiver ces relations.

II. Définition et opérationnalisation des relations LAT

1. Une définition conjugaliste

21 La définition qui s’impose au début des années 2000 est que les relations LAT représentent la fraction des relations non cohabitantes stables qui ont été choisies pour elles-mêmes et non pas imposées par des contraintes matérielles. Elles constituent un type de relations non cohabitantes très différent des relations de dating (peu stables) ou des « commuter marriages » (contraints par l’emploi).

22 Pour Levin et Trost, les LAT sont des relations où les deux partenaires (mariés ou non mariés) ne disposent pas d’un logement commun mais sont considérés par eux-mêmes et par leurs proches comme formant un couple : « Un couple qui ne partage pas la même résidence ; les deux partenaires vivent dans leur propre logement, dans lequel d’autres personnes peuvent aussi vivre ; ils se définissent eux-mêmes en tant que couple ; ils ont conscience que leur réseau social proche les définit de la même façon. Les relations LAT peuvent être constituées par des personnes de même sexe ou de sexe différent » [15] (Levin et Trost, 1999, p. 281). Trost (1998) dissocie explicitement les relations LAT des « going steady couples », relations transitoires où les jeunes adultes se fréquentent et qui peuvent déboucher sur une cohabitation. En insistant sur une définition subjective du couple, Trost distingue les relations LAT des relations de flirt/dating qui n’évoluent pas nécessairement en relations « conjugales » stables (Lagrange, 1998 ; Bozon, 2008). Aujourd’hui, on pourrait ajouter que les LAT ne doivent pas être assimilées aux « expériences ou relations sexuelles éphémères/occasionnelles » (« casual sexual relationships and experiences ») comme les « sex-friend » ou les « friends with benefits » (FWB) qui peuvent connaître une certaine stabilité dans le temps (Boislard et al., 2016).

23 Pour Haskey (2005), à la différence de Trost et Levin, les personnes mariées qui vivent à distance sont exclues des relations LAT. Les « commuter marriages » ne sont donc pas non plus des relations LAT. Non mariés, non cohabitants, les partenaires LAT se considèrent comme formant un couple et sont considérés comme tels par leurs proches. Ils vivent en cela une relation qui, du point de vue de la stabilité, du caractère public et du caractère également de l’exclusivité sentimentale, qui est comparable à celle des mariés ou aux conjoints en union libre.

2. Repérer les LAT en identifiant les couples non cohabitants

24 Cette définition « conjugaliste » des LAT est cependant difficile à opérationnaliser. Les enquêtes quantitatives parviennent à objectiver les relations non cohabitantes en demandant si (et parfois depuis quand) une personne entretient une relation de couple ou « similaire au mariage » avec quelqu’un qui ne vit pas dans le même logement que le répondant. Il est difficile en revanche de connaître précisément la façon dont la relation est déclarée par les deux partenaires (les enquêtes quantitatives n’interrogent qu’un seul partenaire de la relation non cohabitante), et encore moins par leur entourage respectif (en supposant même qu’elle soit publique, ce qu’on ne sait généralement pas non plus).

25 Ainsi, avec les enquêtes ESF de 1986 et 1994 utilisées par Villeneuve-Gokalp (1997), les personnes en couple non cohabitant sont celles qui déclarent « vivre en couple » mais dont le conjoint n’est pas dans le tableau de composition du ménage. Les enquêtes de Levin et Trost (1999) et Levin (2004) menées en Suède en 1993, 1998 et 2001 prenaient le mariage comme référence : « Vivez-vous une relation intime avec une personne, similaire au mariage, tout en conservant des résidences séparées ? » [16].

26 Le choix d’une question dans laquelle le couple ou le mariage sont explicitement cités en référence a pour conséquence de produire des estimations assez basses du nombre des relations non cohabitantes. En France, en 1986 comme en 1994, chez les adultes âgés de 20 à 49 ans, 2 % des mariés et 8 % des non-mariés étaient en couple et ne vivaient pas en permanence dans le même logement. En 2011, avec l’enquête Famille et logement (EFL), 2 % des répondants se déclarent « être actuellement en couple » (éventuellement en union légalisée) mais ne pas cohabiter avec leur partenaire. En 2014, l’enquête Epic enregistre 6 % de personnes en couple non cohabitant [17] (Régnier-Loilier, 2019).

