Quels logements et quels quartiers ? L’intégration résidentielle des immigrés en France
- Par Haley McAvay
Pages 351 à 380
Citer cet article
- MCAVAY, Haley,
- McAvay, Haley.
- McAvay, H.
https://doi.org/10.3917/popu.1802.0351
Citer cet article
- McAvay, H.
- McAvay, Haley.
- MCAVAY, Haley,
https://doi.org/10.3917/popu.1802.0351
Notes
-
[1]
En France, en 2011, le logement social représentait environ 18 % du parc immobilier (Trevien, 2013). Le secteur social n’est pas réservé aux pauvres (Trevien, 2013 ; Whitehead et Scanlon, 2007). Les conditions de revenu sont suffisamment larges pour inclure des ménages de la classe moyenne. Pourtant, le secteur fait l’objet d’une forte ségrégation socioéconomique avec différentes catégories selon le revenu du ménage. Les logements publics varient également d’une zone géographique à l’autre en termes de qualité, d’offre et de demande.
-
[2]
La population dite « majoritaire » est constituée de Français nés en France et dont les parents sont également Français de naissance.
-
[3]
Les Iris (Ilots regroupés pour l’information statistique) sont des unités géographiques. Ce découpage territorial a été introduit par l’Insee à partir du recensement de 1999. Les Iris sont conçus pour regrouper entre 1 800 et 5 000 habitants. Toutes les villes françaises de plus de 10 000 habitants (et la majorité des villes de plus de 5 000 habitants) sont divisées en Iris. Lorsque les informations au niveau de l’Iris ne sont pas disponibles en raison de la petite taille des villes ou des villages, des variables contextuelles au niveau communal sont utilisées à la place.
-
[4]
La catégorie G2.5 se réfère à des individus dont l’origine des deux parents peut être identifiée. Dans les cas où l’origine d’un parent est inconnue, les individus sont placés dans la catégorie correspondant à l’origine du parent présent.
-
[5]
Lorsque les immigrés de la seconde génération ont deux parents immigrés de deux origines différentes, nous retenons la nationalité d’origine du père.
-
[6]
Étant donné le faible nombre de Turcs dans la catégorie G2.5 (26 individus), les catégories G2 et G2.5 d’immigrés turcs ont été fusionnées.
-
[7]
Ces origines nationales ont été choisies dans la mesure où elles représentent les plus grands groupes d’immigrés en France. La catégorisation correspond à peu près aux grandes régions géographiques mondiales et elle est similaire à celle d’autres études sur l’intégration des immigrés en France (Meurs et al., 2006 ; Safi, 2008 ; Simon, 2003a).
-
[8]
Obtenus en rendant exponentiels les coefficients du modèle logit multinomial (ecoef), ils sont généralement interprétés comme des rapports des chances.
-
[9]
Afin de permettre la comparaison entre les générations d’immigrés, l’échantillon est restreint aux individus âgés de 18 à 50 ans (Beauchemin et al., 2015).
-
[10]
Pour des raisons de respect de la vie privée, TeO ne précise pas de proportions exactes d’immigrés au sein des Iris. Cette information est codée en déciles indiquant à quel niveau de présence d’immigrés l’Iris de résidence du répondant appartient par rapport à tous les Iris. Voir tableau annexe A.1 pour la distribution des variables.
-
[11]
Ces demandes comprennent des demandes d’accès mais également des demandes de changement de logement au sein du parc social effectuées durant les douze derniers mois. Exclure les résidents de logements sociaux depuis plus d’un an entraîne une modification des pourcentages, mais pas des écarts entre les groupes.
-
[12]
Les probabilités sont obtenues en utilisant la commande margins du logiciel Stata, qui calcule la probabilité moyenne pr(y) pour chaque catégorie de la variable indépendante étudiée, en gardant les autres variables indépendantes constantes.
-
[13]
On peut consulter à cet égard les travaux de Launay (2012) sur l’expérience des résidents de logements sociaux à Paris qui accèdent à des quartiers aisés à la faveur de politiques de mixité sociale, mais qui se sentent des intrus dans ces quartiers majoritairement blancs.
Avec l’accès à l’emploi et à la citoyenneté, le logement fait également partie des grands facteurs d’intégration des immigrés. Toutefois, la concentration spatiale des immigrés et de leurs descendants dans certains types de logements, en particulier l’habitat social, ainsi que dans certains quartiers, peut créer de la ségrégation spatiale. À partir des données de l’enquête Trajectoires et origines (TeO), Haley McAvay s’intéresse à l’intégration résidentielle des immigrés en France. Elle met en évidence et discute les mécanismes à l’origine des disparités dans les statuts d’occupation des logements et dans la probabilité d’habiter une zone à forte concentration de population immigrée selon le pays d’origine et la génération d’immigration
1Au cours de la dernière décennie, la ségrégation résidentielle des immigrés a fait l’objet d’une attention croissante de la part des chercheurs en France. Bien que les études quantitatives restent encore rares, en partie en raison du manque de données adéquates, les recherches existantes indiquent des niveaux élevés de ségrégation entre les immigrés non européens et les Français natifs (Pan Ké Shon et Verdugo, 2015 ; Préteceille, 2009 ; Safi, 2009 ; Verdugo, 2011). Pourtant, nos connaissances sur le degré d’intégration spatiale dans les logements et les quartiers sont limitées. Cet angle mort empirique est d’autant plus surprenant qu’un lien étroit existe en France entre l’histoire de l’immigration postcoloniale d’une part, le développement du secteur du logement public [1] et l’émergence des quartiers urbains défavorisés d’autre part. Le boom de la construction de logements sociaux de l’après-guerre devait initialement fournir des logements abordables aux classes moyennes ; or tout au long des années 1970 et 1980, ces habitations ont accueilli de plus en plus d’immigrés pauvres avec leurs familles. Les politiques d’urbanisation ont été déterminantes dans le choix de localisation de certains immigrés (Bernardot, 1999). Comme les stratégies résidentielles des ménages, l’entrée dans le secteur social était un moyen d’améliorer leurs conditions de vie initiales avant d’envisager une transition vers la propriété (Boudimbou, 1993 ; Dietrich-Ragon, 2011). Les immigrés non européens, en particulier, se sont concentrés de plus en plus dans les segments de moindre qualité du secteur immobilier situés dans les zones urbaines périphériques (David, 2010 ; Pinçon, 1981 ; Simon, 1999).
2Cet article utilise des données au niveau individuel de l’enquête Trajectoires et origines (TeO) de 2008 afin d’explorer les évolutions en matière de logement et de quartier habités par les immigrés. Contrairement à la plupart des études sur la ségrégation qui reposent sur des données de recensement, TeO offre des informations riches sur le pays de naissance, la trajectoire migratoire, la nationalité et les expériences antérieures sur le marché du logement, fournissant une opportunité unique d’évaluer les mécanismes avancés par les deux grandes théories sur la ségrégation des immigrés : l’assimilation spatiale et la stratification des lieux.
