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La première consultation pédopsychiatrique en périnatalité : un canevas rigoureux comme socle de continuité environnementale pour le bébé

Pages 187 à 194

Citer cet article


  • Toubin, R.-M.,
  • Chanal, C.,
  • Donadille, M.-F.
  • et Sergi, A.
(2019). La première consultation pédopsychiatrique en périnatalité : un canevas rigoureux comme socle de continuité environnementale pour le bébé. Périnatalité, . 11(4), 187-194. https://doi.org/10.3166/rmp-2019-0069.

  • Toubin, Rose-Marie.,
  • et al.
« La première consultation pédopsychiatrique en périnatalité : un canevas rigoureux comme socle de continuité environnementale pour le bébé ». Périnatalité, 2019/4 Vol. 11, 2019. p.187-194. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-perinatalite-2019-4-page-187?lang=fr.

  • TOUBIN, Rose-Marie,
  • CHANAL, Corinne,
  • DONADILLE, Marie-France
  • et SERGI, Amélia,
2019. La première consultation pédopsychiatrique en périnatalité : un canevas rigoureux comme socle de continuité environnementale pour le bébé. Périnatalité, 2019/4 Vol. 11, p.187-194. DOI : 10.3166/rmp-2019-0069. URL : https://stm.cairn.info/revue-perinatalite-2019-4-page-187?lang=fr.

https://doi.org/10.3166/rmp-2019-0069


Notes

  • [*]
    Plan périnatalité 2005–2007, dont la mesure phare est la mise en place de l’entretien précoce prénatal (EPP).
  • [**]
    Perinatal Plan 2005–2007 with the early perinatal interview.
  • [1]
    Guedeney N Attachement et caregiving : la période clé de la-Formation périnatalité 6 décembre 2019 « les liens précoces : prévenir pour un meilleur attachement mère-bébé » Bourges
  • [2]
    Centre d’action médicosociale précoce.

Introduction

1L’idée d’utiliser des métaphores empruntées à la démarche préventive du monde médical a longtemps tourné dans nos têtes à propos des risques environnementaux sur le développement de l’enfant. Dans la proximité des échanges avec le monde de l’obstétrique, les images du « placenta émotionnel » et du « risque intégré émotionnel » ont fait l’objet d’une publication dans un ouvrage collectif sur les situations de deuil périnatal [1]. La rencontre de parents en anténatal ou postnatal immédiat a changé le contenu des entretiens pédopsychiatriques pour des enfants plus âgés avec des problématiques diverses dès lors qu’on s’intéressait aux conditions de naissance et aux premières relations parents–enfant. Auprès de parents d’adolescents vus pour tentative de suicide, ou d’enfants souffrant de troubles comportementaux sévères, il n’est pas rare de « débusquer » des vécus traumatiques périnataux gardés sous silence : antécédent de deuil d’enfant, vécu traumatique de l’accouchement, événements obstétricaux à forte charge émotionnelle. Encore faut-il poser les questions qui se rapportent à ce domaine : « Est-ce votre premier enfant ? Votre première grossesse ? Comment avez-vous découvert la grossesse ? » On voit se dessiner la spirale de malentendus qui a provoqué des « dysfonctionnements relationnels » avec l’enfant et avec les professionnels : manque d’écoute, peurs persistantes mais non accueillies, sensation d’isolement et d’incompréhension, sentiment d’avoir été trop vite sécurisés… Replacer la circulation d’émotions dans les échanges avec les professionnels se révèle souvent efficace, même à distance.

2La teneur des rencontres au fil du suivi obstétrical est analysée de façon microscopique dans les temps de reprise hebdomadaire entre sages-femmes (SF) référentes « vulnérabilité » et pédopsychiatre. Les conditions de la première consultation pédopsychiatrique ainsi que son contenu ont évolué, s’enracinant dans la dynamique des échanges préalables. Le canevas rigoureux d’entretien sera illustré à propos de deux situations cliniques, l’une en anténatal sans signes d’alarme bruyants, la seconde en postnatal immédiat dans une situation de vulnérabilité extrême. Nous tenterons l’analogie avec l’échographie des premier, deuxième et troisième trimestres pour repérer et évaluer le risque environnemental.

