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Islam turc, islams de Turquie : acteurs et réseaux en Europe

Pages 35 à 47

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  • Akgönül, S.
(2005). Islam turc, islams de Turquie : acteurs et réseaux en Europe. Politique étrangère, Printemps(1), 35-47. https://doi.org/10.3917/pe.051.0035.

  • Akgönül, Samim.
« Islam turc, islams de Turquie : acteurs et réseaux en Europe ». Politique étrangère, 2005/1 Printemps, 2005. p.35-47. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-politique-etrangere-2005-1-page-35?lang=fr.

  • AKGÖNÜL, Samim,
2005. Islam turc, islams de Turquie : acteurs et réseaux en Europe. Politique étrangère, 2005/1 Printemps, p.35-47. DOI : 10.3917/pe.051.0035. URL : https://shs.cairn.info/revue-politique-etrangere-2005-1-page-35?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pe.051.0035


Notes

  • [1]
    Le mouvement politique qui incarne l’islam politique est sans conteste celui créé dans le sillage de Necmettin Erbakan, le Millî Görü?, littéralement « vision nationale », où le terme nation est utilisé dans son acception confessionnelle. Le vent de liberté d’expression et de liberté politique amené par la constitution libérale de 1961 a fait que tout au long des années 1960, plusieurs mouvances politiques ont pu voir le jour. C’est dans ce cadre qu’en 1970 l’islam politique turc se dote pour la première fois d’une formation politique propre : le Parti de l’ordre national sous la direction de Necmettin Erbakan. À partir de cette date, plusieurs interdictions l’ont frappé, le mouvement renaissant constamment sous d’autres noms. Il est particulièrement bien implanté en Europe.
  • [2]
    La Direction des Affaires religieuses créée en 1924 bénéficie d’un budget considérable et emploie quelque 85 000 fonctionnaires religieux. Elle organise annuellement le pèlerinage de dizaines de milliers de fidèles turcs vers la Mecque. L’institution est secondée par une puissante fondation culturelle (Diyanet Vakfi) qui publie des recherches et des ouvrages de vulgarisation théologiques ou historiques. Elle édite, en outre, la version turque de l’encyclopédie de l’Islam. La fondation s’occupe aussi de l’organisation du culte islamique officiel dans l’immigration turque en Europe. Depuis quelques années, elle mène des activités de coopération dans les républiques et les régions turcophones de l’ancienne aire soviétique.
  • [3]
    La confrérie Süleymanc? a été fondée par le cheik Süleyman Hilmi Tunahan, décédé en 1960. Très intégrés dans la politique turque, les Süleymanc? possèdent plusieurs députés et ministres dans le gouvernement actuel. Ils présentent plusieurs points communs avec les Nurcu (« adeptes de la lumière ») mais sont également proches des pratiques confrériques des Nak?ibendi. Le cheik fondateur attache sa généalogie spirituelle à la branche indienne des Nak?ibendi, originaire d’Asie centrale. Cela dit, d’une manière contradictoire, les pratiques spirituelles des Süleymanc? ne laissent pas de place aux pratiques confrériques classiques comme l’initiation ou zikr (répétition silencieuse ou à haute voix des noms d’Allah).
  • [4]
    La confrérie des Nurcu, originaire de l’Est de la Turquie essentiellement peuplé par des Kurdes, vit le jour à l’instigation de Bedi Üzzaman Sait Nursi (1876–1960). Il s’agit de la variante turque des mouvements mystiques nés à l’époque moderne et inspirés du soufisme. La pensée nurcu possède l’harmonie comme socle, l’harmonie entre la foi dans le Créateur et les connaissances scientifiques. Actuellement, le mouvement possède deux branches, une « orthodoxe » appelée Yeni Asya (« Nouvelle Asie ») et l’autre les Fethullahç? également appelés les néo-nurcu. La confrérie s’est dispersée à travers la Turquie au début du xxe siècle et en Europe dès 1960. On compte environ 2 millions de membres (Turquie, Allemagne, Suède, États-Unis). P. Dumont, « Les “disciples de la lumière”. Le mouvement nourdjou en Turquie » in O. Carré, P. Dumont, Radicalismes islamiques, Paris, L’Harmattan, t. 1, 1985, p. 215-242.