3L’analyse a deux grands objectifs. Le premier consiste à confronter ces théories à l’accès des immigrés à la propriété et aux logements sociaux en France, en s’intéressant aux effets de l’âge lors de la migration, de la génération et de l’origine géographique. Les disparités entre les immigrés et la population majoritaire sont-elles moins fortes chez les immigrés de la première génération qui sont partis jeunes de leur pays ? Les immigrés de deuxième génération ont-ils une situation comparable à celle de la population majoritaire [2] en matière de logement ? L’accès au logement est-il lié au pays d’origine des immigrés ? Le second objectif consiste à explorer les liens entre le mode d’occupation des logements et le type de quartier selon les origines des immigrés : le fait d’habiter dans des logements sociaux implique-t-il de vivre dans des quartiers à forte proportion d’immigrés, en particulier pour les non-Européens ?
I. Assimilation spatiale et stratification des lieux en France
4L’intégration des immigrés figure parmi les grands sujets de recherche en sciences sociales aux États-Unis depuis la théorie de l’assimilation spatiale née des travaux de la première École de Chicago. Selon cette théorie, la concentration d’immigrés dans des enclaves ethniques est un point de départ naturel du processus graduel d’acculturation et d’intégration aboutissant à la sortie des quartiers ségrégués (Alba et Nee, 2003 ; Park et Burgess, 1921 ; Park et al., 1925). La théorie met l’accent sur la durée du séjour et la mobilité socioéconomique en tant que principales forces motrices de la déségrégation. À mesure que les immigrés s’adaptent à la société hôte et s’intègrent sur le marché du travail, ils convertissent leurs gains économiques en une meilleure situation résidentielle en quittant les quartiers immigrés défavorisés, en particulier en accédant à la propriété. Les dynamiques générationnelles sont d’une importance théorique cruciale à cet égard, l’hypothèse étant faite que les descendants d’immigrés se trouveront dans une situation résidentielle améliorée par rapport à la génération de leurs parents. L’assimilation spatiale peut donc être comprise comme un processus largement mécanique au cours duquel les immigrés perdent leur spécificité résidentielle au fur et mesure de leur séjour en France et viennent habiter des logements et des quartiers similaires à ceux de la population majoritaire. Tandis que les données empiriques aux États-Unis ont généralement corroboré ce modèle théorique, des inégalités persistantes entre les minorités ont révélé le rôle décisif de l’origine ethnique en matière de logement et de quartier, au-delà des autres facteurs individuels (Alba et Logan, 1993 ; Massey et Denton, 1985, 1993 ; Painter et al., 2001 ; Pais et al., 2012 ; South et al., 2008).
5L’approche par la stratification des lieux se concentre sur le rôle de facteurs structurels basés sur l’ethnicité qui faciliteraient ou entraveraient les opportunités résidentielles des minorités (Alba et Logan, 1991 ; Charles, 2003 ; Logan et Alba, 1993 ; Massey et Denton, 1985, 1993). Ces travaux ont montré comment les discriminations directes et indirectes par diverses institutions renforcent la ségrégation résidentielle en canalisant les demandes de logements des minorités vers des marchés immobiliers de moindre valeur dans des quartiers moins prisés (Bobo et Zubrinsky, 1996 ; Charles, 2003 ; Farley et Allen, 1987 ; Massey et Denton, 1993 ; Yinger, 1997). La stratification des lieux s’attache également au rôle des préférences résidentielles selon les groupes : les populations blanches évitent les quartiers non blancs, tandis que les minorités préfèrent vivre à proximité de leur réseau ethnique, les deux phénomènes contribuant à perpétuer les schémas de ségrégation résidentielle.
6Les premières données sur la localisation et le logement des immigrés en France soulignent l’importance des disparités liées à l’origine. Safi (2009) calcule des indices de dissimilarité au niveau municipal pour montrer que les immigrés non européens sont sujets à des niveaux de ségrégation substantiellement plus élevés que les immigrés européens (par rapport aux Français natifs). Ces résultats font largement écho à ceux de Préteceille (2009) et Verdugo (2011) avec des méthodes similaires. Pan Ké Shon et Verdugo (2015) démontrent une plus forte concentration spatiale des non-Européens, même si le niveau de ségrégation entre les Français natifs et les immigrés semble décroître avec le temps. Verdugo (2011) observe cependant que la ségrégation résidentielle augmente de façon plus spécifique parmi les non-Européens vivant dans des logements sociaux. Ces schémas semblent être renforcés par une moindre mobilité parmi les immigrés dans des espaces ayant une forte présence d’immigrés de la même origine (Rathelot et Safi, 2014) et dans des quartiers défavorisés (Pan Ké Shon, 2010). Bien que disposant de peu de connaissances sur la deuxième génération d’immigrés, Pan Ké Shon (2011) montre que les immigrés de deuxième génération d’origine africaine et turque restent surreprésentés dans les quartiers défavorisés, même si le niveau de concentration est moins fort que pour les immigrés de première génération.
7Les quelques études sur le type de logement mettent au jour des disparités similaires liées à l’origine des immigrés. Les résultats de Simon (1995) indiquent que les immigrés européens et asiatiques sont nombreux à accéder à la propriété, contrairement aux personnes originaires d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne et de Turquie qui vivent en majorité dans des logements sociaux. Cette situation a été confirmée par des études plus récentes. Gobillon et Solignac (2015) montrent, en s’appuyant sur des données longitudinales, que si l’évolution des inégalités de logement sur 25 ans est cohérente avec le modèle de l’assimilation spatiale, la situation défavorable des immigrés africains par rapport aux natifs décroît peu dans le temps. D’autres recherches montrent que les non-Européens sont surreprésentés dans le secteur du logement social, même après le contrôle des facteurs socioéconomiques et de cycle de vie (Fougère et al., 2011 ; Pan Ké Shon et Scodellaro, 2011 ; Verdugo, 2011).
8Ces disparités liées à l’origine sont-elles le reflet d’attentes différentes des immigrés et des natifs, ou le résultat d’un traitement différent sur le marché du logement ? Les recherches françaises tendent à montrer comment les discriminations et les préférences, toutes deux mises en avant par le modèle de stratification des lieux, sont en jeu.
