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Article de revue

Le temps des jacarandas

Pages 153 à 161

Citer cet article


  • Patel, S.,
  • Traduit de l’anglais (Kenya) par Shaw, M.
  • et Cornilliat, F.
(2015). Le temps des jacarandas. Po&sie, 153-154(3), 153-161. https://doi.org/10.3917/poesi.153.0153.

  • Patel, Shailja.,
  • et al.
« Le temps des jacarandas ». Po&sie, 2015/3 N° 153-154, 2015. p.153-161. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-poesie-2015-3-page-153?lang=fr.

  • PATEL, Shailja,
  • Traduit de l’anglais (Kenya) par SHAW, Mary
  • et CORNILLIAT, François,
2015. Le temps des jacarandas. Po&sie, 2015/3 N° 153-154, p.153-161. DOI : 10.3917/poesi.153.0153. URL : https://shs.cairn.info/revue-poesie-2015-3-page-153?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/poesi.153.0153


1Shailja Patel, kenyane, est poète, dramaturge et militante politique. Née à Nairobi, dans une famille d’origine indienne, elle a vécu et travaillé à Londres, à San Francisco, à Berkeley aussi bien qu’à Nairobi. Elle est un des membres fondateurs du mouvement « Kenyans pour la paix, la vérité et la justice ». De son livre Migritude (Kaya Press 2010), Dennis Brutus dit que c’est « l’ouvrage d’une conscience morale invariable, un cri de combat pour la justice, à travers un talent poétique qui mérite une audience globale ».

2

Je choisirais d’être là quand les jacarandas fleurissent,
leur lumière tachetée voletant sur mon visage,
mosaïques des rimes que leurs pétales tissent.
La pluie transforme les bas-côtés de Nairobi en immondices
jonchées de fleurs pourpres comme un corsage
déchiré. Cinq semaines avant que l’élection finisse.
Comme si cette villanelle était sublime, qu’elle puisse
guérir notre espace de ses fractures, de ses pillages,
je piétine dans la boue, en quête de rimes réparatrices.
Kalonzo, Raila, Kibaki tena – leur pantomime factice
de lutteurs de sumo menace d’effaçage
trente-six millions de voix tues. À quand la justice ?
Peut-être l’amour est-il cela : sous les choses qui le salissent,
l’espoir. Renonce à tout ce-qui-aurait-pu, dans le partage
de chaque possible infime, de chaque rime imprécise.
Je choisirai donc ce chant de lilas. Je me sens lisse
et ouverte à de petites épiphanies de grâce, présages
dans le sang de la lutte. Quand les jacarandas fleurissent,
la joie arrondit ses lèvres, autour du vide où la rime glisse.
I’d choose to meet my world in jacaranda time,
its shifting dappled light across my face
that tessellates the blossoms into rhyme.
Rain churns Nairobi roadsides into slime
littered with purple flowers like torn lace.
Five-week countdown to election time.
As if this villanelle were the sublime
reweaving of our fractured, looted space
I trudge gluey mud, I grope for rhymes.
Kalonzo, Raila, Kibaki tena – pantomime
of sumo wrestlers threatens to efface
thirty-six million silenced. When’s their time ?
And maybe this is love : hope wrapped in grime.
Relinquish all the might-have-beens. Embrace
each tiny possible, each less-than-perfect rhyme.
So I will choose this lilac song. Now I’m
unfurled to small epiphanies of grace
in bloody struggle. Joy, in jacaranda time,
her lips curved, gentle, round the missing rhyme.

3J’ai écrit cette villanelle en novembre 2007, cinq semaines avant les élections nationales au Kenya. Malgré tous les obstacles, nous croyions qu’elles auraient lieu. Des élections libres, justes et transparentes qui nous donneraient un gouvernement répondant aux besoins du peuple kenyan.

4Le 27 décembre, 65% des électeurs inscrits du Kenya se sont levés dès 4 heures du matin pour voter. Ont fait la queue pendant des heures (jusqu’à dix parfois), au soleil, sans nourriture, sans eau, sans toilettes. À mesure que tombaient les résultats, nous applaudissions quand de puissants ministres perdaient, l’un après l’autre, leur siège au Parlement. Quand les électeurs de Rift Valley rejetaient catégoriquement les trois fils de Daniel Arap Moi, le despote qui a pillé le Kenya vingt-quatre ans durant. Le pays a parlé en masse, par le bulletin de vote, contre l’hallucinante avidité, la corruption, les atteintes aux droits de l’homme, le mépris brutal envers les pauvres du Kenya qui caractérisaient le gouvernement Kibaki.

