Article de revue

Parcours conjugaux et transition tardive vers la première maternité en Europe

Pages 127 à 158

Citer cet article


  • Mikolai, J.,
  • Traduit par Richou, C.
(2017). Parcours conjugaux et transition tardive vers la première maternité en Europe. Population, . 72(1), 127-158. https://doi.org/10.3917/popu.1701.0127.

  • Mikolai, Júlia.,
  • et al.
« Parcours conjugaux et transition tardive vers la première maternité en Europe ». Population, 2017/1 Vol. 72, 2017. p.127-158. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-population-2017-1-page-127?lang=fr.

  • MIKOLAI, Júlia,
  • Traduit par RICHOU, Camille,
2017. Parcours conjugaux et transition tardive vers la première maternité en Europe. Population, 2017/1 Vol. 72, p.127-158. DOI : 10.3917/popu.1701.0127. URL : https://shs.cairn.info/revue-population-2017-1-page-127?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/popu.1701.0127


Notes

  • [*]
    Université de St Andrews, Grande-Bretagne.
    Correspondance : Júlia Mikolai, Population and Health Research Group, School of Geography and Sustainable Development, University of St Andrews, Irvine Building, KY16 9AL, Great Britain, email : Julia.Mikolai@st-andrews.ac.uk
  • [1]
    Les pays d’Europe de l’Est représentent ici les « post-socialist countries » étudiés par l’auteure : la Bulgarie, l’Estonie, la Lituanie, la Roumanie et la Russie.
  • [2]
    Nous interprétons la figure 2 relativement aux parcours conjugaux des femmes, étant donné que ces parcours sont plus complexes que leur statut conjugal à un moment donné, mais le schéma peut être lu de la même manière pour la situation conjugale à un moment donné.
  • [3]
    La somme des proportions représentées dans les figures 3 et 5 comme celles des figures 4 et 6 est égale à 100 %.
  • [4]
    Ce phénomène est un peu différent en Roumanie, en Belgique et en Lituanie. De plus, en Russie et en Espagne, les probabilités de première naissance au sein d’une cohabitation et au sein d’un mariage direct sont très proches.

1Avec la diversification des premières étapes de la vie, l’arrivée du premier enfant est de plus en plus tardive, si bien que de nombreuses femmes en Europe atteignent la trentaine sans avoir eu d’enfant. Les histoires conjugales de ces femmes sont diverses : certaines n’ont jamais vécu avec un conjoint, d’autres ont pu vivre en couple cohabitant, se marier, ou rompre leur première union. Quel a été le parcours conjugal des femmes sans enfant à 30 ans ? Est-il le même que ceux des femmes sans enfant à 35 ans ? Diffère-t-il selon les pays ?

2Júlia Mikolai répond à ces questions en mobilisant le calendrier harmonisé de l’histoire des naissances et de l’histoire conjugale des femmes issu de l’enquête Générations et genre réalisée dans de nombreux pays européens. Elle analyse ensuite la probabilité d’avoir un premier enfant tardivement en fonction du parcours conjugal passé d’une cohorte de femmes nées entre 1953 et 1962 dans douze pays. L’article éclaire la diversité des parcours conjugaux et les spécificités nationales dans la formation des familles.

3Cet article explore la manière dont les parcours conjugaux sont liés au report de la première maternité en Europe. De précédentes études ont révélé une tendance similaire à retarder la mise en couple et la parentalité (Corijn et Klijzing, 2001). Parallèlement, la prévalence accrue des cohabitations hors mariage s’accompagne d’une entrée en mariage plus tardive (voire abandonnée), qui peut être associée à un ajournement de la première naissance (Balbo et al., 2013 ; Manning, 1995). En même temps, avec l’instabilité accrue des unions, davantage de femmes que par le passé ont connu plusieurs unions avant de s’installer avec un partenaire (Wu et Schimmele, 2005). Ces trajectoires conjugales complexes sont associées à un accès tardif à la maternité (Matsuo, 2003). Ainsi, la multiplication des unions peut reporter davantage la naissance du premier enfant et accentuer l’incertitude quant à savoir si une femme restera ou non sans enfant contre sa volonté (Berrington, 2004 ; Billari et al., 2007 ; Te Velde et al., 2012).

4Tandis que de nombreuses études ont analysé la relation entre situation conjugale (par exemple la cohabitation ou le mariage) et transition vers la maternité (Baizán et al., 2003, 2004 ; Berrington, 2001 ; Brien et al., 1999 ; Perelli-Harris et al., 2010b ; Steele et al., 2005 ; Upchurch et al., 2002), l’utilisation de données portant exclusivement sur la situation conjugale courante peut occulter l’influence de modifications antérieures importantes de la vie de famille telles que la cohabitation avant mariage, le statut conjugal à un moment donné étant le fruit d’un ensemble de modifications successives de la vie de famille (Elder, 1992 ; Keizer et al., 2008). Afin de comprendre le lien entre expériences conjugales et probabilité pour les femmes de ne pas avoir d’enfant, il est nécessaire d’examiner leur histoire conjugale.

5Quels sont les parcours conjugaux des femmes sans enfant ? Quels sont les liens entre ces parcours et la transition vers la maternité à des âges reproductifs avancés ? Comment diffèrent-ils d’un pays européen à un autre ? Pour répondre à ces questions, nous examinons les parcours conjugaux des femmes sans enfant ainsi que leurs chances d’avoir un premier enfant au regard de leurs expériences conjugales (en prenant en compte à la fois leur statut conjugal à un moment donné et leur parcours conjugal). Nous nous concentrons sur les femmes n’ayant pas d’enfant à 30 ou 35 ans, dans la mesure où ces âges représentent des étapes significatives du cycle de vie et qu’ils sont cruciaux pour la fertilité féminine (Rindfuss et Bumpass, 1976 ; Settersten, 2003). Cet article étudie les parcours des femmes nées entre 1953 et 1962, l’une des premières générations à avoir connu la cohabitation hors mariage, des formes d’unions plus diverses et des trajectoires moins standardisées vers la parentalité.

6L’analyse porte sur les pays européens car des facteurs nationaux spécifiques peuvent influencer la relation entre parcours conjugal et première naissance. Ces facteurs comprennent les politiques sociales et les systèmes de sécurité sociale, les niveaux d’égalité entre les sexes, les contextes culturels et historiques, le statut juridique des enfants nés hors mariage et la législation en matière de divorce (Esping-Andersen, 1990 ; Goldstein et al., 2009). La plupart des chercheurs ont examiné jusqu’ici la relation entre situation conjugale et première naissance dans un seul pays et peu d’études ont mené des comparaisons au sein de l’Europe (Perelli-Harris et al., 2010b, 2012). De plus, les études comparatives disponibles se concentrent sur un seul segment de la trajectoire familiale. En utilisant les données comparables de douze pays européens, cet article apporte un éclairage nouveau permettant de comprendre si la corrélation entre expérience conjugale et transition vers la maternité est spécifique à chacun des pays ou similaire d’un pays à l’autre. Les analyses présentées ici sont strictement descriptives, donc on ne peut se baser sur ces résultats pour établir un lien causal entre parcours conjugal et fécondité. Elles constituent néanmoins une première étape utile pour comprendre comment la dynamique des trajectoires familiales affecte la probabilité pour les femmes de devenir mères.

I – Différences nationales en matière de couple et de fécondité

7La prévalence de certains parcours conjugaux et leur rapport à la transition vers la première maternité diffère selon les pays. Dans les pays d’Europe de l’Est [1], la prévalence des cohabitations hors mariage était faible, mais le niveau de fécondité hors mariage était élevé (Mureşan et al., 2008), surtout parmi les femmes seules. Avant la transition politique et sociétale de 1990, les pays de l’Est se caractérisaient par des mariages précoces et universels et par une maternité rapide, la proportion de femmes sans enfant restant inférieure à 10 % dans la plupart de ces pays. Le mariage, la grossesse et la première maternité étaient des événements fortement liés, et le taux de divorce était faible. Après la transition, les taux de fécondité et de nuptialité ont fortement diminué, le mariage et la formation d’une famille ont été retardés et la proportion des naissances hors mariage s’est accrue, tandis que la prévalence des unions cohabitantes restait relativement faible (Katus et Kingkade, 2004 ; Koytcheva et Philipov, 2008 ; Mureşan et al., 2008 ; Sobotka, 2004 ; Stankuniene et Jasilioniene, 2008 ; Zakharov, 2008). La prévalence des divorces est plus hétérogène entre ces pays. En Roumanie et en Bulgarie, le taux de divorce est resté relativement faible, tandis qu’en Lituanie, en Estonie et en Russie il a augmenté pour atteindre le niveau des pays occidentaux (Sobotka et Toulemon, 2008).