9D’une part, l’entrée dans le secteur social peut constituer une véritable stratégie résidentielle des immigrés. Certains résultats suggèrent que le logement social fournit aux immigrés l’opportunité d’améliorer leurs conditions de logement, en particulier pour ceux qui occupaient un logement cher mais de mauvaise qualité, loué sur le marché privé (Boudimbou, 1993 ; Dietrich-Ragon, 2011). Le logement social peut également représenter une transition vers la propriété en augmentant les capacités d’épargne des ménages (Goffette-Nagot et Sidibé, 2016 ; Trevien, 2013). Cette épargne peut constituer une opportunité pour les immigrés qui souhaitent devenir propriétaires dans leur pays. Enfin, la présence de réseaux de personnes de la même origine dans les zones à forte concentration de logements sociaux peut également renforcer la demande des immigrés pour ces quartiers.
10D’autre part, les études qualitatives sur les discriminations institutionnelles dans le secteur du logement social en France portent à croire qu’au-delà des préférences, des contraintes structurelles façonnent également la situation résidentielle des immigrés. Ces travaux ont montré que le secteur social pratique largement le profilage ethnique dans l’attribution des logements, et que ces processus d’exclusion sont inhérents aux modes de fonctionnement des bailleurs sociaux dans le cadre des politiques urbaines nationales liées à la mixité sociale (Bourgeois, 2013 ; Sala Pala, 2013 ; Simon, 1999, 2003b ; Simon et Kirszbaum, 2001 ; Tanter et Toubon, 1999 ; Tissot, 2005). Le concept de mixité sociale est devenu une priorité des politiques urbaines au début des années 1990 avec l’apparition d’une série de lois visant explicitement à lutter contre la ghettoïsation. Bien que les politiques ne se préoccupent pas officiellement de la distribution spatiale des minorités, les immigrés non européens et leurs descendants sont officieusement visés en tant que populations dont la concentration doit être évitée (Bourgeois, 2013 ; Sala Pala, 2013 ; Simon, 2003b). Or, les pratiques d’attribution contribuent paradoxalement à renforcer la séparation spatiale de ces groupes. En effet, ces travaux montrent qu’à cause de leur faible statut socioéconomique et de la distance culturelle, réels ou perçus, par rapport à la population majoritaire, les populations d’origine non européennes sont considérées comme des locataires ou des voisins « à problèmes » et comme une menace sur le prestige et la valeur des biens immobiliers et des quartiers. Les bailleurs sociaux tendent donc à placer les « bons » candidats (Français ou Européens) dans les secteurs de meilleure qualité, alors que les « mauvais » candidats (non-Européens) sont plus fréquemment relégués dans les logements de moindre qualité où les minorités défavorisées sont déjà présentes en grand nombre. Plusieurs cas de discrimination institutionnelle, mettant en cause des autorités responsables des logements sociaux ayant exclu des ménages d’origine africaine, ont ainsi été portés devant les tribunaux français (Bourgeois, 2013 ; Sala Pala, 2013).
11La discrimination sur le marché du logement privé constitue une autre force motrice de la ségrégation des immigrés interagissant avec les pratiques d’exclusion du secteur social. Des résultats de testing montrent que la discrimination sur le marché privé est particulièrement forte contre les locataires d’origine africaine, ces derniers ayant nettement moins de chances d’être choisis pour un appartement par rapport à des candidats issus de la population majoritaire ayant des caractéristiques similaires (Bonnet et al., 2015 ; Bunel et al. 2017 ; Halde, 2006).
12Trois hypothèses orientent cette analyse. En suivant l’hypothèse de l’assimilation spatiale, nous devrions constater un recul des disparités de logement liées à l’origine avec la durée du séjour et la génération. Les facteurs individuels devraient par ailleurs absorber la plupart des différences entre les immigrés et la population majoritaire. Cependant, si les groupes continuent d’avoir un accès inégal aux marchés du logement, comme le suppose l’hypothèse de la stratification des lieux, des différences nettes de mode d’occupation des logements persisteront. Cela pourrait signifier un moindre accès à la propriété parmi les non-Européens et, si la demande de logements de ces derniers est canalisée vers le secteur social, une plus grande concentration dans les logements sociaux. Enfin, troisième hypothèse, nous pouvons nous attendre à ce que les non-Européens vivant dans des logements sociaux aient de plus grandes chances d’habiter des quartiers à forte proportion d’immigrés par rapport aux autres groupes.
II. Données et méthodes
13Les données viennent de l’enquête Trajectoires et origines (TeO) réalisée par l’Ined et l’Insee. TeO est une enquête représentative au niveau national, menée en 2008 auprès de 21 000 individus résidant en France métropolitaine. Elle constitue l’une des rares sources de données françaises contenant des informations détaillées sur les caractéristiques migratoires, origines géographiques, modes d’occupation du logement et expériences sur les marchés du logement (Beauchemin et al., 2016). Les données comprennent également des variables contextuelles tirées du recensement français décrivant la proportion d’immigrés dans les quartiers (Iris) [3] et les communes.
14À partir des informations sur le pays et la nationalité de naissance des répondants et de leurs parents, l’échantillon est divisé en catégories par génération et origine des immigrés. Quatre catégories de génération sont utilisées (G1, G1.5, G2 et G2.5). La première génération d’immigrés est définie comme les individus nés en dehors de France sans la nationalité française, et répartis selon leur âge à l’arrivée : ceux arrivés en France après 16 ans sont dans la catégorie G1, et ceux arrivés avant 16 ans sont dans la catégorie G1.5. Toute différence observée entre G1 et G1.5 peut être interprétée comme un effet de l’intégration sociale et culturelle. La génération G1.5 ayant été scolarisée en partie en France, elle peut avoir une meilleure connaissance de la langue et des liens sociaux plus forts en France, autant de facteurs susceptibles d’élargir les opportunités d’accès à la propriété. Alternativement, les individus de la génération G1.5 étant arrivés en France durant l’enfance avec leurs parents, les différences entre G1 et G1.5 peuvent être dues au statut familial, les immigrés de G1.5 ayant plus de chances d’obtenir un logement social que les immigrés de G1 arrivés seuls en France.
15La seconde génération d’immigrés est constituée de Français nés en France de parents immigrés. Les individus ayant deux parents immigrés appartiennent à la catégorie G2. Les personnes dont un parent est immigré et l’autre appartient à la population majoritaire sont regroupées dans G2.5 [4]. Ces catégories permettent de caractériser les effets du lieu de naissance, de l’âge à la migration et des origines mixtes.
16Cinq catégories ont été définies sur la base des origines nationales des immigrés (pour G1 et G1.5) ou de l’origine du ou des parent(s) pour les immigrés de seconde génération (G2 ou G2.5) [5]. Ces catégories regroupent tous les répondants issus de l’immigration quelle que soit la génération et elles incluent l’Afrique du Nord (Algérie, Maroc et Tunisie), l’Afrique subsaharienne, la Turquie [6], l’Asie (Cambodge, Laos et Vietnam) et l’Europe (Italie, Espagne et Portugal). Les autres origines sont retirées de l’analyse [7].