La première rencontre pédopsychiatrique

La proposition de consultation : une élaboration au fil des inter-visions

Pourquoi ? Sur quels critères ?

3Les précautions viennent de l’analyse des échecs. La consultation pédopsychiatrique dans un objectif de prévention revêt des caractéristiques spécifiques par rapport à celles d’un enfant plus grand reçu pour un problème précis. Elle est proposée par une SF ou un gynécologue-obstétricien qui a repéré des facteurs de risque pour le développement futur de l’enfant. Les parents sont loin d’imaginer ce type d’orientation. Ils doivent en comprendre le sens pour l’accepter sur des arguments échangés autour de la grossesse et non d’une pathologie ou d’un comportement négatif (antécédent d’enfants placés, isolement, mauvaise compliance au suivi de grossesse, violence conjugale…). En lien étroit avec les professionnels déjà en place, le pédopsychiatre est dorénavant au centre de la prise en compte des conditions environnementales du couple de l’anté- au postnatal.

Quand ? Comment ?

4Dans les situations les plus complexes, on ne peut se permettre de « rater l’orientation ». Le moment le plus pertinent est discuté dans les temps de reprise hebdomadaire avec la SF référente (cas 2) ou la SF qui a réalisé l’entretien précoce prénatal (EPP) (cas 1). Dans les autres cas, une liaison par e-mail ou texto définit le degré d’urgence en fonction du terme et/ou de l’état émotionnel maternel. Il est devenu indispensable dans ces situations de regrouper les rendez-vous (rdv) ou d’éviter le passage par des secrétariats [2].

5Pour les parents les plus réticents, si les soignants redoutent un risque environnemental majeur, les stratégies de personnalisation de l’orientation se sont développées : ainsi l’argument « posturage » du bébé [3] pour mieux l’accueillir est devenu courant, car les parents y adhèrent plus facilement (cas 2). Enfin, quand « parler des émotions est nouveau mais semble apaiser », grâce à la brèche ouverte dans la relation de confiance avec la SF, réduire les délais de rdv augmente les chances d’une orientation acceptée vers le pédopsychiatre (cas 1).

La trame de l’entretien : un tissage minutieux

6L’entretien s’appuie sur une série de questions, et le sens de chacune est expliqué aux patientes et/ou couples qui visent à faciliter l’expression des vécus. Les dissonances entre les trajectoires personnelles douloureuses et les éprouvés de protection au sein de l’environnement professionnel font l’objet d’une discussion dont émergera le projet de suivi ultérieur pluridisciplinaire. Les transmissions à chacun des professionnels déjà en piste et les orientations proposées terminent cette première consultation et prépareront la suivante. Une telle démarche a pour but principal une rencontre avec l’enfant dans un climat de confiance suffisant.

Un canevas rigoureux d’entretien

7Il s’est dessiné au fur et à mesure des années et peut se décliner sur plusieurs thèmes :

  • la reprise du contexte de l’orientation : sur quels arguments et qu’en ont-ils pensé ?
  • la reprise du fil émotionnel actuel : où en sont-ils ?
  • les modalités de découverte de la grossesse : seule ? accompagnée ?
  • les annonces à l’entourage : couple, fratrie, environnement amical, travail.
  • la reprise systématique des antécédents obstétricaux personnels et familiaux, et leur impact actuel.
  • la reprise des premières rencontres avec les professionnels de la naissance pour les contextualiser, surtout s’il y a eu passage aux urgences.
  • l’état de santé de la fratrie et les réactions à la grossesse.
  • le recueil des éléments traumatiques dans l’histoire personnelle s’ils sont confiés spontanément et les conséquences sur leurs relations sociales : autonomie trop précoce, manque de confiance, « parentification », incapacité à mettre des limites…

8Il s’agit d’accueillir et de différencier les ressentis parentaux ainsi que leur verbalisation au sein du couple, avec l’environnement élargi, et avec les professionnels rencontrés.