3. Trouver les relations non cohabitantes et identifier les LAT

27 Une approche alternative consiste à dénombrer les personnes qui sont en relation non cohabitante, en s’appuyant sur d’autres indicateurs que la déclaration subjective du type de relation entretenu. Ce qui est visé est toujours d’identifier des relations intimes conçues comme un mode de vie alternatif au mariage ou à la cohabitation. Dans un premier temps, il s’agit de repérer les relations non cohabitantes puis, dans un deuxième temps, d’autres questions permettent d’objectiver la stabilité des relations et leur caractère plus ou moins choisi ou contraint.

28 Dans l’enquête européenne Fertility and Family Survey (FFS), une première question était posée aux personnes qui n’étaient pas en union cohabitante : « Avez-vous actuellement une relation intime (stable) avec quelqu’un qui vit dans un autre foyer ? » [18] (Kiernan, 2002). De même dans l’enquête Omnibus de 2002-2003 utilisée par Haskey, la question posée aux personnes ni mariées, ni cohabitantes est très proche de la précédente (Haskey, 2005, p. 36) : « Avez-vous actuellement un partenaire régulier ? » [19]. Elle donne une indication sur la stabilité de la relation (avec le terme « regular »), mais pas sur sa durée exacte). Elle ne dit rien non plus sur la façon dont les individus définissent cette relation, ni sur la façon dont les proches les perçoivent, ni sur son caractère choisi ou contraint.

29 Le module central de la première vague de GGS (2005) propose la formulation suivante qui montre l’incertitude des enquêteurs devant la dénomination des relations : « Avez-vous actuellement une relation intime (de couple) avec quelqu’un qui ne vit pas sous le même toit que vous ? Cela peut être aussi votre mari ou votre épouse si il ou elle ne vit pas avec vous. Notre enquête ne concerne pas seulement les relations hétérosexuelles mais aussi les relations entre personnes de même sexe. Si vous avez un partenaire de même sexe, répondez aussi s’il vous plaît aux questions suivantes » [20]. Dans la version française de GGS 2005 (Erfi), la notion de « intimate relationship » a été traduite de manière adaptée pour ne pas l’associer à toute forme de « relations sexuelles ». Ainsi, les personnes qui n’avaient pas de partenaire cohabitant ont donc répondu à la question suivante (reprise de l’enquête ESF) : « Avez-vous actuellement une relation amoureuse stable avec quelqu’un avec qui vous ne vivez pas ? Il peut éventuellement s’agir de votre époux/épouse si vous ne vivez pas ensemble ». La notion de « relation amoureuse stable » n’implique pas que les deux partenaires se déclarent « en couple » mais exclut les relations éphémères. Elle permet donc de rassembler un grand nombre de relations intimes pour peu qu’elles durent et comportent une dimension affective.

30 Après avoir identifié des personnes en relations non cohabitantes, une seconde étape consiste à identifier les relations LAT. Cette démarche donne lieu à la production d’indicateurs qui insistent plus sur la durée de la relation ou son « libre choix » que sur une auto-perception de la relation. Certains auteurs choisissent de réserver le terme de relation LAT aux relations non cohabitantes qui ont dépassé une certaine durée : 2 ans au moins pour certaines études espagnoles (Castro-Martin et al., 2008), 1 an au moins en Allemagne (Schneider, 1996) [21].