17Enfin, la population dite « majoritaire » est constituée de français nés en France et dont les parents sont également Français de naissance.
18La taille de l’échantillon est de 11 319 individus (tableau 1) avec une surreprésentation non négligeable d’immigrés de la première et de la seconde génération. Une fois pondéré, 83 % de l’échantillon appartient à la population majoritaire, 8 % à la première génération et 9 % à la seconde génération d’immigrés. Les personnes originaires d’Afrique du Nord et d’Europe représentent les plus grands groupes d’immigrés. Le tableau annexe A.1 décrit toutes les variables utilisées dans l’analyse.
Tableau 1. Générations et origines de la population de l’échantillon
Tableau 1. Générations et origines de la population de l’échantillon
(a) Pays d’origine des immigrés (pour G1 et G1.5), pays d’origine du ou des parent(s) pour les immigrés de seconde génération (G2 ou G2.5).Note : Une fois pondérée, la population majoritaire française représente 83 % de l’échantillon.
19Un modèle logit multinomial (tableau annexe A.1, modèle 1) prédisant le mode d’occupation du logement pour trois catégories (propriétaire, locataire sur le marché privé et occupant d’un logement social) est réalisé dans un premier temps. Les résultats du modèle sont présentés et interprétés sous forme de rapports de risques relatifs [8] d’être propriétaire ou de vivre dans un logement social par rapport au fait de louer dans le privé. L’intérêt pour la propriété et le logement social n’implique pas une hiérarchie des modes d’occupation. Le choix d’analyser ces deux types de situations est motivé par la littérature théorique et empirique mentionnée précédemment : la théorie de l’assimilation spatiale inscrit la transition vers la propriété dans le processus d’intégration, tandis que des travaux précédents en France suggèrent un lien entre la concentration spatiale des immigrés et le logement social. Une interaction est incluse entre la génération et l’origine de l’immigré, ce qui porte à 20 le nombre de groupes, dont le groupe majoritaire. Les variables de contrôle individuelles et contextuelles suivantes sont inclues : sexe, âge [9], niveau d’études, revenu du ménage par habitant, statut matrimonial et nombre d'enfants, au chômage, propriétaire d’un logement en dehors de France, part des habitants de logements sociaux / propriétaires dans la ville, taille de la ville, ainsi que des effets fixes département.
20La seconde analyse (modèle 2) s’appuie sur un modèle d’équations simultanées, à savoir un modèle probit bivarié produisant des résultats par catégorie, afin d’évaluer ensemble le mode d’occupation du logement et les caractéristiques du quartier. Ce modèle nécessitant une variable dépendante binaire, le mode d’occupation indique le fait de vivre dans un logement social (y1=1) pour le logement social versus la location ou la propriété sur le marché privé (y1=0). Le quartier est évalué avec une variable binaire indiquant la résidence dans un Iris à forte proportion d’immigrés (y2), codée 1 lorsque les individus vivent dans les 10 % de quartiers regroupant les plus fortes parts d’immigrés en France et 0 autrement [10]. Le modèle autorise une corrélation entre les termes d’erreur de ces équations (Cameron et Trivedi, 2005). De plus, cette stratégie d’estimation permet d’explorer différentes combinaisons de résultats en calculant les probabilités conjointes dérivées du modèle (surtout Pr(y1=1 et y2=1) et Pr(y1=0 et y2=1)). Le modèle probit bivarié spécifie deux variables latentes non observées comme suit :
21y*1= x1' β1+ ε1 [1]
22y*2= x2' β2+ ε2 [2]
23et le résultat observé comme :
24y1=1 si y*1> 0 ; = 0 sinon [3]
25y2=1 si y*2> 0 ; = 0 sinon [4]
26Le modèle 2 inclut les mêmes variables indépendantes que le modèle 1.
III. Résultats
1. Disparités dans le mode d’occupation du logement liées à la génération et à l’origine
27Le tableau 2 présente le mode d’occupation du logement par génération et origine des immigrés et leurs descendants. Sans surprise, les taux de propriétaires les plus faibles concernent les immigrés G1 (24 %), alors que la population majoritaire a le taux le plus élevé (54 %). On observe cependant des signes d’assimilation spatiale à travers l’accès à la propriété au fil des générations d’immigration. Le taux de propriétaires parmi les immigrés arrivés en France avant l’âge de 16 ans (G1.5) est nettement plus élevé (42 %) que celui des immigrés de G1 (24 %). La seconde génération d’immigrés (G2) affiche également une propension plus marquée à la propriété que la première génération (G1), en particulier les individus ayant au moins un parent français né en France (G2.5).
Tableau 2. Statut d’occupation et type de logement selon la génération migratoire et la région d’origine (%)
Tableau 2. Statut d’occupation et type de logement selon la génération migratoire et la région d’origine (%)
Note : Le tableau présente les pourcentages pondérés en ligne.
28Les tendances générationnelles en matière d’occupation des logements sociaux renforcent l’hypothèse selon laquelle les immigrés s’assimilent en devenant propriétaires et en sortant du parc social. La population majoritaire a le taux le plus faible de logement social (13 %). Un écart de 8 points de pourcentage la sépare de la seconde génération d’immigrés ayant un parent né en France (G2.5). Alors que les descendants d’immigrés avec deux parents immigrés (G2) vivent plus fréquemment dans des logements sociaux (32 %) que les descendants d’immigrés ayant un seul parent immigré G2.5 (21 %), ils sont moins susceptibles d’habiter ce type de logement que les immigrés de G1 (44 %). Enfin, l’écart de 11 points entre les immigrés de G1.5 et de G1 indique que leur moindre présence dans le logement social est liée à l’âge d’arrivée dans le pays.
29Le tableau 2 montre également des variations du mode d’occupation en fonction de la région d’origine des immigrés. Les disparités de mode d’occupation liées à l’origine sont plus prononcées que celles liées à la génération d’immigration. Les immigrés ou descendants d’immigrés originaires d’Afrique subsaharienne affichent le plus faible taux de propriétaires (13 %) et la plus forte concentration dans le parc social (51 %), soit un écart plus important que celui identifié entre la population majoritaire et les immigrés G1 dans l’ensemble. Les immigrés ou descendants d’immigrés originaires d’Afrique du Nord sont également très présents dans les logements sociaux (43 %) et peu nombreux à accéder à la propriété (27 %) par rapport à d’autres groupes, mais de manière moins marquée que les originaires d’Afrique subsaharienne. Au contraire, la moitié des immigrés ou descendants d’immigrés originaires d’Asie et d’Europe sont propriétaires et peu présents dans les logements sociaux (moins de 20 %). Les immigrés ou descendants d’immigrés originaires de Turquie occupent une position intermédiaire avec une proportion de résidents dans un logement social (39 %) légèrement plus élevé que celle des propriétaires (34 %).