8En Europe du Sud, le déclin de la fécondité et le recul de l’âge au mariage et à la maternité ont commencé plus tôt que dans les pays d’Europe de l’Est (De Rose et al., 2008 ; Delgado et al., 2008). Cependant, les changements des comportements de fécondité n’ont pas été suivis par des changements profonds du couple ou dans la manière de constituer la famille (De Rose et al., 2008). Par conséquent, la cohabitation et les grossesses hors mariage sont rares (Kiernan, 2004) et la transition vers la parentalité reste très liée à la mise en couple et au mariage (Heuveline et Timberlake, 2004 ; Kohler et al., 2002). En outre, la proportion de divorces est relativement faible (Sobotka et Toulemon, 2008), compte tenu des lois et de l’environnement juridique relatifs à ces événements familiaux (Vignoli et Ferro, 2009).

9Dans les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord, le mariage et la fécondité ont été retardés depuis les années 1960 (Frejka et Sobotka, 2008) et ces deux événements ne sont plus aussi liés (Sigle-Rushton, 2008) que dans les pays d’Europe du Sud et de l’Est. La prévalence de la cohabitation est élevée mais son rôle dans le processus de formation de la famille diffère beaucoup d’un pays à l’autre (Sobotka et Toulemon, 2008). Par exemple, en Norvège et en France, où la cohabitation est plus stable que dans les autres pays (Kravdal et Rindfuss, 2008 ; Toulemon et al., 2008), environ la moitié des grossesses ont eu lieu dans le cadre d’une union cohabitante entre 1995 et 2004. En Autriche et aux Pays-Bas, cette proportion était d’un quart (Heuveline et Timberlake, 2004 ; Perelli-Harris et al., 2012). En outre, le Royaume-Uni se caractérise non seulement par de fortes proportions de conceptions au sein d’unions non mariées mais aussi par des niveaux élevés de conceptions de femmes seules (Perelli-Harris et al., 2012 ; Seltzer, 2004). Le taux de divorce dans ces pays est plus élevé qu’en Europe du Sud et que dans certains pays de l’Est, comme la Roumanie et la Bulgarie (Sobotka et Toulemon, 2008).

10À la lumière de ces constats, on voit que la propension et la spécificité des femmes sans enfant jusqu’à 30 ou 35 ans sont variables à travers l’Europe. Les grossesses relativement précoces dans les pays de l’Est signifieraient que la plupart des femmes de 30 ans sont déjà mères, tandis que ce serait plus rare dans les autres pays. En outre, en raison du lien plus étroit entre mise en couple et première grossesse dans les pays d’Europe de l’Est et du Sud (Heuveline et Timberlake, 2004 ; Kohler et al., 2002), on pourrait s’attendre à ce que la plupart des femmes de 30 ou 35 ans sans enfant soient seules (elles n’ont jamais été en couple ou leur union a été rompue). Quant aux pays d’Europe de l’Ouest et du Nord où le lien entre mise en couple et grossesse est plus faible et où la prévalence des cohabitations est plus forte (Heuveline et Timberlake, 2004 ; Sigle-Rushton, 2008), on s’attend à voir davantage de diversité dans les parcours conjugaux des femmes sans enfant à ces âges.

II – Parcours conjugaux et transition vers la première maternité en Europe

11Nous étudions le lien entre la transition vers la première maternité à des âges reproductifs tardifs et six parcours conjugaux possibles avant 30 ou 35 ans à travers l’Europe : 1) n’a jamais été en couple, 2) cohabite avec son conjoint et reste dans ce type d’union, 3) mariée directement au premier conjoint, 4) mariée après une cohabitation avec le même premier conjoint, 5) seule après rupture du couple, 6) remise en couple après une rupture. De quelle manière ces parcours conjugaux sont-ils liés à la transition vers la première maternité à un âge reproductif tardif ?

12Des femmes de 30 ou 35 ans sans enfant et n’ayant jamais été en couple peuvent avoir des difficultés à trouver un conjoint (Bongaarts, 2001 ; Keizer et al., 2008 ; Mills et al., 2011 ; Schmidt et al., 2012). Les femmes plus âgées ont une moindre capacité à s’ajuster à des chocs imprévus comme un retard dans la rencontre d’un conjoint (Billari et al., 2007). Celles qui n’ont pas trouvé de conjoint à 30 ou 35 ans sont plus susceptibles de rester sans enfant que celles qui ont formé une union cohabitante à cet âge (Billari, 2005 ; Keizer et al., 2008). Cette relation peut varier selon les pays européens. Il est possible que des femmes n’ayant jamais été en couple aient plus de chances d’accéder à leur première maternité dans les pays de l’Est que dans d’autres pays, comme en atteste le niveau plus élevé de fécondité hors mariage parmi les mères célibataires durant la période étudiée (Kiernan, 2004 ; Mureşan et al., 2008). En outre, une recherche antérieure menée en Espagne a montré que près de la moitié des femmes âgée de 20 à 34 ans et n’ayant jamais formé une union cohabitante ont un compagnon stable et non résident (Castro-Martín et al., 2008) ; de nombreuses femmes seules ne le sont pas vraiment, ce qui peut conduire à constater des probabilités plus élevées d’avoir un premier enfant parmi les femmes célibataires que dans d’autres pays.

13La plupart des premières maternités se produisent au sein d’une union cohabitante (Kiernan, 2001). Les femmes de 30 ou 35 ans en union cohabitante et sans enfant peuvent être mariées ou en cohabitation. Le risque d’une première naissance étant le plus élevé durant les toutes premières années du mariage (Baizán et al., 2003 ; Billari et Kohler, 2002), il est possible que des femmes de 30 ou 35 ans, mariées et sans enfant, viennent juste de se marier et n’aient pas encore eu le temps de procréer. Elles peuvent aussi se considérer comme trop jeunes pour devenir mères ou ne pas vouloir d’enfant du tout. Les femmes de 30 ou 35 ans en union cohabitante et sans enfant pourraient envisager de ne pas avoir un enfant de cette union, de ne pas trouver le conjoint approprié pour une relation plus sérieuse, auquel cas elles risquent certainement de rompre, ou à l’inverse d’épouser leur conjoint avant d’avoir leur premier enfant. Dans d’autres cas, ces femmes peuvent ne pas vouloir d’enfant (Sobotka et Testa, 2008). De plus, les enfants sont plus susceptibles de naître au sein d’un mariage que d’une cohabitation (Baizán et al., 2003, 2004 ; Brien et al., 1999 ; Kiernan, 2004 ; Manning, 1995), car les cohabitations sont généralement moins stables et demandent un moindre niveau d’engagement que les mariages (Baizán et al., 2004 ; Heuveline et Timberlake, 2004 ; Kravdal, 1997). Ce serait particulièrement le cas en Europe du Sud et de l’Est, où la mise en couple et la formation d’une famille sont plus intimement liées que dans les autres pays (Katus et Kingkade, 2004 ; Koytcheva et Philipov, 2008 ; Mureşan et al., 2008 ; Stankuniene et Jasilioniene, 2008 ; Zakharov, 2008). Dans ces pays, on peut s’attendre à ce que les femmes de 30 ou 35 ans mariées et sans enfant aient plus de chances d’avoir un premier enfant que celles en cohabitation. Quant aux pays d’Europe de l’Ouest et du Nord, les femmes en union cohabitante peuvent être plus susceptibles d’avoir un enfant que dans les autres pays, car dans ces pays la cohabitation est plus fréquente et plus propice à la maternité (Berrington, 2001 ; Kravdal et Rindfuss, 2008 ; Toulemon et al., 2008).