  • [5]
    Selon Altan Gökalp « pour nombre de questions en Turquie (religion, politique, ethnisme) l’Allemagne constitue un sanctuaire – au sens du vocabulaire militaire – pour tout ce qui est interdit en Turquie » in A. Gökalp et E. Massicard, « L’immigration turque et sa configuration en Allemagne », rapport établi pour le programme européen Odysseus, 15 décembre 1999, p. 3.
  • [6]
    F. Frégosi, « L’Islam en Europe, entre dynamiques d’institutionnalisation, de reconnaissance et difficultés objectives d’organisation », Religions, droit et sociétés dans l’Europe communautaire, Actes du xiiie colloque de l’Institut de droit et d’histoire religieux, Aix-en-Provence, 19-20 mai 1999, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2000, p. 91-118.
  • [7]
    F. Frégosi, « Jeunes musulmans turcs en France : le milieu associatif et son rapport à la citoyenneté et aux identités » in R. Leveau, K. Mohsen-Finan, C. Wihtol de Wenden (dir.), L’Islam en France et en Allemagne, Paris, Ifri-La Documentation française, 2001, p. 106.
  • [8]
    Pour une étude en français sur ces écoles voir F. Bilici, « Islam, modernité et éducation religieuse en Turquie » in S. Vaner (dir.), Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran, Paris, L’Harmattan, 1991, p. 41-60.
  • [9]
    Disponible sur <www. diyanet. gov. tr/ DIYANET/ Index. htm>.
  • [10]
    F. Frégosi (dir.), La Formation des cadres religieux musulmans en France, Approches socio-juridiques, Paris, L’Harmattan, 1998.
  • [11]
    F. Frégosi, « Les filières nationales de formation des imams en France, l’Institut européen des sciences humaines et l’Institut des études islamiques de Paris », in F. Frégosi (dir.), op. cit. [10], p. 101-139.
  • [12]
    U. Manço, « Religiosité islamique et intégration chez les jeunes hommes turcs de Belgique » disponible sur <www. flwi. ugent. be/ cie/ umanco/ umanco7. htm>.
  • [13]
    Il faut noter que le tableau précédent concernait la fréquentation, les statistiques suivantes montrant l’affiliation des associations turques aux réseaux.
  • [14]
    Confrérie soufie mystique traditionnelle originaire d’Asie centrale (xive siècle). La distinction des Nak?ibendi réside en la pratique du zikr silencieux (gizli zikr). Le zikr (ou le dhikr) est la récitation intérieure ou à haute voix des formules prédéfinies en prêtant une attention particulière à la respiration.
  • [15]
    Les tekké sont des lieux de réunion, de méditation et de cérémonies pour les confréries soufies. Ils portent plusieurs appellations selon leur taille et leur implantation. Dans le contexte turc, les petits tekké sont appelés zaviye et les grands des dergah. Lorsqu’il s’agit des tekké centraux ou bien d’un lieu de pèlerinage, on parle d’asitane. Souvent dans l’espace turco-ottoman les tekké font partie d’un complexe beaucoup plus vaste comprenant les cellules des soufis, des cuisines, des salles de zikr, une mosquée et un mausolée d’un saint. Dans le contexte européen, les tekké sont des maisons ou appartements possédant une salle de cérémonie, une salle de méditation, une cuisine et parfois des chambres.

1La Turquie ne laisse personne indifférent. Bien avant le débat sur son éventuelle adhésion à l’Union européenne, elle était l’objet de controverses quant à sa place dans le monde occidental. En Turquie même, « l’européanité » fut toujours une source de passion et de raisonnement, un enjeu politique et civilisationnel de premier plan, depuis le xixe siècle. La recherche identitaire des Turcs va de pair avec la recherche identitaire européenne. En Europe même une série de valeurs sont discutées, dans tous les pays, y compris la Turquie, afin de définir les contours de l’appartenance européenne.