31 D’autres auteurs réduisent leur champ aux individus qui sont en position de choisir le type de relation souhaitée. Les jeunes sont souvent durablement contraints par les études et leurs ressources économiques à rester chez leurs parents et à reporter une vie conjugale cohabitante (Galland, 1997). Certains chercheurs excluent ainsi les jeunes qui vivent chez leurs parents et qui ne peuvent faire un vrai choix (Haskey et Lewis, 2006), ou ne retiennent que les partenaires non cohabitants âgés de plus de 23 ans (Strohm et al., 2009). De la même façon, l’éloignement physique des deux résidences est une forte contrainte qui pèse sur les relations à distance (Krapf, 2018). Une étude qualitative s’est par exemple limitée aux partenaires âgés d’au moins 25 ans et ayant choisi de ne pas cohabiter alors qu’ils résidaient dans la même agglomération urbaine [22] (Kobayashi et al., 2017).

32 Enfin d’autres chercheurs, à la suite d’Haskey, excluent de leur analyse les non-cohabitants mariés dans la mesure où ils disposent souvent d’un budget commun, d’un logement familial principal et d’un logement secondaire occupé seulement quelques jours par semaine en raison d’une activité professionnelle distante. Avoir son propre logement n’est pas un critère suffisant et doit être précisé pour repérer une relation LAT : chacun doit le financer par ses propres ressources. L’indépendance financière des deux partenaires (par rapport au conjoint comme par rapport aux parents) apparaît donc comme un critère de plus en plus important pour identifier les relations LAT des autres relations non cohabitantes (Lyssens-Danneboom et al., 2015 ; Benson et al., 2017).

4. Vers une approche moins conjugale des relations LAT

33 En limitant la notion de relation LAT aux « couples non cohabitants par choix », on a enfermé le débat autour de la question des « vrais » LAT (couples non cohabitants stables, librement choisis) et des faux « LAT » (flirts, fréquentations, relations de dating…). Ce faisant, on a négligé pendant longtemps ce qui constitue potentiellement le phénomène nouveau : l’essor de relations affectives stables non cohabitantes, de différentes natures. Dans cette perspective, les relations d’intérêt peuvent durer plusieurs mois ou plusieurs années ; elles ne sont pas nécessairement déclarées comme « couple » par les intéressés mais cependant elles ne doivent pas nécessairement être considérées comme des relations (uniquement) sexuelles ou comme des relations préconjugales.

34 Pour objectiver ces relations non cohabitantes stables, il suffit d’utiliser l’indicateur pris en compte dans FFS ou GGS qui pose la question des « relations amoureuses stables » (« intimate relationship ») sans considération de durée ou déclaration de conjugalité. Ce choix a eu des conséquences importantes sur la mesure de la prévalence des relations LAT. La comparaison réalisée par Régnier-Loilier (2018) de deux enquêtes françaises récentes est édifiante. Avec Erfi, en 2005, 8,7 % des individus âgés de 18 à 79 ans ont une relation amoureuse stable non cohabitante. En 2011, l’enquête Famille et logement (Insee/Ined) estime à 2,7 % la part des personnes de 18 à 79 ans qui déclarent « être en couple » avec une personne qui vit dans un autre logement. Avec l’expression « être en couple », la part des relations LAT est divisée par plus de deux [23].

35 La notion de « relation amoureuse stable » s’est progressivement imposée dans les enquêtes pour mesurer les relations LAT, pensées de façon plus large qu’avant. Les estimations produites à partir de cet indicateur dans les divers pays développés de l’ouest de l’Europe, d’Amérique du Nord ou du Pacifique anglophone sont de l’ordre de 8 % à 10 % [24]. Le tableau A.1 présente des estimations de la prévalence des relations LAT dans quelques pays, et le tableau A.2 présente les différentes enquêtes réalisées par pays, les questions posées ainsi que les échantillons. Ces estimations, comme le notent Reimondos et al. (2011), sont difficiles à interpréter : d’une part, elles portent sur des échantillons composés différemment, notamment quant à l’âge des enquêtés ; d’autre part, elles peuvent révéler des différences de perception de la question posée (dans la mesure où les termes utilisés dans les questionnaires varient d’un pays à l’autre), autant que des attitudes différentes à l’égard de ce type de relation intime.