14Il est important de différencier les femmes de 30 ou 35 ans directement mariées de celles qui ont cohabité avec leur partenaire avant le mariage. La cohabitation prémaritale est souvent une expérience instructive avant un engagement ou un investissement plus poussé (Ermisch et Francesconi, 2000 ; Oppenheimer, 1994, 1997) ; elle est donc utilisée pour faire face aux incertitudes de la vie de couple. Le mariage issu d’une cohabitation peut alors devenir une union plus stable encore qu’un mariage direct. Dans d’autres cas, les femmes peuvent épouser leur partenaire de cohabitation quand elles désirent avoir un enfant (Oppenheimer, 1994, 1997) ou si elles sont déjà enceintes. Par conséquent, la probabilité d’une première naissance est plus élevée pour les femmes de 30 ou 35 ans sans enfant et ayant épousé leur partenaire de cohabitation que celles du même âge qui ont directement épousé leur partenaire. Ce serait particulièrement le cas en Europe de l’Ouest et du Nord, en raison de la prévalence plus élevée de la cohabitation dans ces pays (Kravdal et Rindfuss, 2008 ; Perelli-Harris et al., 2010b ; Toulemon et al., 2008), par comparaison avec les pays d’Europe du Sud et certains pays de l’Est (comme la Lituanie, la Roumanie et la Russie), où la cohabitation hors mariage était moins répandue dans la génération étudiée. Par ailleurs, expérimenter la cohabitation avant le mariage peut retarder le moment du mariage et de la première naissance (Oppenheimer, 1994, 1997). Le calendrier des mariages et des premières naissances dépend beaucoup du choix des couples cohabitants de transformer leur union en mariage et du moment où ils font ce choix (Ermisch et Francesconi, 2000). Cela signifie que les femmes qui ont cohabité avec leur époux avant le mariage peuvent être plus susceptibles de remettre à un âge plus tardif le moment de leur première maternité, à un moment où certaines d’entre elles peuvent rencontrer des problèmes de fertilité. Il est donc également possible que des femmes de 30 ou 35 ans sans enfant qui ont épousé leur partenaire de cohabitation soient moins susceptibles de devenir mères par rapport à celles qui, à ces âges-là, sont sans enfant et directement mariées.

15Les femmes sans enfant qui ont connu une rupture ou un divorce aux âges les plus féconds ont une moindre capacité à s’ajuster à des ruptures d’union imprévues (Billari et al., 2007 ; Keizer et al., 2008) que des femmes plus jeunes. Le processus de recherche d’un nouveau conjoint pouvant être long, les femmes qui font l’expérience d’une rupture vers 30 ou 35 ans devraient avoir moins de chances de devenir mères que celles qui, à cet âge, sont mariées ou en cohabitation. Il est possible que dans les pays d’Europe du Sud et dans certains pays de l’Est (Bulgarie, Roumanie), où les taux de divorce sont plus bas qu’ailleurs en Europe pour la génération étudiée (Sobotka et Toulemon, 2008), des femmes qui ont vécu une rupture avant la naissance d’un premier enfant aient éprouvé davantage de difficultés à trouver un nouveau compagnon que dans d’autres pays, le marché du remariage leur ayant proposé moins d’hommes de leur âge disponibles (de Graaf et Kalmijn, 2003). On peut donc s’attendre à ce que, dans certains pays d’Europe du Sud et de l’Est, les femmes ayant fait l’expérience d’une rupture aient moins de chances d’avoir un premier enfant que dans les autres pays. Toutefois, les femmes de 30 ou 35 ans qui ont trouvé un compagnon après une rupture d’union peuvent être tout aussi susceptibles d’avoir un enfant à 40 ans que les femmes qui étaient alors dans une première union cohabitante.

III – Données et méthodes

16Nous comparons des pays d’Europe du Sud (Italie et Espagne), de l’Ouest (Belgique, France, Pays-Bas et Royaume-Uni), du Nord (Norvège) et de l’Est (Bulgarie, Estonie, Lituanie, Roumanie et Russie) en utilisant des données des Harmonized Histories (Perelli-Harris et al., 2010a), une base de données comparative et harmonisée de parcours de fécondité et de durées mensuelles d’union mesurées rétrospectivement. Pour la plupart des pays, les données proviennent de la première vague des enquêtes Générations et genre (datant de différentes années entre 2004 et 2010). Les données pour le Royaume-Uni proviennent du British Household Panel Survey (2005-2006), celles pour l’Espagne ont été collectées dans le cadre du Spanish Fertility Survey (2006), et celles pour les Pays-Bas viennent du Fertility and Family Survey de 2003 (pour plus d’informations, voir www.nonmarital.org). Les unions cohabitantes sont définies comme des relations corésidentielles qui ont duré au moins trois mois. En raison de la nature rétrospective des données, il n’y a pas de risque d’attrition. Toutefois, les données rétrospectives peuvent souffrir d’erreurs de déclaration et de mémoire. Il est probable que ces erreurs de mémoire affectent plutôt la qualité de l’information sur les dates de début de cohabitation et de séparation (Teitler et al., 2006), alors qu’il est moins probable que ce soit le cas pour les dates de mariage et de naissance des enfants (Perelli-Harris et al., 2010b, 2012). Les enquêtes n’incluant pas toutes des informations rétrospectives pour les hommes, les analyses présentées ici se limitent aux femmes. En outre, les hommes tendent à sous-déclarer leur fécondité, surtout pour les naissances hors mariage et les naissances dans le cadre de précédents mariages (Rendall et al., 1999).

17Pour étudier les probabilités de première maternité chez les femmes, des données sur leur fécondité effective sont nécessaires. L’échantillon regroupe des femmes nées entre 1953 et 1962 (sans enfant ni conjoint à 15 ans). Cette approche nous permet de suivre les événements tandis qu’ils se déploient dans le temps et tels qu’ils affectent un groupe de femmes ayant subi les mêmes effets de période. L’âge de 40 ans a été choisi pour indiquer la fin de l’âge reproductif parce que, dans les sociétés modernes, la descendance finale est généralement atteinte à cet âge-là (Billari et al., 2007 ; Frejka et Sobotka, 2008). En effet, pour la génération examinée, seule une poignée (0,6 % ou moins) des premières naissances se sont produites après cet âge quel que soit le pays considéré.

18Afin d’étudier comment les expériences de couple sont liées à la transition vers la première maternité à des âges reproductifs tardifs au sein de plusieurs pays, nous calculons la proportion de femmes ayant eu un premier enfant avant 40 ans selon leurs expériences de couple avant 30 ou 35 ans. En d’autres termes, nous ne considérons pas les transitions conjugales ayant lieu entre 30 ou 35 ans et 40 ans car, pour la génération examinée, moins de 10 % (ou 4 %) des femmes connaissent une transition conjugale supplémentaire entre 30 ans (ou 35 ans) et la naissance de leur premier enfant. Nous calculons deux types de variables conjugales : la situation conjugale à un moment donné et le parcours conjugal avant 30 ou 35 ans. Pour ce faire, nous utilisons les informations sur les dates de début et de fin (année et mois) de deux unions maximum (cohabitation ou mariage). La situation conjugale à un moment donné d’une femme peut être : seule, en cohabitation ou mariée. Le statut de seule inclut les femmes qui n’ont jamais vécu en couple tout autant que celles dont la situation résulte d’une rupture. Les situations de cohabitation et de mariage incluent les femmes qui sont investies dans ces types de relation, qu’il s’agisse d’une première ou d’une deuxième union. Quant au parcours conjugal, il est constitué par la séquence des événements conjugaux antérieurs. Cette approche nous permet de distinguer les mariages directs et les mariages précédés d’une cohabitation, les femmes seules n’ayant jamais eu de compagnon et celles devenues seules suite à une rupture, ainsi que les femmes qui vivent leur première union et celles qui vivent leur deuxième.