Un temps de synthèse conséquent

9Il débute par un échange avec la femme et/ou le couple pour les aider à anticiper comment ils réagissent en situation de stress en fonction des conditions environnementales dans lesquelles ils ont grandi et les types d’attachement que la consultation a pu mettre en exergue [1]. Le but principal est d’anticiper « où les professionnels vont mettre les pieds » afin de s’ajuster aux besoins des futurs parents dans l’imprévu de la naissance. Prévenir les stratégies d’évitement ou le piège d’une relation duelle faussement protectrice, assurer les transmissions personnalisées dans le projet de naissance, anticiper les visites pendant le séjour en maternité sont autant de pistes à investiguer. La proposition est souvent faite aux parents de lire ensemble le livre d’Ingrid Bayot sur le 4e trimestre de grossesse [4] comme support pour échanger entre eux sur les aménagements environnementaux dans la période postnatale.

Le retour aux professionnels : un exercice difficile

10La mise en perspective des relations intrafamiliales va faciliter l’ajustement des places professionnelles. Chacun, en fonction de la place qu’il occupe auprès des parents, aura besoin de transmissions ciblées pour optimiser son accompagnement. Un retour aux professionnels en amont est essentiel. Si des orientations sont nécessaires, la fonction de coordination aussi. Tous réfléchissent à l’accompagnement qui sera proposé aux étapes à venir.

« Échographies environnementales »

Au premier trimestre

11DPNI, marqueurs divers, dialogue ou pas, suivi proposé, réactions… Dans les deux cas cliniques, des facteurs de stress notables étaient déjà présents mais difficilement perceptibles chez des femmes dans l’évitement. Le temps de la grossesse vient naturellement interroger les types d’attachement selon lesquels les futurs parents se sont construits [5]. Être vigilant aux petits signes s’avère essentiel, d’autant que la présence d’un stress significatif à ce trimestre est le plus prédictif d’un risque de dépression postnatale [6].

Au deuxième trimestre : « échographie 4D »

12Dans la suite, d’autres éléments permettront de définir les risques et d’élaborer des stratégies d’orientation :

  • le suivi du « suivi médical » : rdv ratés, orientations refusées… ;
  • les temps d’inter-vision : formulation et validation des hypothèses, modalités d’orientation ;
  • l’organisation de stratégies de réflexion : staff pluridisciplinaire, échange e-mail ou téléphonique.

13On peut ainsi établir une graduation des prises en charge en fonction de l’évaluation du risque environnemental, sans attendre la décompensation en post-partum et décrire une sémiologie à plusieurs voix en fonction de la dynamique des échanges et non plus d’une pathologie étiquetée. Dans un climat de confiance établi, des parents suffisamment informés peuvent affronter leur réalité sans s’effondrer ou craindre les décisions concernant leur enfant.

Au troisième trimestre

14L’élaboration du projet de naissance, l’anticipation des suites de couches et des premiers mois de vie du bébé avec le couple sont une étape décisive pour repérer les décalages persistants, les potentiels et les limites de chacun. Il s’agit de prévoir ensemble les divers scénarios, des plus légers aux plus graves (décompensation maternelle, accueil partagé de l’enfant…), et d’affiner des transmissions qui aient du sens pour parents et professionnels.

Illustrations cliniques

Cas 1. Mme « tout va bien » : risque de dépression sévère dans un environnement insécurisé

Résumé du suivi obstétrical

15Mme C., première grossesse, inopinée à 33 ans, déménagement récent d’un pays étranger pour suivre son compagnon, difficultés administratives (frais non remboursés), écho premier trimestre normale, a dû quitter le poste de responsabilité qu’elle appréciait.

Contexte de l’orientation vers le pédopsychiatre

16À 13 SA, la SF de consultation remplit le dossier informatisé. Elle retient la surprise de la patiente, préparée à un parcours PMA après un avis médical pessimiste sur une grossesse spontanée. Elle l’informe des modalités de suivi de grossesse en France avec proposition de rencontrer une SF de proximité pour l’EPP et la préparation à la naissance et à la parentalité (PNP). Du fait d’une période de congé, elle programme un nouveau rdv à 22 SA et lui propose de rencontrer la SF libérale le mois suivant.