36 L’enquête GGS de 2020 ne propose plus un terme spécifique pour définir une union mais enregistre l’existence ou non d’un « partenaire », et le cas échéant le fait de vivre avec [25]. Mais ce terme est un anglicisme qui, sans qualificatif, ne fait pas forcément sens en français, et le terme « conjoint » est plus adapté aux couples mariés qu’aux relations non cohabitantes. Ce nouveau choix de terminologie ne règle pas le problème de l’identification des relations non cohabitantes et va entraîner une rupture dans les mesures statistiques.

37 Il est difficile de mesurer les évolutions des relations non cohabitantes stables d’une décennie à l’autre car les enquêtes n’ont pas toujours été répétées. En France, les relations amoureuses stables des adultes de moins de 50 ans ont peu évolué sur une période de 20 ans (7 % en 1986, 8 % en 1994 pour les adultes de moins de 50 ans, et 8 % en 2005 pour les adultes de 18 à 79 ans). Au Canada, on passe de 8 % des plus de 20 ans en 2001 à 7 % en 2011 (Turcotte, 2013). En Allemagne, Asendorpf (2008) observe une légère augmentation, de 8,5 % en 1992 à 10,9 % en 2006 des personnes non mariées et avec un partenaire stable vivant dans un autre logement. Les évolutions semblent donc soit inexistantes, soit assez faibles.

38 Les enquêtes sociodémographiques les plus récentes, comme l’enquête française Epic (Ined, 2014), assument désormais cette approche qui s’éloigne d’une définition conjugaliste pour embrasser l’ensemble des relations non cohabitantes stables. Des indicateurs supplémentaires permettent de préciser leurs caractéristiques (en retenant le principe d’une hétérogénéité importante de la durée et du poids des contraintes). La notion de relations LAT est toujours utilisée, mais désigne désormais toute relation non cohabitante stable. Ce changement d’approche fait l’objet d’un consensus statistique, puisque les recommandations des démographes réunis dans la Task force sur les familles et les ménages pour les prochaines enquêtes sur le thème des LAT [26] excluent toute référence à la conjugalité et à une durée minimale (UNECE, 2011).

III. Analyser les relations LAT : du mode de vie alternatif à des « intimités contextuelles »

39 Trois grands types d’analyses peuvent être distingués dans l’ensemble des travaux quantitatifs publiés sur les relations LAT ou non cohabitantes. On passe progressivement d’une réflexion sur le choix d’une forme de vie intime alternative à une compréhension de la vie intime étroitement articulée à des contextes sociaux et biographiques.

1. Les relations non cohabitantes stables : un choix de valeurs modernes ?

40 Le premier type d’analyse s’appuie sur le présupposé que les LAT constituent une forme alternative de vie intime, et propose de comparer les relations LAT aux autres formes de vie privée (mariage, cohabitation, célibat). Ces travaux tentent d’identifier les facteurs qui conduisent les individus vers telle ou telle forme. Ils considèrent que les individus disposent d’une capacité à décider (dans un certain ensemble de contraintes) entre plusieurs modèles de relations conjugales.

41 Des résultats convergents apparaissent dans tous les pays : le taux de relations LAT décroît avec l’âge des individus, il s’accroît avec le niveau de diplôme (car les relations LAT sont fréquentes en milieu étudiant), et à certains moments de la vie (après une rupture d’union notamment). Enfin, les différences entre milieux sociaux sont peu marquées. À partir des données des enquêtes GGS, Liefbroer et al. (2015) montrent que les relations LAT en Europe de l’Ouest et de l’Est sont très majoritairement un prélude à une vie de couple cohabitante, principalement chez les jeunes adultes. Elles peuvent être vécues comme une alternative à la cohabitation chez les personnes âgées et les adultes ayant des enfants d’une précédente union (De Jong Gierveld et Merz, 2013 ; Van der Wiel et al., 2020). Régnier-Loilier (2019) montre également la prévalence des relations LAT après une séparation ou un divorce. La conclusion que l’on peut tirer de ces travaux est que le choix de cette forme de vie privée semble plus influencé par le parcours de vie des individus que par les caractéristiques du milieu social.