2Le débat sur l’adhésion de la Turquie joue un rôle de catalyseur pour les réflexions que mènent les Européens sur leur propre identité. Des sujets jamais évoqués auparavant, comme la religion, considérés hier comme tabous, figurent aujourd’hui dans les plateformes politiques, sont présents dans les médias ou dans les échanges quotidiens. De tous les arguments en présence, c’est celui de la « différence culturelle » qui semble être le plus constant, le plus difficile à maîtriser, avec en arrière-plan, l’argument religieux.

3« 99 % des Turcs sont des musulmans », se plaisent à dire les conservateurs turcs, sans préciser de quel islam il s’agit et quelle forme de religion affirment ces « 99 % ». Dans la déformation du regard occidental sur l’Orient, l’islam est une religion unique, et tous les musulmans ont des croyances, des pratiques, des visions du monde, des attitudes, des comportements, des réactions identiques. Cette vision contamine la perception que les musulmans ont d’eux-mêmes, lesquels se rassurent en dénombrant les individus qui vivent dans les pays sociologiquement ou politiquement musulmans pour atteindre des chiffres élevés dans l’évaluation de l’importance de la communauté. Il est pourtant indéniable que l’islam de Turquie est pluriel, tant du point de vue politique que dogmatique.

Islam officiel versus islam oppositionnel : confrontations et interpénétrations

4Depuis la fondation de la République turque, depuis que le laïcisme kémaliste a été érigé en idéologie fondatrice, constituante, du régime, depuis l’élaboration d’une religiosité officielle, « non offensive », l’islam oppositionnel a toujours existé, parfois souterrain, parfois au grand jour ; parfois populaire, parfois radical. L’islam oppositionnel qu’incarne la mouvance Millî Görü?[1] à partir des années 1970, ne se distinguait pas par son radicalisme : l’opposition de Millî Görü? a toujours été politique et non dogmatique.

5Politiquement parlant, la question de l’islam officiel/l’islam oppositionnel n’est pas simple à définir. Mesurer le degré de croyance des Turcs, l’intensité du vécu confessionnel, largement teinté de significations identitaires, les interactions qui s’établissent entre la turcité et l’islam – parfois en rivalité féroce – est difficile. Pour les Turcs en émigration surtout, et leurs descendants, l’influence des processus de socialisation existant en Turquie demeure particulièrement présente.

6Une deuxième particularité liée à l’islam turc d’opposition se situe au niveau des obédiences. Certes, la grande majorité des Turcs sont sunnites, mais la minorité religieuse principale du pays, les Alévis, ont une attitude particulière vis-à-vis de la pratique de l’islam, et notamment au sujet de l’imbrication de la vie spirituelle dans la vie civile.

7Cette minorité hétérodoxe, fortement représentée dans l’émigration, ne se reconnaît pas dans les revendications des autres Turcs concernant la pratique du culte musulman et sa gestion, ni en Turquie ni en Europe. Pour rajouter à la complexité, il faut préciser que les Alévis peuvent être turcs comme kurdes, et que leurs revendications peuvent par conséquent revêtir des orientations plus ou moins politiques.

8Longtemps, l’islam officiel a été assimilé en Turquie au réseau de la Direction des Affaires religieuses (Diyanet I?leri Ba?kanl???) [2] les autres réseaux étant considérés comme d’islam oppositionnel. Historiquement, cette distinction doit être nuancée ; certes les réseaux autres que le Diyanet ne possèdent pas et n’ont jamais possédé officiellement de lieux de culte ; mais des mausolées visités par telle ou telle confrérie, certaines écoles coraniques et des salles de sport ont toujours appartenu à des groupes autres que le Diyanet. En outre, à partir des années 1950, mais surtout à partir des années 1970, ces mêmes groupes ont eu une influence incontestable dans la politique et l’administration turques. Le président réformiste Turgut Özal, qui a marqué les années 1980, était membre d’une confrérie ; à partir des années 1990 les ministères, notamment ceux de l’Éducation nationale et de l’Intérieur, ont été littéralement investis par des proches de Millî Görü? par exemple.

