Article de magazine

L’art de vulgariser le doute

Page 22

Citer cet article


  • Gingras, Y.
(2024). L’art de vulgariser le doute. Pour la Science, 557 – mars(3), 22-22. https://doi.org/10.3917/pls.557.0022.

  • Gingras, Yves.
« L’art de vulgariser le doute ». Pour la Science, 2024/3 N° 557 – mars, 2024. p.22-22. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/magazine-pour-la-science-2024-3-page-22?lang=fr.

  • GINGRAS, Yves,
2024. L’art de vulgariser le doute. Pour la Science, 2024/3 N° 557 – mars, p.22-22. DOI : 10.3917/pls.557.0022. URL : https://stm.cairn.info/magazine-pour-la-science-2024-3-page-22?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pls.557.0022


Communiquer sur l’utilisation du doute en science est un travail d’équilibriste à ne pas négliger.

Description de l'image par IA : Enfant au lit, mère parle, jouets autour.
© Matyo

1 Nombre de chercheurs affirment que le doute est le fondement de toute bonne méthode scientifique. J’ai entendu cela de nombreuses fois lors de conférences de vulgarisation et, chaque fois, j’exprimais mon désaccord. Je pense en effet que lorsqu’on parle de « science » de manière générale, il faut distinguer les sciences stabilisées, bien établies, et la recherche en action, qui concerne la frontière des connaissances et vise à établir des vérités nouvelles. C’est à cette seconde forme de l’activité scientifique qu’il convient d’appliquer un doute méthodique.

2 Ne pas distinguer ces deux étapes de la formation des connaissances laisse croire aux gens que les scientifiques sont toujours prêts à remettre tout ce qu’ils savent en question comme s’ils étaient les tenants d’un scepticisme fondamental suggérant que, au fond, on ne sait jamais vraiment si une chose est vraie ou non. C’est là une version hyperbolique et contreproductive de l’idée d’esprit critique.

3 Ainsi, douter de l’idée générale que la Terre est ronde n’a plus de sens depuis des siècles, sinon à jouer sur les mots et dire qu’elle n’est pas sphérique mais sphéroïdale en raison de sa rotation, ce qui a aussi été établi de manière convaincante au XVIIIe siècle. De même, on ne peut douter que les lois de Newton décrivent le comportement de la matière macroscopique. En revanche, il est légitime de se demander si des lois valides à une échelle le demeurent à une autre. C’est d’ailleurs ainsi qu’on a découvert que la mécanique newtonienne ne vaut pas à l’échelle des particules, où il faut utiliser la mécanique quantique. Au nom du doute méthodique, allons-nous remesurer chaque année l’accélération locale de la chute d’une pomme ou si, par hasard, la Terre serait devenue plate ? Évidemment non.

4 Loin de douter des sciences stabilisées, le scientifique exigera plutôt, comme le disait l’astronome américain Carl Sagan, « des preuves extraordinaires pour des affirmations extraordinaires ». Et face aux affirmations radicales du genre « la Terre est plate », qui nient en fait l’ensemble des acquis, il n’exigera pas d’arguments et passera son chemin.

5 Mais une autre forme de doute moins connue et tout aussi insidieuse dessert la communication publique des sciences : celle qu’introduit la confiance absolue en la précision des calculs, souvent fondés sur des théories complexes comportant de nombreuses hypothèses plus ou moins plausibles. À l’époque où le LHC (le Grand collisionneur de hadrons), au Cern, à Genève, cherchait à détecter le boson de Higgs, les médias se sont mis à spéculer sur la possibilité qu’il puisse aussi créer des mini-trous noirs qui engloutiraient la Terre, voire l’Univers. En 2008, se voulant rassurant, un physicien américain a alors affirmé, en empilant les hypothèses, que certes, théoriquement, l’accélérateur pourrait créer un trou noir microscopique, mais que celui-ci s’évaporerait probablement tout aussi vite ou serait éjecté dans l’espace. D’autres ont plutôt avancé que la probabilité d’un tel événement était extrêmement faible, comme si dire qu’elle était nulle n’était pas scientifique.

6 Or cette petite incertitude ne pouvait que créer de l’anxiété chez certaines personnes, au point qu’aux États-Unis, un citoyen de Hawaii a demandé en 2010 à un juge d’empêcher le Cern de démarrer de peur qu’il fasse disparaître la Terre ! Bien sûr, le juge a refusé la requête, mais cet exemple souligne l’importance de mettre le doute au bon endroit et de ne pas céder au réflexe puriste du doute hyperbolique. Croire qu’un calcul qui donne une probabilité de 10– 23 n’équivaut pas à une probabilité nulle est faire trop confiance à la véracité absolue des calculs, alors qu’un tel ordre de grandeur s’interprète plutôt comme une impossibilité pratique. En somme, la vulgarisation du doute est un art au moins aussi important que celui de le manier.


Date de mise en ligne : 11/03/2024

https://doi.org/10.3917/pls.557.0022