2. Des relations intimes qui dépendent des parcours de vie

42 Une seconde série de travaux statistiques se focalise sur la seule population des individus en relation non cohabitante stable (« relation amoureuse stable ») et vise à distinguer différentes configurations pour mieux évaluer leur stabilité, ainsi que le poids des contraintes et des valeurs qui leur sont associées. Les typologies des relations non cohabitantes construites à partir de techniques statistiques de classification automatique ont permis d’établir des types qui se ressemblent d’un pays à l’autre : en France (Beaujouan et al., 2009), dans les autres pays d’Europe du Nord, de l’Ouest et de l’Est (Pasteels et al., 2017) et même en Australie (Reimondos et al., 2011). Schématiquement ces types sont construits à partir de trois grandes variables structurantes : l’âge des individus, la durée des relations LAT et les ruptures d’union. Trois grands groupes de relations non cohabitantes stables peuvent être distingués : les jeunes adultes sans enfant (qui ont parfois déjà cohabité avec quelqu’un) pour qui les relations LAT sont a priori un prélude à la vie cohabitante, les parents en ménage monoparental et les séniors (sans enfant cohabitant). Ces deux derniers types reflètent davantage la non-cohabitation comme un choix de vie durable (les séniors tout particulièrement). Ils sont cependant moins importants quantitativement et sont souvent occultés par le poids des couples de jeunes dans les statistiques. De ce fait, certains spécialistes en concluent que les relations non cohabitantes stables seraient essentiellement un prélude à la cohabitation (Castro-Martín et al., 2008 ; Duncan et al., 2013).

43 Ces trois types montrent combien l’expérience des relations non cohabitantes stables est hétérogène. Elles doivent être replacées dans le parcours de vie des individus et des inflexions, comme les ruptures d’union. Plusieurs auteurs insistent sur la prudence qui caractérise ces relations. Prudence pour les jeunes, à un moment où les positions sociales ne sont pas établies, prudence pour les divorcés, qui ont appris combien les relations conjugales sont fragiles. Les relations LAT ne paraissent donc pas être un idéal de vie pour les personnes qui les vivent, mais une stratégie relationnelle circonspecte (Haskey et Lewis, 2006).

44 Dans les travaux récents plutôt qualitatifs (Connidis et al., 2017), les formes de vie privée cohabitantes et non cohabitantes ne sont plus principalement associées aux caractéristiques des individus, mais aux périodes de la vie et à un contexte social comme les études, l’après-divorce avec des enfants jeunes, la retraite… Quand le contexte se modifie (premier emploi stable, temps écoulé après le divorce, départ des enfants, retraite), les arrangements sont susceptibles de changer : la relation LAT peut par exemple devenir cohabitante. Les relations non cohabitantes stables constituent une forme de vie privée très marquée par un contexte spécifique et qui vaut tant que ce contexte perdure.

3. Des relations non cohabitantes stables et labiles

45 Une dernière série de travaux, plus récents, vise à mesurer les durée, fragilité et labilité des relations amoureuses stables. Si les relations non cohabitantes ne sont qu’un choix par défaut, une étape transitoire, comment évoluent-elles ? Les enquêtes répétées comme GGS (utilisées par exemple dans Ayuso, 2019) ou le German socioeconomic panel (Ermisch et Siedler, 2008) permettent de mesurer les préférences en matière de cohabitation et le devenir des relations non cohabitantes. Lewin (2018) à partir des données de GGS montre combien le désir de cohabiter clive les individus qui ont une relation amoureuse stable : chez les jeunes, les femmes sont plus souvent désireuses de cohabiter (ou de se marier et d’avoir un enfant) que les hommes. Chez les plus âgés, c’est l’inverse : les hommes souhaitent davantage cohabiter que les femmes. Les femmes, principales responsables des tâches domestiques dans les familles, préfèrent maintenir une relation non cohabitante (Ghazanfareeon-Karlsson et Borell, 2002).