5Mais Kibaki n’allait pas partir. Quand il apparut que les chiffres officiels ne concordaient pas avec les décomptes confirmés par les circonscriptions, une brusque panne d’électricité frappa le Kenyatta International Conference Center, où l’on totalisait les résultats. Des centaines de paramilitaires du GSU (General Service Unit) l’envahirent. En chassèrent tous les médias, sauf la Kenya Broadcasting Corporation, l’organe du gouvernement.

6Quinze minutes plus tard nous regardions, stupéfaits, Samuel Kivuitu, président de la Commission Électorale, déclarer Kibaki vainqueur. Trente minutes plus tard, nous le regardions, malades d’incrédulité et d’indignation, en transmettre l’annonce à Kibaki sur la pelouse du palais présidentiel. Où, bizarrement, le président de la Cour Suprême était déjà arrivé. Attendait, dans sa robe, de faire en toute hâte prêter serment à Kibaki.

7La violence s’empara du pays. Dans les six semaines qui suivirent, plus de quinze cents Kenyans furent tués. Plus de trois cent mille furent chassés de leurs maisons, chassés de leurs vies. D’un bout à l’autre du pays, ils se retrouvèrent bloqués dans des commissariats, des églises, des refuges de fortune. Sans nourriture, sans eau, sans toilettes, sans couvertures. Des champs prêts pour la récolte furent anéantis. Le grain pourrissait dans les greniers parce que personne ne pouvait y accéder. Les résidents des bidonvilles de Nairobi – Kibera, Mathare, Huruma, Dandora –, furent cernés par les GSU et la police, avec interdiction, pour crime de pauvreté, de sortir ou d’avoir accès aux soins médicaux, aux secours d’urgence.

8Le Parc Jamhuri de Nairobi devint un camp de réfugiés improvisé. Souvenir des images d’Américains pauvres, entassés dans un stade comme des poulets en batterie, en Louisiane après le passage de Katrina. C’était notre ouragan à nous, Kivuitu-Kibaki, propagé non par des inondations, mais par le feu. Par des milices organisées plutôt que par des digues qui s’effondrent. Mais la cause était la même – le profond, le colossal mépris d’une minuscule classe dominante pour le reste de l’humanité.

9Cependant, l’homme que l’on avait nommé président se terrait dans son palais, entouré d’une cabale d’intrigants fanatiques, et d’une bande de sycophantes, députés et ministres qui avaient perdu leurs sièges et se disputaient les postes, les successions. Ils alimentaient le feu par tous les moyens, pour rester importants, puissants, nécessaires. La fumée montait des zones incendiées de Rift Valley, de la ville dévastée de Kisumu, des bidonvilles de Nairobi et Mombasa. La Croix Rouge annonçait une épidémie de choléra imminente dans les provinces du Nyanza et du Kenya de l’Ouest, privées pendant des jours d’eau et d’électricité. Des conteneurs s’empilaient dans le Port de Mombasa, pendant que des bateaux repartaient pleins sans avoir pu décharger leur cargaison, L’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Soudan du Sud, la RDC, qui dépendent du transit par le Kenya pour le carburant et pour les produits de premières nécessité, se retrouvèrent paralysés.

10Contre une contestation légitime, un régime répressif déployait son arsenal d’oppression. Qui se serait douté que nos forces de police disposaient de tant de chevaux racés, musclés, parfaitement entraînés, pour écraser les manifestants ? Qui aurait deviné que, dans une ville où l’eau est perpétuellement coupée, nous avions des canons à eau surpuissants pour terroriser les Kenyans et les chasser des rues ?