9Enfin, une remarque conjoncturelle doit être ajoutée. Depuis 2002, le gouvernement turc, et la majorité écrasante des députés, sont affiliés à une formation issue des rangs de Millî Görü?. Même si, en apparence, l’Adalet ve Kalkinma Partisi (AKP) a pris ses distances avec le mouvement de Necmettin Erbakan, la quasi-totalité de ses cadres, et au premier chef l’actuel Premier ministre, ont été formés dans ce mouvement dès leur plus jeune âge, et ont assumé des fonctions importantes dans les partis successifs dirigés de facto ou de jure par N. Erbakan. La vision européenne qui considère le Diyanet (ou plutôt son émanation européenne le Diyanet I?leri Türk Islam Birli?i, DITIB) comme l’islam officiel, et le Millî Görü? comme l’islam oppositionnel est donc largement caduque.

10On peut même étendre cette remarque aux confréries. Il est de notoriété publique que les Süleymanc?[3] et les Nurcu[4] sont extrêmement bien représentés actuellement dans les sphères du pouvoir turc.

Islam turc en émigration : nouveaux champs, nouvelles configurations

11Dans les années 1970 et 1980, des réseaux autres que le DITIB ont pu s’implanter dans l’émigration, s’y épanouir, s’y renforcer pour revenir ensuite vers la Turquie. La fondation même du DITIB – qui s’occupe des affaires religieuses des Turcs en émigration – est tardive, et réagit en partie aux « dangers » représentés par l’encadrement par d’autres réseaux : notamment par le Millî Görü? mais aussi par des réseaux non religieux, politiques, comme les réseaux d’extrême gauche.

12L’islam « modéré » de Turquie n’est pas totalement imperméable aux mouvances radicales, prônant un islam activiste et exclusif. Chaque groupe de cet islam radical a sa propre histoire, en Turquie et hors des frontières turques, ses objectifs et ses méthodes propres. Ces groupes marginaux ne doivent pourtant pas être confondus avec l’islam domestique et privé, ni avec l’islam politique légitime.

13Le groupe radical turc le plus connu, présent surtout en Europe mais aussi en Turquie, est appelé communément les Kaplanc? – le nom officiel de ce groupe basé à Cologne étant : Anadolu Islam Federe Devleti, autrement dit « État islamique fédéral anatolien ». Il a été fondé en 1983 par Cemalettin Kaplan, ancien mufti d’Adana en exil volontaire en Allemagne, après un passage chez Millî Görü?.

14L’ensemble de la configuration décrite ci-dessus se retrouve donc dans l’émigration, avec un poids accru pour les groupes religieux de l’islam non-officiel. Quelle qu’ait été leur position politique, les Turcs européens ont toujours fait objet d’une attention particulière de l’État turc – surtout en ce qui concerne la dimension religieuse. Ce constat mérite toutefois d’être nuancé. La Turquie, exportatrice de main-d’œuvre, n’a pas véritablement tenté d’organiser la vie de ses ressortissants jusqu’aux années 1980. Pour diverses raisons, dont la principale tient à la vision qu’avait Ankara de l’émigration – assez semblable à celle du pays d’accueil, en l’occurrence l’Allemagne dans les années 1960 –, comme d’un phénomène provisoire. La place laissée libre par l’État fut donc partiellement comblée par les partis politiques, surtout de la gauche ou de la droite radicales, ainsi qu’islamistes, plutôt que par les partis plus traditionnels du système, qui n’ont pas pris la mesure de l’importance de l’immigration. Peut-être aussi les partis radicaux, trouvant peu de terrain propice à leur épanouissement en Turquie, ont-ils volontairement tenté de s’implanter en terre d’émigration. Et ils y sont parvenus. Dans les années 1960, ces partis étaient marginaux sur la scène politique turque ; cette marginalisation a sans doute favorisé leur réorientation vers des espaces fertiles en mécontentements et donc propices à leur implantation [5].

15Cette primauté de l’implantation et du développement en Europe va surtout servir les islamistes qui font partie des coalitions gouvernementales à partir des années 1970. Une fois au pouvoir ou dans les sphères du pouvoir, ils ont donc pu activer leurs réseaux en Allemagne pour élargir leur implantation. Ce constat est aussi valable, à un moindre degré, pour les nationalistes turcs regroupés derrière le colonel Alpaslan Türke?. Quant à l’extrême gauche, toujours très fragmentée, elle trouve son terrain de contestation à l’étranger, avec les « exilés » volontaires ou forcés.