30Les disparités générationnelles et d’origine sont testées avec un modèle logit multinomial pour modéliser le mode d’occupation du logement toutes choses égales par ailleurs (tableau annexe A.2). Premièrement, les résultats montrent la prépondérance de facteurs liés au cycle de vie, au statut socioéconomique et au contexte résidentiel. Des corrélations positives significatives avec l’accès à la propriété et le fait de vivre dans un logement social sont identifiées pour l’âge, le fait d’être en couple et d’avoir des enfants. Un niveau d’études supérieures et les revenus sont positivement corrélés avec l’accès à la propriété et négativement corrélés avec le fait d’occuper un logement social. Enfin, le risque relatif de devenir propriétaire décroît dans les grandes villes, tandis que le risque d’occuper un logement social augmente.
31Pour appréhender les dynamiques d’assimilation, la figure 1 présente les rapports de risques relatifs d’être propriétaire et de vivre dans un logement social pour tous les groupes migratoires. Concernant l’accès à la propriété, par comparaison avec les statistiques descriptives du tableau 2, la prise en compte d’autres facteurs réduit considérablement les écarts avec la population majoritaire sur le fait d’être propriétaire. Un seul écart reste significatif pour les G1 et G1.5 d’Afrique subsaharienne qui ont à peu près deux fois moins de chances de devenir propriétaires que la population majoritaire. Les G1 d’Europe et d’Afrique du Nord ont eux aussi moins accès à la propriété, même si cette différence disparaît parmi les immigrés de G1.5. La prise en compte d’autres facteurs annule le désavantage relatif dans l’accès à la propriété précédemment constaté pour les G1 et G1.5 d’Asie et de Turquie. Parmi les immigrés arrivés pendant l’enfance (G1.5), ces groupes ont même des opportunités significativement plus élevées que la population majoritaire. À la seconde génération, les écarts significatifs liés à l’origine ne sont plus observés pour aucun groupe.
Figure 1. Rapports de risques relatifs d'accès à la propriété et d'occupation de logements sociaux selon la génération et l'origine des immigrés
Figure 1. Rapports de risques relatifs d'accès à la propriété et d'occupation de logements sociaux selon la génération et l'origine des immigrés
Note : Les graphiques affichent les rapports de risques relatifs par rapport aux locataires dans le privé.
32L’origine migratoire des immigrés semble jouer un rôle plus important que leur génération quant à la probabilité d’habiter un logement social. Contrairement à l’écart d’accès à la propriété qui se réduit avec les générations, les disparités liées à l’origine persistent pour la résidence dans un logement social. Cela n’est cependant vrai que pour les populations originaires d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne ou de Turquie. Ces groupes ont au moins deux fois plus de chances de vivre dans des logements sociaux par rapport à la population majoritaire, quelle que soit la génération d’immigration. Pour tous les autres groupes, les chances de résidence dans le logement social sont similaires, voire inférieures à celui de la majorité.
2. Une demande de logement social et des expériences discriminatoires différentes selon les minorités
33Ces effets résiduels de l’origine sont-ils le résultat de préférences pour le parc social ou de discriminations du marché du logement, ou des deux ? TeO fournit des informations sur les demandes de logements sociaux et les expériences de discrimination susceptibles d’éclairer ces mécanismes. La demande d’un logement social [11] est en effet plus élevée parmi les deux générations originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne : entre 15 % et 23 % ont effectué une demande au cours des 12 derniers mois (tableau 3). Les Turcs des deux générations sont également nombreux à avoir fait une demande de logement social (de l’ordre de 13 %), tandis que c’est le cas de moins de 7 % des personnes originaires d’Europe, d’Asie et de la population majoritaire. Les écarts sont similaires pour le sous-échantillon de locataires.
Tableau 3. Demande de logement social et discrimination déclarée, selon la région d'origine des immigrés (%)
Tableau 3. Demande de logement social et discrimination déclarée, selon la région d'origine des immigrés (%)
(b) « Au cours des 5 dernières années, vous a-t-on refusé sans raison valable un appartement, que ce soit pour une location ou un achat ? » Cette question n'est posée qu'aux personnes qui ont cherché à déménager ou qui ont déménagé au cours des cinq dernières années.
Note : Pourcentages pondérés.
34Parmi les personnes qui ont cherché à déménager ou qui ont déménagé au cours des cinq dernières années, celles appartenant à une minorité ethnique déclarent plus souvent des expériences de discrimination sur le marché du logement. Les immigrés de première génération d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne sont nettement plus susceptibles de déclarer une expérience de discrimination (de l’ordre de 20 %). L’exposition à la discrimination ne semble pas faiblir considérablement pour la seconde génération. La seconde génération originaire de Turquie et d’Asie a également une forte probabilité de déclarer avoir connu une discrimination. Les taux moyens sont en revanche bien moins élevés parmi la population majoritaire, les personnes d’origine européenne ou asiatique.
3. Interrelations entre le mode d’occupation du logement et les caractéristiques du quartier
35Il s’agit maintenant de déterminer si les caractéristiques de logement et de quartier interagissent de manière distincte selon les groupes d’immigrés d’origine différente en examinant les probabilités de vivre dans des quartiers à forte proportion d’immigrés selon les modes d’occupation. Le tableau 4 montre la part de chaque groupe vivant dans un quartier à forte proportion d’immigrés (au moins 14 % d’immigrés dans l’Iris, cf. le tableau annexe A.1) parmi les propriétaires, les locataires du privé et les résidents de logements sociaux.
Tableau 4. Composition des quartiers par pays d’origine selon le statut d’occupation et le type de logement (%)
Tableau 4. Composition des quartiers par pays d’origine selon le statut d’occupation et le type de logement (%)
Note : Pourcentages pondérés.
36Dans l’ensemble, les occupants de logements sociaux sont plus nombreux (36 %) à vivre dans des quartiers d’immigration que les locataires du privé (17 %) et les propriétaires (10 %). Pourtant, au sein du secteur social, les chances de vivre dans un quartier d’immigration varient sensiblement selon la région d’origine : 24 % du groupe majoritaire et 33 % des immigrés européens ou leurs descendants qui habitent un logement social vivent dans des quartiers à forte proportion d’immigrés. C’est le cas pour 60 % des populations originaires d’Asie, d’Afrique du Nord ou de Turquie et jusqu’à 70 % pour celles originaires d’Afrique subsaharienne résidant dans le secteur social. Les disparités liées à la région d’origine sont en revanche moins prononcées pour les locataires du privé et les propriétaires.