19La figure 1 montre la trajectoire des débuts de la vie de famille et la situation conjugale des femmes à un moment donné, ainsi que le parcours conjugal qui a précédé une première naissance. Les cases colorées représentent les situations que révèle l’étude de la situation conjugale des femmes au moment où elles ont 30 ou 35 ans. Dans ce cas, les femmes de 30 ou 35 ans pouvaient être seules (situations S et R), mariées (situations SM, SCM et RC) ou en cohabitation (situations SC et RC). Quand nous étudions les liens entre parcours conjugaux et accès à la maternité, nous retraçons les parcours conjugaux en utilisant une séquence d’acronymes. Par exemple, la situation SCMN fait référence au parcours conjugal suivant : n’ayant jamais eu de conjoint et sans enfant (S), en cohabitation (C), mariée avec son partenaire de cohabitation (M), et premier enfant (N). En outre, une première naissance peut advenir après la rupture d’une première union (RN) ou après une remise en couple (RCN). Notons qu’en raison du faible nombre de ruptures survenant avant la naissance d’un premier enfant, nous ne distinguons pas la rupture d’une union cohabitante, d’un mariage direct ou d’un mariage succédant à une cohabitation avec le même compagnon. De même, en raison de leur nombre restreint, nous ne distinguons pas remise en couple cohabitant et remariage. Les résultats concernant ces deux derniers types de parcours conjugaux doivent être interprétés avec prudence de fait de la faiblesse des échantillons.

IV – Stratégie d’analyse

20Pour mieux comprendre les différences entre les pays des femmes sans enfant à 30 ou 35 ans, nous examinons d’abord les parcours conjugaux de celles déjà mères à cet âge-là. Nous étudions ensuite la proportion des femmes de 30 ou 35 ans sans enfant ainsi que leurs parcours conjugaux jusqu’à cet âge. Enfin, la probabilité pour des femmes sans enfant à 30 ou 35 ans d’avoir un premier enfant avant 40 ans est calculée en fonction de leur situation conjugale à un moment donné et de leur parcours conjugal avant 30 ou 35 ans.

Figure 1

Changements de situation conjugale et entrée en parentalité

Description de l'image par IA : Diagram montrant les changements de situation conjugale avec des couleurs et des codes indiquant les états matrimoniaux et les ruptures.

Changements de situation conjugale et entrée en parentalité

21La figure 2 décrit ce cadre d’analyse. La même codification que celle de la figure 1 est utilisée pour signaler le statut conjugal des femmes sans enfant à un moment donné [2]. Entre 15 ans et 30 ou 35 ans, les femmes peuvent avoir vécu diverses expériences conjugales. Vers 30 ou 35 ans, elles peuvent être sans enfant (panel A) ou être mères (panel B). Les femmes de 30 ou 35 ans qui n’ont pas d’enfant peuvent être dans l’un des statuts conjugaux suivants : toujours seule (S), en cohabitation (SC), mariage direct (SM), mariage précédé d’une cohabitation avec le même partenaire (SCM), rupture d’union (R), ou remise en couple (RC). Les femmes qui deviennent mères vers 30 ou 35 ans peuvent avoir eu un enfant alors qu’elles étaient seules (SN), en cohabitation (CN), en situation de mariage direct (MN), en situation de mariage précédé d’une cohabitation (SCMN), suite à une rupture (RN) ou au sein d’un nouveau couple (RCN).

Figure 2

Cadre d’analyse

Description de l'image par IA : Diagram montrant les situations conjugales des femmes de 15 à 40 ans.

Cadre d’analyse

22Pour certains pays et certains parcours conjugaux, nous obtenons des échantillons de taille relativement réduite (tableau annexe). Il convient donc de se montrer prudent lors de l’interprétation et de la comparaison des résultats au sein des pays et entre eux. En nous concentrant sur les tendances et les phénomènes récurrents, nous pouvons néanmoins décrire les liens entre parcours conjugaux et transition tardive vers la première maternité en Europe.

V – Résultats

23Afin de décrire les transitions familiales des femmes entre 15 ans (elles n’ont pas d’enfant et n’ont jamais eu de conjoint) et 40 ans, le tableau 1 montre le nombre de femmes à risque pour chaque transition, ainsi que la proportion de celles qui l’ont effectivement vécue. La taille des échantillons varie entre 595 (Belgique) et 3 631 (Italie). La taille totale des échantillons pour chaque pays correspond au nombre de femmes susceptibles d’appartenir aux statuts concurrents SC, SM et SN. Quand la somme des proportions de femmes quittant la situation « seule » est inférieure à 100 %, c’est que la proportion restante de femmes conservent leur situation d’origine.

24Dans la plupart des pays, la majorité (de 47 % à 82 %) des femmes n’ayant jamais été en couple se marient directement (SM) à l’exception de la Bulgarie, de la France et de la Norvège, où la plupart des femmes (de 49 % à 57 %) passent par la cohabitation (SC). En outre, entre 2 % et 11 % des femmes n’ayant jamais vécu en couple ont un premier enfant  % 1 % à 7 % des femmes ne connaissent aucun changement de situation (autrement dit, elles ne se mettent jamais en couple) entre 15 et 40 ans. De plus, dans la plupart des pays, les femmes en cohabitation épousent souvent leur partenaire ; leur proportion varie entre 50 % en Italie et 89 % en Bulgarie. La proportion de femmes en cohabitation ayant un premier enfant dans le cadre de cette cohabitation est de 9 % en Belgique et de 36 % en Roumanie. Entre 86 % (au Royaume-Uni) et 97 % (en Bulgarie) des femmes directement mariées ont un premier enfant de cette union, tandis que cette proportion varie entre 77 % et 96 % parmi celles qui ont épousé leur partenaire de cohabitation. Dans la plupart des pays, peu de femmes (1 % à 6 %) vivent une rupture avant la naissance de leur premier enfant, mais cette proportion est plus élevée en France (9 %), en Norvège (11 %), au Royaume-Uni (15 %) et aux Pays-Bas (19 %). Parmi ces femmes, 8 % à 29 % ont un premier enfant en étant seules suite à une rupture d’union, tandis que 33 % à 76 % se remettent en couple (à l’exception du Royaume-Uni où cette proportion n’est que de 11 %). Parmi les femmes qui se remettent en couple après une rupture, 53 % à 75 % ont leur premier enfant avant 40 ans.

1 – Probabilité d’avoir un premier enfant vers 30 ou 35 ans

25Pour mieux comprendre comment les parcours conjugaux influent sur la probabilité pour une femme d’avoir un premier enfant avant 30 ou 35 ans, nous présentons les probabilités d’avoir un premier enfant avant 30 ans (figure 3) et avant 35 ans (figure 4) décomposées selon les parcours conjugaux. La hauteur de chaque barre représente la proportion de femmes ayant déjà un enfant à 30 ans (ou à 35 ans). Chaque barre est divisée en plusieurs sections et chaque section correspond à la proportion de femmes qui ont déjà un enfant à 30 ans (ou à 35 ans) selon le parcours conjugal. Ces probabilités sont calculées en divisant le nombre de premières naissances au sein d’un parcours conjugal donné par le nombre total de premières naissances avant 30 ans (ou 35 ans).

Tableau 1

Nombre de femmes susceptibles de changer de situation conjugale et proportion de celles qui en changent effectivement, par pays (génération de femmes nées entre 1953 et 1962 observées entre 15 et 40 ans)

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des femmes susceptibles de changer de situation conjugale par pays, avec les pourcentages effectifs et changés.
Seules Cohabitantes ou mariées en rupture SC SM SN SCM SCN SMN SCMN R RN RC RCN Estonie Effectifs à risque 938 938 938 391 391 440 275 1 106 45 45 30 Changent (%) 42 47 9 70 25 96 93 4 13 67 63 Bulgarie Effectifs à risque 1 045 1 045 1 045 543 543 388 483 1 414 16 16 12 Changent (%) 52 37 6 89 10 97 96 1 13 75 75 Roumanie Effectifs à risque 1 033 1 033 1 033 183 183 772 108 1 063 26 26 11 Changent (%) 18 75 6 59 36 92 83 2 27 42 73 Russie Effectifs à risque 1 443 1 443 1 443 317 317 960 183 1 460 85 85 55 Changent (%) 22 67 9 58 32 94 91 6 22 65 71 Lituanie Effectifs à risque 848 848 848 120 120 591 87 798 31 31 11 Changent (%) 14 70 9 73 20 93 91 4 29 35 73 Belgique Effectifs à risque 595 595 595 252 252 276 206 734 45 45 31 Changent (%) 42 46 8 82 9 88 81 6 8 69 65 France Effectifs à risque 982 982 982 485 485 365 272 1 122 106 106 67 Changent (%) 49 37 7 56 27 91 89 9 11 63 63 Pays-Bas Effectifs à risque 1 076 1 076 1 076 409 409 619 290 1 318 119 119 83 Changent (%) 38 58 2 71 10 89 87 19 9 70 64 Royaume-Uni Effectifs à risque 845 845 845 253 253 463 147 863 131 126 126 Changent (%) 30 55 8 58 11 86 77 15 2 11 52 Norvège Effectifs à risque 1 351 1 351 1 351 773 773 384 427 1 584 174 174 132 Changent (%) 57% 28 11 55 27 92 88 11 9 76 70 Espagne Effectifs à risque 1 403 1 403 1 403 148 148 1 092 95 1 335 30 30 15 Changent (%) 11 78 6 61 23 94 87 2 20 50 60 Italie Effectifs à risque 3 631 3 631 3 631 296 283 2 972 142 3 397 129 129 43 Changent (%) 8 82 3 50 20 91 82 4 13 33 53