16Il est assez clair que ces mouvements misaient pour l’essentiel sur le mythe du retour. Islamistes, gauchistes ou nationalistes d’Europe visaient au changement en Turquie et n’avaient guère de revendications pour la terre d’accueil.

17Avec le coup d’État militaire du 12 septembre 1980, l’aspect provisoire de l’immigration turque en Europe est de plus en plus contesté, par les immigrés eux-mêmes avec l’arrivée de la deuxième génération, née en Europe, mais aussi par Ankara qui tente désormais de constituer un lobby turc en Europe, considérant dès lors cette immigration comme permanente. Il ne s’agit pas d’encourager la germanisation, ou la francisation, des émigrés, mais de les encadrer comme communauté turque d’Europe prêtant allégeance à la Turquie. Une conception relativement contestée par les deuxième et troisième générations, qui définissent de plus en plus leurs revendications par rapport au pays d’adoption, sans pour autant rompre tout lien avec la mère patrie.

18Depuis la seconde moitié des années 1980, on assiste donc en Europe à deux évolutions parallèles, mais non imperméables. D’une part la République turque investit fortement le terrain européen par de multiples organisations, dépendant de nombreux ministères, pour encadrer les populations turques issues des migrations ; d’autre part, les immigrés eux-mêmes s’organisent en un tissu associatif dense, au départ issu des mouvements politico-religieux de Turquie mais qui tente de s’affranchir de l’emprise des organisations originelles pour s’orienter vers des actions dans le pays d’adoption. Plus encore, on assiste à l’émergence d’organisations de jeunes Turcs issus de l’émigration de plus en plus détachées des préoccupations internes à la Turquie [6]. Il n’est pas rare non plus d’entendre des militants ou des sympathisants d’associations de ce genre (comme le Conseil de la jeunesse pluriculturelle de France, COJEP), adopter une démarche opposée aux préoccupations internes turques, ou présenter l’État turc comme un persécuteur systématique des musulmans de ce pays [7]

19Il n’est pas inutile de s’attarder sur ce dernier mouvement, formé, voici une vingtaine d’années, par des enfants de deuxième génération appartenant à des familles conservatrices proches du mouvement Millî Görü?. C’est en 1985 qu’un club de football est créé à Belfort sous le nom d’Association Jeunes Turcs. Cette dernière constitue en 1992 une fédération avec d’autres associations de la même mouvance, sous le nom de Conseil de la jeunesse pluriculturelle de France – le qualificatif pluriculturel étant plus un souhait qu’autre chose. La fédération fonctionne dès lors comme une branche jeune de Millî Görü?, mais s’éloigne progressivement des enjeux turco-turcs, réclamant de plus en plus de pouvoir au sein du mouvement. La première génération dominant toujours le mouvement et maintenant les activités orientées vers la Turquie, les premières cassures apparaissent en 1996, le COJEP transférant son centre à Strasbourg. La rupture est consommée en 2000, le COJEP décidant d’abandonner Millî Görü?. Le passé est désormais occulté, et les activités radicalement tournées vers l’Europe. Les responsables de l’association – qui entre-temps a changé de nom pour devenir la LICEP, ou Ligue cojépienne d’éducation populaire –, souffrent de ne pouvoir effacer cette image liée au passé religieux. En 2004, leurs relations avec le gouvernement turc étaient cependant bonnes, et la LICEP devait initier la création d’une coordination des hommes d’affaires turcs en Europe.

20L’expérience COJEP/LICEP demeure cependant singulière, dans sa volonté de couper le cordon ombilical avec la mère patrie. Une analyse fine de ses activités montre d’ailleurs que la rupture n’est complète ni avec la Turquie ni avec le Millî Görü?. D’une manière générale les associations turques demeurent tournées vers leurs bases turques, et l’État turc a toujours une démarche d’encadrement des Turcs européens. Dans une tradition ultra-paternaliste, les responsables turcs tentent de s’immiscer systématiquement dans tous les aspects de l’existence des populations émigrées. Les autorités turques sont à cet égard mues par la peur d’une dérive politique ou idéologique de certains groupes, dérive pouvant déboucher sur l’intégrisme religieux ou le séparatisme politique.