37La comparaison des différents types d’occupation pour les groupes de même origine donne aussi des résultats intéressants. Prenons les immigrés d’Afrique du Nord et subsaharienne et leurs descendants. Les locataires sont légèrement plus concentrés dans des quartiers d’immigration que les propriétaires. Parmi les populations originaires d’Afrique du Nord, 41 % des locataires et 34 % des propriétaires vivent dans ces quartiers ; c’est le cas pour 50 % des locataires originaires d’Afrique subsaharienne et 40 % des propriétaires de cette origine. Or, quand les locataires originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne vivent en logement social, les chances d’habiter un quartier d’immigration sont beaucoup plus élevées : plus de 60 % des locataires d’un logement social parmi ces origines vivent dans ce type de quartier. Parmi les originaires de Turquie et d’Asie, la tendance est la même, bien que l’écart entre le logement social et les autres modes d’occupation ne soit pas aussi marqué. Les immigrés d’origine asiatique et leurs descendants, en particulier, sont plus susceptibles de vivre dans des quartiers d’immigration en tant que propriétaires que comme locataires. Parmi les originaires d’Europe et la population majoritaire, la stratification des types d’occupation est nettement plus modérée.
38Nous appliquons un modèle probit bivarié sur la probabilité de résider dans un logement social (y1) et dans un quartier d’immigration (y2) pour tester ces premiers résultats nets de contrôles (tableau annexe A.2, modèle 2). La figure 2 présente deux scénarios résidentiels estimés par le modèle : Vivre dans un logement social dans un quartier d’immigration (Pr(y1=1 ; y2=1)) ; Être locataire ou propriétaire dans un quartier d’immigration (Pr(y1=0 ; y2=1) [12].
Figure 2. Deux types de situations relatives au logement et au quartier selon l'origine et la génération migratoire
Figure 2. Deux types de situations relatives au logement et au quartier selon l'origine et la génération migratoire
39Les résultats confirment les conclusions descriptives selon lesquelles le fait de vivre dans un logement social ne coïncide pas toujours de la même manière pour tous les groupes avec le fait de vivre dans des quartiers à forte proportion d’immigrés. Parmi toutes les générations d’immigrés, ceux originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne ont la plus forte probabilité nette d’être dans ce cas, allant de 14 % (G2.5 d’Afrique du Nord) à 29 % (G2 d’Afrique subsaharienne). La probabilité que les immigrés originaires de Turquie de première génération (G1) habitent un logement social dans un quartier d’immigration est également élevée. Au contraire, les personnes originaires d’Asie et d’Europe, quelle que soit leur génération, comme la population majoritaire, ont la plus faible probabilité nette d’habiter un logement social dans un quartier d’immigration (autour de 10 % ou moins). Ces derniers groupes sont en effet plus susceptibles de vivre dans des quartiers d’immigration dans le parc privé que dans le secteur social.
Conclusion
40Cet article utilise une enquête unique sur les immigrés et leurs descendants en France pour présenter de nouveaux résultats sur l’intégration spatiale dans les logements et les quartiers. Tandis que la plupart des recherches existantes s’appuient sur des données agrégées, cette analyse se base sur des données individuelles pour évaluer dans quelle mesure les mécanismes clés de l’assimilation spatiale et de la stratification des lieux opèrent au niveau de l’habitat.
41Les résultats mettent au jour des dynamiques relevant à la fois de l’assimilation spatiale et de la stratification des lieux, confirmant partiellement les deux premières hypothèses. Conformément à l’assimilation spatiale (première hypothèse), les disparités d’accès à la propriété entre les groupes d’origine étrangère et la population majoritaire décroissent largement au fil des générations, et sont très atténuées une fois pris en compte les facteurs individuels. Le pays d’origine de l’immigré ne semble être un facteur déterminant que pour les personnes originaires d’Afrique subsaharienne, pour qui le plus faible taux de propriétaires persiste parmi les immigrés de G1 et G1.5, avant de décliner pour la seconde génération. L’origine semble jouer un rôle plus déterminant sur le fait de vivre dans un logement social. Dans ce cas, les personnes originaires d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne et de Turquie ont la plus forte probabilité d’habiter un logement social net de tout contrôle, et les différences entre générations de migration ne sont pas importantes. La prépondérance de l’origine de l’immigré en termes d’accès au logement social tend à confirmer la deuxième hypothèse. Enfin, suivant la troisième hypothèse, le lien entre le logement social et le quartier d’immigration est plus marqué pour les personnes issues d’Afrique du Nord et subsaharienne, et de Turquie.
42Quels facteurs se cachent derrière cet effet résiduel de l’origine des immigrés ? La situation des Turcs par rapport au logement diverge de manière notable avec la typologie préliminaire de Simon (1995). Ce groupe se distingue des minorités d’origine africaine par une plus forte proportion de propriétaires ; cependant, une part tout aussi importante de ce groupe continue de vivre dans des logements sociaux. L’accès à la propriété chez les Turcs semble être fortement déterminé par le statut socioéconomique ; après contrôle de ces facteurs, ils affichent un risque relatif plus élevé que la majorité d’être propriétaire. Des recherches précédentes ont montré que les immigrés turcs sont à la fois faiblement intégrés sur le plan culturel et fortement intégrés sur le plan socioéconomique (Safi, 2008 ; Simon, 2003a). Les recherches suggèrent que les réseaux d’entraides communautaires peuvent fournir des ressources aux immigrés turcs, contribuant probablement à une meilleure intégration sur le marché du travail et à un accès plus aisé à la propriété. Simultanément, les originaires de Turquie, en particulier ceux de la seconde génération, ne sont pas à l’abri des inégalités et des discriminations (Meurs et al., 2006 ; Simon, 2003a), ce qui peut expliquer leur surreprésentation dans le logement social.
43Les situations résidentielles spécifiques des personnes originaires d’Afrique coïncident avec les données de recherches précédentes sur la discrimination au sein du marché immobilier privé et du secteur social (Bonnet et al., 2015 ; Bunel et al., 2017 ; Halde, 2006 ; Sala Pala, 2013), ainsi qu’avec les expériences subjectives de discrimination documentées dans ces analyses. Cependant, l’interprétation en termes de discrimination est compliquée par le fait qu’un certain nombre de facteurs qui influencent la situation résidentielle ne sont pas observés. Une autre explication serait que l’attribution de logements sociaux aux personnes originaires d’Afrique dans des quartiers d’immigration résulte de préférences spécifiques de leur part. Si l’entrée dans le parc social est un choix résidentiel (Bonnal et al., 2013 ; Boudimbou, 1993 ; Dietrich-Ragon, 2011), ces préférences renforceront les schémas de ségrégation spatiale. La concentration géographique d’immigrés d’origine africaine et de leurs enfants dans quelques grandes zones urbaines en France, où les prix de l’immobilier sont élevés, rend le logement social particulièrement attractif. Les résultats descriptifs montrent en effet une forte demande de logements sociaux des immigrés et descendants d’origine africaine.