46 Par ailleurs, une grande distance entre les deux logements réduit les chances de voir les relations non cohabitantes se transformer en cohabitation et accroît les risques de rupture (Krapf, 2018 ; Wagner et al., 2019). Régnier-Loilier (2016) décrit le devenir sur 3 et 6 ans des personnes en relation non cohabitante en 2005 à partir de l’enquête Erfi (GGS, 2005, 2008 et 2011). Il montre la transformation fréquente des relations LAT au fil du temps, ce qu’on définit comme leur « labilité » : seules 11 % des personnes en relation LAT en 2005 l’étaient toujours 6 ans après. Les séniors constituent la catégorie la plus stable (6 individus sur 10 sont toujours en relation LAT avec la même personne). Les jeunes adultes sont ceux pour lesquels la relation non cohabitante a le plus changé et qui ont le plus fort taux de cohabitation (avec le même partenaire ou non) 6 ans après. Les parents séparés présentent un profil similaire aux séniors, avec un maintien fréquent des relations non cohabitantes.

47 Les relations non cohabitantes (hors « commuter marriages ») sont particulièrement labiles en raison d’une caractéristique forte mise en lumière par les études qualitatives : leur « faible degré d’institutionnalisation » qui implique une faible intégration économique (Ghazanfareeon-Karlsson et Borell, 2002). Dans ces relations, souvent, il n’y a pas de budget, de patrimoine ou de protection sociale communs. Chacun reste maître de ses biens, ce qui simplifie les ruptures. Parce que les relations non cohabitantes sont labiles avec des transitions de la non-cohabitation à la cohabitation – et cependant suffisamment stables pour être observées dans des enquêtes statistiques –, on comprend pourquoi leur fréquence augmente peu depuis 20 ans.

48 Des enquêtes qualitatives menées sur les jeunes adultes (Giraud, 2017), puis sur les personnes de plus de 50 ans (Giraud, 2020), montrent combien les relations intimes s’appuient sur des « contrats relationnels » qui sont négociés dans un contexte sentimental, social et biographique donné. Les jeunes qui se rencontrent s’accordent pour « sortir ensemble », puis « être ensemble » chacun chez soi, tant qu’ils sont étudiants. Le contrat relationnel peut être renégocié quand le contexte change, par exemple avec une stabilité professionnelle. Chez les plus de 50 ans séparés ou divorcés, la présence des enfants adolescents au foyer est le contexte qui justifie souvent la non-cohabitation. Le départ des enfants modifie le contexte et conséquemment peut modifier le contrat relationnel. Alors que chez les jeunes, l’évolution vers la cohabitation est une suite attendue, c’est moins le cas pour les plus de 50 ans. Les relations non cohabitantes se présentent donc comme des « intimités contextuelles », c’est-à-dire une forme de vie intime négociée et indexée à un contexte sentimental, social et biographique particulier.

49 Liberté et contraintes se mêlent ici étroitement. Les jeunes vont négocier entre eux la meilleure façon d’être ensemble en fonction de leurs valeurs et des contraintes dans lesquelles ils sont pris. Parce que ces accords (pas seulement sur le fait de ne pas cohabiter mais aussi sur le rythme des rencontres) sont négociés et révisables, les relations non cohabitantes des jeunes ne sont pas vécues comme un manque de liberté (Régnier-Loilier, 2018).

Conclusion

50 Les travaux quantitatifs réalisés depuis 40 ans sur la famille et le couple ont construit une nouvelle catégorie, les relations LAT, considérée comme une nouvelle forme de conjugalité, alternative à la cohabitation hors mariage ou au mariage considérés comme plus traditionnels. Plus récemment, ces travaux prennent en compte l’ensemble des relations non cohabitantes stables.

51 La fréquence des couples non cohabitants est assez faible. En revanche, celle des relations non cohabitantes stables ou des « relations amoureuses stables » est plus importante dans tous les pays développés, même si elle reste au fil des décennies à un niveau modéré (autour de 10 % des individus). L’hétérogénéité de ces relations non cohabitantes, et surtout leur caractère contextuel, sont étroitement liés au parcours de vie et à ses accidents : relations non cohabitantes préconjugales, dans lesquelles les jeunes peuvent partager ou tester une intimité affective et sexuelle avant de cohabiter ; relations non cohabitantes post-divorce, propres aux femmes en ménage monoparental ; relations non cohabitantes plus stables des plus âgés (après séparation, divorce ou veuvage), dont les enfants ont quitté le foyer.