17À 22 SA, la SF perçoit une tension dans son attitude alors que la patiente énonce que tout va bien. Elle vérifie si la consultation et l’EPP, dont elle n’a pas de retour, ont bien été réalisés avec la SF libérale. Que ressent-elle dans l’attente de l’échographie morphologique deux jours plus tard ? La réponse ne se fait pas attendre : « Ça me tarde que ce soit passé ! » Face à l’anxiété qui perce, elle l’interroge. Mme C. évoque une interruption médicale de grossesse (IMG) récente chez un couple d’amis, l’arrivée d’un enfant grand prématuré chez un autre. « On attend le résultat pour s’investir ». Elle est agacée par les problèmes de transfert de ses droits. La SF propose un nouvel EPP : ce sera un temps sans examen clinique, consacré à ses attentes actuelles.

18À 24 SA, la SF reprend les circonstances de découverte de la grossesse. La patiente confie avec émotion un chamboulement intérieur et des crises de larmes intarissables. Sur les modalités d’annonce à l’entourage, elle relate des fragilités familiales actuelles et anciennes des deux côtés. C’est à son frère et à sa sœur qu’elle annonce la grossesse, et elle apprend alors que cette dernière, en parcours de PMA, ne peut la soutenir, d’où une forte déception.

19Elle confie une envie permanente de pleurer mais doit s’en cacher car son compagnon ne supporte pas l’expression de ce malaise : sa mère et sa belle-sœur ont reçu un diagnostic de bipolarité, et il se crispe au moindre soupçon d’humeur triste. Elle craint une dépression après l’arrivée du bébé, du fait d’un antécédent de burn-out quatre ans auparavant qui a nécessité deux ans de traitement antidépresseur.

20La SF parle de transparence psychique, offrant l’image d’une armoire qui devient transparente et le tiroir du fond débordant de choses entassées depuis longtemps. Elle décrit le temps de la grossesse comme propice au rangement et parle d’une orientation vers une consultation pédopsychiatrique, que la patiente accepte d’emblée, ainsi qu’un soutien rapproché par une équipe de PMI après la naissance. Elle en informe la SF libérale qui n’avait pas perçu le malaise existentiel et valide l’orientation.

21Lors de la reprise avec le pédopsychiatre, la SF retrace les conditions de l’orientation et il est convenu de donner un rdv sans délai de peur que Mme C. ne se referme.

Consultation pédopsychiatrique à 26 SA

22La pédopsychiatre explore le contexte de l’orientation, et Mme C. résume : « Ca m’a fait du bien de parler, mais je suis de nature indépendante ! » Elle a hésité à venir, son humeur s’est améliorée à la suite d’une échographie normale et d’un dossier administratif débloqué.

23La reprise du fil émotionnel laisse place à une émotion difficilement contenue. Elle se remémore son propre bouleversement initial, méconnu par son compagnon : « Lui c’est un mur et il n’est pas du tout rassurant surtout quand je vais mal ! » Leurs proches attendent avec impatience cette naissance malgré les difficultés prégnantes des sœur et belle-sœur. Son compagnon reste à distance quand monte l’angoisse ou la tristesse, et c’est lors d’un café forum « zéro déchet » qu’ils ont pu parler : « Il vient de réaliser qu’il doit être plus coopérant et que ses centres d’intérêt vont changer même s’il n’y est pas du tout prêt ».

24On ne retrouve pas d’antécédents obstétricaux marquants, mais le décès de sa grand-mère maternelle pour pathologie liée à l’alcool, contemporaine de sa propre naissance. Elle a réalisé récemment l’incapacité de sa mère à aborder la douleur de cette absence. Face à un climat familial conflictuel, elle s’est enfermée dans la réussite scolaire. Sa mère garde une fragilité psychologique depuis la séparation de son couple. Les liens sont distendus avec son père débordé lui-même par un adolescent issu d’une deuxième union, souffrant de troubles du comportement.