Nombre de femmes susceptibles de changer de situation conjugale et proportion de celles qui en changent effectivement, par pays (génération de femmes nées entre 1953 et 1962 observées entre 15 et 40 ans)

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, N = première naissance ; SCM mariage après cohabitation.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.
Figure 3

Probabilité d’une première naissance avant 30 ans selon le parcours conjugal jusqu’à la naissance et selon le pays

Description de l'image par IA : Barres verticales représentant la probabilité d'une première naissance avant 30 ans selon le parcours conjugal et le pays.

Probabilité d’une première naissance avant 30 ans selon le parcours conjugal jusqu’à la naissance et selon le pays

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, N = première naissance ; SCM mariage après cohabitation.
Lecture : La hauteur des barres représente la proportion de femmes de 30 ans qui ont un enfant ; chaque section correspond à la proportion de femmes de 30 ans qui ont un enfant après un parcours conjugal donné.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.
Figure 4

Probabilité d’une première naissance avant 35 ans selon le parcours conjugal jusqu’à la naissance et selon le pays

Description de l'image par IA : Graphiques à barres montrant les probabilités de première naissance avant 35 ans selon le parcours conjugal et le pays.

Probabilité d’une première naissance avant 35 ans selon le parcours conjugal jusqu’à la naissance et selon le pays

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, N = première naissance ; SCM mariage après cohabitation.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.

26Dans la plupart des pays, la majorité des femmes de 30 ou 35 ans sont devenues mères dans le cadre d’un mariage direct. Au sein de la génération examinée, le mariage direct est donc le contexte de grossesse le plus courant. La probabilité très élevée de première naissance au sein d’un mariage direct en Espagne et en Italie peut être partiellement expliquée par la grande proportion de femmes ayant des partenaires non cohabitants (Castro-Martín et al., 2008). En Europe du Sud, les jeunes adultes tendent à rester au domicile parental jusqu’au mariage, ce qui décroît considérablement la proportion de ceux pour qui la cohabitation est la première expérience d’union, et ce qui conduit en retour à réduire un peu la part des premières naissances en situation de cohabitation ou de mariage issu d’une cohabitation. En Bulgarie, la plupart des mères accédant à la maternité cohabitaient avec leur conjoint avant le mariage. La cohabitation prémaritale était plus commune dans ce pays qui, en Europe de l’Est, présente la probabilité la plus élevée de première naissance au sein d’un mariage précédé d’une cohabitation. En Bulgarie, les femmes en situation de cohabitation peuvent être plus susceptibles d’épouser leur partenaire quand elles sont enceintes ou quand elles prévoient d’être enceintes que dans les autres pays ; cela conduirait à une probabilité plus élevée de première naissance dans le cadre d’un mariage précédé d’une cohabitation. En outre, tandis que dans les pays d’Europe du Sud, dans la plupart des pays de l’Est (à l’exception de l’Estonie et de la Bulgarie) et au Royaume-Uni, la proportion de femmes de 30 ans ayant eu un enfant dans le cadre d’un mariage issu d’une cohabitation est inférieure à 10 %, dans les autres pays cette part est supérieure à 20 %. Seules 1 % à 10 % des premières naissances concernent des mères en cohabitation, à l’exception de la Norvège et de la France où cette proportion est un peu plus élevée. Cela montre que, dans les pays d’Europe du Nord et de l’Ouest, la cohabitation est plus courante que dans les autres pays. Néanmoins, pour la génération examinée, la cohabitation n’est pas encore la situation conjugale préférée pour la grossesse. Enfin, au Royaume-Uni et en Norvège, seules 3 % des femmes ont un premier enfant d’une nouvelle union suite à une rupture ; cette proportion est même moindre dans les autres pays. Une explication possible est qu’au Royaume-Uni et en Norvège, les parcours conjugaux sont plus hétérogènes pour la génération considérée ; autrement dit, davantage de femmes vivent plusieurs unions et connaissent des ruptures à un âge plus précoce que dans les autres pays. On retrouve un schéma similaire concernant la transition vers la première maternité avant 35 ans.

27En outre, ces chiffres révèlent de grandes disparités d’un pays à l’autre entre les proportions de femmes sans enfant à 30 ans ; ces proportions vont de 11 % à 15 % dans la plupart des pays d’Europe de l’Est, à l’exception de la Lituanie où elle atteint 23 %. Elles sont considérablement plus élevées dans les autres pays. Dans les pays d’Europe de l’Ouest, 27 % à 36 % des femmes de 30 ans sont sans enfant, alors que cette proportion est de 23 % en Espagne, 26 % en Norvège et 30 % en Italie. La proportion de femmes de 35 ans sans enfant est bien moindre dans tous les pays ; c’est particulièrement le cas dans les pays de l’Est (6 % à 11 %, sauf 15 % en Lituanie). Dans les pays d’Europe de l’Ouest, cette proportion varie entre 17 % et 24 % ; elle est autour de 14 % en Norvège, et entre 15 % et 20 % en Europe du Sud. Ces chiffres reflètent les différences d’un pays à l’autre dans la répartition des âges de grossesse. La plupart des femmes de 30 ans des pays d’Europe de l’Est semblent être mère tandis que, dans les pays d’Europe de l’Ouest, du Nord et du Sud, les écarts sont plus grands entre les probabilités d’être toujours sans enfant vers 30 ans et vers 35 ans. Ainsi, les femmes de 30 ou 35 ans sans enfant peuvent constituer un groupe plus restreint dans les pays de l’Est, où il était plus courant d’avoir son premier enfant vers 30 ans que dans les autres pays.

2 – Parcours conjugaux des femmes de 30 et 35 ans sans enfant

28Afin d’examiner le rôle des parcours conjugaux chez les femmes de 30 et 35 ans sans enfant, les figures 5 et 6 montrent la probabilité pour une femme d’être sans enfant, décomposée selon les situations conjugales possibles vers 30 et 35 ans. La hauteur des barres correspond à la proportion de femmes sans enfant aux âges considérés [3]. Les barres sont divisées en plusieurs sections ; chaque section représente la proportion de femmes sans enfant à 30 ou 35 ans selon leur parcours conjugal (calculé en divisant le nombre de femmes de 30 ou 35 ans, sans enfant et ayant connu tel ou tel parcours conjugal par le nombre total de femmes).

29La probabilité de n’avoir ni été en couple ni eu d’enfant avant 30 ans se situe entre 5 % et 16 % dans les pays examinés. Cette probabilité est plus élevée dans les pays d’Europe du Nord et de l’Ouest, ce qui indique que, dans ces pays, les femmes retardaient à la fois la formation du couple et la grossesse. Parmi les femmes de 30 ans sans enfant, la part des femmes n’ayant (figure 5) jamais été en couple (S = seules) est la plus élevée pour tous les pays à l’exception de la Roumanie et des Pays-Bas, où la proportion des femmes directement mariées est la plus grande (respectivement 7 % et 10 %). Dans les autres pays, la probabilité d’être directement mariée et sans enfant varie entre 1 % et 11 %. Dans les pays d’Europe de l’Est et du Sud, la probabilité d’appartenir à l’une des quatre situations conjugales (cohabitation, mariage issu d’une cohabitation, vie seule suite à une rupture, remise en couple) et de ne pas avoir d’enfant est très faible (1 % à 2 %). Néanmoins, ces proportions sont légèrement plus élevées dans les autres pays (2 % à 8 %), en raison de plus grandes disparités dans les expériences conjugales des femmes.