11Pendant ces jours terribles, j’ai eu la chance de travailler avec les Kenyans les plus brillants, intègres, courageux, tenaces de ma génération. Ces idéalistes qui prenaient au sérieux les mots que nous chantions à l’école, à propos de la construction de la nation. Sous la bannière collective des Kenyans pour la Paix, la Vérité et la Justice (KPTJ), nous avons organisé, analysé, pensé stratégiquement, mobilisé, utilisé tout ce que nous savions pour sauver notre pays. Dans nos réunions, j’étais émerveillée par le simple volume collectif d’intelligence qualifiée, de talent, de compétence et d’expérience. Par la capacité de s’élever au-dessus des tragédies personnelles –familles retenues en otages dans des zones de guerre, amis assassinés, domiciles remplis de parents réfugiés – pour se concentrer sur une vision d’ensemble et trouver une solution. J’ai écouté des avocats, des économistes, des militants des organisations de jeunesse, des travailleurs humanitaires ; des experts en matière de conflits, de droits de l’homme, de gouvernement, d’aide aux victimes de catastrophes ; des Kenyans issus de tous les milieux, de toutes les ethnies, et j’ai pensé : Est-ce pour cela que nous nous sommes préparés toute notre vie ? Pour faire face à cet énorme désastre, causé par un groupe de vieillards qui, non contents d’avoir extrait tout ce qu’ils pouvaient du Kenya, s’accrocheront jusqu’à la mort à leur pouvoir absolu ?

12Ces vieillards semblaient incapables d’imagination. Incapables de partager la douleur des parents enterrant leurs enfants. L’horreur des Kenyans qui s’échappaient en larmes d’une maison ou d’une église en feu, en entendant les cris de ceux qu’ils laissaient derrière eux. L’agression profonde, indélébile, subie par chaque femme, chaque jeune fille, violée collectivement. Une douleur si féroce, si profonde, qu’elle déchire les fibres de votre cœur. Une agression si terrible qu’elle broie les organes mêmes de votre corps et en chasse les débris à travers vos reins, pour que vous les expulsiez en pisse rouge.

13Ils habitaient, à l’évidence, un monde si éloigné du nôtre qu’ils ne pouvaient saisir la réalité des Kenyans ordinaires. Ils pouvaient détruire, en une nuit, les décennies de lutte, de sang versé, de foi et de souffrance qui ont contribué à créer cette belle chose fragile que nous appelions « l’espace démocratique au Kenya ».

14Dans nos rares moments d’humour sardonique, nous plaisantions sur l’effet Kivuitu – qui transformait des internationalistes, des pan-Africanistes, des avocats fervents de la dissolution des frontières, en nationalistes que les premiers vers de l’hymne national font pleurer.

15

Ô Dieu de toute la création
Bénis cette terre et cette nation
Que la justice soit notre bouclier et notre champion
Puissions-nous vivre dans l’unité
La paix et la liberté
Que l’abondance règne dans nos frontières.
Ee Mungu nguvu yetu
Ilete baraka kwetu
Haki iwe ngao na mlinzi
Natukae na undugu
Amani na uhuru
Raha tupate na ustawi.

16Nous n’avons guère pris le temps de considérer l’énormité de la destruction de notre pays en sept jours. Nous pleurions, je crois, en privé. En public, nous portions le deuil par l’ironie, par un humour obstiné, et par l’action. Par l’exercice de la patience, de l’endurance, du courage, de la générosité : d’être témoin de cela me rendait humble. Par la concentration féroce et continue du meilleur de nos forces sur des défis dont l’ampleur nous chavirait le cœur.

17Nous racontions les histoires dont la presse ne parlait pas : le général en retraite dans Rift Valley qui abritait deux cents familles déplacées dans sa ferme, le Personnel Médical Musulman offrant des soins gratuits à toute personne blessée dans les manifestations.

18Nous contestions, encore et encore, avec une lassitude croissante, la couverture médiatique internationale qui présentait ce qui se passait comme une « guerre tribale », comme « un conflit ethnique », à un public qui visualise l’Afrique à travers Hollywood : Hotel Rwanda, The Last King of Scotland, Blood Diamond.