Propositions de suivi

25La pédopsychiatre valide l’absence de dépression actuelle et les capacités d’introspection qui lui permettent de se repérer facilement dans ses émotions. Elle souligne l’importance de ne plus faire face seule quand l’angoisse est là, malgré la difficulté d’une autonomie trop précoce qui ne facilite pas l’appel à l’aide. Elle insiste sur les points de fragilité au sein du couple lié à l’isolement suite au déménagement et aux conduites d’évitement. Elle évoque un risque de dépression du post-partum dans un tel contexte et l’intérêt d’un accompagnement personnalisé, en même temps qu’une rencontre avec le conjoint.

26Elle lui dessine une courbe de gauss sur une feuille A4 : elle représente selon les statistiques la distribution des accouchements sur la période considérée à terme, soit entre 37SA à 41SA. Elle précise que la date du terme prévu (TP) qui lui a été donnée est celle à ne pas dépasser sans surveillance. Elle complète alors les données sur la courbe, ce qui permet de visualser que la période va correspondre aux fêtes de fin d’année. Elle anticipe alors de l’aider lors des prochaines consultations à prévoir les scénari des visites familiales, ce que Mme C. accueille avec soulagement car elle “savait que ca allait être un problème”. A cette occasion, la pédopsychiatre évoque les premiers mois de vie du bébé et lui propose de lire le livre d’Ingrid Bayot “Le 4ème trimestre de grossesse” [7] dont elle inscrit les coordonnées sur la feuille en bas du schéma. Elle lui propose de l’afficher sur la porte du frigo afin que chaque personne dans son quotidien puisse y avoir accès librement : le dialogue que cela ne manque pas de provoquer est assuré sur l’organisation à venir autour de la naissance et “elle trouve l’idée géniale”.

Transmissions ciblées

27La pédopsychiatre valide auprès de la SF la pertinence de son orientation. Elle propose donc la mise en place d’un accompagnement personnalisé (coordination, pédiatre en anténatal, anticipation du séjour hospitalier…), ainsi qu’une préparation à la naissance complémentaire en hypnose sur le lieu d’accouchement. Elle insiste sur la fragilité du père derrière son assurance de façade et les répercussions au sein du couple : elle en informe la SF libérale. Elle reste disponible selon l’évolution.

Poursuite du suivi pédopsychiatrique

28Mme C. revient seule à 32 SA. L’entretien sera essentiellement axé sur les difficultés de communication au sein du couple et la peur du compagnon face au risque de dépression maternelle. Très pris par son travail et des activités bénévoles, il a laissé « partir en vrille » la discussion au sujet des congés « paternité ». La pédopsychiatre insiste sur l’intérêt d’une séance avec le père afin de visualiser en anténatal le posturage du bébé : à 38 SA, des échanges animés et riches au sujet des conditions environnementales autour du bébé font céder les résistances du compagnon. Ils peuvent ensemble anticiper l’ajustement familial au cours du premier mois et prendre au sérieux la notion de « 4e trimestre de grossesse ». La situation est enfin apaisée, sans discordance. Le champ des rencontres parents–bébé est dégagé.

Cas 2. Des traumatismes en série : le sentiment continu d’exister assuré par les addictions

Résumé du suivi obstétrical

29

  • Mme A., 27 ans, quatrième grossesse, une IVG, une fausse couche, un enfant âgé de 18 mois, né à 32 SA, allocation « adulte handicapée », contexte d’addiction majeure sur un terrain de psychopathologie dont le diagnostic est difficile à préciser face aux effets des produits ;
  • suivi coordonné par la SF référente « addiction » qui la connaît des deux grossesses précédentes : elle la suit depuis la 21e SA ;
  • réseau professionnel actuel : GO, SF PMI, SF libérale, assistante sociale, psychiatre, pédiatre, addictologue, en lien étroit avec la SF référente ;
  • hospitalisation d’un mois en psychiatrie à 21 SA pour épisode délirant interprétatif résolutif avec diminution des addictions et suivi en hospitalisation à domicile par une infirmière psychiatrique ;
  • plusieurs consultations aux urgences et rdv ratés mais pas de rupture de soins avec une amélioration de son état psychique sous risperdal et arrêt de la méthadone ;
  • échographies normales et suivi de grossesse sans complications ;
  • diminution du tabac avec un CO qui passe de 60 à 18, plusieurs rechutes avec prise de cocaïne et d’amphétamines ;
  • amélioration au niveau social.