30Bien que l’on retrouve les mêmes schémas chez les femmes de 35 ans sans enfant, leur probabilité d’être sans enfant selon leur parcours conjugal est plus faible qu’à 30 ans, en particulier en Norvège et dans les pays d’Europe de l’Ouest. Dans la plupart des pays, la majorité des femmes de 35 ans sans enfant n’ont jamais vécu en couple. Il est intéressant de noter qu’aux Pays-Bas, en Norvège, en France et au Royaume-Uni, les femmes qui n’ont toujours pas d’enfant à 35 ans sont aussi celles qui ont vu leur première union prendre fin. Ces résultats corroborent l’idée selon laquelle la rupture d’une union à un âge crucial pour la grossesse peut conduire à ne pas avoir d’enfant. La plupart des femmes sans enfant dans les pays de l’Est et de l’Europe du Sud n’ont jamais vécu en couple (excepté en Roumanie). C’est aussi généralement le cas pour les femmes de 30 ans et celles de 35 ans dans les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord, bien que les parcours conjugaux des femmes sans enfant aux deux âges varient également davantage dans ces pays.

Figure 5

Probabilité que les femmes de 30 ans n’aient pas d’enfant, selon le parcours conjugal et le pays

Description de l'image par IA : Graphique montrant la probabilité que des femmes de 30 ans n'aient pas d'enfant selon le parcours conjugal et le pays.

Probabilité que les femmes de 30 ans n’aient pas d’enfant, selon le parcours conjugal et le pays

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, SCM mariage après cohabitation.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.
Figure 6

Probabilité que les femmes de 35 ans n’aient pas d’enfant, selon le parcours conjugal et le pays

Description de l'image par IA : Graphique montrant la probabilité que les femmes de 35 ans n’aient pas d’enfant selon le parcours conjugal et le pays.

Probabilité que les femmes de 35 ans n’aient pas d’enfant, selon le parcours conjugal et le pays

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, SCM mariage après cohabitation.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.

3 – Probabilité d’une première naissance pour les femmes après 30 et 35 ans selon leur situation conjugale à un moment donné et selon leur parcours conjugal

31Les figures 7 et 8 montrent la probabilité d’une première naissance avant 40 ans parmi les femmes qui sont toujours sans enfant à 30 et à 35 ans, en fonction de leur expérience conjugale à ces âges. Ces probabilités sont calculées en divisant le nombre de femmes qui ont connu une première naissance dans le cadre d’une situation conjugale donnée à 30 ans (ou 35 ans) et à 40 ans par le nombre total de femmes dans cette même situation conjugale. La partie A de chaque figure décrit le lien entre le statut conjugal au moment des 30 ou 35 ans et la probabilité d’une première naissance, tandis que la partie B montre la relation entre parcours conjugaux et probabilité d’une première naissance. La comparaison des résultats de ces deux parties éclaire le rôle des parcours conjugaux par rapport aux situations conjugales à un moment donné dans la transition tardive vers la première maternité.

32Nous examinons tout d’abord la probabilité pour les femmes de devenir mère avant 40 ans en fonction de leur situation conjugale au moment des 30 ans (figure 7A). Comme prévu, dans la plupart des pays, les femmes de 30 ans mariées ont la plus forte probabilité (60 % à 72 %) de connaître une première naissance avant 40 ans, puis les femmes en cohabitation et celles qui sont seules [4]. Quand on examine la probabilité pour les femmes de devenir mères avant 40 ans en prenant en compte leur parcours conjugal avant 30 ans, un schéma différent émerge pour les pays de l’Est et pour ceux d’Europe de l’Ouest et du Nord (figure 7B). Dans les pays d’Europe de l’Est, les femmes qui ont vécu en cohabitation prémaritale ont moins de chances d’avoir un premier enfant avant 40 ans que celles mariées directement. Dans les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord (et en Italie), c’est l’inverse : les femmes ayant vécu en cohabitation prémaritale ont plus de chances d’avoir un premier enfant que celles mariées directement. Cela corrobore la prévision selon laquelle, en raison de la faible prévalence de la cohabitation dans les pays de l’Est (et en Espagne), les femmes ayant connu une cohabitation prémaritale sont moins susceptibles d’avoir un enfant que dans les autres pays. De plus, ces résultats indiquent que dans les pays de l’Est (et en Espagne) la cohabitation prémaritale contribue à retarder la grossesse. En raison de cette faible prévalence, les femmes cohabitant avec leur partenaire avant le mariage sont susceptibles de constituer un groupe plus restreint qu’en Europe du Nord et de l’Ouest, où la prévalence de la cohabitation est plus importante.

Figure 7A

Probabilité d’une première naissance avant 40 ans en fonction de la situation conjugale à 30 ans, par pays

Description de l'image par IA : Barres graphiques montrant les probabilités de première naissance avant 40 ans selon la situation conjugale à 30 ans dans divers pays.

Probabilité d’une première naissance avant 40 ans en fonction de la situation conjugale à 30 ans, par pays

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.
Figure 7B

Probabilité d’une première naissance avant 40 ans en fonction du parcours conjugal à 30 ans, par pays

Description de l'image par IA : Graphique montrant la probabilité d'avoir un premier enfant avant 40 ans selon le parcours conjugal à 30 ans dans divers pays européens.

Probabilité d’une première naissance avant 40 ans en fonction du parcours conjugal à 30 ans, par pays

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, SCM mariage après cohabitation.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.
Figure 8A

Probabilité d’une première naissance avant 40 ans en fonction de la situation conjugale à 35 ans, par pays

Description de l'image par IA : Barres graphiques montrant la probabilité d'avoir un premier enfant avant 40 ans selon la situation conjugale à 35 ans dans divers pays.

Probabilité d’une première naissance avant 40 ans en fonction de la situation conjugale à 35 ans, par pays

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.
Figure 8B

Probabilité d’une première naissance avant 40 ans en fonction du parcours conjugal à 35 ans, par pays

Description de l'image par IA : Graphique montrant les probabilités de premier enfant avant 40 ans selon le parcours conjugal à 35 ans par pays.

Probabilité d’une première naissance avant 40 ans en fonction du parcours conjugal à 35 ans, par pays

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, SCM mariage après cohabitation.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.

33Les femmes ayant vécu en cohabitation avant 30 ans ont 2 % à 39 % moins de chances d’accéder à la maternité que leurs homologues mariées, à l’exception de la Roumanie, la Russie et la Belgique, où les femmes en cohabitation montrent de plus hautes probabilités d’avoir un premier enfant que celles mariées directement ou après une cohabitation. De plus, les femmes ayant vécu seules avant 30 ans suite à une rupture ont 15 % à 66 % de chances d’avoir un enfant avant 40 ans. Comme prévu, elles ont moins de chances de connaître une première naissance que celles qui ont vécu en union cohabitante à 30 ans. Tandis que, dans les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord, elles sont plus susceptibles d’avoir un premier enfant avant 40 ans que les femmes n’ayant jamais vécu en couple, c’est moins le cas dans les autres pays. Les probabilités d’une première naissance pour les femmes qui ont formé une nouvelle union suite à une rupture vont de 0 % à 80 % suivant les pays ; ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence en raison de la faible taille des échantillons. Enfin, comme prévu, les femmes de 30 ans qui n’ont toujours pas vécu en couple ont moins de chances d’avoir un premier enfant avant 40 ans que celles qui ont vécu en cohabitation ; ces chances varient de 28 % au Royaume-Uni à 51 % en Russie. Comme nous nous y attendions, la probabilité d’une première naissance parmi les femmes qui n’ont pas vécu en couple à cet âge-là est généralement plus forte dans les pays de l’Est que dans les autres.