19En février 2008, alors que nous arrivions au bord de la guerre civile, alors que mes amis et collègues recevaient des menaces de mort pour avoir dénoncé l’élection volée et la violence d’état qui l’accompagnait, j’écrivis :

20

Offrande
tu te réveilles la nuit
lèvres arrondies
autour d’un mot qui n’est pas
encore
arrivé
tu fermes les yeux
tu attends qu’il grandisse
et devienne un poème
un poème que son propre souffle
réchaufferait, pour former
un corps se fondant avec le tien
et si tu entrais dans ce corps
avec chacun de tes sens
féroce, tendre
sans restriction
il deviendrait une porte
que tu pourrais franchir
les yeux ouverts
trouvant ton pays
le voyant vraiment
pour la première fois
et si tu restais debout
dans la rouge gluante bouillonnante
boue de ton pays
nue face au vent
à la charogne
refusant de fermer
les yeux refusant
de fermer
les yeux
le mot arriverait
cymbale dans ta bouche
chanterait l’histoire
pour la rendre à elle-même, chanterait la déchirure
pour la refermer, les décomptes trafiqués
pour les corriger, restituerait le sang
aux corps, les lames
à la forge
chanterait les femmes
pour défaire le viol, les brasiers
pour les rendre au sous-sol, les récoltes
pour les dresser vertes vers le ciel, chanterait tout cela
pour le ramener au commencement
dans une langue
qu’aucun de nous
n’a jamais entendue
t’es-tu jamais réveillée
la nuit ? en cherchant
le corps auprès de toi
comme si sa chaleur vivante
pouvait apprendre à tes mains
une langue nouvelle ?
dans l’obscurité
c’est ta propre peau nue
l’innocence sacrée du ventre
qui n’a pas été fendu
la douceur sans peur du sein
qui n’a pas été violé
qui en retour te chuchote
bien-aimée
l’histoire est un million de terreurs
de marées qui ont englouti ton pays
jamais tu n’aurais pu arriver
à temps
elle a commencé avant toi
elle ne se laissera pas réaspirer
par la porte
de ton désir
et une porte
n’est pas un corps
pour t’envelopper
dans la nuit
un corps
n’est pas un poème
pour enseigner
le langage que tu désires
le poème que tu cherches
n’épousera
jamais
rond et doux comme un grain de raisin
la forme que fait ta bouche
quand tu te réveilles la nuit
lèvres ouvertes, pleurant
pour tout ce que nous croyions autrefois
savoir
tout ce que nous imaginions
sauvé par nos luttes
pleurant
pour tous
les étouffés, les engloutis
dans les sables mouvants de l’histoire
sables mouvants que nous sommes arrivés
trop tard pour drainer
bien-aimée
ce qui reste
fleurit
dans la peau de ton ventre
loge au creux de ta paume
sur ton sein
un pouls auquel tu ajustes des mots
un par un
respire
vois
choisis
vérité
travail
justice
tu te réveilleras les doigts
serrés autour d’eux
respire  vois  choisis
réveilleras avec leur goût de sel
sous la langue
vérité  travail  justice
amour
ils détiennent ton droit de retour
au pays de l’enfance
ils dessinent la place où tu te tiendras
sur le sol brûlé en éruption
respire  vois  choisis
ils sont ton passeport
pour le matin

21*

22Le 14 mai, après l’accord négocié qui mit fin, au prix d’une compromis amer, à la décomposition du pays, Samuel Kivuitu parla, pour la première fois depuis « La Crise », dans un forum de Nairobi sur les violences post-électorales.

23Je l’ai vu fulminer, attaquer, nier toute culpabilité. Dans la séance plénière, je me suis levée, le cœur battant, et j’ai dit :

24Mr. Kivuitu, le pays entier, depuis les PDI (personnes déplacées intérieurement) des camps jusqu’aux résidents aisés de Karen et de Mountain View, attend une expression, fût-elle minime, de remords, de regret, de la part de la Commission Électorale du Kenya. En tant qu’être humain, en tant que Kenyan, pouvez-vous trouver dans votre cœur de quoi offrir ne serait-ce que trois mots : « Nous sommes désolés », au peuple du Kenya ?

25Il n’a pas pu.

26Je suis désolé(e).

27Ces mots pourraient être les plus révolutionnaires jamais prononcés sur ce continent. Ils pourraient ouvrir les vannes et permettre à chaque dirigeant, chaque fonctionnaire, d’admettre sa propre terreur profonde, sa douleur et son remords. De se reconnaître faillible. D’accepter sa responsabilité. De pénétrer dans les vies, dans les rêves, de neuf cent millions de gens. D’accueillir le don de l’imagination.


Date de mise en ligne : 01/10/2016

https://doi.org/10.3917/poesi.153.0153