État turc et islam turc en Europe : une tentative d’encadrement paternaliste

21L’encadrement religieux des Turcs européens par l’État turc influence l’ensemble du processus de socialisation de ces derniers dans le pays d’accueil. Il serait naïf de penser que les imams envoyés par Ankara pour prêcher ne sont là que pour des raisons cultuelles et individuelles. Leur fonction dépasse très largement le cadre confessionnel et a des effets sur la manière de se comporter dans la société majoritaire.

22La Direction des Affaires religieuses veille, en Turquie, au « bon » fonctionnement de la pratique religieuse grâce à des imams nommés, mais aussi à travers les prêches centralisés de la prière du vendredi. Cette régulation nationale a été étendue au niveau international depuis 1984, date de création du DITIB. Les imams sont sélectionnés, nommés et payés par l’État turc pour répandre une pratique religieuse « à la turque », individuelle, non-politique donc, mais tout de même régulée par le politique…

23Les critères de sélection de ces imams opérant sur territoire européen ne sont pas clairs. Il s’agit pour la plupart de diplômés des écoles de formation des imams en Turquie (Imam Hatip Okullari), écoles secondaires dont les programmes sont alignés sur ceux des écoles publiques classiques, qui forment la grande majorité des imams de Turquie [8]. Si cette formation peut être suffisante pour la Turquie, elle est loin d’être satisfaisante pour une adaptation aux conditions particulières des communautés d’Europe. La connaissance de la langue et de la culture du pays de destination n’est ainsi que rarement, ou pas du tout, exigée. Malgré cela, la vitalité du réseau est perceptible ces dernières années à la lecture de la revue du Diyanet, également présente sur Internet [9].

24Les imams envoyés et salariés par l’État turc posent nombre de problèmes à la communauté turque et à la société d’accueil. Puisqu’ils ne connaissent généralement pas la langue et la culture du pays d’accueil, une sorte de marginalisation s’opère vis-à-vis des jeunes générations turques et de la société européenne majoritaire. Par contre, pour les anciennes générations d’immigrés turcs, ces imams constituent un lien indispensable avec l’islam à la turque, et donc un lien identitaire nécessaire.

25De leur côté, les élites européennes dénoncent de plus en plus la politique de statu quo des États d’accueil, invoquant la nécessité de former les imams européens en Europe, pour contribuer à l’émergence d’un islam propre à l’Occident [10]. Mais la plupart des intellectuels européens s’opposent à la fois à l’emprise des pays d’origine et à celle des courants issus de cette immigration, susceptibles de prendre en charge la formation de l’encadrement religieux [11]. Sur ce point précis, ces mêmes élites rejoignent l’objectif turc : empêcher la radicalisation des positions islamiques par une supervision étatique de cette formation. Le paternalisme turc sert involontairement de modèle… La tendance à la prise en main de l’encadrement religieux (et donc culturel) par les jeunes populations issues des migrations turques semble cependant irréversible. Même le projet de création d’une faculté de théologie musulmane, qui devrait s’implanter à Strasbourg, ne pourra enrayer la tendance des confréries à former leur propre personnel, en refusant à la fois l’encadrement du pays d’origine et celui du pays d’accueil.

Les associations musulmanes turques en Europe : un réseau dense et actif

26Les courants islamiques turcs d’Europe ont développé un islam social extrêmement actif. Focalisées sur le resserrement des liens communautaires, leurs actions se développent sur trois axes : création de mosquées, enseignement avec une réaffirmation de valeurs traditionalistes teintées d’ottomanisme, et entraide sociale et scolaire. Les statistiques montrent cependant qu’en dépit des efforts de ces mouvements, le contrôle étatique turc et la pratique religieuse « à la turque » demeurent majoritaires chez les Turcs européens. Une étude réalisée en Belgique [12] démontre qu’actuellement 66,2 % des jeunes Turcs interrogés fréquentent la mosquée du Diyanet.