34En général, la probabilité d’une première naissance est bien moindre après 35 ans qu’après 30 ans dans tous les pays. L’examen du lien entre le statut conjugal au moment des 35 ans et la probabilité d’une première naissance avant 40 ans montre des schémas très similaires à ceux que nous avons observés à 30 ans, bien que les différences de probabilité d’une première naissance selon le statut conjugal soient moins distinctes à cet âge (figure 8A). Il y a davantage de variations d’un pays à l’autre dans les schémas des probabilités de transition vers la première maternité quand on considère les parcours conjugaux avant 35 ans plutôt qu’avant 30 ans. Tandis que les probabilités de connaître une première naissance après 30 ans parmi les femmes ayant un conjoint varient de 25 % à 91 % selon leur parcours conjugal avant 30 ans (figure 8B), cette probabilité varie de 2 % à 67 % après 35 ans. Dans la plupart des pays (à l’exception de l’Estonie, la Bulgarie, la Roumanie et la Belgique), ce schéma est largement similaire au schéma général que nous avons observé pour les probabilités de premières naissances conditionnées aux parcours conjugaux jusqu’à 30 ans. En particulier, en Estonie, en Belgique et en Norvège, la probabilité d’une première naissance parmi les femmes en cohabitation à 35 ans est même plus élevée que chez celles mariées ; ce qui est conforme avec l’idée que la cohabitation est plus répandue et plus compatible avec une grossesse en Belgique et en Norvège. Il est possible que la cohabitation constitue, dans ces pays, une union plus stable. En Estonie cependant, il est plus probable que ces femmes représentent un groupe sélectionné.

35En Russie et aux Pays-Bas, la deuxième plus forte probabilité de connaître une première naissance avant 40 ans concerne les femmes de 35 ans en cohabitation. Là encore, les femmes qui n’ont jamais été en couple à 35 ans ont les plus faibles chances de devenir mères avant 40 ans. Alors que la probabilité de cette transition se situait entre 28 % et 49 % après 30 ans, elle tombe après 35 ans à moins de 10 % dans tous les pays à l’exception de la France, l’Estonie et la Lituanie, où elle est respectivement de 12 %, 15 % et 17 %. Les femmes devenues seules suite à une rupture ont des chances tout aussi faibles que celles qui n’ont jamais vécu en couple. Les femmes de 35 ans s’étant remises en couple suite à une rupture ont des chances relativement élevées de première maternité en Europe de l’Ouest et du Sud, mais ces chances sont moindres dans les pays de l’Est. En résumé, la plupart des résultats corroborent les prévisions générales et par pays.

VI – Discussion et conclusion

36Cette étude avait pour but de décrire le lien entre les parcours conjugaux et la transition vers la première maternité des femmes nées entre 1953 et 1962 en Europe, à travers l’examen des parcours conjugaux des femmes devenues mères avant 30 ou 35 ans et ceux des femmes toujours sans enfant à ces âges-là. Nous avons ensuite recherché les chances pour les femmes d’avoir un premier enfant plus tardivement, selon leur situation conjugale au moment de leurs 30 ou 35 ans et selon leur parcours conjugal avant ces mêmes âges.

37Comme prévu, dans les pays et d’Europe de l’Est et du Sud, la plupart des femmes de 30 ou 35 ans sans enfant n’avaient jamais eu de conjoint, tandis que dans les autres pays, les parcours conjugaux des femmes sans enfant étaient plus variés. Cela indique que le moment de l’union et de la formation de la famille varie selon les pays. En général, dans les pays de l’Est où la fécondité est relativement précoce, les femmes sans enfant soit n’avaient jamais été en couple, soit s’étaient directement mariées. Il en va de même en Italie et en Espagne, où formation du couple et grossesse sont étroitement liées. Cependant, dans les autres pays, les expériences conjugales des femmes de 30 ou 35 ans sans enfant sont plus variées. Ces résultats suggèrent que les liens entre parcours conjugaux et transition vers la première maternité au sein des pays analysés obéissent à un schéma général, mais ils indiquent aussi que le processus conduisant à ne pas avoir d’enfant diffère selon les pays.

38Le schéma général est le suivant. Premièrement, dans les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord, les femmes sans enfant qui ont épousé leur partenaire ont davantage de chances d’avoir un enfant que celles directement mariées. Ces résultats corroborent l’affirmation selon laquelle un mariage issu d’une cohabitation constitue une union plus stable qu’un mariage direct. La cohabitation prémaritale est une expérience instructive (Ermisch et Francesconi, 2000) moins coûteuse à interrompre en cas d’insatisfaction. Il se peut aussi que les femmes en cohabitation qui souhaitent avoir un enfant (ou peut-être déjà enceintes) sont plus susceptibles de transformer leur relation en mariage, ce qui augmente leur probabilité d’avoir un enfant par rapport aux femmes directement mariées. Il est aussi possible qu’un effet de sélection soit à l’œuvre : les premières naissances se produisant souvent juste après le mariage, les femmes directement mariées mais sans enfant rencontrées dans notre échantillon sont peut-être un groupe sélectionné qui n’a pas encore eu d’enfant, probablement en raison d’une absence de désir ou d’une incapacité.

39Par contre, dans les pays d’Europe de l’Est, les femmes directement mariées étaient davantage susceptibles d’avoir un premier enfant que celles ayant vécu une expérience de cohabitation prémaritale. Cela confirme que la cohabitation prémaritale contribue à retarder la grossesse. Ces résultats mettent en lumière les significations diverses de la cohabitation prémaritale selon les pays européens. En outre, en distinguant mariage direct et mariage issu d’une cohabitation, cette étude a montré qu’il est important de prendre en compte les événements familiaux antérieurs quand on étudie l’occurrence des évènements posterieurs. S’en tenir uniquement au statut conjugal à un moment donné masque le rôle du parcours conjugal dans la transition vers la première maternité.

40Deuxièmement, les femmes vivant en cohabitation à 30 ou 35 ans ont eu généralement moins de chances d’être devenues mères à 40 ans que les femmes mariées. Alors que l’on s’attendrait à ce qu’en Europe de l’Ouest et du Nord, les femmes vivant en cohabitation aient de plus fortes chances d’avoir un premier enfant que dans les autres pays (en raison de la grande prévalence de la cohabitation non maritale dans ces pays), cette prévision n’a été confirmée par les chiffres que pour la Norvège et la Belgique, pays dans lesquels les femmes de 35 ans sans enfant et vivant en cohabitation étaient celles qui avaient les plus fortes probabilités d’accéder à la maternité. Une explication possible de ce résultat est que, dans ces pays, les femmes de 35 ans sans enfant ne ressentent peut-être pas le besoin d’officialiser leur relation avant une première naissance. Peut-être ces femmes ont-elles longtemps attendu un compagnon approprié pour fonder une famille et préfèrent-elles avoir un enfant aussi tôt que possible.

41Troisièmement, nous avons découvert que les femmes sans enfant n’ayant jamais vécu en couple sont les moins susceptibles de devenir mères dans les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord. Dans les autres pays, les femmes de 30 ans qui n’avaient jamais vécu en couple avaient plus de chances d’avoir un premier enfant que celles vivant seules suite à une rupture. Comme prévu, dans les pays d’Europe de l’Est, les femmes de 30 ans n’ayant jamais vécu en couple avaient plus de chances de devenir mères que dans les autres pays, mais ce n’était pas le cas des femmes de 35 ans n’ayant jamais vécu en couple. Ce résultat indique que même dans les pays de l’Est, où le niveau de fécondité hors mariage parmi les femmes seules est plus élevé, les femmes de 35 ans qui n’ont jamais été en couple n’ont qu’une probabilité réduite de devenir mères.

42Enfin, comme prévu, les femmes ayant vécu une rupture avaient moins de chances d’accéder à la maternité que celles vivant en cohabitation à 30 ou 35 ans. Il est intéressant de noter que, dans les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord, les femmes seules ou nouvellement en couple suite à une rupture avaient plus de chances d’avoir un premier enfant que celles n’ayant jamais vécu en couple. Cela pourrait signifier que les femmes autrefois attirantes sur le marché du mariage ont davantage de caractéristiques favorables et sont donc plus susceptibles de trouver un nouveau conjoint que celles qui n’ont jamais vécu en couple au même âge (Upchurch et al., 2002). Ces résultats indiquent de plus que les femmes vivant seules suite à une rupture diffèrent de celles qui n’ont jamais vécu en couple : elles ont vécu d’autres expériences et peuvent avoir développé d’autres compétences et d’autres attentes que celles n’ayant jamais vécu en couple (Dykstra et Wagner, 2007). Là encore, ces résultats montrent l’importance de prendre en compte le parcours conjugal (et non uniquement la situation conjugale à un moment donné) quand on étudie la transition tardive vers la première maternité. On s’attendait également à ce que les femmes ayant fait l’expérience d’une rupture aient moins de chances de devenir mère dans certains pays de l’Est (comme la Bulgarie et la Roumanie) et en Europe du Sud. En raison du taux plus faible de divorces dans ces pays, le marché du remariage comprend peut-être moins d’hommes disponibles (de Graaf et Kalmijn, 2003). Les résultats ont montré que c’est particulièrement le cas pour les femmes qui sont toujours sans enfant à 35 ans, mais moins pour celles qui sont dans le même cas à 30 ans.