Contexte de l’orientation vers la consultation pédopsychiatrique

30À 35 SA, lors d’une reprise hebdomadaire entre SF référente et pédopsychiatre, il est décidé d’insister sur l’urgence d’une consultation pédopsychiatrique au vu du visage fermé de la patiente dès que l’on aborde le registre émotionnel. Elle adhère facilement aux orientations puis disparaît. Autres arguments : une fausse couche brutale dans un train à 14 SA, un parcours de vie marqué par des modalités d’attachement en grande insécurité présagent de traumatismes non explorés jusque-là. Elle exprime sa peur lors de la rencontre avec sa fille à la naissance, car le souvenir traumatique de la césarienne et les séparations multiples liées à ses décompensations la hantent.

31Devant sa réticence, la SF lui parle du « posturage du bébé à venir » et de la possibilité d’échanger sur les difficultés éventuelles de l’aîné à l’arrivée de sa sœur. Elle accepte le rdv couplé à ses consultations médicales mais ne vient pas et consomme de nouveau des produits. Lorsque la SF référente l’appelle, elle décrète une fatigue trop importante. À 39 SA elle met au monde une fille de 2 700 g présentant une détresse respiratoire qui nécessite une courte hospitalisation en réanimation néonatale avant de retrouver sa mère en unité kangourou.

Consultations pédopsychiatriques en post-partum immédiat

La première rencontre : une atmosphère chaleureuse autour du « posturage »

32À j4, la consultation est centrée autour du bébé et de son adaptation à la vie extra-utérine (pesanteur, chaleur, état de veille et sommeil), d’une part, et du vécu de ses rencontres avec les professionnels pendant la grossesse et depuis la naissance, d’autre part — ce qu’avait annoncé l’équipe de soins. Autour des conseils de posturage, l’échange est facile. La pédopsychiatre s’intéresse prudemment au vécu avec les équipes : elle raconte avec émotion la qualité d’écoute inattendue rencontrée tout au long du suivi et de l’accouchement qui fut long. Elle ne s’est sentie ni jugée ni perdue. Soulagée d’avoir accouché par voie basse « dans une euphorie générale tellement chacun y a mis du sien », le lien avec sa fille s’est fait d’emblée alors qu’elle redoutait tant ce moment. Elle enchaîne sur la naissance de l’aîné : un état de sidération alors que toute l’équipe s’évertuait à le lui présenter longuement avant le transfert : « Alors que j’attendais depuis si longtemps cet enfant, c’est comme si j’avais perdu le fil avec lui ! » Elle pleure en comparant les deux naissances, avec un sentiment de culpabilité : « C’est si facile pour ma fille ! ».

33On évoque les personnes ressources qui l’entourent : sa mère l’a soutenue, son compagnon actuel également. Elle accepte avec joie une deuxième consultation en présence du conjoint pour l’aider à replacer le contexte émotionnel de la première naissance et trouver les mots pour parler à son fils aîné. Elle le sait vulnérable et se culpabilise d’avoir arrêté le suivi préconisé au CAMSP [2].

La deuxième rencontre : une « vallée de larmes » au cœur des traumatismes enfouis

34Très en attente, elle reprend le fil de notre première rencontre. Ravie des conseils prodigués et du soutien de l’équipe, elle peut dire que les signes de bien-être de sa fille sont source d’un grand soulagement, car c’est la seule grossesse où elle n’a pu stopper ses comportements addictifs. Elle accepte facilement la prise de notes pour permettre de mieux mémoriser ensemble la chronologie de certains évènements et ainsi recevoir des réponses à ses questions.