Islam turc en Belgique

Appartenances politico-religieuses des mosquéesNombre de fidèles
Süleymanc?, Nurcu ou autre15 (1,6 %)
Millî Görü?50 (5,2 %)
Turk-Islam Federasyonu (extrême droite)51 (5,3 %)
Mosquée sans appartenance18 (1,9 %)
Diyanet633 (66,2 %)
Ne fréquente aucune mosquée188 (19,7 %)
Total955 (100 %)

Islam turc en Belgique

27En France les pourcentages sont quelque peu différents. Lors de trois études que nous avons menées en 2003 et en 2004 (dont deux en collaboration avec Franck Frégosi), une carte assez précise des courants de l’islam turc présents en France a été établie. Nous avons pu ainsi dénombrer 266 associations à objet cultuel regroupant des originaires de Turquie – ce décompte ne pouvant être exhaustif. Pour l’ensemble de la France, la répartition des associations cultuelles turques est présentée dans le graphique qui suit [13].

28Pour l’interprétation de ce graphique, deux points importants doivent être relevés. Tout d’abord, aucune association turque gérant une salle de prière n’est « indépendante ». Toutes les associations cultuelles turques sont affiliées à un réseau : le réseau officiel (DITIB), ou le principal réseau non-officiel (Millî Görü?), ou encore d’autres réseaux confrériques ou politiques. Les associations dont l’affiliation est inconnue n’en sont pas moins affiliées à un réseau… Ainsi, les Turcs d’Europe présents sur le sol européen depuis moins longtemps que les autres populations issues des migrations, ne sont pas encore – ou seulement à la marge – dans une démarche de construction d’un islam européen, se définissant avant tout par des affiliations à des réseaux, à des groupes qui sont l’écho de l’éventail politico-idéologique de la Turquie.

Description de l'image par IA : Diagram circulaire montrant les associations turques et françaises avec pourcentages.

29Le réseau DITIB domine en France, avec près de 50 % des salles de prière. Les associations ne sont pas organiquement rattachées au DITIB : telle ou telle organisation qui se sent proche d’Ankara fait simplement auprès du gouvernement turc une demande d’envoi d’un imam. Le deuxième réseau est celui de Millî Görü?, longtemps incarnation de l’islam oppositionnel, désormais recentré dans le paysage politique et idéologique de la Turquie et des Turcs d’Europe. En dépit des discours d’opposition passés et présents, les passerelles ont toujours existé entre l’islam officiel et Millî Görü? – surtout en Europe. La preuve en est que nombre d’imams appartenant maintenant à ce réseau ont déjà une carrière de Diyanet derrière eux. Il n’est pas rare de voir un imam du DITIB ne pas vouloir rentrer à la fin de son mandat (3 ans) et abandonner sa carrière de fonctionnaire du Diyanet. Certains de ces anciens étant récupérés par d’autres réseaux européens, notamment et surtout par Millî Görü?. Le centre du réseau se trouve à Cologne. D’autres passerelles existent, notamment entre le DITIB, Millî Görü? et la confrérie des Süleymanc?. On a pu dénombrer en France 12 associations dépendant de ce réseau avec une dénomination quasiment identique partout : centre culturel turc. Dans les associations liées aux Süleymanc?, l’accent est surtout mis sur l’instruction. Le centre du réseau se trouve également à Cologne.

30Ces passerelles n’empêchent pas l’existence de petits réseaux plus imperméables. Le réseau le plus marginalisé est celui des Kaplanc?, qui n’entretient strictement aucune relation avec les autres associations turques. Nous avons pu compter neuf associations qui entrent, en France, dans ce cadre – ce chiffre étant le fruit d’un constat empirique et non une donnée statistique, aucune de ces associations n’ayant accepté de nous recevoir pour nous informer sur ses activités. Les Kaplanc? ont également leur centre à Cologne. Ce n’est pas le cas des associations dépendant de la Fédération des associations des familles turques unies de France. Il s’agit là d’associations proches des milieux nationalistes turcs, notamment dans la lignée du Parti du mouvement nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi), dont les membres sont aussi appelés les « loups gris ». Bien qu’ouvertes au dialogue avec l’extérieur, ces associations entretiennent peu de rapports avec l’islam, officiel ou non. La Fédération possède ses propres réseaux en Turquie pour le recrutement d’imams et d’instructeurs. Nous avons pu dénombrer 11 associations intégrées dans cette fédération.