43Cette étude a quelques limites. Tout d’abord, les résultats descriptifs présentés ne permettent pas d’établir si le parcours conjugal a une incidence causale sur la fécondité pour plusieurs raisons. Comme l’ont montré de précédentes recherches, beaucoup de caractéristiques observées (l’éducation, l’emploi, la situation socioéconomique ou les valeurs), qui influent sur la fécondité, sont aussi liées aux parcours conjugaux. Bien que les Harmonized Histories fournissent des données sur le niveau d’instruction, la taille réduite des échantillons dans de nombreux pays ne nous a pas permis de construire des estimations fiables par niveau d’éducation. En outre, des caractéristiques non observées (comme la préférence pour vivre seule ou sans enfant) déterminent les expériences conjugales et/ou la fécondité. Pour ces femmes, ce n’est pas leur parcours conjugal mais leurs préférences sous-jacentes qui influencent leur fécondité. Plus encore, le rapport entre expériences conjugales et fécondité peut aussi être inversé : la fécondité peut influer sur la conjugalité. Par exemple, une naissance prémaritale peut conduire au mariage, ou un désaccord sur le projet d’avoir un enfant peut provoquer une rupture. Ensuite, les enquêtes n’ont pas enregistré les unions non cohabitantes et les unions cohabitantes d’une durée inférieure à trois mois, ce qui peut conduire à sous-représenter les unions prémaritales. Par ailleurs, les bases de données que compilent les Harmonized Histories divergent par leurs taux de réponse, la conception de leurs enquêtes, leurs méthodes de collecte des données et leur représentativité, ce qui peut jouer sur leur comparabilité. En outre, les pays examinés ne sont pas représentatifs des diverses régions d’Europe, le choix des pays ayant été guidé avant tout par la disponibilité et la qualité des données. Enfin, tout au long de cet article nous avons reconnu que les résultats devaient être interprétés avec prudence en raison de la taille parfois réduite des échantillons. Lorsque les données sur la fécondité effective de générations plus récentes seront disponibles, il est probable que le rôle du parcours conjugal dans le fait de ne pas avoir d’enfant et dans la transition tardive vers la première maternité deviendra plus clair et plus spécifique.

44Quoi qu’il en soit, cette étude est un premier pas utile pour mieux comprendre comment l’opportunité pour une femme de devenir mère tardivement est liée à des expériences conjugales différentes selon les pays d’Europe considérés. Nous avons montré que la probabilité pour les femmes sans enfant d’accéder à la maternité à un âge tardif varie selon leur parcours conjugal. En étudiant les parcours conjugaux (par opposition aux situations conjugales à un moment donné), nous avons démontré l’importance de différencier les femmes directement mariées et celles dont le mariage a été précédé d’une cohabitation, ainsi que les femmes seules à un moment donné après une rupture conjugale, et celles n’ayant jamais eu de compagnon. Alors que les pays partagent certaines similitudes quant aux liens entre parcours conjugaux et transition vers la première maternité, les différences d’un pays à l’autre ouvrent davantage de perspectives de recherches pour étudier l’influence sur l’accès à la maternité de facteurs structurels comme les régimes d’État providence, l’égalité entre les sexes et les différences culturelles, ainsi que les différentes significations, en matière de fécondité, données aux âges de 30 ans et 35 ans.

Remerciements
Júlia Mikolai était étudiante en doctorat au département de Statistiques sociales et de démographie de l’Université de Southampton et financée par une bourse du Conseil de recherche économique et sociale (ES/J500161/1) au moment où elle effectuait ces recherches. L’auteure souhaite remercier vivement Ann Berrington, Brienna Perelli-Harris, Sabine Zinn, Agnese Vitali, Maria Fleischmann, Matthew Wallace, Tina Hannemann, et les membres du groupe « family lunch » pour leurs remarques pertinentes sur les versions précédentes de l’article. J’aimerais également remercier les éditeurs et les relecteurs anonymes pour leurs commentaires et remarques judicieuses. Les données des enquêtes Génération et genre ont été obtenues à partir des archives GGS et se réfèrent aux publications contenant les instruments de l’enquête type : United Nations 2005. Programme Génération et Genre : Instruments d’enquête. New York et Genève : UN, 2005. Le fichier de données des Harmonized Histories a été créé par le Non-Marital Childbearing Network.
Voir www.nonmarital.org pour d’autres remerciements.

Annexes

Tableau annexe. Statistiques descriptives à 30 ans et 35 ans

Nombre de premières naissances selon la situation conjugale à 30 ans

Description de l'image par IA : Tableau comparant les premières naissances selon la situation conjugale à 30 ans dans divers pays européens.
Estonie Bulgarie Roumanie Russie Lituanie Belgique France Pays-Bas Royaume- uni Norvège Espagne Italie S = N’a jamais été en couple 24 34 25 57 51 23 47 45 52 69 56 213 C = Cohabitation 11 3 5 9 1 14 46 45 27 56 13 24 M = Mariage 17 25 37 56 38 32 38 136 68 70 97 278

Nombre de premières naissances selon la situation conjugale à 30 ans

Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.

Nombre de premières naissances selon le parcours conjugal à 30 ans

Description de l'image par IA : Tableau comparant les premières naissances selon le parcours conjugal à 30 ans dans divers pays européens.
Estonie Bulgarie Roumanie Russie Lituanie Belgique France Pays-Bas Royaume- uni Norvège Espagne Italie S 21 33 24 53 49 15 38 29 31 50 54 205 SC 11 2 3 7 1 6 37 29 15 40 12 20 SM 10 8 31 42 35 14 16 75 38 20 87 258 SCM 6 15 5 9 3 16 19 55 20 37 10 19 R 3 1 1 4 2 8 9 16 21 19 2 8 RC 1 3 4 7 0 10 12 22 22 29 1 5

Nombre de premières naissances selon le parcours conjugal à 30 ans

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, N = première naissance ; SCM mariage après cohabitation.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.

Nombre de premières naissances selon la situation conjugale à 35 ans

Description de l'image par IA : Tableau comparant le nombre de premières naissances selon la situation conjugale à 35 ans dans divers pays européens.
Estonie Bulgarie Roumanie Russie Lituanie Belgique France Pays-Bas Royaume- uni Norvège Espagne Italie S = N’a jamais été en couple 5 4 7 5 13 2 11 11 15 9 14 35 C = Cohabitation 3 0 0 4 0 7 9 9 6 18 2 16 M = Mariage 2 3 14 14 11 5 14 20 23 14 28 79

Nombre de premières naissances selon la situation conjugale à 35 ans

Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.

Nombre de premières naissances selon le parcours conjugal à 35 ans

Description de l'image par IA : Tableau comparant les premières naissances selon le parcours conjugal à 35 ans dans divers pays européens.
Estonie Bulgarie Roumanie Russie Lituanie Belgique France Pays-Bas Royaume- uni Norvège Espagne Italie S 4 4 6 5 13 1 9 9 8 6 12 31 SC 2 0 0 3 0 4 6 6 2 10 0 11 SM 1 2 11 9 10 4 4 8 9 4 21 70 SCM 0 1 3 4 1 1 5 7 10 5 6 8 R 1 0 1 0 0 1 2 2 7 3 2 4 RC 2 0 0 2 0 3 8 8 8 13 3 6

Nombre de premières naissances selon le parcours conjugal à 35 ans

Note : S = n’a jamais été en couple, C = cohabitation, M = mariage, R = rupture d’union, RC = remise en couple, N = première naissance ; SCM mariage après cohabitation.
Source : Calculs de l’auteure à partir des Harmonized Histories.

Tableau annexe. Statistiques descriptives à 30 ans et 35 ans

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Mots-clés éditeurs : absence d’enfant, Europe, parcours conjugal, première naissance, situation conjugale

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Date de mise en ligne : 19/05/2017

https://doi.org/10.3917/popu.1701.0127