35La qualité de l’échange est telle qu’il est évoqué de reprendre l’histoire de l’aîné de la conception à la naissance : une grossesse très attendue pendant six ans. La pédopsychiatre s’étonne qu’elle n’ait pas réalisé un bilan de stérilité, elle répond qu’elle se savait fertile du fait d’une IVG et d’une fausse couche auparavant. Une forte émotion l’envahit en reprenant le fil obstétrical. Elle retrace un parcours émaillé d’événements de vie et de ruptures :

  • à 15 ans, découverte d’une grossesse : son compagnon âgé de 20 ans avec qui elle est depuis deux ans veut poursuivre la grossesse. Elle l’annonce à sa mère qui a peur pour son avenir et « en un rien de temps le curetage est réalisé ». Elle n’ose aller contre la décision de sa mère et personne ne demandera à rencontrer le compagnon ;
  • à 16 ans, sa mère l’envoie vivre à l’étranger chez son père — qu’elle n’a pas revu depuis l’âge d’un an — alors qu’elle sombre brutalement dans un parcours d’addiction. Sa grand-mère maternelle a pris soin d’elle dans un contexte existentiel difficile. Sa mère s’est rapidement remariée avec son beau-père actuel, et elle a une jeune sœur de trois ans de moins qu’elle qui la protège beaucoup. Le beau-père, jusqu’alors dans un rôle de père de substitution, ne supporte pas ses troubles du comportement : elle se sent trahie et ne sait où trouver de l’aide ;
  • à 21 ans, elle perd une grossesse dans des circonstances dramatiques. Rejoignant son compagnon, elle expulse à 14 SA dans les toilettes du train après une échographie normale et deux rencontres avec la SF référente « addiction ». Obsédée par le désir d’une grossesse, elle avait rencontré un nouveau compagnon autour d’un projet d’enfant commun. Le Samu la transporte dans l’hôpital le plus proche, elle sort le jour même anéantie et consomme de façon anarchique toutes sortes de produits. Sa mère lui parle de sa propre perte d’un petit garçon par IMG au décours d’une troisième grossesse. Elle ne trouve pas auprès d’elle l’attention qu’elle attendait. Elle arrive néanmoins à retrouver une relation stable avec un nouveau compagnon protecteur. Un projet d’enfant est contrecarré par les addictions et le couple explose ;
  • à 25 ans : accouchement par césarienne en urgence à 32 SA suivie d’une éventration et d’un isolement majeur ;
  • dans un parcours d’errance, elle est à nouveau enceinte. Elle se reprend en main et se remet avec le précédent compagnon. Le suivi avec la SF référente démarre à nouveau, mais aucune orientation n’est possible tant la relation de confiance est fragile. Elle décrit une impression d’avoir perdu le lien avec cet enfant si important pour elle lors de la naissance. Malgré ses efforts pour venir le voir tous les jours en réanimation néonatale, elle avait du mal à ressentir ce qu’elle imaginait pour cet enfant. Le test de paternité réalisé à six mois de vie du bébé avait provoqué une nouvelle séparation, et elle replongeait dans un parcours d’errance ;
  • à 27 ans, un épisode délirant nécessite une hospitalisation en psychiatrie et le suivi de la nouvelle grossesse qu’elle a découvert deux mois plus tôt sans vraiment réaliser : « C’était comme une matrix dans ma tête ». Un changement de traitement l’améliore, et elle reprend un projet de vie avec son compagnon qui accepte d’adopter ce deuxième enfant dont il n’est pas le père biologique. Le suivi de grossesse se réalise en lien étroit avec l’équipe d’addictologie, de psychiatrie adulte, de PMI, orchestré par la SF référente auprès de qui elle se sent protégée. Elle retrouve un logement et une autonomie qu’elle revendique, mais qui lui fait peur malgré les soutiens mis en place.

36Elle pleure longuement à plusieurs reprises tout en s’étonnant que sa fille ait pris avec facilité son biberon dans ses bras le temps de cet échange. Elle n’est pas choquée de la série de questions mais au contraire témoigne de son apaisement d’avoir remis de l’ordre dans sa tête et remercie d’avoir compris pourquoi la relation avec son fils avait tant de mal à se construire. Elle prend conscience que la relation de ce dernier avec sa grand-mère est particulière : elle souligne amèrement que sa mère lui a pris sa place auprès de l’enfant, mais elle l’accepte au titre de « tout ce qu’elle a fait vivre à sa mère ». Elle émet l’hypothèse que celle-ci au travers de cette relation « usurpée » tente de faire le deuil du fils qu’elle a elle-même perdu. Elle prend du recul très vite et commente avec pertinence : « C’est une histoire qui se répète. J’ai été élevée par ma grand-mère moi aussi ! Et peut-être que j’ai eu du mal à me construire dans des relations tendues… »