31Signalons enfin qu’à côté de ces associations qui gèrent une salle de prière, existent d’autres associations à connotation religieuse, comme la confrérie des Nak?ibendi[14], qui ne possèdent pas de salles de prière mais des tekké, ou dergah[15], plus adaptés à la méditation silencieuse. N’oublions pas non plus les néo-nurcu, autrement dit les Fethullahç?, une nébuleuse financièrement très puissante dont le chef, Fethullah Gülen, se trouve en exil volontaire aux États-Unis. Les défenseurs de ce mouvement estiment incarner un islam moderne, ouvert, modéré. Pour ses opposants, Fethullah Gülen et ses militants dissimulent leurs véritables objectifs sous une image d’ouverture. Le fait est que dans de nombreux pays, notamment en Asie centrale, dans les Balkans et même en Europe occidentale, le groupe possède ses propres écoles. En France même, les associations qui dépendent de ce groupe affichent souvent des noms contenant les termes de dialogue, de tolérance, et s’investissent surtout dans le soutien scolaire, assurent des cours privés, etc., sans gérer de salles de prière.

32***

33L’islam turc est certes particulier, comme l’islam d’autres cultures, comme l’islam indonésien, ou indien. Comme dans d’autres contextes géographiques ou historiques, l’islam turc a subi des influences diverses, et continue de les subir. Concernant la religion des Turcs, il serait d’ailleurs plus judicieux de parler des islams et non d’un islam, dans la mesure où non seulement les Turcs se rattachent à des branches différentes de cette religion, mais où leur vécu sociologique du fait religieux varie selon leur catégorie socioprofessionnelle, leur degré d’éducation, leur implantation géographique, etc.

34Ces différentes manières d’appartenir à l’islam, ces diverses voies de socialisation via l’islam constituent un paramètre, parmi de multiples autres, à prendre en compte dans les relations turco-européennes. Les autres paramètres – économiques, sociaux, politiques, historiques, géographiques – ne doivent pas être occultés par le facteur « islam ».

35Les réseaux politico-religieux, implantés en Europe depuis les années 1970 et 1980, deviennent cependant depuis quelques années de nouveaux acteurs spécifiques à l’Europe. La normalisation de la vie politique turque fait que les groupes émigrés n’ont plus autant de ferveur à se projeter dans l’éventail politique interne de la Turquie. Les rivalités s’estompent, les différences de vue s’affadissent. En outre, depuis la fin des années 1990, l’islam politique « modéré » fait indéniablement partie des sphères dirigeantes du pays, et les élites turques incluent désormais, tant au niveau politique qu’administratif, tant dans le monde des affaires que dans l’intelligentsia, des éléments appartenant à la mouvance conservatrice, soucieux des valeurs musulmanes, économiquement libéraux. D’où le discours sur les « musulmans démocrates ». Les réseaux européens n’ont donc plus autant de motivation pour conquérir le pouvoir en Turquie, détenu hier, selon eux, par l’establishment militaro-bureaucratique : la conquête est faite.

36Quant aux préoccupations des originaires de Turquie qui vivent en Europe, elles se concentrent de plus en plus sur le pays de résidence, dans un mouvement naturel propre à la (aux) deuxième(s) génération(s). Mais le débat sur l’islam politique a fait son apparition en Europe, autour du triptyque « assimilation/insertion/intégration » – et cela plus encore depuis le 11 septembre. Les réseaux turcs prennent part à ce débat, même s’ils donnent l’impression de se tenir quelque peu en retrait, notamment en France.

37On prendra garde de rappeler, enfin, qu’auprès de ces réseaux, extrêmement actifs et dynamiques, existe une grande majorité de Turcs qui ont soit des rapports strictement individuels, soit des rapports assez lâches, avec la religion, voire pas de rapports du tout. Mais pour l’observateur moyen, l’islamité reste la principale composante identitaire des Turcs, stigmate irréductible d’altérité.


Mots-clés éditeurs : Europe, immigration turque, Islam, Turquie

Date de mise en ligne : 01/01/2008

https://doi.org/10.3917/pe.051.0035