52 Contrairement à l’hypothèse que ces relations sont le résultat d’une préférence pour une forme particulière de relations affectives et sexuelles, elles sont plutôt liées à un moment particulier du cycle de vie et peuvent se transformer en relations cohabitantes au fil du temps. La labilité des relations non cohabitantes témoigne du caractère négocié et contextuel de l’intimité aujourd’hui : les formes intimes ne sont pas d’abord le fruit d’une adhésion idéologique comme dans les années 1970 où le refus du mariage était associé à l’image d’une lutte contre un mode de vie bourgeois, mais plutôt le résultat de négociations entre partenaires dans un cadre de contraintes matérielles et idéologiques donné. Telle ou telle forme de vie intime est testée prudemment et maintenue tant que le contexte d’origine perdure et que la relation donne satisfaction.

53 L’intimité contemporaine n’est pas devenue « liquide » (Bauman, 2004), au sens où les individus ne sont pas devenus des « consommateurs » qui maintiendraient leur relation « tant qu’ils ne trouvent pas mieux ». Elle est devenue plus « contextuelle », les relations sont indexées à un certain contexte social et sentimental dans des accords interpersonnels, et continuent sous la même forme tant que le contexte n’est pas modifié. Les relations non cohabitantes stables illustrent une volonté des individus de développer des relations intimes dans des contextes matériels et moraux aujourd’hui plus complexes et incertains. La modernité de ce type de relation réside ici moins dans la préférence pour une forme de vie intime que dans la capacité des individus à co-définir la relation qui leur correspond à un moment spécifique de leur parcours de vie, et à pouvoir réviser et renégocier leurs accords.

54 Le terme LAT a été trop souvent utilisé pour occulter cet ensemble très varié de relations intimes, pas nécessairement considérées par les deux partenaires comme conjugales, et pas nécessairement intermédiaires entre la sexualité éphémère et le couple installé (Piazzesi et al., 2020). Pour ces raisons, les relations non cohabitantes devraient être étudiées dans leur diversité et en rapport avec les parcours de vie des individus, sans supposer a priori une stabilité sur le long terme, un caractère conjugal, ou sans poser de limite sur leur caractère plus ou moins choisi. La question de l’intégration économique, du partage du travail de care entre les partenaires devrait également être davantage interrogée dans les questionnaires ou les enquêtes qualitatives.


Annexes

Tableau A.1. Source et estimation de la fréquence des relations non cohabitantes stables (LAT) dans une sélection de pays

Description de l'image par IA : Tableau de données sur les relations non cohabitantes stables (LAT) dans plusieurs pays.Description de l'image par IA : Tableau de données sur les relations non cohabitantes stables (LAT) par pays et années.Description de l'image par IA : Tableau de données sur les relations non cohabitantes stables dans divers pays.

Tableau A.1. Source et estimation de la fréquence des relations non cohabitantes stables (LAT) dans une sélection de pays

Tableau A.2. Liste des enquêtes quantitatives ayant des questions sur les relations LAT ou non-cohabitantes

Description de l'image par IA : Tableau avec des enquêtes quantitatives sur les relations LAT ou non-cohabitantes, incluant dates, pays et populations.Description de l'image par IA : Tableau noir avec texte blanc listant des enquêtes quantitatives.Description de l'image par IA : Tableau noir avec texte en blanc listant des enquêtes quantitatives.

Tableau A.2. Liste des enquêtes quantitatives ayant des questions sur les relations LAT ou non-cohabitantes

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Mots-clés éditeurs : couple, enquêtes quantitatives, living apart together relationship (LAT), relation non cohabitante

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Date de mise en ligne : 27/07/2023

https://doi.org/10.3917/popu.2301.0051