Les propositions de suivi

37La pédopsychiatre valide combien il était difficile pour elle de prendre la parole sur ses ressentis sans crainte au vu des traumatismes nombreux et passés sous silence. Elle insiste par ailleurs sur le fait que la qualité et la continuité des échanges avec les professionnels reliés autour de sa problématique lui ont permis de gagner en confiance et de prendre la parole sur une histoire « très accidentée ». Elle évoque le lien privilégié avec la SF référente qui l’a toujours rappelée à chacune de ses grossesses, alors que son rôle s’arrêtait : « Elle le faisait en plus ! » Elle s’en veut de ne pas être venue voir le pédopsychiatre en anténatal alors qu’elle s’y était engagée : « C’était plus fort que moi. Je ne pouvais pas affronter ça ! » La pédopsychiatre acquiesce et elle lui fait plusieurs propositions :

  • poursuivre le suivi pédopsychiatrique dans un quadruple but : suivre le développement précoce de sa fille au vu des prises de toxiques pendant la grossesse, reparler avec sa mère de la perte du garçon à la génération précédente lors de ses six ans, voir le compagnon pour ajuster les places familiales et le décharger de son rôle de « thérapeute protecteur », rencontrer la grand-mère au titre des fragilités relationnelles entre elles ;
  • se mettre en lien avec l’équipe de PMI pour assurer l’accompagnement du retour à domicile et la reprise du suivi de l’aîné au CAMSP ;
  • se mettre en lien avec l’équipe de psychiatrie adulte ;
  • l’orienter vers une SF libérale pour la rééducation du périnée au titre des séquelles dans son corps et dans sa tête des divers événements obstétricaux ;
  • faire un retour d’information à la SF référente.

38Apaisée, elle fait confiance. Au décours du partage émotionnel, elle prend conscience des ravages que l’autonomie trop précoce dans laquelle elle a grandi a provoqués : « Pendant longtemps, la drogue, c’est comme si c’était une relation avec un homme. Je compensais mais je savais qu’elle ne me tromperait jamais, qu’elle ne pouvait pas me faire de mal. »

Conclusion

39Le caractère « protocolisé » d’une telle démarche préventive peut inquiéter certains. « Où est la liberté des femmes ? Vous décidez à leur place ! » Il s’agit en effet d’une véritable « réanimation psychique ». Les récits cliniques font apparaître combien, a contrario, un cadre d’entretien rigoureux laisse toute la place à la prise de parole au sujet d’événements à forte charge émotionnelle. Remettre de la chronologie permet que se désenclavent les amalgames transgénérationnels. La relation avec l’enfant peut retrouver la fluidité nécessaire dans un partage émotionnel. C’est l’analyse à distance de ces dossiers cliniques qui a permis d’en évaluer l’efficacité au travers du développement ultérieur de l’enfant. Par contre, il s’agit bien là d’une démarche extrêmement rigoureuse qui ne peut s’improviser. Elle s’enrichit d’année en année et constitue un outil précieux face aux trajectoires dramatiques de certains parents, avec le risque majeur pour l’enfant à venir. La démarche mérite d’être confrontée à d’autres pratiques, l’objectif commun étant de favoriser le suivi en aval d’une situation de parentalité fragile.

40Liens d’intérêts : Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

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  • 2
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  • 3
    Toubin RM, Jacquot A, Boulot P (2019) Posturage du nouveau-né et pratiques innovantes autour de la naissance : un défi collectif pour le développement précoce. Périnat 11 :14–25
  • 4
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    Reeves N (2017) L’anxiété spécifique de la grossesse : une entité clinique distincte ? Thèse doctorat, université Paris-Descartes
  • 7
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Mots-clés éditeurs : développement précoce, intervention anténatale pluridisciplinaire, réseau périnatal, sensorimotricité, sentiment continu d’exister, situation médicopsychosocial

Date de mise en ligne : 01/04/2021

https://doi.org/10.3166/rmp-2019-0069