44L’effet résiduel de l’origine des immigrés peut également refléter l’impact des réseaux communautaires. Les recherches basées aux États-Unis établissent que le fait de rester dans des « enclaves ethniques » peut être bénéfique à l’intégration (Logan et al., 2002). De même, les données françaises montrent que pour certains groupes, la présence de réseaux communautaires favorise les perspectives d’emploi (Toma, 2016). Les réseaux communautaires font également fonctionner un bouche-à-oreille sur les possibilités de logement qui tend à renforcer le regroupement spatial. Les différentes situations résidentielles peuvent aussi être imputées aux diverses stratégies déployées au cours de la procédure d’attribution des logements sociaux. Des recherches sur ces procédures montrent que les immigrés sont plus susceptibles d’accepter le premier logement proposé. Ces logements sont souvent de moins bonne qualité et situés dans des quartiers peu prisés où les immigrés ont déjà tendance à vivre. Les bailleurs sociaux, conscients du fait que les immigrés sont moins sélectifs, peuvent être enclins à leur proposer des logements moins demandés (Schmutz, 2015). Néanmoins, il est probable que les préférences pour le logement social ou les quartiers d’immigration et la discrimination, n’opèrent pas comme des mécanismes distincts. Une première expérience de discrimination sur le marché privé du logement peut susciter une demande plus élevée pour un logement social [13], tandis que des sentiments d’exclusion sociale et d’hostilité peuvent entretenir le désir de rester dans les quartiers d’immigration.
45Il est également possible que la migration de retour rende compte des différences entre les immigrés et la population majoritaire. Des données précédentes montrent que le départ de France de locataires immigrés biaise les estimations transversales de la part d’immigrés propriétaires (Gobillon et Solignac, 2015). En outre, l’entrée dans le secteur social peut être une stratégie résidentielle associée à un projet de migration de retour, les immigrés souhaitant quitter la France à l’avenir opteraient pour des solutions de logement moins chères plutôt que d’investir dans l’achat d’un logement (Boudimbou, 1993). Malheureusement, l’impact de la migration de retour sur l’habitat nécessite des données longitudinales et ne peut être mesuré correctement avec l’enquête utilisée ici.
46Dans l’ensemble, cet article fait émerger de nouveaux résultats sur les dynamiques résidentielles en France. Pourtant, d’autres recherches sont nécessaires sur ces questions. Des études qualitatives sur les préférences résidentielles aideraient à démêler les parts de choix et de contrainte dans la situation résidentielle des immigrés. Sur la base de données longitudinales mesurant plus précisément la nature des quartiers (à savoir la part d’immigrés par pays d’origine), où la situation en matière de logement et de quartier pourrait être suivie tout au long du parcours de vie, des recherches quantitatives permettraient de déterminer les facteurs de mobilité en dehors des quartiers d’immigration et vers l’accès à la propriété, ainsi que les facteurs de maintien de ces disparités dans le temps.
Tableau A.1. Description de l’échantillon par génération migratoire et région d’origine (%)
Tableau A.1. Description de l’échantillon par génération migratoire et région d’origine (%)
Note : Le tableau présente les pourcentages pondérés. AFN : Afrique du Nord, AFS : Afrique subsaharienne, EUR : Europe, TUR : Turquie.Tableau A.2. Régressions qui prédisent le mode d’occupation du logement (modèle 1, logistique multinomial) et le fait de vivre dans un logement social et un quartier à forte proportion d’immigrés (modèle 2, probit bivarié)
Tableau A.2. Régressions qui prédisent le mode d’occupation du logement (modèle 1, logistique multinomial) et le fait de vivre dans un logement social et un quartier à forte proportion d’immigrés (modèle 2, probit bivarié)
Significativité statistique : *** p < 0,01 ; ** p < 0,05 ; * p < 0,10.Note : Le modèle 1 présente les rapports de risques relatifs. Le modèle 2 présente les coefficients. Écarts types entre parenthèses.
Références
- Alba R.D., Logan J.R., 1991, « Variations on two themes: Racial and ethnic patterns in the attainment of suburban residence », Demography, 28(3), p. 431-453.
- Alba R.D., Logan J.R., 1993, « Minority proximity to Whites in suburbs: An individual-level analysis of segregation », American Journal of Sociology, 98(6), p. 1388-1427.
- Alba R.D., Nee V., 2003, Remaking the American Mainstream: Assimilation and Contemporary Immigration. Cambridge, Harvard University Press, 359 p.
- Beauchemin C., Hamel C., Simon P., 2016, Trajectoires et Origines. Enquête sur la diversité des populations en France, Paris, Ined, Grandes enquêtes, 624 p.
- Bernardot M., 1999, « Chronique d’une institution: la sonacotra (1956-1976) », Sociétés Contemporaines, n° 33-34, p. 39-58.
- Bobo L., Zubrinsky C.L., 1996, « Attitudes on residential integration: Perceived status differences, mere in-group preference, or racial prejudice? », Social Forces, 74(3), p. 883-909.
- Bonnal L., Boumahdi R., Favard P., 2013, « Inégalités d’accès au logement social : peut-on parler de discrimination ? » Économie et statistique, n° 464-465-466, p. 15-33.
- Bonnet F., Lalé E., Safi M., Wasmer E., 2016, « Better residential than ethnic discrimination! Reconciling audit and interview findings in the Parisian housing market », Urban Studies, 53(13), p. 2815-2833.
- Boudimbou G., 1993, « Stratégies résidentielles des immigrés congolais en France : entre retour et installation », Les Annales de la recherche urbaine, n° 59-60, p. 61-72.
- Bourgeois M., 2013, « Choisir les locataires du parc social ? Une approche ethnographique de la gestion des HLM », Sociologie du travail, 55(1), p. 56-75.
- Bunel M., L’Horty Y., Du Parquet L., Petit P., 2017, « Les discriminations dans l’accès au logement à Paris: une expérience contrôlée », Paris, TEPP Rapport de recherche, 23 p.
- Cameron A.C., Trivedi P.K., 2005, Microeconometrics: Methods and Applications. Cambridge, Cambridge University Press, 1056 p.
- Charles C.Z., 2003, « The dynamics of racial residential segregation », Annual Review of Sociology, 29(1), p. 167-207.
- David C., 2010, « La résorption des bidonvilles de Saint-Denis. Politique urbaine et redéfinition de la place des immigrants dans la ville (années 1960-1970) », Histoire urbaine, 27(1), p. 121-142.
- Dietrich-Ragon P., 2011, Le logement intolérable, Paris, PUF, Le Lien social, 336 p.
- Farley R., Allen W.R., 1987, The Color Line and Quality of Life in America, Oxford University Press, 520 p.
- Fougère D., Kramarz F., Rathelot R., Safi M., 2011, « Social housing and location choices of immigrants in France », International Journal of Manpower, 34(1), 42 p.
- Gobillon L., Solignac M., 2015, « Homeownership of immigrants in France: Selection effects related to international migration flows », IZA Discussion Papers 9517, 41 p.
- Goffette-Nagot F., Sidibé M., 2016, « Housing wealth accumulation: The role of public housing », Regional Science and Urban Economics, 57, p. 12-22.
- Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), 2006, « La discrimination dans l’accès au logement locatif privé », ASDO études.
- Launay L., 2012, « Des HLM dans les beaux quartiers. Les effets de la politique de mixité sociale à Paris », Métropolitiques, 6 p.
- Logan J.R., Alba R.D., 1993, « Locational returns to human capital: Minority access to suburban community resources », Demography, 30(2), p. 243-268.
- Logan J.R., Zhang W., Alba R.D., 2002, « Immigrant enclaves and ethnic communities in New York and Los Angeles », American Sociological Review, 67(2), p. 299-322.
- Massey D.S., Denton N.A., 1985, « Spatial assimilation as a socioeconomic outcome », American Sociological Review, 50(1), p. 94-106.
- Massey D.S., Denton N., 1993, American Apartheid: Segregation and the Making of the Underclass, Cambridge, Harvard University Press, 312 p.
- Meurs D., Pailhé A., Simon P., 2006, « Persistance des inégalités entre générations liées à l’immigration : l’accès à l’emploi des immigrés et de leurs descendants en France », Population, 61(5-6), p. 763-802.
- Painter G., Gabriel S., Myers D., 2001, « Race, immigrant status and housing tenure choice », Journal of Urban Economics, 49(1), p. 150-167.
- Pais J., South S., Crowder K., 2012, « Metropolitan heterogeneity and minority neighbourhood attainment: Spatial assimilation or place stratification? », Social Problems, 59(2), p. 258-281.
- Pan Ké Shon J.-L., 2010, « The ambivalent nature of ethnic segregation in France’s disadvantaged neighbourhoods », Urban Studies, 47(8), p. 1603-1623.
- Pan Ké Shon J.-L., 2011, « La ségrégation des immigrés en France : état des lieux », Population et sociétés, n° 477, 4 p.
- Pan Ké Shon J.-L., Scodellaro C., 2011, « Discrimination au logement et ségrégation ethno-raciale en France », Ined, Document de travail n° 171, 41 p.
- Pan Ké Shon J.-L., Verdugo G., 2015, « Forty years of immigrant segregation in France, 1968-2007. How different is the new immigration? », Urban Studies, 52(5), p. 823-840.
- Park R.E., Burgess E.W., 1921, Introduction to the Science of Sociology, Chicago, University of Chicago Press, 1059 p.
- Park R. E., Burgess E.W., McKenzie R.D., 1925, The City, Chicago, University of Chicago Press, 250 p.
- Pinçon M., 1981, Les immigrés et les HLM. Le rôle du secteur HLM dans le logement de la population immigrée en Île-de-France – 1975, Paris, Centre de sociologie urbaine, 160 p.
- Préteceille E., 2009, « La ségrégation ethno-raciale a-t-elle augmenté dans la métropole parisienne ? », Revue française de sociologie, 50(3), p. 489-519.
- Rathelot R., Safi M., 2014, « Local ethnic composition and natives’ and immigrants’ geographic mobility in France, 1982-1999 », American Sociological Review, 79(1), p. 43-64.
- Safi M., 2008, « The immigrant integration process in France: Inequalities and segmentation », Revue française de sociologie, 49(5), p. 3-44.
- Safi M., 2009, « La dimension spatiale de l'intégration : évolution de la ségrégation des populations immigrées en France entre 1968 et 1999 », Revue française de sociologie, 50(3), p. 521-552.
- Sala Pala V., 2013, Discriminations ethniques. Les politiques du logement social en France et au Royaume-Uni, Rennes, PUR Res Publica, 302 p.
- Schmutz B., 2015, « Spatial sorting of African immigrants in the French public housing market », The Review of Black Political Economy, 42(3), p. 247-270.
- Simon P., 1995, « Le logement des immigrés », Population et sociétés, n° 303, 4 p.
- Simon P., 1999, « La gestion politique des immigrés : la diversion par la réforme urbaine », Sociétés contemporaines, n° 33-34, p. 5-13.
- Simon P., 2003a, « France and the unknown second generation: Preliminary results on social mobility », International Migration Review, 37(4), p. 1091-1119.
- Simon P., 2003b, « Le logement social en France et la gestion des 'populations à risques' », Revue hommes et migrations, n° 1246, p. 73-91.
- Simon P., Kirszbaum T., 2001, « Les discriminations raciales et ethniques dans l’accès au logement social », Note de synthèse du GIP, Groupe d’étude et de lutte contre les discriminations, n° 3, 83 p.
- South S., Crowder K., Pais J., 2008, « Inter-neighborhood migration and spatial assimilation in a multi-ethnic world: Comparing Latinos, Blacks and Anglos », Social Forces, 87(1), p. 415-443.
- Tanter A., Toubon J.-C., 1999, « Mixité sociale et politique de peuplement : genèse de l’ethnicisation des opérations de réhabilitation », Sociétés contemporaines, n° 34-33, p. 59-86.
- Tissot S., 2005, « Une “discrimination informelle“ ? Usages du concept de mixité sociale dans la gestion des attributions de logements HLM », Actes de la recherche en sciences sociales, 159, p. 54-69.
- Toma S., 2016, « The role of migrant networks in the labour market outcomes of Senegalese men: How destination contexts matter », Ethnic and Racial Studies, 39(4), p. 593-613.
- Trevien C., 2013, « Habiter en HLM : quels avantages, quelles différences ? », Insee analyses, n°10, 4 p.
- Verdugo G., 2011, « Logement social et ségrégation résidentielle des immigrés en France (1968-1999) », Population, 66(1), p. 171-196.
- Whitehead C., Scanlon K., 2007, Social Housing in Europe, London, LSE London
- Yinger J., 1997, Closed Doors, Opportunities Lost: The Continuing Costs of Housing Discrimination, Russell Sage Foundation, 464 p.
Mots-clés éditeurs : accès à la propriété, assimilation spatiale des immigrés, enquête TeO, France, logement social, ségrégation résidentielle
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 18/10/2018
https://doi.org/10.3917/popu.1802.0351